A l’initiative d’une poignée d’écologistes de Jeunes et Nature et au terme d’une longue préparation facilitée par l’association Etudes et Chantiers, qui nous avait prêté ses locaux et ses matériels de reproduction, des manifestations, performances dans les lieux publics (comme le nettoyage symbolique de la Fontaine Saint Michel à Paris), distributions de tracts, réunions, conférences et débats, la Semaine de la Terre a abordé les principaux aspects de la crise écologique planétaire.
 
Curieusement dédaignés par les historiens labellisés – comme toute la nouvelle gauche écologiste de France et d’ailleurs qui lança l’alerte dès le début des années 1960, les écologistes de la Semaine de la Terre ont laissé plus de souvenirs comme animateurs des Amis de la Terre jusqu’en 1974.
Après, c’est une autre histoire…
 
 

y ont participé :
 
René Barjavel,

l’écrivain sensible, arcadien, le plus proche de la nouvelle gauche.

http://www.ina.fr/audio/PHD99237473/rene-barjavel.fr.html

René Barjavel
24 janvier 1911 – 24 novembre 1985

 

Jean Carlier,

fondateur, avec Pierre Pellerin, de l’Association des Journalistes et Ecrivains pour la Protection de la Nature,

rédacteur en chef à RTL. A ce moment, il était très enthousiaste et a aidé à faire connaître la Semaine de la Terre.

Pourtant Carlier allait vite changer d’attitude et nous trahir copieusement. Comment cela s’est-il passé ? Quand ? J’observe que Jean Carlier participait déjà à un réseau aussi secret qu’étrange (Diogène), un « collège invisible« * destiné à coiffer les écologistes trop remuants, cela depuis la fin des années 1960…

* expression de Jacques Grinevald qui participa à ce Diogène

 

Henri Charnay qui était en train d’écrire « Alliance avec la vie » *,

* Plusieurs compagnons de la Semaine de la Terre et moi avons apporté notre petite contribution à cette « Alliance avec la vie » qui se construisait sur les tables et les murs, chez Henri Charnay. Ce livre est un bon témoignage du niveau des remises en cause et de la générosité du mouvement écologiste de l’époque.

Le livre a été publié par les éditions de Breteuil

 

Pierre Fournier,

l’écologiste invité à Charlie Hebdo par Cavanna, lui qui allait fonder la Gueule Ouverte en 1972.

Je ne le connaissais même pas de nom, ce qui dit assez le foisonnement de l’époque : on ne savait où donner de la tête !

 

Georges Krassovsky,

philosophe pacifiste,

rédacteur du journal Combat pour l’Homme et créateur infatigable de manifestations pour la paix et la préservation de la biosphère.

 

Aguigui Mouna,

l’animateur pataphysicien, pacifiste, écologiste, cycliste de la rue parisienne.

Aguigui Mouna
1er octobre 1911 – 8 mai 1999

 

Pierre Pellerin,

rédacteur en chef du magazine la Vie des Bêtes,

entre autres, auteur de Nature, Attention poisons ! (1970),

fondateur de l’Association des Journalistes et Ecrivains pour la Protection de la Nature. Curieusement, nous avions tout pour nous entendre et avons eu un très bon contact, mais il allait nous tourner le dos sitôt après – comme Jean Carlier et les autres de la même association. L’identité des comportements et leur simultanéité trahissent une consigne. Une consigne du « collège invisible«  Diogène sans doute.

 

Lanza del Vasto,

le philosophe gandhien créateur des Communautés de l’Arche,
http://www.dailymotion.com/video/x5ojry_lanza-del-vasto-le-pelerin_webcam
http://www.dailymotion.com/video/xdd6ke_lanza-del-vasto-sur-la-nonviolence_webcam
en italien
http://www.youtube.com/watch?v=h_AlINCiPg0

 

Paul-Emile Victor
Enregistrement Radioscopie de Jean Chancel avec Paul-Emile Victor :
http://www.ina.fr/economie-et-societe/environnement-et-urbanisme/audio/PHD99228166/paul-emile-victor.fr.html

Paul-Emile Victor
28 juin 1907 – 7 mars 1995

 

 
Alain Bombard, Vincent Ménager (auteur de « Les hommes sont fous« ) et Jean Rostand, qui n’avaient pu être présents, nous avaient encouragés.

C’était un temps d’éclosion des initiatives alternatives. Le temps des innovations qui pouvaient se développer indépendamment, de façon complémentaire, sans même se connaître. Un temps d’ouverture et de curiosité attentive pour l’autre, aussi, où il était encore facile de communiquer et de rassembler. Entre autres moments précieux, la conférence-débat qui rassembla tout le monde fut un moment d’intelligence et de grâce où tout semblait possible, tant chacun était complémentaire des autres. Tout le contraire de l’ambiance actuelle (depuis les années quatre-vingt, tout de même !) qui résulte du sabotage culturel, politique et social que nous n’allions pas tarder à expérimenter.

 

Alain Bombard
27 octobre 1924 – 19 juillet 2005
http://www.ina.fr/media/entretiens/audio/PHD97016808/alain-bombard.fr.html
 

Célèbres ou méconnus, tous étaient associés dans la compréhension de la complémentarité des efforts pour la préservation du bien commun.

Jean Rostand
30 octobre 1894 – 4 septembre 1977
 
C’était donc une « belle affiche » qui avait été réunie très simplement, avec seulement l’envie de faire bouger les choses. Une réponse rapide et sympathique pour chaque lettre, des contacts faciles et directs, des témoignages d’intérêt et des encouragements… Nous n’avons essuyé aucun refus. Toutes les personnes contactées ont répondu, y compris Jean Rostand qui, déjà très âgé, s’est excusé par lettre de ne pouvoir se déplacer. Et toutes celles qui ont consacré du temps à cette action l’ont fait gracieusement.
 
Jusqu’à cette époque, la spontanéité, l’ouverture d’esprit et la disponibilité étaient communes. Les différences étaient sources d’enrichissement. Les divergences étaient mises de côté. Ne comptaient vraiment que les complémentarités. On se reconnaissait comme parties d’un même ensemble et cela suffisait.
 
Une quarantaine d’années plus tard, la comparaison est saisissante avec l’extrême difficulté qui marque la moindre action. Et cela ne date pas de la veille ! Pour chaque point du constat précédent, nous expérimentons aujourd’hui le contraire. Sans compter une faiblesse critique et une proximité avec la domination déconcertantes, ou une soumission à n’importe quelle autorité. Sans parler de l’inconstance dans l’action (ceux qui s’investissent plus de quelques mois semblent devenus une denrée rare). C’est d’autant plus étonnant dans un temps où les cauchemars que nous voulions éviter sont devenus réalité.

 

Lanza del Vasto
29 septembre 1901 – 5 janvier 1981
 
 

C’était une première et ce fut une dernière. Jamais plus, il ne sera possible de réaliser l’équivalent. A partir du moment où les lobbyistes du capitalisme réaliseront que les écologistes ne sont pas de simples protecteurs de la nature plus remuants que les autres, mais des alternatifs à leur système de spoliation-capitalisation-destruction, ils s’emploieront à dresser un écran infranchissable entre les lanceurs d’alerte reconnus et les autres.
 
Quelques années après la Semaine de la Terre, ce travail d’entrave à la communication entre les savoirs et les énergies complémentaires réussira à empêcher Henri Laborit de rencontrer les acteurs de l’alternative (il en témoignera). Même chose avec Ivan Illich qui restera longtemps prisonnier des falsificateurs. Combien d’autres ?
 
 
 
Moins connus et gommés par les auteurs d’histoires sur l’écologisme – comme la Semaine de la Terre elle-même et le groupe qui s’était constitué à partir de cette action, également gommés – , voici ceux qui ont contribué à l’information, à la réflexion et à l’action préparatoires…

Venaient de Jeunes et Nature :
François Feer

Alain-Claude Galtié

Daniel Louradour

Yann et Isabelle Messiez

Chantal Messiez

Jean et Hélène Monteil

Michel Séné

 

Nous ont rejoints après distributions de tracts et appels dans les médias :

Jean-Luc Fessard
Michel Gresse
Michel Mahulot
Jean Meningand
André Naegelen
Hervé le Nestour (un bousculeur d’idées venu de l’anthropologie sociale, poète et musicien, rôdé aux quatre coins de la nouvelle gauche écologiste européenne)
Max Tourtois
Michel Weber

Jean Detton
Et d’autres dont je recherche les noms.
Jean Detton était un ouvreur et un passeur passionné de connaissances et de technologies. Il était un animateur de la Société Internationale de Cybernétique et participait aussi au jeune Survivre et Vivre créé par Alexandre Grothendieck.

 

« Jean Detton est sans doute le personnage le plus connu de tous les milieux scientifiques français non trop officiels : et quand ils sont à l’extrême pointe de la recherche, en tous domaines. Car la cybernétique, science-synthèse, concerne à la fois les agronomes et les astro-physiciens, les économistes et les grammairiens, les psychanalystes et les mathématiciens, les spécialistes de la physique nucléaire ou ceux de l’histoire des religions, etc… Comme en outre elle porte un sentiment très bio-social des rapports humains, son plus actif représentant en France est un homme qui semble avoir le don de multi-location ; on le rencontre un peu partout où est en train de s’inventer quelque chose d’important pour notre avenir, du point de vue scientifique, ou technique.« 
Extrait d’un texte paru dans Sexpol n°31, de juin 1979.
http://www.magick-instinct.org/Reymondon/sexpol31.html

 

« Jean DETTON était à lui tout seul « INTERNET avant INTERNET », la « boîte aux lettres et aux idées» de la France et de l’Europe. Jean DETTON était partout. Il ne se passait pas un seul événement culturel en France sans que Jean ne le sache, n’y soit et qu’il ne cherche à mettre en contact- dans une relation de rencontre en réseaux- les hommes et les femmes susceptibles d’être enrichis par l’éclosion d’une voie nouvelle, d’un carrefour d’idées, indépendamment – structuralement- de toute ambition ou vanité académique.« 
Christian Bertaux
http://www.bertaux-glah.fr/clastres.php
Jean Detton est mort en voiture sur une route de montagne en 1980.

Il avait 50 ans.
 
 


Témoignage de Hervé le Nestour

Moi je me souviens de tout, entre autres de ce que l’on voulait faire ensemble.

C’est dommage dans la mesure où il était complémentaire de choses qui ont continué à exister et sa complémentarité n’a pas été remplacée, ce qui a empêché quantité de projets de se réaliser.

C’est compliqué…

Cela a duré 23 ans, donc mes souvenirs sont très divers…

Il y avait sa recherche, et l’échec qu’a été cette recherche, et c’était très bien de ne pas trouver parce que… il y a des gens qui sont faits pour disparaître, mieux vaut disparaître que mourir. Par rapport au présent, à des choses qui l’auraient concerné, il y a aussi bien La Villette que l’utilisation de nouveaux matériaux, que quantité de projets que nous avions ensemble de manière implicite, que cette capacité aussi à mettre les gens en relation les uns avec les autres et qui était sa partie, non la mienne, donc là aussi il y avait une complémentarité.

Je l’ai rencontré…, c’était dans la Préhistoire (rires) il était très jeune, il avait toutes ses dents ! Puis je l’ai perdu de vue car j’ai quitté la France pendant une dizaine d’années et quand je l’ai retrouvé, c’était le prélude de mai 68, alors on s’est beaucoup activés ensemble en 68, que ce soit pour des raisons matérielles comme le ravitaillement de la Sorbonne, ou pour des problèmes de fond consistant à pousser dans un certain sens qui était l’inverse du sens politique.
 

 

Grothendieck est mort le 13 novembre 2014 

Sur Alexandre Grothendieck, voir « Le trésor oublié du génie des maths » par Philippe Douroux, Libération du 1er juillet 2012.
http://www.liberation.fr/sciences/2012/07/01/le-tresor-oublie-du-genie-des-maths_830399
 
(…) à la fin des années 60, une déchirure se produit. Sa rencontre avec les «enragés» de Mai 1968, à la fac d’Orsay, le fait basculer dans l’écologie la plus radicale. Il pensait être un va-nu-pieds céleste, on le traite de «mandarin». A quoi bon triturer les X et Y si le monde court à sa perte ? Alexandre Grothendieck quitte l’IHES, en protestation contre la présence d’une dose infinitésimale de crédits militaires dans le budget. Sa culture politique est inexistante, mais ses convictions anarchistes indéfectibles. Il plaide pour l’arrêt de toute recherche, estimant que la science a perdu toute conscience. (…)
On appréciera « l’écologie la plus radicale »… Comme si la connaissance du vivant pouvait se décliner comme les tendances politiciennes. Ce dérapage est évidemment dû à l’ignorance de l’histoire du mouvement et à la confusion entre celui-ci et les facs-similés qui lui ont été substitués pour que le système capitaliste ne soit plus inquiété.

 
Il reste un maître des interrelations dans l’univers des mathématiques et de la géométrie. Mais pas seulement…
 
Toujours surfant sur les interrelations et leurs dynamiques, sa perception des constructions holistiques l’avait naturellement amené à être l’un des écologistes de la nouvelle gauche – le mouvement des années soixante et soixante-dix qui portait la culture du vivant (alternative à la culture dominante « anti-nature »). Le groupe qu’il avait lancé et animait s’appelait Survivre et Vivre. Grothendieck a très mal survécu au sabordage du mouvement écologiste par toutes les obédiences réactionnaires, des néo-capitalistes aux gauchistes (tous également totalitaires).

Comme les alternatifs de l’époque et leur continuateurs, Grothendieck a été profondément incompris par la plupart de ses collègues, et bien au-delà – comme Henri Laborit, bien sûr un de la nouvelle gauche, autre découvreur des interrelations et des dynamiques holistiques. Car, pour la plupart, la force d’attraction du système impérialiste (la culture et la carrière), que, logiquement, Grothendieck abhorrait, a été irrésistible.
 
Très intéressante évolution parallèle entre la recherche fondamentale et le mouvement social d’il y a 40 à 50 ans : à l’ouverture, au foisonnement et à l’enthousiasme ont succédé une extinction et un racornissement généralisés des idées et des comportements. Un effondrement parallèle au triomphe de l’ultra-capitalisme et de sa culture mécaniste impérialiste. Les alternatifs d’alors ont eu tout le temps voulu pour constater combien la compréhension des interrelations, donc de l’écologie du vivant a régressé depuis l’élimination de la nouvelle gauche alternative ! Par exemple, voulant lui rendre hommage, un journaliste n’a pu s’empêcher de juger que Grothendieck s’était engagé « dans des causes très particulières ».
 
Son amertume a été à la mesure de son engagement et de la défaite de la vie.
 
Quelques articles à l’occasion de sa disparition :
http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2014/11/14/le-mathematicien-alexandre-grothendieck-est-mort_4523482_3382.html
http://www.liberation.fr/sciences/2014/11/13/alexandre-grothendieck-ou-la-mort-d-un-genie-qui-voulait-se-faire-oublier_1142614
http://www.leparisien.fr/sciences/alexandre-grothendieck-mathematicien-de-genie-est-mort-14-11-2014-4291661.php
 
Un voyage à la poursuite des choses évidentes 
http://images.math.cnrs.fr/Alexandre-Grothendieck.html
Très bon article, mais on y trouve ça : « Trop gauchiste pour le Collège de France« . « Gauchiste« , Grothendieck ! Erreur majeure de classification qui ne peut être due à l’appellation « nouvelle gauche » couramment appliquée au mouvement alternatif de l’époque. Ce serait une insulte si elle n’était due à l’oeuvre de désinformation systématique qui s’efforce d’effacer toute trace de la culture arcadienne* du mouvement écologiste – la culture directement inspirée par le vivant, comme aurait pu dire Darwin ; et de réduire le mouvement lui-même à une simple contestation assimilable par le système dominant. Notons que cet effort constant de désinformation est partagé entre ultra-libéraux et ex-gauchistes (toujours la même alliance depuis plus de 40 ans). Leur ciment ? La même culture impérialiste « anti-nature », donc leur aversion viscérale pour l’évolution que nous proposions.
* Donald Worster 1977 :  « Nature’s Economy : A History of Ecological Ideas« 
 
Alexandre Grothendieck : ce qu’il écrivait dans « Récoltes et Semailles« 
http://www.sciencesetavenir.fr/fondamental/20141114.OBS5055/alexandre-grothendieck-ce-qu-il-ecrivait-dans-recoltes-et-semailles.html

Le trésor oublié du génie des maths  
par Philippe Douroux, Libération du 1er juillet 2012.
http://www.liberation.fr/sciences/2012/07/01/le-tresor-oublie-du-genie-des-maths_830399 
 

Alexander Grothendieck, sur les routes d’un génie
un documentaire de Catherine Aira et Yves le Pestipon :
https://www.youtube.com/watch?v=UO5KgnTY_fU
 

Comme Alexandre Grothendieck, Jean Detton et Hervé le Nestour n’avaient pas choisi le confort. Ils étaient de ceux qui avaient fait les choix les plus difficiles, les plus courageux. Ils s’étaient détournés de carrières confortables pour tout miser sur un changement de civilisation.

Et c’est bien pourquoi, parce qu’ils étaient les acteurs du mouvement le plus menaçant pour l’ordre de la domination, que Jean, Hervé et les autres ont été gommés des histoires officielles sur le mouvement social. Leur effacement est à la mesure de leur importance.
Sur un sourire éclatant, Jean Detton était coiffé à la Yul Brynner. Hervé le Nestour avait tous les cheveux que Jean n’avait plus. Il était de haute stature avec des mains comme des battoirs. Ils étaient partout, ils avaient la parole facile et forte, et la pensée drue. Nul ne pouvait les ignorer. Mais – c’est bizarre – plus aucun de ceux qui se piquent de faire de l’histoire ne se souvient d’eux et des autres de la nouvelle gauche alternative.
ACG

La Semaine de la Terre, c’était l’époque de…

Léo Ferré chantait « Avec le temps » et « La solitude ». Cat Stevens chantait « Changes IV » (album « Teaser and the Firecat »). Joan Baez chantait la balade de Sacco e Vanzetti sur la musique de Ennio Morricone :
http://www.youtube.com/watch?v=gcgYwTnBIIQ

C’était après les disparitions de Jimi Hendrix (septembre 1970)
http://www.youtube.com/watch?v=TKPzj3xcWO4
http://www.dailymotion.com/video/x5sx5h_jimi-hendrix-killing-floor-live-mon_music
de Janis Joplin (octobre 1970)
http://www.dailymotion.com/video/x18yzj_janis-joplinball-and-chain-live_music
http://www.youtube.com/watch?v=mzNEgcqWDG4
http://www.telerama.fr/cinema/pennebaker,47426.php#xtor=RSS-18
et avant celle de Jim Morrison (juillet 1971)
http://www.youtube.com/watch?v=QHFK1yKfiGo
http://www.dailymotion.com/video/xvznl_the-doors-hello-i-love-you_music

La mort des chanteurs annonçait la fin du mouvement de la contre-culture. Leur disparition des écrans radars aussi…
 
En 1970, Sixto Diaz Rodriguez sortait l’album « Cold Fact », puis « Coming from reality » en 1972. Sa carrière fut rapidement étouffée aux USA. Pourtant, le voyage d’une seule cassette déclencha un succès foudroyant en Afrique du Sud. Il y devint aussitôt un catalyseur de la remise en cause du système d’oppression, un symbole du mouvement qui remuait l’Afrique du Sud comme presque tout le monde : « the new left », la nouvelle gauche alternative, le mouvement de la révulsion devant la domination et son avatar capitaliste en pleine croissance. Mais Rodriguez n’en a rien su. Rodriguez qui était retourné sur les chantiers du bâtiments pour continuer à vivre. Rodriguez dont une rumeur a bientôt prétendu qu’il s’était suicidé en scène, comme pour éteindre la curiosité croissante de ses fans et limiter la contagion de sa popularité.
Son succès s’est poursuivi en Australie puis en Nouvelle Zélande sans relancer sa carrière, comme à l’insu de l’auteur. Il faut voir le film : Searching for Sugar Man
de Malik Bendjelloul
http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=200631.html
http://www.imdb.com/title/tt2125608/

This Is Not a Song, It’s an Outburst: Or, The Establishment Blues
http://www.youtube.com/watch?v=c_7u06P3ebU
 
 
 
 
En 1971, Don McLean créait Vincent (sur Vincent Van Gogh)
http://www.youtube.com/watch?v=dipFMJckZOM

et aussi American Pie
http://www.youtube.com/watch?v=pwUXHI_VJ5A&feature=endscreen&NR=1
About The day the music dead :
http://fr.wikipedia.org/wiki/The_Day_the_Music_Died
 
« Il était beaucoup plus facile de se mobiliser il y a quarante ans. Les enjeux étaient clairs. Pour moi, cela a d’abord été la lutte pour les droits civiques, puis le combat contre la guerre du Vietnam. Je n’avais pas beaucoup à réfléchir, c’était une évidence.
(…)
On écrit encore de bonnes chansons, mais en ordre dispersé. De toute façon, une décennie comme celle des années 1960 ne sera jamais répétée. Tout était réuni pour créer cet extraordinaire tourbillon.« 
Joan Baez 2011

Sauf en France, une émotion et une volonté comparables à celles des années soixante-soixante-dix soulèvent les « indignés » et en fait des alternatifs.
Sauf en France où tout a été broyé…

A l’époque, je n’allais pas tarder à être viré du mouvement coopératif pour avoir proposé que les coopératives agricoles et les coopératives de consommation coopèrent à la production et à la distribution de produits bio.
A l’époque, Arne Naess ruminait the deep ecology.

A l’époque, il y avait quelques 2 500 000 éléphants en Afrique, et 65 000 rhinocéros. Aujourd’hui, il reste 500 000 éléphants et moins de 3000 rhinocéros.
Depuis, le saccage de la forêt primaire et les massacres ont réduit la population des orangs outangs d’au moins 120 000 intelligences sensibles.
A l’époque, il était déjà grand temps de changer de civilisation pour sauver l’essentiel. Aujourd’hui…

Ce groupe de la Semaine de la Terre, était-ce les premiers pas de ce qui est nommé maintenant : « écologie politique » ? Non. Tout d’abord, les premiers pas avaient été faits bien avant nous ; enfin, ceux dont on a une trace historique, car l’élan qui nous animait est au moins aussi ancien que notre famille biologique étendue, aussi ancien que la formation des premiers sentiments. Non, encore, parce que l’expression « écologie politique » recouvre des formes dévoyées et dégénérées – politiciennes, et non politiques – que nous voulions prévenir et dont nous allions devoir combattre les prémices. Non parce que nous (et ceux qui nous ont précédé) voulions voir s’épanouir une conscience en mouvement pour accoucher une civilisation conviviale. Non, enfin, parce que cette réduction a été créée par le lobby de la globalisation capitaliste, justement pour amollir, tromper et détourner la conscience qui grandissait. Dans notre révolte et nos projets, pas de spoliation-capitalisation des pouvoirs des hiérarchies politiciennes, mais beaucoup beaucoup de politique – le politique entre les mains de chacun et de tous, ensemble, comme une dynamique holistique.

Après la Semaine de la Terre, le groupe est devenu plus nombreux et a continué à informer et à débattre en se réunissant au moins chaque semaine dans un local prêté par Etudes et Chantiers. C’est vraiment là que, à la faveur des multiples apports d’information et débats, nous sommes passés d’une version incisive de la protection de la nature au projet alternatif au système capitaliste dominant. En particulier avec Hervé le Nestour, Jean Detton, Henri Charnay… ensemble, en contribuant chacun et en débattant passionnément, nous découvrîmes la nouvelle grille de lecture du monde avant même que Henri Laborit ne la dévoile. Joints aux connaissances sensibles acquises durant les années de protection de la nature, ces éclairages confirmèrent et radicalisèrent la philosophie politique et le projet alternatifs à ceux du système dominant. Quarante ans plus tard, en écoutant ceux qui, ayant accès aux media, se présentent comme écologistes, j’ai l’impression de rajeunir d’un coup et de revenir à l’époque de la Semaine de la Terre ! Beaucoup, et pas des moindres, semblent découvrir ce dont nous débattions dans les années 1970. Au tout début des années 1970. Témoignage de la régression due à la censure qui a été appliquée aux anciens.

Henri Laborit

Période fertile où un appel à la dénonciation des menaces contre la vie, et à la mutation de la civilisation, faisait pleuvoir des bonnes volontés et des compétences.

Période heureuse où tout était encore possible.

Malheureusement, tous ceux qui vinrent à nous ne furent pas aussi intéressants. A la rentrée 1971, un journaliste du Nouvel Observateur, Alain Hervé, nous invita à rejoindre la toute jeune structure – les Amis de la Terre – qu’il venait de créer en extension de l’association étatsunienne. Nous n’aurions pas dû l’écouter.

37 ans après la Semaine de la Terre à laquelle il avait assisté, Alain Hervé semble avoir perdu la mémoire puisque, dans un papier paru au printemps 2008, il invente une autre histoire, avec d’autres personnages. Une histoire qui, comme par hasard, oublie complètement le mouvement social pour lui substituer un salon mondain tout à fait en phase avec les réseaux dominants qui ont grandement facilité le renforcement du capitalisme.

Parmi les curiosités, la revendication d’avoir fait, en 1973, la première publication écologiste, « avant La Gueule ouverte de Fournier« . Sauf que cette dernière est née durant le quatrième trimestre 1972, comme l’Agence de Presse Réhabilitation Ecologique avec son bulletin et la revue Ecologie. Au moins. De même, la pensée écologiste était beaucoup mieux représentée, et depuis plus longtemps, par Fournier et Cavanna dans Charlie Hebdo que par un Nouvel Observateur tout acquis au réformisme dans le cadre capitaliste (« troisième voie« ) et au productivisme depuis 1964.
(« L’écologie est-elle née en 1968 ? », L’Ecologiste n°25, printemps 2008).

Pierre Fournier avait parlé de la Semaine de la Terre dans Charlie Hebdo (La Gueule Ouverte n’était pas encore née). On en trouve trace dans « Fournier précurseur de l’écologie« , de Patrick Gominet et Danielle Fournier, Les Cahiers dessinés, page 149 et 150.

Un tract annonçant la Semaine de la Terre commençait, en première page, par les encouragements d’un démon rigolard :
C’EST BIEN,
C’EST TRES BIEN…
VOUS ETES DANS LA BONNE VOIE !
IL FAUT PERSEVERER :

Continuez à couvrir la Terre de votre progéniture, il y a encore de la place et quand, demain, il n’y en aura plus, on en fera…

Continuez à multiplier les tas d’ordures, êtes-vous sûr d’avoir tout souillé ?

Continuez à détruire, il reste des animaux libres, des plantes non piétinées, des hommes « primitifs », des paysages intacts…

Continuez à polluer, peut-être y a-t-il encore des ruisseaux, de lopins de terre, des aliments non corrompus…

Continuez à vous abrutir dans les mille joies de la « vie moderne »

ENCORE UN PETIT EFFORT

Consommez le plus possible
Encouragez le gaspillage des ressources naturelles
Construisez, construisez n’importe quoi : des clapiers à citadins, des résidences secondaires, des autoroutes, par exemple
Arrachez la végétation, détruisez les tourbières, recouvrez la mer de pétrole, il y a trop d’oxygène
Déboisez, comblez les marécages, stabilisez les berges des rivières, il n’y a pas assez d’inondations
etc.

Travaillez à la PROSPERITE et à l’AVENIR
dessin de François Feer

l’autre côté du tract était plus sérieux :
Etes-vous fous ?
Tout croule autour de nous : le raz de marée démographique dévore l’espace et charrie la violence, l’économie de la civilisation industrielle dilapide les ressources naturelles, les pollutions se multiplient et leurs effets se conjuguent, les mauvaises pratiques agricoles dégradent les sols, la Vie sauvage s’éteint, les régions les plus lointaines sont bouffées par le béton et le macadam, les rivages de vos vacances se couvrent de pétrole et d’emballages en plastique, vos villes deviennent des centres d’élevage industriel, la « vie moderne » abrutit les âmes et broie les corps…

Sortez de votre torpeur
Citadins, regardez le ciel quand aucun nuage ne le trouble, il est crasseux, tout gris de poussières et de fumées, c’est le ciel que vous trouverez bientôt à la campagne et même au bord de mer…

refusez le cauchemar

IL N’Y A PAS DE PLANETE DE RECHANGE

ce que nous voulons :

une population stable
une économie de recyclage des produits usés
le développement de l’exploitation de l’énergie solaire
le remplacement des pesticides chimiques par les moyens biologiques de lutte contre les parasites
des produits agricoles de qualité
la protection intégrale des espèces animales et végétales
la disparition des moteurs à combustion
l’arrêt de l’urbanisation désordonnée
une architecture de qualité et un urbanisme à la mesure de l’homme

du 2 au 9 mai 1971
SEMAINE DE LA TERRE

Joignez-vous au Comité d’Organisation de la Semaine de la Terre
Venez le mardi soir 19H : 63, rue de Sèvres – Paris VIème – métro Sèvres Babylone
Adresse postale : 63, rue de Sèvres – Paris Vième (Etudes et Chantiers)

POUR MENER A BIEN CETTE ENTREPRISE, VOS DONS SERONT LES BIENVENUS, MERCI

 

36 ans plus tard, en 2017, Let’s Pollute nous rajeunit

Ce court métrage saisissant expose toute l’hypocrisie de la société de consommation

C’est étonnant que nous en soyons toujours là !

 

 

Dans un autre tract, un patron grassouillet, lunettes design et gros cigare, avertissait :

NE VOUS LAISSEZ PAS ABUSER PAR LES RETROGRADES

Les pollutions existent, c’est vrai, mais il ne faut pas exagérer leur importance. En fait, ce n’est pas un problème grave, on s’en accommode fort bien, mais si ! Et puis ce sont des signes de prospérité, les sous-développés voudraient bien vivre dans un environnement pollué !

La surpopulation est un faux problème : il y a assez de sols inexploités pour nourrir 20 à 30 milliards d’hommes, peut-être plus… Les guerres ? Tout le monde sait qu’elles ont des origines exclusivement idéologiques.

Le massacre des indiens, la clochardisation des peuples primitifs, la disparition des animaux et végétaux sauvages sont des signes du recul de la barbarie devant la civilisation.

Ne vous inquiétez pas si les matières premières s’épuisent, on les remplacera par d’autres produits.

Qui ne se réjouirait de voir les mal-logés dans de luxueux appartements HLM grâce à « l’urbanisation désordonnée » ?

Toutes ces histoires autour de la qualité des aliments, des résidus de produits chimiques, ne sont que billevesées… La preuve : on vit plus vieux que jamais.

Aliénation ? Contraintes ? Angoisse ? Peuh !

Croyez-moi, il n’y a pas lieu de s’inquiéter, l’opulence est pour demain
Changement de ton au verso :
IL N’Y A PAS DE PLANETE DE RECHANGE

Depuis quelques décennies, par son goût pour le jeu de l’apprenti sorcier, l’Homme prépare l’Apocalypse selon Saint Jean :
« Et il y eut de la grêle et du feu mêlés de sang, qui furent jetés sur la Terre ; et le tiers de laTerre fut brûlé, et le tiers des arbres fut brûlé, et toute herbe verte fut brûlée (…) le tiers des créatures qui étaient dans la mer et qui avaient vie mourut (…) le tiers des eaux fut changé en absinthe, et beaucoup d’hommes moururent par les eaux, parce qu’elles étaient devenues amères (…) le jour perdit un tiers de sa clarté, et la nuit de même (…) En ces jours-là, les hommes chercheront la mort, et ils la trouveront pas ; ils désireront mourir, et la mort fuira loin d’eux. »

Exagération ?

Non, les recherches scientifiques les plus récentes prouvent le bien-fondé des craintes que nous exprimons. Nous ne sommes qu’au B-A BA de l’étude de la Terre mais notre petit savoir nous permet de condamner la civilisation industrielle actuelle et la croissance démographique.

IL FAUT :

Enrayer la croissance de la population

Supprimer les déchets grâce à une économie de recyclage

Tendre vers la stabilité économique

Réduire la consommation d’énergie

Utiliser l’énergie solaire en remplacement de l’énergie atomique

Organiser l’urbanisation et opter pour une architecture de qualité

Une agriculture de qualité adaptée au milieu naturel

Substituer aux pesticides chimiques les méthodes biologiques de lutte contre les animaux et les végétaux indésirables en forts peuplements

Reboiser et, d’une manière générale, reconstituer les milieux naturels détruits et abandonnés

Encourager les agriculteurs à entretenir le patrimoine campagnard, les conseiller et les rémunérer en conséquence

Veiller à la conservation de toutes les formes animales et végétales

Respecter les peuples de civilisations « primitives » et leurs traditions. Ne pas chercher à tout prix à les « intégrer »

Parce que vous êtes conscient de vos responsabilités et que vous n’avez ni l’intention de vous suicider ni le désir de croupir sur un tas d’ordures, vous participerez à l’action de la Semaine de la Terre
du 2 au 9 mai 1971

SEMAINE DE LA TERRE
Joignez-vous au comité d’organisation de la Semaine de la Terre
Venez 33, rue Linné, Paris Vème – métro Jussieu – le mercredi soir 19 H

dessin de François Feer
Avec le recul :
A l’époque, dire simplement qu’entre les autres animaux et nous il n’y avait pas de rupture et que nous appartenions à la même évolution, provoquait sursauts, réactions de rejet et indignations. Souligner que les pollutions étaient dangereuses, et les destructions écologiques une menace pour tous, étonnait. Il faudra attendre plus de 40 ans pour que la pollution atmosphérique soit simplement reconnue dangereuse pour la santé !
« Les experts ont conclu qu’il existe des preuves suffisantes pour dire que l’exposition à la pollution de l’air extérieur provoque le cancer du poumon. Ils ont également noté une association positive avec un risque accru de cancer de la vessie » affirme le Centre International de Recherche sur le Cancer. Selon cet organisme qui dépend de l’OMS, 223.000 personnes sont décédées d’un cancer du poumon en lien avec la pollution de l’air en 2010. Ce sont les dernières données disponibles.
http://www.franceinfo.fr/monde/l-oms-classe-la-pollution-de-l-air-exterieur-comme-cancerigene-1180003-2013-10-17
Dans ces tracts, la figure d’un démon tiré d’un imaginaire ancien et l’évocation de l’Apocalypse selon Saint Jean peuvent, aujourd’hui, surprendre. Ils m’avaient été suggérés par la lecture de « La Danse avec le Diable » de Günther Schwab, fondateur de l’Union Mondiale pour la Protection de la Vie en 1958. Ce livre avait eu un grand retentissement dans les années soixante.

Présentation :
Le diable est un homme d’affaires prospère qui dirige le ministère de l’Extermination. Son programme ? Empoisonnement de l’air, pollution et gaspillage des eaux, dégénérescence de l’homme par l’alimentation dénaturée, le bruit, la course au standard de vie, l’abus de la chimie en médecine, en agriculture, l’augmentation de la radioactivité, et l’empoisonnement progressif des âmes par les images, etc.
Un journaliste américain, un technicien allemand, une jeune Française médecin et un poète suédois décident d’interviewer le « Prince de ce monde ».

Ce livre de Günther Schwab a été réédité par le Courrier du Livre en 2010
dessin de François Feer
 
Pierre Fournier avait rendu compte de l’événement dans Charlie Hebdo et avait même repris le texte d’un autre tract de la Semaine de la Terre :

Charlie Hebdo n°26, 17 mai 1971
On me paye pour que je m’exprime, alors je m’exprime

Monsieur Jean-Paul Sartre sort avec un groupe d’amis du café le Saint Séverin, boulevard Saint Michel, et s’engouffre dans un taxi. Le feu est au rouge et le taxi bloqué, Mouna se précipite et s’agrippe à la portière.
« Monsieur Jean-Paul Sartre, que pensez-vous de la pollution ? »
Monsieur Jean-Paul Sartre baisse le nez et ne dit rien.
« Monsieur Jean-Paul Sartre, je vous cause ! Que pensez-vous de la pollution ? »

Monsieur Jean-Paul Sartre ne dit toujours rien. Le taxi démarre. « J’ai 15 témoins ! Dit Mouna, Monsieur Jean-Paul Sartre n’a rien à dire sur la pollution ! »

Monsieur Jean-Paul Sartre est un spécialiste des attitudes courageuses. Une attitude n’est courageuse qu’à la condition qu’il existe déjà un public suffisant, et suffisamment averti, pour constater ce courage. Sinon, elle est simplement conne ou dingue. Monsieur Jean-Paul Sartre ne veut avoir l’air ni d’un con, ni d’un dingue. Il a choisi son public et, depuis, lui court après. Monsieur Jean-Paul Sartre a consacré sa vie à n’avoir pas l’air d’un vieux con. Le malheur est que plus il avance en âge, plus il a l’air d’un vieux con. Il n’a pas encore compris pourquoi.
(…)
Ils ne prient pas tous dans la rue. La plupart, même, ne prient jamais nulle part, ce qui est regrettable. Mais ils ont tous quelque chose d’inquiétant dans le regard. Et dès qu’ils l’ouvrent on a compris. « Ma fille Catherine a 8 ans ans, dit Krassowsky, je lui ai imposé de vivre dans un monde qui va disparaître, si je ne me battais pas de toutes mes forces pour que ce monde survive je n’oserais pas la regarder dans les yeux. – Et moi, dit Mouna, j’ai pas d’enfant ! Et j’ai 60 berges… Vous parlez si je m’en branle de l’avenir ! Ca m’empêche pas de gueuler ! » Des fanatiques. Il y a des établissements où ça se soigne, ce genre d’obsession, où ça se soigne même très bien. Et c’est entièrement remboursé par la Sécurité sociale.

J’ai assisté à une « conférence » organisée par mes potes de la « Semaine de la Terre » à la Fac des Sciences [Jussieu], pauvre Fac des Sciences ! où ces deux-là faisaient rire un public complaisant. Ce qui est navrant c’est que des types sérieux s’y laissent prendre, un mec comme Paul-Emile Victor qu’est même gaulliste paraît-il, c’est dire, n’avait pas craint de venir s’asseoir à côté d’eux, raconter lui aussi des sornettes, expliquer comment et pourquoi il nous reste 25 ans pour agir, pas plus, avant que la situation devienne irréversible et que nous ne crevions comme des rats. Un mec comme Barjavel qu’écrit dans France-Soir pourtant, cherchant sans doute à flatter son auditoire, a dit aux quatre pelés et un tondu présents ce soir-là : « Vous n’êtes qu’une poignée mais cette réunion est un événement plus important que le vol de Monsieur Pompidou demain sur le Concorde ! ». Enorme. Et ça marche. Lucien Barnier devait venir, il est pas venu, il a dû bien peser le pour et le contre, ça vaut le coup de se mouiller ou pas ? Finalement ça vaut pas le coup. Depuis quelque temps ce chantre patenté du progrès salvateur et rédempteur sent que le vent tourne, il prépare sa reconversion, il donne des gages à droite et à gauche (…)

Mouna n’a pas interrogé qu’un philosophe de réputation mondiale, il a aussi interrogé les gens de la rue. Une dame a cru qu’il travaillait pour Monsieur Poujade : « Oh ! Moi je ne me plains pas, je suis très bien logée ! ». Un monsieur a tout de suite vu à qui il avait affaire : « Con mystique ! ».

Ils m’ont fait venir à la tribune, les vaches, et même ils m’ont posé une question, ya bien fallu que je réponde : « Monsieur Fournier de Charlie Hebdo, voyez-vous des possibilités d’actions concrètes ? », c’était une perche, je l’ai saisie, j’ai enfourché mon dada, j’ai bafouillé qu’il fallait gueuler contre les centrales nucléaires, j’ai dit que j’étais pas l’obsédé de l’atome mais que j’avais choisi plus précisément ce thème-là parce que c’est le truc le plus énorme, le plus évident, le plus ignoré du public et le moins soupçonnable, sauf de la part du plus borné des marxistes et encore (quoiqu’il faille s’attendre à tout de la part du mec qui a reçu une bonne formation dialectique), d’être un moyen de récupération, de diversion, de mystification, merde, de tout ce que vous voudrez. Mourir c’est pas grave, mais ce qu’on voudrait pas c’est avoir l’air idiot, hein, c’est ça votre problème jeunomme ? J’ai regretté qu’il suffise de deux jours pour envoyer 40 000 connards jeter des oeillets sur une tombe oùsqu’on a chié dessus, et qu’il faille six mois de travail acharné pour en réunir 1 100 afin de protester contre unez installation industrielle qui nous chiera directement dans la gueule à tous. Et puis, j’ai plus rien dit, j’ai même pas fini ma phrase, c’est Krassowsky qu’est venu à mon secours, qu’a trouvé le mot que je cherchais. J’aime pas causer. Ca m’emmerde encore plus que d’écrire.
(…)
On va révolutionner la révolution. Afin de ne plus mourir pour la révolution, on fera la révolution pour vivre, on vivra la révolution, on vivra. Ya plus que ça qui soit encore révolutionnaire. Vivre. Vivre.

Enfin, on essaiera sans trop d’illusions. Avant que suffisamment de tous ces cons aient un peu compris ça qu’on leur explique, et la portée du truc, on a le temps de crever cent fois. Pour freiner la dégradation de l’environnement, il faudrait passer par un bouleversement fondamental et radical des mentalités. Or, il faut plusieurs siècles pour changer les bases de réflexion des hommes, et 25 ans suffiront pour que la dégradation de l’environnement devienne irréversible. C’est foutu. Mes petits potes du Comité d’Organisation de la Semaine de la Terre le savent bien mais, disent-ils, « On s’en fout ! Nous, on veut vivre ! Vivre !« . « Je veux vivre et que ça leur fasse envie ! » écrit un lecteur (…)

La « Fête de la Terre » fut un four total, Charlie Hebdo y a bien drainé le tiers des participants, « On vous fait vachement confiance, à vous les mecs de l’Hebdo, c’est comme quand Delfeil conseille un spectacle, on y fonce. Ca te fout la trouille, hein ? – Oui, j’avoue…« . J’en causerai peut-être la semaine prochaine, ça m’a inspiré de salutaires réflexions sur, non pas les limites de la non-violence, mais ses difficultés. Il me semble aussi que Lanza del Vasto nous a silencieusement donné une bonne leçon de non-violence véritable. C’est un art, et pas facile. Mouna aussi, dans un autre style. Si vous y étiez, dites-moi ce que vous en pensez.

Le 22 avril 70, les campus américains avaient organisé, dans tous les Etats-Unis, l’Earth Day, mouvement de protestation et de réflexion sur la survie de l’homme et de la nature.

Pour affirmer que la crise de l’environnement est au moins aussi grave en Europe, la Fédération Internationale de la Jeunesse pour l’Etude et la Conservation de l’Environnement a pris l’initiative de promouvoir du 1er au 6 juin 1971 la Semaine Internationale de la Terre. La Suède, la Finlande, les Pays-Bas, le Danemark et la Suisse sont en train de la préparer. Il y aura quelque chose en France le 6 juin paraît-il.

« Tu peux dire qu’on est un groupe informel de jeunes en liaison avec cette Fédération. On a voulu profiter de la Quinzaine de l’Environnement pour gueuler, avec un mois d’avance contre la technocratie, la connerie, le profit. Essayer surtout de faire comprendre que, sans remise en cause des structures, toute protection de l’environnement est condamnée à l’échec à long terme. Tu peux dire qu’on bosse avec Jeunes et Nature et les Amis de la terre.« 

« On est bien récupérés ! » France-Soir les a montrés curant la Fontaine Saint-Michel mais a laissé croire qu’ils le faisaient sur la « recommandation de la Préfecture de Paris« , sur ordre de Poujade en somme, des sortes de CDR, quoi. La télé régionale alsacienne a bien montré, le 13 avril, le défilé de Fessenheim sans préciser que les mecs avaient manifesté CONTRE la Centrale ! Lisez Charlie Hebdo, la seule télé qui vous prenne pas pour des cons.

« Je vois que des bourgeois ici ! C’est avec ceux-là que tu veux faire la révolution ? » Oui, en attendant que d’autres les rejoignent. Les « révolutionnaires » sont trop occupés, ils font caca sur la tombe à Momo, on peut pas tout faire.

C’est parce qu’il est con de laisser leur monopole aux boys-scouts en ce domaine qu’on peut sans déchoir adhérer par exemple à « Jeunes et Nature », émanation de la Société nationale pour la protection de la Nature, qui tend à conquérir son indépendance dans le cadre de la Fédération nationale des sociétés pour la protection de la Nature.

« Les Amis de la Terre » sont la branche française des « Friends of the Earth » qui ont obtenu, aux Etats-Unis, la suspension du projet S.S.T., ainsi que du projet de pipe-line à pétrole à travers l’Alaska, qui aurait démoli tout l’écosystème du Grand Nord, et de quelques projets de centrales nucléaires. C’est de leur exemple qu’est né le CSFR.

Pierre Fournier
« Jeunes et Nature », 129, boulevard Saint Germain (6è).
« Les Amis de la Terre », 25, Quai Voltaire (7è).
Il n’y a pas de planète de rechange.
dessin de François Feer
MAIS PLUS POUR LONGTEMPS

Nous cédons la parole à nos camarades du Comité d’Organisation de la Semaine de la Terre. C’est un tract.

Recto.
Quelques ballons à dégonfler

Le mythe que la nature sauvage n’est nécessaire qu’à quelques rustres originaux.

Le mythe que les ingénieurs peuvent calculer, planifier et imposer le bien-être de chacun à tout le monde.

Le mythe que la nature est faite pour être dominée, maîtrisée, conquise et asservie par l’Homme et pour l’Homme.

Le mythe que la nature est inépuisable et infiniment prodigue pour les caprices d’une exploitation économique forcenée.

Le mythe que la nature pourra être protégée efficacement dans un système économique basé sur le profit, l’expansion et la concurrence.

Le mythe que l’homme sera plus heureux et plus libre dans un monde entièrement gadgétisé, robotisé et artificiel.

Le mythe que les mesures anodines et timorées des gouvernements contre les pollutions suffiront à enrayer la crise mondiale de la dégradation de la biosphère.

Le mythe que la France avec ses 50 millions d’habitants est sous-peuplée alors que la saturation des zones urbaines est déjà cause de maladies mentales.

Le mythe que la réalisation d’un couloir urbain continu dans toute la Basse Vallée de la Seine, de Paris au Havre, sera un progrès réel dans nos conditions de vie.

Le mythe que la construction de logements et de moyens de transports résoudra la crise urbaine dans un monde déjà surpeuplé.

Le mythe que la solution miracle des problèmes énergétiques est dans le développement des centrales nucléaires, et l’utilisation « pacifique » de l’énergie nucléaire (pollution radioactive de l’air, de l’eau, du sol et des chaînes alimentaires).

Le mythe que l’individu ne peut rien faire contre les pollutions et contre les destructions du milieu naturel.

Le mythe que la Planète Terre peut supporter une croissance démographique illimitée sans le saccage et l’épuisement définitif de ses ressources naturelles.

Le mythe que la gloire suprême pour une nation et le secret du bonheur sont dans la prospérité économique, dans les autoroutes à 24 voies, les métro express régionaux, les steppes culturales de la Beauce, les aérotrains et le confort-air-conditionné de tout un peuple d’automates en complets-vestons.

Le mythe que la lutte contre les pollutions et pour la protection de l’environnement est une réforme du système capitaliste alors qu’elle exige, bien au-delà, une transformation radicale de la civilisation industrielle sur des bases de non-expansion et de survie.

 

 

Au verso :
Quelques petits trucs à savoir

La population mondiale augmente de 200 000 individus par jour.

Autrement dit, de 70 millions d’individus par an.

Les 3,8 milliards seront 7 milliards dans trente ans.

Chaque année dans le monde une espèce animale disparaît définitivement.

Les terres érodées couvrent 700 millions d’hectares à travers le monde, soit la moitié des terres cultivées.

En France, 5 millions d’hectares de terres cultivées sont sous la menace de l’érosion.

Il suffit de quelques mois pour détruire un sol arable mais il faut 500 ans pour le créer.

Un quotidien tirant à 100 000 exemplaires nécessite un accroissement annuel de deux hectares de forêt.

Chaque année, en France, les incendies détruisent 30 000 hectares de forêt.

A Paris, 1 m2 d’espace vert par habitant. Avec les nouveaux parkings moins encore.

Par an, le béton dévore en France le cinquième d’un département.

Chaque année, la quantité de déchets augmente dans le monde de de 13%.

(…)
Chaque année, il y a 300 000 épaves de voitures en plus.

Et ainsi de suite.

Merci de votre attention.

Fournier
mai 1971 dans Charlie Hebdo

dessin de François Feer
 
« (…) et puis après il y a eu un autre phénomène qui s’est mis en place un certain camarade Alain Claude a fait une manifestation bd st Michel avec un masque à gaz, c’était la première manifestation avec un masque à gaz… c’était la première fois qu’on manifestait dans la rue avec un masque à gaz et après… », Pierre Merejkowsky, film « Il était une fois l’écologie », 2010.
 


 
 
Avec le recul :
Mouna m’avait lui-même raconté l’histoire de son interpellation de Jean-Paul Sartre, et la fuite péteuse du grand philosophe engagé devant une question toute simple sur l’un des problèmes majeurs de son époque. Si, parallèlement, il n’avait pas frayé avec des gauchistes tout à fait totalitaires qui n’allaient pas tarder à cogner les alternatifs que nous étions, j’aurais sans doute oublié l’épisode, Mais, voilà, il s’était engagé auprès de quelques-uns des plus remarquables ennemis de l’alternative.

Fournier était souvent clairvoyant, mais pourquoi a-t-il écrit qu’il n’y avait que « quatre pelés et un tondu » par ci, que « la Fête de la Terre fut un four total » par là, et encore : « la Semaine de la Terre, improvisée sans moyens par des francs-tireurs, ne pouvait pas ne pas foirer » (dans le n°28 du 31 mai). Très étonnant. Comme si une telle contestation avait pu être générée par des gens installés dans le système dont les déprédations nous alarmaient ! Heureusement qu’il nous considérait comme ses « potes« … Pour nous qui étions partis de rien et avions dû ramer et surpasser beaucoup de difficultés, les rassemblements de la Semaine de la Terre, qui avaient réuni tant de gens différents dans un même espoir, c’était, tout au contraire, le début d’une histoire prometteuse qui s’affirmait avec chaque nouvelle rencontre. Les premiers pas d’un mouvement de fond. Mais, cela, il ne pouvait pas le savoir puisse qu’il n’a pas communiqué avec nous. Il est venu et il est parti, sans même que je puisse lui parler directement. Cela avait été une grande déception.

Il est étonnant aussi que Fournier attribue à Georges Krassowsky le texte du tract de la Semaine de la Terre « Ne vous laissez pas abuser par les rétrogrades » *, qu’il cite dans « Concierges de tous les pays, unissez-vous » (Charlie n°28 du 31 mai). Aurait-il été abusé ?

De même, en contradiction avec le manque de « moyens« , souligné comme un lourd handicap, et le compliment sur les « francs-tireurs » (en effet), il fait curieusement le lien entre nous et une très énigmatique « Fédération internationale de la Jeunesse pour l’étude et la conservation de l’environnement » dont nous n’avons, ni avant ni après, jamais entendu parler.
* j’étais pour beaucoup dans l’élaboration des tracts

Qui donc avait pu lui raconter ces fables ? Dans quel but ?

Nous avions réussi à sortir de l’anonymat pour tendre la main aux éveillés, aux informés, aux indignés, aux bonnes volontés. Alors, pourquoi Fournier ne l’a-t-il pas saisie, ni les autres de l’équipe de Charlie Hebdo ? Nous espérions beaucoup de la bande de Charlie Hebdo – Fournier en témoigne lui-même – comme de toutes les nouvelles connaissances. Pas de l’argent, bien sûr. Nous espérions de l’échange d’information, du débat, de l’appui mutuel… seulement une participation au mouvement. Quelques contacts auraient suffit pour entretenir la dynamique et prévenir les manipulations qui nous visaient. Et… Eh bien, rien. Pas une rencontre. Pas d’écoute. Pas le moindre coup de main. Pas d’interaction. Ils ont fait de la copie pour leur journal et ne nous ont rien apporté. Ni curiosité ni empathie. Ils (Fournier compris) paraissaient ne pas se situer dans l’esprit de complémentarité et d’interrelation constructive, de réciprocité, qui était le nôtre. Manque de temps, peut-être… Devant faire face de tous côtés, à la différence des entristes qui exerçaient là leur métier à plein temps, nous manquions tous de temps. A peine esquissée, la relation s’est éteinte, à notre grand regret. Cette non-communication opposée par ceux avec lesquels nous avions le plus de culture et d’intelligence commune a lourdement pesé dans la suite des événements. C’est ce qui a laissé le champ libre aux ennemis de l’écologisme – très précisément : de toute alternative au néo-capitalisme en conquête mondiale. Car ceux-là, très aimables, se précipitaient pour nous aider !

L’association Etudes et Chantiers, qui a beaucoup aidé le mouvement alternatif débutant de façon désintéressée, existe toujours. Son site national :
http://www.unarec.org/index.php

http://www.youtube.com/watch?v=sGEwR1yt5kQ

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