Au début de l’année 1971, en pleine préparation de la Semaine de la Terre, je tente d’ouvrir le dialogue avec les dirigeants du mouvement coopératif (mes employeurs *) pour stimuler la production et la distribution de produits bio.

* je travaillais à l’Institut des Etudes Coopératives qui s’efforçait de maintenir en vie l’idéal coopératif

Je leur adresse donc une lettre…

 

Proposition faite aux délégués du Mouvement Coopératif ; principalement les Coopératives de Consommation, le Laboratoire Coopératif d’Analyses et de Recherches, les Coopératives Agricoles et le Comité National des Loisirs :

 

Un impératif : la qualité

En France, la situation démographique et économique a atteint un développement très favorable à la maturation d’une prise de conscience des problèmes liés de près ou de loin à la qualité de la Vie. Il s’agit sans doute d’un phénomène né de l’opposition entre la conséquence normale de la course à l’abondance : la hausse quantitative du niveau de vie, et la conséquence négative amplifiée par l’augmentation de la densité de population : la nouvelle forme de paupérisation qu’est la détérioration de l’environnement. L’une permet l’accession du plus grand nombre à la connaissance et au confort, l’autre gâte la satisfaction des besoins suscités par l’amélioration primitive et compromet l’avenir. De cette prise de conscience d’un état paradoxal surgira un climat de mécontentement croissant. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les pays qui, comme les Etats Unis, nous précèdent dans la voie de l’expansion économique. Il semble qu’il apparaisse chez eux un autre facteur de sensibilisation : l’abondance des biens de consommation qui conduit à une réaction de saturation.

Cultivée avec ténacité par des hommes hier encore qualifiés de doux rêveurs et de « chasseurs de papillons », cette prise de conscience naissante commence à être ressentie comme une force par les pouvoirs économiques et politiques. Il n’est que temps car chaque jour amène son lot de déprédations et augmente les « chances » d’échouer dans la lutte contre les processus de dégradation de la société humaine et de la biosphère.

 

Des lendemains incertains

Certes, certaines nuisances localisées étaient connues dès l’Antiquité, mais avec l’industrialisation dont les effets non maîtrisés sont multipliés par une prolifération démographique qui tend vers l’infini, le problème a changé de dimensions… En quelques décennies, des centaines d’espèces animales et végétales sont mortes, des lacs et des rivières sont morts, des sols sont morts, les océans se meurent, la formidable hémorragie dont est victime le sous-sol a déjà quasiment épuisé certaines matières premières, etc. Si rien de concret n’est entrepris dès aujourd’hui pour endiguer le flot humain et réformer les structures fondamentales de cette civilisation, nous allons vivre un très mauvais rêve, l’un de ceux qui persistent même à l’état de veille. Imaginez la Terre ruinée où croupiraient les derniers Homo… « sapiens ». Apocalypse selon Saint Jean réalisée par la toute puissante technologie de la civilisation industrielle !

Voici, penserez-vous, une vision trop pessimiste ; détrompez-vous, cette vision peut fort bien se concrétiser parce que la société humaine se développe comme une tumeur maligne au mépris de l’ordre biologique et que le concept antédiluvien de la Terre-source-inépuisable-de-richesses-et-d’espace est encore solidement enraciné.

 

 

L’homme des villes

Paradoxalement, nous qui sommes plus ou moins responsables (par notre résignation même) de cette situation, sommes aussi parmi les premières victimes des nuisances que nous engendrons…

Un courant de pensée prétend que l’Homme ne s’épanouit que dans la lutte contre la Nature. C’est absurde, comment cela pourrait-il être puisque l’Homme fait partie du monde animal ? Notre physiologie, notre psychologie ont été modelées pendant des centaines de milliers d’années par le milieu naturel pour le milieu naturel. Nous sommes, par toutes nos fibres, par tous nos instincts, des éléments de la Nature et ce n’est pas quelques décennies de société industrielle qui, malgré notre faculté d’adaptabilité, y changeront quelque chose. Pourtant, nous vivons dans un univers artificiel uniquement réalisé au hasard des découvertes techniques sans soucis du tempérament humain et de la qualité du milieu de vie. Oh bien sûr, bon gré mal gré, la plupart des hommes s’accommodent momentanément de la médiocrité mais force est de constater que cette incompatibilité entre notre constitution et les conditions d’existence extrêmes que nous nous imposons crée de multiples malaises tant à l’échelle de la société qu’au niveau de l’individu. Les sciences sociales nous apprennent qu’il y a similitude entre certains phénomènes biologiques et les mouvements d’une population… En 1968, on disait que la France s’ennuyait, elle ne tarda pas à s’octroyer une récréation. Aujourd’hui, la France (comme d’autres pays industriels) est « morose », la joie de vivre s’évanouit comme à la veille des crises économiques et démographiques. Il n’y a rien de très étonnant à cela…

Conditionné dès l’enfance par l’environnement et l’éducation puis pris dans l’engrenage de la vie moderne, l’homme des grandes agglomérations tend à ressembler à un esclave mécanique. Métro, boulot, dodo, puis : métro, boulot, dodo, sans justification, sans joie, sans espoir… Sa vie ne lui appartient plus guère, elle appartient à la collectivité en expansion. Sa personnalité ? Il l’a perdue au détour d’un couloir du métro ou en ingurgitant un programme de télévision. Traumatisé et refoulé, le citadin type a toutes les chances de devenir une « coquille vide et stérile ». Pour quoi vit-il ? Il l’ignore sans doute, et pour cause : il n’y a rien à savoir.

Le prolongement des pires tendances de notre société semble être une civilisation où l’individu n’aurait pas plus d’indépendance qu’une cellule d’un organisme vivant, mais je ne crois pas à la réalisation de ce « meilleur des mondes » car les mécanismes instinctifs de défense, tout affaiblis qu’ils sont, ne le permettraient pas. Les faits confirment déjà l’analyse : combien d’hommes vivent dans l’attente des quelques jours de loisirs dont ils disposent dans une année, jours qu’ils mettront à profit pour fuir les agressions et les contraintes de la vie urbaine ? Les vacances n’existent que par contraste avec la vie laborieuse comme le blanc par rapport au noir. Citadins surtout cherchent (souvent maladroitement) le dépaysement dans le retour aux sources de la Vie. Ce n’est qu’à cette occasion qu’ils pourront, s’ils trouvent assez de calme pour méditer et communier avec les éléments naturels, recouver leurs esprits et le contrôle de leurs corps, redevenir enfin des hommes équilibrés. Les stimulations grossières de la civilisation de consommation oubliées, ils goûteront pleinement la moindre impression. Qui ne souhaite entendre quelques jours par an le chant d’un oiseau, le frémissement d’un feuillage, et vibrer à l’unisson des palpitations de la Vie sauvage ?

 

 

Le tourisme

Ainsi, l’engouement pour les choses de la Nature et les « vacances vertes » va croissant ; des gens qui, comme les publicistes, sont très au fait des grands courants qui animent le public ne s’y trompent pas. Il importe que d’autres aussi en aient conscience et parmi eux, en toute première place, ceux qui se prétendent « gardiens du monde rural »…

Notre homme des villes voudrait bien se détendre et assouvir son appétit de Nature, s’étonner comme Jean-Jacques Rousseau « qu’un heureux climat faire servir à la félicité de l’Homme les passions qui font ailleurs son tourment », mais pour cela il lui faut découvrir une campagne dont les habitants ont veillé à conserver le patrimoine légué par leurs prédécesseurs. Une telle campagne est malheureusement de plus en plus rare car l’appât du profit à court terme (et à courte vue) est maintenant irrésistible. Il est bien loin le temps où l’on plantait des arbres pour que les descendants en bénéficient. La philosophie du « après moi le déluge » s’est substituée à la sagesse paysanne… Ici, on remembre et, avec pour seul conseiller scientifique un géomètre, on détruit les haies et les boqueteaux à tort et à travers. Là, la lèpre des résidences secondaires grignote un paysage grâce à la complaisance d’un conseil municipal particulièrement éclairé. Partout, sous prétexte de rendements accrus et faute d’une information objective, on use et on abuse d’engrais et de pesticides chimiques qui empoisonnent les eaux et portent préjudice à la faune et à la flore…

Il est des agriculteurs qui hébergent les citadins en rupture de société. Ceux-là se préoccupent de la qualité des structures d’accueil, ils veillent au confort matériel et parfois aux équipement de loisirs, mais qui a pensé qu’il serait judicieux de pratiquer enfin une véritable politique de sauvegarde de la Nature pour répondre aux aspirations des touristes ? J’en connais peu d’exemples. Je sais surtout que dans plusieurs régions les habitants s’opposent à la création de parcs naturels et de réserves. Certes la solution n’est pas dans la mise en conserve de quelques parcelles du territoire mais cette réaction prouve, s’il en était besoin, que la majorité des paysans français méconnaît les problèmes de la dégradation de l’environnement et n’a plus la connaissance infuse de l’économie de la Nature. Voilà qui est fâcheux pour qui gère la terre et vit de ses fruits !

 

 

L’agriculture

Depuis une trentaine d’années on utilise des produits chimiques pour combattre les explosions de population de quelques espèces provoquées par les destruction du couvert végétal naturel et la création de grands espaces exploités en monoculture. La biosphère n’est pas une éprouvette… Employés sans mesure, les pesticides rompent l’harmonie des équilibres biologiques, ce qui a généralement pour effet de favoriser la réapparition massive des parasites grâce à l’élimination des facteurs naturels de régulation des populations. Le premier réflexe de l’agriculteur est alors de multiplier les traitements, et ainsi de suite. Ce cercle vicieux est soigneusement entretenu par l’industrie chimique et les pouvoirs économiques qui s’y rattachent… Il existe des moyens de lutte antiparasitaire qui trouvent leur origine dans la connaissance approfondie de la Nature mais la compétition entre ces derniers et les pesticides chimiques est inégale. Ainsi, d’après une brochure éditée en 1965 par la Délégation à la Recherche scientifique, les crédits affectés à l’étude des insecticides et autres produits sont mille fois plus importants que ceux alloués à la recherche de méthodes biologiques de lutte contre les espèces animales et végétales indésirables en forts peuplements !

« Pour commander à la Nature, il faut lui obéir » disait Bacon. Il est plus que temps d’appliquer ce principe de sagesse. Le mirage d’une agriculture artificielle triomphant de toutes les difficultés s’estompe devant les révélations des études scientifiques. Par exemple, d’après certains experts, il y a en France quelques 5 millions d’hectares de terres de culture directement menacées par une érosion accélérée. Assurément, la voie de l’avenir n’est pas dans l’organisation industrielle de la dégradation des sols. Voilà qui devrait faire réfléchir les paysans et leur prouver que leur salut réside dans la promotion d’une agriculture adaptée au milieu naturel.

Une telle agriculture ne signifie pas un retour à l’âge préhistorique mais un progrès (à condition que l’on entende par ce terme : mieux être pour tous). Elle n’implique certainement pas l’abandon de toutes les techniques actuelles et le bouleversement des habitudes des agriculteurs… Il existe déjà des pionniers en ce domaine. Déçus par l’exploitation intensive des sols, des paysans se sont, si j’ose dire, reconvertis et pratiquent les méthodes « biologiques » de culture. C’est un comportement courageux qui nécessite beaucoup de persévérance car il leur a fallu surmonter des difficultés d’ordre technique et pas mal d’oppositions. C’est, m’empresserais-je de dire, une position extrême qui ne peut être adoptée par tous actuellement parce qu’elle comporte des inconvénients, en particulier sur le plan du rendement. Alors, il reste à trouver, grâce à la collaboration des uns et des autres, une solution intermédiaire qui conciliera les préoccupations écologiques et de rentabilité. D’ores et déjà on peut prévoir que cette solution impliquera principalement le remplacement progressif des produits chimiques antiparasitaires par les méthodes de lutte intégrée et la modération dans l’usage des engrais qui, s’il n’est pas prouvé de manière irréfutable qu’ils sont responsables de la baisse de la qualité alimentaire des végétaux, polluent les eaux de surface et de profondeur quand ils sont employés abusivement.

 

 

Le rôle de la coopération

Dans une mutation d’une telle importance, l’individu isolé, quelle que soit sa bonne volonté, ne peut rien, mais les groupements professionnels ont de très larges possibilités d’action à la fois sur leurs adhérents et sur les pouvoirs. Cette mutation n’est pas désintéressée, il ne s’agit pas d’une sorte de rêve philanthropique mais d’un ensemble de réformes qui trouverait sa justification économique – à court terme – dans plusieurs débouchés.

Nous avons examiné les motivations de l’Homme industriel en vacances et il apparaît qu’il existe en France maintes régions économiquement « sous-développées » mais favorisées par la Nature susceptibles de satisfaire les plus exigeants des touristes. Pour le développement touristique de ces régions, la collaboration du mouvement coopératif agricole et du mouvement coopératif de consommation serait sans doute des plus fructueuse pour l’un et l’autre.

Dans un premier temps, le mouvement coopératif agricole, grâce à l’importance de son implantation, jouerait un rôle déterminant dans la préservation des sols et la préparation de l’environnement touristique. Il éduquerait les paysans, c’est à dire qu’il les ferait bénéficier d’une information scientifique objective en recourant aux conseils de spécialistes des sciences de la Nature, et les inciterait à protéger les campagnes et à régénérer la faune et la flore. Les travaux agricoles ne permettraient certainement pas aux agriculteurs d’assumer toutes les tâches nouvelles, cette politique d’entretien et de mise en valeur nécessiterait donc la création d’emplois. Des emplois de plein air (de terrain) essentiellement qui conviendraient tout particulièrement à ceux qui, rejetés par la « modernisation » de l’agriculture européenne, n’ont nulle envie de croupir 8 heures par jour sur une chaîne de montage !

Dans un deuxième temps, c’est le mouvement coopératif de consommation qui, se fondant sur son expérience en matière de vacances, créerait les équipements touristiques et se chargerait de la gestion.

Voilà, grâce au tourisme, une formule qui permettrait de rémunérer les agriculteurs pour leur fonction de « gardiens de la Nature ». C’est peut-être dans l’accomplissement effectif de cette tâche d’intérêt général que les paysans trouveront une solution à quelques uns de leurs problèmes.

 

La consommation

La protection des sols et le développement touristique ne sont pas les seuls intérêts capables d’inciter les exploitants à modifier dès maintenant leurs méthodes de culture et à veiller à la conservation du milieu naturel. Il y a aussi le souci de prévenir les exigences des consommateurs.

En effet, en France même, malgré la timidité des moyens de vulgarisation, l’information a commencé à pénétrer le public. Grâce aux efforts de personnes isolées et d’organismes comme le Laboratoire coopératif, les consommateurs ont des notions d’hygiène alimentaire. Les plus avertis savent que dans telle ou telle denrée on trouve des résidus de pesticides, ou d’hormones, ou d’antibiotiques, ou d’autres « cochonneries » du même genre, alors au prix de quelques sacrifices ils achètent plus cher des produits garantis naturels, au détriment des autres. Les produits sains connaissent une vogue grandissante, à tel point que des chaînes de magasins d’alimentation se sont spécialisées dans leur distribution et écoulent ainsi la production des « agriculteurs biologistes ».

Là aussi, l’évolution est irréversible. Les agriculteurs ne doivent pas se retrancher derrière une législation défaillante et feindre d’ignorer que les consommateurs seront de plus en plus exigeants et soumettront les producteurs rétrogrades (les français comme les étrangers) à leur volonté. En ce domaine encore l’exemple des Etats Unis est intéressant, il vient en quelque sorte confirmer mon propos : dans ce pays le secteur commercial le plus florissant est celui des produits naturels.

 

 

Intercoopération

La Coopération de consommation est par essence un mouvement de défense des consommateurs. Alors, pourquoi ces derniers considèrent-ils le mouvement coopératif de consommation comme un organisme de distribution comme les autres ? Parce que les conditions qui ont motivé la création de la première coopérative n’existent plus et qu’il s’est créé d’autres chaînes de magasins à succursales qui offrent au moins les mêmes services aux consommateurs. Cela n’explique pas tout ; pourquoi ces mêmes consommateurs éprouvent-ils le besoin de se grouper en associations de défense tandis qu’un phénomène de désaffection atteint les coopératives ? Parce que l’intérêt premier de la Coopération de consommation disparu, il aurait fallu axer la politique commerciale du mouvement sur autre chose. Le plus étonnant est que cet « autre chose », qui est la raison du combat actuel des consommateurs, a été découvert par la COOP voici une quinzaine d’années. Les dirigeants des coopératives de consommation ont alors créé le Laboratoire d’Analyses et de Recherches pour contrôler la qualité mais, depuis, cette activité n’a pas été développée bien qu’elle aurait dû devenir prépondérante ! Grâce à l’excellent outil scientifique dont il est doté, il est encore temps pour le mouvement coopératif de distancer ses concurrents, de réveiller l’intérêt des coopérateurs et d’attirer l’attention des autres consommateurs s’il redevient un organisme de défense animé par la préoccupation de qualité. Pour les raisons exposées dès l’introduction, il ne faudrait pas tarder car déjà d’autres sociétés commerciales se préparent à satisfaire une clientèle plus difficile.

La coopération des deux principaux mouvements coopératifs s’impose car comment envisager une distribution de qualité sans une production ad hoc ? Ne serait-il pas logique que les coopératives agricoles produisent des denrées répondant aux exigences des consommateurs selon les directives de l’organe coopératif de distribution ?

Qu’il s’agisse de la conservation des sols et de la consommation, de la protection de l’espace rural et du tourisme, il existe dans la voie de la qualité des chances exceptionnelles pour l’intercoopération.

En adoptant dès aujourd’hui une politique de qualité qui demain leur serait imposée, les coopérateurs auraient tout loisir de s’adapter. Ce serait en outre une excellente publicité pour la Coopération et ses produits. C’est une occasion qu’il faut savoir saisir avant que d’autres s’en emparent (c’est à dire très vite !) car demain les problèmes de la qualité de la vie seront inéluctablement au premier plan de la scène politique… et économique.

ACG
1er trimestre 1971

 

 

Avec le recul (quatre décennies plus tard) :

 

J’étais encouragé par l’exemple de Jean Boniface, rédacteur en chef adjoint du Coopérateur de France (coopératives de consommation), qui avait publié Les misères de l’abondance (Editions Ouvrières 1968). Malheureusement, si l’esprit critique et le pouvoir de proposition étaient à peu près tolérés chez quelques « élites« , ils ne l’étaient pas quand ils se manifestaient du côté du « petit personnel« . D’ailleurs, ils ne le sont pas encore.

Personne ne décida d’exploiter cette énergie. Pas même Jean Boniface qui resta coi. Vu la destination du texte, j’avais édulcoré et arrondi le propos, mais c’était encore trop dérangeant pour certains. Je fus viré à l’instant.

C’est un certain Thomas qui fut chargé de l’épuration. Il venait tout juste de prendre le contrôle de l’Institut des Etudes Coopératives. Grand propriétaire de la Beauce, il s’était voué corps et âme aux lobbies de l’industrialisme productiviste et ne pensait que subventions, fric facile et pouvoir. Il correspondait en tous points à ma critique. « L’organisation industrielle de la dégradation des sols » ? Il en faisait partie. Pas de chance !

Ce n’était que le début des aventures. Le début d’une longue suite de cassages de gueule en règle dans une société de plus en plus verrouillée.

A l’époque de cette dénonciation/proposition, l’entreprise de déconstruction des savoirs et de l’héritage des siècles précédents battait son plein là où, sur le terrain, je peux maintenant en contempler les dégâts irréversibles. Des prospérités se construisaient en broyant tout sur leur passage : écosystèmes, fertilité des sols, habitats traditionnels pré-écologiques, patrimoine historique, tout y passait.

 

Après la spoliation des populations et mise en valeur à l’occidentale
 

Après quatre années de reprise en mains par les populations et application des techniques traditionnelles et biologiques
Rajasthan 1992. Voir « Restauration des écosystèmes, restauration des sociétés » (sur les sites planetaryecology et robin-woodard.eu)

 

Seul monsieur Plateau, président du Comité National des Loisirs, une structure de la Fédération Nationale des Coopératives de Consommation, me répondit :

« Je me permets de passer sur l’aspect poétique de votre résumé qui donne à vos développements scientifiques un aspect un peu littéraire, point désagréable en l’occurrence, pour arriver au problème du rôle de la Coopération dans cette évolution. Une collaboration concrète des différents mouvements coopératifs et plus généralement, des multiples institutions sociales qui soutiennent et encadrent la vie de chaque français est souvent évoquée dans les sphères les plus hautes, telle la mélopée d’un sorcier africain qui invoque les dieux de la pluie.

Mais, depuis plus de 20 ans que je m’occupe de ces questions dans le mouvement coopératif de consommation, j’ai rarement vu de réalisations concrètes sorties de ces souhaits pieux. Il faut peut-être invoquer les hommes mais peut-être aussi les structures qui ne sont guère favorables, par nature, au rapprochement des différents mouvements.

Il faudrait de toute manière étudier de façon très approfondie les modalités que pourrait prendre une semblable collaboration pour rompre efficacement les habitudes mentales de chaque partie. Ceci reste du domaine des expériences au coup par coup au niveau local.

Le problème de l’éducation des paysans à la protection de l’environnement rural devrait certainement, également, faire l’objet d’un examen attentif : car il n’est pas dit que les paysans qui forment la coopération agricole soient aussi réceptifs à l’idée de destruction de la nature que nous pouvons l’être, nous citadins, qui vivons dans un milieu artificiel et qui, pour cette raison, développons spontanément des mécanismes psychologiques de réaction.

De nombreux autres points pourraient être abordés et discutés dans votre projet. Je reste bien évidemment, ainsi que Monsieur Hamelet, mon collaborateur, à votre disposition pour en débattre.« 

M. Plateau

Avec plus de recul :

Que voilà un bel aperçu de l’univers shadokien français, de ses idées non-pensées, juste affichées, et de son impuissance ! Qu’un homme parvenu au sommet de la hiérarchie de son secteur, un « président« , s’exprime ainsi est révélateur. M. Plateau avait raison, on ne pouvait rien faire évoluer dans le bon sens, même au sein de la « Coopération » puisque beaucoup de ceux qui s’y étaient introduits aux places de direction refusaient de coopérer. Mais, dans l’autre sens, dans le sens du détricotage de « l’esprit coopératif » et de l’ouverture à l’ultra-capitalisme, tout allait aller très vite.

Quarante années plus tard, dans un pays qui a été très fortement retardé en tous domaines par ses « décideurs » de droite comme de gauche, la production biologique française est très insuffisante par rapport à la demande. Insuffisante et souvent hors de prix, si bien que, moi-même, je ne peux en acheter qu’au compte-gouttes.
 
Mieux encore, les héritiers de ceux qui m’ont éjecté du mouvement coopératif et fermé une voie professionnelle aussi utile que passionnante, qui sont toujours dans des structures coopératives ayant dérivé dans la grande distribution, tentent de rattraper leur retard en remplissant les rayons avec des produits étiquetés « bio » ! Mais du « bio » souvent produit loin du consommateur, avec transports fort peu économiques pour la biosphère, et dans des campagnes colonisées par ce nouveau productivisme au détriment de ses populations, au détriment des écosystèmes aussi.

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