Après une longue clandestinité, seulement troublée par l’action des mouvements écologiques, le nucléaire est enfin à l’ordre du jour. Du moins pouvons-nous l’espérer après les récentes critiques adressées, dans les milieux politiques et syndicaux, au programme d’industrialisation nucléaire décidé par le gouvernement. Que les critiques s’appliquent à la forme ou au fond, ce développement précipité ne laisse plus indifférent.

 

Alors que, depuis une vingtaine d’années, des recherches sont menées dans le domaine nucléaire par des organismes d’État, comme le CEA et EDF, et nombre de sociétés privées, jamais les Français n’ont été consultés sur l’opportunité de choisir la voie nucléaire. Cependant, la politique énergétique concerne chacun d’entre nous puisqu’elle engage l’avenir, le détermine, et que l’on a quelques raisons de craindre les « retombées » non économiques de l’énergie nucléaire. Vu ses dangers et sa vulnérabilité aux actions terroristes, on peut craindre aussi des « retombées » sécuritaires, tel un renforcement des mesures de sécurité, de surveillance, voire de glisser vers la répression préventive.

 

L’énormité du système nucléaire induit la concentration du capital, la centralisation et la monopolisation de l’énergie, et son uniformisation. Cela revient à concentrer et renforcer le pouvoir central, et à aggraver la dépendance des « usagers ».

 

 

La fuite en avant

 

Les experts sont formels : à la fin du siècle, les Français consommeront l’équivalent de 700 Mtec (millions de tonnes équivalent charbon) par an, sous forme de pétrole, de charbon, d’électricité nucléaire et hydraulique, contre 225 Mtec aujourd’hui. La consommation d’électricité s’élèvera à 1000 milliards de Kwh, contre 175 milliards en 1973. Pour ne pas faire mentir les chiffres et ne pas décevoir les planificateurs, nous devons donc nous soumettre à la « loi » du doublement tous les dix ans de la consommation d’électricité. Ainsi, comme il est d’ores et déjà prévu, nous nous adapterons au « tout électrique ». Nous nous découvrirons de nouveaux besoins, de nouveaux snobismes dispendieux, tels l’automobile individuelle électrique, et la climatisation des locaux de travail et d‘habitation.

 

 

En sommes, nous deviendrons des gros consommateurs d’électricité ; c’est-à-dire des consommateurs de plus en plus dépendants d’EDF au fur et à mesure qu’augmentera notre demande.

 

Pour pouvoir faire face à l’augmentation exponentielle de la consommation, les experts, le gouvernement et les industriels entendent mettre en œuvre au plus tôt d’énormes moyens de production d’électricité. Une solution s’est imposée, une solution technique à la mesure d’une politique mégalomane : le nucléaire bien entendu, c’est-à-dire la technique la plus dangereuse, mais aussi la plus complexe, la plus onéreuse, la moins souple, la plus centralisée. Selon la Commission PEON (Production d’Électricité d’Origine Nucléaire), il faudra porter notre capacité nucléaire à 160 000 MW en 25 ans.

 

 

Surveillance et répression

 

La sécurité constitue l’un des problèmes majeurs posés par l’exploitation de l’énergie nucléaire. En effet, comment manipuler impunément les produits les plus nocifs jamais créés ? Comment assurer la sécurité du personnel et du public ? Comment transporter et stocker des matières radio-actives hautement corrosives sans risque aucun pour l’environnement ? Comment prévenir tout accident, tout attentat tout vol, cela jusqu’à ce que les déchets radio-actifs soient devenus inoffensifs, des dizaines de milliers d’années après la fermeture de la dernière centrale ?

 

Les installations nucléaires sont un objectif de choix pour les entreprises terroristes. Déjà, une centrale est tombée aux mains d’un commando révolutionnaire en Argentine, et des pirates de l’air ont menacé de précipiter leurs avions sur des centres atomiques aux États-Unis et en France. Devant de telles menaces, les techniciens disent s’efforcer de renforcer les protections et les systèmes de sécurité, mais tous les équipements techniques ne nous épargneront pas l’inéluctable développement des services de police. Selon le physicien John William Gofman, l’industrie nucléaire ne peut fonctionner sans risque que dans une société immobile d’hommes parfaits. Gageons que pour les spécialistes de la surveillance et de la sécurité, la tentation sera grande d’outrepasser leur pouvoir pour pratiquer largement une politique de répression préventive. Qui peut assurer que la protection de la population contre les dangers du nucléaire ne se transformera pas, parallèlement à la multiplication des probabilités d’accidents et d’agressions, en une protection du nucléaire contre la population ?

 

 

Une politique de pouvoir

 

De l’extraction du minerai d’uranium à son enrichissement et au retraitement des combustibles irradiés, de l’étude à la fabrication des chaudières nucléaires et à la construction des centrales, les moyens économiques et techniques mobilisés pour l’exploitation de l’énergie atomique sont énormes. Ainsi, le prix d’une centrale à eau légère dépasse normalement le milliard de francs. Le financement du programme défini par la Commission PEON devrait atteindre 7,5 milliards par an, soit sensiblement le coût estimatif de la première usine de séparation isotopique EURODIF seule – sans compter les quatre centrales de 900MW prévues pour produire les très grandes quantités d’énergie électrique nécessaire au fonctionnement de cette installation. Le domaine nucléaire n’est, par conséquent, accessible qu’aux plus puissants, lesquels s’associent en constituant des groupes financiers et industriels multinationaux. Ainsi, bien plus que le pétrole, le nucléaire permettra la concentration du capital, l’uniformisation et la monopolisation de la production de l’énergie, d telle manière que les grands consortiums développeront un pouvoir exorbitant. Parallèlement, la population condamnée à consommer sans relâche perdra définitivement la maîtrise de ses conditions de vie.

 

Les centrales nucléaires sont bien plus que des outils industriels, bien plus que des outils de profit. Ce sont des outils de pouvoir.

 

Alain-Claude Galtié 1973

 

 

Comme les autres, un article refusé par Alain Hervé pour le Courrier de la Baleine, le bulletin des Amis de la Terre. Comme d’habitude.

Mais, sitôt après, Pierre Samuel me proposera de participer à la rédaction d’une introduction au débat sur le nucléaire (sujet suivant)…

Où l’offre de participation permet d’éliminer.

Puis des personnages qui n’avaient rien ignoré de cet article et de sa suite, des proches d’Alain Hervé, reprendront cette critique politique du nucléaire à leur compte. Ils figurent maintenant dans les grimoires comme inventeurs de cette critique.

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