dans la Gueule Ouverte n° 21, juillet 1974, paraît un précieux article – parce que très révélateur des grandes manoeuvres dirigées contre le mouvement écologiste, un article de Bernard Charbonneau.

 

Le « mouvement écologiste » mise en question ou raison sociale

 

analyse :

La reconnaissance et les révélations de Bernard Charbonneau

 

également :

  • la critique d’un groupe écologiste de Normandie sur ce qui se passait à la mi-temps des années 70
  • l’expression d’un collectif opposé à la prétendue « coordination du mouvement écologique » (juste avant la réunion des gauchistes arrivés en foule pour tuer la nouvelle gauche)
  • l’alerte lancée par Aline et Raymond Bayard de Maisons Paysannes de France

 

 

1) Ambiguité du mouvement écologique


Bien des mouvements d’opposition et même des révolutions sont ambigus. Autant ils détruisent une société, autant ils régénèrent le gouvernement, l’économie, la morale, l’armée et la police. L’histoire de l’URSS en est un bon exemple. Elle a réussi un renforcement de l’Etat et de la société russes que le régime tsariste était impuissant à réaliser. Le mouvement d’opposition à l’industrialisation de la société occidentale que l’on qualifie de mouvement écologique n’échappe pas à cette ambiguïté, surtout en France où il s’est manifesté tardivement à la suite des USA.

 


D’une part, il s’agit bien d’une critique et d’une opposition au monde où nous vivons. Ses thèmes (critique de la croissance, de la production, etc.) sont neufs par rapport aux thèmes traditionnels de la droite et de la vieille gauche (n’étaient-ce les oeuvres de quelques isolés sans audience qui ont mis en cause la société industrielle dès avant la guerre). A ses débuts, surtout après Mai 68, ce mouvement a été le fait de personnes marginales, comme Fournier, de groupes de jeunes et de quelques sociétés (Maisons Paysannes de France, Nature et Progrès, etc.), réagissant spontanément à la pression grandissante de la croissance industrielle. Nouveauté des thèmes, marginalité, spontanéité du mouvement, ce sont là les signes d’une véritable révolution (rupture dans l’évolution) en gestation.


Mais très vite, ce mouvement est devenu l’expression de cette même société qu’il critiquait et entend changer. Tout intellectuel ou militant français engagé dans cette lutte (l’opposition à la société industrielle) ne devrait jamais oublier à quel point l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée.

 


C’est en 1970, année de la protection de la nature que tout a été brusquement mis en train par la caste dirigeante. On peut parler d’un véritable « feu vert » donné cette année-là à la critique de la pollution et de la destruction de la nature. Jusque-là, aveugles au ravage qui s’étendait depuis au moins dix ans devant leurs yeux, les Français le découvrent sur l’écran de « La France défigurée », la presse prend le relais, du Figaro au Monde, qui inaugurent la rubrique « Environnement », que confirme la création d’un ministère. Chaque grande maison d’édition ou revue a son secteur écologique.


L’« environnement » devient soudain source de notoriété et de places. Les intellectuels (qui sont de gauche comme la banque et l’industrie sont de droite), à la suite de l’Amérique représentée par Ivan Illich, découvrent les problèmes de la société industrielle qu’ils s’étaient obstinément refusés à se poser. Et Morin, Domenach, Dumont, etc. se convertissent à l’écologie. Les technocrates, les industriels, les politiciens avec quelque retard, se montrent depuis aussi souples. En 1971, dans « Le Monde », où un tel discours eut été impensable deux ans plus tôt, l’auteur du Plan Mansholt qui a liquidé l’agriculture et généralisé l’agrochimie en Europe, dénonce la destruction de la nature et de la qualité de la vie par la croissance. Il part en guerre contre les méfaits des pesticides et de la chimie sans se demander si son plan n’y est pas pour quelque chose. Le Club de Rome, dirigé par d’éminents industriels et technocrates, publie son fameux rapport, et MM. J. Monod et P. Massé laissent mentionner sans protester leur appartenance à ce club de Rome. Le feed back a fonctionné, les thèmes ont changé, mais les notabilités intellectuelles ou industrielles restent en place; l’auteur du plan Mansholt est devenu le prophète de l’écologie. Mais la multiplication des comités de défense et la crise de l’énergie n’empêchent pas la croissance de s’accélérer, et avec elle, le ravage, en dépit et à cause de l’inflation.


La rapidité avec laquelle la société industrielle a récupéré le mouvement écologique s’explique par des raisons que l’on peut ramener à deux :


– Elle ne peut continuer quelque temps à détruire la nature que si elle contrôle un peu mieux ses propres nuisances. Il est évident que si l’on ne dépollue pas les rivières, les usines s’arrêteront de tourner parce que l’eau deviendra inutilisable. Et cette dépollution est appelée à devenir la grande affaire de demain.


– Dans la mesure où le matériel humain, notamment la jeunesse, réagit au monde invivable que lui fait la croissance, il importe de contrôler ses réactions en lui fournissant les divers placebos intellectuels qui les détourneront dans l’imaginaire. C’est là que les intellectuels seront utiles.


D’où la nécessité pour le « mouvement écologique » de se méfier de son succès. Jusqu’à présent il ne participe au pouvoir que dans un domaine : le domaine intellectuel, celui de la culture, c’est à dire de la mode. C’est donc dans ce domaine qu’il devra se montrer le plus méfiant et le plus exigeant. Va-t-il se laisser récupérer par les divers récupérateurs industriels ou intellectuels ? L’intérêt du mouvement écologique, c’est la nouveauté de ses critiques. Il part, non d’une idée mais d’une expérience.


A partir de vieilles valeurs instinctivement vécues chez les jeunes : la liberté pour tous, inséparable de la nature, il fait la critique d’une situation concrète. C’est, nous l’avons vu, un mouvement marginal, désintéressé, animé par des non-professionnels, des provinciaux qui défendent leur terre contre les entreprises du centre, des inconnus qui, en dehors de la pesante machine des mass media s’efforcent de constituer des groupes de copains. Ces caractères, le mouvement écologique ne saurait les perdre sans disparaître dans la grande poubelle.

 

 

2) Inconvénients de la candidature Dumont


Or la candidature Dumont, si elle a eu quelque intérêt du point de vue de la propagande auprès de la masse encore indifférente, risque de marquer un tournant fâcheux. En présentant un candidat à la présidence (d’ailleurs sans que les parisiens aient consulté les provinciaux, cueillis à froid), on plaçait à la tête du mouvement écologique un président qui devenait un symbole. Or ce choix d’un candidat présidentiel imposait (d’ailleurs peut-être moins qu’on ne l’a cru), le choix d’une notabilité. Or, les notables ne sont pas par hasard à ce rang. Certes, M. Dumont est un homme de gauche qui sur le tard a découvert les méfaits d’une certaine agriculture moderne dans les pays sous-développés, mais par ailleurs les problèmes de la croissance l’ont laissé indifférent ; le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’y en a aucune trace avant « L’Afrique Noire est mal partie ». Professeur à l’Institut Agronomique, citadelle où s’élabore la théologie de l’agrochimie qui est en train de détruire la nature et la campagne en France, considéré au « Monde », journal officiel de la bourgeoisie intellectuelle, il était particulièrement bien placé pour ouvrir la bouche sur ce chapitre. Il s’est contenté de la faire pour les « pays sous développés », ce qui est autrement mieux reçu et plus payant. Comme M. Mansholt qui se proclame lui aussi socialiste, il est caractéristique de cette génération de notables intellectuels qui avaient l’autorité et qui n’en ont pas usé en leur temps. Ce n’est donc pas à nous de la lui donner.


Certes, le choix d’un notable comme symbole du mouvement comporte quelques avantages de propagande, mais aussi des inconvénients. L’on sent que M. Dumont est un converti de fraîche date ; il répète des slogans qu’il n’a pas inventés en les accommodant à la sauce gauchiste pour plaire à son public. Par ses déclarations, il réintègre auprès de l’opinion le mouvement écologique dans les catégories politiques traditionnelles, il le ramène à une écologie Mitterrand, – donc Giscard. Et puis, autre inconvénient dans un mouvement démocratique : le vedettariat. Le mouvement écologique doit revenir à ses sources. Pas d’idéologie, de slogans, de vedettes. MM. Dumont ou Mansholt peuvent adhérer, à la condition de faire leur autocritique et de rentrer dans le rang. Tant qu’à se choisir un porte-drapeau, une image de marque qui déjà devient celle du mouvement écologique, partout mieux vaut en choisir qui ne prêtent pas à la discussion. Mais le mieux, c’est qu’il n’y ait pas de porte-drapeau, même si la télé en exige un. Pas de culte de la personnalité, une direction collégiale. Pas de centralisme parisien, mais une libre fédération de comités locaux. Pour s’unir, le mouvement écologique n’a pas besoin de se chercher un prête-nom à l’Institut agronomique.


Bernard Charbonneau

 

 

La reconnaissance

et

les révélations

de

Bernard Charbonneau

Beaucoup de partisans de « l’écologie politique« * se réfèrent à Bernard Charbonneau, comme si celui-ci avait approuvé les dérives – et plus, beaucoup plus – qui ont accouché des partis verts. Ils ont grand tort.

* la chose inventée par les ennemis de la nouvelle gauche écologiste pour lui être substituée.

 

Quoique affublé de l’énoOorme défaut d’être parisien, j’étais pleinement d’accord avec Charbonneau. Comme tous, sauf les ennemis de tout mouvement social qui, à l’heure de la sortie de l’article, voire de son écriture, avaient déjà gagné la partie. D’ailleurs, la distinction entre des parisiens jacobins méprisants et les pauvres provinciaux dit combien Charbonneau était ignorant des manipulations qui avaient détourné une action écologiste en « campagne Dumont« , et du rôle de ce dernier. Rassemblés dans un « collège invisible de l’écologisme » (Diogène-Ecoropa), ses amis *, organisateurs ou complices de l’imposture, avaient pris bien soin de le désinformer, jusque dans les détails.

* qu’il avait peut-être déjà rejoints (Kressmann, Ellul, Rougemont, Carlier, etc.)

 

Les écologistes ne découvriront l’existence de ce « collège invisible » débordant d’attention pour eux que quelques dizaines d’années plus tard ! Un fait d’une importance toute particulière, l’existence d’un tel « collège » secret. Déjà, elle démontre que le mouvement écologiste avait été mis sous surveillance, sous contrôle sans doute, ce qui peut expliquer l’avalanche d’actions parasites dont il a été victime, et pourquoi il a – apparemment – accouché de partis si éloignés de sa culture politique. Ensuite, il est probable que l’importance de l’existence de ce réseau dissimulé dépasse de très loin le seul mouvement écologiste. En fait de « collège« , il s’agissait d’un réseau stay-behind dans la grande tradition *. Il avait été constitué dès le lendemain de 68 en réaction au mouvement social, dont l’écologisme, qui semblait pouvoir menacer la conquête capitaliste mondiale : la mondialisation en plein essor. Son organisateur, Denis de Rougemont, était homme d’expérience. Sélectionné et adoubé, dès le début des années quarante, par l’un des personnages les plus nuisibles du XXème siècle, Allen Dulles **, entre autres responsabilités, il avait été à la tête du Congrès pour la Liberté de la Culture (CCI) pendant 15 ans. Donc, un spécialiste de la « conquête de l’esprit des hommes« , un objectif de la jeune CIA fortement inspiré par la société démocratique du maître manipulateur Edward Bernays ***. Bien entendu, le réseau invisible n’avait pas été constitué pour aider discrètement les écologistes ! La découverte du « collège invisible de l’écologisme » et de quelques-unes de ses très inamicales actions a apporté la preuve de la réalité du programme défini par Walter Lippmann et Edward Bernays.

* Des réseaux que l’on découvre encore, même quand il s’agit d’organisations militaires…

« L’existence de cette organisation clandestine a été révélée pour la première fois en 1991 par l’aile italienne de ce réseau à dimension européenne. Et un an plus tard, les responsables politiques belges ont ordonné sa « dissolution ». Aujourd’hui le colonel Bernard Legrand, dernier « patron » de ce service clandestin sort de l’ombre et raconte le contexte dans lequel travaillait ses équipes (…) »

https://www.rtbf.be/info/societe/detail_reseau-gladio-le-patron-des-espions-s-exprime-pour-la-1ere-fois-depuis-1991?id=9128333

 

* Entre autres ignominies : Iran 1954, Guatemala 1955, Nouvelle Guinée Occidentale 1962, Cuba 1962, Indonésie 1965, etc. Allen Dulles a laissé derrière lui une interminable suite de désastres humanitaires, culturels et écologiques.

** « La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays« , Propaganda (1928) qui faisait écho à La Fabrique du consentement de Walter Lippmann (1922)… Où l’on entend que la société ne peut jouir de la démocratie que dans la mesure où elle est trompée pour être soumise aux désirs des exploiteurs. 

 

Du fait de ses fréquentations dans la « caste dirigeante » (au premier plan desquelles le très recommandable Denis de Rougemont, fréquentation qu’il partageait avec Jacques Ellul !), Bernard Charbonneau pouvait distinguer l’origine des manoeuvres en cours depuis plusieurs années. Cependant, je crois qu’il était abusé sur leur objectif. Les organisateurs de la fabrique du consentement ne pouvaient, sans risque, dévoiler leur projet à ce vieux militant. Car, pour avoir échangé avec lui, je crois savoir que louvoyer ne faisait pas partie de ses aptitudes. Mais, quand même, quelle ingénuité ! Comment ne s’est-il pas étonné de la disparition de ceux qu’ils identifiait comme représentatifs du mouvement (les « personnes marginales, comme Fournier, les groupes de jeunes et quelques sociétés« ), les écologistes de la « véritable révolution » ? Ignorants du déploiement des forces, ceux-ci expérimentaient sur le terrain, au coeur des tourmentes que Charbonneau s’efforçait de commenter. Par exemple, quand Dumont a commencé à parler d’écologie, je ne l’avais pas identifié à un « notable » – comme Charbonneau le savait pertinemment. Son image avait été bien utilisée, ou bien étudiée. Ce n’est qu’en l’approchant que nous avons pu le découvrir. Mais c’était trop tard.


Nous avions tenté de prévenir tout ce contre quoi Bernard Charbonneau mettait en garde, et plus encore. Mais nous ne faisions pas le poids face à la science consommée de la manipulation et à la puissance des réseaux mobilisés. Charbonneau non plus. Ainsi, dans ce seul article, il passe de la sympathie à l’égard du mouvement animé par des « non-professionnels« , des « personnes marginales« , des jeunes, des « sociétés« , à la confusion avec ceux qui s’y opposaient perfidement en développant la stratégie de l’effacement. Cela semble une contradiction. On pourrait croire à une incohérence. Pourtant, la capacité d’analyse de Charbonneau ne peut être mise en cause, surtout au moment où il développe la critique la plus pertinente.

 

Ce texte est probablement le plus important de Bernard Charbonneau. Il donne beaucoup de clés permettant de mieux comprendre ce qui est arrivé au mouvement écologiste, et pas à lui seul. Ainsi, cette petite phrase que je n’ai su apprécier qu’à la énième relecture : « L’« environnement » devient soudain source de notoriété et de places.« 

Bien sûr, de l’intérieur du mouvement, nous ne nous en sommes pas aperçus ! Mais Charbonneau était bien positionné pour voir. Aucun écologiste n’a eu une « place« , jamais. Evidemment. C’est, d’ailleurs, un moyen simple et infaillible pour distinguer les vrais des faux. Dans la fausse démocratie rêvée par Walter Lippmann, Edward Bernays et compagnie, celles et ceux qui ont accédé à une certaine notoriété, et bien d’autres, ne le doivent pas à la sincérité de leur engagement ! Les places étaient pour les autres, pour les imposteurs professionnels, davantage qu’agents d’influence, véritables tueurs sociaux fabriqués par Denis de Rougemont et ses services dans le « collège invisible« *, et pour les traîtres qui allaient les suivre, abandonnant le bien commun pour la gamelle.

* aussi Solange Fernex (Solange de Turckheim), Brice Lalonde (Forbes), Jacques Grinevald, Alain Hervé, Philippe Lebreton, Roland de Miller, Antoine Waechter, Robert Hainard, etc. Sans compter les autres structures contribuant à la même extinction des alertes et au refoulement de la culture du bien commun.

 

Erreurs et incohérences sont incompréhensibles si l’on ne tient pas compte du temps. A l’instant de la rédaction de l’article, le mouvement écologiste avait déjà beaucoup vécu, beaucoup subi d’avanies, et il n’avait plus aucun contrôle de son image. L’entame de la première phrase où Bernard Charbonneau décrit le mouvement situe le temps de sa bonne perception du mouvement : « A ses débuts, surtout après Mai 68, ce mouvement a été (…). On remarque sa reconnaissance des qualités de l’écologisme, celles caractéristiques de la nouvelle gauche, mais aussi : « ce mouvement a été…« , voilà qui dit beaucoup de la défiguration du mouvement produite par les agressions dont, à l’intérieur, nous ne pouvions imaginer qu’elles s’accompagnaient d’une profonde désinformation des autres groupes, et, sans doute, au-delà grâce aux journaux tous abusés (comme Fournier l’a, lui-même, été) ou sous contrôle du « collège invisible« . La stratégie de la substitution avait parfaitement fonctionné. Depuis l’après 68, notre image avait été soigneusement altérée et notre action effacée pour leur substituer ce qui provoquait l’humeur et la confusion de Bernard Charbonneau : « ce mouvement est devenu l’expression de cette même société qu’il critiquait et entend changer« .

 

Au coeur du mouvement, coupés des autres par les imposteurs interposés, nous n’avions pas de retour et ignorions tout de l’altération dont Charbonneau, se méprenant sur son origine, faisait le constat : « (…) Ces caractères, le mouvement écologique ne saurait les perdre sans disparaître dans la grande poubelle« . Charbonneau se trompait seulement d’interlocuteurs.

 

« La candidature Dumont, si elle a eu quelque intérêt du point de vue de la propagande auprès de la masse encore indifférente, risque de marquer un tournant fâcheux » () « Liberté pour tous«  (liberté d’expression et d’action), « marginalité«  (pas de compromission avec le système dominant), « désintéressement et non-professionnalité«  (pas de carrières), acteurs « inconnus«  (pas de personnalisation), « groupes de copains«  (capitalisme du pouvoir absolument exclu, et culture de la convivialité), etc. Tout à fait d’accord ! Mais la perte de ces caractères n’était pas la faute du mouvement lui-même. 

 

Déjà, tout avait été trahi, souillé, piétiné. Sciemment. Professionnellement. Et cela n’était que le début d’une longue décomposition, si longue qu’elle est toujours entretenue aujourd’hui, 50 ans plus tard; et, parfois, avec les mêmes ! Le comble pour Charbonneau, c’est que, conditionné par ses chers amis groupés autour de Rougemont, il n’allait pas tarder à contribuer à la décomposition en entrant pleinement dans « le collège invisible » à l’origine des désordres qu’il dénonçait.

 

Il semble qu’il n’ait jamais compris à quel point ses amis du « collège invisible » l’avaient trompé.

ACG

 

la critique d’un groupe écologiste de Normandie sur ce qui se passait à la mi-temps des années 70

 

Toujours dans ce numéro de La Gueule Ouverte, en regard de l’article de Bernard Charbonneau, figure un autre article intéressant. Yann qui se présente comme « non délégué, mais vivant au sein de la Communauté La Bruyère et appartenant au Groupe Ecologie du Calvados » semble se perdre un peu au début comme à la fin sur la philosophie politique générale, mais les critiques centrales de son exposé sont très pertinentes :

 

L’écologie n’existe pas

« (…) Nous assistons depuis deux ans à une lutte entre deux fractions de la bourgeoisie : l’une, rétrograde qui tient à sa croissance exponentielle, à son profit économique, l’autre plus subtile qui préfère garder le pouvoir en se rendant nécessaire à chacun d’entre nous dans notre vie quotidienne (par le biais des centrales de bouffe, d’énergie nucléaire, d’énergie solaire…), et en tenant compte des contraintes bio-écologiques de l’environnement. Pour cela, les technocrates ont intérêt à nous réduire à l’écologie politique.

(…)

La campagne et le bouquin (1) qu’elle a suscité ont énormément mis l’accent sur les pollutions, la nature défigurée – la mort -, mais peu ou pas sur les tentatives de vie alternative – l’utopie -. Ce fut un discours mortel, catastrophiste, je dirais presque biblique. « Ca arrivera, c’est écrit ». Ce langage entraîne fatalisme et passivité, et facilite la délégation de pouvoir à celui qui se présentera comme le Sauveur. Lorsque j’ai dit dans les premiers jours du Comité de Soutien que le problème du pouvoir était le point central à développer, je me suis entendu répondre : « les gens ne comprendront pas ». J’ai compris et je suis parti.

(…) »

(1) « A vous de choisir : l’écologie ou la mort », Jean-Jacques Pauvert 1974, 15 F.

 


Yann avait déjà bien compris la fonction réductrice et manipulatrice de « l’écologie politique« . Par contre, il se faisait des illusions sur l’intelligence de la partie la plus évoluée de la bourgeoisie, celle qui accordait sa préférence au néo-libéralisme sur la planification mécaniste précédente. En jouant sur des détournements-récupérations idéologiques, telles « la liberté » et désormais « l’écologie politique« , celle-ci allait, en effet, assujettir tout le monde et construire un pouvoir financier totalitaire, tout en forçant la croissance destructrice jusqu’à laminer les « contraintes bio-écologiques de l’environnement » et provoquer un effondrement biologique sans exemple, grâce à la mise aux oubliettes de la pensée critique alternative.


Yann devait être de ceux qui s’étaient opposés à l’idée de participer aux élections présidentielles post-Pompidou pour informer et stimuler, de ceux qui n’avaient pas aimé le choix de Dumont. Nous nous serions opposés avant, et, expérience faite, nous aurions été d’accord et aurions pu résister ensemble si… Si mon rôle dans la mésaventure ne m’avait pas coupé pour longtemps de beaucoup d’alternatifs. Une coupure soigneusement entretenue par tous les saboteurs du mouvement. Une coupure facilitée par le sectarisme de nombreux « provinciaux » (se pensant comme tels encore à l’époque) à l’égard des « parisiens » qu’ils tenaient tous pour des dominateurs-magouilleurs-saboteurs, ne sachant distinguer entre manipulateurs et manipulés. Un sectarisme d’autant plus bizarre que les groupes parisiens avaient été pour beaucoup à l’origine du mouvement alternatif dont ces « provinciaux » se réclamaient : Survivre et Vivre, La Semaine de la Terre, La Gueule Ouverte aussi…

Un encadré bien intéressant figure au centre de l’article de Yann :

 

 

l’expression d’un collectif opposé à la prétendue « coordination du mouvement écologique » (juste avant la réunion des gauchistes arrivés en foule pour tuer la nouvelle gauche)

 


LE COLLECTIF DE BAZOCHES


Un collectif a vu le jour, qui refuse au comité de coordination la propriété exclusive du mouvement écologique, et refuse de lui servir d’alibi « marginal ».


Nous contestons le pouvoir lié à la centralisation des informations, à la permanence des individus, aux magouilles, et le rôle de « correspondant » par rapport à la presse et à l’extérieur.


Nous refusons de différencier notre vécu de notre militantisme.


Nous nous opposons à tous les aspects du capitalisme et/ou de la technocratie, y compris dans « l’écologie ».

 

Bernard Charbonneau citait Maisons Paysannes de France comme composante du « mouvement d’opposition à l’industrialisation de la société occidentale que l’on qualifie de mouvement écologique » – autrement dit : la nouvelle gauche écologiste. Or, comme les écologistes parisiens et les autres groupes affiliés, l’association Maisons Paysannes était la proie des infiltrés projetés par « la caste dirigeante« ; plus précisément, par ceux dont Charbonneau se croyait proche et qu’il allait rejoindre.

 

 

 

l’alerte lancée par Aline et Raymond Bayard de Maisons Paysannes de France


le 16 décembre 1974, Aline Bayard, l’une des fondatrices de Maisons Paysannes de France, association avec laquelle j’avais pris contact deux années auparavant, m’écrivait après que j’ai publié dans la presse écologiste une analyse de la désagrégation de l’écologisme, assortie d’un appel à se ressaisir. Ne me connaissant pas, elle prenait quelques précautions pour me mettre en garde contre l’un des personnages qui s’étaient introduits dans l’alternative pour l’affaiblir et la détourner, tout en tentant de s’y creuser une niche carriériste confortable : Roger Fischer. Je connaissais le bonhomme (comme par hasard, il était mon contact à Maisons Paysannes) et avais déjà pu mesurer sa capacité de nuisance. Fischer avait été un militant gauchiste, mais je ne sais plus de quelle tendance. Il était donc de ceux qui se sont introduits dans l’alternative écologiste, non pas pour la découvrir et la renforcer, mais pour la réduire en machine de pouvoir. Et, en effet, il allait jouer un rôle déterminant dans le « Mouvement Ecologique » (qui n’était pas le mouvement mais un groupe animé par les gauchistes qui accompagnaient Lalonde depuis les années 1960), puis le MEP et les Verts, enfin toute la dérive politicienne capitaliste née de la trahison de l’écologisme.


Ce témoignage d’une personne qui n’avait pas tout vu des incroyables magouilles déclenchées avec Dumont pour démembrer le mouvement est très révélateur du degré de décomposition auquel nous étions parvenus en quelques mois.

1974 12 – Aline et Raymond Bayard, de Maisons Paysannes, alertent contre les manoeuvres anti-écologistes

 

 

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