Etant l’un des premiers artisans de la campagne électorale du mouvement écologique, « magouilleur » abominable, « centralisateur » invétéré, je me sens tout à fait à l’aise pour critiquer les plans de structuration du mouvement écologique et dénoncer les risques de pareille entreprise.

Il me semble tout d’abord un peu abusif de se réclamer de la campagne René Dumont pour tenter de promouvoir des projets où l’on parle de créer des organismes d’administration, de représentation et de décision, des projets où l’on parle de permanence des délégations de pouvoir… Pourquoi ne pas appeler un chat un chat et parler de « comité central » de « cellule de base » et de « présidence » ?

Trève de polémique, avant de passer précipitamment aux actes, peut-être faudrait-il commencer par ouvrir un débat et se demander si une structure nationale rassemblant toutes les associations, tous les groupes, tous les militants sous une même bannière, derrière les mêmes « représentants » est nécessaire et compatible avec l’esprit libertaire qui anime le mouvement, et avec l’espérance d’une fraction croissante qui en a ras le bol d’être prise en charge et conduite comme un troupeau.

Jusqu’à présent, seuls deux arguments ont été opposés pour justifier l’organisation du mouvement écologique. Selon le premier, le mouvement écologique ne pourra se manifester efficacement et ne sera considéré comme un interlocuteur valables par les grands mouvements politiques et syndicaux que quand il aura acquis une représentativité nationale en se rangeant en ordre de bataille derrière une sorte de bureau politique… Ainsi, il faudrait donc un organigramme et un papier à en-tête pour que les uns et les autres soient convaincus que le mouvement écologique existe ! Soyons sérieux, le mouvement écologique existe par son action, ses idées. Il vit par les luttes entreprise sur le terrain par les militants et les populations sensibilisées. Par ailleurs, pourvu qu’ils sachent ce qu’ils veulent, les militants et les groupes écologiques sont partout reconnus comme des partenaires intéressants par les autres mouvements à la pointe du combat politique et syndical. On me dit ensuite que les petits groupes risquent d’être étouffés par les grandes associations si aucune structure démocratique faisant place à toutes les tendances n’est mise en place. L’argument est vicieux, pour un peu on se laisserait prendre au piège ! Mais que se passe-t-il en réalité, que s’est-il toujours passé dans la petite histoire de l’écologie ? Qui a organisé les premières manifs écologiques ? Des petits groupes isolés. Qui a organisé la lutte contre l’extension du camp militaire du Larzac ? Les paysans de la région. Qui s’est battu contre les rejets de boues toxiques par la MONTEDISON ? Les pêcheurs corses. Qui a lancé la campagne René Dumont en à peine plus d’une semaine ? Une poignée de militants décidés qui, heureusement, n’ont pas attendus que les rouages des associations se débloquent pour agir. Qui organise la résistance contre le projet d’implantation d’une usine de produits chimique à MARCKOLSHEIM ? Quelques écologistes et la population locale…

Est-il besoin de multiplier les exemples pour souligner que les petits groupes sont plus dynamiques que les grands appareils ?

Ne serait-il pas paradoxal de prêcher la décentralisation et la distribution du pouvoir, l’auto-organisation et la diversification tout en copiant les exemples décadents du présent et du passé ?

Que deviendraient la liberté d’initiative et le droit à l’expression des militants et des groupes dans un mouvement où la plupart des moyens seraient monopolisés par une minorité ?

Organiser, structurer, centraliser un mouvement ouvert et en plein essor, ne serait-ce pas s’engager dans une manière de processus bureaucratique qui ne manquerait pas de démobiliser les militants et les sympathisants ?

En définitive, nous n’avons pas besoin d’autorité directrice, d’appareil administratif, de délégués permanents, pas besoins d’instituer les schémas d’organisation qui se créent spontanément au niveau des actions ponctuelles. Au contraire, nous ressentons le besoin de mettre en pratique les idées que nous énonçons à longueur de professions de foi, à longueur d’articles, à longueur de discussions ! Alors, cherchons à éviter que se développent au sein du mouvement écologique les inégalités de la société et que se forme un sous-prolétariat militant de moins en moins concerné, de moins en moins motivé. Cherchons à aider les autres sans imposer notre volonté, notre présence permanente. Sachons nous effacer de temps en temps pour les autres s’exprimer et prendre leurs responsabilités.

Maintenant que des écologistes se groupent pour fonder une nouvelle association ou un parti, pourquoi pas ? Mais, surtout, qu’ils ne prétendent pas représenter Le Mouvement écologique !

Alain-Claude Galtié

le Bulletin de l’APRE

publié aussi par La Gueule Ouverte n°27 du 13 novembre 1974, mais en partie coupé !

 

 

Avec le recul,

J’avais encore beaucoup à découvrir sur les coulisses de l’imposture !

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