De la démystification des dogmes expansionnistes et progressistes à la condamnation des outils de domination, nous ne cessons de parler de maîtrise. C’est sur cette notion de maîtrise que nous devons mettre l’accent : il faut créer les moyens politiques (l’autogestion en est un), économiques et technologiques qui permettront de nous libérer de la dictature des institutions centralisées et des monopoles, les moyens de maîtriser seuls nos conditions de vie présentes et à venir, les moyens de réconcilier l’individu, la société et la nature.

dessous :

  • Avec 40 années de recul :

 

Nous ne sommes plus au temps où la lutte pour la survie se traduisait seulement par une guerre d’escarmouches avec les pollueurs. Des dents nous ont poussées ; nous avons pris conscience des implications politiques, économiques et technologiques des problèmes écologiques. Il reste à vaincre nos dernières inhibitions pour concrétiser nos idées et assumer leur portée révolutionnaire. Il faut mener la lutte écologique sur le plan politique au plus haut niveau.

Sur le plan politique, parfaitement ! Quand nous nous opposons à l’industrialisation massive, à la bagnole individuelle, à la division de l’espace social en zones à vocations distinctes, à l’armement atomique, aux encouragements à la croissance démographique, etc. Nous nous opposons bel et bien à des décisions politiques. Nous agissons ainsi et devons aller plus avant dans cette voie parce que la dimension planétaire des problèmes écologiques interdit toute illusion sur les possibilités des solutions individuelles à long et même à moyen terme. Désormais, les solutions ne peuvent être que collectives.

Des solutions collectives, il en existe déjà : il y a les modèles des pays de type socialiste ; il y a aussi des projets, il y a le programme commun… Assurément, certains de ces modèles, certains de ces projets correspondent mieux à nos aspirations que la société capitaliste mais aucun n’est satisfaisant. Il s’en faut de beaucoup. A cela rien d’étonnant : aucun ne tient sérieusement compte des phénomènes de dégradation du milieu et des conditions de vie, pas un qui n’adopte (ou ne songe à adopter) les orientations économiques et la technologie imposées – sans soucis des conséquences sur le milieu et la vie – par la recherche du profit dans la société capitaliste. Tous ces modèles, tous ces projets exaltent le dogme du progrès, du progrès vrai, du progrès universel qui n’a ni couleur ni odeur.

Comme qualité, liberté, démocratie… Comme toutes les notions galvaudées par les démagogues de la publicité et de la politique, « progrès » s’est vidé de toute signification précise. « Progrès » est maintenant un terme très ambigu qui s’applique à un concept positif et à une réalité dont la plupart des aspects sont négatifs. C’est la meilleure et la pire des choses.

Aujourd’hui, le progrès se traduit essentiellement par le perfectionnement des outils politiques, économiques et technologiques d’asservissement des hommes et d’exploitation de la nature. Pas de progrès qui n’impose ou ne crée des besoins nouveaux. Pas de progrès qui ne stimule la croissance de la consommation. Pas de progrès qui n’améliore la productivité.

Le progrès est devenu tout à la fois l’alibi et le fruit de la course au profit.

Le progrès productiviste renforce toujours plus la monopolisation de la production et de la distribution. Il creuse l’écart entre ceux qui contrôlent et ceux qui subissent. Il accentue l’état de dépendance de la population par rapport aux pouvoirs politico-économiques.

Cela est tout particulièrement sensible avec l’énergie dont la consommation n’a cessé de croître parallèlement à l’élévation du niveau de vie, faisant des hommes des usagers à la merci d’organismes centralisés (EDF, GDF, pétroliers). Avec le développement de la technologie nucléaire, le progrès franchit une nouvelle étape en échappant tout à fait à la maîtrise de la population. Grâce à l’exploitation de l’énergie nucléaire, qui nécessite la mise en oeuvre de moyens techniques et économiques gigantesques, les maîtres du monde se proposent de raffermir leur pouvoir en uniformisant l’approvisionnement énergétique (politique du tout électrique). Avec le nucléaire, la production et la distribution de l’énergie seront toujours aux mains d’une minorité privilégiée : sociétés multinationales ou élite technocratique. Complexe, lourde et centralisée, la technologie nucléaire est l’outil de domination par excellence.

La critique du nucléaire est l’occasion de nous imposer sur le plan politique en démontrant que la technologie n’est pas neutre et qu’il ne suffit pas de modifier la composition des équipes dirigeantes et la nature des institutions pour changer de société, et conquérir le droit de vivre libre dans un milieu diversifié.

Avec le développement d’un mouvement socialiste autogestionnaire, né dans un milieu politique qui emprunte déjà à la pensée écologique, s’offre à nous une chance de promouvoir nos idées et de participer à l’élaboration d’un projet social révolutionnaire. Sachons la saisir car au-delà des différences dues à l’insuffisance de l’information commune et de la concertation, le combat mené par le mouvement écologique et le combat du mouvement autogestionnaire se rejoignent. Le mouvement écologique a sans doute beaucoup à apprendre de la confrontation avec la pensée socialiste mais la réciproque est tout aussi vraisemblable.

De la démystification des dogmes expansionnistes et progressistes à la condamnation des outils de domination, nous ne cessons de parler de maîtrise. C’est sur cette notion de maîtrise que nous devons mettre l’accent : il faut créer les moyens politiques (l’autogestion en est un), économiques et technologiques qui permettront de nous libérer de la dictature des institutions centralisées et des monopoles, les moyens de maîtriser seuls nos conditions de vie présentes et à venir, les moyens de réconcilier l’individu, la société et la nature.

Alain-Claude Galtié

paru dans le Courrier de la Baleine (bulletin des Amis de la Terre), n° 6, mars 1974.
Les quatre pages « Centrales nucléaires – Introduction au débat », parues auparavant, étaient un supplément à ce n°6.
 

 

Avec 40 années de recul

La nature profondément politique de l’orientation technologique et, surtout, le caractère centralisateur, élitiste et autoritaire du nucléaire ont été abondamment illustrés par la suite. Le déploiement policier à Malville et la brutalité de la répression qui a tué Vital Michalon l’ont montré peu après. Depuis, le bruit des bottes et des coups de bidule n’a cessé de résonner pour tenter de dissuader toute extension de la contestation. Le 3 octobre 2009 à Colmar, à l’occasion de la manifestation pacifique demandant la fermeture de la centrale de Fessenheim, la présence massive des forces de répression a une nouvelle fois montré à quel ordre correspond le nucléaire.

Pourtant, après que j’ai, en automne 74, bon dernier de ceux qui avaient donné vie au mouvement, claqué la porte au nez des imposteurs et des suivistes qui avaient submergé les Amis de la Terre, la critique politique du nucléaire n’a pas vécu très longtemps. Elle a été reléguée en proportion de l’affaiblissement du mouvement écologiste par les hiérarchisations et les fièvres de la prise du pouvoir. Les manipulateurs et les doctrinaires de toutes tendances la combattirent en imposant avec succès l’idée anti-écologiste de la neutralité de l’outil et des structures de pouvoir ! A tel point que, maintenant, des gens qui se disent « écologistes » ne voient aucun inconvénient à recommander la réalisation de grandes centrales éoliennes et photovoltaïques (Grenelle de l’environnement). L’éolien et le photovoltaïque sont, certes, moins dangereux que le nucléaire, même politiquement, mais il faut toujours viser la mesure sociale et la maîtrise de l’outil. Ce qui est réalisé aujourd’hui n’a aucun rapport avec ce que nous préconisions. Le gigantisme des machines et des moyens financiers mobilisés appartient au même totalitarisme économique et politique que le nucléaire. D’ailleurs, les promoteurs sont les mêmes. Ce sont ceux qui ont saqué le mouvement alternatif hier. Et ce gigantisme s’accompagne d’une débauche de produits industriels énergivores et polluants (béton de ciment, aluminium…), ainsi que de nouvelles dégradations écologiques.

Plusieurs s’inspireront de cet article et en citeront des formules sans jamais en dire la source.

compléments d’information dans le dossier suivant :

Les surprenantes fortunes du verbe écologiser – 1

 

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