Lettre à Politique Hebdo, dans le cadre d’un débat sur le militantisme, partiellement publiée dans le n° 198, du 20 au 26 novembre 1975



à Blandine Barret-Kriegel

Hervé Delilia

Hervé Hamon


Bonjour,


Je suis heureux que vous entamiez un débat sur la crise du militantisme car, bien qu’il s’agisse d’un problème commun à tous les partis et à tous les groupes vieillissants, des communistes aux régionalistes, des écologistes aux maoïstes, etc. -, c’est un sujet que l’on feint trop souvent d’ignorer ou que l’on tente de nier dans les milieux concernés. Sans doute parce que l’analyse de ce phénomène mettrait en cause des comportements, des habitudes et même certaines orientations, éclairerait enfin l’inégalité devant l’action militante.


En effet, il n’est pas possible de mettre tous les militants dans le même sac, pas objectif de parler dans les mêmes termes de tous les militants. D’ores et déjà, on peut distinguer (en gros) deux types caractéristiques de militants désabusés :


Il y a ceux qui, disposant de beaucoup de temps pour s’informer, réfléchir et agir, en viennent naturellement à prendre en charge de plus en plus de choses. Quelques-uns vont très loin dans cette voie, trop loin : jouant des coudes si besoin est, ils trustent les responsabilités, s’installent, s’identifient à l’action et, bientôt, prétendent à représenter les autres, décidant de ce qui est bon et de ce qui est mauvais. Mais il arrive quelquefois qu’ils se lassent de jouer les héros quand ils s’aperçoivent – souvent sans trop comprendre pourquoi – que les autres militants, leurs camarades mêmes, les soutiennent de moins en moins et s’en vont un à un.


Il y a ceux – la majorité – qui, moins disponibles que les précédents, constituent une sorte de prolétariat militant. Ces obscurs, ces sans-grade exécutent des tâches humbles dans les coulisses de l’action. C’est là que les néophytes perdent leurs illusions et connaissent le désarroi, là que les « 
durs à cuire » s’aliènent une seconde fois… en préparant la grande libération collective ! Un jour, la coupe est pleine : « durs à cuire » comme néophytes en ont marre de se contenter des rognures dédaignées par les « héros« , marre de jouer les figurants, marre d’être dépossédés là encore de leur liberté d’expression et d’initiative, de leur part de responsabilité, marre de retrouver dans le mouvement soi-disant révolutionnaire l’ambiance du boulot ! Alors, c’est vrai, ces militants blessés dans leurs espérances jettent parfois l’enfant avec l’eau du bain, ils se démobilisent pour aller cultiver l’utopie ailleurs, mais comment le leur reprocher ? Si l’on a la curiosité de se demander qui sont les « héros » et qui sont les « obscurs », quels sont leurs milieux et leurs conditions de vie respectifs, on s’aperçoit sans peine que les premiers sont pour la plupart des transfuges des classes aisées tandis que les autres sont des travailleurs. Evidemment, les « héros » (ou les « leaders« , pour mieux les situer désormais) ne connaissent pas les mêmes expériences, ne voient pas les choses sous le même angle, n’obéissent pas aux mêmes motivations et, donc, ne poursuivent pas les mêmes buts que les militants issus de milieux plus modestes. Ainsi, les inégalités et les barrières de classe se perpétuent-elles au sein des groupes militants. De ces inégalités naissent des schémas hiérarchiques et des structures centralisatrices calqués sur les modèles réactionnaires. Autant de causes interdépendantes de la crise du militantisme.


Voilà qui m’incite à demander à Hervé Hamon à qui il s’adresse quand il prône l’abnégation, la discipline et l’installation dans la contradiction ? Aux « 
leaders » transpirant l’égocentrisme ou aux obscurs qui tirent des tracts entre deux métros, entre journées de boulot ?


Au-delà des comportements asociaux et des inégalités, il y a d’autres raisons à la déprime des militants. Des raisons que Hervé Hamon a traité implicitement. Ces raisons tiennent aux orientations et aux formes de l’action, laquelle est en général complètement dissociée de l’expérience vécue quotidiennement par les militants. Car l’action militante est à peu près toujours virtuelle (sauf pour les privilégiés, les « 
leaders » qui sont les seuls à pouvoir réaliser une relative unité entre le militantisme et la vie courante), désespérément virtuelle et velléitaire. Cette action-là brasse des tonnes d’idées, parle de changements radicaux, élabore des tas de programmes, de projets, mais n’aboutit jamais, ne débouche jamais sur une concrétisation parce que, avant tout autre chose, l’objectif inspiré, imposé par les « leaders » est la prise d’un pouvoir qui se dérobe. Comment une telle action susciterait-elle l’adhésion des travailleurs sans espoir ? Comment les militants ne se fatigueraient-ils pas de tirer des plans sur la comète, de conjuguer militantisme, renoncement et frustration ?


Des solutions ? Se battre sur tous les fronts contre les inégalités, à l’intérieur des mouvements comme à l’extérieur. Faire des révolutions culturelles (en réduction !) pour déloger ceux qui s’installent et bousculer les habitudes sclérosantes. Se renouveler constamment. Et puis, ne peut-on imaginer une voie moyenne entre la jouissance égoïste et la militance roide ? Une voie permettant la diminution de la perméabilité des groupes aux travers de la société ? Une voie de plus grande cohérence entre les idées et les modalités de l’action, entre la pratique militante et la vie ? Le temps n’est-il pas venu de passer à une nouvelle génération de l’action où les révolutionnaires s’emploieraient à concrétiser les théories, procéderaient à des expériences sur le terrain ; en somme, retrousseraient leurs manches pour faire la démonstration qu’il est possible de reconquérir la maîtrise de ses conditions de vie et pour jeter les bases d’une autre société ? Je gage que, en temps ordinaire, seules des actions positives de ce genre sont capables d’insuffler l’espoir aux désabusés du système et de ranimer l’enthousiasme militant.


Alain-Claude Galtié

le 5 novembre 1975

 

 


Avec le recul :

Intéressante la position d’Hervé Hamon sur la rupture entre l’objectif de l’action et son vécu !


Alors, j’ignorais tout des raisons de la présence parmi nous de ces militants « 
leaders » presque tous sortis des familles enrichies par le système. Maoïstes, trotskystes, ils n’ont eu de cesse de casser de l’écologiste et tout ce qui relevait de la nouvelle gauche – le mouvement alternatif des années soixante-soixante dix. Ils ont magnifiquement servi le système capitaliste en pleine mondialisation. Entre manipulés menés par le bout du nez et marionnettistes dépêchés par l’appareil propagandiste, il était bien difficile de faire la part.


Une dizaine d’années plus tard, Hervé Hamon allait écrire « Génération », un gros livre qui donne l’impression que seuls les gauchismes ont animé les années soixante et soixante-dix.


La lettre a bien été publiée dans le journal, mais, après, pas un contact. Aucune suite dans les idées.

 

Après, il faut lire ou relire Guy Hocquenghem pour bien comprendre à quelle imposture nous avions affaire : Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary

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