Article demandé pour un livre qui, m’a-t-on dit, n’est pas paru. Ou, plutôt, qui est paru, mais sous un autre titre… et sans l’article !

 


C’était il n’y a pas si longtemps. Les mouvements ouvriers et les mouvements de protection de la nature menaient respectivement le combat contre l’exploitation de l’homme par l’homme et le combat contre la destruction de la vie. Syndicats, partis et associations fragmentaient la crise globale en secteurs distincts, sans soucis des interactions, sans soucis de synthèse. Il y avait les problèmes sociaux d’un côté et les pollutions de l’autre. Cette dichotomie simpliste se traduisait par des luttes menées coup par coup, au risque de s’opposer, sur des effets différents des mêmes causes. Autant dire que les actions de ces formations avaient peu d’influence sur le système d’exploitation : elles l’aiguillonnaient mais ne le menaçaient pas. Faute de se renouveler, les mouvements d’opposition étaient devenus des appareils lourds et rigides, ils avaient perdu leur actualité et leur combativité pour ne plus jouer qu’un rôle régulateur. Ils ne répondaient plus à l’attente d’une partie croissante de la population et décevaient même beaucoup de leurs militants.

 


C’est à l’écart, en réaction contre les insuffisances et la sclérose des syndicats, partis et associations, qu’entre d’autres tendances, le courant écologiste est né sous l’impulsion de militants venant d’horizons différents. En fait, l’action écologiste a hérité des élans et des espoirs du mouvement révolutionnaire de 68. Dès ses premiers balbutiements, elle a été le lieu de rencontre de nombreuses luttes, un lieu d’échanges et de confrontation.


Les écologistes se sont opposés d’emblée aux concepts surannés des vieux routiers de la politique et aux avis sécurisants des démagogues au service des pouvoirs. Ils ont commencé un combat difficile qui allait les conduire à dénoncer les nouvelles formes de paupérisation et à annoncer les limites de l’exploitation de la nature.


Le courant écologiste a abordé de manière originale des thèmes remettant en cause les structures et les orientations de la société industrielle. D’action en action, les critiques se sont affinées, intégrant de plus en plus d’éléments et révélant des problèmes méconnus. Les écologistes ont contribué à démystifier les dogmes qui servent d’alibis à la course au profit. Ils se sont lancés dans une critique du culte du progrès qui est célébré en toutes occasions pour faire croire que tout ce qui est réalisable est nécessairement bon pour la collectivité. Cette critique du progrès expansionniste, qui est une constante de l’action écologiste, s’est concrétisée en des luttes multiples contre le gaspillage, les mécanismes d’exploitation et les outils de pouvoir, tel le nucléaire, qui préfigurent la société centralisée et répressive que les possédants façonnent.


Dans le même temps, presque escamotées par le côté spectaculaire, au sein du courant écologiste se produisaient des transformations qui allaient influer sur le cours de l’action. Des groupes vieillissaient. Ils n’échappaient pas au processus de lente dégénérescence qui atteint toutes les formations qui ne remettent pas en cause.


Polarisée sur les grands phénomènes extérieurs, la critique négligeait les affaires internes, et les petites modifications susceptibles d’altérer l’action ne provoquaient guère de réaction. Excepté «
Survivre et Vivre », l’autocritique était quasi inexistante. La morale de la paille et de la poutre se vérifiait une fois de plus. Des habitudes anodines se transformaient insensiblement en contraintes. Des formes d’organisation transitoires se prolongeaient. Des militants plus disponibles que les autres, souvent transfuges de milieux bourgeois, investissaient dans l’écologie leur ambition de se forger une petite notoriété. Trustant les responsabilités, s’identifiant à l’action, ils imposaient progressivement leurs idées et des objectifs complexes justifiant une division des tâches et justifiant leur pouvoir virtuel. Ce faisant, ils foulaient aux pieds l’identité de leurs camarades, bafouaient les espoirs qui sont à l’origine de l’action et bloquaient le renouvellement de quelques groupes. Les inégalités de la société se reconstituaient dans le mouvement. Des clivages se dessinaient dans les groupes et entre eux. Des schémas hiérarchiques se précisaient. Les partis anciennes du courant écologiste retombaient dans les mêmes ornières que les syndicats, partis et associations, leurs prédécesseurs. Elles perdaient leur originalité et leur attrait. En elle, l’utopie s’embourgeoisait. La spontanéité et l’enthousiasme faisaient place à un militantisme morose.


C’est alors que se présenta l’occasion de participer à la campagne présidentielle de 1974. Promue par quelques écologistes qui firent plus ou moins mine de jouer le jeu électoral, la candidature de René Dumont était motivée par la volonté de diffuser largement des idées d’ordinaire filtrées et dénaturées par les moyens d’information. Les résultats dépassèrent toute attente : au-delà de l’impact sur l’opinion publique, la campagne secoua la routine militante et fit l’effet d’un catalyseur sur tout ce qui couvait dans les coulisses du mouvement. A la faveur de l’action commune et de l’excitation du moment se révélèrent les incompatibilités entre des conceptions, des pratiques et des dynamismes différents. Les choses se décantèrent si bien que, la campagne achevée, l’affaire tourna à l’affrontement quand, rêvant d’imiter les notables politiques, des militants envisagèrent de structurer le courant écologiste à l’image des vieux modèles. Les uns redécouvraient avec incompréhension et une pointe de dépit la vitalité du mouvement, les autres refusaient la récupération et la sclérose.


Malgré quelques rides, nourri de l’expérience des succès et surtout des échecs, le courant écologiste poursuit ses combats et étend son audience. Si des groupes vieillissent, beaucoup d’autres naissent et reprennent le flambeau. Cette succession de générations assure le renouvellement de l’ensemble du mouvement qui, comme tout milieu vivant, se perpétue dans la diversité. C’est ce brassage permanent qui lui permet d’échapper aux tentations de la facilité et de s’ouvrir à d’autres préoccupations. Né au carrefour des luttes, après une phase d’affirmation de son identité « écologique », son caractère composite tend à reprendre le dessus. Les écologistes se fondent de plus en plus à d’autres courants d’inspiration libertaire et, pour une partie, s’orientent vers des actions moins spécifiques et plus concrètes que toutes celles menées jusqu’alors.


Après les luttes d’opposition aux réalisations et aux projets nuisibles, qui constituent un premier réflexe de défense, après les campagnes d’information, dans le prolongement des critiques techniques et politiques, les écologistes arrivent à un tournant. Face aux technologies sophistiquées, face au « meilleur des mondes » qui se prépare, ils font des contre-propositions, ils recherchent d’autres orientations de la production et de la consommation, ils imaginent des modèles de société décentralisés et auto-organisés. Cependant, ces solutions sont encore trop incertaines pour convaincre. Aussi séduisantes soient-elles, les idées n’ont pas valeur de démonstration. Hors d’une période de crise pré-révolutionnaire, elles ne sont pas assez fortes pour tirer de l’apathie tous ceux qui, même conscients de leur aliénation, se sont résignés à l’impuissance. Alors, des militants abandonnent à d’autres la ronéo et les manifs pour retourner à la terre, fonder des coopératives ouvrières et des réseaux de distribution, étudier les technologies douces ou créer des communautés expérimentales. Ils retroussent leurs manches pour prouver par des actes que leurs théories sont réalistes. Ce n’est pas leur seule motivation. Ils ont aussi l’ambition de réduire les contradictions qui déchirent toute personne engagée entre les aspirations, la pratique militante et l’expérience vécue dans la société.


C’est l’amorce d’une nouvelle étape de l’action où l’effort portera sur la concrétisation de l’utopie. Du chauffe-eau solaire au village autogéré, les réalisations permettant d’échapper à certains mécanismes d’exploitation illustreront les possibilités de changement à court terme, tout en s’inscrivant dans un projet révolutionnaire basé sur le développement d’un pouvoir populaire. Porteuse d’espoir, cette action répondra à l’attente de tous ceux qui subissent le système d’exploitation capitaliste et les encouragera à reconquérir la maîtrise de leurs conditions de vie.


Alain-Claude Galtié décembre 1975

 

 

Avec quelques dizaines d’années de recul :


En décembre 1975, je manquais d’information pour comprendre ce qui s’était passé et quelles en seraient les conséquences. Je croyais, je voulais croire que le mouvement alternatif survivrait aux agressions.


Cet article était une commande urgente pour un livre rassemblant les contributions de plusieurs acteurs de l’écologisme. Il devait être intitulé : « 
Ecologie, crise et révolution« . Il n’est jamais paru. L’article, le livre c’est une autre histoire. Son auteur-coordinateur, Roland de Miller, compagnon des années de la Protection de la Nature, n’a pas répondu à mes relances et ne s’en est jamais expliqué depuis.


Entre le soutien militant aux entristes du capitalisme et la censure appliquée aux écologistes alternatifs, Roland de Miller a clairement montré la valeur du « 
spiritualisme écologiste » dont il se réclame. Cet épisode confirme l’avertissement de Bernard Charbonneau : « Tout intellectuel ou militant français engagé dans cette lutte (l’opposition à la société industrielle) ne devrait jamais oublier à quel point l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée » pour substituer des « notables (qui) ne sont pas par hasard à ce rang » aux vrais acteurs du mouvement (« Le mouvement écologiste, mise en question ou raison sociale« , n° 21 du mensuel écologiste La Gueule Ouverte, juillet 1974). Et il devait en savoir beaucoup sur la structure de l’escroquerie puisqu’il allait adhérer à Ecoropa et accepter de figurer dans le livre mentionné plus haut.


Evidemment, le contenu de mon article était irrecevable pour les détourneurs de l’écologisme alternatif à la domination capitaliste auxquels Roland de Miller ne refusait rien depuis longtemps déjà. Sympas ces compagnons de route qui n’ont jamais eu à se plaindre de votre fréquentation, bien au contraire, et qui, en jouant l’amitié, vous plantent le couteau le plus long et le mieux affuté dans le dos ! Ce nouveau coup s’inscrivait dans la progression de la manipulation commencée avec les manoeuvres de séduction de l’association Les Amis de la Terre vis à vis du Groupe de la Semaine de la Terre. Miller y avait joué un rôle déterminant, sans pour autant prendre part à l’événement alternatif.


Il n’est pas inutile de savoir que, parallèlement (1976), Roland de Miller participait à la constitution du très élitiste et très réformiste (tout à fait capitaliste) « 
collège invisible de l’écologisme
 » : Ecoropa (détails dans : « Juste une question de civilisation » sur le blog). Il est vrai qu’il avait pris part, dès 1970, à un autre cercle ultra-confidentiel (Diogène) en compagnie de plusieurs personnages originaux, dont Denis de Rougemont, l’homme du Congrès pour la Liberté de la Culture et de la politique européenne atlantiste, et de Jacques Delors ! Forcé de reconnaître l’affaire beaucoup, beaucoup plus tard, il la baptisera « club européen des têtes pensantes de l’écologie » pour maquiller la forfaiture.

Dans « Un peu d’espoir », j’évoquais Survivre et Vivre pour sa qualité critique. Cela seul devait suffire à décider les naufrageurs de l’écologisme, dont, désormais, Pierre Samuel, ex de Survivre rallié au « collège invisible« , à me censurer définitivement.


Or,
Survivre et Vivre venait justement de mettre fin à sa publication. Voici ce que j’écrivais dans un annuaire de la presse alternative destiné à la revue Ecologie…


Le dernier numéro est paru au printemps 75 :

« A ce point, nous arrêtons la parution de Survivre et Vivre. Lassitude de ce titre qui nous marque de catastrophisme écologique. Mais pas seulement. Ce numéro, on le verra, ne fourmille pas de textes politiques – c’est à dire programmatiques -, la fiction y tient une grande place. C’est en un sens le signe que nous ne pouvons plus parler. La parole politique est critique ou programmatique. En ces deux domaines, nous sommes devenus bien malhabiles parce que nous ne croyons plus beaucoup aux vertus de l’un ou de l’autre discours. (…) L’époque change le statut du discours : ce qui est dit a moins d’importance que par qui c’est dit et pour quoi c’est dit. L’autogestion, par exemple, est un mot qu’utilisent le PS et les réformateurs, gens dont on peut penser qu’ils réprimeraient avec une certaine énergie un mouvement ouvrier qui voudrait réaliser le pouvoir des Conseils. Autre exemple : « Changer la vie », formule vitriolée des surréalistes est devenue une formule des plus plates. De même Illich est moins critiquable pour le contenu de ses livres que par la destination qu’il leur donne : convaincre les élites. De même encore, il convient surtout de se demander ce que défend tel ou tel écologue. Quels rapports sociaux se cachent derrière la « Nature » que défend tel ou tel ? Quel rapport au savoir se cache chez tel prof qui se met au service de la lutte antinucléaire ou anti-agriculture chimique ? Etc. Dans ces conditions, une revue qui n’est pas l’affirmation d’un mouvement, qui fait de la critique ou du programme en quelque sorte « en l’air », ne fait qu’apporter sa contribution à la vaste entreprise de reconstruction idéologique en cours (…) Nous continuerons à écrire par d’autres voies, affiches publiques, textes ronéotés circulant parmi ceux avec qui nous nous sentons des affinités, c’est à dire aussi ceux d’entre vous qui nous en aurons fait la demande. Bien sûr, ceci veut dire aussi que le groupe dit « S et V » continue à se réunir dans les mêmes conditions que par le passé, avec seulement une pratique et une parole qui ne passeront plus par ce journal« 

« S et V », 6, rue Chappe – 75018 Paris


Dommage qu’ils n’en aient pas dit plus car, avec le recul de la connaissance des grandes manoeuvres de l’époque, on devine qu’ils auraient pu aider à y résister. « 
la vaste entreprise de reconstruction idéologique en cours » et les interrogations feintes sur les rapports sociaux défendus par tel ou tel, trahissent qu’ils en savaient beaucoup plus que moi à l’époque, et qu’ils avaient des révélations à faire sur certaines personnes qui nous donnaient encore le change. A ma connaissance, les alternatifs de Survivre et Vivre n’ont pas dérivé (enfin, pas tous), comme était en train de le faire Bernard Charbonneau séduit par la crème du Congrès pour la Liberté de la Culture – précisément, les organisateurs de « la vaste entreprise de reconstruction idéologique en cours« . Mais…


Pourquoi en rester, comme ce dernier l’avait fait dans La Gueule Ouverte de juillet 1974, à une dénonciation vague sans dire les choses clairement ?


Pourquoi ne pas contacter ceux qui se battaient contre ce qu’ils n’arrivaient pas à identifier et ne pas leur apporter la précieuse information manquante ?


Pourquoi laisser le mouvement, dont ils disaient faire grand cas, démuni face aux manipulations ?


Pourquoi sont-ils rentrés dans leur coquille, muets devant l’imposture et l’effondrement de l’alternative ?


Pourquoi ?


Il me faudra à peu près 30 ans pour découvrir ce que Bernard Charbonneau (c’est sûr), les gens de Survivre et Vivre et quelques autres savaient dès le départ… Pourquoi cette omerta ?


L’entreprise de reconstruction idéologique en cours était-elle trop « 
vaste« , trop puissante pour que les initiés osent l’affronter ? S’agissant, comme j’ai enfin pu le deviner depuis, de l’offensive idéologique accompagnant la mondialisation de l’ultra-capitalisme, il est sûr que ses commanditaires et ses exécutants étaient influents et dangereux.


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