Ce texte des Amis de la Terre Caen est paru dans le n° 229 de l’APRE/hebdo le 28 janvier 1977 (5ème année). Bien que la plupart des écologistes de la première heure aient déjà été poussés hors des principales associations, il est caractéristique du sens de l’engagement politique selon le premier mouvement écologiste, car il subsistait encore des îlots de résistance.

 

 

Il y aurait beaucoup à dire sur la précipitation avec laquelle des écologistes, et non les écologistes, se sont lancés dans les élections municipales à travers la rédaction de la charte de Saint-Omer. A Saint-Omer, faut-il le rappeler, il y avait peu de monde (cf. APRE/hebdo n°223 qui donne un décompte précis) ; peu de groupes locaux Amis de la Terre ou autres étaient là. Et comme la distance n’explique pas tout, l’absence de beaucoup de groupes (la majorité en fait) ne peut marquer qu’une défiance vis à vis de cet engagement dans la bataille électorale. Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que l’unanimité régnait (cf. la Gueule Ouverte n°136). Ce qui nous a le plus déçus, c’est la hâte de certains à rédiger le catalogue en 20 points, le refus souvent sectaire d’écouter les objections et l’ironie qui tenait lieu d’argument face à d’autres points de vue.

Ainsi, le référendum, la délégation de pouvoir ne sont pas des choses qui vont de soi. La présentation de candidats choisis par un petit groupe, avec un programme établi à l’avance, est un choix qui n’affronte pas les causes de la passivité de nos concitoyens ni les causes de la dégradation écologique.

En fait, la « Charte de Saint-Omer » passe à côté de l’essentiel, car il y a eu erreur de méthode, et elle est donc irrecevable. Nous avons donc refusé de participer au vote qui a eu lieu.

Alors, où en sommes-nous ?

Ce serait à notre avis très grave que de nombreux groupes s’installent dans un silence (difficile à interpréter), dans une passivité de fait vis à vis d’un problème politique essentiel : celui du pouvoir. C’est pourquoi nous avons rédigé le texte ci-dessous, que nous soumettons dans notre région à tous les groupes et associations susceptibles d’être intéressés (sauf ceux qui vont aux élections bien sûr).

Nous aimerions par ces propositions suscite un débat national, voir s’élaborer des propositions, des critiques et s’engager enfin, et tant qu’il en est encore temps, le vrai débat. Alors, écrivez-nous, écrivez à la presse écologique. Nous sommes prêts, pour notre part, à dépouiller vos réponses et à les répercuter aussitôt. Faites vite !

 

L’écologie et la commune

La période électorale qui s’ouvre met une fois de plus en évidence l’incapacité des appareils politiques traditionnels à comprendre que les problèmes écologiques sont essentiels et à les prendre en compte.

La destruction des ressources naturelles les plus précieuses et de la vie sous toutes ses formes, le désordre généralisé que produit le système capitaliste dans la production et dans la vie sociale, appellent des solutions urgentes.

Ces solutions existent : décentralisation, autogestion, partage égal des tâches et des ressources, respect des différences et des minorités… Elles peuvent être mises en oeuvre, mais nous sommes désormais convaincus qu’elles ne sauraient venir d’états-majors « élus« , des « technocrates compétents« . Elles doivent être imposées par la base, exigées, appliquées et contrôlées par les conseils de quartier.

 

Notre opposition face au système électoral

Les critiques que nous faisons au système électoral ne sont pas des critiques de militants purs et durs, perdus dans les nuages. Elles visent à clarifier la situation, à guider notre action.

 

Critique de la délégation de pouvoir

Nous luttons contre le système économique qui consiste à capitaliser la plus-value née du travail des salariés, mais son frère jumeau, le système politique qui consiste à capitaliser les bulletins de vote et les délégations de pouvoir, n’est pas clairement démasqué. Celui qui sait, qui a un beau programme, et qui en parle bien, va, grâce à nos bulletins de vote, décider à notre place. Dans un premier temps, c’est reposant, mais le réveil est rude. Et justement l’heure est venue de se réveiller et de réveiller les voisins. Pour que chacun exerce sa part de pouvoir sans en déléguer une partie à un « élu« , il faut que l’instance de décision soit le conseil de quartier ou de village où chacun peut parler en son nom. Devant chaque problème, toutes les exigences et tous les avis pourront s’exprimer sur un pied d’égalité. Comment, dans ces conditions, seront prises les décisions ? La loi de la majorité semble être dictée par le bon sens et le souci de l’égalité. En réalité, il ne s’agit que d’une véritable escroquerie historique.

 

Critique du principe de majorité

Nous pensons que les volontés doivent être égales, donc il suffit d’une seule injustice, d’un seul opprimé, pour que le groupe social concerné doive se mobiliser et rétablir la justice. Au lieu de cela, la loi de la majorité dit : « Les volontés sont égales comme des billes qu’on peut compter, donc 51 volontés pèsent plus que 49 et à plus forte raison 99 volontés rigolent devant une volonté contraire« .

A une notion qualitative et dynamique de l’égalité, la loi de la majorité substitue une notion quantitative et paralysante. Pourtant : 1 000 habitants dans un quartier peuvent refuser d’accueillir des nomades, ceux qui les accueilleront auront raison mêùe s’ils ne sont que 10 ; 1 000 travailleurs peuvent croire le patron indispensable, les autogestionnaires auront raison même s’ils ne sont que 10 ; 1 000 citoyens peuvent accepter la destruction de la nature, les écologistes qui la défendront auront raison même s’ils ne sont que 10.

Ce qui doit emporter la décision, ce n’est pas le nombre des avis mais la qualité des arguments. Autogestion, respects des différences, rapport équilibré avec la nature : toutes ces exigences traduisent le désir que tous prennent également en charge l’intérêt de tous, de tous les hommes et de toute la nature. Entre deux thèses en présence, la plus légitime est celle qui va le plus loin dans ce sens. La loi de la majorité avec son apparence trompeuse de légitimité conduit à des erreurs de plus en plus graves, de plus en plus évidentes. Pour se vendre et pour se faire élire, il faut caresser les clients et les électeurs dans le sens du poil, et cette surenchère démagogique aboutit à la passivité généralisée que nous avons sous les yeux.

Le principe de majorité est un rouleau compresseur aussi implacable que l’absolutisme de droit divin. Aucune « différence » ne résiste. Pourtant, nous sommes tous plus ou moins minoritaires par rapport à un ensemble plus vaste : les hommes sont minoritaires par rapport aux autres espèces vivantes, et la vie par rapport à la matière inerte. Le suffrage universel méritera son nom quand les arbres et les poissons auront le droit de voter. En attendant, vive les minorités qui défendent leur intérêt dans le respect de l’intérêt général ! Nos luttes : refus du nucléaire, sauvegarde de la terre, de l’air, de l’eau, refus de l’aliénation du travail et de la consommation, etc. servent l’intérêt de tous. Nous faisons tout pour que ces luttes soient prises en charge par tous, mais nous tirons la leçon de notre amère expérience minoritaire : quand nous serons enfin très nombreux, nous ne quitterons pas pour autant le terrain qualitatif.

 

Ce que nous proposons

  1. Donner la parole à la population, grâce aux cahiers verts (ou rouges ou bleus) où seront inscrites toutes les propositions pour changer de vie dans le sens de la destruction des rapports de domination (sur les hommes et sur la nature) dans la commune. Les porteurs de cahiers les font remplir par leurs voisins, par leurs amis, sur leur lieu de travail, etc.

  1. Nous, Amis de la Terre, préparons des fiches de proposition sur l’eau, l’énergie, GANIL. D’autres fiches sont préparées par les groupes, associations, xsur les problèmes qui les intéressent (transports, consommation, loisirs, etc.). Toute participation est donc joyeusement accueillie ! La rédaction des fiches est une occasion de rencontre ; par exemple dans la fiche « défense populaire« , les non-violents devront tenir compte des arguments du comité Chili et vice-versa. Les fiches (à la différence d’une plateforme en 20 points) n’apportent pas de réponse toutes faites, elles doivent : faire prendre conscience que les problèmes ne peuvent pas se résoudre en appliquant les règles actuellement en vigueur (autorité, propriété, compétition, majorité) ; montrer qu’autre-chose est possible dès maintenant dans une optique égalitaire ; inviter par des questions à aller plus loin.

  1. Les rédacteurs de propositions, réunis autour des cahiers, forment le conseil de quartier, base du contre-pouvoir. Dans ces conseils, toutes les objections, même de détail, sont prise en compte. Si ce sont des erreurs ou des exigences injustes, il faut le démontrer clairement. Le conflit s’exprime au grand jour au lieu d’être magiquement réglé par un vote. Toutes les objections qui ne contredisent pas l’exigence de justice sont retenues. Une synthèse est élaborée, qui parfois tient à des nuances importantes (« un emploi utile pour tous » et non simplement « un emploi pour tous« ). Si la synthèse ne peut être faite, on établit un ordre d’urgence dans la satisfaction des différentes exigences, en considérant non seulement le nombre de ceux qui les avancent, mais aussi la qualité de ces exigences : est-ce plus important que les automobilistes gagnent 5 minutes ou que les enfants et les personnes âgées puissent se promener en sécurité ?

  1. Le conseil de quartier choisit des délégués qui rencontrent les délégués d’autres quartiers, avec des mandats précis. Par ce moyen, toutes les exigences se trouvent portées à l’échelon communal (par exemple la coordination d’opérations d’auto-réduction des loyers, de l’électricité). Les délégués restent soumis en permanence au contrôle du conseil du quartier.

  1. Si les conseils de quartier le décident, une liste de délégués peut être présentée aux élections.

  1. Que les élections soient ou non favorables, cette structure reste en place. Ce pouvoir, issu de la base, est le seul légitime, quelle que soit son ampleur numérique. En cas de succès aux élections, les commissions municipales sont ouvertes aux non élus qui ont le même pouvoir de décision que les élus. Le conflit avec le pouvoir central est inévitable…

Cette hypothèse d’un succès électoral est bien improbable à Caen et ne présente pas d’intérêt stratégique. Par contre, à Flamanville par exemple, une municipalité antinucléaire pourrait efficacement prendre en charge le combat contre la construction de la centrale.

Nous continuons nos campagnes d’information sur le marché, dans les MJC, etc. au moyen d’expositions, débats, films et autres.

Il est bien évident que le texte ci-dessus n’est qu’un schéma dont beaucoup de points restent à préciser. A chacun d’y réfléchir !

En résumé, ce que nous proposons n’exclut pas la présentation d’une liste, mais préserve des nuances qui sont pour nous capitales :

  • le programme est ouvert puisqu’il passe par les cahiers ;

  • les candidats ne sont pas « nos candidats« , ils sont choisis par les conseils de quartier et mandatés par eux ;

  • nous pouvons nous soumettre à la loi de la majorité le temps du cirque électoral, mais nous fonctionnons en dehors d’elle ;

  • que les listes des cahiers passent ou non, le contre-pouvoir continuera à s’exercer et la lutte de se poursuivre jusqu’à disparition complète des rapports de domination.

Les Amis de la Terre

15 rue Pémagnie

14 000 Caen

 

 

Avec le recul…

« Toute participation est donc joyeusement accueillie !« . Cela seul résume l’esprit du mouvement écologiste, en tout cas celui du premier mouvement, et marque une différence fondamentale avec l’imposture capitaliste et électoraliste montée par une gauche déjà coiffée par la réaction.

  • Refus de toute structure capitalisant les pouvoirs spoliés ou abandonnés,

  • donc opposition au système électoraliste et à l’ordre majoritaire propices aux manipulations,

  • démocratie directe,

  • soucis constant du bien commun, etc.

L’exigence démocratique ancrée dans la préoccupation première de l’intérêt général témoigne aussi d’une ouverture sur la complexité qui est loin des objectifs rudimentaires et égocentriques de ceux qui, pourtant, allaient remporter les suffrages.

C’est cette expression politique menaçante pour le productivisme capitaliste que les imposteurs infiltrés dans les mouvements autogestionnaire, féministe, écologiste, et d’autres sans doute, se sont évertués à faire taire et à évacuer dans l’oubli. Saupoudrés partout, ces entristes étaient au service de la longue préparation de la mondialisation de l’exploitation et de la marchandisation dirigée par la nouvelle caste technocratique.

Cette réaction d’un groupe écologiste confronté, dans ce qu’ils croyaient encore être le mouvement écologiste, à ces gens étrangers à la culture du mouvement qui s’étaient imposés comme dirigeants depuis la manipulation Dumont, est clairement révélatrice de l’incompréhension et du mécontentement qui régnaient. Malheureusement, comme beaucoup d’autres, la tentative de rebond ne trouvait pas le moyen de s’exprimer efficacement parce que l’imposture n’était pas clairement identifiée comme telle. Eloignés du champ de bataille parisien, coupés de ceux qui, par la presse écologiste, tentaient de les prévenir, les Amis de la Terre de Caen voyaient bien que quelque chose ne va plus, mais ils ignoraient pourquoi et prenaient encore les imposteurs pour des militants authentiques et sincères, quoique, comme ils l’ont noté, dominateurs, sectaires et méprisants (la même attitude observée chez les dirigeants du PSU en 1974… Et pour cause !).

En dépit de leurs appels à l’échange, en dépit de nos complémentarités, mes courriers resteront sans réponse et je n’arriverais pas à établir le contact avec ce groupe, comme avec tant d’autres. L’imposture avait trop détruit pour qu’il soit possible de reconstruire un mouvement.

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