« Les exploiteurs se sont toujours considérés comme l’avant-garde des exploités« 

Anton Ciliga (Lénine et la révolution)

 

Quand, enfin, on prend conscience du changement, on est un peu surpris. On se dit « Tiens, ils ont attrapé la grosse tête, c’est sans doute qu’ils l’avaient fragile, ça leur passera« . Puis, comme ça ne passe pas, on trouve qu’ils prennent goût à jouer les importants mais que « Bah, c’est pas trop gênant du moment qu’ils ne déconnent pas trop et abattent leur part de boulot« . Le bobo à la tête faisant des progrès, on pense bien qu’ils exagèrent, pourtant on supporte :

  • parce que ce sont des camarades et qu’on va tout de même pas se bagarrer pour une attitude qui n’est peut-être que passagère,

  • parce que ce n’est pas le moment de se distraire de l’action pour régler des différents internes,

  • parce qu’on a peur de passer pour un mauvais coucheur, etc.

On se trouve des bonnes raisons pour ne pas s’opposer à ce qui, on le pressent, deviendra bientôt intolérable. A force de bonnes raisons et de passivité, on tend à devenir complice malgré soi de la malhonnêteté qui se trame. Et, un jour, on n’en peut plus ; on le dit, on l’explique et on s’aperçoit que la « grosse tête » était mépris et qu’on a été bafoué. Ca fait mal mais on s’en remet fort bien. On en vient même à penser que l’expérience a été bénéfique, car éducative, et que ses enseignements doivent profiter aux autres, à toi, à lui, à elle… pour les aider à déjouer les menées de ces nuisibles d’entre les nuisibles : les arrivistes.

Choeur des arrivistes :

Certains disent que nous sommes des égoïstes à la vue basse, des imprévoyants qui se foutent pas mal des autres, de leurs proches mêmes, parce qu’ils ont trop peu d’intelligence pour voir leur intérêt dans des relations d’entraide et d’égalité. Ils ne comprennent pas que nous n’avons de passion que pour les plaisirs solitaires… Pourvu que nous soyons entourés de voyeurs, d’un maximum de voyeurs dont les yeux humides de bons chiens-chiens nous renvoient notre image magnifiée et multipliée !

Vous ne pouvez pas savoir combien notre petite fantaisie nous coûte d’efforts. Elle exige une maîtrise de tous les instants pour interpréter avec conviction les rôles de composition que nous nous assignons afin de subjuguer la foule des gogos. Comme une drogue, l’ivresse de la notoriété et de l’exercice d’un pouvoir sur autrui nous pousse à tenter des bancos de plus en plus gros : elle nous accapare totalement, c’est notre raison de vivre.

Vous vous étonnez que nous parvenions à nous jouer de presque tout le monde ? Eh, c’est que vous êtes naïf ou que vois connaissez mal votre histoire. Pour vous édifier, écoutez donc une recette parmi tant d’autres…

Vous êtes torturé par l’ambition de devenir « quelqu’un » et vous vous morfondez dans votre milieu car toutes les bonnes places sont prises, et bien prises. Que faire ?

Cherchez ailleurs un endroit où il vous sera facile d’affûter vos dents et de sortir de l’anonymat. Faites une étude de marché.

Jetez de préférence votre dévolu sur un mouvement jeune mais promis à un bel avenir et qui manque singulièrement de « cadres » (selon vous).

Ne foncez pas tête baissée. Commencez par visiter quelques personnes choisies gravitant autour de ce mouvement pour les sonder sans en avoir l’air et déceler les failles par où vous pourrez vous insinuer.

Maintenant, vous pouvez paraître aux réunions en faisant bonne figure pour amadouer les militants et gagner leur confiance.

Après quelques semaines d’observation, faites-vous bombarder président lors d’une assemblée générale bidon. Comment ? Mais en vous faisant « élire » par des comparses rameutés pour l’occasion quand, à l’issue de la réunion, la plupart des militants seront partis. Pas d’inquiétude, ces derniers accepteront sans trop y prêter attention ce nouveau président surgit de nulle part (comme le précédent, d’ailleurs !).

Laissez ces braves militants à leurs chimères et entrez dans votre peau toute neuve de président en vous imposant partout et en donnant votre avis sur tout : identifiez-vous au mouvement, installez-vous.

Exploitez chaque action pour vous mettre en avant.

Ne vous souciez pas de redistribuer les informations collectées en « représentant » vos « camarades« . Gardez au moins les plus intéressantes pour vous.

Des militants prennent-ils la décision de détourner le système électoral en faisant mine de participer dans les formes à une consultation nationale ? Réalisez que – à perversion, perversion et demie – c’est le moment ou jamais de vous faire mousser et de préparer le terrain pour des entreprises personnelles ultérieures. Participez au jeu de la promotion d’idées mais évitez que l’action se radicalise.

Profitez des remous causés par la participation du mouvement aux élections pour vous débarrasser de la vieille garde des empêcheurs de magouiller et de dominer tranquille. Pour cela, procédez par étapes en vous appuyant sur des néophytes faciles à circonvenir, des militants serviles et des opportunistes (vos frères par la psychologie) dont vous avez su vous faire des alliés grâce à quelques douceurs.

Sous prétexte que cela réduira les frais, faites de votre domicile le PC du mouvement pour être en permanence au centre de l’action et gouverner sans contrôle.

Fermez votre porte (la porte du mouvement, par conséquent) aux « réunions bordéliques » où les militants et les autres se rencontrent, échangent des informations, sympathisent, prennent des initiatives et, quelquefois, critiquent.

Orientez tout doucettement le mouvement vers des actions de longue haleine, des « affaires de spécialistes« , des objectifs mirages représentatifs si possible (ce n’est indispensable qu’au début) de quelques préoccupation de la « base » correspondant à votre intérêt. Empruntée aux gouvernements, aux partis et aux syndicats, cette manoeuvre permet, en invoquant l’importance de certains buts et la sacro-sainte efficacité, de refouler aux calendes grecques toute velléité de traduire les idées dans la pratique militante, de « changer la vie« , etc. Ce subterfuge a aussi pour objet de justifier l’installation d’une caste de militants professionnels à la tête desquels vous vous placerez tout naturellement.

Entreprenez de concilier la voie contestataire et la voie du bon vieil électoralisme pour amener les inexpérimentés, et les ventres mous dont vous avez l’oreille, au réformisme, et gagnez une clientèle conservatrice.

Cultivez avec soin vos contacts au sein de l’Union de la Gauche et, dans le même temps, n’hésitez pas à menacer celle-ci de lui mettre des bâtons dans les roues. Pourquoi ? Mais pour que l’état-major des exploiteurs de gauche, vos aînés, vous achète en vous invitant à siéger dans ses rangs, pardi !

Rassurez l’opinion peureuse (et vos confrères de la gauche) en n’empruntant au mouvement écologique que les idées qui n’impliquent pas un bouleversement de la vie politique et sociale (dont vous seriez l’une des premières victimes !). Châtrez l’idéologie, usez de démagogie. Dites bien haut que « l’écologie n’a rien à voir avec le gauchisme » *. Demain, quand vous serez confortablement vautré dans un recoin du Pouvoir social-démocrate, vous pourrez expliquer doctement que l’écologie de survie, ou « écologie scientifique« , ne peut admettre une « libération des masses par le moyen d’une émancipation des individus« , par exemple, ou une autre hérésie menaçante pour vos privilèges.

Vous croyez avoir tout prévu, tout calculé, et, pourtant, votre rêve de devenir un homme providentiel, une sorte de Chirac de l’écologie est bien près de s’effondrer car vous voici démasqué…

La « vieille garde » des écologistes a reconnu les grands traits de ta cuisine et de tes desseins avant même que je te nomme : « camarade » Brice Lalonde. He oui, le temps des critiques et des avertissements courtois, le temps des « je ne veux pas mettre des camarades dans l’embarras » et des scrupules juvéniles est révolu ! Ce qui m’a enfin (après 3 ans de patience) décidé à sortir de ma réserve ? C’est, bien sûr, ton obstination à poursuivre tes agissements d’exploiteur de la sincérité d’autrui (bravo, tu as bien profité des leçons du maître Rocard au PSU). Ce sont aussi les bobards de ces journalistes qui ont l’art de fabriquer des « héros » et des hiérarchies même à partir d’un mouvement de masse, car dans leur monde triste il n’y a que les potiches qui comptent. Ce sont surtout – tu vas sourire – les complexes vis à vis de toi et des Amis de la Terre de Paris que j’ai constatés chez beaucoup trop de nouveaux militants, complexes qui les handicapent et les prédisposent à écouter d’une oreille attentive les chants racoleurs des sirènes de la rue de l’Université, complexes, enfin, qui précisent le danger de voir réussir l’OPA lancée sur le mouvement écologique par le politburo des AT.

Ma démarche peut, Brice, te paraître un peu injuste car, en présentant ton cas comme illustration de mon propos, je te charge et te sacrifie seul. Or, d’autres que toi, dont les initiatives fleurent bon le dirigisme, d’autres qui confondent volontiers organisation et structure pyramidale, d’autres qui complotent sans jamais se mouiller, mériteraient aussi leur paquet. Ils ne perdent rien pour attendre ! Il se trouvera bien quelque libertaire pour faire oeuvre de salubrité publique en les neutralisant.

Inutile, d’ailleurs, de s’appesantir sur un exemple car les arrivistes sont nombreux à rôder dans tous les milieux actifs en tirant des plans sur le pouvoir à réinventer là même où on veut le détruire. Ils hantent l’histoire façon Jours de France, mais aussi l’histoire des courants révolutionnaires dont ils se sont souvent emparés et qu’ils ont étouffés bien plus sûrement que les forces de la réaction. Ces personnages sont en effet plus redoutables que tous les argousins, les préfets et les ministres de l’intérieur car leurs armes sont le charme et la dissimulation. L’essence de leur tactique est de provoquer une démobilisation des militants et des masses en prenant en charge les activités, les idées, les aspirations jusqu’à personnifier le mouvement. Ensuite, en se présentant comme l’avant-garde éclairée, ils agitent des perspectives souriantes qui se dérobent comme l’horizon et instituent le mensonge en système d’information pour achever d’anesthésier leurs victimes. Traître aux « camarades« , traître à la cause, cette engeance n’a qu’un souci : imposer sa loi à la place de l’intérêt général, substituer à l’ordre ancien sa « légitimité« .

Que faire pour ne pas connaître le réveil ô combien douloureux des révolutionnaires mystifiés ? Suffirait-il de laisser éclater son rire devant le spectacle des pantalonnades politiciennes ? Suffirait-il d’annihiler quelques parasites ? Hélas non car, inlassablement, d’autres truands apparaîtront plus retors encore que les précédents. Alors, il faut combattre le mal avant qu’il se développe et commence à corrompre son entourage. Il faut rejeter les professionnels de l’action politique, casser les organigrammes permanents, faire en sorte que délégation de pouvoir et précarité deviennent synonymes, briser l’isolement et le sectarisme pour établir des échanges entre personnes et entre groupes… Il faut surtout refouler le goût morbide de la passivité auquel nous sommes tous tentés de succomber car ce sont nos faiblesses qui font une couche douillette au parasitisme. Il est donc vital de mener contre l’envie de se démettre de ses fonctions, contre l’envie de se laisser aller, contre le ramollissement en somme une lutte de tous les instants, lutte sans cesse à recommencer sous peine de glisser vers l’irresponsabilité et l’assistance.

Que la paresse nous soit agréable ne signifie nullement que le désir infantile de mener une vie passionnante aux dépends d’autrui ne nous effleure jamais. Nous vivons en minables et nous faisons des rêves de gloire qui trahissent notre frustration de ne pas être tout simplement des individus autonomes sans fureur ni crainte. Les exploiteurs peuvent être satisfaits de leur oeuvre, eux qui nous ont inculqué la dualité dominateur-dominant, actif-passif… au point de nous faire oublier voire redouter ou mépriser tout ce qui se rapporte à la troisième voie (tiens tiens !) : l’individu libre et l’anarchie (celle-ci grossièrement défigurée par les esclavagistes de toutes couleurs). Bien entendu, ce n’est pas par fantaisie que les exploiteurs font tout pour laminer notre personnalité et que les aspirants « leaders » cultivent le comportement moutonnier de leurs futurs sujets. Ils savent que seuls le réveil des individus autonomes et solidaires peut les envoyer aux oubliettes avec leur panoplie hiérarchique et étatique. Pourquoi donc les priver de cette croisière ? Commençons par entraîner toutes les forces refoulées que nous sentons en nous afin qu’elles deviennent assez puissantes pour défoncer la chape des inhibitions et des interdits. Prenons notre part de vie à bras le corps sans en céder une miette et sans rechigner devant l’effort. L’émancipation et la liberté sont à ce prix !

Alain-Claude Galtié été 1977

pour Ecologie

* « l’écologie n’a rien à voir avec le gauchisme« … Très drôle de la part de qui en vient, même si cela n’était qu’un simulacre de plus, et de qui a été porté et défendu par des gauchistes label rouge dès son infiltration chez les écologistes.

 

 

Quelques années après cet avertissement… on voit que l’imposture réussit toujours à gommer durablement l’authenticité, même quand la vie est en jeu.

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