En prenant brièvement connaissance de la constitution d’une coordination entre les écologistes, j’ai tout d’abord eu le sentiment qu’un second souffle de l’écologie militante était peut-être en train de s’ébaucher. Presque séduit par l’initiative, je me suis surpris à projeter mes aspirations sur un « M.E.P. » capable de ranimer l’enthousiasme.

Ce « M.E.P. » pourrait répondre à l’attente muette de tous ceux qui ne se sont pas encore résignés et tirer quelques autres de leur léthargie. Pour cela, il suffirait qu’il occupe le créneau énorme qui creuse l’univers politique. Il suffirait que, rompant avec les modèles qui ont fait la preuve de leur aptitude à la corruption, il ne gomme pas les individus au profit d’une hiérarchie immobile qui paralyse tout. Le « M.E.P. » deviendrait alors le premier mouvement depuis bien longtemps à exprimer des refus et des projets tout en cultivant la liberté et l’émancipation individuelles. Un mouvement sincère qui applique ce qu’il dit ! Nul doute qu’un tel mouvement rencontrerait le succès auprès de la multitude que n’impressionnent plus les paroles creuses. Les gens – moi, mes amis, mes collègues et beaucoup, beaucoup d’autres – en ont ras le bol des associations et des partis où l’on adhère (pouah !) pour devenir une cotisation, un numéro sur une carte dans le fichier et… rien de plus ? Ah mais si : une caution pour les guignols du devant de la scène ! Et même si nous nous contentons souvent de sourire et de tourner le dos, le carnaval des politicards et des militants professionnels en quête de notoriété nous fait toujours sortir de nos gonds un jour ou l’autre. On n’a pas besoin de doctrines toutes faites, d’ordres de mobilisation, de paternalisme, de messes offertes au troupeau docile par les bons pasteurs en vitrine, pas besoin de pourcentages clignotants sur le flipper électoral, ni d’idoles ni de strass… Tout ça, on s’en passe parce que cela nous soulève la tripe jusqu’au bord des lèvres. Nous, on a besoin de casser les soumissions et les convenances, besoin de tordre le coup aux certitudes et de botter les culs du pouvoir. On a envie de libérer notre imagination, de se laisser aller à la fantaisie d’où renaîtra la sagesse, d’explorer d’autres équilibres et de gueuler dans les couloirs qu’il y a du soleil dehors. Nous avons besoin de rêver beaucoup, et même de délirer, pour faire un peu. Nous avons besoin d’un rêve chaud qui nous arrache à l’amertume et nous fasse sourire et aimer. Ce rêve, le « M.E.P. » pourrait l’incarner si, après des années de salivation démagogique, les professions de foi libertaires se traduisaient en actes. Ce serait facile…

 

Trop facile ! Je me suis réveillé en lisant les comptes rendus de la réunion de Dijon : mon rêve n’est, à l’évidence, pas celui de tout le monde. Je ne suis pas représentatif des écologistes, ni moi ni personne d’autre, d’ailleurs. Certains rêvent en relief et en couleur, d’autres pensent laborieusement aux schémas usagés et, entre ces extrêmes, prospèrent d’innombrables imaginations. Certes, on peut aisément distinguer dans cet échantillonnage politique la plupart des familles d’affinités et – pourquoi pas ? – les regrouper en 3 catégories dont 2 ont plus que l’écologie en commun : ceux qui à droite et à gauche révèlent par leurs méthodes le goût des choses plus ou moins structurées et hiérarchisées, le sens du pouvoir et de l’élitisme… Je nomme les jacobins libéraux et marxisants. Enfin, il y a les plus sympas et les plus nombreux (l’objectivité n’est pas mon fort !), ceux qui furent écologistes les premiers : les libertaires. Trois familles, trois amalgames en elles-mêmes, qui, au dire des commentateurs, se trouveraient associées au sein du « Mouvement d’écologie politique ». Mais de quelle politique peut-il s’agir ?

 

Cent cinquante écologistes semblent avoir fait là un grand vers le parti (sic) unique qui, comme chacun sait, est le meilleur garant du respect des différences et de la liberté. Un parti unique qui a eu d’emblée le souci de lever les équivoques en se signalant à l’attention du troupeau par la menace d’excommunier toutes les têtes qui oseraient briser l’alignement réglementaire. Décidément, il ne devait pas y avoir beaucoup de libertaires les 24 et 25 novembre à Dijon !

 

Donc, voici au mieux de sa forme l’illusion – ou l’escroquerie – qui consiste à croire – ou à faire croire que l’écologie peut suffire à réaliser un consensus sans exemple des fachos aux anars. Gaguesque ! Cela impliquerait que l’écologie, ou du moins ce qu’en savent la plupart des « écolos« , puisse inspirer les choix politiques importants. Prétendre cela, et même moins, c’est prêter beaucoup à la pauvre écologie qui n’en peut mais… Partisans sincères d’un mouvement unique, sans vouloir vous peiner, ce n’est pas l’écologie qui réussira là où ont échoué des grandes espérances comme le christianisme, le socialisme étatiste et même – jusqu’à présent – l’anarchie ! D’abord, l’écologie n’est même pas une philosophie politique : elle n’est riche que des apports des écologistes. En effet, il ne faudrait pas oublier que l’écologisme a été le refuge de ceux qui, imprégnés de l’esprit de 68, fuyaient les pratiques politicardes en vigueur ailleurs et projetaient leurs aspirations sur le mouvement qu’ils façonnaient. L’écologie – la science et son extension contestataire – n’est autre chose qu’une partie du savoir et l’on ne saurait donc en tirer des conséquences valables pour le tout sans opérer des réductions assez peu convaincantes. Si elle s’impose peu à peu dans la réflexion sur les orientations technologiques voire économiques, elle est impuissante à effacer les incompatibilités entre les sensibilités, les pratiques et les désirs des uns et des autres ; elle ne peut se substituer ni à l’expérience personnelle ni à l’histoire sociale et aux philosophies pour aider l’individu à se déterminer politiquement.

 

Alors ? Alors, le « M.E.P. » de toutes les couleurs vivra le temps d’un feu de paille, comme toutes les tentatives de ce genre. Mais, plutôt que de disparaître physiquement, il se muera en un « M.E.P. » unicolore aux mains de militants de la même famille qui, bien entendu, prétendront représenter l’orthodoxie. Nous avons donc des chances de voir une fois de plus les jacobins de droite et de gauche ligués pour éliminer les libertaires – tout en conservant l’apparence de leurs idées pour amuser la galerie – avant de s’entre-déchirer. C’est le schéma désormais classique de la dérive jacobine des mouvements…

 

Au début, la révolte exprime tous les désirs, toutes les générosités. Il n’est question que de libération, que d’épanouissement, mais cette fantastique explosion d’énergies refoulées est aussi une mine de crédulité qui exaspère tous les appétits. Bousculés les premiers temps, les fossoyeurs de tous les espoirs se ressaisissent bientôt pour récupérer le plus possible de cette manne et chacun, de l’extrême droite à l’extrême gauche de se tailler une part… Et les anarchistes, ceux qui ont fait rêver tout le monde, de se retrouver Gros-Jean comme devant ! Oublions un peu les fossoyeurs de droite pour débusquer les faux-frères de gauche qui savent si bien utiliser le langage de la révolte pour mieux la castrer et la mettre au service de leurs intérêts étriqués. Voyons l’exemple de 68 où l’enthousiasme libertaire est mort dans les griffes des bureaucrates marxistes qui prêchaient que l’explication et l’avenir de la révolte se trouvent dans les idéologies en béton armé. Quant au mouvement écologique d’inspiration libertaire, par aveuglement, pour de petits impératifs tactiques, il a perdu l’initiative au profit des autres ; les mouvements jacobins qui métamorphosent les désirs en moyens et les pourcentages en désirs. Au fait, qu’y a-t-il derrière l’idée du « M.E.P. » ? De la naïveté ou du machiavélisme pré-électoral ?

 

Jouer à l’amalgame et risquer l’affadissement de l’identité libertaire (sinon sa perte) à force de concessions ne doit tenter personne d’entre nous. Libertaires écologistes, nous ne sommes pas encore exsangues au point de brader le pouvoir attractif de notre idéal pour obtenir un misérable sursis. Au contraire, nous avons trop négligé le potentiel de notre radicalité en croyant nous rendre plus accessibles et plus convaincants, alors que cette radicalité est notre séduction. Il est urgent de sortir de la confusion où seuls prospèrent les parasites de l’idéalisme. Il est urgent que nous nous reprenions pour empêcher les petits copains de continuer à faire du gâchis en manipulant les espérances populaires. Il est surtout urgent de redonner chair et vie à ces espérances bafouées, en renouant avec les pratiques qu’imposent nos convictions. Par nécessité… et pour le plaisir ! Je suis d’avis de braver les anathèmes en commençant par réaliser une coordination libertaire écologiste. Vous savez ? L’un de ces mouvements incrédibles où la préoccupation première n’est pas le pouvoir, même sous une forme adoucie, mais son contraire : l’émancipation.

 

Alain-Claude Galtié décembre 1979

 

Commentaire 2010

Avec le recul, le passage où je mettais en doute la capacité de l’écologie à inspirer une philosophie politique rassembleuse peut paraître surprenant. C’était un temps où, ignorant tout des origines et des motivations des vagues entristes qui avaient déstructuré le mouvement, j’étais impressionné par la confusion régnante là où, quelques années auparavant, presque tous réussissaient à s’entendre sur l’essentiel. J’en étais donc arrivé à douter du fondement de mes convictions. A défaut de comprendre l’offensive que nous subissions, je crois que c’était aussi une réplique maladroite à cette « écologie politique » contradictoire avec la philosophie politique alternative promue par les écologistes.

Par contre, je ne m’étais pas trompé en parlant d’une « coordination« , d’un « rassemblement«  ne durant que le temps d’un feu de paille. Avant même que ce fameux « M.E.P. » n’existe, ses initiateurs, tous déformés par le capitalisme du pouvoir, manipulateurs et manipulés mêlés, avaient déjà rejeté ceux que j’appelais alors les écologistes libertaires, pour les distinguer des écologistes d’emprunt, tous également partisans de la capitalisation des pouvoirs spoliés aux autres. Ainsi, les lanceurs de l’alternative écologiste, tels Hervé le Nestour et moi qui allions être priés de sortir lors de la mémorable assemblée de Versailles du 16 février 1980 (ci-dessous). L’exclusion des écologistes, le refus de la diversité, la focalisation sur les règles politiciennes imposées par le système capitaliste, démontraient que l’organisation du « M.E.P. » n’était qu’une manipulation de plus pour en finir avec l’alternative.

Sitôt la parution de « Sortir du panier de crabes », les réducteurs de l’écologisme qui organisaient ce « M.E.P. » ont instamment demandé à Jean-Luc Burgunder, de l’APRE et d’Ecologie, de ne plus rien publier de moi. A l’opposé de l’esprit d’ouverture de l’écologisme, tel qu’il s’était épanoui 10 ans auparavant seulement, les réactionnaires de droite et prétendument d’extrême-gauche qui – ensemble – avaient récupéré son image ne voulaient qu’une chose : rester seuls en lice pour effacer définitivement la culture holistique, le réveil du collectif, le désir d’autogestion et toutes alternatives à la capitalisation du pouvoir et de l’avoir, et restaurer la politique politicienne. Ils y réussiront : je crois que cet article est le dernier que j’ai pu faire publier jusqu’en 1989. L’année suivante, puis en 1982, je réagirai aux énormités déballées par Jean-Paul Sorg et Raymond C., deux des censeurs du « M.E.P. », bientôt fondateurs des Verts, mais mes interventions seront jetées à la corbeille. Comme Hervé le Nestour, je m’opposerai à la candidature Lalonde portée par la trahison de l’alternative écologiste : nos billets suivront le même chemin. Je finirai par ne plus rien présenter à ces « médias alternatifs » qui ne médiatisaient plus rien d’alternatif.

 

 

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