Oh pardon, je voulais dire un leader !

Jean-Paul S, je suis différent de toi et tous deux sommes différents de n’importe quel autre écologiste. Pourtant, ce que tu dis dans l’article publié dans le numéro d’octobre tend à nous enfermer – toi moi et les autres – dans un système : le tien. Encore ne s’agit-il que d’un système éphémère, celui qui te trotte dans la tête aujourd’hui. Demain, tu auras sans doute changé (en tout cas je te le souhaite !) et tu considéreras alors tes idées précédentes comme de banals moments de ton évolution. Pour l’heure, tu n’envisages pas d’évoluer et ton grand souci est de fixer tout le monde au même clou. Pourquoi ? Tu veux nous fondre dans un « grand parti«  et nous faire « jouer un certain jeu » (vilaine expression !) car « nous avons les meilleures idées, les meilleures analyses, c’est entendu« . Rien n’est entendu et tu le sais bien puisque tu t’échines à rejeter tout ce qui contrarie tes desseins, tout ce qui ne rentre pas dans tes schémas en invoquant le « commun« , le « normal« , la « vérité« , une « loi« , la « vie« , etc. Il se trouve que j’ai, de ces choses, une autre perception que toi.

 

A te lire, il semble que toute la critique du pouvoir, de la hiérarchie et des modes de décision, développée hier par des libertaires et aujourd’hui par des écologistes soit bonne à foutre au panier ! Un rien dédaigneux et par trop adulte, tu affirmes que ces broutilles sont « un reste d’enfance« , « sympathique » il est vrai… Mais c’est tout de même une « névrose, une hystérie dont il faudra guérir« . Pour faire sérieux, il faudrait donc organiser un grand parti et se doter d’un leader, le tout agrémenté de statuts et de règlements pour prévenir l’aliénation du chef et de ses subordonnés… En somme, pour sortir de l’enfance, adoptons un père ! Pour amorcer des processus de déblocage et amorcer des changements, il faudrait copier les habitudes de ceux que nous prétendons combattre ; il faudrait singer le monde ancien ?! Comme c’est logique et comme c’est exaltant !

 

Je ne t’opposerai pas, pied à pied, des arguments. Ils ne te prouveraient pas que tu as tort, ils démontreraient seulement nos différences et cela me paraît superflu. Mais j’ai envie de souligner tes contradictions. Tu es tour à tour séduit et excédé par la critique écolo radicale car elle t’ouvre des perspectives séduisantes tout en t’agressant dans ton confort intellectuel. Ecologiste, tu ne sais pas encore comment exprimer et concrétiser ce que tu ressens. Conservateur, tu crains tes propres curiosités, tes propres idées ; voir les tirades sur les « individus libres, qu’aucun chef, jamais, quel qu’il soit, ne saurait aliéner » venant à la fin d’un papier rabâchant qu’un leader est indispensable. C’est visible, c’est palpable, tu es écartelé entre ce à quoi tu aspires et ce que tu juges raisonnable. Tu es pris au piège entre les désirs, les changements espérés, les rêves d’émancipation et les modes de fonctionnement conditionnés par des années et des années d’apprentissage de l’irresponsabilité. T’es pas le seul dans ce cas, moi-même… Mais c’est pas plus facile. On doit se débrouiller tout seul avec ses personnalités différentes qui rivalisent dans un conflit permanent. Quelquefois, tu te laisses aller et tu te prends à vouloir traduire les idées dans la pratique, tu veux sortir de ton armure… Mais le vieux monde te tire par les basques, tu t’englues dans les préjugés et tu n’oses même plus imaginer. Culpabilisé par le flic dans ta tête, tu refoules tes espoirs et tu te fermes. C’est très mauvais pour la santé, d’ailleurs tu deviens fataliste !

 

Si j’étais un puriste étranger à la notion de relativité, je dirais que tu es, Jean-Paul, un drôle d’écologiste puisque tu nies l’apport majeur de l’écologie : la diversité. C’est d’ailleurs un trait marquant chez beaucoup d’écologistes parmi les plus tapageurs. Les rédacteurs du « Comité de soutien à Brice Lalonde » qui ont pondu « Quel type de campagne ? » le font avec autant de désinvolture. Mais je suis sans illusion sur la connaissance de l’écologie et le souci de cohérence chez beaucoup d’écologistes ! Et puis, justement, je suis diversitaire, donc pas du tout tenté de prononcer des exclusions au nom d’un quelconque dogmatisme. Et je me marre car la diversité que tu rejettes avec force est d’abord en toi ! Tes contradictions, ou, c’est préférable, tes hésitations, le montrent assez bien. Comme les autres, tu tiens la diversité pour de la « confusion« . Elle t’irrite parce qu’elle te semble complexe ; tu ne la comprends pas, elle te gêne… Enfin pas tout entier ! Elle gêne surtout le conservateur mécaniste qui es en toi. Celui-là trouve commode d’occulter la diversité pour réduire le monde vivant à un schéma rudimentaire à sa mesure. Peut-être croit-il se rendre ainsi la vie plus facile ? Eh bien, il se goure ! Cette démarche mène à tout simplifier dangereusement, à tout uniformiser, à métamorphoser la pluralité en « majorité-minorité« , à s’inventer des certitudes universelles, à présenter un candidat si sérieux qu’il en est attristant, à prétendre faire d’un mouvement un parti avec une conscience avancée et un leader… et c’est ainsi que les emmerdements commencent !

 

En parlant de la vie sur la lancée de mai 68, la plupart des écologistes que je connaissais avant 74 voulaient réactiver la vie sociale en sapant les structures oppressives et destructrices. L’écologisme était alors l’expression d’une révolte. Il l’est toujours, mais plus pour tout le monde : il y a maintenant ceux qui ne veulent qu' »animer la vie politique » ! Les « individus librement associés« , dont Jean-Paul parle à l’occasion, feraient bien de se remuer un peu, on a besoin d’eux !

Alain-Claude Galtié 1980

 

 

Venant après les promoteurs du capitalisme et les gauchistes associés qui avaient évacué les écologistes, désormais acoquiné avec ces imposteurs, Jean-Paul est en 1980 un bon exemple de ceux qui ont voulu faire rentrer l’écologisme dans des partis électoralistes (ici, bientôt les Verts) à grands coups de leurs idées passablement inquiétantes, autoritaires, pour ne pas dire plus. Triste d’en être arrivé là après le grand remuement des idées et des enthousiasmes des années soixante-soixante-dix !

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