Bah ! Qu’est-ce qui se passe ? Tu t’es démené comme un diable pour être candidat, tu dis représenter les écologistes et tu tiens un discours lénifiant, le discours d’un type assis, et même rassis, dans un système fort peu éco-logique ! Je veux bien que tu parles pour les écolo-technocrates, les écolo-machinistes, voire les écolo-étriqués, mais il n’y a pas qu’eux dans l’écologisme, ou à côté. Il y a aussi – il y a encore ! – des gens qui n’ont aucune envie de s’abîmer dans l’arrivisme pour substituer au pouvoir usurpé un pouvoir verdâtre tout aussi usurpé. Ces gens-là ne veulent ni « pouvoir » ni « contre-pouvoir » qui « ferait quelque-chose » à la place de… A l’épopée solitaire à laquelle on sacrifie les espoirs des copains et ses désirs profonds, ils préfèrent l’épopée solidaire. Ils veulent faire, agir, vivre avec les autres. Ni dessus ni dessous ! Ils désirent non pas « animer la vie politique » mais ranimer la vie sociale tuée par la mascarade politicienne. C’est pourquoi ils proposent d’expérimenter d’autres modes de fonctionnement ici et maintenant. Tu sens la différence ?

Les citations entre guillemets sont du « meneur«  en question

 

Rebond sur une intervention de Brice Lalonde dans le Bulletin de l’APRE. Aux commandes de ce bulletin hebdomadaire (comme de la revue Ecologie), l’équipe de Montargis a censuré ce billet, comme d’autres d’autres anciens de la nouvelle gauche écologiste.

 

Tu me déçois beaucoup, tu sais. Je m’attendais à ce que tu joues plus finement, que tu interprètes mieux la révolte et les désirs écologistes et para-écologistes. Mais non, c’est pas bon ce que tu fais ! C’est très en deçà de ce que l’on attend d’un délégué écolo. Tiens, par exemple : à la faveur d’une lecture en diagonale de tes réponses aux questions de Groslier, j’ai failli être d’accord avec « je m’oppose à ceux qui disent qu’ils ont le monopole de l’intérêt général parce que je l’ai aussi« … juste failli car la phrase est maladroite ou perfide. J’aurais préféré : l’intérêt général est une combinaison de nos égoïsmes qui – c’est pas très étonnant – se complètent, se juxtaposent et ne s’opposent guère… pourvu qu’on pense un peu ! Seulement voilà, pas tout le monde pense. Y a les cons qui sont même pas capables de comprendre qu’il est doux de vivre en bonne intelligence avec les autres. Y aussi les malades qui voudraient bien mais qui peuvent pas parce qu’il ont sans cesse besoin de se prouver, aux dépends des autres, qu’ils existent ; besoin de s’imposer, besoin d’être admirés, pour compenser un gros manque, sans doute. Y a toi. En 73, tu me confiais « je veux être le meilleur en tout !« . En 77, tu me le répétais ; je n’avais pas oublié. Aujourd’hui, tu parles souvent de nouveauté mais, somme toute, t’as pas tellement changé. Ton égoïsme est toujours à ce point étriqué que, pour y prendre place, il faut s’assujettir. Et, c’est vrai, ça t’as pas empêché de « percer dans la société française« … de l’arrivisme et de la mégalomanie. Oui, mais maintenant ça se sait. Des gars et des filles que je n’ai pas affranchi ont sur toi des opinions que je ne désavoue pas. Ton avidité t’a trahit : derrière ton sourire, on voit ton estomac.

 

C’est pas gentil ce que je dis ? Faut pas dramatiser. Mon article sur l’écologisme et les écologistes devrait te rassurer sur mes intentions. Je veux seulement crever la baudruche qui te sert de pavois : elle nous dissimule l’écologie, elle nous pompe l’air ! Tu verras, ça te fera du bien de redescendre parmi les vivants. Délivré de tes obsessions (« chercher et trouver le pouvoir« ), libéré de tes « droits« , de tes « lois« , de tes « devoirs » qui ne font bandouiller que les plus fripés, tout ratatinés, tout mous qu’ont jamais eu la chance de sortir de leur cellule, tu respireras mieux et les autres aussi. Alors, tu pourras parcourir à l’envers le chemin qui, de l’élan d’il y a 8-10 ans (1), t’a mené à n’être qu’un prétendant de plus à l’escroquerie suprême. Tu rencontreras des individus qui n’ont pas l’esprit de système (2) et qui refusent que des Tartuffe métamorphosent en « contradictions » et en « oppositions » leurs différences. Tu connaîtras des écolos qui sont assez grands pour penser et agir sans l’aide d’un « frère » paternaliste. Des écolos qui veulent se débarrasser du brouillage des parasites politicards pour que la communication entre les gens se rétablisse. Tu établiras des relations sans arrière pensée, des relations décontractées et fructueuses. Enfin, je te le souhaite car, si tu ne veux pas évoluer, il se pourrait bien que l’on se passe de toi. Ne t’entêtes donc pas et rends-toi utile : passe tes signatures à Collucci !

ACG printemps 1981

 

  1. Dis-donc, je te trouve un peu méprisant pour ce qui se passait au début des années 70 ! Ta mémoire doit flancher ou t’es passé à côté… Il se disait et se projettait des choses bien plus intéressantes, plus « radicales » que les banalités que tu racontes maintenant.

  1. … « deux courants, deux façons de concevoir l’écologie« , « deux aspects : les grands problèmes » et les autres : « le second axe de combat« , « trois définitions du mot écologie« , « cinq grands combats« …

 

Avec un recul d’une vingtaine d’années :

J’avais encore beaucoup à découvrir pour donner sens aux événements énigmatiques dont j’avais été témoin et qui avaient fait des victimes d’importance : le mouvement alternatif et, au-delà, le moral de la société française.

Ce billet a dû être jugé trop dérangeant par rapport à la nouvelle ligne politique imprimée par les différents partisans de la prise de pouvoir sur les masses qui avaient remplacé les alternatifs. L’équipe de l’APRE hebdo et d’Ecologie l’a censuré. Comme quelques autres, et pas seulement de moi. Etonné, j’ai protesté, demandé des explications, et l’on me répondit :

« le verbiage des anciens combattants n’intéresse pas la clientèle du journal. Celle-ci demande du concret, qu’on lui parle de la pollution des eaux, par exemple« 

Bonne langue de bois de la censure. C’est, en effet, au nom du concret que l’imposture a été imposée en censurant la parole – « le verbiage«  – des acteurs de l’alternative écologiste qui la dénonçaient. Traités d’anciens combattants – comme s’il s’agissait d’une flétrissure – et relégués en fond de coulisses, nous avons assisté, impuissants, à l’effacement de l’histoire du mouvement, puis à sa falsification pour vider la substance de l’écologisme et y injecter le capitalisme.

Etre classés « anciens combattants » et de façon péjorative, onze ans après le lancement de la Semaine de la Terre et du mouvement alternatif, indique à quel point la dégradation avait été rapide. Les entristes du capitalisme et leurs symbiotes ex-gauchistes avaient déjà réussi à tuer la belle dynamique à laquelle nous avions participé.

Détail piquant, les censeurs profitaient de mon travail : en plus d’autres services rendus pour soutenir le journal depuis ses débuts (comme aider à sa diffusion), je prêtais de l’argent ; argent que je ne revoyais pas.

Autre sujet d’étonnement rétroactif, les responsables de l’APRE et d’Ecologie m’apprendront plus tard que, quelques années auparavant, donc avant de me censurer, ils se demandaient qui, de Lalonde ou de moi, allait prendre « la direction du mouvement » ! Un double cas de soumission à la domination un peu préoccupant dans un milieu créé par la révolte contre la domination. Ainsi, la soumission au « plus fort » était déjà devenue si banale que le dernier média à prétention alternative se permettait, sans même dissimuler, de dénigrer et d’exclure les « anciens combattants » de l’alternative ! L’esprit de corruption, qui fait accepter malhonnêtetés et dégradations, et condamner la dénonciation de celles-ci, avait déjà supplanté l’alternative, avant même le triomphe du néo-libéralisme et des « gagneurs« .

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