Dans la nuit du 13 juillet 1981, à Marseille, alerté par des plaintes provenant de la maison de retraite du Parc Borely, un passant appelle la police. Celle-ci devait découvrir 31 personnes entassées dans des locaux prévus pour en abriter moins de 10. Elles étaient sans surveillance et certaines, dont l’état nécessitait des soins attentifs, étaient sans hygiène ni nourriture depuis plus d’un jour. Les chambres des « grabataires » étaient ouvertes mais les valides étaient enfermés « par mesure de sécurité » au dire de la directrice interpellée plus tard. Un handicapé mental d’une trentaine d’années était, lui aussi, enfermé dans sa chambre : un cagibi-mitard de 1,50 de côté. Les pensionnaires furent immédiatement transférés dans deux hôpitaux mais il était déjà trop tard pour une femme de quatre-vingts trois ans qui, souffrant de nombreux escarres, devrait mourir le lendemain.

 

Revue fondée en 1911 par André Lorulot, 10, 12, rue des Fossés Saint Jacques, Paris 5ème

 

Suivi de Espoirs et désillusions, un commentaire sur les « Assises des retraités et personnes âgées » (28 mars – 1er avril 1983)

http://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1984_num_52_1_3333

 

En cours de restauration

 

Gros sous

Vivre ?

Vie sociale ?

Relativité

Vivre !

 

Espoirs et désillusions

Avec le recul de quelques dizaines d’années…

 

en parallèle : Pourquoi l’A.D.L.P.F. ?

Le noyautage de La Libre Pensée par les trotskystes. Des méthodes identiques à celles dont les écologistes et beaucoup beaucoup d’autres gêneurs avaient été victimes dans les années 1970.

 

 

Les vieillards enfermés

Le Monde du 15 juillet 1981

Ce sont deux jeunes gens qui, passant devant l’établissement, 2, avenue du Parc-Borély, dans le huitième arrondissement de Marseille, dans la nuit du dimanche 12 au lundi 13 juillet, alertèrent la police après avoir entendu des cris provenant de l’étage de cette villa de belle apparence, précédée d’un jardin. Les agents, après avoir vainement tenté d’ouvrir le portail d’entrée, durent faire appel aux marins-pompiers qui, à l’aide d’une échelle, atteignirent une fenêtre du premier étage et purent pénétrer dans l’établissement, après avoir brisé un carreau. On découvrit alors trente et une personnes, âgées de soixante-dix à quatre-vingt-quinze ans, enfermée dans des chambres démunies de sonnettes d’appel et pourvues, pour tout équipement sanitaire, de seaux hygiéniques.
http://www.lemonde.fr/archives/article/1981/07/15/les-vieillards-enfermes_2720700_1819218.html#fx2ZRwf4XJYco8IX.99

 

 

 

Le 4 août, Joseph FRANCHESCHI (1) guide une quinzaine de journalistes dans le dédale du trop célèbre hospice de Nanterre. Vous savez, ce cul de basse fosse où 2600 à 3000 personnes (2) croupissent, rejetées par la vie et la « société« . Certaines ne font que passer comme les clochards et les miséreux ; beaucoup se dégradent doucement pendant 5, 10, 15, 20, 30 ans… 3000 personnes qui partagent le temps interminable entre les jardinets de la belle saison, la télévision, les réfectoires et quelques aménagements discrets comme les « chambres de repos » (re)découvertes lors de la visite du ministre. Comme le cagibi de la maison du Parc Borely, il s’agit de réduits où sont enfermés les « petits vieux » quand ils ne sont pas sages ! On voit que rien n’avait évolué depuis les révélations du même ordre rapportées par la presse il y a 3 – 4 ans.

La maison de Marseille et l’hospice de Nanterre ne sont pas des exceptions. En France, il y a environ 1 000 000 de personnes dans les établissements de retraite. 1 000 000 de personnes hébergées dans des conditions très variables, du pas mal encore très rare au médiocre débilitant et à l’intolérable beaucoup plus fréquent qu’on ne veut bien le voir…

Là, c’est sale. Le personnel est insuffisant. La bouffe est déprimante, voire dégueulasse. Il n’y a pas de toilettes à chaque étage, pas d’ascenseur bien sûr et les escaliers sont impraticables même aux handicapés légers.

Ici, l’accès des chambres est interdit tout au long de la journée et les pensionnaires sont parqués dans une pièce trop petite et trop sombre pour faire autre chose que somnoler devant la télévision.

Là, là et là, sévit la discrimination sexuelle : les hommes ne sont pas avec les femmes et même des couples sont séparés. Il y a aussi les promenades dans les couloirs et les visites de chambre à chambre limitées ; les sorties interdites ou pour lesquelles il faut demander une autorisation. Il y a l’impossibilité de personnaliser son environnement avec des objets familiers. Il y a la promiscuité et, pourtant, la solitude. Il y a les gens que l’on couche dès l’après-midi pour avoir la paix. Il y a la surveillance, les fouilles, les vexations, les brimades, etc.

Là encore et ici et ailleurs, des gens sont cloîtrés dans leurs chambres, fenêtres closes, avec un lavabo et un seau hygiénique pour tout confort. C’est, par exemple, la situation des pensionnaires du second étage de la villa « Beauséjour » à Avon. Aller de la fenêtre à la porte fermée, du lit à la chaise puis du lit au lit ; voilà toutes les possibilités de leur environnement ! Pas le moindre rôle à jouer, pas d’occupation, pas de distraction hors, pour les plus chanceux, les rares visites des familles complices ou impuissantes. Rien qu’un long face à face avec la mort.

Et puis, il ne faudrait pas oublier la collusion de pas mal de médecins avec les patrons de mouroirs. A Marseille, quatre ou cinq médecins fréquentaient l’établissement mais aucun n’a jamais levé le petit doigt pour faire évoluer les conditions de survie de leurs clients. A Beauséjour, Gatheron, un toubib très en vue à Fontainebleau, délivrait en 197961980, des ordonnances de 700 à 1 500 F sur le conseil de l’infirmière-directrice pour des personnes « en parfaite santé » selon lui. Objectif : tenter de pallier les carences de la pension sans rien changer au budget de la maison de retraite. Objectif criminel et stupide !

Les drogues supposées faciliter la circulation sanguine et les 500 calories par jour administrées sous forme de « poudre à diluer dans un grand verre » n’empêchaient ni l’aggravation des escarres ni le développement de la sénilité dus à la médiocrité et à l’insuffisance de la nourriture combinées avec l’inaction forcée. Fait-on intervenir un autre médecin ? Il se fait payer par la directrice et dit n’avoir rien constaté. L’assistante sociale ? Elle n’a aucune autorité vis à vis des établissements privés. La direction départementale de l’action sanitaire et sociale ? C’est tout le poids de l’administration française : insensible et inamovible !

Imagine-toi dans l’un de ces endroits qui tiennent de l’hôpital et de la caserne. Tu as échoué là après un long trajet où les duperies, les appels à l’effort, le boulot, les guerres, les frustrations, les privations ont refoulé le plaisir pour faire place à la résignation. Tu attendais la retraite comme jadis les grandes vacances. Tu aspirais au calme, à l’irresponsabilité même. Te voici exaucé ! Tu es à l’abri du monde, à peine inaccessible et déjà désiré, de l’autre côté des murs. L’armoire, le pourtour du lit, la chaise et un coin de table sont ton seul territoire. Autour : d’autres armoires, d’autres lits, d’autres coins de table… les autres avec leurs bons côtés mais surtout leurs histoires, leurs manies, leurs crises, leurs maladies, leurs bruits, leurs odeurs, leur pipi, leur caca ! Les autres, toujours les mêmes, avec leur vieillesse et leur déprime qui te rappellent à chaque instant ta propre déchéance et t’y enfoncent. Et puis le sentiment de l’impuissance et de l’inutilité ; le rêve réduit au souvenir ; l’avenir limité au repas du soir, au programme de la télé, à la prochaine visite peut-être. Tu perds, le goût de toi, le goût des autres, le goût du désir. Tu n’as même plus de colère et tu te laisses aller dans la pente, de plus en plus insensible, comme anesthésié. Maintenant, tu attends.

 

François Béranger – Le Vieux

 

Gros sous

Dégénérer dans un dépotoir à « petits vieux » n’est pas à la portée de tout le monde, mais non ! Il faut remplir des conditions pour avoir l’avantage de figurer sur les listes d’attente… Il vaut mieux être en bonne santé, valide, propre et pas trop gâteux. Plus tard, quand les conditions de détention t’auront ramolli l’esprit et le corps, quand tu ne sauras plus ce que tu fais et qu’il faudra te changer comme un nourrisson, on t’enverra à l’hôpital ou chez les « fous » ; enfin, plus loin, plus bas.

Pour entrer en maison, il faut aussi en avoir à gauche ! Croupir à l’hospice peut être une folie plus coûteuse que de bronzer au Club Méditerranée… à moins d’être misérable et que la traditionnelle enquête administrative conclue à l’insolvabilité de la famille.

Dans une maison de retraite dépendant du Bureau d’aide sociale de la Ville de Paris, la journée coûte de 180 à 270 F sans prise en charge de la Sécurité Sociale. Une place dans un dortoir à l’hospice d’Ivry, à Corentin-Celton ou à La Rochefoucault (ou un autre établissement de l’Assistance publique de la région parisienne) coûte de 335 à 365 F par jour suivant la validité et la durée du « séjour« . Il faut retrancher 121 F par jour versés par la S.S. Il en coûte 466 F pour certains « moyens séjours » et, à Ivry, la journée en « médecine spécialisée » s’élève à 1 340 F ! Mais où passe l’argent ? Sert-il à payer l’entretien des vieux bâtiments crasseux que l’on rencontre le plus souvent ? Sert-il à payer un personnel plus qu’insuffisant, peu ou pas qualifié et… sous-payé ? Sert-il à d’autres usages comme la fameuse vignette automobile ?

Curieusement, les tarifs des maisons de retraite privée semblent plus abordables (!) pour un confort quelquefois meilleur. Il est courant, cependant, que le forfait ne comprenne pas des services qui allongent très sensiblement la note.

On le devine, les retraites sont rarement suffisantes. Ce sont les familles qui versent la différence non sans avoir cotisé à la S.S. et payé quelques menus impôts comme il se doit !

« Humaniser » les lits des hospices comme le prévoit le budget 82 est sûrement une bonne intention mais le faire pour 5 000 lits en un an est dérisoire. C’est dérisoire pour effacer les immenses carences des institutions publiques comme des maisons privées dont il faut bien se soucier. C’est dérisoire en regard des gaspillages somptuaires inscrits au même programme (3).

En ce moment même, des dizaines de milliers de personnes sont prisonnières des mouroirs (4). Elles n’ont pas le temps d’attendre ! Il y a urgence à leur donner des environnements attractifs où elles puissent vivre agréablement voire activement.

Mais… mais, comme le pillage du « tiers-monde« , comme la traite pseudo-clandestine des ouvriers immigrés, l’abrutissement et la mort lente des vieux travailleurs ne sont-ils pas considérés comme un « mal nécessaire » (et lucratif) par les gestionnaires de l’état et du patronat ?

 

 

Anjela Duval

https://www.youtube.com/watch?v=8zu_eOCKxRM

 

 

Vivre ?

Améliorer le confort de nos parents et grands-parents devrait être une priorité mais il faudrait bien plus pour que la vieillesse ne soit plus l’âge de la résignation. La vie des retraités est conditionnée par ce qui se passe au-delà des murs des hospices et des limites (?) du « troisième âge » : elle implique toute l’organisation sociale.

Le vieillissement ne suffit pas à remplir les mouroirs. Il y a beaucoup d’autres causes dont nous sommes individuellement et ensemble à la fois victimes et responsables.

Il y a la retraite qui nous guette et menace de dégénérescence la plupart. Une chose curieuse, cette retraite. Elle balance au rencart tous les travailleurs grosso modo au même âge. Si la pénibilité du travail commence à être prise en considération, l’âge réel ne l’est jamais. Que Maude ait à 55 – 60 ans un organisme jeune ou que Gérard ait à 40 ans un corps de 60 ne change rien. Qu’ils soient plus jeunes ou plus vieux, qu’ils désirent travailler encore, changer d’activité ou qu’ils aient voulu cesser plus tôt, qu’importe ! Au coup de sifflet : repos !

Quoi faire alors ? Du jardinage, des collections, des études, des voyages… Tout serait possible si les retraités n’étaient limités par la modicité de leurs revenus. Tout serait possible s’ils n’avaient été conditionnés leur vie durant par des prises en charge successives qui ne les ont pas préparés à choisir et à organiser leur temps.

Tout serait possible sans cette rupture brutale d’avec un environnement familier qui surprend même les plus capables d’adaptation et laisse les autres désemparés.

« Retraite« , un nom pareil devrait inciter à la méfiance tout comme les définitions qu’il inspire. Le « Robert » parle « d’action de se retirer de la vie active« . Au-delà du paradoxe cocasse, deux questions s’imposent : le boulot est-il la vie active ? La retraite est-elle forcément une sorte de vie végétative ?

Active la « vie active«  ? Bof, pas pour tout le monde ! Gaspilleuse d’énergies sans doute, mais peu favorable au développement individuel au contraire de ce que l’expression laisse entendre.

Durant les âges où l’on a le plus de forces et de désirs, on consacre l’essentiel de son temps à l’apprentissage et au boulot. Bercé par le rythme débilitant des horaires et des transports, on somnole une éternité sans jamais avoir prise sur nos environnements… ou si peu ! On consomme de la bouffe, des bagnoles, des frusques, de la musique, de l’information choisie, des habitats tout faits, de la politique, etc. On perd sa vie à bosser pour des leurres. Au fond, on aimerait voir plus souvent le soleil, mais, mais… On fonctionne au quart, au dixième, au vingtième de notre potentiel physique et intellectuel et, sans même s’être développé, on s’encroûte, on s’abrutit, on se rétrécit. Rien d’étonnant qu’après une telle « vie active«  la retraite mérite si bien son nom et se mue en défaite !

 

 

Vie sociale ?

Tous nos ancêtres n’ont pas connu des circonstances favorables pour leur vieillesse ; de même dans les autres sociétés d’hier et d’aujourd’hui. Beaucoup ont dû peiner jusqu’au bout. D’autres n’ont même pas eu le temps de vieillir. Mais on préférera s’inspirer des exemples sympathiques – rapportés par nos parents, grands-parents, par l’histoire ou l’ethnologie – pour esquisser ce que l’on souhaite vivre.

On devenait ancien sans rupture avec un autre état. On le devenait progressivement, à son pas. On avait des activités utiles à la communauté et on y puisait ses joies et ses raisons d’être. Faible, on était soutenu moralement et matériellement par les plus jeunes, les plus forts et on restait utile par sa parole, par sa présence.

Les environnements ont changé très vite quelquefois. Les anciens se sont retrouvés très vite de plus en plus isolés et, du même coup, ont perdu une à une toutes leurs fonctions sociales (depuis la transmission de l’expérience individuelle et communautaire, par l’éducation des jeunes et le conseil aux cadets, jusqu’aux petits travaux artisanaux et ménagers). Ils sont devenus des « petits vieux«  bientôt chassés eux-mêmes par l’éclatement des communautés de villages (l’exode rural), de quartiers, de rues, d’immeubles ; par la dispersion des familles et des amis. Ils sont chassés par la métamorphose de quartiers vivants en zones – ZAD – ZUP – entre lesquelles il faut longuement se déplacer pour faire ce que l’on faisait avant à distance de marche. Ils sont chassés par l’invasion automobile ; par l’élévation des loyers, etc. Ce sont les brillants résultats de la constitution et de l’alourdissement de l’État jacobin : l’obligation de payer les impôts en monnaie a détruit l’économie relativement autonome des campagnes en obligeant les paysans à s’engager dans les circuits commerciaux. Cela s’est traduit par l’émigration vers les villes et les industries. Plus tard, l’essor de l’agriculture industrielle qui oblige à faire de gros investissements a porté le coup de grâce aux communautés rurales. Quant aux communautés et aux environnements urbains, ils sont mis à mal depuis quelques vingt-cinq ans par les décentralisation bidon, l’urbanisme tout ou rien, la priorité donnée à la bagnole individuelle… par la spéculation en somme.

Dans un environnement de plus en plus hostile, les handicapés et les vieux sont contraints de recourir à des aides professionnalisées (5). Ainsi, la désorganisation des environnements sociaux organisée par les étatistes et les spéculateurs nourrit la croissance de l’État et d’une nouvelle industrie de l’assistance. Et tout cela pèse sur la collectivité en aggravant les situations initiales. Après que leurs parents ou eux-mêmes aient dû s’exiler, des populations ont trimé toute une vie et d’autres travaillent encore pour subventionner les mouroirs, ces témoins de la vie sociale.

On peut s’indigner de tant d’injustices. On peut aussi y voir la marque d’une logique de domination absolue qui commande de détruire l’autonomie, la gratuité, la convivialité pour que l’individu soit toujours plus dépendant, plus impliqué dans les circuits économiques, plus « client » des diverses formes d’assistance, plus contrôlable jusqu’à sa mort et même après.

 

 

Relativité

Que faire pour nos parents, pour nos grands-parents, pour nous ? On peut, bien sûr, commencer par corriger les tares et les carences les plus évidentes aujourd’hui.

Il faut démanteler les hospices-usines en de petits établissements. C’est un objectif à l’ordre du jour mais on a vu combien sont faiblesses moyens de sa réalisation et inconsistantes les promesses les promesses des gens de pouvoir. La désertion de J. FRANCESCHI pour un poste plus à la mode est un bon indicateur de la qualité de l’intérêt que ces derniers portent aux problèmes du « 3° âge »… comme à d’autres ! Alors, c’est à nous de faire pression pour que la politique envisagée soir menée rondement et pas n’importe comment. Il faudra particulièrement veiller à ce que les nouvelles maisons ne puissent accueillir plus d’individus qu’un pensionnaire n’en peut connaître pour que la communication soit facile entre les gens. Il faudrait aussi qu’elle soient intégrées aux environnements sociaux. On connaît la déjà vieille tendance à rejeter les vieux à l’écart des cités, soi-disant au calma ; plus sûrement loin des familles et des amis, loin de l’animation du travail et des loisirs, où là où rien ne se passe, où les anciens ne connaissent personne et où l’éloignement rebute les velléités de visite… Eh bien, une idée géniale de Robert BADINTER nous rappelle que la désorganisation des environnements sociaux est toujours d’actualité. Il s’agirait de reconstruire les vieilles prisons urbaines en grande banlieue et de subventionner l’opération avec le produit de la vente des terrains abandonnés à la spéculation !

Pour mémoire, on peut évoquer des formules beaucoup plus sympathiques que la prise en charge totale telles que les foyers-logements et le maintien à domicile. Dans les foyers-logements, chacun dispose d’un appartement et peut bénéficier de quelques services communs. Le maintien à domicile permet de rester dans son environnement familier tout en étant aidé quotidiennement par une personne salariée. Ces formules sont encore rares. A nous d’en accélérer le développement en intervenant auprès de l’administration et de nos municipalités.

Est-ce tout ce qu’il faut faire ? Ho non ! On peut évoquer les transformations qui amélioreront l’environnement des handicapés et des autres : réserver préférentiellement les bas étages aux gens qui ont des difficultés de locomotion ; rendre les transports en commun accessibles (des ascenseurs plutôt que des escaliers mécaniques dans le métro, par exemple) ; dédaigner l’automobile classique au profit de la bicyclette et d’autres véhicules adaptés aux cités, etc.

Tout cela reste superficiel. S’en contenter serait se donner bonne conscience à bon marché car il ne s’agit que de palliatifs aux conditions de l’environnement qui favorisent le développement des handicaps. Pour rendre les individus plus autonomes, il faudrait surtout contrarier l’expansion de l’assistance. C’est un programme aussi vaste que les communautés détruites, la communication en panne, la solitude des vieux… et des autres, les populations écartées de l’abondance dont d’autres profitent, les programmes d’apprentissage de la soumission, les foules d’individus mal à l’aise dans leurs peaux, l’apathie des corps et des esprits, etc. C’est en somme l’étouffement des potentiels (économiques et technologiques on le sait, mais aussi individuels et sociaux) qui livre le monde à la pseudo-assistance du commerce et de l’institution : le fric et le pouvoir. Et quelles sont les causes de cet étouffement ? Hé hé, c’est la violence du fric et du pouvoir : colonisations, guerres, répressions en tous genres, arrivisme, exploitations, spéculations, puritanismes… au choix. Elle est bien bonne ! Voilà un processus en spirale : la violence du fric et du pouvoir crée l’insécurité (tiens! tiens!), le manque, la régression, le « sous-développement« , le complexe d’infériorité – sinon les conditions favorables à leur développement – qui poussent les opprimés vers les tentations et les prétendues protections du commerce et de l’institution. Devenus « clients » et sujets, les opprimés tendent à perdre toute initiative. Ils acceptent l’assistance et en arrivent même à la réclamer comme le chien sa laisse ! Et les victimes d’hier participent aujourd’hui comme exécutants à la violence du fric et du pouvoir qui fait de nouvelles victimes.

Descendants d’émigrés, de victimes des guerres, de travailleurs spoliés… nous sommes de plus en plus traqués, piégés, domestiqués par le commerce et l’institution qui proposent des prothèses toujours plus sophistiquées pour palier nos impuissances grandissantes. Handicapés ou vieux, nous sommes ou nous serons parmi les victimes les plus touchées. Sans doute le sommes-nous déjà sous une forme plus ou moins atténuée sans être ni handicapé ni vieux au sens classique. Pourtant, même par des actes d’apparence anodine, nous continuons à participer comme salariés dociles, consommateurs dociles, contribuables dociles, militants dociles aux jeux de fric et de pouvoir. Si modestes soient-elles, nos contributions individuelles à ces jeux s’ajoutent les unes, s’influencent et se multiplient jusqu’à produire des dynamiques collectives dont le contrôle nous échappe tout à fait. Elles bouleversent des environnements et accroissent les pressions sur des populations différentes en renforçant le commerce et l’institution.

Un bref exemple à portée de la main :

De nombreux citadins écoeurés des conditions de survie dans leur cité empuantie, coûteuse et carcérale cèdent au mirage publicitaire de la grande banlieue. Ils achètent ou font construire sur les terres agricoles d’hier, y plantent du gazon et ds clôtures tout autour. Enfin, ils respirent… sauf s’ils se trouvent sous les vents dominants de la ville ! Mais ont-ils aussi fréquemment l’occasion de faire de nouvelles rencontres ? Peuvent-ils même continuer à entretenir les relations habituelles avec leurs collègues, leurs amis, leur famille alors qu’ils ne sont plus tout à fait leurs « proches«  ? N’accentuent-ils pas la désagrégation des communautés sociales ? En dispersant leurs lieux d’activité, ne diminuent-ils pas leurs possibilités d’exercer, avec les autres, un contrôle sur un environnement commun ? Ne participent-ils pas davantage tantôt à l’encombrement des transports tantôt à la pollution des rues ? N’encouragent-ils pas la spéculation qui, en l’absence de résistance, accroît ici sa pression sur la ville et là s’empare des campagnes ? En somme, n’aggravent-ils pas la dégradation des environnements qu’ils veulent fuir et de ceux où ils s’implantent ?

Pour les vieux dans les mouroirs, pour les vieux isolés comme pour bien d’autres saloperies, toute la responsabilité ne se condense pas sur la tête des cadres, des promoteurs, des capitalistes, des arrivistes… Ce serait trop facile ! La responsabilité est inégale, certes, mais diffuse.

Responsables à la fois et successivement, nous entretenons sans réfléchir le mouvement de la spirale qui nous broie tôt ou tard après en avoir opprimé d’autres !

 

 

Vivre !

Alors, casser la violence et l’assistance, surmonter l’étouffement des potentiels ? Casser la violence ? Sans doute pouvons-nous essayer de la refréner en cessant de participer. Les fanas du fric et du pouvoir eux-mêmes peuvent changer de pratiques s’ils réalisent combien celles-ci les privent d’autres plaisirs. Casser l’assistance est possible à condition de libérer les potentiels ; c’est à dire de développer les désirs, les comportements, les fonctionnements qui désamorcent les appétits de fric et de pouvoir ; C’est sûrement ce qui mérite d’être tenté et qui devrait se révéler d’autant plus motivant que cela peut être interprété comme une recherche de la complémentarité des plaisirs individuels et communautaires.

Chacun doit, avec les autres, s’efforcer d’améliorer son autonomie de pensée et d’action, et de redévelopper la vie sociale autour de lui. Il y trouvera des satisfactions moins solitaires, moins coûteuses, plus durables, plus diversifiées, plus fécondes… que celles de la consommation et de l’arrivisme. Il est vrai que l’entreprise est ardue dans une « société«  où tout et tous semblent loin, inaccessibles.

Essayons donc de réduire toutes les distances :

– les distances physiques entre l’habitat, le travail, l’approvisionnement, la production, les amis, la détente… dont l’accroissement actuel isole plus encore les individus. Plus vulnérables aux revers de la fortune et de la santé, ils sont exposés aux agressions du commerce et du pouvoir.

– Les distances relationnelles entre les classes sociales, les corporations, les cultures, les voisinages, les générations, les ethnies, les sexes… qui engendrent l’incompréhension d’où découlent la crainte (le sentiment de l’insécurité complaisamment répercuté par les media et entretenu par le pouvoir), la crainte puis l’intolérance et l’hostilité. Le phénomène est aggravé par l’accroissement des distances physiques qui réduit encore les probabilités de confrontations entre les diversités. Cela limite encore notre horizon sensible et culturel et n’est guère favorable au développement individuel.

– Les distances économiques entre les besogneux et les oisifs, les exclus et les richards, les esclaves et les exploiteurs… qui font crever les uns de jalousie ou de misère, les autres d’angoisses et de maladies cardio-vasculaires. Ces disparités polarisent l’attention de la plupart des dominés sur la consommation outrée jusqu’au gaspillage et tous les moyens d’améliorer leurs propres performances, du stakhanovisme à la délinquance.

– les distances politiques entre les suivistes et les arrivistes, les résignés et les « responsables« , les refoulés et les dominants… qui produisent des effets comparables aux inégalités économiques. Les « protégés« , sujets, adhérents, citoyens… renforçant eux-mêmes leur dépendance à l’égard des drogués du pouvoir en leur abandonnant le soin de presque tout organiser à leur place.

Il est urgent de décourager les initiatives individuelles ou institutionnelles d’éparpillement des activités sociales en zones dortoirs, zones industrielles, « zones artisanales » (!), zones de bureaux, centres commerciaux, aires de loisirs, zones carcérales, etc. C’est à chacun d’agir dans son environnement pour favoriser à nouveau la fusion de toutes les activités, améliorer la cité et faire renaître la vie sociale. Il faut, pour cela, résister à la facilité des suivismes économiques et politiques en découvrant la solidarité, la gratuité, les échanges non mercantiles c’est à dire les plaisirs de la diversité et de la complémentarité.

Chacun à sa façon, individuellement ou ensemble, nous pouvons faire pression sur tous les appareils de fric et de pouvoir pour qu’ils fonctionnent avec moins d’autorité, moins de duplicité, moins de gaspillages, plus de compétence, plus de sensibilité et plus d’ouverture… De moins en moins et de plus en plus jusqu’à grignoter les derniers rouages de leur logique et les laisser tomber, vides. Comment ? Bah, on peut contrôler, interpeller, contester, réclamer, insister, différer, refuser, manifester, boycotter, perturber, saboter et, parallèlement, informer, débattre, choisir, proposer, court-circuiter, substituer, créer, aimer… On peut faire des tas de choses dans sa vie quotidienne !

Comme contribuables, locataires, usagers, militants, bricoleurs, hôtes, cyclistes, psychologues, amants, penseurs, artistes, inventeurs, individus disponibles, etc. nous avons au moins autant de moyens pour nous dégager des jeux de fric et de pouvoir que pour nous compromettre. Qu’un individu le fasse a peu d’importance sauf pour lui et ses proches, ce qui n’est déjà pas si mal. Que des centaines le fassent, coopèrent, et s’en expliquent : voici une action collective dont la force multipliée peut imposer des changements sympathiques, voire créer d’autres jeux ; des jeux d’agréments et de plaisirs réciproques par exemple. C’est la naissance d’une spirale inverse de celle évoquée tout à l’heure : une spirale des développements individuels et communautaires. C’est, pour les « vieux » la seule chance de redevenir des anciens intégrés aux activités sociales. C’est pour tous et à tous les âges, la possibilité de vivre enfin !

 

Annie Allard, infirmière dans une grande institution parisienne

André Robellet, résident d’une maison de retraite parisienne où il est séparé de sa femme

Pierre, compagnon de galère de André

Alain-Claude Galtié

avec l’apport de Hervé le Nestour (Réseaux d’initiatives et de recherches écologiques – R.I.R.E.)

 

Article publié par les anarchistes de La Libre Pensée dans « L’Idée Libre » n° 144, mars-avril 1983

L’article avait été grossièrement refusé par la revue Ecologie, plus précisément par Françoise Holtz-Bonneau devenue, semblait-il, seul maître à bord. Cette personne ne venait pas du mouvement écologiste; plutôt des rangs de ceux qui l’ont étouffé et dénaturé. Elle en avait la fatuité, la brutalité et les méthodes : elle a appliqué sans faille, pendant des années, la consigne de censure des acteurs de la nouvelle gauche écologiste lancé par les naufrageurs de celle-ci. L’original de la situation, c’est que je soutenais le journal. En dépit des avanies, je l’ai soutenu jusqu’à sa fin en 1992.

 

(1) Alors secrétaire d’Etat auprès des « personnes âgées« , il a abandonné cette responsabilité le 17 août 1982 pour se métamorphoser en Monsieur « sécurité publique« .

(2) Davantage en hiver.

(3) 7 000 emplois nouveaux dans la police et la gendarmerie ; le potlatch militariste est en augmentation de 17, 6 % sur le budget 81 !

Actualisation – une donnée que nous reprenions semble très improbable : 18,3% du budget national consacrés à l’armée.

(4) 80 000 selon l’enquête réalisée par les préfets à la demande de Joseph FRANCESCHI et c’est une estimation qui paraît optimiste.

(5) C’est surtout vrai pour les citadins qui sont les plus nombreux dans les maisons de retraite mais, attention, le mal gagne ce qui subsiste des campagnes.

 

 

Espoirs et désillusions

Dans la foulée de la victoire de la Gauche, Franceschi fut chargé par Mitterrand de préparer une grande consultation des retraités et personnes âgées.

Pour la première fois, cette partie très importante de la population allait pouvoir s’exprimer. Telle était l’intention affichée.

Premier facteur handicapant : depuis la formation du gouvernement socialiste, le titulaire du poste de secrétaire d’État a changé 3 fois ! Il y eut d’abord Franceschi, l’initiateur des Assises. Il fut remplacé par Georgina Dufoix à laquelle succéda enfin Daniel Benoist.

Aux niveaux local, départemental et régional, des assemblées furent convoquées. Il s’est révélé très vite que tous ou la plupart des leviers de commande étaient occupés non par des retraités mais par des dirigeants des services médico-sociaux et autres fonctionnaires des directions et des bureaux de l’Action Sociale.

Au fur et à mesure de l’avancement des Assises, s’est affirmée l’intervention de l’administration et des « notables« . Cela s’est traduit jusque dans l’organisation matérielle des assemblées. Par exemple, celles dont nous avons eu connaissance se sont déroulées de façon très guindée (hélas classique en France). Les participants sont scindés en 2 groupes très inégaux par le nombre et la situation. La plupart, assis parallèlement, n’ont que leurs genoux pour plan de travail ; ils font face à quelques personnes installées confortablement derrière une rangée de tables. On peut rêver de meilleures conditions pour travailler ! Mais s’agit-il de cela ?

La moyenne d’âge des participants confirme la pris en mains des Assises par des non-retraités : elle se situe entre 50 et 55 ans. Cela montre bien que la population concernée (plus de 60 ans) s’est trouvée fortement minoritaire.

A Paris, la situation a été très différente de celle rencontrée dans les régions. Il ne faut pas oublier que les Assises se sont situées dans le contexte des élections municipales et que Chirac a la haute main sur les services sociaux de la capitale.

Au moment où furent décidées les Assises, la Mairie de Paris ignora délibérément cette initiative gouvernementale. Puis, au fil des mois, l’importance de ces assises, à la veille des municipales, est apparue clairement à Jacques Chirac qui fit donner le ban et l’arrière ban des clubs du « 3ème âge« , patronages confessionnels et foyers de Paris.

Ainsi, à part le 20ème et le 13ème arrondissements plus marqués à gauche, tout a été réglé par les services désignés par le maire de Paris. On a pu s’en rendre compte dans les quartiers et à la réunion de la Mutualité où les contestataires se sont vus simplement retirer la parole !

Dernière étape des « Assises des retraités et personnes âgées » (28 mars – 1er avril 1983) : un congrès parisien avec visite de monsieur le Président de la République, visite de monsieur le 1er ministre et de quelques autres, discours (plusieurs heures), réceptions et cocktails, toasts, congratulations…

1412 participants venus de toute la France continentale et outre-mer. 1130 inscrits dans les 12 commissions correspondant aux 12 thèmes proposés dès le départ (voir l’encadré), soit une moyenne de 94 par commission. Ces délégués ont disposé de 2 jours et demi pour :

  • Eplucher les résultats des rencontres locales, départementales et régionales condensés en une centaine de rapports.

  • Pour réfléchir et communiquer (?).

  • Surtout pour… rédiger d’autres rapports.

On comprend qu’il s’agit là beaucoup plus d’une représentation d’auto-satisfaction publique que d’une réunion d’information et de réflexion. Des manifestations de nombrilisme électoral, en quelque sorte.

Nous avons parlé d’espoirs. La lecture du « guide des Assises » soulevait en effet, des problèmes intéressants. Nous espérions, partant de cela, que le travail des commissions déboucherait sur des propositions constructives.

Cependant, au-delà des premières réactions de désappointement, on retient que les Assises ont permis une mobilisation de groupes et d’individus qui ne se contenteront peut-être pas d’illusions.

On nous fera remarquer que les « forces syndicales » ont participé au déroulement des Assises. Eh bien, parlons-en. Deux ou trois organisations semblent avoir été les plus actives, du moins en province. La Confédération nationale des retraités civils et militaires, la Fédération autonome des syndicats de police, la Fédération nationale de l’encadrement « retraités » (CGC), la Fédération des familles rurales, etc., largement représentés au nouveau Comité national des retraités et personnes âgées.

Les quatre grandes organisations ouvrières sont, elles aussi, représentées… par des permanents de l’appareil syndical, bien entendu ! Si l’effort de représentation – surtout en province – est réel, la qualité de la participation est très discutable. Les positions relatives aux problèmes soulevés n’ont jamais été discutées à la base, aussi bien chez les actifs que chez les retraités. La participation des syndicats s’est limitée au strict minimum nécessaire pour justifier leur fonction vis à vis des moins exigeants !

Trop souvent donc, en dépit d’intentions et d’un programme prometteur, ces assises ont servi de prétexte aux administratifs de l’assistance, aux politiques, aux syndicalistes pour se faire valoir une fois de plus en s’imposant comme les intermédiaires imposés. Attitude fréquente : « donnez-nous vos idées, nous les représenterons car vous ne pourrez pas accéder aux Assises« .

La minceur des résultats des Assises montre, là encore, l’efficacité de la stérilisation de la société par les intermédiaires institutionnels.

 

André, Annie, Pierre et Alain-Claude

1982 – 1983

publié par La Pensée Libre en mars – avril 1983, n° 144

revue de La Libre Pensée

 

 

 

Avec un recul de quelques dizaines d’années…

1982/83, c’est la période où l’hospice de ce village bourguignon a été détruit malgré la longue opposition d’un mouvement local qui voulait sauvegarder le patrimoine et le mettre en valeur. Car, c’était bête, l’hospice occupait un superbe bâtiment inscrit dans un beau faubourg renaissance où coulait un ruisseau. Mais rien n’y a fait. Tout a été broyé et le ruisseau détruit. Dans le nouvel hospice – EPHAD en béton qui défigure l’entrée de la cité médiévale, les pensionnaires s’ennuient ferme. Tellement que la voisine, charmante et pimpante qui y était entrée volontairement parce qu’elle commençait à craindre la solitude, en a été toute changée en quelques mois. Elle s’est littéralement effondrée et est morte en à peine plus d’un an.  

 

Ce travail mûri au tout début des années 1980 témoigne de la résistance des espoirs et des enthousiasmes soulevés dans les années 1960. Nous ne voulions pas croire à l’extinction du mouvement social sous l’avancée de l’ultra-capitalisme. Pourtant, nous avions été victimes de maintes agressions et connaissions la censure et l’ostracisme dirigés contre nous et tous ceux qui avaient animés ce mouvement des années 1960/70 qui voulait ranimer la culture du bien commun.

 

Justement, 1983 est l’année de l’arrivée au gouvernement d’un certain Jacques Delors. Ce nom ne nous disait rien. Mais nous apprendrons bien plus tard que Delors était l’un des membres des deux « collèges invisibles de l’écologisme » (Diogène et Ecoropa) organisés par Denis de Rougemont (Congress for Cultural Freedom). La seule présence d’un Jacques Delors dans ces réseaux dissimulés dit beaucoup de leur orientation et de leur fonction : coiffer et saboter l’écologisme, et lui substituer des faux-semblants accommodants avec la globalisation capitaliste. Delors avait été très actif dans ce rôle, comme il l’était depuis la fin des années 1950 pour faire glisser toute la gauche socialiste vers le capitalisme avec la stratégie de La Troisième Voie promue par les mendésistes*. Sitôt au gouvernement (« socialiste« ), il réalisera un virage serré pour déstructurer les dernières protections contre la spéculation sur la vie : il amorcera la libéralisation de la circulation des capitaux, autant dire l’ouverture à la libre spéculation ! Comme par hasard, l’année précédente, quand nous avions commencé l’écriture de ce constat sur la condition faite aux anciens, tous ceux qui s’acharnaient contre le mouvement social et la culture du bien commun depuis beaucoup plus de vingt ans déjà s’étaient réunis dans la Fondation Saint Simon – un enfant de La Troisième Voie. La politique de Delors et la casse systématique de toutes les formes de régulation des atteintes au bien commun (au service public, par exemple) illustre l’efficacité de leur stratégie : 1982/83 était le moment de leur triomphe.

* Les étranges coïncidences qui nous avaient tant étonnés ont pris sens depuis : les mendésistes s’étaient employés à casser la nouvelle gauche, donc et surtout les écologistes (comme l’ont également fait les aroniens et quelques autres). Logique, la prise de conscience d’il y a une cinquantaine d’années contrariait tous leurs projets.

 

La Nouvelle Gauche n’était déjà plus un mouvement social – surtout pour sa partie écologiste ! Censurée, étouffée, dissociée, remplacée par des leurres, elle ne s’exprimait plus que par la voix de quelques résistants, comme ici. D’ailleurs, il est révélateur que, seuls, les vieux anarchistes de la rue des Fossés Saint Jacques (Groupe Lorulot) aient publié cette dénonciation (1).

 

Avec le Programme Commun, les deux années du gouvernement de Pierre Maurois avaient été comme un baroud d’honneur de la vieille gauche. Avec l’arrivée des mendésistes et l’affirmation des néo-conservateurs, la bascule de ce qui n’était plus « la gauche » vers le capitalisme était accomplie. La glissade vers le pire commençait.

 

 

(1) Il est tout aussi remarquable que ce dernier carré de résistants à l’imposture qui se généralisait ait fini par en être victime. Suivant les bonnes vieilles méthodes de l’escamotage trotskyste qui avaient déjà envoyé les écologistes aux oubliettes pour le plus grand bien de la conquête capitaliste, les anarchistes allaient, à leur tour, être noyautés, éjectés et remplacés par des faux-semblants :

 

Pourquoi l’A.D.L.P.F. ?

Dans les années 1980 à 1990, le Parti des Travailleurs (P.T., ex-O.C.I., ex-O.T., ex-M.P.P.T.) aujourd’hui dénommé P.O.I., s’intéresse à la Libre Pensée et décide de l’investir. Au début, ses militants, généralement jeunes et dynamiques, sont généralement accueillis à bras ouverts par les militants Libres Penseurs, souvent blanchis sous le harnais, qui leur laissent volontiers prendre des responsabilités au sein des groupes locaux et des fédérations départementales. La stratégie d’entrisme du P.T. s’étend à plusieurs mouvements (syndicat F.O., C.A.E.D.E.L., mutuelles…) avec un succès variable. A la Libre Pensée, en une dizaine d’années, les militants trotsko-lambertistes du P.O.I. parviennent à être élus en majorité au sein de la Commission Administrative Nationale et à diriger bon nombre de fédérations départementales, mais pas Paris où est très actif le Groupe de Libres Penseurs de la Commune de Paris – André Lorulot. Ils décident alors de créer deux groupes parisiens croupions et de convoquer une Assemblée Générale constitutive d’une « Fédération de Paris » le 25 juin 1995.

Les Libres Penseurs parisiens du groupe Lorulot s’y rendent, mais les pro-P.T., n’en voulant pas dans la fédération qu’ils vont créer, leur interdise physiquement l’accès du siège social de la rue des Fossés-Saint-Jacques… qui est aussi le siège du groupe Lorulot ! L’entrée de la salle de réunion est bloquée par quatre « gros bras » aux mains gantées, serrés épaule contre épaule, qui refoulent brutalement et frappent même les arrivants indésirables. La police, appelée à venir constater les faits, vient relever l’identité des bloqueurs de porte. Deux de nos camarades, des femmes d’un âge certain, Janine AZOULAY et Odette GAYOU, sont les principales victimes de ces voies de fait. Elles seront conduites au service médico-judiciaire de l’Hôtel-Dieu après le dépôt de plainte au commissariat du Vème arrondissement.

Ces graves événements, relatés avec tous les témoignages voulus dans le bulletin spécial de la fédération LP du Finistère d’août 1995, couronnent toute une série de méfaits et de comportements contraires aux plus élémentaires règles de fonctionnement démocratique dans plusieurs fédérations départementales… dont celle des Yvelines sept ans plus tôt. Mais l’information sur ce type d’événements circule difficilement et, à la base, dans les régions, la majorité des 6 000 adhérents de la Libre Pensée en ignore tout.

Une association se constitue, à l’intérieur de la Fédération Nationale, et regroupe les 420 signataires (1) de l’Appel aux Libres Penseurs lancé par Henri LECOULTRE, responsable de la fédération de Côte d’Or et ancien secrétaire général national. Début août 1995, elle publie le communiqué suivant. « La Libre Pensée trahie réagit ! Vidée de son essence, de sa philosophie, par les trotskistes du Parti des Travailleurs, la Libre Pensée est en danger. Exaspérés par les pratiques totalitaires de ce parti, nous venons de créer l’Association de Défense des Libres Penseurs de France ».

Le but de cette association n’est pas de scissionner, mais d’établir des règles . fonctionnement permettant la cohabitation et l’expression libre de tous. Un accord semble trouvé avec la signature du « protocole de Lézignan » créant notamment un bulletin intérieur sans censure ouvert à tous les adhérents. Mais, après trois ans de tentative infructueuse de conciliation, et après la suppression arbitraire du bulletin intérieur au congrès de Pontoise, l’ADLPF se résout, en 1998, à se transformer en association totalement autonome lors de son congrès de Saint-Marcellin (Isère).

L’association garde le même sigle ADLPF, mais l’Association de Défense des Libres Penseurs de France devient l’Association Des Libres Penseurs de France et son journal La Raison de la Colère devient La Raison Militante. La FNLP modifiera, à cette époque, ses statuts et rendra quasiment impossible toute alternance à sa direction. Bon nombre de camarades ayant décidé le passage à l’autonomie ont néanmoins gardé une double appartenance. Seize ans après, en raison des nombreuses divergences entre les deux mouvements, (Baby-Loup, loi sur les signes religieux à l’école, arbres de la laïcité…), en raison aussi de l’évidence de l’abandon des principes historiques de la Libre Pensée par la FNLP (notamment l’indépendance à l’égard des partis politiques et la critique de toutes les religions) cette double appartenance, devenue résiduelle, ne concerne plus qu’une petite centaine d’adhérents.

… et en 2002, à partir des restes de l’ancienne fédération LP 78 et notamment de sa section mantaise, sera constituée l’A.L.P.Y. qui adhérera à l’A.D.L.P.F.

(1) Parmi ces 420 noms figurent ceux de la quasi-totalité des anciens présidents et secrétaires généraux nationaux de la Libre Pensée.

Denis PELLETIER

(à partir de ses souvenirs personnels et des archives confiées par Maurice AZOULAY à Roland BOSDEVEIX)

 

 

 

 

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