Guerre du Golfe, globalisation, dérégulation, la conquête continue, Guerre des Etoiles, néocolonialisme, Saddam Hussein

 

Moloch existe ! Pour se dissimuler, il se fait appeler « libéralisme économique« . Les sorciers qui le servent sont prêts à tout pour assurer sa domination… Surtout quand celle-ci est menacée.

 

Après la prédation à coups de bakchichs, à coups de canons, à coups d’installations de tyrans, à coups d’escroqueries au « développement« , les banques, les firmes géantes et les politiciens à leur solde tentent d’imposer une « intégration mondiale » dans l’ordre du libéralisme économique. « Déréglementation, dérégulation, délocalisation…« , il s’agit toujours de déstructuration ! C’est ce mécanisme que l’on voit à l’oeuvre au travers de la politique de la Banque Mondiale, du Fonds Monétaire International, et au travers des tractations qui se déroulent au sein du GATT.

 

Partout les spéculateurs manoeuvrent pour supprimer les barrières douanières et les quotas sur le commerce, réduire jusqu’à rien les prestations sociales, les aides et les subventions aux catégories sensibles, outrepasser toutes les législations trop contraignantes à leur goût… Il s’agit de supprimer les dernières protections des écosystèmes, des économies, des identités régionales, en cassant les relations à la nature, aux cultures, à la société et à l’individu. Il s’agit se casser les structures complexes façonnées par l’évolution et par l’histoire des hommes pour leur substituer les schémas simplistes de la « loi du marché » et, en particulier, la division internationale du travail (1).

 

Dans le système ultra-réducteur qui fascine la plupart des dirigeants politiques et économiques, rien de ce qui n’est pas « marchandise » n’a d’importance, rien ! Ni le souci de l’économie de la biosphère et la nécessité écologique de l’autosuffisance, ni la dignité de l’individu, ni la santé publique, ni, bien sûr, aucune sorte d’éthique ne doit entraver cette recherche du profit qui est – on le voit mieux que jamais, hélas ! – en totale contradiction avec les dynamiques de la vie complexe (2).

 

Depuis une dizaine d’années, la fièvre est devenue si grande que beaucoup ont perdu toute mesure : ils clament leur délire (3) et glissent dans le piège (la dérégulation) qu’ils tendent au monde. Ainsi, après avoir très largement contribué à broyer la moitié des plus riches écosystèmes et des plus anciennes civilisations, les spéculateurs américains ont (comme les Anglais et, dans un style différent, les Soviétiques) réussi à ruiner leur pays et, mieux encore, leurs propres structures (4). En l’espace des années débridées du « reaganisme« , les spéculateurs ont creusé un gouffre de 14 000 milliards de dollars (5), plus de dis fois le total des pseudo-dettes des pays du tiers-monde ! Quand on mesure que plusieurs générations de contribuables devront payer pour combler le seul trou de la faillite des caisses d’épargne (6) et que le Trésor Fédéral est déjà contraint d’intervenir pour sauver les plus grandes banques (7), on devine que le libéralisme économique est allé jusqu’au bout de son évolution logique : là où, comme le communisme totalitaire, il s’autodétruit.

 

Comment ne pas faire le rapprochement avec le fait que ce sont, surtout, ces mêmes spéculateurs américains qui, à travers l’administration gouvernementale, contrôlent la Banque Mondiale, le FMI, toutes les banques de « développement » (8) et ont mis à l’ordre du jour des magouillages du GATT la dérégulation planétaire ? Acculés à leur propre échec, menacés de toutes parts par la révolte et l’imagination qui montent, tous les grands spéculateurs sont lancés dans une fuite en avant désespérée (9). Serait-ce qu’ils espèrent échapper à la sanction des catastrophes écologiques, culturelles, sociales et économiques, que leur logique du désordre a enfantées en lançant une ultime et monstrueuse OPA sur la planète ?

 

Ce qui se trame est, à plus grande échelle, de la même veine que les pratiques mafieuses et les tripatouillages nauséeux des « golden boys« . On le voit aux quatre coins du monde, l’aventure la plus folle est séduisante pour les spéculateurs, surtout quand ils sentent que le cours des choses leur échappe. Esprits rudimentaires qu’aucune considération un tant soit peu complexe ne trouble, ils passent aisément de la convoitise à la guerre économique, puis à la guerre totale. Les roulements de mécaniques autour du pétrole du Moyen-Orient en sont une nouvelle illustration… Sans rien oublier des autres délires en présence, comment ne pas être intrigué par le jeu mené par les maîtres des Etats-Unis ? Pourquoi se sont-ils enfermés dans l’engrenage de la violence comme de vulgaires petites frappes ? Se donnent-ils une dernière représentation de ce que fut leur puissance, comme ça, pour la gloriole, ou s’agit-il de tout autre chose ?

 

 

Logique d’argent, logique de mort

Pourquoi le très ancien délire du « boucher de Bagdad » a-t-il séduit les élites occidentales – et tout particulièrement les politiciens français – au point qu’elles rivalisèrent avec les Soviétiques pour satisfaire le moindre de ses caprices ? Pourquoi n’ont-elles rien négligé pour faite du tyran régional une nouvelle menace mondiale ? Etait-ce seulement l’effet de la subordination de la raison aux lois du marché ? Etait-ce seulement par amour des bakchichs distribués par Bagdad aux partis politiques ou prélevés sur les contrats (a) (quelques 100 milliards de francs pour l’industrie militaire française entre 74 et 88 – L’Expansion 20 sept./3 oct. 90). N’est-il pas étrange que ces politiques apparemment irresponsables aient servi les naufrageurs de la nation américaine en leur permettant de se grimer, encore une fois, en gendarmes du monde ? Et pourquoi cette diligence à suivre les Etats-Unis dans cette aventure coloniale ? Même dans la classe politique américaine, le choix de la guerre a été beaucoup plus contesté que dans les deux assemblées pseudo-représentatives françaises… et aucun élu n’a été sanctionné par son parti – comme dans notre « démocratie » jolie – pour avoir osé défendre l’intérêt de la communauté nationale !

(a) Officiellement 25 milliards ont été quand même réglés par le contribuable français. Selon d’autres sources, le montant des contrats non payés par l’Irak et compensés par la COFACE pourrait s’élever à plus de 40 milliards de francs.

……….

 

 

Connaissant l’indépendance et la dangerosité de Saddam Hussein, pourquoi – au détriment de tous les peuples de la région, y compris l’ami israélien – les dirigeants de l’ère Reagan-Bush (comme leurs collègues soviétiques) l’ont-ils approvisionné, renseigné et encouragé ?

 

Etait-ce seulement pour reconquérir l’Iran qu’ils venaient de perdre ?

 

Pourquoi, alors même que les troupes irakiennes étaient massées à la frontière koweïtienne, l’ambassadrice américaine a-t-elle tenu à Saddam Hussein des propos tendant à l’assurer de la neutralité des Etats-Unis ?

 

Pourquoi James Baker faisait-il dire à ses collaborateurs que l’Amérique n’avait pas l’obligation d’aider le Koweït s’il était attaqué (10) ?

 

Les « responsables » américains n’auraient-ils pas – depuis très longtemps – misé sur la mégalomanie de Saddam Hussein ?

 

Ne l’auraient-ils pas poussé à la faute internationale pour en tirer prétexte…

 

– à s’implanter solidement en Arabie Saoudite en installant cette force militaire qui y a toujours été interdite ?

 

– à soumettre au chantage les nations riches à la fois inquiètes pour leur approvisionnement pétrolier et insuffisamment armées pour intervenir seules ?

 

– à faire une démonstration supposée exemplaire de leur force militaire à l’attention de l’URSS affaiblie (ou patiente ?), de la Chine et de tous les trublions tentés par l’opposition à leur volonté hégémonique ?

 

– à faire main basse sur l’essentiel du pétrole du Moyen-Orient, intimider l’Iran et contrôler les approvisionnements énergétiques du Japon, de l’Allemagne, de la presque totalité de la CEE, et de tous les empêcheurs de la domination américaine sur le monde (11) ?

 

A l’appui de cette thèse, on se gardera d’oublier que le pouvoir américain auquel participait déjà George Bush avait fait fi du jugement de la Cour Internationale de Justice – la plus haute instance internationale – dans l’affaire du Nicaragua et que, comme par hasard, la Cour n’a pas été convoquée pour trancher le différent koweïto-irakien, comme la législation internationale y oblige. En outre, les forces de la coalition sont placées, en totale contradiction avec la Charte de l’ONU, sous commandement américain et non sous l’autorité d’un état-major international. Enfin, en intervenant massivement en Irak, avec dans son sillage les armées du Royaume-Uni, de la France, de l’Italie, du Canada, le commandement américain s’est évadé du cadre de la résolution du Conseil de Sécurité autorisant le recours à la force pour libérer le Koweït. Sur tous les points, le pouvoir de George Bush bafoue le droit international dont il prétend se réclamer (12). N’est-ce pas là le comportement caractéristique d’un pouvoir qui fait de sa logique interne une loi universelle ?

 

Les scenarii les plus fous sont possibles. Fermés aux autres, fermés à la complexité comme ils le sont, tous les fauteurs de guerre contre la diversité, contre la nature, contre les hommes, voient, aujourd’hui encore, beaucoup mieux leur intérêt dans l’accentuation des processus de destruction que dans une transformation – même modeste – de leur système de pensée et d’action. C’est pourquoi, en guise de nouvel « ordre international » prétendument plus juste, les cupides et les mégalomanes font un immense effort pour prolonger leur règne en tentant d’introduire Gaïa – la Terre vivante – toute entière dans la machine à fabriquer le pouvoir, le fric et la mort.

 

La déliquescence des forces du tout-matérialisme est-elle assez avancée pour nous sauver in extremis de leur ultime folie ? On se prend à l’espérer quand on observe que, même dans leur domaine de prédilection – comme aujourd’hui l’action militaire – elles se montrent stupides !

 

Nous sommes entrés dans la zone des grandes turbulences : spasmes de mort des vieilles dominances et contractions de la naissance d’un autre ordre. Du comportement de chacun dépend l’avenir de tous : barboteur affolé soumis aux forces du désordre ou surfeur attentif à l’origine des lames (13) ?

 

Alain-Claude Galtié

Ecologie Infos n° 399

mars – avril 1991

 

 

(1) Voir l’excellent livre de Susan George : Jusqu’au cou – Enquête sur la dette du tiers-monde, Edit. La Découverte.

Sous le titre : « A new area of colonialism », The Ecologist consacre une grande partie de son numéro de nov/déc 90 aux mécanismes de déstructuration en cours.

The Ecologist, Red Computing, 29 A High Street, New Malden, Surrey KT 3 4 BY, Grande Bretagne.

A lire également : le livre « Recolonisation » de Chakravarthi Raghavan, distribué par Orcades, 12, rue des Carmélites, 86000 Poitiers.

 

(2) « Logique marchande ou sécurité alimentaire » par Kevin Watkins, Le Monde diplomatique de Janvier 91.

 

(3) Voir l’incroyable « Ligne d’horizon » de jacques Attali chez Fayard, et aussi ce Nobel d’économie 90 qui a été attribué à trois théoriciens de l’ultra-libéralisme, sans doute pour les remercier d’avoir si bien damé la piste qui mène les Etats-Unis (et le monde ) vers le gouffre. Le mal est si grand que certains économistes libéraux se sont aperçus que quelque chose ne collait pas ! Voir le très contradictoire – très naïf – « L’argent fou » de Alain Minc chez Grasset. En profiter pour lire le morceau sur les écologistes (et, implicitement, les tiers-mondistes et tous autres alternatifs). La fermeture d’esprit et l’extraordinaire simplisme de la famille idéologique de l’auteur s’y montrent sans pudeur (pages 143 à 148).

 

(4) Entre 82 et 86, 428 petites banques américaines ont fait faillite. En 89, ce sont 206 banques qui ont fermé leurs portes et plus de 134 en 1990.

 

(5) « L’exemplaire faillite des caisses d’épargne américaines« , Le Monde diplomatique de juillet 90.

 

(6) 500 milliards de dollars, officiellement. 1369 selon toutes probabilités.

 

(7) « Médecine d’urgence pour les banques US« , Libération du 14 déc. 90, et « Les banques américaines foncent vers le krach« , Libération du 17 déc. 90.

 

(8) « Le sac du tiers-monde« , Ecologie-Infos n° 396.

 

(9) « Le monde selon GAT« , analyse très claire de La Revue Nouvelle de nov. 90 (Chaussée de Gand, 14 1080 Bruxelles).

 

(10) « Fauteurs de guerre« , Le Monde diplomatique oct. 90.

 

(11) Le Japon et l’Allemagne qui, pour leurs ressources énergétiques, dépendent presque entièrement du pétrole du Moyen-Orient.

 

(12) La plupart de ces objectifs étaient sans doute réalisables à condition que la guerre soit rapide et sans bavures… comme devaient le phantasmer les stratèges US. Les spéculateurs américains s’enfoncent maintenant dans une lamentable aventure qui, financièrement et politiquement, dépend de plus en plus de ceux auxquels ils destinent le rôle envié de dindons de la farce. Combien de temps, les dirigeants japonais, allemands ou français, tous les dirigeants de l’Europe, continueront-ils à soutenir une opération qui est, en définitive, menaçante pour eux-mêmes ?

 

(13) « Du coffe-fort au delta-plane« , Silence n° 135 -138.

 

…….

 

Quand l’immonde le dispute à la stupidité

Innombrables sont ceux qui fait les frais de la voracité à très court terme des spéculateurs américains.

On se rappelle l’Iran. En 1953, le renversement du docteur Mossadegh (1) par la CIA et l’installation de la dictature du Shah (1). Guidé par l’ingénieur-conseil américain qui, là encore, voulait s’ouvrir un « marché« , le Shah mena une politique de « développement » et de « progrès » si intelligente que l’agriculture (prospère en 1960) et, donc, la société iranienne furent totalement ruinées. Le terrain était prêt pour la révolution (2).

On commence à obtenir les premières confirmations sur la gestion américaine du coup d’Etat qui permit au général Suharto de se substituer à Sukarno et de liquider les gêneurs par centaines de milliers (3). Les massacres furent déclenchés à la veille de la tenue – à Djakarta sur l’initiative de Sukarno – d’une importante réunion des pays non alignés. Les exécuteurs furent guidés dans leur besogne par les listes de suspects établies et obligeamment prêtées par l’ambassade américaine. Les espoirs suscités par le mouvement des « non-alignés » étaient anéantis.

On se rappelle le Chili, où par la volonté des dirigeants américains une dictature a chassé le gouvernement soutenu par le peuple (4).

Et n’oublions pas Saint-Domingue, l’assassinat de Patrice Lumumba, le Viêt Nam bien sûr, le Cambodge, le Nicaragua où l’agression américaine fut condamnée par la Cour Internationale de Justice, la Grenade, le Panama de Noriega (ancien homme de la CiA), etc.

Et n’oublions pas non plus le jeu de l’administration Kennedy contre les Pays-Bas pour conduire à l’annexion de la Papouasie Occidentale (et au génocide !) par l’Indonésie.

N’oublions pas le soutien (et sûrement plus…) américain dans l’écrasement du Timor Oriental (5). Deux résolutions du Conseil de Sécurité et plusieurs résolutions de l’Assemblée Générale de l’ONU condamnèrent l’Indonésie et la sommèrent de se retirer de Timor (qui au regard du droit international est toujours territoire portugais). Puis, tandis que continuait le martyre des timorais et le saccage de leur pays, tandis que l’Australie s’octroyait le pétrole de la Mer de Timor avec l’Indonésie, le monde officiel sembla oublier…

Remarquons que l’Australie participe à la force multinationale lancée contre le prédateur du Koweït !

En ajoutant à toute cette boue les faits d’armes des joyeux drilles de Moscou, de Londres et de Paris, on devine que le monde n’a pas fini de payer les intérêts de l’arriération des dominants.

 

(1) Lire « Un gendarme ambigu » de Claude Julien et le « Pétrole et injuste partage » de Denis Clerc*, Le Monde Diplomatique d’oct. 90.

* Créateur d’Alternatives Economiques. Par ailleurs un gars ouvert et vraiment sympa, sans doute un démocrate… Ce véritable « alternatif » a spécialement demandé à Silence de me censurer. Pas moins.

 

(2) Cf. « Le krach alimentaire » de Philippe Desbrosse, Edition Le Rocher.

 

(3) « Ethnocides et écocides en Indonésie » Ecologie-Infos n° 395.

 

(4) Voir « Un fil rouge pour ligoter Allende » dans « Le festin de la terre » de Eric Fottorino, Edition Lieu Commun.

 

(5) Ecologie-Infos n° 396, juin-juillet 89.

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