Depuis les années 30, les producteurs et industriels de l’amiante cherchent à nier ou à minimiser les risques liés à l’utilisation de ce matériau (1). En France, pour faire face à la campagne des années 70 contre l’amiante (2), l’industrie a eu recours à un cabinet de relations publiques parisien, le cabinet Valtat qui s’est spécialisé dans la défense des industries polluantes.

 

Deux opérations sont significatives du mode d’action de ce cabinet, celles menées sur l’amiante et sur le cadmium.

Dans les deux cas, un groupe informel est constitué (Comité Permanent Amiante, Collectif pour l’étude du cadmium) n’ayant ni statut officiel, ni structure permanente, hormis bien entendu celle du cabinet Valtat qui en assure l’animation et le secrétariat. Sont ainsi regroupés des « représentants des groupes sociaux et organismes intéressés par les questions abordées en commun » (3) : représentants de l’industrie concernée, de divers Ministères, d’organisations syndicales, d’organismes publics et d’associations. Dans le cas de l’amiante, des personnalités représentant le milieu médical sont également membres du comité ad hoc, quelques experts ayant été entendus par le Collectif cadmium.

L’objectif officiel de ces comités est de rassembler une documentation permettant de fournir des solutions concrètes aux problèmes d’hygiène et de sécurité susceptibles de se poser. C’est ainsi par exemple que le Comité Permanent Amiante (CPA) a rédigé et diffusé en 1984 dans un certain nombre d’entreprises, une brochure « L’amiante et votre santé », utile car donnant un minimum d’informations sur les risques du matériau et leur prévention. Il est à remarquer d’ailleurs qu’une brochure portant le même titre et ayant le même objet avait déjà été diffusée dès 1976 par les Chambres Patronales du secteur amiante.

En réalité dans les deux cas (amiante et cadmium), les textes publiés par les comités montrent que l’objectif de défense du matériau l’emporte toujours sur la mise en garde contre ses dangers. C’est du CPA qu’est né le mythe de « l’usage contrôlé de l’amiante« , figure centrale de toutes les campagnes de propagande tant de l’industrie française que de l’association qui regroupe les industries du même type au niveau mondial. A noter que cette dernière, l’Association Internationale de l’Amiante, est présidée depuis 1993 par une personnalité française, membre du CPA, et représentant de la firme Everit, c’est à dire du Groupe Saint-Gobain, troisième producteur d’amiante au plan mondial grâce aux gisements du Brésil. Au passage disons qu’il est difficile de ne pas rapprocher ce fait de la politique de présence de ce Groupe tant auprès des divers Ministères que de certains milieux médicaux et de toutes les instances décisionnelles.

Un certain nombre d’autres initiatives apparues au cours des années 92 et 93 montrent que la création successive des Comités Amiante et Cadmium s’intègre maintenant dans une stratégie globale, au plan international, visant à enrôler les scientifiques dans la défense des intérêts économiques étroits des entreprises mettant sur le marché des substances dangereuses. C’est ainsi qu’on retrouve un rôle moteur indéniable du Cabinet Valtat dans la création du « Centre International pour une Ecologie Scientifique » et pour le lancement de l’Appel d’Heidelberg (4).

Il est d’ailleurs frappant de rapprocher les textes issus des Comités Amiante et Cadmium de l’extrait ci-dessous de l’Appel de Heidelberg : « Nous soulignons que nombre d’activités humaines essentielles nécessitent la manipulation de substances dangereuses ou s’exercent à proximité de ces substances et que le progrès et le développement reposent depuis toujours sur une maîtrise grandissante de ces éléments hostiles, pour le bien de l’humanité. Nous considérons par conséquent que l’écologie scientifique n’est rien d’autre que le prolongement de ce progrès constant vers des conditions de vie meilleures pour les générations futures« .

On retrouve dans tous ces textes le même fil conducteur : la nécessité « pour le bien de l’humanité » d’utiliser des substances et technologies dangereuses pour les hommes et pour les écosystèmes. Et la même tactique prônant l’alliance de la logique scientiste et de la logique mercantile.

Henri PéZERAT

Silence n° 185/186 – janvier 1995

(1) Lilenfield D.E. (1991). Am. Jal of Public Health, 81, 6, 791-800.
(2) Collectif Jussieu (1977), « 
Danger ! Amiante« , éditions Maspero, Paris.
(3) Cabinet Valtat ou Comité Permanent Amiante, 10, avenue Messine, 75008 Paris.
(4) L’Appel de Heidelberg a été publié lors du Sommet de Rio. Voir Silence n° 157 et 160.

 

 

Henri PéZERAT est mort au début de l’année 2009 

Témoignages sur le site de Ban Asbestos

http://www.ban-asbestos-france.com/

Henri, compagnon de longtemps, compagnon précieux de toutes les victimes de l’amiante, militant de la résistance aux pollutions, s’en est allé trop tôt, beaucoup trop tôt.

Notre ami de lutte et de coeur, nous a quittés au soir du 16 Février 2009 à l’âge de 80 ans.

De Jussieu au Clemenceau en passant par l’interdiction de l’amiante et la prévention des risques dans notre pays et dans le monde, il restera l’image d’un des pionniers des luttes contre l’amiante et bien d’autres poisons fauteurs de mort (le plomb, les pesticides, les éthers de glycol, la radio-activité, etc…). Il a été membre fondateur de Ban Asbestos France et d’Andeva.

Il a été directeur de recherche au CNRS (spécialiste des minéraux) et dans ce cadre a travaillé dans un laboratoire à l’université de Jussieu. Toxicologue de renom, il était l’un des rares chercheurs à travailler sur les mécanismes du cancer à partir d’une approche pluri-disciplinaire (physique/chimie/biologie). Scientifique hors pair, dénonciateur intransigeant des responsabilités industrielles, financières, politiques mais aussi du milieu scientifique, des désastres sanitaires que nous connaissons, il avait pour préoccupation essentielle l’humain. C’est ce qui le caractérisait et qui nous faisait croire encore en l’homme. Dernièrement, il a contrecarré les thèses d’un scientifique qui minimise le danger du chrysotile, variété d’amiante (voir dans le site http://www.ban-asbestos-France.com).

Hommage de Ban Asbestos

 

 

Henri m’avait spontanément aidé à diagnostiquer les pollutions par amiantes d’une institution typiquement française. C’était à la fin de l’année 1978. C’était au début d’une longue histoire au cours de laquelle il m’a souvent aidé.

Henri Pézerat était ouvert et sensible. Capable d’empathie et d’indignation, il n’avait pas suivi les chemins carriéristes de la facilité et de la soumission au système mortifère. Il s’était mis tout entier au service du bien commun. Il était un homme debout, dressé contre l’abomination des profits réalisés au détriment de la Vie, dressé contre le laisser-faire et le j’m’enfoutisme. Il était de ceux qui élèvent le débat et la pratique. Disponible et sympathique, il offrait son temps et sa compétence pour féconder les consciences et mobiliser les volontés. Attentif, avec l’intelligence de la solidarité, Henri Pézerat allait au devant des victimes et de leurs familles pour les aider et recueillir l’information. Il travaillait en complémentarité et en réciprocité avec tous les acteurs de la lutte contre les polluants. Il tentait de les mettre en relation, entre eux et avec d’autres. Il a ainsi beaucoup contribué au développement d’un mouvement pour la prévention des atteintes à la santé par les conditions de travail, mouvement fait des volontés et des savoirs associés, qui avait réussi à changer les règles en bousculant les lobbies criminels.

Malheureusement, il a aussi assisté à l’étouffement des dynamiques holistiques constitutives du mouvement sous le poids de hiérarchies de pouvoir reconstituées jusque dans les associations de victimes (son propre constat). Une régression fréquente qui fait sombrer les mouvements les plus prometteurs – ce qui est arrivé au mouvement écologiste. Malgré son autorité (de compétence) et ses efforts, Henri Pézerat n’avait rien pu y changer, et cela avait assombri ses dernières années. Capitalisation des pouvoirs d’être et d’agir confisqués aux acteurs de la lutte, détournements d’informations et d’idées, rupture des interrelations, non-communication, perte d’expériences et de compétences, invention de cloisonnements hiérarchiques et de concurrences là-même où avaient foisonné les interrelations, etc. Cette dérive vers l’échec collectif est mal identifiée, donc peu dénoncée et encore moins combattue au pays des droits de… la hiérarchie, de l’élitisme et de la poudre aux yeux.

Après plus de trente-cinq ans de travail sur les pollutions de l’amiante et tant de victimes effacées dans l’indifférence et les compromissions, Henri Pézerat n’aura même pas eu la satisfaction de voir s’esquisser le procès collectif tant attendu pour établir les responsabilités d’hier et d’aujourd’hui, et prévenir de nouveaux malheurs.

Il est remarquable qu’Henri ait, ces dernières semaines, trouvé la force d’alerter sur un nouveau risque de libéralisation du marché de l’amiante. Voir, sur ce blog, « REACH va-t-il être l’instrument de remise en cause de l’interdiction de l’amiante ? » (dans La tête à l’envers).

Alain-Claude Galtié

  

 

L’appel d’Heidelberg, une initiative fumeuse

Stéphane Foucart  2012

(…) Initiative spontanée de la communauté scientifique ? L’appel d’Heidelberg est en réalité le résultat d’une campagne habilement orchestrée par un cabinet de lobbying parisien lié de près aux industriels de l’amiante et du tabac…Le premier indice est un mémo confidentiel de Philip Morris, daté du 23 mars 1993 et rendu public dans le cadre d’une action en justice contre le cigarettier. La note interne présente l’appel d’Heidelberg, se félicitant qu’il « a maintenant été adopté par plus de 2 500 scientifiques, économistes et intellectuels, dont 70 Prix Nobel ». (…)

A quoi tient l’existence de cette « coalition internationale de scientifiques basée à Paris » ? Le mémo de Philip Morris l’explique sans ambages : elle « a son origine dans l’industrie de l’amiante, mais elle est devenue un large mouvement indépendant en un peu moins d’un an ». « Nous sommes engagés aux côtés de cette coalition à travers la National Manufacturers Association française [Groupement des fournisseurs communautaires de cigarettes], mais nous restons discrets parce que des membres de la coalition s’inquiètent qu’on puisse faire un lien avec le tabac, ajoute la note de Philip Morris. Notre stratégie est de continuer à la soutenir discrètement et de l’aider à grandir, en taille et en crédibilité. » (…)

http://www.lemonde.fr/sciences/article/2012/06/16/l-appel-d-heidelberg-une-initiative-fumeuse_1719614_1650684.html#MJPo8E0pCzUbDDaW.99

 

 

L’appel de Heidelberg : entre arnaque, idéologie et lobby

Marc Tertre 2012

(…) Plus que le contenu explicite de l’appel, ce qui est intéressant ici, c’est l’implication des « communicants » des grandes entreprises en butte aux contestations de l’écologie dans l’élaboration d’un tel appel, et en particulier ceux de l’industrie du tabac et celle de l’amiante

C’est en effet ces deux secteurs qui furent à l’ origine de la création d’une structure dirigée par Michel Salomon, par ailleurs principal animateur de l’appel. Une note interne de la firme Phillips Morris, un des principaux cigaretter l »explique ainsi : « Un nouvel organisme, le Centre international pour une écologie scientifique [ICSE, pour International  Center for a Scientifique Ecologie], a été fondé, à Paris, comme une continuité de l’appel d’Heidelberg, pour fournir  aux gouvernements du monde entier des opinions sur ce qui constitue une science environnementale solide, à propos de certains problèmes », explique la note. « Certains problèmes », mais surtout ceux qui concernent les industriels du tabac et de l’amiante… (…)

https://blogs.mediapart.fr/

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