Révoltes en Indonésie

Sur le rôle de l’Union Européenne dans la promotion des « biocarburants » et les conséquences écologiques et sociales :
http://ckpp.wetlands.org/
http://news.mongabay.com/2010/0204-palm_oil.html

Qui, dans les structures européennes, a appuyé cette décision ?
Qui aurait approuvé le classement des plantations de palmiers à huile – une authentique désertification – en forêts tropicales ?

Ancienne colonie néerlandaise, abandonnée de tous, en particulier de Bernhard des Pays Bas – un des stratèges de l’offensive capitaliste de la guerre froide et de l’émasculation de la protection de la nature, la Nouvelle-Guinée Occidentale a été agressée et annexée par l’Indonésie en 1961, à peine plus d’une année après la découverte des gisements de cuivre de l’Ertsberg par un géologue de Freeport McMoRan Copper & Gold Inc., la compagnie nord-américaine originaire de Phoenix Arizona qui, depuis l’invasion, ravage, pille et souille les territoires papous.

« (…) L’homme blanc, lui, retourne le sol, abat les arbres, détruit tout. L’arbre dit : « Arrête, je suis blessé, ne me fais pas mal ». Mais il l’abat et le débite. L’esprit de la terre le hait. Il arrache les arbres et ébranle jusqu’à leurs racines. Il scie les arbres. Cela leur fait mal. Les Indiens ne font jamais de mal, alors que l’homme blanc démolit tout. Il fait exploser les rochers et les laisse épars sur le sol (…) Comment l’esprit de la terre pourrait-il aimer l’homme blanc ? Partout où il la touche, il laisse une plaie« , citation d’une autochtone de Californie (peuple Wintu) rapporté par Teri McLuhan dans « Pieds nus sur la terre sacrée« 

 

 


Depuis plusieurs mois, les media commerciaux évoquent des affrontements religieux en Indonésie. A les en croire, une « guerre de religion » se développerait entre chrétiens et musulmans, et c’est au nom de Dieu que des milliers de personnes auraient trouvé la mort aux Moluques et à Bornéo. La réalité est un peu plus complexe et représentative de la faillite du modèle dominant.

On ne peut aborder ces événements et, d’ailleurs, les problèmes écologiques et sociaux qui marquent toute la région sans présenter le chantier de la Transmigration.

Il s’agit d’une politique d’évacuation d’un trop-plein supposé de population depuis Java, Madura, voire Bali. Tout a commencé au début du siècle, du temps de la colonisation néerlandaise. Suivant la logique simpliste des vases communicants (c’est plein ici, c’est « vide » là, donc…), les colonisateurs ont entrepris de déporter les populations sans le moindre soucis de l’histoire, de l’écologie, des cultures, ni, bien sûr, des droits de l’homme. Cette politique a été récupérée sans vergogne, sitôt l’indépendance acquise, par ceux qui ont imposé un pouvoir central contre les aspirations fédéralistes qui avaient porté la lutte anti-colonialiste. En effet, dès le gouvernement de Sukarno, et plus fortement que ne l’avait manifesté le colonisateur, s’est affirmée la volonté d’araser l’extraordinaire diversité des ethnies et des adaptations à des écosystèmes différents (1). Parfaitement en phase avec l’offensive planétaire du capitalisme ultra-libéral, tout un discours idéologique totalitaire soutient et inspire la colonisation intérieure: « Une patrie, une langue, un drapeau« . Il s’agit clairement de supprimer toutes les particularités pour façonner un « Homme Nouveau » en marche vers Le Progrès.

La Transmigration se traduit par une double spoliation: celle des « transmigrés » arrachés à leur histoire et à leurs terres, et celle des peuples dont les territoires sont envahis.

Les premiers sont souvent des paysans auxquels on a tout volé. Sinon, ce sont les descendants des exclus d’hier, un sous-prolétariat produit par 3 siècles d’exploitation.

Parmi les techniques de cette spoliation figure, depuis une trentaine d’années, l’introduction forcée de l’agriculture industrielle (la « révolution verte« ) qui, là comme ailleurs, chasse de leurs terres ancestrales tous ceux qui ne peuvent payer les hybrides, les intrants chimiques et les procédés d’irrigation nécessaires aux nouvelles cultures. Ce mouvement, qui continue aujourd’hui, menace de partout s’amplifier du fait des visées monopolistiques des industriels des semences et de la chimie agricole, et de la globalisation uniformisatrice programmée par les institutions internationales (telles l’OMC, la BM, le FMI, l’OCDE, etc.).

La déstructuration des économies locales pour chasser les gens de chez eux sans violence spectaculaire passe aussi par la technique du remembrement qui octroie aux spéculateurs et à l’oligarchie les meilleurs territoires.

C’est encore la très insidieuse politique de « conquête des marchés » par les industriels grassement subventionnés qui, par le moyen de la concurrence la plus déloyale, pousse vers les bidonvilles les artisans, les petits entrepreneurs et les petits commerçants. C’est à un véritable nettoyage économique que se livrent ainsi les entreprises occidentales qui, grâce au soutien bien involontaire des contribuables que nous sommes, inondent tous les marchés du monde avec des produits bradés à un coût inférieur à celui des produits autochtones (2).

Enfin, l’exclusion des plus vulnérables des Javanais, Madurais, Balinais se fait aussi à l’ancienne, comme au bon vieux temps de la colonisation occidentale, par l’expropriation musclée. C’est qu’il faut faire place nette au « développement économique« . Ici, il faut libérer l’espace pour les usines des firmes multinationales qui spéculent sur les salaires parmi les plus bas du monde. Là, il faut bétonner et bitumer : routes, parkings à containers et à touristes porteurs de devises, ports, aéroports, méga-barrages… C’est ainsi que, chaque année, 300 km2 d’excellentes terres agricoles travaillées depuis des dizaines de siècles sont stérilisées par la spéculation; soit 10 000 km2 en 35 ans de « développement » dirigé par les institutions internationales sous la dictature Suharto. C’est cette perte inestimable que les planificateurs tentent de compenser en ravageant d’autres régions -car, parmi tant d’autres conséquences, l’Indonésie est maintenant devenue dépendante d’importations alimentaires à hauteur de 4 à 5 millions de tonnes de riz.
http://www.metacafe.com/watch/1142239/forest_destruction_and_wildlife_in_kalimantan_indonesia/
http://www.youtube.com/watch?v=EJt3LbccdC0

Côté déversoir, la Transmigration sert à conquérir les autres îles et à soumettre les autres peuples en métamorphosant les émigrants bernés ou forcés en petits soldats de la colonisation. En amont comme en aval de la Transmigration, tout est dégradé. Là où des familles, des villages, des portions de bidonvilles de Jakarta sont ponctionnés par la Transmigration, la déstructuration économique, sociale et culturelle ne fait que s’aggraver. Là où la Transmigration vomit les déracinés, sur les territoires d’autres peuples, tout est broyé menu.

Pour implanter les transmigrés, le terrain est préparé en rasant la forêt et défonçant les sols sous les engins et la suffisance des « experts« . Beaucoup de ces opérations ont pour objectif le développement d’immenses plantations pour l’exportation au prix du sacrifice de la biodiversité et des cultures vivrières.

http://www.greenpeace.org/new-zealand/en/news/blog/fonterra-has-no-answer/blog/26606

The ecological tragedy of ressource extraction in West Papua
http://www.westpapua.ca/?q=node/124
http://www.sacredland.org/west-papua-highlands/
http://cooberpedyregionaltimes.wordpress.com/2009/08/27/will-australia-allow-another-balibo-at-freeport/
http://cooberpedyregionaltimes.wordpress.com/2009/08/27/will-australia-allow-another-balibo-at-freeport/
http://papuatodays.blogspot.com/2007/10/western-new-guinea.html

Parmi mille autres, le chantier du centre de Bornéo (Central Kalimantan Project) mis en œuvre depuis 3 ans en est un exemple édifiant.

L’idée est de mono-cultiver assez de riz industriel (au détriment des nombreuses variétés locales, et avec les moyens dispendieux de la « révolution verte ») pour récupérer l’auto-suffisance alimentaire perdue à Java, Madura et Bali. A noter que cultiver du riz industriel sur un sol tourbeux, comme celui de toute la région, est une absurdité de plus; tous les agronomes s’accordent à dire que c’est impossible. Mais rien n’arrête plus le « développement », pas même, pour une fois, les protestations de ses géniteurs occidentaux.

14 5OO km2 de forêts marécageuses sont donc promis à l’anéantissement.
Il est cependant possible que, vu son absurdité et du fait de la crise financière qui affecte toute l’Indonésie, le projet soit revu à la baisse. Mais les destructions sont déjà considérables et des projets de rechange sommeillent dans les ministères et chez les stratèges des entreprises.

LES PERTES DU PROFIT

Bien entendu, c’est là un écosystème foisonnant de vie qui contribue à la plus grande diversité biologique et au plus fort endémisme au monde qui caractérisent l’Indonésie géographique (3). Au moins 14O espèces d’oiseaux y vivent, dont 6 espèces rares. Et c’est l’un des ultimes refuges pour les primates, y compris nos sympathiques cousins les Orang Outangs. Pour tenter de se faire une idée du carnage perpétré par les développeurs et leurs acolytes assoiffés de butin, il faut savoir que, dans ces régions, la destruction de 1 000 km2 de forêt primaire entraîne l’extermination de 100 à 200 000 primates.

Les forêts marécageuses condamnées assurent la régulation du flux de l’eau entre saison sèche et saison des moussons. Elles accueillent une abondante faune aquatique qui constitue une importante ressource alimentaire pour les autochtones. Elles sont aussi le lieu de la production de matières organiques qui fécondent les rivières jusqu’aux estuaires.

Le grand intérêt de cet écosystème était reconnu par l’Etat indonésien qui, fait exceptionnel, avait même édicté une loi de protection spécifique. Mais, désormais, l’engrenage des destructions est si avancé que la fuite en avant est la seule politique envisagée. Des mangroves du littoral aux forêts pluviales d’altitude, plus rien ne doit être épargné.

Pour travailler à équilibrer la balance commerciale indonésienne, 316 000 familles seraient déportées sur le chantier. De la sorte, si cette folie était menée à terme, les autochtones ne seraient pas seulement clochardisés, ils deviendraient minoritaires sur leur propre terre.

500 km2 de forêts sont déjà rasés. La flore -exceptionnelle en ces régions- totalement brûlée, avec le sol, sa vie microbienne et ses stocks de semences. Et la faune ? Et les biens communautaires des milliers de familles Dayaks auxquelles nul n’a demandé leur avis: plantations de rotins, d’arbres fruitiers, d’arbres et de plantes pour la construction, rizières plantées des variétés autochtones, jardins de plantes vivrières et médicinales, bassins de pisciculture, zones de chasse aménagées, etc.(4) ? Tout est passé au bulldozer, ou pollué et stérilisé par le développement d’un « no life’s land » parcouru de machines creusant les canaux de drainage et préparant les sites d’accueil des transmigrés (5).

Résultats directs de cette dévastation: la pollution des rivières jusqu’à la mer, la pénurie d’eau potable, et l’aggravation prévisible des sécheresses comme (en alternance) des inondations, aggravation qui sera sans doute spectaculaire du fait de la disparition du réservoir-régulateur constitué par les forêts marécageuses et les tourbières. D’ailleurs, une sécheresse exceptionnelle a sévi en 1997, et 2 700 km2 supplémentaires de forêts sont partis en fumée.

Dans les régions sous autorité indonésienne, au début de l’année 1998, ce type d’opération de « mise en valeur » avait déjà changé 24 000 km2 de riches écosystèmes en mono-sylviculture de palmiers à huile. Evidemment, c’est insuffisant pour les décideurs; alors, entre secteur public et entrepreneurs privés, on annonce un doublement des surfaces stérilisées à brève échéance. Le palmier à huile est très en vogue, mais les forêts primaires sont anéanties aussi pour faire place aux hévéas, aux caféiers, aux théiers, aux ananas…en attendant les plantations d’arbres transgéniques annoncées par les apprentis sorciers du tout profit.

Les échecs écologiques, donc économiques de ces grands chantiers ne se comptent plus:
les plantations allochtones ne poussent pas ; les sols des forêts, qui n’existent pas sans elles, meurent rapidement ; là où sont passés les forestiers, tout comme dans les secteurs de plantations, l’appauvrissement biologique et la diminution drastique de la biomasse entraînent l’assèchement du climat. Et l’eau vient à manquer là où elle abondait ; l’alang-alang, une sorte de super-chiendent, et quelques autres plantes pionnières envahissent tout et anéantissent tous les efforts ; des sous-sols violentés par les machines vomissent des substances toxiques. Ce serait précisément le cas dans les forêts marécageuses de Bornéo ; la sécheresse consécutive à la déforestation et à la destruction des marécages stimule les incendies. En 1997/98, les incendies auraient dévasté 100 000 km2 de Sumatra à la Nouvelle-Guinée occidentale; et la famine sévit chez les autochtones, emportant des milliers de vies (comme, durant l’été 98, en Papouasie occupée par l’Indonésie) tandis que les importations alimentaires (riz des USA et de l’Australie en particulier) vendues à bas prix ruinent plus encore les producteurs locaux;
etc.

A moins de réussir un autre type de culture ou de rentrer dans l’administration d’Etat, beaucoup de transmigrés tentent de retourner chez eux pour fuir la misère. Au bout du voyage, ils iront probablement grossir les bidonvilles et les chiffres du chômage (17%). Ceux qui ne peuvent s’offrir le voyage essaieront de cultiver de quoi survivre en brûlant plus loin la forêt, puis en brûlant encore plus loin car ils sont trop nombreux et n’ont pas le savoir-faire des indigènes. Ils vont participer au massacre de la faune survivante, pour manger ou se faire un peu d’argent avec le trafic d’animaux. Peut-être chercheront-ils de l’or en ravageant tout sur leur passage et en polluant les sols et les rivières avec des tonnes de mercure.

Spoliés, désemparés, réduits à survivre au jour le jour, les malheureux deviennent à leur tour un fléau.

Sous les coups conjugués de la spéculation, du développement du capitalisme et de la misère qu’ils engendrent, 130 000 km2 de forêts primaires contrôlées par l’Indonésie ont été détruits dans les années 1980 ; et 54 200 km2 supplémentaires dans la première moitié des années 1990 (3). D’après les relevés aériens, les trois-quarts des forêts primaires de Sumatra ont été détruits durant la même décennie. Dans un contexte à peu près comparable, les forêts de l’Inde qui couvraient 40% du territoire au moment de l’indépendance n’en protègent plus que 7%. Sur toute la planète, c’est une superficie de forêts primaires parfois équivalente à la moitié de la France qui disparaît chaque année, et une surface à peine moindre pour les terres cultivables, du fait de l’urbanisation et de la désertification.

DÉPORTATION ET NETTOYAGE ETHNIQUE

Le sort des peuples enracinés dans les écosystèmes convoités a été évoqué. J’éprouve encore le besoin de souligner combien leur spoliation est totale. Industriels occidentaux, militaires, « experts » dépècent leurs territoires sans un regard pour eux. Rien de ce que l’on appellerait ici leurs propriétés et que l’on peut mieux nommer « communaux » n’est respecté. Il ne leur est reconnu aucun « droit« , surtout pas celui d’être tels qu’ils le désirent. Ainsi, un tiers des terres autochtones a été attribué aux seuls exploitants forestiers -à elle seule, la famille Suharto a fait main basse sur 43 000 km2. Et il faut y ajouter les plantations, les sites de la Transmigration, les sites pétroliers, les mines souvent gigantesques (comme dans le Carajas brésilien), les dépôts de déchets industriels toxiques importés des pays « développés« , les zones industrielles prisons pour l’exploitation de la chair à profits, etc.

Les Papous sont parmi les plus maltraités par les hommes de Jakarta et par les industriels et les technocrates du monde entier. Leur pays, la moitié occidentale de la Nouvelle Guinée, a été envahi dès 1963 avec l’appui empressé des USA. Depuis, entre missions protestantes, compagnies multinationales et institutions du développement, les territoires des Papous sont mis en coupe réglée, broyés, épuisés. Là-bas, c’est une guerre sans merci qui a lieu depuis près de 40 ans. Une guerre faite à la nature, une guerre faite aux populations qui a déjà fait plus de 100 000 morts sur une population initiale de 800 à 900 000 personnes. Les victimes ont été tuées par l’armée d’occupation, lors d’opérations de ratissage contre une guérilla toujours active tant est fort le rejet de la colonisation indonésienne, ou sont mortes de misère et de faim aux marges de leurs écosystèmes ravagés par les industriels et les nombreuses implantations de la Transmigration (4).


Depuis plus de 20 ans comme au Timor Oriental, depuis presque 40 ans comme en Papouasie Occidentale, ou depuis l’indépendance comme à Aceh, aux Mentawaï et en maints autres lieux, les populations autochtones subissent toutes les violences. Elles sont les victimes de ce que l’on nomme maintenant le nettoyage ethnique. Rien n’y manque: ni les arrestations arbitraires, les viols, les tortures, ni les exécutions de masse (5). Partout est appliquée la politique de la terre brûlée pour dissuader les survivants de revenir sur les ruines de leurs écosystèmes. A la place de leurs paradis ancestraux, il leur est imposé de tenter de survivre dans des « villages gouvernementaux » (Mentawaï), des « Camps stratégiques » (Timor) ou des « villages militarisés » (Papouasie Occidentale). Ces alignements de baraquements, semblables à ceux du Guatemala sous la dictature et à d’autres de sinistre mémoire en Europe, sont censés avoir un effet bénéfique sur les sauvages dûment méprisés par le clergé en chemise blanche: « L’intégration condamne à disparaître les différents groupes ethniques (…) et il n’y aura plus qu’une seule sorte d’homme » a déclaré un sectateur de l’Ordre Nouveau. C’est bien d’un effort d’anéantissement planifié qu’il s’agit. De même que « la Nature » doit mourir en ces lieux, rien ne doit subsister de l’histoire des hommes.

Mais, par quel extraordinaire ce qui soulève l’indignation et mobilise les media et les foules quand cela se passe en Bosnie et au Kosovo, peut être développé au grand jour en Thaïlande, au Soudan, au Nigéria, au Brésil, au Panama, en Indonésie, etc. dans une indifférence presque générale? Plus saisissant encore, ce ne sont pas des missiles que reçoivent les bourreaux à l’œuvre dans plusieurs de ces pays, mais des éloges du FMI, des capitaux et des conseils techniques pour que la destruction soit plus rapide et plus complète! Il est vrai que ceux qui bombardaient en Yougoslavie sont de ceux qui subventionnent et jouent les bourreaux partout ailleurs.

Seul un détour par la mythologie du progrès peut donner la clé du mystère.

MODERNE OBSCURANTISME

« La Nature » prolifique des écosystèmes primaires apparaît toujours comme incompréhensible, dangereuse et inutile aux cols blancs qui ne peuvent imaginer d’autres objectifs que de la pacifier, la réduire et « l’améliorer« . L’améliorer ! De la même façon, les habitants des forêts leur apparaissent arriérés et indignes de la moindre attention, même si ceux-ci en connaissent incomparablement plus que les prétentieux n’en sauront jamais sur le monde du vivant. Plus de quatre siècles après les débats sur l’humanité des amérindiens, il semble que nombre de ceux qui aiment à se jucher dans les hiérarchies de pouvoir et d’argent n’aient pas beaucoup progressé. Des déclarations récentes d’officiels javanais semblent avoir été prononcées par des colons du XIXème siècle, et encore. Il est vrai que leurs valeurs sont fondamentalement heurtées par celles qui structurent la vie des peuples encore en osmose avec leurs écosystèmes : l’auto-suffisance et la confiance dans l’abondance fournie par la Vie, l’amour de la Terre Mère et le respect de toutes les formes de la Vie pour assurer la pérennité de celle-ci, la communauté des biens, la convivialité… toutes choses contradictoires avec les bases de l’idéologie du développement par l’exploitation industrielle de « la Nature » et des hommes.


http://www.hiidunia.com/category/asia/

Comme nous le souffle aussi l’histoire refoulée de la spoliation des peuples d’Europe et du saccage de leurs écosystèmes, au travers des drames qui secouent les ex-colonies toujours colonisées chacun peut voir clairement que tout projet de domination de « la Nature » – à l’inverse de ce que beaucoup ont cru – implique la domination de « l’Homme« . D’abord et tout simplement parce que « la Nature » et « l’Homme« , ou plutôt les écosystèmes et les hommes, sont indissociables. Ensuite, parce que l’insensibilité, l’inintelligence et les appétits avilis qui fondent la volonté de dominer le vivant ne réservent évidemment aucune place particulière au respect de l’humain. A partir du moment où l’on commence à penser matérialisme, utilitarisme, croissance (plus juste que « développement » dans ce contexte), compétition et profit, les autres hommes ne sont pas moins matière première à exploiter et marchandise à monnayer que les autres êtres, que les écosystèmes, que toute la Vie.

Entre la pensée des technocrates et des prédateurs du « développement » et celle des peuples proches de leurs écosystèmes, il y a toute l’incompatibilité qui sépare la culture impérialiste de la culture écologiste et conviviale (6).

La main dans la main, les colonisateurs, les militaires de la dictature, les « experts internationaux« , les spéculateurs et les escrocs ont ouvert la boîte de Pandore. Nous n’en avons vu jaillir que des désolations. D’autres suivent encore ; comme le cadeau à long terme pour toute la planète de l’excédent de carbone qui était stocké par les forêts et les tourbières. Relâché dans l’atmosphère par milliards de tonnes, il contribue généreusement à l’effet de serre, sans espoir de retour en arrière, à moins de reconstituer ce que l’on est en train de détruire (7). C’est encore les effets à court terme sur les climats avec leurs spirales de conséquences à venir : augmentation de la fréquence et de l’amplitude du phénomène El Niño, sécheresses généralisées, incendies, cyclones, etc. (8).

Ainsi va « Le Développement« , de chantiers fous grassement subventionnés par les oligarchies occidentales avec l’argent public arraché aux contribuables en cautionnements d’ethnocides et de sous-prolétarisations de peuples entiers, et en dévastation des plus belles œuvres de l’évolution.

L’oeuvre du progrès porté par les gouvernements, les institutions internationales et les compagnies du profit à courte vue

Une réalisation des précurseurs d’il y a 70 ans


« Le pouvoir du système sur les hommes augmente à mesure qu’il les éloigne de l’emprise de la nature« ,
Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, « La dialectique de la raison » (page 54 de l’édition Gallimard 1974)

Ainsi, des dizaines de millions de gens passent-ils d’une fière autonomie, vécue dans l’abondance exubérante de la vie la plus diversifiée, au chômage, à l’exclusion et au dénuement le plus total. Ce désastre et la perspective de son aggravation par la continuation des mêmes orientations politiques et économiques n’a pas peu contribué à soulever les émeutes qui ont provoqué le départ de Suharto au printemps 1998.

Exaspérés par la violence qui leur est faite et par la pénurie, les populations sont de plus en plus nombreuses à exercer la reprise communautaire. Ici, des foules dévalisent des camions et des entrepôts. Là, des expéditions pillent les plantations et les exploitations minières réalisées sur les territoires indigènes. Partout, les dépossédés réclament la restitution des biens communaux.

C’est dans ce contexte, qu’à Bornéo (Kalimantan), à Sumatra, aux Célèbes (Sulawesi) comme aux Moluques, les colons plus ou moins malgré eux déportés par la Transmigration sont pris à partie, chassés et leurs habitations brûlées par les populations autochtones qui n’en peuvent plus.

REFERMER LA BOITE DE PANDORE

Devant un tel désastre, ne peut-on que se résoudre à l’impuissance? Ce serait accepter la perspective de l’Apocalypse pour demain. Il y a plein de solutions, et des solutions économiquement rentables, celles-ci! Mais, bien sûr, il y a un préalable de taille à leur mise en œuvre: que, d’une façon ou d’une autre, les spoliateurs soient mis hors d’état de nuire et que les peuples reprennent leurs affaires en main. Alors, autochtones et paysans rétablis sur leurs terres pourront restaurer les écosystèmes dévastés. On sait le faire. Maintes techniques existent, souvent inspirées par le savoir des communautés qui jardinent les prétendues « forêts vierges » depuis des millénaires. Il y a même des commencements de réalisation, comme au Vietnam où l’on s’emploie avec succès à cicatriser une partie de la vingtaine de milliers de kilomètres carrés des forêts primaires et des mangroves anéanties par les bombardements chimiques US.

Connaissez-vous la meilleure de toute cette affligeante histoire ? La rentabilité de la collecte des produits de la luxuriance des écosystèmes forestiers préservés dans toute leur diversité biologique est, au moins, double de celle de l’exploitation industrielle la plus réussie -sans compter la sécurité climatique, ce qui est déjà inestimable.

Tout n’est donc pas perdu. Mais il faut faire un petit effort; surtout ici, dans cette « Europe » du capitalisme débridé où se décident les stratégies impérialistes vis à vis des peuples et des écosystèmes de toute la planète, ici où elles sont généreusement subventionnées. La première étape, heureusement en cours, est la prise de conscience de l’escroquerie planétaire qui consiste à rendre complices des chantiers qu’ils désapprouveraient des centaines de millions de contribuables, cotisants, épargnants. Le désamorçage de la fureur destructrice des capitalistes et des idéologues du Progrès, ou de la simple irresponsabilité de confort des innombrables « spécialistes » intermédiaires qui vendent leur prétendue neutralité aux pires cauchemars (9), passe donc par le divorce avec toutes les valeurs et les croyances qui fondent la culture impérialiste, par la reprise de contrôle de chaque acte de notre vie, et par la restauration de la convivialité des communaux pour faire de la démocratie autre chose que l’espace réservé des hâbleurs et des escrocs.

Alain-Claude Galtié
Mai 1999



A l’instigation d’associations indonésiennes, les peuples indigènes de toute la région se sont réunis en une Alliance des peuples de l’archipel (AMAN) dont 231 Délégués se sont rassemblés en mars 1999 à Jakarta pour réclamer la reconnaissance de leur souveraineté.
http://ipsarchipelago.blogspot.com/2010_06_01_archive.html

2008 : Face à la résistance désespérée des autochtones, sont apparus des groupes paramilitaires qui, après avoir semé la terreur aux Moluques, ont été déplacés en Papouasie Occidentale. Massacres, déportations, viols… Le nettoyage ethnique s’y poursuit aujourd’hui en toute impunité.
http://www.youtube.com/watch?v=HHuwIT7vSLU
http://www.youtube.com/watch?v=0cPLzna5qjE
http://video.google.com/videoplay?docid=1524323407781812805#
http://video.google.com/videoplay?docid=-6707054975859244286#
http://www.youtube.com/watch?v=JnCSh4cOvmA


http://news.mongabay.com/2010/0818-sinar_mas_fraud.html

Un exemple de censure du témoignage des résistants à l’occupation indonésienne :
presque tous les liens indiqués sur ce site sont devenus inaccessibles
http://papuayoka.blogspot.com/?zx=5583da24fa8f6040

 

 

(1) L’Indonésie – l’entité politique qui étend aussi sa domination sur une partie de la Mélanésie – compte 6000 îles habitées par des peuples pratiquant plus de 200 langues.

(2) C’est ainsi que les éleveurs du Sahel sont ruinés par la viande à vil prix sortie des frigorifiques de la CEE. C’est ainsi que le porc industriel breton a contribué à ruiner les éleveurs de l’ex-URSS. Un syndicaliste (sic) agricole ne s’est-il pas publiquement réjoui de la perspective d’écouler la viande bretonne excédentaire en Russie, « parce que, là-bas, ils n’ont plus de production à cause des importations« ? Il venait d’apprendre le déblocage de subventions supplémentaires pour le maintien des cours bas à l’exportation.

(3) « Renversement et rétablissement de la culture conviviale. La convivialité volée ». ACG. Juin 1998.

(4) L’objectif déclaré est l’implantation de 4 à 5 millions de colons.

(5) Souvenons-nous du génocide timorais : plus de 200 000 morts, un tiers de la population.
Dans les années 1970/80, la Banque Mondiale a versé plus de 600 millions de dollars pour la Transmigration.
http://www.cultureunplugged.com/play/3771/The-Shadow-Over-East-Timor

(6) « Entre réduction et ouverture« , 1994.

(7) Approximativement deux milliards de tonnes chaque année proviennent de la destruction des forêts.

(8) « El Niño et le développement de la Terre brûlée », Silence n° 233.234, juillet 1998. « Climate Crisis« , The Ecologist volume 29 N° 2, mars.avril 1999.
http://www.planetaryecology.com/index.php?option=com_content&view=article&id=56:le-feu-a-la-planete&catid=34:article&Itemid=75

(9) Référence au film de Rony Brauman et Eyal Sivan sur le procès d’Adolf Eichmann: « Un spécialiste. Portrait d’un criminel moderne« , et aux réflexions d’Hannah Arendt sur la banalité du mal: « Eichmann à Jérusalem ».

Et, pour en savoir plus:

« L’Indonésie à feu et à sang« , Ecologie Infos n° 404, janvier 1992.

« Siberut: le développement destructeur« , Silence n° 162, février 1993.
Ethnocide et écocide aux Mentawaïs
http://www.planetaryecology.com/index.php?option=com_content&view=article&id=55:ethnocide-et-ecocide-aux-mentawai&catid=34:article&Itemid=74

« Les soubresauts de l’après-Suharto. Un pouvoir central contesté« , le Monde diplomatique n° 543, juin 1999
http://www.monde-diplomatique.fr/1999/06/KANE/12123

« Banking on disaster. Indonesia’s Transmigration programme« , The Ecologist Vol 16, n° 2/3 1986. Un numéro toujours d’actualité. The Ecologist, Editorial Office: Unit 18, Chelsea Wharf, 15 Lots Road, London, SW 10 OQJ, Grande Bretagne.
Tel: (0171) 351 3578 – Fax: (0171) 351 3617
E-Mail: ecologist @ gn.apc.org – Website: www.gn.apc.org/ecologist.

« La sève de la colère. Forêts en péril: du constat aux résistances« , une excellente brochure parue au début des années 1990 et qui, malheureusement, décrit une situation toujours actuelle.
Edition du CETIM, 37, quai Wilson, CH – 12O1 Genève.

Financing Ecological Destruction
The World Bank and the International Monetary Fund

la revue Down to Earth (International Campaign for Ecological Justice in Indonesia),
59 Athenlay Road, London SE15 3EN, Grande Bretagne.
Tel/fax: + 44 171 732 7984. E-Mail: dte @ gn.apc.org

Et Survival International (pour la défense du droit à l’autodétermination des peuples autochtones), 45 rue du Faubourg du Temple – 75010 Paris,
tél. 01 42 41 47 62
http://www.survivalfrance.org/

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