On résiste au système dominant depuis aussi longtemps qu’il existe et qu’il évolue. D’innombrables efforts ont été tentés, d’innombrables analyses ont été accumulées. Pourtant, le monstre est toujours là, plus fou et plus destructeur que jamais.

Est-ce vraiment étonnant pour qui observe l’orientation et l’ambiance de la plupart des courants militants qui sont censés incarner l’alternative ?

Bien sûr, l’urgence impose qu’on ne laisse pas faire, que l’on réagisse. C’est un réflexe qui dépasse la personne. Il nous est dicté par toute la vie pourvu que nous soyons restés assez ouverts pour ressentir son alarme. Mais une fois l’urgence passée…

 

L’engrenage de la réaction

 

De l’opposition à la reproduction de la domination

 

De l’alternative à la régression

 

Réapprendre à vivre et travailler ensemble

 

 

L’engrenage de la réaction

 

Par l’école, par les jeux, par le sport, on nous apprend avant tout la rivalité, la compétition, la lutte contre l’autre. Plus tard, dans le travail, cette déformation sera encore valorisée. Dans presque tous les domaines, le mode de vie que nous subissons et, en particulier, les rapports de force imposés par les hiérarchies incitent à l’affrontement. Qui plus est, une bonne partie de l’histoire sociale elle-même (non pas la réalité mais ce qui en est rapporté) montre rarement autre chose que l’affrontement, et le valorise toujours. Très peu d’ouvertures sur les logiques et les dynamiques d’association et de coopération nous permettent d’échapper à ce conditionnement de l’omniprésente culture de la domination.

 

Résister à un adversaire est une action qui exige un fort investissement, surtout si l’adversaire est puissant. C’est une action prenante qui laisse peu de temps, peu de place pour cultiver autre chose. En plus des autres urgences du quotidien, il faut se préparer, s’entraîner et fourbir ses armes. Déjà, la résistance tend à monopoliser l’attention sur un seul objet. C’est là un piège.

 

Il est commun de rester crispé, arc-bouté dans une posture de défense face à un adversaire toujours menaçant. Il est plus difficile de se détendre, de prendre du champ et d’apprécier la situation dans son ensemble.

 

Quand l’opposition devient une habitude, une façon d’être, quand elle occupe tout l’espace, nous ne sommes pas loin de la tétanie. Se coltiner la propagande vomie continûment par le système pour y réagir point par point ou s’affronter à la police (comme au temps des pavés de 68 et à Gènes), s’opposer au « pouvoir » sur le papier, dans des conférences ou dans la rue, ne sont pas des actions sans effet sur leurs auteurs. Cela n’est pas neutre. S’imaginer le contraire, ou ne même pas s’en apercevoir, est l’une des erreurs majeures des résistances au totalitarisme.

 

S’opposer, c’est exercer une force contre la force de l’adversaire. S’opposer, c’est entrer dans une logique d’affrontement. Ce n’est peut-être pas choisir, mais c’est accepter le combat que veut imposer l’autre et, surtout, la forme de ce combat. C’est donc, sur son terrain, se mettre en position de s’adapter aux techniques de l’adversaire et, le plus souvent, de devoir emprunter les armes qu’il veut bien laisser traîner à notre portée… pour mieux nous perdre. Quand il ne les tend pas lui-même. S’opposer, se confronter aux pyramides hiérarchiques, à leur bureaucratie et à leur police est, donc, fortement structurant, et pas exactement de la bonne façon. Cela l’est d’autant plus que l’aspect sportif, ludique et attractif n’est pas négligeable. On se laisse facilement emporter par l’élan de la lutte. Alors, le risque est grand de rester bloqué au stade du réflexe de défense, même quand l’urgence s’est éloignée, et, là, c’est l’engrenage vers la permanence d’une fonction : l’opposition.

 

A force d’avoir la domination et ses agressions pour horizon, on se ferme au reste du monde, aux autres modes de fonctionnement, aux autres pensées ; ne serait-ce que par manque de temps pour se décontracter, pouvoir prendre du recul et s’ouvrir. La philosophie et les pratiques alternatives aux logiques de l’affrontement sont délaissées. Cela limite d’autant le champ des perceptions et la capacité de compréhension de tout ce qui est étranger aux logiques de la domination.

 

L’adversaire, bientôt l’ennemi, enfin, les repoussoirs, deviennent la seule référence, ce par rapport à quoi on se définit (toujours négativement). On est opposé à, contre ceci, anti-cela. On est « anti » et cela peut suffire à remplir une vie. Combien de définitions sont fondées sur une négation? Combien ne le sont pas? Même « alternative » est une définition négative, une définition qui fait référence au système que l’on réprouve, pas à notre projet. L’opposition se fait spécialité au détriment de toutes les autres actions, en particulier les actions constructives. Il est impossible de sortir des relations de domination de cette façon. Au contraire, on s’y perd en laissant échapper les possibilités d’inverser le cours des choses.

 

La focalisation sur les structures du système et l’effet d’entraînement des dynamiques d’affrontement font le reste : le conditionnement culturel imposé par la domination est d’autant moins remis en cause que l’attention et l’énergie sont monopolisées par l’émotion réactionnelle et la concentration sur l’effort d’opposition. Cela, c’est dans le meilleur des cas. Mais il faudrait aussi s’intéresser à ceux où colloquer dans les palais du pouvoir confisqué, effleurer les velours et les dorures, côtoyer les représentants de la domination, flatte et tourne la tête à beaucoup trop de militants. C’est un effet de l’attraction de l’élite dont la fréquence et la vigueur trahit l’emprise de la fausse conscience générée par la culture impérialiste, même quand les absurdités, les spoliations et les destructions commises par cette « élite » bouchent tout l’horizon (1).

 

D’une façon ou d’une autre, la culture du système entre en nous sans que l’on y prenne garde. Chaque nouvelle stimulation envoyée par la domination confirme la dérive. L’opposition devient la raison d’être. On n’est bientôt plus qu’une négation. D’ailleurs, on peut souvent se demander si le spectacle offert par la domination, en particulier la lourde insistance des médias commerciaux et partisans, n’est pas pensé et diffusé continûment pour maintenir le sentiment de l’urgence, et son stress qui stimulent l’attitude d’opposition (2).

 

Influencé par l’omniprésente conception mécaniste de « l’efficacité », on tend à copier la structure hiérarchique de la domination, ses actions, son langage… Comme si l’autre paradigme, l’économie de la nature, n’était pas le mieux fondé, le plus « efficace« , et que seules l’étaient les hiérarchies percluses de psychopathies et de corruptions.

 

Inéluctablement, cette opposition-là tend à mettre en forme à la manière de la partie adverse, jusqu’au point où trop de repères sont inversés, où « l’opposition » se change en une autre domination prétendant exercer un quasi monopole sur l’action : l’opposition est la seule « alternative ». Car, paradoxalement, en devenant système, l’opposition sert la domination plus que tout autre chose, ne serait-ce qu’en dissimulant les alternatives, voire en les combattant, pour conserver ce qui est devenu une prérogative, un pouvoir.

 

L’espace des alternatives qui s’évadent de ces logiques pour recréer des modes d’organisation conviviaux en est réduit. Même à sa frange, la fascination pour l’opposition fait perdre beaucoup d’énergie. C’est que, pas franchement remise en cause, la culture de la domination et même ses structures contaminent par osmose ceux qui n’ont pas su, ou pas pu, prendre du recul par rapport à l’action réactive.

 

« Les écologistes ne peuvent plus compter sur les gouvernements pour s’opposer aux multinationales » dit John Passacantando, directeur de Greenpeace USA, dans L’Ecologiste d’octobre 2002. Par exemple ! Quelle sorte d’écologistes (d’écologistes ?) a bien pu compter sur les structures de la domination pour changer quoi que ce soit à la mentalité, aux intérêts et aux pratiques de ces mêmes structures ? Voilà qui illustre l’incroyable recul de la pensée critique accompli depuis une bonne vingtaine d’années, car John Passacantando est loin d’être un cas isolé. En quelques mots, il montre à quel point le corps à corps pratiqué par les environnementalistes (et non pas les écologistes) avec le système de la domination est corrupteur. Tout en tournant le dos à la culture écologiste et conviviale (la culture arcadienne de Donald Worster), une grande partie des militants s’est laissée reconquérir par la culture et les structures dominatrices, en arrivant à ne même plus imaginer agir hors du système et quelle autre civilisation construire. Il est vrai que la plupart ignorent à peu près tout de ce qui les a précédé.

 

 

De l’opposition à la reproduction de la domination

 

La posture d’opposition est trop calquée sur la domination pour prendre conscience et désamorcer les présupposés culturels que cette dernière nous injecte de façon subliminale afin de nous conditionner à la servir ou, tout au moins, à la supporter. Rien d’étonnant, donc, à ce que le fait de s’engager sur un autre chemin paraisse incompréhensible, étrange, voire suspect, à la plupart des réactifs. D’abord, ils contestent à l’autre tout droit à la parole et toute compétence car ils tendent à se considérer comme dominants et omniscients. Cela se traduit par un blocage, un refus, une ignorance, une négation vis à vis de l’alternative et de sa culture holistique et conviviale tellement exotique, tellement inquiétante. Inquiétante, elle l’est en effet puisque sa seule existence remet en cause les vieilles habitudes ronronnantes de la lutte frontale et toute cette partie de la culture « révolutionnaire » qui n’a pas divorcé d’avec le matérialisme, le mécanisme, le progrès, le productivisme, l’élitisme, etc. J’ai tenté de l’expliquer avec « La confusion culturelle, source de la faiblesse du mouvement social » : même chez des militants insoupçonnables et intéressants par ailleurs, la culture impérialiste est souvent présente plus qu’à l’état de traces. C’est là que réside l’origine de la grande confusion qui fait que, le plus souvent, rien n’est possible, même quand aucun manipulateur ne pointe son museau (Silence n° 226/227, janvier 1998).

 

Nous en avons tous une illustration sous les yeux. C’est la pratique courante dans toute l’opposition réactionnelle, et sans aucun état d’âme, de ce qui fonde l’impérialisme : cette capitalisation du pouvoir jamais dénoncée, hors par quelques trop rares écologistes et libertaires – seuls vrais alternatifs (avec les peuples autochtones). « Capitalisation« ? Oui, capitalisation ! Quand un se met en avant ou est désigné, il peut s’agir d’une simple délégation avec mandat, d’une représentation limitée, contrôlée, sans abandon de pouvoir, qui ne se traduit par aucune valorisation particulière pour le délégué. Mais on voit plus souvent s’épanouir la délégation permanente et, en parallèle, l’abandon résigné de ceux qui sont de moins en moins écoutés par leurs propres « délégués » et de moins en moins mandants. Contaminés par l’arrivisme – cette maladie de l’ego, sans doute le premier moteur de la domination, d’autant plus sous-estimée qu’elle est largement répandue et empoisonne la vie de tous -, quand ils n’en souffraient pas dès le départ, les uns ont thésaurisé les simples curiosités, les espérances, les confiances trop libéralement accordées, les suffrages, etc. Ils les ont fait fructifier en suffisance, en prétentions boursouflées, en fonctions, en titres ronflants, en structures institutionnelles. Les autres se sont retrouvés de plus en plus dépossédés, de plus en plus trahis, de plus en plus abaissés au point de l’intérioriser. Leur désarroi, leur nouvelle impuissance, leur exclusion et leur démobilisation gonflant d’autant l’imposture, lui permettant de s’ériger en système et, c’est un comble : en simulacre de réponse au désarroi des spoliés.

 

Mieux encore, l’opposition, seule, ne fait que stimuler la domination, lui permettant de s’adapter et de se renforcer. Isolée, l’opposition est contre-productive, elle est foncièrement nuisible. La prise de conscience de la nature capitaliste de la prétendue démocratie représentative auxquels participent pleinement les différentes oppositions permet de comprendre la glissade vers l’ultra-libéralisme et la mondialisation de la spéculation (3).

 

Alors, après tant d’expériences qui ont marqué l’histoire, pourquoi tant de gens se consacrent-ils à la seule opposition ? Probablement, parce qu’ils ne comprennent plus rien à ce qui construit la vie. Parce qu’ils sont devenus étrangers à leur propre vie. Le secret de la réussite du système qui sème la mort est d’avoir entravé le développement de l’intelligence de la vie chez la plupart des hommes vivants. C’est pourquoi ceux qui se sont réveillés et qui s’efforcent de rassembler les éléments d’une restauration de la conscience – la culture écologiste, holiste, conviviale, etc. – ont tant de mal à se faire entendre ; surtout, surtout par ceux qui se sont spécialisés dans l’opposition (je ne parle que des sincères, pas de l’engeance de la « feinte-dissidence« ).

 

Bloqués dans une attitude incompatible avec l’ouverture de l’esprit et, surtout, de la sensibilité nécessaire à l’appréhension de la culture alternative, les opposants sont nombreux à relayer l’effort de sape et de destruction produit par la domination vis à vis de la culture alternative et de ceux qui la représentent, justifiant l’élargissement de l’usage du mot « réaction« , en devenant tout à fait « réactionnaires« . A la fin, l’opposition renforce la domination en effaçant presque totalement l’alternative. On peut y voir l’une des causes de l’effondrement du mouvement alternatif des années soixante et soixante-dix. La réaction d’opposition y a joué, en effet, un rôle de premier plan. « Réaction » en effet, tout comme l’autre, celle qui s’oppose à toute velléité d’émancipation, et avec laquelle elle partage de nombreux traits.

 

Dès les années soixante, beaucoup percevaient que l’opposition, surtout quand elle emprunte les voies tracées par le système dominant, donne toujours des résultats opposés aux aspirations premières. Tandis que les gauchismes se verrouillaient dans une réaction aussi autoritaire et « réactionnaire » que le système dénoncé, allant jusqu’à appeler à l’affrontement avec le capital, et même à la lutte armée contre ses représentants ( !), l’écologisme et d’autres courants s’efforçaient de retrouver les façons de percevoir, de penser et de fonctionner autrement, tant pour vivre mieux que pour saper la mégamachine dans ses fondements. Ainsi avaient été révélées d’autres façons de voir, créées des formes d’action non-violente axées sur l’humour, l’échange, la convivialité, lancées des alternatives, etc. Mais, pour juguler un mouvement si dangereux pour les dominations, les entristes délégués par les partis (surtout « de gauche« ) réussirent à contaminer les courants militants avec la conception capitaliste des rapports sociaux, réimposant le réductionnisme pervers de la lutte « contre ceux qui sont au pouvoir« … pour « conquérir le pouvoir« . En installant les méthodes, les structures et les objectifs de la démocratie représentative à la place des dynamiques du mouvement alternatif qui relevaient de la démocratie directe, les saboteurs venus d’ailleurs révélaient que le système n’avait rien à craindre d’une opposition classique. Bien au contraire, c’est l’action qui ne se limitait pas à l’opposition, mais ouvrait sur d’autres perspectives qui était trop dangereuse pour être tolérée. Malheureusement, cette démonstration édifiante n’éclaira pas grand-monde. Nous voyons là que les planificateurs de la domination savent infiniment mieux ce qu’ils font que la plupart de leurs adversaires. Avec un sourire en coin, nous pouvons même leur reconnaître une très bonne compréhension des dynamiques holistiques de l’écologie des sociétés !

 

 

De l’alternative à la régression

 

Sitôt esquissées les méthodes de fonctionnement par substitution d’entristes aux acteurs du mouvement, par discours mensongers, par closage partisan, par élections et délégations permanentes, par professionnalisation, par hiérarchisation, etc. le souffle alternatif s’est fait court puis s’est arrêté. Là où les interrelations foisonnaient et créaient des synergies stimulant d’autres dynamiques, il n’est bientôt plus resté grand-chose, excepté l’amertume des spoliés et les faux-semblants médiatisés.

 

Depuis si longtemps que ceux qui ont connu le mouvement alternatif en bonne forme se demandent s’ils n’ont pas rêvé, le réseau des interrelations est devenu si lâche qu’il est bien rare de ressentir une stimulation, même fugitive. Avec la célébration de la domination et du laisser faire n’importe quoi libéral par les gauches au pouvoir, l’esprit communautaire a été profondément enterré, et, avec lui, tout plaisir et toute curiosité. En totale contradiction avec le sens de ce que les militants prétendent défendre, l’individualisme et l’élitisme creux de la hiérarchisation ont fait des ravages jusque dans les relations affinitaires et les groupes. L’effet le plus évident est la très grande difficulté à rencontrer, à partager, à travailler ensemble et, tout simplement, à recevoir un peu d’énergie positive en échange de son effort. L’ambiance n’y est plus. La plupart des relations, jusqu’au sein des « réseaux » distendus qui s’efforcent de tendre vers l’alternative, ressemblent à celles qui sont de mise dans les entreprises du libéralisme. Les efforts sont plus juxtaposés qu’associés. « Vous existez pour moi quand j’y ai intérêt, et après : basta. Dégagez de mon bac à sable!« . Aujourd’hui, en tendant la main à la complémentarité et à l’amitié, on peut sécher sur place. Aux antipodes de l’enthousiasme soulevé par les gratifications d’un débat convivial permanent, les obstinés épuisent leurs réserves dans l’espoir de plus en plus fou d’un redémarrage.

 

« Un jour, la coupe est pleine : durs à cuire comme néophytes, les militants en ont marre de se contenter des rognures dédaignées par les héros, marre de jouer les figurants, marre d’être dépossédés là encore de leur liberté d’expression et d’initiative, de leur part de responsabilité, marre de retrouver dans le mouvement soi-disant révolutionnaire l’ambiance du boulot! Alors, c’est vrai, ces militants blessés dans leurs espérances jettent parfois l’enfant avec l’eau du bain, ils se démobilisent pour aller cultiver l’utopie ailleurs, mais comment le leur reprocher? », Politique Hebdo du 20 au 26 novembre 1975, dossier sur la crise du militantisme. La situation ne s’est guère améliorée depuis.

 

Excepté, peut-être, dans les écovillages, le quotidien des milieux militants à vocation alternative est souvent pauvre, surtout aux yeux de celui qui n’a pas oublié la vie en société : repli sur la chapelle, communication minimum, absence de complicité, impatience, inattention, irrespect vis à vis de l’autre, indifférence pour les proches, invective et condamnation pour ceux que, sans savoir, l’on croit plus éloignés, délitescence de l’essentiel des interrelations qui nous construisent… Comme dans l’ensemble de la société, le climat relationnel s’est spectaculairement dégradé. C’est au point que l’on pouvait avoir, autrefois, de plus étroites relations avec un adversaire qu’aujourd’hui avec un supposé proche. Que nous sommes loin de l’empathie nécessaire à l’action constructive !

 

Par contre : des conférences, des « colloques« , des « sommets« , des défilés de la dernière illusion, et, surtout, des déplacements lointains, en veux-tu en voilà. Que d’événements où, tout à coup, l’on gaspille un maximum d’énergie, de salive et d’argent (parfois, plus d’argent par personne qu’il n’en faudrait à beaucoup d’associations pour vivre un an), tout cela pour un minimum de résultats, juste pour tenter d’accéder à la galerie médiatique dont on attend beaucoup plus qu’elle ne peut donner – quand elle veut donner ! Du recours à l’automobile et au transport aérien hyper-polluant, pour aller sur les lieux de l’exploit, aux jeux de tribunes et d’ego, que de pratiques calquées sur le système qui stérilise tout, de la personne à la planète. N’est-ce pas curieux ?

 

Cependant, quelque chose bouge encore. Oui, bien plutôt par la force de l’obstination et de l’énergie du désespoir que par la stimulation d’interactions fécondes : « Il faut bien faire quelque chose, sinon il n’y a plus qu’à se supprimer« .

 

 

Réapprendre à vivre et travailler ensemble

 

Un mouvement est une sorte de grande communauté, une dynamique holistique qui se nourrit de l’apport de chacun et, en retour, lui procure les satisfactions, les gratifications nécessaires à sa bonne vie, le stimulant plus encore.

 

Pourtant, certains se font peur en pensant à la communauté comme à une chose maléfique. Ils disent y voir le repli sur soi et des menaces totalitaires ; toutes inventions à mettre plutôt au compte des sociétés déstructurées de l’ère moderne, mais la propagande veille pour éviter une si dangereuse prise de conscience. L’écologiste, qui comprend l’économie de la nature comme étant l’ensemble des échanges entre les parties associées construisant des niveaux d’organisation qui, à leur tour, sont les éléments d’autres architectures plus complexes, voit la communauté d’un tout autre œil. Il la voit en comprenant à la fois sa différence et sa relation de réciprocité avec les autres niveaux d’organisation, du plus petit au plus grand. Il la voit partout dans le vivant qui est fait de réseaux de communautés et de communautés imbriquées. Il la voit en y lisant la diversité, la complémentarité, l’interdépendance, l’holisme, l’homéotélie (4). Dans la société, il la voit comme le lieu où se construit la personne dans la convivialité du groupe ; donc où, dans la confiance, s’apprend l’ouverture sur tous les autres êtres et sur le monde.

 

La grande communauté du mouvement est faite d’énergies associées, d’information échangée, d’émotion, surtout d’émotion partagée, de confiance accordée, de connivence, de convivialité, d’empathie. Elle réalise la fusion entre les personnes et l’ensemble en permettant l’épanouissement de l’intelligence collective. C’est ainsi, dans l’échange et la réciprocité, que se développent la capacité d’analyse et de créativité, et que foisonnent les idées et les initiatives. Je suis en train de parler d’interrelations. Vous savez… le sujet de l’écologie. Curieux tout de même qu’aujourd’hui, chez des gens qui se disent écologistes, les interrelations soient si peu pensées et si peu pratiquées. Mais il est vrai que le phénomène est général. Je parlais tout à l’heure de la régression de l’intelligence de la vie sous la chape des structures hiérarchiques. L’une de ses traductions n’est-elle pas l’incapacité à reconnaître les relations qui en tous domaines constituent des événements, des architectures, des formes, des ensembles, des sociétés, la vie ?

 

Interrelation, communauté et convivialité… Sans doute les mots les plus importants du vocabulaire alternatif, donc, il va sans dire, écologiste. Ils contiennent toutes les autres références importantes : association, complémentarité, interdépendance, homéotélie, solidarité, etc. Ils impliquent aussi des définitions négatives que beaucoup d’écologistes devraient se remémorer, telles l’anticapitalisme et la condamnation de toute hiérarchie de pouvoir instituée.

 

Après tant de mal fait, après tant d’erreurs, après tant d’énergies démobilisées, après avoir si fréquemment servi la domination en croyant combattre ses productions, il serait temps de revenir aux valeurs et aux pratiques de la communauté (5).

 

Nous avons vu que les dominants de tous bords ont cassé l’élan du mouvement social planétaire qui, en montrant qu’elle menace la vie même, produisait la plus forte critique du sens et des résultats de leur action. Ils l’ont fait en réensemençant leurs valeurs et leurs pratiques capitalistes grâce à une forte pénétration du mouvement. Relançons donc la dynamique inverse !

 

Pour permettre un redéveloppement du mouvement social qui, en retrouvant la voie de l’intérêt général, peut sauver la planète, il faut renouer avec le sens du collectif et supprimer les attitudes, les pratiques, les positions, les tribunes, toutes les structures qui reconstruisent la domination jusque dans la tête de ses victimes et dans les milieux militants. Là encore, différence essentielle par rapport à la posture d’opposition, le grand événement qui fait rêver l’alternatif n’est pas la « défaite » du système mortifère mais le nouvel épanouissement de la vie. D’autant que c’est celui-ci qui décide de celle-là.

 

Dans cette perspective et en complet accord avec la connaissance écologiste, tout ce que nous faisons est important parce que tout est interdépendant et participe à l’ensemble dans un grand brassage d’influences et de stimulations réciproques, comme en résonance. Chaque souffle, chaque être, chaque sentiment, chaque sourire, chaque interrelation… ébauche ou conforte une structure, c’est à dire une forme de vie qui transcende tout ce qui la constitue (6). Cependant, souvent, à l’échelle de la personne, les actes semblent n’avoir pas beaucoup d’importance. Rien ne bouge, ou, plutôt, rien ne semble bouger. Puis, quelque chose frémit, on commence à percevoir un écho (la résonance), la dynamique holistique devient palpable, la mayonnaise prend. Un phénomène se révèle dont la construction était commencée bien avant que nous en ayons conscience.

 

C’est donc en reconstruisant chaque jour ce que la domination détruit systématiquement par le moyen de la capitalisation des pouvoirs, des vies et des biens, c’est en restaurant l’échange convivial et l’union avec la nature, c’est en cultivant toutes les interrelations existantes et en en créant d’autres à toute occasion, que l’on fera s’effondrer le système parasite de la vie.

 

Lors d’un « colloque » récent, l’un de ces colloques où quelques-uns soliloquent devant un parterre réduit au silence, stérilisant ce qu’ils prétendent faire lever, reproduisant ce qu’ils disent dénoncer, un anonyme de « la salle » a eu la force de prendre la parole pour citer un précepte sénégalais : « Se connaître, s’apporter ce que l’on a, utiliser le savoir de l’autre« . On peut y ajouter : se nourrir de l’énergie que l’autre nous donne pour lui offrir plus, et ainsi de suite.

 

Plutôt qu’avec des grandes battues aux bulletins de vote, des raouts coûteux pour tout le monde et la planète, de bruyantes mobilisations d’opposition les yeux rivés sur le sommet de la pyramide, qui forment autant de renforts à la domination, c’est, en effet, avec des recettes simples que chacun peut mettre en œuvre dans son environnement, qu’il est possible de renverser la spirale régressive qui nous entraîne. Des exemples ? D’abord, déserter les lieux prétendument contestataires dominés par des tribunes et coller des claques rafraîchissantes à tous les surexcités de l’ego et à leurs larbins. A moins d’aimer cultiver le refoulement ou de chercher l’inspiration critique, c’est le minimum pour désamorcer la captation de son énergie par les dominations gigognes, sauver sa santé, son autonomie, et préserver sa capacité de réaction et de création. Et puis, le plus important : s’ouvrir au monde, même au risque de se mettre en danger, ne plus craindre le contact avec l’autre, lui garder un peu d’attention, essayer la courtoisie, répondre à qui nous parle, accepter la main que l’on nous tend, ne pas hésiter à tendre la nôtre, présenter les uns aux autres, penser un peu en termes de complémentarité, d’aide mutuelle et d’amitié, miser sur la franchise, oser la confiance, communiquer les informations que l’on garde comme un trésor, inviter à des moments partagés… Si nous sommes assez nombreux à nous y mettre, nous recueillerons bien davantage que nous ne donnerons, et en tirerons l’énergie et l’inspiration pour aller plus avant.

 

Autrefois, quand on philosophait sur ces dynamiques relationnelles créatrices d’enthousiasmes, de motivation, de sociétés où il fait bon vivre, de beauté, on appelait cela « amour« … Il ne serait peut-être pas bête d’y revenir après tant de réductions, de repliements, de haines et de violences.

 

Alain-Claude Galtié

Printemps 2002

 

 

(1) « La fausse conscience », Joseph Gabel, Edit. de Minuit 1962, collection Arguments. « Sous les tribunes… la vie », Silence n°291/292 de janvier 2003. Silence, 9 rue Dumenge, 69004 Lyon.

 

(2) Ce passage était écrit bien avant l’ahurissant matraquage médiatique de l’entre-deux tours de la dernière grande représentation électoraliste : l’élection présidentielle de 2002. Celui-ci visait à sauver, non pas la démocratie, mais le système dit représentatif, le personnel politicien menacé par la douloureuse perspective d’un bilan et, par dessus tout, la domination des intérêts capitalistes contre ceux des populations et de la biosphère. Et, une fois de plus, on a vu que la seule stimulation de la réaction à un danger supposé suffisait pour faire oublier à beaucoup l’essentiel de leur indignation, et pour remettre aux calendes l’indispensable réflexion.

 

(3) Entre les deux tours de la présidentielle, un grand détourneur d’argent public a cru bon s’exprimer dans les media pour défendre ce qu’il appelait le « pacte républicain ». Inquiété par le 0recul de la gauche, sans que nul ne le soumette à la question, il expliqua benoîtement qu’il faut des partis d’opposition forts pour faire vivre la démocratie ; sa « démocratie« … La « démocratie » des dominants assis sur les peuples et la biosphère !

 

(4) Edouard Goldsmith, « The way », « Le Tao de l’écologie » en version française aux éditions du Rocher.

 

(5) « Renversement et rétablissement de la culture conviviale », Silence septembre, octobre, novembre 1999. Silence septembre, octobre, novembre 1999, n° 248/249/250

 

(6) Dans le bien comme dans le mal, d’ailleurs. Et c’est bien là le secret de la réussite et de la résistance du système destructeur : de façon généralement irréfléchie, à coups d’actes contraires au sens de la communauté (donc hétérotéliques), la plupart apportent à la domination beaucoup plus d’énergie qu’ils n’en donnent pour que s’épanouisse la dynamique du bien commun.

 

Une lecture indispensable :

« Voyage en feinte-dissidence », de Louis Janover, Editions Paris Méditerranée 1998.

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