Candidature alternative : la contradiction

Le projet d’une candidature « écologiste » aux élections présidentielles (celle de Pierre Rabhi) a été lancé dans l’ignorance des enseignements d’une expérience dont les initiateurs de la candidature d’aujourd’hui disent, pourtant, s’inspirer. Voilà qui montre à quel point la mémoire de l’alternative a été oubliée, combien sont méconnues les circonstances de la substitution d’un environnementalisme réformiste au mouvement alternatif, combien est lointain le dernier débat sur la philosophie politique, et qui démontre une fois de plus que la plupart des personnes sensibilisées aux questions écologiques ne sont pas prêtes de former un mouvement parce que, en contradiction avec l’une des premières règles du vivant, elles ont un mal fou à communiquer. Enfermées dans des circuits étanches les uns aux autres, elles s’ignorent de bonne foi, méconnaissant même à peu près tout de ce qui les a précédées, quand elles ne se snobent pas au sein des mêmes « associations« . Le développement du projet révèle à lui seul combien la lecture des médias écologistes – tel Silence qui a déjà diffusé beaucoup d’informations et de réflexions sur les illusions et les risques de l’utilisation de l’électoralisme – est restée confidentielle. D’ailleurs, elle a régressé de façon significative : Ecologie Infos vendait deux fois plus en 1989 que Silence treize années plus tard. C’est, entre beaucoup d’autres, un symptôme remarquable de la régression culturelle et politique entraînée par la longue dépression du mouvement alternatif.

Oh, je comprends bien qu’après tant de dérives politiciennes, tant d’espoirs bafoués, on cherche à se démarquer et à le faire savoir. Mais, attention! L’utilisation d’une élection est, justement, la pire des options. La dérive vers l’imposture réformiste a une histoire, et il se trouve qu’au commencement de celle-ci il y a la tentative à laquelle se réfère l’initiative d’aujourd’hui.

C’était en 1974. Pierre Merejkovsky (Comité Antinucléaire de Paris), Jean Carlier (Association des Journalistes et Ecrivains pour la Protection de la Nature) et moi (j’étais aux Amis de la Terre) avons eu l’idée d’utiliser les élections présidentielles pour diffuser les informations et les idées alternatives, et stimuler la prise de conscience et les vocations militantes.

Notre projet n’était pas de mener à son terme une « candidature » ordinaire, c’est-à-dire de nous couler dans l’électoralisme, mais de faire un détournement des élections, comme les situationnistes auraient pu l’imaginer. Beaucoup de compagnons se montrèrent réticents. Certains s’y opposèrent. Selon vous, lesquels étaient dans la dynamique du mouvement ? Lesquels voyaient le plus juste ? Eh bien, ce sont les alternatifs qui s’opposaient à notre idée qui avaient raison, car il y a certaines choses que nous n’avions pas bien mesurées ; des risques et des contradictions qu’ils avaient pressentis.

D’abord, nous voulions faire une opération rassemblant tous les alternatifs. Le mouvement alternatif étant communautaire, donc naturellement anti-individualiste, il n’était pas question de porter en avant une personnalité dont la seule présence s’imposerait au détriment du message et de la dynamique sociale. La candidature serait donc plurielle, avec une rotation de militants anonymes représentant toutes les tendances. Evidemment, le système électoral interdit cette pratique démocratique. C’est donc à regret que nous avons cherché une personne qui soit capable de représenter le mouvement. Mais, au moins, dans la logique de la philosophie politique du mouvement alternatif, il ne devait pas y avoir de photos du « candidat« , pas d’interview du « candidat » et nous devions nous retirer avant le vote pour ne pas cautionner un système que nous dénoncions.

Les contraintes de l’électoralisme, l’engrenage médiatique et l’entrisme de forces bien peu favorables à l’évolution des idées et des pratiques ont très vite fait perdre le contrôle aux alternatifs. Sous les regards attentifs de ceux dont la conscience s’éveillait, le mouvement écologiste allait accomplir toute la liturgie électoraliste. Cela n’était déjà plus le mouvement qui agissait, mais les nouvelles pousses l’ignoraient. Sans recul, elles recevaient le message subliminal de l’électoralisme. Il leur signifiait que l’écologisme et toute l’alternative sont solubles dans le système qui commence avec la délégation de pouvoir. Le détournement que nous avions projeté était devenu un acte d’allégeance au système auquel nous ne reconnaissions d’autorité que dans l’engourdissement des consciences et dans l’aliénation générale, les causes mêmes de la crise écologique.

Pour les dominants et leurs stratèges, peu importait le contenu du discours. Cela n’était qu’un discours de plus. Ils s’inscrivaient dans une dynamique bien différente. Ils se contentaient de parier sur la contamination par l’électoralisme, sur sa stimulation de l’individualisme et du conditionnement aux structures hiérarchiques. Subtilement, ils pariaient aussi sur le succès même de l’opération : la dynamique sociale induite par la forte médiatisation n’allait pas manquer de submerger les militants sous les nouveaux facilement manipulables par leurs entristes.

Au lendemain de cette désastreuse expérience, dès juillet 1974, Bernard Charbonneau, l’un des précurseurs de l’écologisme qui lui aussi semble un peu oublié aujourd’hui, écrivait dans la Gueule Ouverte: « Tout intellectuel ou militant français engagé dans cette lutte (l’opposition à la société industrielle) ne devrait jamais oublier à quel point l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée » pour substituer des « notables (qui) ne sont pas par hasard à ce rang » aux vrais acteurs du mouvement.

Bernard Charbonneau avait tout vu : la tentative écologiste dans le système électoral a permis l’élimination de tous les alternatifs. Muée en démonstration conformiste, elle a, certes, sensibilisé beaucoup de néophytes, mais seulement aux problématiques environnementalistes. C’est ainsi que l’expérience de 74 a marqué la fin du mouvement purement alternatif. C’était le début d’un renversement dont le principal objet était de détourner pour longtemps les énergies de la révolte et du désir vers les leurres qui allaient faire oublier la philosophie politique et la pratique alternatives. C’est toute l’histoire de la tromperie réformiste qui, avec la dérive libérale, allait renforcer la domination capitaliste (1).

En bref, tout engagement sur le terrain institutionnel, toute initiative qui s’aventure hors du domaine de l’alternative au système dominant est, à la fois, le début d’un engrenage de concessions, dont chacune affaiblit la logique alternative, et une ouverture immédiatement exploitée par la partie adverse.

Je devine même qu’après si longtemps loin de la pratique politique alternative, après si longtemps d’une « écologie politique » qui est l’inverse de ce à quoi elle se réfère, on en arrive à être contaminé par ce que l’on rejette, tant les mensonges sur le mouvement écologiste et la falsification de son sens ont réussi à s’imposer.

La nouvelle que j’apporte est sans doute décevante. Elle a aussi un côté positif dans la mesure où elle peut éviter à beaucoup de tomber dans une chausse trappe déjà explorée. Plus positif encore : l’énergie mobilisée et le potentiel que l’on sent disponible peuvent être consacrés à redynamiser les échanges sur la philosophie politique et la pratique alternatives, je veux dire : à relancer un mouvement.

Alain-Claude Galtié

17 février 2002

paru dans Silence n°283, mai 2002

 

 

(1) « La liberté démasquée », numéro d’été 2001 de Courant Alternatif. Silence, juillet/août et septembre 2001.

 

Forts de nos expériences du mouvement écologiste, nous avons été plusieurs anciens à tenter d’échanger avec Pierre Rabhi. Quoi de plus logique que d’échanger entre gens se réclamant de la même philosophie politique ? Pourtant, plusieurs tentatives et approches, par courriers et démarches directes, n’ont pu permettre d’établir le moindre contact. Rahbi était inaccessible, et il l’est resté depuis. Une gangue de personnages des plus curieux l’entourait et semblait l’isoler. Interceptaient-ils même son courrier ? C’est resté un mystère.

Il n’y a pas non plus eu de réaction à la publication de l’article.

Mais l’identité de plusieurs individus impliqués dans cette action nous a rappelé d’autres épisodes très préjudiciables au mouvement écologiste : nous avons appris qu’ils avaient activement comploté contre la nouvelle gauche écologiste des années soixante et soixante-dix. Curieuse coïncidence… Et curieuse action. Nous y avons surtout vu un nouvel indice révélant la permanence des réseaux qui ont effacé le mouvement de la nouvelle gauche écologiste derrière des ersatz politiciens reproducteurs des hiérarchies du système et de l’essentiel de sa culture.

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