Au moment où les MOI JE VEUX, qui ont troqué leurs neurones contre un piston, sortent de leur apathie de plomb vis à vis du bien commun et descendent dans la rue contre une réduction des vitesses excessives sur route, il paraît utile de rappeler quelques bases relatives au bien commun – ce bien commun qui a été totalement oublié depuis l’écrasement de la nouvelle gauche écologiste (à dessein).

 

Il convient aussi de resituer l’automobile comme l’un des principaux monopoles radicaux (Illich), un outil devenu dominant qui transforme tout autour de lui, y compris les perceptions et les mentalités (réduites), comme le dénonçaient déjà les situationnistes des années 60 avec l’auto-critique dédiée à la sainte bagnole…

 

 

Ex-cyclotouriste, je ne ferai plus les parcours que je découvrais avec plaisir dans les années 1970 et jusqu’à voici vingt ans encore. Et ce n’est pas la forme qui manque le plus. C’est l’agrément, la place et la quiétude. Là même où l’on était dérangé quatre ou cinq fois par heure par une automobile roulant à allure modérée, on peut à peine se relâcher un instant. Il faut serrer à droite et se concentrer sur la ligne du bas-côté. Pendant que passent des trains d’automobiles frénétiquement collées les unes aux autres et des poids lourds à grande vitesse dont le souffle nous déporte, on tend le dos en espérant que les cyborgs incarcérés dans leurs mécaniques s’écarteront suffisamment. Même sur la moindre route de montagne, il faut prendre des précautions d’éclaireur pour aborder les virages d’où peut surgir un bolide à la limite de la sortie de route.

 

« La vie de partout se précipite, se bouscule, animée d’un mouvement fou, d’un mouvement de charge de cavalerie, et disparaît cinématographiquement, comme les arbres, les haies, les murs, les silhouettes qui bordent la route… »

« Cette maladie s’appelle d’un nom très joli : la vitesse. »

Octave Mirbeau

 

Dans le numéro de mai 2003*, en demandant que des voies soient réservées aux automobiles (des pistes bagnolables), Denis Cheynet a souligné avec humour à quelle pression intolérable les motorisés soumettent les usagers naturels de la voie publique. Encore Denis n’a-t-il abordé que le problème urbain. Il en va tout autrement dans ce que nos belles campagnes sont devenues. Depuis quelques années déjà, la cohabitation entre les uns et les autres y est à peu près impossible.

*revue Silence

 

Le déplacement contre la vie

L’automobile facteur d’exclusion

Délocalisation dans la délocalisation… et spoliation

Fuite en avant ou reconquête ?

notes

doc

 

Pour des pistes bagnolables

 

Le déplacement contre la vie

Ex-cyclotouriste, je ne ferai plus les parcours que je découvrais avec plaisir dans les années 1970 et jusqu’à voici vingt ans encore. Et ce n’est pas la forme qui manque le plus. C’est l’agrément, la place et la quiétude. Là même où l’on était dérangé quatre ou cinq fois par heure par une automobile roulant à allure modérée, on peut à peine se relâcher un instant. Il faut serrer à droite et se concentrer sur la ligne du bas-côté. Pendant que passent des trains d’automobiles frénétiquement collées les unes aux autres et des poids lourds à grande vitesse dont le souffle nous déporte, on tend le dos en espérant que les cyborgs incarcérés dans leurs mécaniques s’écarteront suffisamment. Même sur la moindre route de montagne, il faut prendre des précautions d’éclaireur pour aborder les virages d’où peut surgir un bolide à la limite de la sortie de route.

Partout, le trafic motorisé est devenu omniprésent. Le nombre des véhicules automobiles a doublé, triplé, plus peut-être. En outre, l’illusion de la réduction des distances et du gain de temps, la fascination puérile pour la conduite, la puissance et la vitesse, l’externalisation des coûts qui a mis l’automobile à la portée de toutes les bourses comme s’il s’agissait d’une consommation de peu de conséquences, d’un outil anodin (1), ont conduit la plupart à se déplacer de plus en plus sans souci de l’impact. Cela a entraîné une forte déstructuration de l’espace désormais uniquement pensé en fonction de l’automobile et pour l’automobile. Et chaque augmentation de la puissance et du poids des véhicules, chaque innovation technique, concoure à aggraver la situation en flattant toujours plus les mêmes fantasmes.

Ainsi, les progrès de l’isolation phonique, du confort, des suspensions qui gomment tous les reliefs, des différentes assistances à la conduite, etc. effacent les sensations et isolent de l’environnement au point de déréaliser celui-ci. Ils créent une impression de sécurité d’autant plus pernicieuse que même les automobiles les plus modestes sont devenues capables de prouesses incongrues, précisément : des prouesses sans rapport avec le besoin de se déplacer et de transporter. Or, par défaut de repères, donc par inconscience de la vitesse, ou pour retrouver quelques sensations, la glissade vers des vitesses élevées, beaucoup trop élevées pour la vie alentour, est quasi automatique, quelquefois surprenante pour le conducteur lui-même. Ainsi, comme le trahit la publicité, uniquement pour « conquérir des parts de marché » ou ne pas en céder au concurrent, presque tous les véhicules motorisés actuels sont conçus pour donner des illusions dangereuses qui abusent les sens, annihilent l’esprit critique de la plupart et invitent à la déraison. A la connaissance de la fragilité de la vie, de celle du chauffeur et de ses passagers, et de celle des autres vivants, l’utilisation de ces engins substitue une surestimation des capacités de conduite, une ivresse dont beaucoup deviennent dépendants, comme d’une drogue.

Après les véhicules presque tous structurellement dangereux, les routes elles-mêmes subissent des « améliorations » qui ajoutent à la dérive générale. Sous prétexte d’amélioration, de plus en plus de routes agréables ont été et sont encore passées au bulldozer ; des maisons anciennes, des biotopes, les paysages, la vie rurale et l’histoire avec. Voilà bien une aberration qui échappe au sens critique de la plupart des automobilistes qui, toujours pressés, sont nombreux à en redemander. Or, même les routes d’ici ont été des chemins de communication – de communication. On ne faisait pas qu’y circuler, on s’y arrêtait, on y rencontrait, on y échangeait avec les autres, avec les paysages et tous ceux qui les avaient façonnés. On pouvait s’y imprégner de beauté, de convivialité, de vécus et de cultures. On y voyageait. Elargies, leurs arbres coupés, leurs irrégularités et leurs virages lissés, leurs pentes les plus accentuées semblant adoucies tandis qu’elles sont rendues plus rapides, ces routes où plus rien ne retient le regard et n’éveille le sentiment, ces routes de l’ère du confort mou amoindrissent la perception des risques encourus. Entre les mains des bétonneurs et des bitumeurs qui l’ont diligemment récupérée et détournée, la préoccupation de l’insécurité engendrée par la vitesse est devenue prétexte à la multiplication de travaux pharaoniques qui créent les conditions de plus d’insécurité car elles changent les routes en pistes de circuit incitant à aller encore plus vite.

A l’occasion du moindre déplacement, il est maintenant courant d’être mis en danger, voire de risquer sa vie. Et qui a adopté les conduites dangereuses ? Les trop jeunes et les trop dangereux en quête de sensations, auxquels le permis de tuer est donné puisqu’il faut bien que tourne l’industrie ? Pas seulement. C’est surtout monsieur et madame Dupont. On touche à l’une des conséquences destructrices les plus lourdes de l’usage irréfléchi de l’automobile : le développement de l’individualisme, une véritable atomisation désormais. Abrités sous des casques intégraux, isolés par des pare-brise et des carrosseries, bercés par des suspensions trop confortables, assistés par des gadgets qui font de moins en moins de la conduite une action en interrelation avec l’environnement, coupés des autres jusqu’au point de les percevoir comme des entités hostiles et négligeables, des gens tranquilles et sympathiques par ailleurs se muent en Chevaliers de l’Apocalypse sitôt au volant.

De limitations de vitesse encore beaucoup trop élevées pour assurer la sécurité des usagers à pied, à patte, ou à roue, en « améliorations » destinées à faire la fortune des entrepreneurs, et en dégradation des conduites, l’espace commun est maintenant consacré comme territoire exclusif des aliénés par la motorisation, la vitesse et le gaspillage énergétique. C’est un détournement complet des communaux de communication au profit d’une seule catégorie d’usagers.

 

 

L’automobile facteur d’exclusion

En n’ayant pour objectif que le développement de la mobilité, c’est à dire l’augmentation de la vitesse d’un flux toujours plus important, les prétendus « progrès » des véhicules et les « améliorations » du réseau ont de très loin dépassé le seuil au-delà duquel ils s’inversent en nuisances.

C’est ainsi que les modes de locomotion naturels, les autres activités, les autres façons d’être ont été pratiquement exclus du réseau routier par la violence motorisée. Marcheurs, cavaliers, charretiers et cochers, cyclistes… animaux domestiques, troupeaux, et les animaux sauvages aussi, ne peuvent plus s’aventurer sur ce que sont devenues les belles routes de France, à moins de n’avoir plus vraiment goût à la vie. Ceux qui vont trop vite n’ont sans doute pas remarqué que les routes et leurs abords sont jonchées de cadavres qui les accusent (2). Le surnombre et la survitesse des véhicules motorisés sont causes d’un massacre permanent. Le résultat d’une étude récente en donne une idée : 8 hérissons sur 10 meurent sous les pneus des automobiles (dès 60/70 km/h, une « allure d’escargot » pour la plupart, on tue à coup sûr). Même la promenade dans l’un de ces véhicules motorisés et blindés est devenue quasi impossible sans être agressé par des essaims de chauffards toujours en quête d’une seconde à rattraper et de vies à sacrifier.

Pour les personnes qui ont su garder un peu d’autonomie face au conditionnement imposé par le système automobile, ce sont autant de séjours et de découvertes, de rencontres, de fraternisations perdues, autant de campagnes inhospitalières que l’on n’a plus du tout envie d’habiter, désormais interdites aux non motorisés, « enclavées » comme disent, exactement à contre-emploi, les technocrates et les exploiteurs pour lesquels il n’est rien de plus positif que de répandre chaque jour dans l’atmosphère, dans nos poumons, sur tous les sols de la planète, les marées noires auxquelles les mers et les côtes ont échappées, et en quantités croissantes, ça va de soi. Dans leur grille de valeurs, béton, bitume, mécanique, chimie et usages des finances publiques à des fins contraires à l’intérêt commun, ont remplacé la vie depuis si longtemps qu’ils n’ont pas la moindre conscience de ce qu’ils dévastent.

Les norias d’engins lancés à toute vitesse sur les plus petites routes constituent l’un des maux qui m’éloignent de la campagne. D’autant que, hors les grandes villes, les chemins de fer ne distribuent plus grand-chose. Des lignes de cars remplacent les trains, allant de gare en gare (mais oui !), quelques années avant de disparaître elles-mêmes. De même que les réseaux de tramways avaient partout été supprimés pour faire la place aux automobiles et forcer le plus grand nombre à y recourir, la réduction drastique des autres transports collectifs a été programmée pour inciter à l’achat des dispendieux attrape-nigauds de la grande industrie.

Evidemment, du fait même de l’exclusion des autres usagers, les motorisés tendent à oublier que des êtres plus lents, voire immobiles, peuvent se trouver sur leur chemin. Cela encourage les comportements dangereux qui chassent plus loin encore ceux qui en sont témoins (quand ils en réchappent). C’est l’engrenage. Et moins les usagers naturels des rues et des routes osent s’y risquer, plus les motorisés développent une sorte d’esprit propriétaire : tout l’espace est à eux, et beaucoup s’énervent après les cyclistes, les piétons, les tracteurs, les troupeaux, les biches, les sangliers… la vie entière, et même leurs congénères restés calmes.

 

La spirale des dégradations amorcée par l’utilisation sans discernement des véhicules motorisés a créé de tels effets pervers que l’on a beaucoup de mal à voir comment il serait possible d’en sortir. Ainsi, vivre à la campagne sans automobile est presque devenu une gageure, cela à cause de l’automobile. Souvent, l’étonnante raréfaction des commerçants et des artisans, et la délocalisation de nombreuses activités, obligent à prendre le volant, sinon à faire ses achats dans la « grande surface » plus ou moins lointaine qui – grâce aux illusoires « facilités » permises par l’automobile – est cause de la ruine des commerces… Là où l’on avait tout à portée de main, ou plutôt à distance de marche, il n’est pas rare maintenant de devoir rayonner dans toute la région pour satisfaire les mêmes besoins. Dans ce gros bourg où des dizaines de générations prospères avaient tenu marchés et foires, il y avait encore tous les commerces et vingt cafés et restaurants à la fin des années soixante-dix. L’usage irréfléchi de l’automobile et l’attrait trompeur de la grande surface construite à vingt kilomètres n’ont laissé subsister qu’une pincée de commerces en péril et un café tenu par un couple âgé. A l’inverse des croyances initiales en une vie plus facile, les déplacements, les distances et les coûts ont été multipliés. Et le temps perdu a été porté à un niveau inégalé… avec les risques.

Est-ce là tout ? Malheureusement pas.

Dans ce beau village au cœur d’un parc naturel régional, la fontaine de pierre autour de laquelle on se réunissait le soir, au centre de la petite place, là où l’on menait boire les ânes et les chevaux, a disparu. Elle gênait le passage et le stationnement des automobiles. On ne sait même pas ce qu’elle est devenue. C’est avec la subvention de la Commission de Bruxelles attribuée pour l’amélioration de l’environnement que les travaux ont été réalisés (entre autres épandages de béton sur les chemins auparavant pavés de galets). Dans cette autre petite cité, c’est la rivière qui a été recouverte d’un plancher de béton, toujours pour ranger les autos à l’emplacement de l’ancienne promenade ombragée. Partout, les villages sont devenus des parkings où il faut slalomer entre les carrosseries tout en prenant garde au trafic.

Pour corser le tout, des nouveaux riches de toute l’Europe se sont précipités sur les dernières campagnes encore à peu près préservées (heureusement, de leurs propres activités professionnelles). Ils brûlent des hectolitres de pétrole et explosent plein de vies sympathiques en fonçant sur des milliers de kilomètres afin de rallier le charmant petit coin dont ils se sont fait une réserve de nature et de paix à l’abri de ce monde de brutes.

Quant aux chemins qui sillonnaient toutes les campagnes, leur réseau a été tellement dégradé et réduit par les annexions que s’y engager est souvent le début d’une aventure, même avec une carte d’état-major en mains. Quand ils subsistent, il n’est pas rare qu’ils soient nivelés, élargis en taillant à vif dans le relief et les racines des arbres ; on y coule du béton pour que passent les automobiles des nouveaux riverains et les engins de plus en plus gros des « exploitants« . Ici, la colline a été éventrée pour faire un parking. Là encore, c’est un sous-bois qui a été choisi pour cela, etc.

Que reste-t-il à ceux qui aspirent à habiter un lieu de vie et de culture et qui n’ont plus leur place sur les routes (3) ?

 

 

Délocalisation dans la délocalisation… et spoliation

Les véhicules motorisés non utilitaires ont une propriété extraordinaire qui fait tourner les têtes : ils passent auprès de la plupart pour de superbes joujoux. Entre autres effets, cet aspect supplante la valeur d’usage au profit de la valeur de représentation. Il prend le pas sur la conscience et modifie le rapport au monde réel. L’univers du motorisé tend à devenir virtuel. De contraintes, les déplacements deviennent des moments de libération du refoulé et d’exaltation. S’identifier à la puissance mécanique, accélérer, négocier une courbe, prendre des risques, doubler l’autre abruti… Tout cela fait oublier la vie médiocre, venge de ce que l’on a dû subir, et, en plus, peut sembler ludique. Beaucoup s’en passionnent au point de ne pas pouvoir imaginer s’en passer. De si profondes altérations perdurent une fois descendu du véhicule. L’univers de l’automobiliste ne correspondra plus jamais au monde sensible de l’homme à pied, à vélo ou à cheval. Tout est changé, à commencer par les perceptions : l’espace naturel, l’espace social, l’espace des autres, sont réduits à ne plus être que l’espace du déplacement, du défoulement et du garage. Tout l’espace doit être remodelé pour cela, et tant pis si cela doit se faire au détriment de toutes les autres activités ; entre autres : la vie.

Et les heureux propriétaires de véhicules motorisés d’entreprendre de déstructurer aussi l’espace de leur propre existence. Et de revendiquer auprès des « décideurs » qui suivent sans se faire prier. Et pour cause ! N’est-ce pas merveilleux ? Voilà des dominés qui ne demandent qu’à s’assujettir davantage en devenant de plus en plus dépendants des productions les plus coûteuses de l’industrie, et qui acceptent de payer sans compter pour que d’autres industriels, les financiers et leurs amis politiques engrangent de colossaux profits et des salaires mirobolants en coulant le bitume et le béton sur tous les paysages – et aux pieds de leurs chers clients et « administrés » englués par la multitude des besoins, des contraintes, des charges et des crédits. Sans parler des accidents et des conséquences sanitaires de la pollution qui font pleurer les familles, alourdissent les budgets… mais font grimper le taux de croissance, il est vrai. Qu’elle aubaine pour les exploiteurs ! Mais, pour ceux qui refusent d’être dépendants des drogues mécaniques, pour ceux qui les subissent et qui en souffrent, pour la vie sociale, pour l’habitat, pour les autres êtres vivants, les écosystèmes et la biosphère, le prix à payer est exorbitant.

Par la magie de la motorisation et de ses illusoires facilités, même les abords des villages sont devenus des banlieues, et la gangrène s’étend dans la campagne. Car, après la délocalisation des activités, c’est maintenant l’habitat même qui se délocalise. Dans ce petit hameau isolé, des jeunes couples qui n’y ont rien à faire sont venus installer leurs résidences principales. Ils y sont loin de leurs activités professionnelles, loin de l’approvisionnement, loin des écoles, loin de leurs amis, loin de tout. Alors, de l’aube à la nuit, pour un oui, pour un non, deux automobiles par couple parcourent les petites routes à fond de train. En une seule année, six bolides se sont ajoutés au trafic, dans ce qui était il y a peu une campagne paisible où les anciens allaient partout à pied.

http://velorution-marseille.org/index.php?option=com_content&view=article&id=52&Itemid=55

 

Ces jeunes sont représentatifs d’une régression qui se répand. Ils ne pensent plus habitat, c’est à dire ordonnancement des conditions nécessaires à la vie dans un lieu qui soit le plus agréable possible, quelque chose que l’on construit en commun et qui profite à tous. C’était un art de vivre qui se souciait même de l’esthétique. Le déplacement est maintenant au centre de leurs préoccupations ; un déplacement incessant pour rallier des fragments de vie dispersés. Ici le repos, là le travail, aux quatre points cardinaux et de plus en plus loin : l’approvisionnement et les loisirs, la famille et les amis ailleurs, etc. Les mirages de la motorisation ont fait perdre de vue les relations essentielles qui organisent la vie sociale dans son contexte naturel, tout en préservant celui-ci – il était compris comme un bien commun (l’un des communaux). Devenue « bien de consommation« , ayant donc échappé à toute maîtrise, l’automobile est un des moyens les plus efficaces de la métamorphose des personnes fortes de leur intégration aux communautés sociales en individualités prisonnières du système dominant. Nous sommes entraînés dans une spirale de déstructuration écologique, économique et sociale si bien lancée que beaucoup de campagnes sont déjà comme sinistrées aux yeux de ceux qui ne pensent pas que profits et carrosseries. Ceux-ci se trouvent refoulés, non plus seulement par une caste dominatrice, mais par des gens qui n’ont aucune conscience de ce qu’ils font et défont.

Il s’est donc opéré une mutation d’une totale perversité car l’accaparement de l’espace communautaire et les actions destructrices sont maintenant également le fait de nombreux dominés des pays industrialisés. En cédant aux mirages de la consommation, en achetant et utilisant les gadgets des technologies dures avec le seul souci de satisfaire les besoins (plutôt des fantasmes) que la propagande de la mégamachine a su leur imposer, ils sont en partie passés de l’autre côté du miroir. Non contents de devenir des « clients« , donc des soutiens essentiels du système dominant, ils spolient tous ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas s’adapter à la violence de leur mode de consommation.

C’est cette démocratisation des actes de spoliation et de destruction de la nature, cette démultiplication de la prédation, qui font la force de la spirale destructrice où le système marchand nous entraîne.

Cette observation peut surprendre les intéressés qui sont encore très loin de réaliser les conséquences de leurs nouvelles habitudes. Par contre, tous les autres ont bien senti le changement. Les autres, ce sont les plus nombreux. Les autres, on les trouve ici. Ce sont donc ceux qui fuient l’invasion des bolides et la destruction des paysages par les travaux pharaoniques ouvrant toujours plus d’espaces à ces bolides. Ce sont ceux qui vivent mal dans des villes cuirassées et empuanties de bagnoles. Les autres, on les trouve aussi aux quatre coins de la planète et jusqu’au cœur des forêts « vierges » ; car, pour satisfaire les consommateurs qui ont pris goût aux technologies dures, les industriels en recherche des « matières premières » saccagent partout des écosystèmes essentiels pour la biosphère, massacrent d’innombrables êtres vivants et des espèces, dispersent et jettent dans la misère des populations autochtones, condamnent l’avenir de la planète.

« L’automobile est le pire des désastres dans l’histoire de l’humanité« . Aujourd’hui, ce constat prononcé par Winston Churchill s’impose comme une évidence. Nous y ajouterons l’avion.

 

 

Fuite en avant ou reconquête ?

Une solution au cauchemar a été trouvée : la création de voies dites « vertes » réservées aux piétons, cyclistes, rollers et cavaliers (4). Oh, pourrait-on se dire, voilà qui est bien sympathique. Pourtant, ce développement de voies protégées de l’invasion motorisée exacerbe une frustration et fait naître un sentiment mitigé.

Dans les campagnes, plus encore qu’en ville, la création de voies spécifiques empiète sur des espaces précieux. Pour que le marcheur, le cavalier, le patineur, le cycliste (au fait, quelle place pour les voitures attelées ?), aient encore accès aux campagnes, faut-il donc construire davantage ? Or, construire, épandre le béton et le bitume, c’est détruire encore ; plus précisément : c’est augmenter la fragmentation et la minéralisation des campagnes déjà considérablement blessées par les autoroutes, les lignes TGV et toutes sortes de constructions dispersées. C’est briser davantage de ces interrelations qui tissent le vivant. C’est supprimer des vies et des habitats (des biotopes). C’est contribuer au grand œuvre de stérilisation qui gomme l’œuvre de l’évolution sur des zones de plus en plus étendues.

La création des voies vertes est donc impuissante à effacer la spoliation résultant de la colonisation de la quasi totalité des voies de circulation par les monstres vrombissants. Au contraire d’être une bonne nouvelle, elle sanctionne un échec complet : celui de n’avoir pas su protéger le réseau routier et l’ensemble de la planète des excès de la motorisation. Ces voies ouvertes aux exclus de l’ensemble du réseau routier cèdent davantage l’espace communautaire aux véhicules motorisés. Elles officialisent l’abandon devant ce qui a toute l’apparence d’une dégradation irréversible.

 

 

De pire en pire : ces voies vertes empruntent souvent des lignes ferroviaires abandonnées. 4200 kilomètres de voies ferrées ont été supprimées en France au cours des dix dernières années et 4000 autres pourraient être retirées du réseau prochainement (souvenons nous que plus de la moitié du réseau existant en 1900 a été supprimée). Ainsi, des voies vertes seraient programmées en fonction de la fermeture d’autres voies ferrées ! Et il se trouverait des gens pour s’en féliciter. A défaut de mieux, sans doute aurons-nous plaisir à emprunter les nouvelles voies, mais il n’y aura pas vraiment lieu de se réjouir en se promenant là où passaient des trains qui rendaient beaucoup d’autres services à un coût social et écologique bien moindre que les transports routiers. Ces voies vertes marquent un point de non retour par rapport au train, et c’est une bien mauvaise nouvelle !

Pourquoi ces voies non « bagnolables » ne sont-elles pas ouvertes en recyclant des routes normales dans le « cyclable » ? Car, enfin, avec un réseau ferré de plus en plus restreint et un réseau routier monopolisé par les motorisés, comment accéder à ces voies surtout connectées à l’inévitable trafic auto ? Verra-t-on des parkings se développer aux points d’accès des voies vertes ? Pour s’y rendre, la plupart des usagers de ces voies vertes ne vont-ils pas ajouter au trafic, à la pollution, à la dégradation des paysages, etc. ? Alors, c’est un comble, ils contribueraient à chasser les derniers audacieux qui se risquent encore sur le réseau normal, et les voies vertes ne seraient qu’un lieu de détente et de distraction entre deux séquences de plus en plus infernales.

Cependant, étant donné que nous sommes déjà trop avancés dans la dégradation, si avancés que de plus en plus de responsables de celle-ci s’efforcent d’y échapper, il n’est pas impossible que du bon naisse enfin de cette nouvelle fuite en avant. Soyons optimistes ! Alors, les voies vertes pourraient avoir une grande vertu : en permettant de redécouvrir l’agrément des moyens naturels de locomotion, de reprendre confiance dans les possibilités du corps et conscience de tout ce que la motorisation a détruit, elles pourraient être une étape utile pour amorcer une reconquête de l’ensemble du réseau des routes et des chemins par tous ses usagers naturels.

Alain-Claude Galtié

mai 2003

publié dans Silence n° 304, décembre 2003

 

 

notes

(1) Une étude universitaire d’il y a une dizaine d’années estimait qu’il faudrait multiplier par 6 tous les coûts des véhicules motorisés pour que leurs propriétaires payent ce qu’ils coûtent à la collectivité. Entre autres choses, on mesure l’importance du détournement d’argent public réalisé grâce à la bagnole et au camion… On devine aussi que toutes les conséquences n’étaient pas mesurées puisque les hiérarchies censées conduire la société commencent tout juste à entr’apercevoir ce que les écologistes dénoncent depuis deux générations. En outre, je n’ai pas souvenir que cette étude abordait la question des destructions commises en amont de l’usage des véhicules sur l’ensemble de la planète, à partir de l’extraction des minerais et du pétrole nécessaires à la construction et au fonctionnement des véhicules. Je veux donc parler de ce que le mirage économiste ne comptabilise pas puisqu’il ne se reconnaît pas de passif : de ce qu’il externalise en ruinant des populations autochtones et la biosphère. Etant donné l’étendue des dégâts qui croissent de façon exponentielle, le facteur multiplicateur évoqué au-dessus est donc très insuffisant, d’autant que payer ne suffirait pas pour réparer ou ressusciter les vies sacrifiées, les cultures anéanties et panser les écosystèmes blessés.

Un seul regard en perspective sur les coûts de l’automobile révèle combien l’utilisation

individualisée d’un outil si lourd pour la vie est aberrante.

(2) Beaucoup, y compris des automobilistes fervents, accusent les chasseurs de faire une hécatombe de la faune sauvage. Sans disculper les amateurs de « tableaux » de chasse, force est de constater qu’avec l’agriculture industrielle ce sont les véhicules automobiles et la réalisation de leurs infrastructures qui sont les tout premiers responsables de l’hécatombe ; d’autant que les exploitants agricoles et les automobilistes ne se contentent pas des plus grands animaux, ils tuent tout sans distinction ni conscience.

(3) Si vous connaissez une campagne qui échappe au cauchemar, une campagne avec un train, des commerçants, des producteurs et des échappées loin de la marée pétaradante… merci de transmettre l’information à l’équipe de Silence.

(4) Dans son numéro de mai 2003, le mensuel Géo présente un dossier consacré aux « voies vertes ».

Voir également le numéro d’Alternatives non-violentes 2002 consacré à l’automobile,

« Galaxie 246 », 6 bis, rue de la Paroisse, 78 000 Versailles.

76 pages, 10€.

 

 

 

doc

 


1972
Première manif à vélo en mai 1972

C’est lors d’une réunion tenue dans le local des Amis de la Terre, au rez de chaussée du Quai Voltaire, que j’ai affronté l’opposition d’Alain Hervé à la campagne anti-emballages perdus que nous avions déjà décidé. Une opposition farouche. Lui si calme… il en était complètement changé. Cette question d’emballages perdus devait toucher un point tellement sensible qu’il paraissait affolé et nous menaçait. Mais lequel ? De quoi, de qui avait-il peur ? Impossible d’obtenir un début d’explication, c’était l’abandon ou la rupture* !

 

J’ai fini par accepter l’abandon de l’action contre les emballages perdus, mais à la condition que l’on trouve et lance une autre action aussi forte. S’en est suivi un échange animé où Jean-Luc Fessard a proposé l’idée de la manif à vélo. Aussitôt accepté. Cela nous semblait une très bonne façon de relancer l’usage du vélo et de promouvoir une nouvelle démonstration contre le symbole de la surconsommation et de la destruction de la biosphère : la politique du toujours plus d’automobiles, toujours plus puissantes, toujours plus rapides. Une expression claire de notre choix de civilisation.

Cette manif à vélo était le prolongement fidèle de la Semaine de la Terre de l’année précédente. A peu près les mêmes personnes. Le même esprit de contestation radicale, mais convivial, humoristique, festif, rassemblant encore plus largement les différents courants du mouvement alternatif. Cela correspondait aussi aux Vélos Blancs des Provos qui nous avaient précédés de plusieurs années…

La manif à vélo (en tout cas celle-ci et les suivantes) était donc pleinement une action du groupe de la Semaine de la Terre qui, déjà, se trouvait en délicatesse avec les mystérieuses coulisses des Amis de la Terre. Très grande différence, donc, avec la manifestation qui, l’année suivante, allait s’opposer à la voie expresse rive-gauche de Pompidou : un excellent sujet mais traité localement, sans ouverture sur la critique générale de la bagnole, sans ouverture sur les alternatives, style NIMBY (not in my backyard). Une action entièrement prise en charge par des gens assez classiques qui ont soigneusement tenu les écologistes à l’écart, des bourgeois installés. Une petite mobilisation comme il faut. (…)

extrait de:

La nouvelle gauche écologiste en France – Ecology movement – Social ecology – French ecologist new left movement

http://planetaryecology.com/histoire-contemporaine-une-memoire-du-mouvement-ecologiste-2/

 

 

Mortalité animale due aux véhicules

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mortalit%C3%A9_animale_due_aux_v%C3%A9hicules

 

Hécatombe d’animaux sur les routes
Plus de 20 000 chevreuils, renards et autres bêtes sauvages meurent sur les routes suisses chaque année.

http://enquete.lematindimanche.ch/accidents-animaux/

 

La religión del Automóvil, por Eduardo Galeano

https://www.servindi.org/actualidad/1427

 

 

Une solution élégante pour régler le problème

 

 

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