en cours de restauration

 

La dénonciation de la domination, en tant que plus important polluant des rapports sociaux comme des relations avec les écosystèmes, était l’une des caractéristiques majeures du mouvement écologiste et des autres courants de l’alternative. Elle est maintenant bloquée par la conspiration du silence des très nombreux pratiquants de la spoliation et de la concentration – de la capitalisation – des pouvoirs de penser et d’agir des personnes et des communautés. C’est particulièrement remarquable dans les rangs prétendument anti-capitalistes, voire alternatifs où cette critique est devenue quasi confidentielle. Un sujet tabou, désormais.

Hiérarchies de pouvoir ou coordinations des compétences ?

Depuis longtemps, en dépit de la belle tentative d’il y a déjà trente à quarante ans, l’économie de la nature, ou – si vous préférez – l’organisation du vivant, ou encore l’écologie, n’est plus l’inspiratrice de la philosophie politique et de l’économie des sociétés. Bien au contraire, beaucoup se sont échinés à déformer sa représentation afin d’en faire un repoussoir, voire l’ennemi à vaincre. On peut deviner dans quel but… Dominer et exploiter.

Or, depuis l’extinction des grands feux alternatifs suivie de l’installation du capitalisme ultra-libéral durant les années 1980, c’est à dire du renforcement de tout ce contre quoi nous mettions en garde, on ne peut condamner le principe même de la domination sans alarmer les victimes reconditionnées et les profiteurs mêlés.


Héritage du monothéisme, « la Nature » est une formule aussi commune qu’embarrassante. Elle exprime la dissociation d’avec tout ce qui n’est pas « Homme » (autre concept d’autant plus marqué qu’il reflète les préjugés de la domination). Comme « les animaux« , « la nature » a été inventée pour exclure les autres êtres et dévaloriser l’ensemble que nous formons ensemble, pour inventer une culture en rupture avec le vivant, pour hausser « l’Homme » vers Dieu, un Homme dominant comme nouvelle abstraction – pas les hommes. Son seul emploi peut contribuer à conforter la dichotomie favorable au pouvoir, le conditionnement « anti-nature« , ou, en réaction, faire glisser vers un idéalisme exclusif. Il peut orienter les perceptions et faire dériver la pensée là où on ne veut pas aller ; là où il n’y a plus de relativité, d’interdépendance, de complémentarité, de bien être ensemble. On doit, donc, au moins s’efforcer de l’employer avec circonspection – en ayant garde d’en exclure les hommes, naturellement.

Avec d’autant plus de circonspection, d’ailleurs, que « la Nature » proposée par la culture dominante englobe au moins deux entités assez différentes : la planète physique et les forces telluriques, et le vivant, la biosphère. Cette imprécision est une cause fréquente de confusion et d’aberration. Par exemple, quand il est question de « catastrophes naturelles« , il est commun d’entendre mélanger indistinctement les catastrophes telluriques (tremblements de terre et raz de marée) et celles, climatiques, qui ont de plus en plus de rapport avec des activités humaines destructrices. C’est encore la confusion qui entretient l’idée aberrante de « maîtrise » et de « domination« . « Domination » et « maîtrise« sont hors propos quand il s’agit de forces telluriques. Mais elles ne sont pas moins inadaptées, pour ne pas parler plus vertement, quand il s’agit du vivant… Cette prétention est le produit d’une ignorance d’origine culturelle – de la culture « anti-nature« . Plus certains parlent de « maîtrise » et de « domination » et se rengorgent en s’imaginant puissants et omniscients, et plus l’on constate – enfin, les écologistes – combien il convient plutôt de parler de perte complète de maîtrise, et d’exposition aux conséquences des dérèglements artificiellement créés. Car inondations, sécheresses, désertifications, incendies, tempêtes, El Niño et La Niña, fonte des banquises, tous les phénomènes climatiques extrêmes sont, depuis longtemps déjà, en large partie dus à des destructions et à des pollutions d’origine humaine. 

Le vivant et la planète physique interagissent. Le vivant – la biosphère – contrôle le climat. tant que les prédateurs capitalistes et les consommateurs surchauffés par la propagande ne détruisent pas tout. Mais, en même temps, les hommes – et non « l’Homme » – sont indissociables de la biosphère. Aussi « la Nature » est-elle une expression tout à fait impropre à rendre la complexité du monde, une réduction qui déforme les perceptions. Je m’efforcerai donc à ne l’utiliser que pour interpréter la culture impérialiste et ses déformations.

 

La dénonciation de la domination, en tant que plus important polluant des rapports sociaux comme des relations avec les écosystèmes, était l’une des caractéristiques majeures du mouvement écologiste et des autres courants de l’alternative (la nouvelle gauche). Elle est maintenant bloquée par la conspiration du silence des très nombreux pratiquants de la spoliation et de la concentration – de la capitalisation – des pouvoirs de penser et d’agir des personnes et des communautés. En dépit de ses énormes conséquences, cette capitalisation est généralement passée sous silence. Pourtant, l’autre capitalisation, celle de la possession matérialiste, ne peut être comprise sans remise en cause de la capitalisation des pouvoirs qui permettent à chacun, comme au collectif, de s’épanouir et d’Etre. Que serait le capitalisme sans cette dernière ? Le silence est particulièrement remarquable dans les rangs prétendument anti-capitalistes, voire alternatifs où cette critique est devenue quasi confidentielle. Un sujet tabou, désormais.

« Nous luttons contre le système économique qui consiste à capitaliser la plus-value née du travail des salariés, mais son frère jumeau, le système politique qui consiste à capitaliser les bulletins de vote et les délégations de pouvoir, n’est pas clairement démasqué. Celui qui sait, qui a un beau programme, et qui parle bien, va, grâce à nos bulletins de vote, décider à notre place. Dans un premier temps, c’est reposant, mais le réveil est rude. Et justement l’heure est venue de se réveiller et de réveiller les voisins. Pour que chacun exerce sa part de pouvoir sans en déléguer une partie à un « élu », il faut que l’instance de décision soit le conseil de quartier ou de village où chacun peut parler en son nom. Devant chaque problème, toutes les exigences et tous les avis pourront s’exprimer sur un pied d’égalité. Comment, dans ces conditions seront prises les décisions ? La loi de la majorité semble être dictée par le bon sens et le soucis de l’égalité. En réalité, il ne s’agit que d’une véritable escroquerie historique (…) »

Les Amis de la Terre de Caen, APRE-hebdo n° 229 du 28 janvier 1977.

 

C’est déjà une expression tardive du regard et de la pratique de l’écologisme vis à vis de la démocratie. Dès ses premiers pas, la nouvelle gauche alternative inspirée par la redécouverte du vivant s’était affirmée comme le lieu de la restauration de la démocratie contre les manoeuvres de captation et de capitalisation des pouvoirs de chacun, et de détournement de l’expression collective. « La révolution écologique doit-elle se désintéresser du pouvoir ? Trois fois oui, répond Fournier. Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais de le « laisser ». Fournier prône le « désengagement » : participer, c’est encore être complice. La révolution écologique, communautaire, ruraliste, non-violente, doit se faire hors de la politique, qui vise par essence à l’accommodement » (Fournier précurseur de l’écologie, chapitre La récupération écologique, page 133).

Mais comment, en 1976/77 encore, les Amis de la Terre de Caen avaient-ils pu échapper aux réactions de droite, de gauche et d’extrême-gauche, des néo-libéraux aux maoïstes, qui avaient déjà presque vidé le mouvement de sa substance ? Ayant tenté en vain d’échanger avec ce dernier carré de résistance, je me dis que la paix miraculeuse dont ils avaient joui a dû prendre fin dès la parution de leur appel.

L’écologie et la démocratie ? Oui, l’original, le phénomène : le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. Pour la vie. Pas le système qui le trahit en prétendant permettre son expression -l’électoralisme), ni sa représentation appauvrie et déformée. Car, si l’on écoute le discours des politologues, on ne reconnaît pas les aspirations communes à la plupart. Les politologues sont focalisés sur les rapports de force et le décompte des voix. Et la philosophie politique, la pensée critique, le sens, là-dedans ? Le mouvement libre de la pensée, expression de l’intelligence collective, est totalement absent. « Lo llaman democracia y no lo es. Ole, ole » (« on appelle ça la démocratie mais ça ne l’est pas« ). Cela a été le premier cri ; le désir immense de collaboration et la générosité, l’étincelle qui a fait naître la flamme (Pepe Ribas, Le jour où les jeunes ont réinventé la démocratie, article paru dans la Vanguardia de Barcelone, traduit par Courrier International en septembre 2011). Durant les sixties ou aujourd’hui, c’est toujours le même problème, le même constat et le même élan. Et les mêmes mobilisations réactionnaires pour éteindre l’intelligence en mouvement.

« La polis [en grec : cité] vient de naître, de renaître. La place publique. Le campement en réseau, où l’on discute des sujets qui nous concernent tous dans des assemblées ouvertes. La práctica, la capacidad de organización, la complicidad provoca que una chica en su turno de palabra afirme: « He aprendido más en diez días que en años de un sistema educativo que no me ha enseñado a pensar » (J’ai plus appris en dix jours qu’en plusieurs années dans le système éducatif). El ciudadano corriente, no sólo el joven, expresa sus ideas en orden y libertad, se organiza, y sabe comportarse, en las diferentes tareas que conlleva un movimiento horizontal, sin líderes ni jerarquía, con una diligencia sorprendente« . Mouvement horizontal, sans leader ni hiérarchie, avec une étonnante vitalité.

« Droite, gauche : deux mots usés par le temps et l’imposture des anciens. “Nous vivons la perte de sens d’idéologies qui ne fonctionnent plus. Sur les places, il y a des idées vivantes, du respect, du bon sens, et personne n’a besoin de se raccrocher à des bannières. Chaque personne est un monde, chaque personne a son idée.” La loi électorale conforte l’oligarchie des partis et la corruption généralisée. Le système est épuisé depuis longtemps, et sur toutes les places les gens exigent qu’il change, qu’il se renouvelle. »

…Tout comme dans les années soixante.

Durant les sixties ou aujourd’hui, c’est toujours le même problème, le même constat et le même élan. Et les mêmes mobilisations réactionnaires pour éteindre l’intelligence en mouvement.

Entre le mouvement et le système qui s’en empare, il y a autant de différence qu’entre un Jésus en émotions, en muscles et en sueur évacuant les marchands du Temple et le Christ en bois des églises. La différence entre le bien commun pulsé par l’empathie pour le monde et son simulacre manipulé par un clergé ivre de pouvoir, d’impunité et de détournements. La confusion entre l’objet et sa représentation est fréquente et induit tout aussi fréquemment en erreur. Un homme plus tout jeune que je crois bon et sympathique, scientifique aussi, disait récemment qu’il s’était bien amusé durant sa vie à essayer de comprendre… la science. Sans doute voulait-il dire : comprendre la nature, le vivant, le monde, et non pas sa schématisation approximative et provisoire. Il en va de même avec la démocratie. C’est une création, une dynamique, l’expression d’une population en pleine possession de ses esprits et de ses moyens. Elle n’est pas une lithurgie, pas un « régime politique » matérialisé par des processus entièrement contrôlé par le cartel de ceux qui ont le moins intérêt à l’expression du bien commun. Surtout dans ce cas, la dérive de l’objet à sa représentation est une mystification. Exactement à l’inverse du fonctionnement du système capitaliste, la démocratie se construit – ou se refuse – tous les jours en commençant par écarter des affaires de la cité tous ceux qui briguent un pouvoir sur les autres, tous sans exception. Comme les indignés d’aujourd’hui, c’est ce que nous avions réalisé spontanément à partir des années soixante. La chasse aux capitalistes du pouvoir était permanente, pour que nul ne soit spolié de ses capacités d’être et d’agir, et, surtout, pour que le mouvement de tous soit toujours plus dynamique et créatif.

Etes-vous acteur dans votre société ? Pouvez-vous avoir une action sur ses relations avec les autres et l’ensemble vivant – une action positive, bien sûr, une action régulatrice ou créatrice qui serve à l’ensemble et à chacun ?

Mais, pour comprendre la démocratie, il faut déjà avoir une idée de la dynamique holistique positive du vivant, celle qui a fait l’évolution par la coopération, en tissant des interrelations toujours plus nombreuses. Car, à l’inverse de l’opposition irréductible des intérêts particuliers chère à la culture dominante qui invente là une justification aux prises de pouvoir, c’est l’accord des projets, des dynamiques, des intérêts, leur interdépendance, leur régulation réciproque, leur complémentarité, qui construit, à la fois, la vie de chacun et de l’ensemble vivant. Chaque jour, chaque être vivant est un acteur dans son écosystème – et chacun des êtres qui le composent, acteur des interractions qui font la biosphère. Chacun contribue avec ses dispositions particulières, son savoir, sa sensibilité, sa dynamique, ses idées, etc. Chacun enrichit les autres et réciproquement. Combien, aujourd’hui, imaginent l’appauvrissement consécutif à la réduction de la plupart à n’être que des spectateurs impuissants, interdits de paroles, d’action, d’initiative, et, bientôt, incapables à force d’être démobilisés, à force de passivité forcée ? C’est une inestimable perte de connaissance et d’intelligence. Cela fait le lit du repliement sur soi individualiste, du refoulement et du ressentiment. Cela développe la confusion et les antagonismes là où l’on pourrait cultiver l’entente et la coopération. Il s’agit d’une perte et de dégradations calculées et entretenues : la perte d’intelligence et de capacité d’action, l’accroissement de la confusion et de la mésentente permettent aux lobbies de prédateurs de détruire partout le bien commun et la vie de tous.

La démocratie commence dans l’accord entre tous qui s’organise de niveaux en niveaux. Ainsi, les acteurs de la démocratie du vivant sont-ils innombrables, ce qui ridiculise le grand argument des partisans de la spoliation par la représentation : « Ah oui, la démocratie grecque… Mais c’était possible parce que la société était petite et la démocratie limitée à quelques-uns« . C’est bien pour interdire cette compréhension que toutes les structures de pouvoir censurent et combattent les expressions de la culture écologiste et conviviale.

La connaissance holistique du vivant, qui révèle la complémentarité, l’interdépendance et sa faculté d’auto-organisation, est la base de l’inspiration démocratique (et de bien d’autres choses). Il s’agit donc de la démocratie qui mise sur l’étendue des connaissances et sur l’intelligence du collectif, et non sur une miraculeuse condensation du savoir et de la pensée dans les têtes conditionnées d’une micro-minorité – d’une « élite« , comme ils disent. C’est l’occultation de la connaissance holistique qui a permis de dépouiller le peuple de sa « souveraineté » en donnant l’illusion d’un glissement de la compétence, depuis sa source, le collectif et son sens du bien commun, vers la domination, basculant de la démocratie vers sa simulation.

Donc, contrairement à la caricature qui en est généralement faite, la démocratie n’est pas assurée par l’électoralisme – encore moins que la bonne santé des écosystèmes ne l’est par le ministère de l’environnement. Bien au contraire, le processus est beaucoup trop simpliste et réductionniste pour permettre l’expression de la diversité. Pire, il oppose et exaspère les antagonismes là où il faudrait favoriser la révélation de l’interdépendance et de la complémentarité pour trouver l’accord entre chacun et la vie de tous. L’électoralisme est un remède contre la conscience du bien commun et celle de l’accord entre ce dernier et l’intérêt de chacun. Cela n’est pas le fruit du hasard. C’est une stratégie parfaitement calculée. L’électoralisme est l’un des instruments les plus efficaces pour submerger et laminer la pensée critique et la philosophie politique sous les discours menteurs et la propagande des joutes pour la captation des pouvoirs. Sa première fonction est de parachever l’élimination des acteurs alternatifs – ceux qui ont le soucis du bien commun. Ensuite, étant intégralement contrôlé par les lobbies forgés par la capitalisation, l’électoralisme ne fait que reconduire immuablement la même culture anti-sociale et anti-nature, et les mêmes intérêts dominants, donc les prédations destructrices du vivant. Le défaut de l’électoralisme est premier : comme le vivant dont elle devrait être une expression, la démocratie est incompatible avec la capitalisation des pouvoirs à quelque niveau que ce soit. Implacable engrenage de capitalisation des pouvoirs confisqués, l’électoralisme est, avec le profit matérialiste, la plus puissante stimulation de la spirale des régressions.

Avec une telle philosophie politique en gestation, les prédateurs de tous gabarits, les tout petits arrivistes comme les grands fauves du gotha, n’allaient pas nous faire de cadeaux.

Il est remarquable que les Amis de la Terre de Caen aient développé leur critique sans rien connaître de la violation permanente des règles les plus élémentaires de la démocratie dans le groupe originel des Amis de la Terre, à Paris. Qu’auraient-ils dit s’ils avaient su les censures, les coups de force et les tours de passe-passe qui avaient éliminé tous les acteurs du mouvement depuis plus de deux ans et demi, pour les derniers – dont j’étais ?

En choeur, ceux qui, d’avance, ont la nostalgie du cocon d’irresponsabilité de l’assujettissement et ceux qui voient déjà s’enfuir leurs prérogatives indues objectent que ce qui vaut pour la construction des organismes, du plus petit au plus grand et complexe – la biosphère, ne vaut pas pour l’humain qui serait formé par et pour la domination. Leur faire observer qu’ils voient la domination partout où elle n’est pas forcément et que, de tout temps, des personnes et des sociétés s’en passent fort bien ne peut infléchir leurs préjugés. Pour eux, les hiérarchies du pouvoir confisqué et capitalisé, les dominations donc, seraient le fruit d’une évolution logique et inéluctable, une marque de culture, un critère de progrès. Ils font mine d’ignorer qu’en détruisant instantanément la réciprocité et la confiance, bases de toute relation constructive, la moindre manifestation d’une volonté de tricher et de dominer provoque des délitements en chaîne et la stérilisation des rapports sociaux.

Avec le néolibéralisme et sa valorisation frénétique de la loi du plus fort dans la lutte de chacun contre tous, nous sommes tombés dans une dynamique régressive sans exemple dans l’histoire du vivant. En adhérant à cette idéologie, ou en suivant comme des moutons, beaucoup d’hommes et de femmes se sont détachés de la société, fermés, sont devenus égotistes et matérialistes. Ils ont coupé les liens de l’espèce et du vivant, se muant en délinquants multipliant les incivilités et les agressions contre les autres et la Vie. Jusqu’alors, hors les temps de guerre, cette mentalité et ces comportements étaient à peu près réservés à une « élite » prédatrice et aux mauvais garçons. Alors, pour franchir une étape décisive, celle-ci a décidé d’inculquer à la plupart sa culture : la culture impérialiste, comme l’a nommée l’historien des sciences Donald Worster. Au contraire de la culture inspirée par le vivant, celle-ci a été forgée autour des dogmes anti-nature qui font apparaître la domination (capitalisation des pouvoirs) et l’accumulation du profit (l’exploitation) comme naturelles. De la sorte, en colonisant et polluant les esprits, l' »élite » prédatrice a multiplié ses collaborateurs et augmenté comme jamais le niveau de l’exploitation et de la destruction, déclenchant une spirale de dissociation générale incontrôlable qui délite les relations sociales et détruit toute la vie.

Mais auparavant, pour parvenir à ses fins, elle devait d’abord faire taire les mouvements de contestation, de défense de la culture accordée au vivant, de révolte et de projets alternatifs que ses exactions avaient partout soulevés. Mieux encore : les dissocier, les dissoudre, les effacer. Elle y a réussi en y introduisant ses hommes de main afin qu’ils y restaurent les luttes fratricides, par les moyens de la hiérarchisation des pouvoirs capitalisés, de l’électoralisme et, généralement, de la soumission aux règles édictées par la domination.

Depuis longtemps, les adeptes de la domination paraissent sincèrement ignorer que l’évolution des organismes et des sociétés s’est surtout traduite par la sélection des fonctionnements coopératifs et associatifs pour permettre l’expression de tous les talents et beaucoup plus encore ; fonctionnements à côté desquels la domination apparaît bien rudimentaire et radicalement stérile puisqu’elle lamine et élimine là où l’intérêt de chacun et de tous commande de relier et de créer. Avant Pierre Kropotkine, Charles Darwin a lui-même souligné ce fait. Mais, les amoureux de la domination ne jurent que par un individualisme fiérot qu’ils marient sans sourciller au déterminisme économique et hiérarchique, et à la soumission la plus plate. Pour tenter de justifier tout cela, ils s’en vont chercher des exemples – très librement interprétés sur le mode anthropocentrique – chez les abeilles, les lions, les gorilles, et les ratons laveurs… dont ils semblent connaître tous les secrets, ce qui les autorise à en tirer des développements philosophiques. On en trouve encore aujourd’hui pour proclamer doctement que sans la lutte prédatrice (à l’intérieur des espèces ?) il n’y aurait pas d’intelligence – sans autre précision, mais on voit très bien où ils veulent en venir… Et la reconnaissance des interdépendances et des complémentarités, l’association et la coordination qui construisent et reconstruisent la vie, etc. elles ne requièrent pas d’intelligence ? Il est vrai que tout en eux est très loin d’une telle complexité et que la compréhension des bénéfices de l’association et de l’intelligence collective (ou, plutôt, communautaire) leur est tout à fait inaccessible. Tandis que les actions profitables aux autres trouvent justement leur récompense dans l’amélioration des relations, donc dans l’amélioration durable de l’environnement, ils dégradent tout pour seulement jouir d’illusions aussi éphémères que leurs positions hiérarchiques et leurs jouets favoris. Comme leurs rapports aux autres, leur conception de l’intelligence en est complètement changée. D’ailleurs, n’est-il pas curieux que même les bouffis de suffisance aiment à se ravaler, tout soudain, au stade de ce que, par ailleurs, ils appellent « la brute« . Révélateur ! Leurs références sont en contradiction avec leur prétention à une culture d’une essence supérieure et à un progrès en rupture avec une nature qui, certains ne reculent devant aucune énormité, serait de droite, sinon fasciste. Il est vrai que les agissements de ces modèles d’un instant sont tout à fait conviviaux en comparaison des empoignades politiciennes et financières, et surtout du traitement à grande échelle réservé à ceux que les dominants considèrent comme « adversaires » et « vaincus » dans leur propre espèce, juste à côté d’eux. Car, différence d’importance, les comportements sélectionnés chez les autres espèces et qu’ils disent dominants ne se traduisent pas par l’écrasement de l’autre et ne mettent pas en péril la société et son environnement. Ils visent plutôt à assurer la survie du groupe au mieux – « dominés » compris -, dans des conditions de précarité et d’urgence. D’ailleurs, comme les études l’ont démontré pour d’autres espèces sociales, une solidarité de tous les instants était indispensable à la survie de nos ancêtres, depuis la nuit des temps.

Premières manifs à vélo – Paris mai – Bordeaux juin 1972

Sans doute nos dominants aiment-ils à manipuler le langage pour cultiver l’extrême confusion en commençant par amalgamer hiérarchie de fonctions, de pouvoir et de propriété, avec hiérarchie de compétence axée sur le bien commun (sans doute vaudrait-il mieux dire : coordination des compétences). Ayant semé le doute, il leur est ensuite plus facile de faire passer la prédation inter-espèces qu’ils aiment à pratiquer avec leurs semblables et complémentaires pour une résultante logique de l’exercice de leur grande compétence. Pour parfaire le camouflage, ils associent enfin leur soif de profits avec la notion de défense du territoire. Mais, en étendant leur territoire bien au-delà du nécessaire à leur confort, en spoliant les autres de leur territoire, ils stérilisent les interrelations constructrices des ensembles dont ils dépendent aussi. C’est, pour ceux qui pourraient se laisser abuser, la démonstration même qu’il ne s’agit plus de territoire.

Cette culture de la confusion est une caractéristique constante du système. Elle est une cause du découragement des volontés et des compétences, à l’origine de gaspillages et de destructions en tous domaines. Mais, poussons les comparaisons favorites des élites jusqu’au bout : pourquoi prétendent-ils toujours bénéficier des mêmes avantages exorbitants même après usage ? Car, autre différence appréciable avec les autres sociétés à plumes ou à poils, les dominants de chez nous entendent être considérés comme des chefs, donc les plus capables de tous, avec tous les avantages supposés dus à ce rang, même quand ils ne sont ni fortiches ni honnêtes ; bref, quand ils sont beaucoup plus nuisibles au collectif qu’autre chose. Les dominants devraient s’efforcer de réfléchir un peu avant de prendre des exemples chez les autres, car les conditions de survie du chef supplanté par plus compétent sont généralement beaucoup moins douillettes que celles offertes par les « parachutes dorés », les rentes à vie, les commissions, les fonctions honorifiques, etc.

Désolé pour les abeilles, les lions, les gorilles, et les ratons laveurs version culture dominante, l’organisation associative sans domination permet la stimulation et l’expression des potentiels que la hiérarchie des fonctions annihile. Elle favorise l’épanouissement des dynamiques créatrices de plus de sensibilité et d’intelligence. Sans contexte, elle est la meilleure. Après tout, c’est celle qui a fait la biosphère, excusez du peu ! Celle à laquelle des êtres aussi supérieurement intelligents que prétendent l’être les dominants devraient adhérer avec enthousiasme.

Vouloir faire réfléchir les dominants sur l’absurdité de leur comportement ne doit pas être une bonne méthode puisqu’elle ne les a jamais amené à se corriger. A l’inverse, ils n’ont cessé de se multiplier en augmentant leur pression sur la société et les écosystèmes en dépit des dégâts que chacun peut constater – sauf eux, apparemment. Pourquoi ? Sans doute parce que leur fonctionnement n’est pas le résultat d’un processus de décision éclairé par la connaissance de l’environnement, mais l’effet d’un désordre interne qui, en occultant la majeure partie du monde, altère la rationalité. Volonté narcissique de focaliser toutes les attentions sur soi, volonté de remplacer à son profit le foisonnement des relations de réciprocité par des relations d’assujettissement, donc, volonté de priver les autres de leur créativité et de leur autonomie pour leur prendre leurs biens et leur vie, quand bien même cela est destructeur pour tous, y compris les auteurs des méfaits… Ni empathie, ni inhibitions, ni instinct de conservation. Il y a une dimension pathologique là-dedans. Le besoin de domination ne serait-il pas la manifestation d’un trouble profond du comportement ? D’un handicap premier ? D’un dérangement développé par défaut d’épanouissement de la sensibilité et d’expérience de la dépendance aux autres dans le processus de son propre épanouissement. Autant dire que l’handicap – ou l’anomalie – doit être de plus en plus fréquent !

La culture dominante – culture de la domination – affiche son programme en proclamant qu’elle rompt avec la nature. Précisément, elle rompt avec l’économie du vivant, avec son organisation et son sens qui prédéfinissent la culture des êtres vivants. Plus ou moins élaborée suivant les espèces et les groupes, c’est le même tronc commun nécessaire pour participer à la grande aventure collective : la construction et le maintien de la biosphère. La culture de la domination s’y oppose en tous points pour s’emparer des pulsions et les détourner en motivations au service de son projet mortifère.

Tout a commencé avec l’anthropocentrisme et l’invention judéo-chrétienne d’un Dieu « à l’image de l’Homme« … Plus exactement : à l’image d’un homme idéalisé par les dominants ; bref, d’un dominant convaincu que « la nature » est à son service. Cette vision simpliste – réductionniste même – séparant l’Homme du vivant a été substituée à l’ouverture sur les autres et l’ensemble de la nature. Commençant à désigner « la nature » comme quelque-chose d’extérieur, voire d’inférieur, elle allait engendrer des représentations et des fonctionnements infiniment plus dangereux que ceux inspirés par les mythologies qui passent aujourd’hui pour plus curieuses, mais qui s’efforcent d’illustrer la place des hommes au milieu des autres vivants.

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Héritage monothéiste, « la nature » est une formule aussi commune qu’embarrassante. Elle exprime la dissociation d’avec tout ce qui n’est pas « humain » (autre concept d’autant plus marqué qu’il reflète les préjugés de la domination). Comme « les animaux« , « la nature » a été inventée pour exclure les autres êtres et dévaloriser l’ensemble que nous formons ensemble, pour inventer une culture en rupture avec le vivant, pour hausser « l’Homme » vers Dieu, un Homme dominant comme nouvelle abstraction – pas les hommes. Son seul emploi peut contribuer à conforter la dichotomie favorable au pouvoir, le conditionnement « anti-nature« , ou, en réaction, faire glisser vers un idéalisme exclusif. Il peut orienter les perceptions et faire dériver la pensée là où on ne veut pas aller ; là où il n’y a plus de relativité, d’interdépendance, de complémentarité, de bien être ensemble . On doit, donc, s’efforcer de l’employer avec circonspection – en ayant garde d’en exclure les hommes, naturellement.

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Avec la rupture entre « culture » et « nature« , avec l’édification d’une frontière aussi artificielle qu’infranchissable entre « la nature » et « la culture« , comme si la seconde n’était pas née de la première, avec la désincarnation et l’uniformisation de « l’Homme » dressé à la fois contre la personne, la communauté et les hommes différents, l’idéologie anthropocentriste du monde a créé une justification radicale de la domination sur la base d’une ignorance de plus en plus profonde du vivant. La négation de la complémentarité des diversités, l’utilisation de l’idée de supériorité pour faire accepter les inégalités, l’invention d’ennemis extérieurs et, même, d’un monde hostile… sont autant de moyens de réduire l’intelligence des cultures et des rapports sociaux en rassemblant autour de projets impérialistes profitables à une infime minorité.

Réduire au maximum le dialogue avec la vie pour couper les hommes des autres êtres et de l’ensemble vivant est une condition première de la réussite de la domination. Cela permet de leur faire ignorer leurs propres motivations afin de leur inculquer la culpabilité et une batterie de complexes d’infériorité, jusqu’à la honte de l’empathie, de l’amour, de la paix, autant de grosses ficelles entre les mains des marionnettistes de la domination. Déjà, le commandement nataliste « Croissez et multipliez-vous » révélait clairement l’identité des initiateurs et annonçait la suite : guerres, croisades, évangélisations et colonisations, missions de civilisation, compétition partout, « conquête des marchés » et globalisation de la destruction.

La rupture avec « la nature » a été réalisée au moyen de la rupture avec le corps, notre capteur hypersensible en interaction constante avec le monde. C’est un héritage des religions monothéistes et de leur dévalorisation du vivant et du présent pour concentrer l’attention sur des abstractions dominatrices. Car le corps parle à la conscience. Il communique toutes les informations passées au crible de sa mémoire du vivant. Encore faut-il avoir développé ses sens et appris à observer et à écouter… donc avoir grandi dans un écosystème complexe et une société libre n’ayant pas rompu avec « la nature« … Des conditions exceptionnelles là où développé signifie artificialisation de l’environnement, réduction des perceptions, sous-stimulation, assoupissement de l’attention portée à l’environnement, atrophie des sens et abrutissement sous une couche de conditionnements, c’est à dire : fermeture de la sensibilité, précisément ce qui autorise les ruptures. Sous le vernis religieux, maintenant sous le prétexte de l’économie (seule et unique), l’amputation du corps, de la sensibilité, de la nature, ne visent qu’à conforter la domination des clergés et des castes d’exploiteurs qui les accompagnent. C’est là que les dérives catastrophiques ont commencé : la culture impérialiste anti-nature, la systématisation de la domination, la sanctification du capitalisme et de l’escroquerie, les « crises » d’une civilisation de plus en plus égarée, jusqu’à l’effondrement biologique planétaire.

La sensibilité… Incapables de comprendre qu’ils se sont coupés de l’essentiel, les impérialistes disent « sensiblerie« . Or, plutôt que les fruits d’un effort purement intellectuel, la paix, la connaissance du vivant, la convivialité et la démocratie (celle de l’entente mutuelle à laquelle la plupart aspirent) procèdent d’abord d’une sensibilité ouverte et de l’empathie pour le monde. La sensibilité est le moyen de perception de soi et du monde. Stimulation de la curiosité et de l’ouverture, source de la connaissance, elle est le guide de l’intelligence pour la survie et aussi la bonne vie au milieu des autres. Sans développement de la capacité de ressentir les choses subtiles, comment comprendre ? Et comment éviter que la pensée erre sans repères et donne naissance à des représentations, des attitudes et des projets aberrants, ou les accepte comme logiques et naturels (par exemple : l’ultra-capitalisme installé par le néo-libéralisme) ? La sensibilité et l’empathie sont les ferments des relations de bonne intelligence. La plus grande partie de la crise écologique et sociale découle de la perte de la sensibilité.

Dissociation et réduction dominantes

L’intelligence éclairée par la sensibilité et l’empathie – l’intelligence sensible – est le premier ennemi des ennemis de la vie. Pour pouvoir développer la capitalisation des pouvoirs volés, les impérialistes sont allés jusqu’à affirmer que la nature, le corps et ses émotions sont les ennemis de la rationalité – la valeur de celle-ci étant estimée en proportion de son refus du réel ! Emportés par cette logique bouclée sur elle-même, beaucoup ont décrété qu’il fallait protéger l’Homme, le libérer en réprimant les perceptions, les impressions, les émotions et les curiosités qui ouvrent aux autres et au monde. Chacun peut comprendre qu’il s’agissait, qu’il s’agit toujours d’empêcher que le corps et « la nature » guident la conscience contre leur système totalitaire. Pourtant, il y eu bien peu de réactions. Sur cette lancée, d’autres ont imaginé mieux. Par exemple, le recours à des moyens mécaniques pour effacer ce corps si contestataire des projets mercantiles, industriels et mégalomanes, en tout cas pour le réduire au silence et permettre à l’esprit de s’en évader. Plus généralement, le travail de déconstruction a été mené par les églises puis par les penseurs de la domination, en dévalorisant le corps, en l’avilissant, en le chargeant de honte et de tous les maux – comme « la nature« . Toute la vie en a été réifiée. Toutes les espèces qui nous accompagnent dans la grande aventure de la biosphère, et tous les écosystèmes qu’ils composent et qui nous sont nécessaires. Chaque être quel que soit son caractère, même les plus familiers ; et même les hommes, par conséquent. Car, sitôt commencés, la dévalorisation, l’inégalité des traitements, la ségrégation et le mépris des autres ne connaissent pas de limite. Plus encore que désenchanter le monde et la Vie, les adeptes de la domination les ont désensualisés et dépersonnalisés pour les réduire et dégrader l’imaginaire et le désir jusqu’au niveau des envies grossières de la consommation compulsive. Et tout et chacun sont souillés et violentés sur leur passage.

Les monothéismes et leur anthropocentrisme ont encore été le creuset idéal pour l’invention de l’individualisme qui introduisait une rupture supplémentaire : après la nature et le corps, la communauté sociale – la société. Certains ont pu croire ensuite que valoriser l’individu au détriment de la communauté pouvait aider à l’émancipation – à condition de croire en leur entière sincérité. Pétrit de valeurs individualistes clairement revendiquées, le capitalisme ultra-libéral aura au moins eu le mérite de démontrer la fausseté du postulat en écrasant partout tant les communautés et les écosystèmes que les personnes. Et, en effet, on ne peut comprendre pourquoi il faudrait nier, voire maltraiter l’ensemble pour l’épanouissement d’une partie… L’individu est ce que Henri Laborit appelait un niveau d’organisation, ou niveau de complexité. Les particules, les bactéries, les cellules de cet individu sont d’autres niveaux d’organisation ou de complexité qui ont leurs fonctionnements propres, mais se coordonnent pour former un être autonome. Le groupe social, l’écosystème, la biosphère auxquels cet être contribue sont encore d’autres niveaux d’organisation (4). Comment une partie pourrait-elle tirer profit de la dégradation du tout ?

L’individualisme, qui décrète qu’un niveau d’organisation intermédiaire – juste un accord dans le grand concert du vivant – est indépendant et prééminent par rapport à tous les autres, et même qu’un seul peut être plus que tous, a lui aussi beaucoup contribué à verrouiller la perception et la compréhension de la biosphère. Au contraire d’ouvrir sur le monde, comme quelques contorsionnistes l’ont prétendu, la réduction à l’individu a… réduit, naturellement. La focalisation sur l’individu cache l’essentiel de la construction du vivant. Elle en cache particulièrement la structure : ses interdépendances, ses réciprocités, , donc sa régulation interne pour réaliser coopération et symbiose. Beaucoup plus qu’une mise en valeur de la personne, qui n’existe pas sans relation aux autres, l’individualisme libéral traduit le refus des interrelations et l’idéologie de la domination. Il est un ferment suscitant au sein de la société des tensions contradictoires qui la débilite. En contribuant à fermer les consciences à la diversité et à la subtilité de la vie, l’individualisme est devenu l’une des principales justifications de la lutte de chacun contre tous et de la loi du plus fort.

Cette longue dénaturation conduite de ruptures en ruptures, cette amputation sous anesthésie culturelle ont permis l’affirmation d’une famille idéologique rejetant avec un mépris plus grand encore qu’auparavant les interprétations traditionnelles et sensibles de la vie et du monde pour les supplanter par la prétention à une rationalité absolue. Mais une rationalité au champ rétréci par de grandes œillères, donc génératrice d’altérations toujours plus graves de la perception, des représentations et du jugement ; finalement, une rationalité irrationnelle. Initialement inspirée par l’industrie naissante, cette dérive de la pensée ne trouva, en effet, rien de mieux que de comparer la vie et l’univers avec les machines à la dernière mode. Aujourd’hui courent des comparaisons équivalentes avec l’automobile et l’ordinateur (4 bis). Difficile de réduire davantage. Ainsi, le plus célèbre représentant de la dérive, René Descartes, professait que les êtres vivants sont des sortes d’automates complexes et il arrivait qu’il les dissèque à vif pour tenter d’en découvrir les rouages, sans jamais réaliser la folie et l’horreur qu’il commettait. Un grand handicapé de l’intelligence sensible ce Descartes ! Sous son influence, Malbranche a battu sa chienne en gestation, prétextant que « Cela ne sent point« … Comme quoi une raison sans sensibilité, donc déconnectée du vivant, conduit à la stupidité. La grande dérive était lancée. L’insensibilité fut portée à un tel niveau, donc le verrouillage de l’intelligence, que la médecine occidentale officielle ne reconnaissait pas encore la souffrance du nourrisson il y peu. Alors, quant à reconnaître la souffrance des autres êtres et leur intelligence, à fortiori leur sensibilité… Dans les années 1980 encore, il était inenvisageable d’aborder l’émotion et la sensibilité au cours des études vétérinaires ! Cette fermeture d’esprit, ce réductionnisme porte comme une gloire le nom de mécanisme. C’est l’origine moderne de l’incompréhension des dynamiques de la vie, de la société et de la démocratie qui sont choses complexes et dynamiques – holistiques. Fondement d’une culture de l’incompréhension du vivant et de l’inadaptation au monde, le mécanisme est la base du totalitarisme capitaliste.

Fractionnement du vivant en morceaux, dissociation en antagonismes, les principaux repères étant brouillés, voire tournés en ridicule, la porte était désormais grande ouverte aux attitudes les plus aberrantes. Ainsi, à force de ruminations élitistes et de discours démagogiques, la névrose de la domination a inventé la culture impérialiste. Les plus fanatiques de ses tenants, ou les plus inconscients, annoncent ouvertement la couleur : ils se proclament « anti-nature« . Comme je les avais baptisés avant de savoir leur existence. C’est une chose de reconnaître les traits d’un dysfonctionnement psychologique et social reproduit génération après génération en un courant idéologique. C’en est une autre, beaucoup plus vertigineuse, de s’apercevoir qu’il s’identifie lui-même ainsi avec fierté et qu’il se revendique comme étant la normalité.

Anti-nature… « La nature » étant censée désigner toute la vie excepté l’Homme (chez ces gens), ils se pensent comme extérieurs, étrangers au vivant. Une essence d’un autre ordre, en quelque sorte. Un corps étranger à ce monde, convaincu de sa supériorité et déconnecté. Loin d’être confidentielle, cette étrangeté s’exprime très largement. Elle colonise si bien les structures dominatrices que celles-ci paraissent être ses concrétions… Comme les handicapés de la sensibilité avec lesquels elle doit entretenir des rapports très étroits. Elle se trahit souvent dans la stigmatisation de notre appartenance au vivant perçue comme absolument dégradante. Bestial, animal, sauvage et surtout sauvagerie (étymologiquement : de la forêt)… sont autant de souillures et d’injures dans leur bouche et sous leur plume. Que de fermeture d’esprit et de détournements de sens pour en arriver là ! Là, c’est le parti de l’appropriation du vivant, de sa marchandisation, de sa réification, de son exploitation jusqu’à la mort pour créer et conforter la domination. C’est la culture inspirée de ces dérives mortifères, et qui en fait la promotion. « Culture anti-nature« , culture anti-vie, c’est une culture de la mort dont on retrouve, d’ailleurs, la symbolique dans le folklore des dominants – par exemple, au club des fils de l’oligarchie étasunienne à l’Université de Yale : Skull and Bones. Sur une série de photos désormais célèbres, on voit ces benêts, bientôt appelés à conduire les affaires, poser fièrement autour d’un crâne et d’ossements reposant sur une tenture brodée d’un crâne et de fémurs entre-croisés. Ils attribuent les restes humains à Géronimo et le grand-père Bush (Prescott) se serait vanté de les avoir volés dans une tombe du cimetière de Fort Sill (Oklahoma). Tout cela ne doit rien au hasard ou à un folklore simplement débile, car pourquoi une culture anti-nature et pourquoi en faire une si forte promotion, surtout depuis les années quarante ? Parce que toute activité rentable, suivant les critères de l’économisme capitaliste, et toute action renforçant la domination dévitalisent et réifient tout ce qu’elles atteignent ; et qu’il faut bien, par conséquent, prévenir la révolte et préparer à l’acceptation de l’intolérable. Cette « culture » est, pour l’essentiel, l’expression de la propagande impérialiste pour vaincre le sens naturel du bien commun. Parlons clair : elle est la source féconde de la connerie et de la malveillance.

Il y a déjà plus de soixante ans, après avoir fait l’expérience de l’une des dérives spectaculaires de la culture anti-nature : le nazisme, les philosophes de l’Ecole de Francfort Theodor Adorno et Max Horkheimer ont bien compris que l’opposition à la nature fonde l’impérialisme et ses avatars : « Depuis le dix-huitième siècle, la pensée occidentale s’est trouvée confrontée à un choix contradictoire entre deux façons de raisonner, deux positions, deux écoles différentes. La première préconise de libérer l’esprit humain du carcan mental dans lequel il s’est lui-même emprisonné, dans l’espoir de parvenir aux valeurs intrinsèques de l’ordre, aux fins dernières, au but ultime de la vie. C’est le côté critique des Lumières : la raison consacrée à la libération, à la transcendance. Sur le rivage opposé de cette dialectique, on trouve la deuxième école, qui propose une domination de la nature. Cette dernière position, devenue la branche la plus active de l’héritage des Lumières, présuppose une désacralisation du monde, une réduction quantitative et mécaniste de l’univers en une masse informe d’objets hétéroclites. La raison devient un simple instrument au service des moyens et non des fins. Cette façon de voir conduit à l’aliénation spirituelle de l’homme, à sa coupure d’avec la nature, puis à l’industrialisation et à la mercantilisation du monde vivant. Toute l’histoire de la science ainsi que toutes les autres dimensions de la vie intellectuelle depuis le dix-huitième siècle sont empreintes de cette dialectique » (« La dialectique de la raison »).

Une telle fermeture de la sensibilité et de l’intelligence, un conditionnement si fort – quasi religieux – ont fait tomber beaucoup de monde dans les pièges de la domination. Et dans ses pathologies. Car, contrairement à ce que beaucoup prétendent ou croient, si la culture dominante peut paraître « savante« , cela n’en fait pas une culture intelligente et sensible, c’est à dire en empathie avec le vivant, en intelligence avec le monde, le but même de la culture. Tout au contraire, elle appartient essentiellement à la branche obscure des Lumières. Celle de la « réduction quantitative et mécaniste« , comme disent présisément Adorno et Horkheimer. Cette déculturation est donc la plus grave qui se puisse concevoir puisqu’elle fait divorcer d’avec la vie pour adopter une grille d’interprétation impérialiste et anti-nature : l’anti-culture par excellence.

Ainsi, les dynamiques collectives, à fortiori l’intelligence collective, sont-elles ignorées ou niées par la culture mécaniste, par essence allergique à toute compréhension holistique. En maintes circonstances, le gain (le plus) ou la perte collective sont comme invisibles. On voit attribuer le mérite ou la responsabilité à des individus, tout en ignorant qu’ils ont été entraînés par une dynamique collective et que, dans un autre contexte, ils auraient été différents. Tout en est faussé, les appréciations et les mesures découlant de cette mauvaise approche. Cela coïncide avec la hiérarchisation du pouvoir et sa capitalisation évidemment dressées contre le collectif et sa conscience.

Le refoulement de la culture première pour installer la pensée impérialiste a tout bouleversé. D’autant que la plupart de ceux qui auraient dû s’opposer à cette mutation de la domination – schématiquement : la gauche – ont, surtout avec le communisme autoritaire, adopté le nouveau mode de pensée en le prenant pour une avancée favorable à l’humanité, un « progrès » ! Pour comble, les libertaires qui, historiquement, avaient dénoncé cette dérive mortifère, et naturellement généré beaucoup de pré-écologistes, ont été nombreux à rejoindre la troupe des marcheurs au pas du progrès anti-nature, quand le mouvement écologiste est apparu. C’est bien pourquoi les impérialistes n’ont eu aucun mal à se débarrasser de celui-ci : en dépit des mains tendues à ceux qu’il croyait proches, il n’a pas pu trouver d’alliés politiquement plus expérimentés – en France, en tout cas, où les écologistes étaient les seuls non-impérialistes, les seuls alternatifs au système dominant.

Nous avons, donc, à nous relever d’abord de cet handicap culturel majeur.

La perte de la relation au corps réduit et peut anéantir la communication avec la vie, et faire perdre le sens de la finalité commune à tous ; en l’occurrence, la santé de la biosphère, donc l’optimisation des chances de bonne vie pour chacun. La fermeture au vivant et son long travail de sape de la sensibilité, généralement stigmatisée comme une faiblesse et un obstacle, les répressions, l’inhibition de toute action non approuvée par la domination, les automatismes contrariant les pulsions, la réduction des désirs à la consommation de compensations, et le résultat fréquent des blocages : l’isolement comme facteur aggravant, etc. ont transformé beaucoup d’hommes en les affectant de handicaps, de névroses, de troubles du comportement, etc.

En matière de handicaps, on peut distinguer ceux qui sont avant tout culturels et structurels, tels les verrouillages mentaux dus au conditionnement ou à la contrainte des relations focalisées par la capitalisation des pouvoirs et des profits. Ils peuvent interdire l’évolution du regard et de la manière d’être, même à la lumière des dégradations que l’on commet.

Il y a encore les handicaps plus physiques qui résultent d’entraves, ou de stimulations insuffisantes du développement cérébral dès l’enfance – en particulier, du développement de l’intelligence sensible – du fait de la culture de rupture avec le corps et « la Nature« , et de l’artificialisation des modes de vie.

Combien sont-ils ? Quelle proportion de la population ? Quel rapport entre la fréquence de ces anomalies et la consommation massive de psychotropes (surtout en France) ? Quelle influence sur la culture, sur l’ensemble de la société, sur les activités (ou les non-actions) et sur la conduite de la civilisation ?

Blocages mentaux, comportementaux, ou insuffisances du développement cérébral, les différentes amputations de l’intelligence sensible peuvent se combiner entre elles. Et n’oublions pas la foule des brisés sous la férule, rendus incapables d’assurer le minimum vital… Autant de pistes à explorer pour mieux comprendre pourquoi tant d’inertie et si peu d’ouverture et de communication, donc pourquoi sont poursuivies les pratiques anti-nature face à l’urgence planétaire.

Car, comment ne pas penser que les différents handicapés de la sensibilité, de la sociabilité, de l’empathie et de la réciprocité, ces qualités incompatibles avec la domination, constituent un vivier pour celle-ci ? Victimes de la domination, mais sans révolte, il est assurément plus aisé de les faire divorcer de la société et de « la nature« , de leur nature en somme – choses dont ils ont une mauvaise connaissance – qu’il ne serait avec des personnes sensibles et ouvertes sur le monde. Plus aisé, alors, de leur faire adopter une rationalité désincarnée, une rationalité non fondée sur le bon sens inspiré par les échanges entre le corps et l’écosystème. Ne seraient-ils pas majoritairement les employés rêvés pour les affaires, surtout celles pour lesquelles les « états d’âme » constituent une menace. La complémentarité de leurs handicaps avec la machinerie de la capitalisation est troublante : imperméables aux vertus de l’association et de l’interdépendance entre tous – la démocratie, ils semblent avoir été amputés pour servir la domination. Et celle-ci ne fait-elle pas une grande consommation de ceux-là ? A moins qu’initialement ces handicaps soient à l’origine de la création des structures dominantes… Hésitants, réservés, ou brutaux, passant d’un extrême à l’autre sans contrôle, ils sont souvent difficiles à vivre. Surtout quand ils veulent dominer pour compenser leur handicap et leur malaise en société ; réussir dans le système qui les a fait victimes, en quelque sorte – un fait trop souvent observé pour être le fruit du hasard. N’est-ce pas là l’origine pathologique des fantasmes élitistes, de la capitalisation des pouvoirs en hiérarchies, de la domination ? En tout cas, quelle aubaine pour les dominations dérégulatrices d’avoir à disposition tant d’handicapés de la sociabilité, déjà dérégulés et prêts à servir !

Plutôt que d’être reconnues, accompagnées et soignées, des personnes éprouvant des difficultés à s’intégrer dans leur environnement social et écologique ont construit une rationalité correspondant à leurs dérives comportementales (nature mauvaise, lutte de chacun contre tous, loi du plus fort, l’Homme, culture contre nature, etc.). Une mythologie et une culture manichéennes et dissociatives, résultats de leurs perceptions fragmentaires et de leur profonde incompréhension du monde. Tout un appareil pour maîtriser et dominer une réalité si insaisissable et inquiétante pour eux. Partageant les mêmes peurs vis à vis d’une société et d’une nature si étranges, et le même besoin de les contrôler, elles se sont tout naturellement rassemblées en comités d’action : les hiérarchies de pouvoir. Rien de mieux que de réduire à merci ces autres si effrayants ! Dès lors était amorcée une spirale conflictuelle générant de plus en plus de perturbations. Un effort de dépistage et de prévention s’impose pour qu’ils ne deviennent pas des handicaps sociaux.

On entraperçoit l’énormité de la tâche à accomplir pour nous libérer du carcan mental, comme disaient Adorno et Horkheimer, et repartir sur des bases saines. La rupture avec le corps, la nature et la communauté ont produit toute une gamme de troubles de la communication et du rapport aux autres et au monde. Les unes augmentant les autres, les maladies de la société correspondent, en gravité et en nombre, aux maladies de l’environnement. Cela modifie beaucoup la perspective de la révolution indispensable. Sans doute est-ce la première fois que l’effort du changement doit être envisagé avec une population aussi affaiblie mentalement.

Divorce avec le corps, le vivant et la communauté, matérialisme, mécanisme, individualisme, culture anti-nature… Les rationalités coupées de la vie et ne se nourrissant que d’elles-mêmes sont les actes fondateurs d’une civilisation détraquée. Au prix d’altérations des personnalités et des comportements dont on est loin d’avoir fait l’examen, elles ont permis le développement des nombreuses activités économiques qui, en aucune manière, ne pensent l’intégration dans la société, l’écosystème, la biosphère. Pour les individus qui lient leur vie aux structures de pouvoir, une telle idée fait figure d’incongruité puisqu’ils se situent dans un rapport de prédation avec tous les autres et les entités que ceux-ci constituent ensemble – une prédation poussée jusqu’à la ruine des conditions de vie de la majeure partie de la population et l’élimination de ceux, résistants et peuples autochtones, qui entravent la réalisation de leurs projets. Ce comportement désastreux pour leur propre espèce souligne encore plus leur anormalité.

Belle illustration avec les OGM dont l’idée de base est de manipuler les fonctions des organismes vivants comme si ceux-ci étaient faits de pièces séparables à volonté, tels des automates. Si le projet de la manipulation génétique thérapeutique paraît défendable, au niveau d’un organisme de façon strictement confinée et contrôlée, il n’en est absolument pas de même pour les interventions sur les niveaux d’organisation plus grands et plus complexes, tels les cultures et les écosystèmes. Formatés par l’idée de l’évolution réduite à l’individu, à la rigueur à l’espèce, les mécanistes des trusts agro-alimentaires n’ont jamais à l’esprit les interdépendances entre les variétés qu’ils trafiquent et l’environnement. On chercherait en vain la moindre considération pour le vivant, ou la compréhension des interactions écologiques. Les gens qui jouent à cela ne se comprennent plus comme partie prenante de la communauté des hommes et de tous les êtres. La compréhension des dynamiques du vivant est leur pire ennemie. Ils ne regardent « la nature » que comme un champ d’expérimentation, un gisement de profits. Bien sûr, ils ignorent superbement les solutions raisonnables aux problèmes qu’ils prétendent vouloir résoudre par une nouvelle fuite en avant vers plus de profits. C’est presqu’une lapalissade puisqu’ils sont – ou leurs frères, en tout cas leur système – à l’origine desdits problèmes. Leur seul souci est de renforcer la pression totalitaire de leurs entreprises sur les hommes et toute la vie et la dissémination incontrôlable des OGM agricoles fait partie de leur stratégie de « conquête des marchés ». Preuve de la dérive déjà commencée : l’autorisation d’une pollution des produits labellisés bio par les OGM (jusqu’à une teneur de 0,9 %) ! Ultime démonstration de la réification de la vie par cette pensée et de sa totale malhonnêteté, pour la modification d’un détail dans la complexité de leur construction, des brevets de propriété sont créés sur des êtres vivants, évidemment sans relation avec le contexte dans lequel ceux-ci s’inscrivent.

Issu des idéologies religieuses monothéistes taillées pour des guerres de conquête, l’anti-nature sert parfaitement la guerre économique.

Réification, réifiant, réifié, réifier :

Ces termes appartiennent à la description du mode de fonctionnement de l’impérialisme et de ses méfaits. Très utilisés dans le langage marxiste, ils désignent la réduction du vivant en un stock d’objets plus ou moins utiles suivant les critères du capitalisme. Ils s’appliquent à tout processus réducteur qui dépersonnalise, aliène, dévalorise, instrumentalise, chosifie, déstructure et, à terme, change la vie en force de travail, en unité de production ou en matière morte objet de commerce et de profit. La réification se traduit par la destruction de la valeur, donc de la forme. Elle exprime la destruction de l’ordre (négentropie) et l’augmentation de l’entropie. Par définition, au contraire de représenter et de défendre l’ordre, comme le clament les impérialistes, toute domination est réifiante. Riche en destructions et atrocités de toutes sortes, l’histoire moderne en témoigne abondamment.

L’individu contre la communauté et la personne

En dépit du lourd bagage des idéologies opposant l’humanité à « la nature », des philosophes et des chercheurs commencèrent à rouvrir les yeux sur l’histoire du vivant. Mais, comme par hasard, ceux qui ont le plus profondément marqué la culture dominante sont les plus dogmatiques, sinon les plus limités. Ils n’ont eu de cesse de dégrader toujours plus la perception de la vie. Même parmi les plus ouverts, peu ont réussi à se libérer d’un blocage fondamental qui a entravé l’épanouissement de leur sensibilité et le développement de leur pensée.

Ainsi Claude Bernard : « Le physicien et le chimiste, ne pouvant se placer en dehors de l’univers, étudient les corps et les phénomènes isolément pour eux-mêmes, sans être obligés de les rapporter à l’ensemble de la nature. Mais le physiologiste, se trouvant au contraire placé en dehors de l’organisme animal dont il voit l’ensemble, doit tenir compte de l’harmonie de cet ensemble, en même temps qu’il cherche à pénétrer dans son intérieur pour comprendre le mécanisme de chacune de ses parties. De là il résulte que le physicien et le chimiste peuvent repousser toute idée de causes finales dans les faits qu’ils observent ; tandis que le physiologiste est porté à admettre une finalité harmonique et préétablie dans le corps organisé dont toutes les actions partielles sont solidaires et génératrices les unes des autres (…) », (« Introduction à l’étude de la médecine expérimentale », 1865). Claude Bernard ajoute une formule que tout écologiste pourrait reprendre à son compte : « quand on veut donner à une propriété physiologique sa valeur et sa véritable signification, il faut toujours la rapporter à l’ensemble et ne tirer de conclusion définitive que relativement à ses effets dans cet ensemble« , mais il en limite l’application à « l’organisme animal » et en exclut tout ce qui l’englobe, a fortiori la nature. Donc, quand on est dépassé par la complexité du sujet, surtout quand nous faisons partie de celui-ci et que notre vie dépend de la sienne, il faut la négliger* ! On comprend surtout que les automatismes de la pensée anthropocentriste et individualiste rendent impossibles l’exploration d’autres regards sur le monde, en particulier l’observation du vivant, sa perception, sa compréhension, depuis les points de vue embrassant les niveaux d’organisation plus grands et plus complexes que ceux de l’individu hiérarchisé et de son entreprise. Ce curieux parti-pris est représentatif de la culture dominante. Il a conduit à morceler la connaissance et a permis la croissance d’activités en complète rupture avec leur environnement.

* L’évidente limitation de l’intelligence sensible chez Claude Bernard ne pouvait lui permettre l’ouverture nécessaire à cette compréhension : vivisectionneur militant, il a martyrisé vif des milliers d’êtres vivants avec un sadisme consommé.

L’incapacité d’une certaine culture à descendre de son piédestal en abandonnant ses préjugés pour regarder le monde sous d’autres angles est une justification un peu légère du réductionnisme scientiste. Une justification paradoxale de la dissociation entre un « nous » démagogique (ou l’Homme) et tout le reste qui marque la majeure partie de la culture dans laquelle nous baignons. Avec un formatage pareil, il n’y a rien d’étonnant à ce que nous allions de désastres en catastrophes ! Une réflexion de John Clark prend ici tout son sens : « Il est nécessaire, peut-être plus encore en France que dans tout autre pays, de repenser (et de re-théoriser) le problème de la nature, et de remettre en cause encore une fois l’opposition culture/nature. Une vision mécaniste de la nature et une subjectivité solipsiste aliénée par rapport à la Terre font partie du lourd tribut que fait payer le dualisme cartésien » (5).

Là se dessine nettement la rupture logique qui interdit à beaucoup de voir que la vie n’est pas coordonnée et structurée qu’au niveau d’organisation généralement désigné comme individu, c’est à dire le niveau des organismes aux contours identifiables au premier coup d’œil et, selon certains, censés être indépendants. La vie est tout autant coordonnée et structurée au-delà, en construisant des formes encore plus grandes et complexes, et tout aussi cohérentes que les organismes individuels, et sans même l’aide d’un conseil d’administration ou toute autre forme de domination. Pour la plupart, c’est une barrière infranchissable. On comprend pourquoi le concept d’évolution, qui s’est affirmé à la même époque, a buté aussi sur la limite de l’espèce et, davantage encore, de l’individu. Il avait été largement oublié que les microbes, les végétaux et les animaux apparemment libres et autonomes – dont les hommes – sont, à leur tour, les constituants d’autres organismes plus grands ; donc que l’évolution est aussi collective, communautaire, qu’il s’agit probablement d’un mouvement d’ensemble où différentes aventures s’influencent et se conjuguent. La biosphère n’a-t-elle pas évolué de concert avec les évolutions de ses parties constitutives, et réciproquement ?

Près d’un siècle après Claude Bernard, alors que les micro-organismes sont désormais bien connus, Pierre Paul Grassé ne réussit pas plus à dépasser cette frontière conceptuelle. Il se l’interdit en estimant que « les bactéries (…) se révèlent sans grande valeur pour l’évolutionniste » (« L’évolution du vivant », chapitre « Prolégomènes au problème de l’évolution »). On voit là qu’il dissocie l’aventure des individus de celle des ensembles qu’ils forment ; en l’occurrence, celle des bactéries de celle de tous les organismes plus complexes qui sont pourtant les produits de l’évolution bactérienne et qui sont toujours, pour partie, constitués de bactéries. Henri Laborit, lui-même, semble demeurer parfois sous l’influence de ce blocage. Il observe pourtant que « (…) c’est par le maintien de la structure globale de l’organisme que le maintien de la structure de chaque niveau d’organisation peut être réalisé » (« Dieu ne joue pas aux dés », 1987). Excellente formule qui résume l’interdépendance étroite entre toutes les parties et tous les niveaux du vivant – de leur indissociabilité. Rejoignant Henri Bergson qui avait lui aussi remarqué la « coordination spéciale des parties au tout qui est caractéristique du phénomène vital« , Henri Laborit disait : « Pour qu’un organisme fonctionne correctement, il faut que tous les éléments de chaque niveau d’organisation, depuis la molécule jusqu’à l’ensemble, participe pleinement au maintien en vie de cet organisme« . Deux excellentes définitions de la coordination des compétences – stimulante – à laquelle la domination a substitué la hiérarchie de pouvoir réductrice de toute chose. C’est donc cette relation d’interdépendance typiquement holistique que Edouard Goldsmith a baptisé homéotélie. On retiendra que, comme les écologistes, Laborit a étendu cette logique de réciprocité et d’intégration aux ensembles organiques plus grands et plus complexes que le niveau de l’algue, du topinambour, de la baleine bleue, de vous et de moi (6). Il reconnaissait que cette logique organique s’applique aussi aux écosystèmes et à la biosphère, donc aux hommes et à leurs sociétés. C’est l’une des raisons qui l’ont fait rejeter par la « communauté scientifique française » qui poussera le sectarisme jusqu’à déléguer une ambassade pour convaincre le jury Nobel de ne pas lui attribuer le prix.

Homéotélie :

Terme forgé à partir du grec homoios (même) et telos (objectif) pour exprimer la communion des intérêts de toutes les formes vivantes autour d’une même finalité. Que l’organisme soit un micro-organisme ou la biosphère ne change rien : toutes les parties sont interdépendantes et donc bien obligées de réussir de concert l’aventure de la vie.

A l’inverse, est hétérotélique (de heteros : différent) ce qui est en conflit avec l’intérêt général, tout ce qui rentre en contradiction avec le maintien de la structure d’ensemble. La volonté de dominer et le capitalisme, qui préconisent la « déréglementation » sociale et la « dérégulation » par rapport à l’économie régulée de la nature, sont on ne peut plus hétérotéliques. Ils sont nuisibles à tous les niveaux d’organisation écologiques et sociaux, nuisibles à la biosphère, donc, en retour, nuisibles à chaque forme de vie (même à leurs partisans !).

Même parmi les meilleurs, beaucoup se sont focalisés sur cette idée d’individu : un seul des niveaux d’organisation constitutifs du vivant. Après l’individu, c’est comme s’il n’y avait rien de plus complexe ; comme si les microbes, les végétaux et les animaux étaient restés des spécimens éparses, comme s’ils n’avaient rien construit ensemble, comme si les écosystèmes n’étaient que des bric-à-brac créés par le hasard – ces stocks sans aucun sens où vont puiser économistes et industriels. Telle est la vision mécaniste. Cependant, on observe avec intérêt que les dominants qui proclament hautement la valeur de cette culture ont, entre eux, des pratiques très communautaires, communautaristes même. Nous y reviendrons.

Sous cette culture, en-dessous, la dissociation est si forte que les conséquences sont socialement et écologiquement très lourdes. L’une des plus fréquentes est l’inconscience ou l’incompréhension des relations entre la partie et le tout, entre la personne, la société, l’écosystème et la biosphère. C’est l’une des principales causes du désordre : entre désir, projet et réalisation, entre motivation et action, entre fin et moyens, il n’y a le plus souvent aucune cohérence. Ainsi, les pratiques contrarient-elles couramment les idées qu’elles prétendent servir. C’est devenu une habitude si profondément ancrée que tenter de le faire observer et simplement en appeler à plus de cohérence provoque vexation, colère et rejet.

Les exemples abondent au quotidien. Parmi les plus remarquables, la population majoritaire qui paraît ne pas vouloir agir, mais observe attentivement, a bien noté que la domination est toujours la principale motivation de la quasi totalité de ceux qui disent agir pour tous. Y compris – et c’est beaucoup plus grave – chez ceux qui se proclament opposants voire alternatifs. Tous ces hyperactifs se proclament démocrates, mais quelle curieuse démocratie celle qui, interdisant la participation des citoyens au débat, entrave la communication et la coordination, les deux dynamiques d’une construction collective de bonne intelligence, et cultive au contraire l’opacité dans les domaines les plus importants ! Et, plus profondément, que dire d’un système de représentation qui suscite et exacerbe le goût de la domination ? Au moins qu’il est parfaitement inadapté à sa fonction. Reste à se demander pourquoi et comment tant de mouvements révolutionnaires et d’aspirations à la démocratie et à la paix ont pu accoucher de cela… Ces incohérences, ces tromperies qui ne tromperont bientôt plus que les néophytes, constituent le plus puissant blocage d’une évolution universellement souhaitée.

Plutôt que des appels à la destruction de la planète, on entend prétendre à l’amélioration des conditions de vie. Pourtant, c’est le sabotage des bonnes pratiques et le saccage généralisé qui résultent de la plupart de ces actions prétendument bien intentionnées. Comment est réalisé ce prodige ?

Une autre caractéristique marquante de la culture et des structures dominantes découle directement de la réduction individualiste et de la fermeture aux autres niveaux d’organisation, c’est leur surdité vis à vis des signaux d’alarme émis par les populations et les écosystèmes en péril. En effet, le système dominant ne prend en compte que les encouragements à poursuivre son œuvre, c’est à dire les retours d’information qui exercent une action (une rétroaction) positive, donc allant dans son sens. Bouclé sur lui-même, il se regarde le nombril et le prend pour l’univers. Ainsi va l’économisme triomphant qui n’est même pas encore capable d’estimer et d’intégrer les énormes conséquences sociales, donc économiques, de ses « techniques de gestion« . Ainsi les héros de la croissance en sont venus à considérer les sociétés humaines elles-mêmes comme des stocks à leur disposition.

Et les rétroactions négatives ? Elles sont la clé de toute régulation. C’est, par exemple, la douleur qui déclenche l’arrêt du geste dangereux. C’est l’arrivée au point de consigne de la température qui commande la coupure de la résistance électrique. C’est la révélation d’une incompréhension qui devrait susciter un nouvel effort de concertation, l’apparition d’une maladie qui devrait entraîner la suspension d’une production sitôt que celle-ci est soupçonnée, le constat des blessures infligées à un écosystème qui devrait être suivi de l’arrêt de l’agression et d’un effort de restauration, etc. Las, ne se pensant pas dépendante d’autres systèmes et niveaux d’organisation, et en interaction avec eux, tenant même le tout pour une partie réductible à merci, même la plus insignifiante des dominations refuse systématiquement d’être à l’écoute des rétroactions négatives – par essence, parce que l’idée même de se remettre en cause lui est intolérable. Laborit précise que la finalité d’une structure est d’être et de se reproduire à l’identique ; avec cependant une correction d’importance : parce que toute structure vivante est incluse dans des niveaux d’organisation successifs et dans le plus grand d’entre eux – la biosphère -, sa finalité s’accorde à la finalité de l’ensemble. La vie est communautaire, même la vie des « individus« . C’est l’un des points les plus oubliés du fait de la dissociation générale qui fait de chacun le combattant d’un camp retranché. Voilà pourquoi l’égoïsme est généralement réduit à l’égocentrisme par tous ceux qui négligent sa nécessaire relation aux autres et à l’ensemble. Relation vitale entre toutes. Bien connaître le sens de son intérêt ne conduit pas à se dresser contre les autres et le monde, comme le souffle le néo-darwinisme et le capitalisme libéral, mais, au contraire, à s’inscrire dans la finalité commune à tous : le maintien de la vie terrestre au mieux de sa forme… afin d’en jouir le plus possible. Car il s’agit bien d’interrelation : chacun est renforcé par ce qu’il contribue à construire. Pourvu que l’on soit ouvert sur l’enchaînement des interdépendances et des réciprocités, la solidarité, l’empathie et l’altruisme ne sont autres que des expressions d’un égoïsme bien compris. Paul-Emile Victor l’a exprimé dans la préface d’un guide de la nature en France paru en 1979 : « Je suis un optimiste. Je crois fermement que rien n’est perdu, dans aucun domaine. Je crois qu’il est temps encore, pour l’homme, de rester un homme et d’éviter de devenir un termite. Rien n’est perdu. Pour l’instant« . Paul-Emile Victor parlait ainsi au moment même du dépassement des capacités de régénération de la biosphère. Il poursuivait : « A condition que chacun fasse passer son intérêt personnel immédiat après l’intérêt général. Ce qui est une autre façon de défendre son propre intérêt. A condition, donc, que chacun soit foncièrement égoïste… De façon intelligente, raisonnée, concertée. Et non pas, comme c’est le cas aujourd’hui, égoïste comme un imbécile« . Cela n’est pas pour rien qu’il avait participé à la Semaine de la Terre !

Mais, là est tout le problème, par essence, les dominations ont une finalité totalement étrangère à celle commune à tous les niveaux d’organisation. Elles sont les produits d’une évolution sociale aberrante. Leur pensée, linéaire, est un système clos externalisant tout ce qui le contrarie. Un simple constat trahit la fatuité et la duplicité du système dominant : qu’il s’agisse d’une petite entreprise ou d’institutions internationales, il n’existe guère de dispositif de sécurité pour ôter tout pouvoir à une direction défaillante, incompétente ou corrompue, et la congédier. Et si régulation il y a, c’est l’accumulation des dégradations irréparables qui la déclenche. Trop tard pour beaucoup et trop tard pour ce qu’ils contribuaient à construire, ou ce dont ils auraient pu permettre l’émergence ! Dans l’ordre social actuel, le bien commun (ou, si l’on préfère : l’intérêt général) est abandonné sans aucune défense face aux actions les plus malhonnêtes et les plus destructrices qui en sont d’autant plus encouragées. Et pour cause, la culture impérialiste – culture de l’élite – conditionne à la prédation du bien commun.

Donc, pas de retours d’information sur d’éventuelles conséquences fâcheuses de l’action entreprise ; au contraire, une fermeture totale, surtout en ce qui concerne la perte des niveaux d’organisation plus complexes et, par conséquent, plus favorables à chacun. Or, tout système coupé des conséquences provoquées par son action ne peut savoir s’il est sur la bonne voie ou s’il s’enfonce dans l’erreur. Les critères d’appréciation de ce qui est bon ou mauvais lui manquent pour juger de ce qu’il fait. Et ils lui manquent de plus en plus. Alors il dérive inéluctablement, comme si le pilote d’un véhicule ne pouvait voir les obstacles vers lesquels il se dirige.

Pour la domination, les conséquences négatives de l’action ne sont pas un problème puisque la destruction et la falsification sont parties intégrantes de sa culture. Si elle en tenait compte, il ne pourrait y avoir capitalisation des produits de la chosification (réification) du vivant et capitalisation des pouvoirs spoliés, les moyens mêmes de la domination. Dissolution de la communauté, hommes et familles en perdition, campagnes bétonnées, forêts rasées, planète blessée et empoisonnée, il n’y a pas de signaux d’alarmes, pas d’obstacles pour la domination, puisqu’elle ne reconnaît aucune interrelation avec les autres êtres, les autres entités, qu’elle n’a aucune compréhension de leur existence ni de l’économie de l’ensemble vivant. La domination n’est-elle pas omnisciente et au-dessus des préoccupations ordinaires ?

A elle seule, la fermeture au monde explique l’aveuglement général sur les limites atteintes par ce système. Pas des limites internes, des limites externes s’entend ; les limites de l’économie de la nature dans laquelle s’inscrit la petite économie du système. Des limites d’ailleurs dépassées puisque nous sommes en phase de diminution rapide de la diversité biologique. Sous la pression de l’idée impérialiste, presque tous en sont venus à imaginer que l’économie des activités profitables, pour les uns, l’économie de leur spoliation, pour les autres, commande à l’économie de la nature, qu’elle l’englobe, en quelque sorte. Une vraie folie collective ! Anti-nature et impérialiste, la culture dominante est une culture dévoyée et nuisible, la source de la plupart des « crises« , de l’effondrement de la diversité biologique à la ruine des peuples sous la finance spéculative (7).

Le système dominant est comme un parasite qui tuerait celui qui l’héberge. Petit problème : à la différence du parasite, ce système n’aura aucune descendance parasitant d’autres hôtes, car il n’y a qu’un seul hôte : la biosphère. Profiter, prendre, piller tout pendant qu’il en est temps, tant que quelque chose palpite encore… Toute l’intelligence des dominants, grands ou minuscules. C’est pourquoi les ennemies de la domination sont la compréhension de l’interdépendance et de la réciprocité qui structurent le vivant.

Alain-Claude Burgevin-Galtié

Notes :

(4) Les mêmes phénomènes peuvent être baptisés de noms différents, selon les chercheurs. Ce qui est niveau d’organisation ou de complexité pour Henri Laborit est émergence pour Lloyd Morgan et William Morton Wheeler (collègue d’Alfred North Whitehead à Harvard). Morgan et Wheeler ont contribué à formuler la théorie selon laquelle l’évolution procède par sauts de complexité croissante (de l’atome à la molécule, de la molécule à la bactérie, de la bactérie à la cellule, de la cellule à l’individu, de l’individu au groupe social, etc…). Avec la théorie de l’évolution émergente s’est affirmée une approche organiciste, holiste de l’économie de la vie.

Pour Ralph Gerard, de l’école d’écologie de Chicago, les niveaux d’organisation sont des orgs, pour Arthur Koestler des holons, pour Ludwig Von Bertalanffy, Ross Ashby et Paul Weiss : des systèmes.

(4 bis) « De l’idéologie aujourd’hui », dans le Monde Diplomatique d’août 1996, François Brune exprimait clairement une critique écologiste qui, déjà, semblait oubliée.

(5) John Clark, « Introduction à la philosophie écologiste et politique de l’anarchisme », Atelier de Création Libertaire.

(6) Des années 1920 à 1950, Warder C. Allee, Thomas Park, Ralph Gerard, Alfred Emerson, Karl Schmidt et Orlando Park composent le Groupe écologique de l’université de Chicago (sans rapport avec « l’Ecole de Chicago » de l’économisme ultra-libéral, lequel est foncièrement hostile à la lecture holiste de l’économie de la nature !). Avec beaucoup d’autres chercheurs, dont le sociologue Robert Park, ils sont de ceux qui soulignent l’interdépendance comme étant « une caractéristique fondamentale de la matière vivante ». Ils ajoutent que l’intégration croissante appartient, comme la diversification et la complexification, à la stratégie de l’évolution. Un critère d’appréciation très important cette intégration croissante… Intensification des interrelations et des échanges, donc, et de moins en moins de place pour les stratégies d’opposition.

« La confusion culturelle ou l’ennemi intérieur, source de la faiblesse du mouvement social » par ACG, publié par les mensuels :

Alternative Libertaire Belgique, décembre 1997, n°201.
Silence n° 226/227, janvier 1998.

(7) Point de méprise ! L’expression économie de la nature n’est pas une tentative de réduction des dynamiques de la vie aux mécanismes de l’économisme. Une telle perfidie n’a pas sa place ici. Tout au contraire. Employer cette expression est censé rappeler l’ordre logique des choses de cet univers car, créée avant Linné, elle a été employée par lui en un temps où l’économie des sociétés humaines – à plus forte raison celle des fabriques et des commerces – était encore comprise comme dépendante de la grande économie qui l’englobe et lui permet d’exister (« L’économie de la nature », Linné, Uppsala 1749). D’ailleurs, le titre originel du livre indispensable de Donald Worster, intitulé en France : « Les pionniers de l’écologie », est « Nature’s Economy ». L’utilisation de cette première expression de la conscience écologiste est, donc, une réaction contre le réductionnisme qui s’est imposé depuis avec la prétention d’une science.

L’économie du langage officiel ne comprend qu’une partie des activités humaines – une partie seulement : celle qui intéresse des structures dominantes oublieuses de l’état de leur environnement, autant dire de la santé de la biosphère. L’exploitation à fonds perdu est leur règle. Les tenants de l’idéologie économiste professent en effet que leur système de valeurs est autonome et qu’il doit dicter sa loi au monde. La réalité est toute autre, ce que les écologistes et les peuples encore ouverts à la vie disent depuis toujours sans pouvoir arrêter la machine de la destruction. Car l’économie parcellaire des économistes de la domination n’est pas seulement totalement fermée à celle du vivant mais, elle est en guerre contre elle. Parmi ses principes de base, la propriété privée et la capitalisation sont incompatibles avec l’économie holiste du vivant où toutes les parties doivent concourir sans entraves à la construction de l’ensemble. Propriété et capitalisation sont les principaux facteurs de la déconstruction des sociétés et des écosystèmes.

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* Holisme et niveau d’organisation :

Le tout est supérieur à la somme des parties est souvent la seule explication donnée pour différencier les dynamiques holistiques du paradigme mécaniste imposé par la culture dominante, lequel prétend qu’une chose, une action, une compétence s’ajoute à l’autre de façon comptable, sans plus. Cette réduction permet d’effacer la capacité d’auto-organisation du vivant – l’autopoïèse – aux yeux des victimes du conditionnement, et de prétendre que rien ne peut fonctionner, voire exister, sans être piloté par une hiérarchie de pouvoir. C’est la base de toutes les manipulations.

Le monde, notre monde est beaucoup plus complexe, organisé et intelligent qu’on veut nous le faire croire. L’approche holistique reconnaît la complémentarité et l’interdépendance. Elle constate que l’action et la création de chacun stimulent celles des autres et qu’elles fusionnement avec pour créer ensemble un mouvement et une construction d’un niveau d’organisation plus complexe (la seule somme des contributions ne peut l’expliquer). De façon coopérative et symbiotique, particules, molécules, bactéries, êtres complexes et systèmes socio-écologiques créent des formes supérieures d’organisation dont les capacités surpassent celles des êtres et des éléments qui les constituent. Un saut qualitatif a été franchi. En paraphrasant Henri Laborit : quand un nouveau niveau d’organisation est atteint, apparaît – émerge – une forme dotée de propriétés, de qualités, d’intelligences nouvelles que ne possédaient pas les éléments séparés de cet ensemble. Les exemples sont en nous et autour de nous : c’est la cellule par rapport aux bactéries qui l’ont formée, le corps par rapport aux organes, la culture par rapport aux savoirs – ou aux préjugés, les groupes sociaux et le peuple par rapport aux personnes, l’écosystème par rapport aux êtres qui le constituent, la biosphère par rapport à tous, etc. D’où la théorie des émergences formulée par Loyd Morgan : l’évolution procéderait par sauts de complexité croissante (de l’atome à la molécule, de la molécule à la bactérie, de la bactérie à la cellule, de la cellule à l’individu, de l’individu au groupe social, et ainsi de suite jusqu’à la biosphère).

Contrairement à une bien étrange confusion qui traîne dans quelques tentatives d’exégèses de la pensée écologiste, la complexification de niveau en niveau ne vide pas les niveaux constituants de leurs propriétés et capacités spécifiques. Ainsi, prétendre que la culture holiste, en tout cas celle des écologistes, implique que « les individus sont les produits passifs de la société » est justement le « produit » d’une idéologie mécaniste incapable de penser les nuances, les interrelations et les interdépendances du vivant, incapable d’imaginer seulement la réciprocité. Car, de même que le tout influence ses parties constitutives en leur assurant protection et bien être, celles-ci participent activement à la construction et au maintien du tout qui leur est favorable (sauf, justement, dans les sociétés détournées par différents processus de capitalisation-spoliation). Cette interprétation mécaniste qui a beaucoup encombré les premières années 1990 oppose approche systémique et culture holiste, laquelle est confondue avec un globalisme destructeur de diversité. Projetant ses propres démons dans la culture alternative qu’elle n’arrivait pas à déchiffrer, elle fantasmait le risque d’une dérive totalitaire au travers de ce globalisme incongru. Une dérive totalitaire de l’alternative au totalitarisme ! Mais cela n’était peut-être qu’une manipulation de plus pour décrédibiliser l’alternative écologiste car,c’est tout de même un peu troublant, cette critique infondée a surgi au moment où le mouvement, qui tendait à s’affirmer à nouveau, a été la cible des attaques des tenants de l’ordre mécaniste et capitaliste (de Luc Ferry à l’Appel d’Heidelberg, en passant par le sinistre numéro d’Actuel « Ecolos Fachos »).

La création holistique d’ensembles plus complexes – plus intelligents – se vérifie toujours en situation d’association vraie, d’entraide, de coopération. Mais le versant négatif est tout aussi réel. A partir du moment où les interrelations se dégradent, par exemple sous l’effet d’une prédation des pouvoirs de chacun, de l’amenuisement de sa liberté d’expression en relation avec celle des autres, c’est la dynamique inverse qui se développe. Comme pour notre corps, quand des cellules rompent avec l’ordre coopératif, avec la symbiose, pour s’opposer aux autres et coloniser. Alors, les dynamiques positives sont anéanties, leur production, même fixée de façon durable (écrit, art, architecture…), est menacée, détournée, disparaît. Tout ce qui était s’effondre et chacun s’en trouve d’autant plus réduit, de plus en plus réduit.

La première dynamique est celle de l’évolution. Elle a construit le vivant, la biosphère. Elle a fait des civilisations heureuses et créatives. La seconde, typique du processus capitaliste, résulte de la volonté de certains de prendre le pas sur les autres, de les spolier et de les refouler pour accaparer une production collective de plus en plus appauvrie par leur action – avec d’autant plus d’âpreté qu’elle se trouve plus appauvrie.

Inspiré par l’écologie, le mouvement alternatif proposait de développer la compréhension de la dynamique positive, et de la cultiver. Une menace intolérable pour toutes les hiérarchies de la domination, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, et au-delà. Cela menaçait les fondements de leur escroquerie comptable à la démocratie (la démocratie n’est pas mécaniste, elle est une dynamique holistique). La totalité de leur système capitaliste de spoliation. C’est pourquoi tous les réduits d’esprit qui font leur sel avec la dynamique régressive se sont unis pour saboter le mouvement alternatif. Depuis, ignorante de tout ce qui s’est tramé contre elle, la société (surtout la société française) ne cesse de glisser plus profondément dans la régression.

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