A défaut d’un mouvement plus combatif, la crise écologique planétaire et l’expansion des industries qui en étaient principalement à l’origine poussaient les nouveaux révoltés vers le mouvement de la protection de la nature. Parisien depuis peu, j’étais allé vers la Fédération Nationale des Sociétés de Protection de la Nature qui avait ses locaux au Museum d’Histoire Naturelle, et étais devenu membre de Jeunes et Nature, une association récemment créée par François Lapoix. Nous y étions plus éducateurs que militants. Sensibiliser les plus jeunes pour que, devenus adultes, ils changent peut-être les décisions politiques sur lesquelles nous n’avions pas su agir ne satisfaisait pas tout le monde*. Il y avait un décalage entre cette mission d’éveil au long cours auprès des scolaires et l’urgence que nous ressentions. Nous voulions nous-mêmes agir sur le présent.

  • Nous n’avions pas tort ! Vu la catastrophe planétaire, il n’est que trop évident que l’éveil n’a pas été de taille à lutter contre la propagande et les stratégies d’assimilation au système destructeur.

 

Premiers pas écologistes

Quelques-uns se contentaient du confort institutionnel des associations et de l’université. Ils envisageaient la reconnaissance et la carrière. Pour les autres, l’action s’imposait : nous n’allions pas passer notre vie à regarder détruire tout ce que nous aimions, à compter les victimes en entrant des données dans des mémoires mortes. Il s’agissait de la vie, parties et ensemble inextricablement unis, de notre vie et plus encore : de l’évolution, de la poursuite de l’aventure biosphérique, de l’espérance… Tout allait y passer si nous ne sonnions pas l’alarme et ne mobilisions pas large pour réorienter la politique des entreprises et des états. D’autres nous avaient montré l’exemple, Rachel Carson, les Provos, les Kabouters, les Beatniks, les Hippies, la Nouvelle Gauche américaine, etc. Nous devions unir nos voix aux leurs pour créer des alternatives. Le 68 français ne s’était pas montré à la hauteur. Son élan libertaire avait ignoré l’écologie. J’en avais parlé ici et là, dans les forums spontanés, de la Sorbonne au Jardin du Luxembourg, sans éveiller plus qu’un intérêt éphémère. Cela aurait pu aboutir, mais tout avait tourné court sous la férule de nouveaux totalitaires aux références radicalement anti-écologistes.

Une critique générale de la pétaudière en voie de généralisation – la « civilisation de consommation« , ou plutôt : la civilisation de ce capitalisme que nous commencions à décortiquer, s’imposait. Une critique publique. Nous ressentions le besoin de crier l’alerte écologiste, d’informer largement, de dévoiler les responsabilités, de dire l’absurdité des politiques suivies, de vulgariser les alternatives, d’ouvrir des voies vers une civilisation accordée à la biosphère. Nous voulions aussi aller vers d’autres, plus politisés, que nous imaginions pouvoir ouvrir à l’écologie. Mais le cadre très hiérarchisé de la protection de la nature, avec ses universitaires et ses notables à cheval entre direction des affaires, voire affaires tout court, et critique ouatée, pusillanime sinon déférente, ne se prêtait pas au mouvement. Personne ne voulait sortir du rang et on refusait de nous laisser bouger. Cela faisait monter l’insatisfaction dans les rangs.

Donc un soir de l’automne 1970, au sortir d’une nouvelle réunion passée à compter les impossibilités d’action, est née l’idée d’organiser, hors de Jeunes et Nature, des manifestations pour diffuser le plus largement possible l’information écologiste et exprimer fortement le refus d’un progrès et d’une croissance réalisés en mettant à sac la biosphère. Les américains avait célébré un Jour de la Terre, nous pouvions faire toute une Semaine de la Terre !

La Semaine de la Terre se concrétisa six mois de préparation plus tard en sept jours d’action, entre une manifestation parmi les promeneurs du Bois de Boulogne et une conférence débat avec René Barjavel, Jean Carlier, Henri Charnay, Pierre Fournier, Georges Krassovski, Mouna, Pierre Pellerin, Paul-Emile Victor.

Enrichi de nouvelles contributions, le groupe initial continua à se réunir pour échanger des informations, débattre passionnément, envisager la suite, en particulier des actions pour dénoncer le développement du jetable et de produits non récupérables.

 

 

Un mouvement très courtisé, voire plus sans affinités

C’est là que vint nous trouver Alain Hervé et qu’il déploya beaucoup de séduction pour nous convaincre de rejoindre l’association qu’il venait de créer : les Amis de la Terre. C’était, en fait, une filiale de l’association étasunienne Friends of the Earth avec laquelle Hervé avait de nombreux contacts. Les AT constituaient une curieuse association. Elle avait un local à géométrie variable, entre rez de chaussée et cinquième, dans un immeuble du très chic Quai Voltaire, là où résidait Montherlant. Nous crûmes tout d’abord qu’Hervé était seul. Il n’y avait pas là un seul militant. Personne ne mouillait la chemise avec en tête l’urgence planétaire. Sur le papier, il y avait un comité de soutien bien fourni, mais pas de lanceurs d’alerte sur le terrain. Sauf deux ou trois personnes plus assidues, nous ne rencontrâmes les autres membres qu’à l’occasion de rares réunions (avec buffets). Que des gens décontractés, manifestement à l’aise dans leurs professions, sympathiques certes, mais sans révolte perceptible. Des bourgeois dilettantes. C’était curieux, mais pourquoi pas ? Malheureusement, ce qui allait s’y passer serait encore plus curieux.

Cela commença très fort : Hervé bagarra pour jeter la campagne contre le jetable. Les performances de rue que nous envisagions, avec amoncellements de bouteilles en plastique aux portes des entreprises productrices et distributrices, ne semblaient pas lui plaire du tout. La pilule fut amère et dure à avaler. Ca commençait bien. Pourquoi Hervé ne voulait-il pas que l’on se mêle de la nouvelle lubie des industriels du gaspillage et de la pollution ? Une simple dénonciation environnementaliste. Pas même un message politique. Pourtant, cette campagne très simple, mais spectaculaire, aurait pu avoir un gros impact et faire des petits… Trop de succès ? Trop tôt par rapport à un tempo que nous ignorions ? Allions-nous être entravés comme dans les associations de protection de la nature ? Le manque de moyens nous dissuada de claquer la porte. C’était une faiblesse.

Sur ces entrefaites s’introduisit – ou fut introduit – un certain Brice Lalonde et sa compagne d’alors, Lison de Caunes. Nous saurons beaucoup plus tard, trop tard, que des intérêts très matérialistes pouvaient empêcher celui-ci de partager la révolte écologiste. Son père était un confortable industriel (Levy) et sa mère appartenait à la richissime famille Forbes, celle de Boston, celle dont la fortune doit beaucoup aux guerres de l’opium qui commencèrent la ruine culturelle et sociale de la Chine. D’ailleurs, il se vantera d’en être quand son cousin – John Kerry- se présentera à la présidence des Etats-Unis. On choisi pas sa famille, par contre, il est rare qu’on ne soit pas influencé par elle. Disons que sa culture de référence devait être assez éloignée de la nôtre, quelque peu décalée par rapport à la culture écologiste. Plus grave ou simple confirmation : il s’était déjà illustré dans une magouille d’anthologie au terme de laquelle il était devenu président de l’UNEF Sorbonne durant une période où, à la fois, la concurrence et la critique de la prise de pouvoir étaient fortes : en 1968. Comme le reste, cela nous fut soigneusement caché et nous devions rester très longtemps dans l’ignorance de ce détail qui n’aurait pas manqué de nous mettre la puce à l’oreille. De même que nous n’apprendrons que très longtemps après l’aisance financière d’Alain Hervé et de ses fréquentations très haut du pavé – par exemple, Teddy Goldsmith, le frère du très conservateur spéculateur planétaire Jimmy Goldsmith. Qu’est-ce qui nous devait d’être entourés de tant de gens n’ayant aucun goût pour l’évolution démocratique et sociale proposée par l’écologisme ?

Six mois plus tard, en juin 1972, après la première des manifs à vélo (dont le succès perturba beaucoup les états-majors politiciens), quelques autres actions et beaucoup de réunions aussi stimulantes que conviviales, vint le temps de l’assemblée générale de l’association. Elle s’annonçait comme une réunion de bonne intelligence de plus quand elle fut assaillie par deux vagues d’entristes surexcités et agressifs, comme drogués pour le combat : des PSU et des féministes (Françoise d’Eaubonne et ses copines). Après une vaine bataille, sauf deux ou trois, les Amis de la Terre décidèrent d’annuler leur AG et de planter là les agresseurs. Or, le lendemain, Lalonde et sa compagne, qui avaient semblé tant s’amuser la veille qu’ils étaient restés après notre départ, prétendirent avoir été élus président et trésorière. C’était donc une manie ! La stupéfaction se mua vite en colère car, bien que nous n’accordions aucune valeur à ces titres, nous n’étions pas disposés à laisser passer la malhonnêteté. Malgré notre volonté d’ouverture, nous allions virer les escrocs quand Alain Hervé s’interposa. Les renards étaient entrés dans le poulailler et le vieux coq sortait de sa réserve habituelle pour s’opposer à ce que la jeune garde les reconduisent à la porte. Lui qui était venu nous chercher. Pourquoi prenait-il partie pour les imposteurs ? Qu’est-ce qui les réunissait ?

C’est sur ces entrefaites que le mouvement coopératif me licenciait sans préavis pour avoir osé proposer une coopération entre coopératives de consommation (les COOP) et coopératives agricoles pour la production et la distribution de produits biologiques. Mon initiative avait mis en grande colère des profiteurs de la déstructuration de l’agriculture et des campagnes mobilisés pour la prochaine étape de la spoliation.

 

 

Faux semblants et tours de passe passe

Aux Amis de la Terre, l’ambiance était devenue moins amicale, mais nous continuâmes à bouger sans trop nous soucier de la capacité de nuisance des faux amis. Grosse erreur, car les entristes ne chômaient pas. Ils s’employaient à désolidariser le groupe initial et à s’imposer comme seuls interlocuteurs auprès des autres groupes qui se développaient partout. Mais le mouvement écologiste s’affirmait. Tout comme, nous semblait-il, le mouvement autogestionnaire auquel nous participions… Quoique le doute s’insinuait : n’avions-nous pas reconnu des agresseurs de notre AG de juin 1972 dans le CLAS (Comité de Liaison pour l’Autogestion Socialiste) ? Ce CLAS, n’était-ce pas surtout le PSU ? Et le PSU, pourquoi nous traitait-il aussi grossièrement ? Un meeting soi-disant « commun » nous échauda sérieusement en janvier 1974 : « 6 heures pour l’autogestion » à la Mutualité. Se réclamant des luttes sociales, Rocard y avait prôné le développement des centrales nucléaires. Je lui écrivis pour les Amis de la Terre et nous eûmes bientôt une idée de ses vrais projets et du mépris dans lequel lui et ses proches tenaient le mouvement écologiste. Cela relança toutes les interrogations sur l’AG de 1972, sur l’absence d’AG en 1973, sur notre place dans le CLAS, sur la raison de la présence du PSU Lalonde parmi nous, sur ce qui se jouait dans les coulisses des Amis de la Terre, etc. Nous n’eûmes pas le loisir de nous interroger longtemps.

Tout bascula avec l’idée d’intervenir sportivement dans la campagne présidentielle du printemps 1974 faisant suite au décès de Georges Pompidou, puis avec le choix de René Dumont comme porte-parole, deux étapes où j’ai, bien à tort, joué un rôle de premier plan (1). Avec l’aide d’Alain Hervé, reparu une nouvelle fois pour nous entraver, l’initiative écologiste fut récupérée en un tournemain par nos chers faux amis (de la Terre) renforcés par de nouveaux entristes. Précipités dans la coulisse, séparés, écoeurés, presque tous les écologistes abandonnèrent le terrain les uns après les autres. Tout alla si vite que, dès l’été, nous n’étions plus que deux, sur Paris, pour faire face aux imposteurs et à leurs suivistes. En quelques semaines, le mouvement fut déstructuré, submergé par une vague fébrile, grosse de gens qui n’avaient pas la moindre idée de l’écologisme et s’en foutaient copieusement. Ils se disputaient comme des chiffonniers pour créer des boutiques et des hiérarchies. Parachevant l’oeuvre des premiers entristes, ils réduisirent au silence les écologistes en quelques années. Avant la fin de la décennie soixante-dix, les interrelations qui avaient fait le mouvement écologiste n’étaient plus. Il ne restait que quelques obstinés de plus en plus isolés.

Vidé de sa substance révolutionnaire et alternative, l’écologisme allait être remplacé par un réformisme étroitement contrôlé par les différents fossoyeurs du mouvement. Des spectacles de luttes pour le pouvoir capitalisé et de campagnes électoralistes allaient désormais distraire d’un retour de la critique sur la nature anti-sociale et anti-écologique de la domination, autant d’erzatz pour détourner le public des questions essentielles et lui faire croire que des solutions toute faites et faciles peuvent tomber d’en haut.

Que s’était-il passé ? Comment l’écologisme, qui rassemblait de plus en plus d’adhésions de grande qualité avait-il pu, soudain, mobiliser autant d’ennemis et de parasites ?

Aveuglement et obstination, inertie, instinct de mort, tendance suicidaire générale… depuis longtemps, le spectacle des destructions écologiques et sociales perpétrées en tous lieux par les hiérarchies industrielles, financières et politiques, celles-là mêmes qui étaient censées être les « élites« , nourrissait un constat de l’incompétence des structures dominantes. Ou, peut-être, pire. L’expérience du travail en entreprise, pour certains, et l’observation de la dévitalisation de la révolte écologiste par les hiérarchies de la protection de la nature, avaient fini de confirmer que les personnes en conquête ou maintien de pouvoir allaient toujours à contre-sens de la vie – du phénomène général de la vie -, même quand elles prétendaient que celle-ci était au coeur de leurs préoccupations. Etait en cause le principe même de la domination, ses idéologies et ses structures. Sans le savoir encore, nous étions donc naturellement en phase avec les écologistes qui nous avaient précédés ailleurs, par exemple Murray Bookchin qui avait déjà souligné : l’écologisme porte « une critique dévastatrice de la société hiérarchique dans son ensemble (…) ». Comme quoi la sensibilité écologiste surgit et resurgit partout, ce que, très tôt, ses ennemis avaient bien compris en observant le mouvement américain.

 

 

Un mouvement beaucoup trop gênant

L’écologie étudie les interrelations là où la culture qui nous est le plus souvent imposée ne voit que rivalités et antagonismes. C’est probablement pourquoi celle-ci a intégré comme une donnée première le capitalisme de pouvoir pour fonder l’impérialisme sur les hommes et la nature. Au contraire, la culture écologiste est une compréhension holiste du vivant, donc des phénomènes sociaux. Car, pour l’écologiste comme pour Darwin, d’ailleurs, il n’y a pas plus de rupture entre nature et culture, qu’entre individuel et collectif, et entre évolution des espèces et évolution de la biosphère. Bien que français, les écologistes ne savaient pas à quel point cela les séparait de ceux qui leur paraissaient les plus proches, en particulier des différentes composantes de la gauche française imprégnées de cette « culture anti-nature » (c’est bien ainsi qu’elle est désignée) qui est le contraire exact de la culture écologiste.

Donc, l’écologie reconnaît l’émergence des niveaux d’organisation de plus en plus complexes qui est stimulée par les dynamiques associatives et symbiotiques. A l’inverse des constructions holistiques (spontanées et auto-organisées, disions-nous à l’époque), les hiérarchies de pouvoir parasitent, entravent et désamorcent, par la spoliation et la capitalisation, la guerre en tous domaines, les capacités d’être et d’agir, donc les développements personnels et collectifs. Avant même d’être clairement formulée, cette sensibilité est le point d’origine du mouvement écologiste. Ce qui le distinguait de la protection de la nature. Sa contestation première et la source de ses propositions alternatives.

Dès les débuts du premier mouvement écologiste, nous savions tout cela d’instinct. Et puis nous avions été informés par les leçons des mouvements précédents, de l’élan libertaire des années soixante, la parole des situationnistes, celle des philosophes de l’Ecole de Frankfurt, etc. Quoi qu’il en soit, le refus du capitalisme de pouvoir nous était naturel et nous avions tendance à croire que cela allait de soi pour la plupart de nos proches, tant la nuisibilité des luttes de pouvoir et de la domination est évidente pour qui n’est pas aliéné.

« Nous luttons contre le système économique qui consiste à capitaliser la plus-value née du travail des salariés, mais son frère jumeau, le système politique qui consiste à capitaliser les bulletins de vote et les délégations de pouvoir, n’est pas clairement démasqué. Celui qui sait, qui a un beau programme, et qui en parle bien, va, grâce à nos bulletins de vote, décider à notre place. Dans un premier temps, c’est reposant, mais le réveil est rude (…) La loi de la majorité avec son apparence trompeuse de légitimité conduit à des erreurs de plus en plus graves, de plus en plus évidentes. Pour se vendre et pour se faire élire, il faut caresser les clients et les électeurs dans le sens du poil, et cette surenchère démagogique aboutit à la passivité généralisée que nous avons sous les yeux (…) ». Ce texte des Amis de la Terre de Caen est paru dans le n° 229 de l’APRE/hebdo du 28 janvier 1977. Après la dénonciation d’une énième magouille anti-écologiste, baptisée « Charte de Saint-Omer », qui était destinée à légitimer l’électoralisme, ils rappelaient l’opposition fondamentale des écologistes au capitalisme, en particulier au capitalisme de pouvoir. A cette époque, les AT de Caen pouvaient se faire encore des illusions. Ils n’avaient pas conscience de mener, déjà, un combat d’arrière garde. Comme la plupart des autres écologistes, presque trois années après, ils ignoraient tout de l’éviction des écologistes parisiens car ils n’avaient de contacts qu’avec les exécuteurs.

La dénonciation de la domination, qui est un capitalisme, donc un processus de spoliation, le premier niveau de celle-ci et, par sa déstructuration des interrelations, le premier pas vers la destruction sociale et écologique, était un message beaucoup trop dangereux pour les dominants. De même que la mise en lumière du caractère totalitaire des technologies dures et des politiques économiques qui les soutiennent, la relativisation de la propriété par le bien commun, la condamnation de la concurrence, nuisible par essence, et la promotion de la coopération, les propositions de récupération et de restauration des communaux, l’autogestion, etc. Avant que l’historien de la pensée écologiste Donald Worster qualifie d’impérialiste leur culture, ils avaient bien vu le caractère profondément anti-impérialiste du mouvement écologiste. L’écologisme, avec sa critique globale du système anti-nature, sa dénonciation de l’incompétence des « élites« , sa revalorisation de l’Etre contre la dictature de l’Avoir et autres propositions renversantes, équivalait à un vaccin anti-ultralibéral. Sûr que cela ne devait pas plaire aux prédateurs élitistes qui planifiaient depuis longtemps leur ascension, dominaient déjà, ou rêvaient d’être reconnus par de plus « puissants« . Cela n’est, donc, sûrement pas par hasard que des gens, dont nous découvrirons trop tard leur appartenance à une société hautaine et méprisante, s’étaient glissés auprès de nous avec le sourire pour ensuite coiffer le mouvement, le désarmer et le réduire à une caricature. Préméditation ou pas, leur action aura superbement servi l’avènement du capitalisme extrême.

Avec la fraîcheur qui permet l’indignation et la révolte, nous n’avions pas vu que la plupart de ceux, dont nous nous croyions proches parce qu’ils se disaient féministes, anti-capitalistes, révolutionnaires, autogestionnaires, etc., n’avaient fait qu’une petite partie du chemin. Ils étaient toujours pénétrés de l’esprit capitaliste de la lutte pour la domination. Surtout les grands bourgeois et les héritiers qui faisaient semblant de se tenir à nos côtés. En résumé, nous avions très mal choisi nos fréquentations et pas su réagir pour protéger notre mouvement (2).

 

 

Vers l’ultra-capitalisme toutes voiles vertes dehors

Frappé dans le dos, l’écologisme a été piégé par des possédants alarmés par sa révolte, alarmés surtout par sa dimension sociale, par sa remise en cause totale du désordre social dominant. Ils constituaient une authentique réaction. Il semble qu’ils aient anticipé l’émergence du mouvement français, sans doute en s’inspirant de ce qui avait précédé en Europe du Nord et aux Etats-Unis, par exemple de la façon dont la Nouvelle Gauche y avait été étouffée, pour préparer des stratégies d’infiltration, de désamorçage, de dissociation, de récupération et d’exclusion. Il leur fut d’autant plus facile de nous abuser que plusieurs affichaient une vraie sensibilité environnementaliste. Mais de là à être écologistes, comme ils le prétendaient… Il est très possible qu’ils aient pensé pouvoir protéger leurs fortunes et leurs positions dominantes en expurgeant le mouvement écologiste de ses militants pour s’y substituer, comme une nouvelle élite : les guides d’une révolution châtrée. Dans ce cas, leur duplicité vis à vis de nous se serait doublée d’une incroyable naïveté sur la nature des structures qu’ils protégeaient, car aucune élite éclairée – à condition que cela puisse exister – ne peut empêcher le système dominant de détruire la vie. Un changement ne peut venir que d’un mouvement social fort qui régénère et étend la culture du bien commun.

Sans pour autant partager les mêmes motivations, des coopérateurs, les maoïstes, des trotskystes, de prétendus autogestionnaires, des féministes, les socialistes, des environnementalistes, des syndicalistes, même des libertaires, et bien sûr la kyrielle des technocrates et des gestionnaires, sans oublier les journalistes et tous les médiatisés, ont rivalisé avec les délégués des castes dominantes pour casser menu cet écologisme armé d’une critique sociale radicale et de propositions alternatives. Fallait-il qu’il dérange ! Qui n’a pas porté le fer contre les écologistes ? Nous avions réussi l’impensable : fédérer tous ces gens, à priori différents, contre nous. Tous partageaient au moins les rudiments de la culture impérialiste (la fameuse « culture anti-nature« ), le goût pour l’assujettissement à la domination fantasmée ou réelle, la leur, et un mépris pour les biens communs (les communaux classés rétrogrades) et les dynamiques collectives – particulièrement pour l’intelligence collective et la démocratie directe. De bout en bout, le rêve convivial des écologistes a été conchié par les possédants et tous les accros à l’une ou l’autre forme hiérarchique de pouvoir (3). Les possédants voulaient casser cet élan qui s’annonçait menaçant. Les autres aussi, pour protéger les hiérarchies politiciennes et gestionnaires où ils voulaient se faire une place (leur « ascenseur social« ). Ils voulaient aussi vampiriser ce mouvement qui levait, en faisant semblant de prendre sa place, pour attirer à eux les prosélytes et les générations à venir. Car, bien sûr, possédés par l’esprit de domination, ils n’étaient pas capables de sortir de la logique de rivalité et d’inventer autre chose qui aurait pu se développer à côté, comme en complément. En aidant les dominants à étouffer le mouvement écologiste et les autres courants alternatifs, beaucoup de ces derniers commettaient une petite erreur : ils précipitaient leur propre fin. En effet, illustration de l’interdépendance soulignée par les écologistes, on vit ensuite s’effondrer la gauche sociale au profit de la fausse « gauche » technocratique et impérialiste qui avait partie liée avec les dominants depuis très longtemps. La porte était désormais grande ouverte à toutes les déstructurations dont nous avions dénoncé les prémisses.

Libérés des différents courants du mouvement alternatif, cette onde d’intelligence collective qui avait parcouru la planète, les planificateurs du capitalisme allaient pouvoir, enfin à l’aise, faire triompher les projets les plus réducteurs

C’est ce qui allait faire dire à Jean Baudrillard : « Si le socialisme (s’est) installé sans coup férir, ce n’est pas tant qu’il a vaincu la droite, c’est que tout l’espace a été balayé devant lui par le reflux des forces vives« . Le « socialisme » de la libéralisation de la circulation des capitaux, de la multiplication des grandes surfaces, du tout nucléaire jusque dans le Pacifique, du tout bagnole, de la déstructuration de la pêche et de l’agriculture, de la relance de la spoliation des communaux (ici, les services publics)… bref, de l’ultra-libéralisme. Ce que, entre beaucoup d’autres, préparait le PSU à la manière de Michel Rocard et Brice Lalonde dès le début des années soixante-dix.

Depuis, censures, mises au placard, exclusions, calomnies, falsifications de l’histoire du mouvement, se sont succédées sans interruption, isolant les irréductibles pour que le mouvement écologiste ne resurgisse pas. Jusqu’à présent, c’est parfaitement réussi. A chaque fois, les sursauts de l’écologisme social ont été jugulés et, d’une façon générale, toute défense du bien commun (4). Jusque dans les entreprises, avec la garantie du droit et de l’institution judiciaire, tout ce qui ressemblait à un lanceur d’alerte – un écologiste, comme ils disent avec mépris – a été réprimé sans soulever d’émotion, sinon avec l’assentiment de la plupart.

De tous, les environnementalistes sont les plus coupables, car, s’ils n’avaient pas trahi et censuré les écologistes pour protéger leurs intérêts très matérialistes, sauver leur chère société hiérarchique et s’assurer des carrières confortables, nous ne connaîtrions pas un tel désastre (après les gesticulations de Rio en 1992 et de Tokyo, le fiasco de Copenhague n’est que l’une des illustrations du coût du sabotage du mouvement social ici et ailleurs).

Nous sommes dans le temps du suicide collectif. Saurons-nous nous libérer des entraves et des faux-semblants pour restaurer un mouvement ?

Alain-Claude Galtié 2010

 

 

(1) pour les détails, voir « Impostures du présent, sabotage de l’avenir« , et la suite, sur le blog http://naufrageplanetaire.blogspot.com.

 

(2) Un livre renseigne incidemment sur ce qui s’est passé et sur l’état d’esprit des entristes, celui de Lison de Caunes : « Les jours d’après« , Jean-Claude Lattès 1980. On peut y lire la soudaineté de la conversion environnementaliste de ces gens, leur philosophie élaborée dans les fumées capiteuses, leur habitude du bluff, et mesurer leur cynisme sans limite.

 

(3) A cet égard, les écrits du PSU et de LO de la grande époque méritent le détour. A consulter sur le blog « naufrage planétaire« , rubrique « Mémoire écrits d’hier« .

 

(4) Alain Hervé, toujours présent dans la coulisse, et Teddy Goldsmith m’ont fermé la porte de L’Ecologiste français dès 2001/2002 (de la revue anglaise aussi) pour un projet d’article où j’osais témoigner du sabotage du mouvement écologiste dans les années soixante-dix, ce dont j’ai été témoin. A vrai dire, c’était un test. Je voulais les sonder pour clarifier leur responsabilité dans cette affaire et dans la dissimulation de l’histoire du mouvement. Je n’ai pas été déçu. Maintenant, celui qui avait dragué les écologistes parisiens pour, ensuite, les brider puis les éliminer « fait partie du projet biographie » de Wikipedia. Alain Hervé tire toujours les ficelles. Trente-cinq ans après, la répression de l’écologisme n’a rien perdu de son actualité et le Ministère de la Vérité fonctionne toujours à plein régime, et avec les mêmes.

 

 

Trois livres essentiels en complément :

« Les pionniers de l’écologie » (titre originel : Nature’s Economy) de Donald Worster, éditions Sang de la Terre 1992.

Le livre de référence sur l’histoire de la connaissance de l’économie de la nature. Les origines de l’écologisme.

 

« Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary » de Guy Hocquenghem, Albin Michel, 1985. Réédité par Agone en 2003.

Indispensable pour comprendre comment ont été étouffés les mouvements alternatifs, puis démoralisée la société française, et débusquer les imposteurs qui encombrent toujours.

Guy Hocquenghem, fondateur et animateur du FAHR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire), était de ceux qui venaient aux Amis de la Terre, au début. Ce qui s’y est passé n’a pas manqué d’inspirer sa critique des faux dissidents.

 

« Voyage en feinte-dissidence » de Louis Janover, éditions Paris-Méditerranée 1998.

Sur les faux-semblants de l’opposition qui reproduisent la culture et la structure de la domination, démobilisent les énergies alternatives et renforcent le système.

« Sans feinte-dissidence on ne pourrait même plus feindre la démocratie« 

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