L’anti-écologisme, et l’aversion pour la nouvelle gauche, des gauchistes, des ex-spiritualistes personnalistes, des capitalistes néo-cons, etc.

 

« Le catalogue des idées reçues qui exercent leur hégémonie sur les politiques publiques et qui, grâce au suivisme des médias, envahissent les esprits n’est pas plus « naturel » qu’un autre : le néolibéralisme, resucée simpliste de doctrines du début du dix-neuvième siècle, a commencé, dans l’indifférence générale, à se construire de toutes pièces au lendemain de la seconde guerre mondiale. Mais quelques décennies plus tard, grâce à l’intelligence stratégique de ses promoteurs, à des centaines de millions de dollars de financements et malgré les résultats généralement désastreux des mesures qu’il a inspirées, il est devenu le socle de la pensée unique. (…) « Pour le néolibéral, la liberté individuelle ne résulte nullement de la démocratie politique ou des droits garantis par l’Etat : être libre, c’est, au contraire, être libre de l’ingérence de l’Etat. Celui-ci doit se limiter à fixer le cadre permettant le libre jeu du marché. La propriété privée de tous les moyens de production, et donc la privatisation de tous ceux appartenant à l’Etat, est indispensable. Le marché répartira au mieux les ressources, l’investissement et le travail ; la charité et le volontariat privés doivent remplacer la quasi-totalité des programmes publics destinés aux groupes socialement défavorisés. L’individu redeviendra ainsi entièrement responsable de son sort.(…) »

Comment la pensée devint unique, Susan George 2008

 

Le tableau restitué par Susan George est déjà édifiant. Elle souligne l’ampleur de l’effort de la guerre économique : la globalisation. Mais elle semble ignorer le rôle déterminant de la guerre froide culturelle au service de celle-ci. Son propos reste centré sur l’aspect économique au point qu’elle néglige la dimension écologique, laquelle relativise radicalement la place de l’individu et de la société pour les repositionner dans leurs écosystèmes et la biosphère. Il s’agit donc d’intégrer le vivant dans tous les processus de décision – dans la démocratie. En cela, c’est la critique la plus radicale de la domination capitaliste. C’est bien pourquoi la prise de conscience écologiste des années soixante, qui a largement inspiré la nouvelle gauche (new left), a vite été perçue comme un danger aussi grand, sinon plus, que l’idéologie communiste.

Il y a plusieurs manières d’étouffer une révolution, ou même un simple désir d’évolution. La manière forte et spectaculaire, avec la violence physique qui fait rentrer les têtes dans le rang en répandant le sang et la peur.

Beaucoup plus efficace à long terme est la manière sournoise. Elle se traduit aussi par des violences, mais beaucoup plus subtiles – dissimulées surtout, si dissimulées qu’elles ne sont vraiment connues que des victimes les plus directes. La foule des autres suit le doigt du prestidigitateur et ne voit plus que les illusions vaines qu’il sort du chapeau. Et, de déceptions en démobilisations, tout espoir et tout projet leur est bientôt ôté, les laissant vides et désemparés.

 

 

Depuis la fin des sixties, c’est cette dernière qui est appliquée méthodiquement aux écologistes par le coeur même du système destructeur de la biosphère comme des sociétés humaines, et la traîne des mercenaires et des suivistes empressés à se soumettre et à le servir.

Le mensonge, la calomnie, la censure, l’entrisme et le remplacement des penseurs et des acteurs par des hommes de paille *, la substitution de leurres aux mouvements sociaux et aux courants de la pensée critique, le harcèlement et l’exclusion des lanceurs d’alerte, l’effacement de la mémoire collective, la manipulation de l’histoire, etc. Toutes les techniques d’étouffement, de falsification et de « conquête de l’esprit des hommes » *, ont été mises en œuvre.

* qui fait attribuer la cause des déceptions aux premiers, comme avec 68 devenu un repoussoir pour ceux qui ne savent pas.

 

C’est sans doute en France que la sournoiserie et l’imposture ont été poussées le plus loin avec le plus de constance *. Bien entendu, l’amputation culturelle, sociale, politique, économique même **, n’a pas frappé que les écologistes. C’est tout le mouvement alternatif à l’ultra-prédation capitaliste qui a subi les assauts du système et de ses affidés, et en a été presque complètement anéanti. Nous en constatons toujours les conséquences en progression. Là est la principale origine des extraordinaires performances du pays en matière de difficultés à communiquer, de dégradation des conditions de vie, de déstructuration au quotidien, de dépression collective et de consommation de psychotropes, d’effondrement de la démocratie et de pourrissement du politique… avec, pour effet, un exceptionnel foisonnement des ressentiments et des extrémismes les plus furieux.

* à cet égard, on verra que le parcours de l’un des instigateurs du numéro anti-écologiste d’Actuel est exemplaire.

** des associations, des coopératives, des petites entreprises s’étaient créées pour développer les économies d’énergie, les énergies renouvelables, l’isolation, etc., des techniciens se formaient,.. Tout a été balayé par les réseaux de la globalisation, les partis politiques et le patronat.

 

sommaire

Pierre Vernant dans LO 1973

Jacques Julliard Le Nouvel Observateur 2009

A propos de l’Appel de Heidelberg :

La cécité absolue d’une bande d’autruches, par André Langaney 1992

Amiante et Appel de Heidelberg, par Henri Pézerat 1995

 

 

 

Méprisant, Alain Krivine, de la Ligue Communiste Révolutionnaire (trotskyste), avait refusé de répondre au questionnaire écologiste que j’avais réalisé, avec les Amis de la Terre issus de la Semaine de la Terre de 1971, au début de l’année 1973. Pour mieux cerner l’opinion des gauchistes sur l’écologisme, voici un article paru en 1973, justement, dans le journal de Lutte Ouvrière :

 

La multiplication des revues écologiques
UN POINT DE VUE REACTIONNAIRE

Reprenant les théories devenues à la mode des partisans d’une limitation et même de la suppression de toute croissance économique, seule manière selon eux d’épargner à l’humanité de périr victime de la pollution, toute une presse est apparue ces derniers mois. Assaisonnant leur dénonciation des ravages accomplis par la pollution à la sauce de théories pseudo-scientifiques, toutes ces publications, telles La Gueule Ouverte, soeur écologique de Charlie Hebdo, Mieux Vivre, organe de l’association Les Amis de la Terre, Le Sauvage, production de l’équipe du Nouvel Observateur, se retrouvent pour dénoncer le progrès technique et prôner plus ou moins un nécessaire retour à la nature.

La première caractéristique de toute cette presse est de dénoncer la menace que représente pour l’avenir de l’humanité une prétendue surpopulation, ce qui n’a d’ailleurs rien d’étonnant car toutes les « solutions » préconisées par ces prophètes d’un nouveau genre ne pourraient avoir une ombre de sens que pour une population mondiale au bas mot dix fois inférieure à ce qu’elle est actuellement. Quant à cette diminution radicale du nombre des représentants de l’espèce humaine que notre planète pourrait selon eux raisonnablement supporter, ces adeptes du « naturel », réfractaires à toute utilisation du progrès technique, ne se prononcent pas : limitation artificielle du nombre des naissances ou retour aux bonnes vieilles épidémies et famines du Moyen-Age, le débat reste ouvert.

Et il ne s’agit là nullement d’une exagération, qu’on en juge. Le premier numéro du Sauvage consacre une large place à « l’agriculture biologique » qui proclame, entre autres inepties, ce dogme « qu’il ne faut jamais travailler la terre quand elle est humide » (l’arrêt du repiquage du riz et la mise en jachère de toutes les rizières sont sans doute les solutions à envisager…) et affirme d’autre part qu’il faut n’utiliser que « la bêche à dents pour ne pas couper les vers de terre ». Le même Sauvage conseille d’ailleurs à ses lecteurs, dans un article consacré au pain, de choisir entre trois solutions : acheter du « pain biologique » de la maison X (si la publicité rend c…, il ne s’agit pas toujours des lecteurs) ou participer aux circuits d’alimentation sauvage mis en place par les groupes écologiques ou encore faire soi-même son pain avec du blé cultivé biologiquement. Quant au commun des pollués, qu’il ne se croit pas sauvé en supprimant le pain de son alimentation car le problème se reposera à lui pour tout ce qu’il se met sous la dent.

De la même manière, La Gueule Ouverte, revue également très friande d’agriculture biologique, a mené toute une campagne auprès de ses lecteurs sur la nécessité de refuser les vaccinations et les radios au nom des risques qu’elles comportent. Ces risques, bien évidemment existent car tout traitement ou examen médical n’est jamais totalement dépourvu d’inconvénients ; mais, outre qu’il s’agit de les limiter au maximum par un emploi judicieux, la seule manière correcte d’envisager la question serait de les mettre en balance avec les dangers auxquels permettent de faire face la vaccination, les radios et tous les médicaments. Qu’à cela ne tienne : la même attitude égoïste du petit-bourgeois adepte d’une prétendue agriculture biologique, qui lui fait rechercher le moyen de se nourrir naturellement pendant que les deux tiers de l’humanité se débattent dans la famine, le conduit à revendiquer le droit de ne pas se soumettre aux vaccinations et aux contrôles radiologiques qui, appliqués au restant de la collectivité, lui assureront, de toute façon, une relative sécurité.

Mais la question qui agite actuellement le plus tous ces milieux et les fait se lancer dans les théories les plus abracadabrantes est celle de l’énergie, et plus particulièrement de l’électricité nucléaire. Une véritable croisade contre l’électricité se développe (alors que l’électricité est actuellement, de toutes les formes d’énergie, la plus rationnelle parce que la plus dépourvue de risque d’utilisation et la plus facilement transportable), qui donne à nos écologistes l’occasion d’entamer témoignages et prédictions apocalyptiques de la manière la plus malhonnête et la plus anti-scientifique qui soit.

La Gueule Ouverte publie dans son numéro 6 un rapport américain qui semble tout à fait sérieux, où il est fait état d’un nombre anormalement élevé de diverses maladies enregistrées dans une ville de Pennsylvanie depuis que des produits radioactifs sont déversés dans la rivière d’où provient l’alimentation en eau potable des habitants. Cela, qui ne prouve rien contre l’électricité d’origine nucléaire et le progrès technique en général – allez donc installer une fosse à purin sur une source et y puiser votre eau -, montre par contre tout à fait le mépris de la sécurité des habitants qui caractérise les responsables de l’économie capitaliste. Mais, précisément, au lieu de réclamer que des précautions suffisantes soient prises, notamment au niveau du stockage des produits radioactifs et de la sécurité en général, ces curieux défenseurs de l’humanité s’insurgent, au nom d’un raisonnement tout à fait curieux, devant les mesures de sécurité déjà existantes. Le numéro 5 de la revue Mieux Vivre publie les dispositions prévues par le plan Orsec en cas d’accident survenu dans une centrale nucléaire et conclut en substance : si l’on prend toutes ces précautions, c’est donc bien qu’il y a quelque danger !

Quant à La Gueule Ouverte, elle propose de remplacer toute forme d’énergie « artificielle » par l’utilisation de l’énergie solaire qui, elle, ne pollue pas. Suggestion intéressante mais aussi du plus haut comique venant de gens qui dénoncent les radiations de toute sorte comme un des dangers les plus grands menaçant la vie et qui semblent ou veulent ignorer qu’à haute dose les radiations solaires sont également très néfastes (c’est ainsi que la fréquence des cancers de la peau est beaucoup plus grande chez les individus exerçant une profession au grand air, tels les marins pêcheurs).

Aussi ne leur reste-t-il qu’une solution : s’enfermer dans une caverne, non sans s’être assurés, à l’aide d’un compteur Geiger – petite concession à la technique -, que les roches n’y sont pas trop radioactives, et méditer dans l’obscurité sur cette grave question de savoir comment l’espèce humaine a réussi à survivre au mépris de toutes les règles « écologiques ».

En attendant cette décision extrême, les soldats de la croisade anti-électricité nucléaire ont cependant choisi le risque de mener la lutte sous le feu croisé de tous les rayonnements et, plus concrètement, ils réclament un moratoire de dix ans pour la construction de centrales électriques nucléaires (bien que certains affirment par ailleurs que, dans un siècle, aucune décision ne pourra être encore prise…).

Que les deux tiers de l’humanité se débattent actuellement dans la misère ne semble, soit dit en passant, nullement les concerner ; mais là n’est peut-être pas la question. Ca n’est pas le progrès technique qui est dangereux, c’est l’usage qu’en fait l’ordre social. Que le capitalisme se soucis peu des ravages qu’il commet et de l’avenir qu’il prépare à l’humanité, la pollution n’est pas seulement là pour le prouver : les guerres, les crises économiques font, elles aussi, partie des calamités inhérentes à ce système dépassé et pourrissant et c’est l’évidence même que le progrès technique utilisé exclusivement en vue du profit individuel pose plus de problèmes qu’il n’en résout.

Mais, justement, mettre le progrès technique au service du genre humain est la seule perspective qui puisse éviter un retour à la barbarie sous quelque forme que ce soit. Cela, seul le socialisme le pourra et, non seulement il permettra l’utilisation exclusive du progrès en fonction des intérêts généraux de l’humanité, mais encore, en mettant en commun toutes les ressources mondiales matérielles et humaines, il fera franchir rapidement des pas de géant aux connaissances et aux réalisations humaines auprès desquelles celles dont dispose aujourd’hui la société capitaliste apparaîtront comme dérisoires.

Pierre VERNANT
Lutte Ouvrière n°247, mai 1973

L’article était illustré d’une photo où l’on distingue les revues :
La Gueule Ouverte,
Le Courpatier,
Le Courrier de la Baleine,
Mieux Vivre
Le Sauvage

Une autre photo (de Elie Kagan) montre une manifestation où, au premier plan, est brandie une pancarte proclamant : le capitalisme pue, avec une fleur rehaussée du A libertaire.


Intéressante et révélatrice l’illustration du titre « UN POINT DE VUE REACTIONNAIRE » par cette photo d’une manifestation typique de la Nouvelle Gauche

Eh bien voilà ! Cela s’appelle un choc culturel et c’est représentatif de l’effet produit, il y a une quarantaine d’années et pour longtemps encore, par les écologistes sur les tenants de la domination – domination sur la nature et domination sur les hommes par la capitalisation électoraliste des pouvoirs. La peur de la nature était associée à la peur de la démocratie. Logique puisque l’écologie nous avait amené à vouloir revisiter la démocratie pour la restaurer. Les positions respectives commençaient à se clarifier.

Alternatifs en tout, y compris en matière d’organisation politique, les écologistes faisaient l’unanimité contre eux. De l’extrême-gauche à l’extrême-droite, tous étaient exaspérés par le message du mouvement écologiste. C’est d’autant plus révélateur que nous, les écologistes de l’époque, nous comprenions comme partie de la nouvelle gauche. On en trouve toujours trace dans les écrits de Pierre Fournier.

 

Je venais d’être viré comme un malpropre par les pontes du Mouvement Coopératif pour avoir osé proposer la culture et la commercialisation de produits bios. Je l’aurais été tout autant par LO, le PSU, le PC, le PS, etc. D’ailleurs, ils avaient déjà commencé à passer à l’acte : en juin 1971 à l’occasion d’une Assemblée Générale des tout nouveaux Amis de la Terre submergée par une troupe belliqueuse sortie tout droit du PSU et de ses satellites.

23 Juin 1972 – Guet-apens au Pré-aux-Clercs : comment le capitalisme a effacé la nouvelle gauche

Superbe exemple de la difficulté de lancer une alerte dans une société culturellement verrouillée par l’idéologie de la domination de l’Homme technocratique contre la nature. Tout est dérelativisé, déformé, amalgamé à n’importe quoi, caricaturé, calomnié. A la fois superficiel et lourd. Le trait le plus épais n’est pas assez épais pour fustiger. La colère des certitudes bousculées aveugle et bloque le discernement. Soumise à l’idéologie d’un progrès réductionniste anti-nature, l’extrême-gauche française s’opposait frontalement à la nouvelle gauche, surtout aux écologistes. Elle n’avait pas peur de s’affirmer passionnément impérialiste. Pour ses différentes composantes, les alternatifs étaient des ennemis. Pour des gens qui voulaient seulement sauver le bien commun, nous avions beaucoup d’ennemis. Et nous n’étions qu’au tout début de nos découvertes !

Cette charge énorme était signée Pierre Vernant. Je n’ai jamais revu ce nom. Par contre, celui auquel on ne peut s’empêcher de penser est Jean-Pierre Vernant. Celui-ci ayant enfin quitté le PC en 1969 pour militer à l’extrême-gauche, il paraît vraisemblable qu’il s’agisse de lui.

lanceurs d’alerte, en anglais : whistleblowers (qui donne le coup de sifflet de l’alerte)

 

Toujours dans l’idée de faire communiquer et, peut-être, de rapprocher l’alerte écologiste contre l’exploitation forcenée pour le profit et l’opposition à l’exploitation capitaliste, je répondais…

29 mai 1973

« Un point de vue réactionnaire » ? Après la lecture de l’article paru dans le numéro 247, j’incline à penser que cette appréciation ne s’applique pas à la prose des revue « écologiques » incriminées mais aux réflexions de Pierre VERNANT.

L’esprit sectaire de cet article n’inspire pas la sympathie, pourtant il ne serait pas très intelligent de suivre l’auteur sur le chemin du mépris. J’aimerais montrer que les écologistes s’efforcent d’être des gens ouverts. Il faut l’être pour essayer d’avoir une vision globale de notre monde complexe. Complexité qui inciterait plutôt à s’enfermer dans un système de pensée permettant de refuser sans appel tout ce qui n’est pas immédiatement compréhensible.

Qu’est-ce que les écologistes vous ont fait pour que vous vous montriez si hargneux à leur égard ? Pourquoi ces calomnies ? Pourquoi ce dénigrement systématique ?

On peut supposer que Pierre VERNANT est résolument de mauvaise foi. En ce cas, j’imagine qu’il tente de salir le mouvement écologique parce qu’il ressent son développement comme une menace : peut-être craint-il qu’il fasse concurrence au combat pour le socialisme ? C’est une hypothèse qui ne me plaît pas et j’espère qu’elle n’est pas fondée.

La faiblesse de l’argumentation de P. VERNANT démontre plutôt une méconnaissance profonde du mouvement écologique.

Il est question dans l’article de « théories pseudo-scientifiques« , « d’adeptes du naturel réfractaires à toute utilisation du progrès technique« , de « manière la plus malhonnête et la plus anti-scientifique qui soit« , de « théories les plus abracadabrantes« , de « raisonnement tout à fait curieux » – c’est beaucoup ! Je doute que l’auteur réussisse à déconsidérer le mouvement écologique en critiquant des citations coupées de leur contexte ou en tentant d’établir un parallèle entre les dangers des radiations atomiques et les effets des radiations solaires par exemple. Assez de démagogie !

Pierre VERNANT ignore donc, ou feint d’ignorer, que ce sont des hommes de science qui ont lancé et inspirent le mouvement écologique, que ce sont des hommes de science qui ont démontré les méfaits de l’agriculture chimique à outrance, les risques de l’utilisation de l’énergie nucléaire (et non de l’électricité), qui ont dévoilé l’ampleur du problème démographique, qui ont attiré l’attention sur le déroulement des processus de dégradation des conditions de vie partout dans le monde, en somme, que ce sont des hommes de science qui sont parmi les premiers à condamner l’emploi généralisé de la « technologie dure » et l’expansion à tout prix.

Les écologistes ne sont donc pas des esprits obtus anti-science et anti-progrès technique. Cette attitude négative ne leur ressemble pas.

Les problèmes de notre temps ne peuvent se résoudre par un refus mais par des choix éclairés par une connaissance globale : choix des orientations du développement, choix technologiques en fonction de l’homme, de son milieu et de la nature.

Hier, le profit privé monopolisait les moyens de production et réduisait l’homme en esclavage, aujourd’hui, le même profit à court terme poursuit son oeuvre tout en détruisant la nature, en soumettant et en exploitant les trois quarts de l’humanité, en compromettant l’avenir de l’espèce. La lutte pour la libération de l’homme, pour le respect de la diversité et la préservation de la nature vient rajeunir et éclairer la lutte pour le socialisme. Est-ce là un point de vue réactionnaire ?

Le socialisme mène à l’écologie comme l’écologie mène au socialisme. Quand P. VERNANT en aura pris conscience, il mesurera tout le mal que son article a pu faire auprès des lecteurs de Lutte Ouvrière qui ne sont pas informés des motivations du mouvement écologique.

J’espère que le dialogue s’établira.

PS : l’organe du mouvement « les Amis de la Terre » n’est pas Mieux Vivre mais le Courrier de la Baleine.

 

 

LO allait se manifester par un courrier du 6 juin 1973

Monsieur,

Nous avons bien reçu votre lettre du 29 mai critiquant un article paru dans le n° 247 de Lutte Ouvrière à propos des mouvements écologistes.

Nous la transmettons à notre comité de rédaction qui essaiera de la publier dans la rubrique Courrier des lecteurs d’un prochain numéro et vous répondra soit dans les colonnes du journal si la lettre est publiée soit personnellement.

Il semble qu’il n’y ait pas eu de suite.

 

 

 

Dans un esprit proche de celui du penseur de LO en 1973, voici le regard d’un autre penseur profond sur les défenseurs du vivant :

Non à la déesse Nature !
Le combat pour l’écologie ne doit pas dériver vers un fondamentalisme réactionnaire

Nous sommes tous aujourd’hui plus ou moins écologistes, comme hier nous étions tous plus ou moins marxistes. L’air du temps nous y pousse autant que la raison. Mais il y a bien des façons d’être écolo, comme jadis il y avait bien des façons d’être marxiste. En schématisant, on dira qu’on se trouve ici face à deux pentes différentes et même opposées de la pensée : l’une est fondée sur le droit de l’homme à un environnement naturel de qualité; la seconde, sur le droit de la nature à être respectée par l’homme. La première s’inscrit dans le droit-fil de la philosophie technicienne occidentale, du judéo-christianisme au marxisme et à l’industrialisme, en passant par Descartes; la seconde, qui emprunte aux sagesses orientales mais aussi au romantisme allemand – de Fichte à Nietzsche et même à Heidegger -, est une remise en question de l’anthropocentrisme occidental.

Que dit saint Paul ? «Le monde est à vous, vous êtes au Christ, le Christ est à Dieu.» Le mystère de l’Incarnation débouche ainsi sur une philosophie technicienne. Que dit Descartes ? Que l’homme est «maître et possesseur de la nature». Que dit Marx ? Que la vocation de l’homme est de transformer la nature. La philosophie de l’Homo faber a fait de l’Occident le maître du monde et a servi de modèle aux anciens colonisés eux-mêmes. Qu’est-ce que l’écologie, dans cette perspective ? Un moyen de préserver l’outil de travail et le cadre de vie.

A l’inverse, l’écologie fondamentaliste ou deep ecology (1) se refuse à tout céder à l’exception humaine. Elle considère l’homme comme partie intégrante de la nature et ne craint pas de faire son procès chaque fois qu’il se révolte contre sa mère. Elle dénonce «l’espécisme», qui fait de l’homme la valeur unique et ne montre aucun respect envers les espèces inférieures. Ce procès de l’artificialisme humain est déjà tout entier dans le Deuxième Discours de Rousseau, et l’on connaît sa formule provocatrice : «L’homme qui médite est un animal dépravé» (Premier Discours). Seulement, il est de la nature de l’homme de méditer, Rousseau en convient à regret; il est même le premier à souligner la perfectibilité de l’homme, c’est-à-dire sa tendance naturelle à dépasser sa nature.

Désormais, l’affrontement entre le donné ?- la nature – et le construit – la culture – est au centre du débat intellectuel et social. Le XVIIIe siècle est encore trop attaché à cette instance immuable qu’est la nature pour concevoir clairement l’idée de progrès. C’est le XIXe siècle qui sera, malgré le romantisme, le grand siècle de cette idée sous sa double face intellectuelle et morale. C’est lui, le progrès, qui est la base de la philosophie républicaine; c’est sur lui que la gauche fonde aujourd’hui encore son identité.

C’est donc une grande nouveauté que l’irruption en son sein d’une philosophie conservatrice comme l’écologie : pour la première fois dans l’histoire surgit un parti de gauche qui ne se réclame pas principalement de la transformation de la nature mais de sa préservation. Il y a désormais deux écologies : l’une qui s’efforce de concilier la sauvegarde de la nature avec le progrès; l’autre qui constitue un véritable tête-à-queue par rapport à l’humanisme occidental classique. Les fondamentalistes de l’écologie développent des tendances proprement religieuses ; ils diffusent un millénarisme catastrophiste et inquisitorial qui transforme le tri sélectif des ordures ménagères en religion de salut.

On se souviendra que dans sa phase ascendante le nazisme s’est complu dans un bric-à-brac naturiste, sur fond de forêt primitive et de sources sacrées, de Wandervögel, de Walkyries et de Walhalla. Et il n’est guère de secte new âge qui ne s’adonne au culte de la Lune, ou du Soleil, ou des étoiles. Oui, donc, à l’écologie rationnelle, oui à un nouveau pacte (2) entre l’homme, la nature et l’animal (Michel Serres parle de contrat naturel); non à la réintroduction en contrebande d’une philosophie irrationaliste, anti-industrialiste, réactionnaire, à relents fascistes.

(1)Voir le livre lucide de Luc Ferry : «le Nouvel Ordre écologique» (Grasset, 1992).

2) Voir le beau livre d’Hélène et Jean Bastaire, « Pour un Christ vert », Salvator, 2009

Jacques Julliard

Le Nouvel Observateur

Non, ce billet n’est pas d’époque, de la même époque que celui de Vernant dans LO. Il sera publié beaucoup plus tard, en décembre 2009. Collaborateur du Nouvel Observateur depuis 1969, ancien du bureau directeur de la CFDT qui se prétendait autogestionnaire, Jacques Julliard n’aura donc eu besoin que d’une quarantaine d’années d’information et de réflexion après l’essor du mouvement écologiste et son noyautage, près d’une trentaine d’années après la création de la fondation Saint Simon qui coïncide avec la bascule du vivant en dessous de ses capacités de régénération, pour en arriver là…

 

Pas l’ombre d’une conscience des conséquences catastrophiques de son action libératrice et stimulante pour le capitalisme, et de celle de ses amis. Toujours aux postes de nuisance. Avec la même foi. On remarque les amalgames usés avec les totalitarismes les plus repoussants – à une exception près cependant : le capitalisme ultra-libéral est curieusement oublié. Pourquoi, d’ailleurs, de tels amalgames à propos d’un mouvement social dont les aspirations prolongent et amplifient celles des mouvements d’émancipation précédents, ceux qui se sont opposés à ses totalitarismes préférés ?

 

Julliard défend une vision dissociée du vivant. C’est celle de la culture anti-nature et l’on devine, dans ce qu’il exprime, la force de ce conditionnement. C’est une énième confirmation de ce que nous avions découvert, stupéfaits, avec Pierre Vernant en 1973, puis avec le PSU de Rocard : Julliard revendique clairement les fondements de la culture impérialiste, pour lui et pour toute « la gauche« . Rappelons donc encore les caractéristiques et les conséquences de cette culture clairement identifiée par Theodor Adorno et Max Horkheimer, dans « La dialectique de la raison » : elle « présuppose une désacralisation du monde, une réduction quantitative et mécaniste de l’univers en une masse informe d’objets hétéroclites. La raison devient un simple instrument au service des moyens et non des fins. Cette façon de voir conduit à l’aliénation spirituelle de l’homme, à sa coupure d’avec la nature, puis à l’industrialisation et à la mercantilisation du monde vivant« .

 

Dans un monde construit par l’association, là où l’évolution procède de la coopération et de la symbiose, Julliard ne voit qu’antagonisme, lutte contre la vie, suprématie. C’est cette déformation qui exacerbe la prédation, et nourrit la domination, le capitalisme et leur avatar le plus monstrueux : « la mondialisation » néolibérale contre laquelle s’était levé l’écologisme. Pas étonnant qu’il ait eu son rond de serviette à la Fondation Saint Simon ! Il n’est pas impossible que, plutôt que des intérêts inavouables à défendre, ce soit ce formatage anti-nature qui, en réaction à ce qu’il croyait être une nouvelle menace, l’ait jeté dans les bras des héritiers, des technocrates, et tous autres ultra-capitalistes en mission de conquête. C’est, peut-être là, l’une des causes du succès de la « troisième voie » élitiste, technocratique, gestionnaire, purement capitaliste (issue d’une des plus belles manipulations de la CIA d’après guerre : le « Congrès pour la liberté de la culture« ), auprès de gens prétendant être soucieux du bien commun. Depuis les années cinquante, celle-ci en ayant déjà aggloméré beaucoup au projet dominant, sous prétexte d’anti-communisme totalitaire, le mouvement alternatif n’aurait-il pas servi de nouveau repoussoir décisif pour le détournement qui a permis l’installation de l’ultra-libéralisme ?

 

On note encore une salve de références impérialistes, ainsi la forte imprégnation par une théorie des stades purement économiste (façon Lénine) qui oublie totalement plusieurs critères d’appréciation assez importants (par exemple l’empreinte écologique), pour ne valoriser que le productivisme et la capacité à détruire. Tout cela saupoudré de judéo-christianisme (non sans reprocher à d’autres des « tendances religieuses« ), avec un doigt d’apologie du colonialisme, sur fond de confusion entre connaissance – « l’écologie » – philosophie politique et mouvement social.

 

Quel devait être son état d’esprit quand il s’est trouvé confronté il y a quarante ans, presqu’à bout touchant, aux premiers alternatifs ?!

 

La dichotomie entre une bonne et une mauvaise pensée – la première étant celle qui est clémente avec les fonctionnements coupables de la ruine écologique – laisse rêveur. La haine exprimée aussi. Les écologistes, nouveaux Cathares à brûler, pour Julliard ? C’est vrai que l’on pourrait trouver quelques similitudes. La non-violence et la sobriété, par exemple. Tant d’erreurs, tant de colère, tant d’imprécations… Aurait-il joué un rôle dans l’escamotage et la censure des premiers représentants de cette mauvaise pensée ?

 

Les papiers de LO 1973 et de Jacques Julliard 2009 sont à rapprocher des propos de François Mitterrand en février 74 : « Sans doute, il faut avoir peur de la pollution, car toute peur est salutaire. Mais il ne faut pas que cette peur dégénère en panique car alors nous retournerions au malthusianisme. On ne reviendra jamais au bon sauvage dont la moyenne de vie ne dépassait pas vingt-cinq ans !« . Février 74… A la veille de l’étouffement de la nouvelle gauche. Sans doute est-ce encore une coïncidence. Et n’oublions pas la célèbre déclaration de Pierre Mauroy en juin 76 : « S’opposer à l’énergie nucléaire est un crime contre l’intelligence« .

 

Le déversement de conditionnement et d’incompréhension de Jacques Julliard est comme un aveu tardif. Il permet de comprendre pourquoi et pour qui l’équipe du Nouvel Observateur et les rocardiens ont si fortement contribué à liquider le mouvement écologiste (avec le concours des maos en rupture de « Gauche Prolétarienne » sic). Il faut encore y ajouter la filiation avec Raymond Aron qui dévoile la coulisse profonde de la réaction à la nouvelle gauche. Raymond Aron qui, à la suite de ses amis néocons Podhoretz et Kristol, a oeuvré dès la fin des années soixante pour étouffer l’alternative sous la manipulation et la propagande. Derrière ces gens : toute la machinerie de la globalisation capitaliste mise en place dès la fin de la Seconde Guerre mondiale.


http://www.youtube.com/watch?v=bNyhBhHezog

 

 

Mai 2011


Toujours grâce à Internet qui supplée à la défaillance chronique de la communication directe entre les résistants, je viens de découvrir un commentaire sur le remarquable billet de Jacques Julliard, un commentaire lourd de nouvelles énigmes.

Cher Jacques Julliard

J’ai lu avec consternation votre chronique du numéro spécial écologie du Nouvel Observateur de décembre dernier: Non à la déesse Nature !

Je vois à quel point le malentendu est profond. Vous nous traitez de nazis, de fascistes. Cette outrance m’étonne de la part d’un analyste aussi perspicace que vous. Je suis vos propos depuis des années et en général j’y souscris. Allons au fait. Je crois que l’écologie dite profonde ne correspond pas tant aux propos assez flous d’Arne Naess qu’à des réflexions exprimées en général par des anglo-saxons dans les années 60, 70.  Ce sont aussi bien des américains que des anglais. (En France Ellul, Charbonier, Rougemont, Dumont… ont participé.)

La notion essentielle est celle exprimée par David Brower, d’après un poème de Robinson Jeffers, pour les Friends of the Earth américains lorsqu’il les a créés à San Francisco en 1969 : Not man apart. « L’homme n’est pas à part ».

Les découvertes de la science moderne depuis Lamarck et Darwin, nous ont fait comprendre que nous ne sommes pas les enfants privilégiés d’un Dieu, mais seulement le produit d’une évolution hasardeuse. Nous sommes une des manifestations bizarres du phénomène de la vie. Nous sommes aussi détenteurs d’une étonnante capacité : la conscience. Nos talents particuliers nous ont valu de survivre parmi les autres animaux malgré nos faiblesses, de proliférer ensuite, puis de dominer presque toutes les autres espèces vivantes.

Il semble flagrant que nous avons mal maîtrisé l’histoire de notre espèce. Nous sommes devenus de redoutables prédateurs. Transformateurs, puis destructeurs nous avons éradiqué des milliers de formes de vie. Enfin, nous sommes devenus les prédateurs de notre propre espèce. Le hachoir à viande humaine et à vie sous toutes ses formes, que nous avons fait fonctionner au cours des guerres et au delà, est devenu de plus en plus performant. Il est malheureusement exemplaire des capacités de notre espèce.

Quelle perspective humaniste sommes nous autorisés à proposer aujourd’hui? Ce n’est pas la grotesque société de consommation célébrée dans les soi disant « trente glorieuses » qui peut constituer un modèle. Sa trinité fondatrice: publicité, gaspillage, pollution est mortifère. Une prospérité fondée sur les ventes d’armes, de centrales nucléaires, d’avions et d’automobiles est totalement illusoire.

L’écologie telle qu’elle se manifeste depuis quarante à cinquante ans me semble proposer la seule perspective humaniste contemporaine.

Elle donne à l’homme le rôle de guide responsable de l’aventure du vivant.

Nous en avons la capacité technique, qui progresse sans cesse. Il ne nous manque que la maîtrise. La volonté de nous y engager.

Oui il s’agit d’un complet retournement. La prolifération des humains, la raréfaction des ressources, l’empoisonnement de la nature  ne nous laissent pas d’autre choix. Nous sommes contraints à devenir écologistes. Nous devons revoir l’idéologie du développement et de la croissance indéfinie. Nous devons inventer  et nous n’en avons pas le choix, d’autres relations avec la biosphère.

Est que la démocratie est capable de gérer cette mutation ? Je n’en sais rien. Je crains que ses habitudes de gestion démagogiques ne l’y prédisposent pas. La menace de dictatures vertes au nom du bien commun et de la survie est bien réelle et imminente.

Nous devons tout faire pour l’éviter. Ce n’est pas en proposant une écologie factice telle que nous la vivons actuellement que nous y parviendrons. Ce n’est plus en peignant en vert les camions diésels qui ramassent nos ordures pléthoriques que nous y parviendrons.

Notre avenir est de nous mettre à la hauteur de nos responsabilités. Nous avons à inventer une nouvelle philosophie. Ce n’est pas simple. C’est urgent.

Comme l’a ironisé Pierre Dac : « le chainon manquant entre le singe et l’homme, c’est nous ». `

J’ai créé et dirigé pendant neuf ans Le Sauvage sous l’aile du Nouvel Observateur en tentant d’apporter des éléments pour formuler une nouvelle culture. Il s’agissait de conjuguer comme vous le dites : le donné-la nature et le construit-la culture, non pas de continuer à les opposer.

Nous avons rencontré dès le début, sauf avec Bosquet/Gorz et Morin une sourde opposition de l’équipe du NO.  Je vois que le vieil antagonisme persiste. La vieille rancune de ceux qui s’estiment les seuls propriétaires et directeurs de conscience de l’électorat de gauche reste intacte.

Le gommage dans votre numéro écologie piloté par Cohn Bendit de l’aventure de dix ans du Sauvage qui avait commencé par le spécial N.O. « La Dernière chance de la Terre » en 1973, n’est pas fortuit.

Ce genre d’oubli fait fâcheusement penser aux gommages des personnages indésirables dans les photos de l’époque stalinienne.

Le déni de l’écologie est une vielle histoire dans la presse et la politique.

Mais nous en arrivons une nouvelle donne. Ce n’est plus l’écologie qui court en vain derrière la politique. C’est la politique qui désormais court derrière l’écologie.

Mauvais moment pour le N.O. de prétendre oublier son histoire et son rôle de pionnier dans ce domaine.

J’espère que nous puissions entamer un dialogue constructif entre écologistes et « penseurs de gauche » dont vous me semblez être un remarquable représentant.

Et avec mes amitiés.

Le Sauvage février 2010

http://www.lesauvage.org/2010/02/cher-jacques-julliard/

 

C’est l’arroseur arrosé ! Car l’auteur n’est autre que Alain Hervé qui paraît se réveiller d’un sommeil béat de plus de trois décennies. Il ne se serait donc pas rendu compte de la prodigieuse dégradation tous azimuts organisée par ses chers amis et les amis de ses amis, ceux qui le cornaquaient au début des années 70 ? Celui qui avait fait la cour aux alternatifs de la Semaine de la Terre en 1971 pour que nous réunissions nos énergies, ne s’est jamais exprimé sur ce qui s’est passé et le rôle qu’il y a joué – à ma connaissance : il m’a, depuis, toujours soigneusement évité.

Les références qu’il avance pour répondre au délire de Julliard, typique de la propagande impérialiste, sont aussi un peu légères, voire douteuses pour un « écologiste » :

« (…) nous avons mal maîtrisée l’histoire de notre espèce.« 
« Nous ne sommes pas les enfants privilégié d’un Dieu, mais seulement le produit d’une évolution hasardeuse.« 
« Nous sommes une des manifestations bizarres du phénomène de la vie. »
« Nous sommes aussi détenteurs d’une étonnante capacité : la conscience.
« 
…Euh, cela semble mal partagé et ça dépend à quel niveau !
« Nos talents particuliers nous ont valu de survivre parmi les autres animaux malgré nos faiblesses, de proliférer ensuite, puis de dominer presque toutes les autres espèces vivantes.« 
Tout cela embaume la culture conformiste bornée par l’exception anthropocentriste, une idée paradoxale de supériorité qui empêche de comprendre la complexité du vivant et son intelligence. Nous voilà loin de la culture alternative inspirée par le vivant !

Beaucoup plus grave : le NOUS qui revient sans cesse pour souligner une responsabilité collective dans la mise à sac de la biosphère. Tout le monde est impliqué sans distinction, les dominants, les falsificateurs, les escrocs, les exploiteurs, les capitalistes, et les autres – leurs proies, dans le même paquet. Les surpuissants, à force de spoliation, et les impuissants. Ceux qui savent très bien ce qu’ils font et ceux qui ne savent pas ce qui leur arrive ou ce qu’on leur fait faire. Nouvelle aristocratie jet-set et exclus mêlés. Le message est limpide : c’est la faute de l’humanité entière, à cette espèce qui a le diable au corps. Une sorte de retour au péché originel.

Pour expliquer ces propos inacceptables, surtout sous la plume d’un « écologiste« , je ne vois qu’une alternative. Alain Hervé tente encore d’exonérer les dominants, leur culture spécifique anti-nature et leur système d’exploitation à mort. Il tente de dissimuler leur stratégie et leurs manoeuvres, en passant sous silence l’autre compréhension du monde, la culture inspirée par le vivant, celle que portait et développait le mouvement alternatif qu’il a contribué à étouffer avec ses amis qui préparaient la mondialisation du capitalisme. Il est vrai que, vu les quelques références qu’il propose en matière « d’écologie dite profonde » : Ellul, Charbonneau (pas « Charbonier« , ni « Charbonnier » !), Rougemont, Dumont, il est normal que son idée de la philosophie politique alternative soit si embryonnaire. Surtout avec Dumont, l’homme de la trahison des écologistes pour servir une gauche qui n’était plus à gauche (il semblait y croire encore). Avec Denis de Rougemont, c’est encore plus fort puisque celui-ci était un activiste du Centre Européen de la Culture, du fer de lance propagandiste de la CIA et de l’oligarchie anglo-saxonne : le Congrès pour la Liberté de la Culture (président de 52 à 1966), de la Société du Mont Pèlerin, et de quelques autres troupes d’élite de la lutte contre la culture comme développement de la nature (Darwin), et plus encore de la culture alternative, pour dégager la voie à la mondialisation capitaliste. Ce même Denis de Rougemont a, c’est très habile, pris part, sinon stimulé, la création d’Ecoropa (après Diogène 1969), sorte de cabinet noir agissant dans la coulisse des media. A partir de 1976, en se dissimulant derrière de bonnes intentions ne dépassant pas un environnementalisme compatible avec le capitalisme, ce « collège invisible de l’écologisme » (d’après Jacques Grinevald, l’un de ses membres) n’a pas peu contribué à saper les tentatives de rebond du mouvement alternatif.

Viennent ensuite des interrogations qui interrogent…
« (…) Quelle perspective humaniste sommes nous autorisés à proposer aujourd’hui ?« 
« L’écologie telle qu’elle se manifeste depuis quarante à cinquante ans me semble proposer la seule perspective humaniste contemporaine.« 
« Elle donne à l’homme le rôle de guide responsable de l’aventure du vivant.« 
« Est-ce que la démocratie est capable de gérer cette mutation ? Je n’en sais rien. Je crains que ses habitudes de gestion démagogiques ne l’y prédisposent pas. (…) »

Quelle que soit l’approche, tout cela est stupéfiant. D’un côté, Alain Hervé s’exprimant comme le faisait la protection de la nature avant le mouvement écologiste, il est sidérant que l’on soit encore à ce niveau près de deux générations après le mouvement qui développait l’énergie, la philosophie politique et les solutions alternatives à la civilisation de la concentration capitaliste destructrice. Peut-être n’avait-il pas bien compris ce qui se passait ?! Mais il ne semble pas non plus se rendre compte de l’incompatibilité totale entre ce qu’il évoque maladroitement et la culture, le projet de l’autre, Julliard, l’homme du système qui nous a dévasté la planète en quarante ans. D’un autre, comment Alain Hervé peut-il se poser en grand esprit alternatif après tout ce qu’il a commis ?
Et de s’interroger sur quelle « perspective humaniste » (sic) d’inviter « à inventer une nouvelle philosophie« , d’évoquer son heure de gloire quand il tentait « d’apporter des éléments pour formuler une nouvelle culture« .

Qui ne le connaîtrait pas lui donnerait le bon dieu sans confession. Mais on ne peut que constater une certaine confusion (la référence à l’humanisme) et un aveuglement étrange face à ce qui était l’affirmation, justement, d’une autre culture – sinon d’une nouvelle. Est-ce cette vacuité meublée de bons sentiments qui l’a guidé pour aider ses « chers amis« , les manoeuvriers du grand capitalisme et les préparateurs de la trahison ultra-libérale de la gauche, tel Brice Lalonde et Jacques Julliard ?

En retard de 4 décennies, confondant encore utopie et alternative (d’entre les deux, le système dominant, destructeur et coupé des réalités terrestres est la véritable utopie), Alain Hervé semble être complètement passé à côté de la culture alternative à celle de la domination qui, quoi qu’il dise, l’imprègne encore jusqu’à la moëlle. On dirait qu’il n’a rien entendu, rien lu, rien vu des solutions logiques, éco-logiques, aux problèmes qui lui coincent les neurones, ni à l’époque où il nous découvrait, ni depuis. On dirait qu’il n’a jamais rencontré le mouvement alternatif.

Pourtant, quand il était venu nous trouver (le groupe de la Semaine de la Terre) pour peupler son association sans chair (les Amis de la Terre), l’enthousiasme qu’il manifestait ne semblait pas feint – mais, j’ai aussi souvenir que sitôt devenus « Amis de la Terre« , il ne nous prêta plus guère attention. Il était beaucoup plus préoccupé par ses chers amis du Nouvel Observateur, dont ce Jacques Julliard. Pourtant, nous pouvions déjà proposer des éléments de réponse, des orientations, aux questions qu’il se pose encore aujourd’hui. Pourtant, par exemple, la démocratie on en parlait tous les jours et on la pratiquait comme il ne semble pas encore capable de l’imaginer (voir et revoir le texte des Amis de la Terre de Caen). Et qui a mis fin à l’aventure ? Lui ! Nous avait-il déjà perdus de vue, tout occupé à admirer et à servir les héritiers du grand capitalisme qui faisaient semblant d’être convertis à la révolution écologiste ? Nous proposions une civilisation inspirée par l’économie de la nature, donc dépolluée de tout ce qui détruit, à commencer par la capitalisation des pouvoirs qui fait la domination, une civilisation conviviale, et il a été le premier à nous berner, censurer, évincer, ostracire, pour porter en avant Brice Lalonde et ses affidés, tout le contraire de ce que nous représentions !

Comme acteur du premier mouvement alternatif, c’est lui, Alain Hervé, que j’ai vu comme Grand Ordonnateur du saccage de la culture et du mouvement inspirés par le vivant, de cette réaction vitale de défense face à l’agression mondiale qui se développait (l’ultra-capitalisme libéral promu par l’oligarchie anglo-saxonne), de ce qu’il invoque maintenant ! Une sorte de roundup de la résistance à la marchandisation générale à lui tout seul, et dont la rémanence empoisonne encore 40 ans plus tard.

Mais, devant l’étalage de ses naïvetés, je me prends à douter… N’aurait-il jamais compris ? N’aurait-il jamais soupçonné une relation entre le grand sabotage de l’alternative auquel il a participé et les conséquences qu’il dit déplorer ? La disparition du mouvement alternatif au vu et au su de la plupart n’a pas seulement libéré le capitalisme et sa dérégulation illimitée. Le mouvement maintenait l’ouverture sur la compréhension conviviale du vivant, entretenait la perception des relations d’interdépendance et de réciprocité entre tous les niveaux d’organisation, soutenait un niveau minimum d’optimisme et de confiance grâce à la perspective d’une mutation de la civilisation. « Si le socialisme (s’est) installé sans coup férir, ce n’est pas tant qu’il a vaincu la droite, c’est que tout l’espace a été balayé devant lui par le reflux des forces vives » a dit Jean Baudrillard. Même chose pour le capitalisme extrême et son productivisme fanatique que ce socialisme-là a installés. L’absence n’a pas été comblée par une nouvelle émergence (ses chers amis y veillaient) et a laissé la plupart des gens complètement désemparés, sans capacité de rebondir et de réinventer un projet. J’ai dénoncé « La France est devenue une société froide », en 1988. Depuis, je constate une dépression collective que l’impression de la toute puissance du système dominant approfondit chaque jour. Aujourd’hui, c’est une institution (le Médiateur de la République, rapport de mars 2011) qui constate l’état de délabrement de la société française (le Médiateur de la République, rapport de mars 2011). Tout le contraire de la situation d’il y a quarante ans. Et Alain Hervé n’a rien soupçonné ?

Aurait-il été plus marionnette que marionnettiste ? Se peut-il qu’il n’ait rien compris ? Et rien, vraiment rien jusqu’à la rencontre avec ce billet affligeant, mais guère surprenant, d’un acteur de l’ex-Fondation Saint Simon (1982-1999) ? Donc, la Fondation Saint Simon et la rapide conversion de sa chère gauche à l’ultra-libéralisme ne l’avaient pas fait tiquer non plus ? La crédulité vis à vis de la domination serait-telle la raison première de ses manoeuvres contre le mouvement alternatif, lesquelles ont magnifiquement servi le grand projet de ses amis, la mondialisation capitaliste et ses monstrueuses destructions sur lesquelles il pleure aujourd’hui ?

Enervé, semblant vider enfin son sac, Alain Hervé dévoile les tensions dont il aurait souffert au Nouvel Observateur. Et, là, on atteint au sublime : il reproche à Julliard et à Cohn Bendit d’avoir volontairement oublié son rôle et Le Sauvage. Sans doute ces bons p’tits gars ont-ils également oublié l’Agence de Presse Réhabilitation Ecologique (APRE) créée en 1972 avec son bulletin hebdomadaire (l’internet du mouvement) et sa revue Ecologie; également La Gueule Ouverte et les articles de Fournier dans le Charlie Hebdo de Cavanna. Car, Alain, c’est toute la nouvelle gauche écologiste, et même toute la nouvelle gauche, que ces gens-là ont contribué à gommer ! Cela « fait fâcheusement penser aux gommages des personnages indésirables dans les photos de l’époque stalinienne« , dis-tu…. Elle est très bonne ! C’est exactement ce que tu as fait, toi, et continues de faire avec les vrais acteurs du mouvement alternatif (le mouvement et ses acteurs) encore dans ce texte, confirmant une nouvelle fois l’avertissement de Bernard Charbonneau : « Tout intellectuel ou militant français engagé dans cette lutte (l’opposition à la société industrielle) ne devrait jamais oublier à quel point l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée » pour substituer des « notables (qui) ne sont pas par hasard à ce rang » aux vrais acteurs du mouvement (n° 21 du mensuel écologiste La Gueule Ouverte, juillet 1974).

Alain Hervé victime de censure… Alain Hervé évacué à son tour, Alain Hervé découvrant les techniques de la falsification de l’histoire, c’est trop drôle ! Toi qui censurais les alternatifs dans le bulletin (La Baleine) de la curieuse association hiérarchique (les Amis de la Terre) où tu les avais attirés. Toi qui ne leur a pas donné la parole dans ce Sauvage-Nouvel Obs dont tu es si fier, mais qui les citais sans les nommer. Toi qui leur a retiré la parole à l’instant où ils voulaient lancer une candidature alternative aux présidentielles de 1974. Toi qui, 35 ans plus tard, m’a fait censurer dans l’Ecologiste (je le tiens d’Edward Goldsmith, le patron de The Ecologist international). Et n’est-ce pas à l’un de ces gommages dignes du stalinisme, mais aussi du capitalisme dominant, enfin de tous les totalitarismes, que tu contribues au sein de la commission de contrôle des biographies à Wikipedia, encyclopédie où le mouvement alternatif, son histoire et sa culture – la culture comme développement naturel de l’intelligence du vivant – sont entièrement gommés, dégradés, changés ?

Penses-tu vraiment ce que tu dis ?

Cela tendrait à compliquer le schéma de la manipulation : de l’entente générale dont rien ne me permettait de douter, on passerait à une superposition de manipulations, sorte de manipulations gigognes dont les couches internes n’avaient pas toute leur tête. Les protecteurs de la nature et environnementalistes menés par le bout du nez par les propagandistes en préparation de Fondation Saint Simon et de mondialisation socialo-capitaliste, lesquels… Une société de cannibales, les uns se nourrissant des autres et se plaignant d’être dévorés par plus pervers qu’eux.

Viennent ensuite encore des mots et des naïvetés qui alourdissent le trait. Jusqu’à ce « rôle de pionnier dans ce domaine« , « l’écologie« , attribué au Nouvel Observateur, qui tend à accréditer l’hypothèse d’un Alain Hervé n’ayant strictement rien compris à qui se passait sous ses yeux, d’un côté comme de l’autre, ni à ce qu’on lui aurait fait faire, et accessoirement à l’histoire contemporaine. Et de terminer sur un dernier et très appliqué coup de brosse à reluire sur le cuir de Julliard, qui fait plus encore penser à un assujettissement incurable à l’escroquerie.

Il m’est difficile de croire qu’Alain Hervé nous ait fait tant de mal, avec autant de constance, sans intention de nuire. Car, l’agonie du mouvement alternatif… il faudrait qu’il ne s’en soit même pas aperçu ! Qu’il n’ait même pas fait le rapprochement entre l’effondrement du mouvement le plus révolutionnaire, précisément : le premier mouvement de sauvegarde du vivant, ce mouvement épanoui dans les sixties, et l’installation sans coup férir de l’ultra-capitalisme destructeur des hommes et de la biosphère.

Mais, mais vu ce qu’il dit aujourd’hui, vu l’idée un peu courte qu’il semble se faire de l’alternative comme de la responsabilité du système dominant, vu l’attirance qu’il éprouvait pour tout ce qui brille d’argent et de pouvoir spoliés, il se pourrait qu’il n’ait même pas vu la différence entre les alternatifs que, pourtant, il avait courtisés et des Brice Lalonde, Jacques Julliard, Michel Rocard, etc. !

Alors, de quoi s’agirait-il ?
D’aveuglement ?
De conditionnement ?
De soumission à l’autorité ?
De cette culture élitiste qui fait tendre la langue loin vers le haut et donner des coups de pieds réflexes vers le bas ?
De la prédation et de l’écrasement que fait subir le dominant à la société au-dessous de lui, en prétendant ne pas s’en apercevoir ?
De la connivence et de la cooptation que les penseurs professionnels pointent chez les autres, aujourd’hui chez les sociétés arabes et berbères d’avant la révolution, en refusant de voir les mêmes tares ici, dans la construction hiérarchique où ils se trouvent si bien ?
De la paille et de la poutre ?
D’éblouissement et d’ivresse dus à la fréquentation des peoples lui faisant la grâce inouïe de leur compagnie pour mieux le manipuler ?
D’adoration des images pieuses distribuées par la fausse gauche en préparation d’ultra-libéralisme ?
D’envoûtement par les tueurs sociaux dépêchés par la domination ?

Je le croyais manipulateur machiavélique, il se montre simple exécutant d’une pièce dont les ressorts et la finalité lui échappent encore. Faut-il donc le rétrograder à un stade intermédiaire de demi-inconscience ?

Avec la grande manipulation orchestrée par le Congrès pour la Liberté de la Culture, on découvre les aventures singulières de gens estimables qui, emportés par la résistance au totalitarisme, n’ont pas compris le rôle qu’on leur faisait jouer, quelle galère les emportait avec le luxe d’un paquebot de croisière, et quel était le but du voyage ; ou, se sachant payés par le système dominant ont peut-être cru pouvoir utiliser son énergie pour poursuivre une action utile (tel l’anarchiste Louis Mercier Vega). C’était sous-estimer la compétence des manipulateurs, depuis longtemps experts en manipulation dans la manipulation dans la manipulation…

La « propagande la plus efficace » est celle où « le sujet va dans la direction que vous désirez pour des raisons qu’il croit être siennes« . C’est une directive du Conseil de sécurité nationale des Etats Unis, 10 juillet 1950, citée dans Final Report of Select Committee to Study Governmental Operations with Respect of Intelligence Activities 1976 (rapporté par Frances Stonor Saunders dans Qui mène la danse, page 16)

Si, Alain Hervé, tel est ton cas, tu as beaucoup à découvrir.

Mon cher, si vraiment tu t’es fait rouler par tes amis au point d’être complice du sabotage du mouvement et de la philosophie politiques que tu dis appeller de tes voeux, si tu réalises aujourd’hui qu’ils te prennent encore pour…, fais ce que tu as toujours refusé de faire et rends-toi utile : aie le courage d’ouvrir en grand les yeux et TÉMOIGNE !

ACG
mai 2011

 

(a) http://www.lesauvage.org/2010/02/cher-jacques-julliard/

 

(b) « Denis de Rougemont et l’alternative écologiste – Le personnalisme détourné contre l’écologisme » : 

http://www.planetaryecology.com/index.php/105-denis-de-rougemont-et-l-alternative-ecologiste-le-personnalisme-detourne-contre-l-ecologisme

Depuis 2011, rien. Toujours la stratégie de l’omerta agrémentée d’une censure renforcée… C’est sans doute parce qu’il y a beaucoup à cacher.

 

Entre les crises de Pierre Vernant et de Jacques Julliard, il y a eu beaucoup d’autres offensives anti-écologistes. Ainsi, la campagne de calomnies véhiculées par un numéro très spécial du magazine Actuel (Les écolos fachos).

   

Derrière Jean-François Bizot et Christophe Nick, signataires du torchon, il y avait encore les penseurs de la rumeur : Michel-Antoine Burnier, vieil anti-écologiste d’Actuel, et Jean-Luc Bennhamias, un trotskyste (!) proche de Brice Lalonde, spécialiste de l’entrisme caméléon.

Cette commande faite à un magazine exsangue (Actuel était au bord de la faillite) a été précédée et suivie par de nombreuses manifestations de l’obscurantisme anti-écologiste. Le refus de se reconnaître comme partie de la biosphère, de se comprendre dans « l’économie de la nature« , de faire la paix avec le vivant, s’est déchaîné dans de nombreuses autres manifestations haineuses.

Pour en savoir plus :

Le PS contre les Verts, Courant Alternatif de décembre 1991

La deuxième manche, droit de réponse à Actuel, octobre 1991

deux articles de :

Histoire contemporaine – Une mémoire du mouvement écologiste – 7ème partie

http://www.planetaryecology.com/index.php/120-histoire-contemporaine-une-memoire-du-mouvement-alternatif-ou-nouvelle-gauche-ecologiste-7

Le déballage d’ordures par Actuel* a été précédé et suivi par une litanie d’interventions et de publications aussi excessives qu’infondées. Beaucoup y ont laissé libre cours à leur aversion viscérale pour… l’empathie à l’égard du vivant. Une disposition préparatoire à l’incompréhension de l’interdépendance de toutes les parties du vivant (et de la symbiose) et qui mériterait une longue, très longue analyse ! On y a particulièrement remarqué Marcel Gauchet, Luc Ferry et Alain Minc (tous de la Fondation Saint Simon, cela va de soi **), Guy Béney (encore dans Actuel et dans Libération), Corinne Lellouche (L’Echo des Savanes), Eric Conan (Esprit), Alfred Grosser, Jean-Claude Levy, Claude Allègre, et une nuée de missionnés et d’irréfléchis qui se sont déchaînés sur les lanceurs d’alerte baptisés « catastrophistes » ***. Parmi eux, on trouve même un Dominique Bourg affirmant un peu partout son amour de l’individualisme, de l’anthropocentrisme, en somme de la culture impérialiste, et mettant en garde contre ces « dangereux » écologistes aspirant à une civilisation pacifiée. Un tel discours haineux serait, hélas, assez banal si, en dépit de son apologie du livre manipulateur de Luc Ferry, son auteur ne passait maintenant pour un « penseur de l’environnement » (comme Denis de Rougemont !). N’oublions par Michel Onfray qui, dans Les babas cool du Maréchal (Nouvel Observateur 7 mai 1992), refait le coup de l’assimilation de la culture ouverte sur les autres et le vivant à l’esprit réactionnaire, voire fasciste :

«La modernité tu refuseras, la pureté tu rechercheras, le passé tu idéaliseras, tes racines tu chériras la nature tu vénéreras, la culpabilité tu cultiveras » : en six commandements, l’idéologie verte dessine une vision du monde avant tout pétainiste Quelque deux siècles plus tard (après Rousseau), après Vichy, les tenants d’une bonne et belle nature emboucheront les mêmes trompettes. Les airs de concert seront les mêmes. A peine aura-t-on instillé un peu dé vocabulaire moderne. Et l’on stigmatisera alors la croissance, la productivité et la consommation. Nouvelles scolastiques pour de nouvelles époques. (…)

* Christophe Nick a-t-il compris ce qu’on lui faisait faire ?

** Enquête sur la Fondation Saint-Simon

Les architectes du social-libéralisme

https://www.monde-diplomatique.fr/1998/09/LAURENT/4054

*** Si catastrophistes il y a, ce sont bien ceux qui depuis la fin des années soixante dépensent une énergie considérable (et l’argent public) pour censurer et harceler systématiquement les défenseurs du vivant – ceux qui veulent prévenir – tout en niant les alertes les unes après les autres. Ce sont ces esprits obscurcis par l’appétit de pouvoir et la haine qui ont permis la poursuite des conduites catastrophiques pour les hommes et la biosphère. Nous leur devons beaucoup.

Tous ces gens ont eu les faveurs des media classiques, du Figaro à Politis (encore un remarquable dossier en mars 90), tandis que les écologistes accusés de tous les maux voyaient leurs droits de réponse jetés à la poubelle. D’autres encore n’allaient pas tarder à se distinguer, comme Pascal Bruckner et André Comte-Sponville.

Il serait très intéressant d’analyser dans quelle mesure l’incompréhension à peu près totale de la culture écologiste (arcadienne) par les gauchistes (en majorité) et les opportunistes qui ont pris la place des acteurs du mouvement a joué un rôle dans le développement de tous ces anathèmes absurdes… Mais tous sont figés dans le déni et la honte, ou l’envie de continuer à profiter de la situation.

 

Georges Ballandier

 

 

Dominique Bourg

 

 

 

Isabelle Steingers

 

 

André Comte-Sponville

 

 

Alfred Grosser

 

 

Jean-Claude Levy

 

 

un article de Corinne Lellouche

 

 

Une agression en règle par un anarchiste qui ignore la nouvelle gauche écologiste

 

 

On a même eu droit à ça

 

Et puis, il y a eu l’Appel de Heidelberg, l’un des sommets de l’anti-écologisme, phare d’une large offensive déclenchée à la veille du Sommet de la Terre de Rio 92 – la première COP !

Voici une réaction à chaud et quelques informations sur les coulisses de la manœuvre :

 

La cécité absolue d’une bande d’autruches

A la veille du Sommet de Rio, un groupe de scientifique publiait l’Appel de Heidelberg, allumant un contre-feu à la montée des inquiétudes planétaires. André Langaney, généticien, auteur de l’ouvrage « Le sauvage central », leur répondait vivement dans un texte publié dans Libération le 12 juin dernier. Nous avons jugé bon de le publier.

La Revue Silence

 

François Jacob dit souvent qu’il y a autant d’imbéciles et de salauds parmi les scientifiques réputés que parmi n’importe quel autre groupe social. Il y a aussi autant de naïfs, pleins de bonne conscience incompétente. A côté d’un certain nombre d’évidences de soutien aux objectifs proclamés de Rio et de vœux pieux d’amélioration des conditions de vie des pays du Sud, l’Appel d’Heidelberg utilise le prétexte de la lutte contre l’« écopoésie » pour apporter un soutien inconditionnel au libéralisme sauvage et à la mainmise du système industriel sur la science et l’éducation. Pas plus que dans l’ordre du jour de Rio, les vrais programmes humain n’y sont évoqués. On y confond délibérément croissance industrielle, augmentation des profits et des PNB avec le développement humain exprimé en termes de satisfaction des besoins élémentaires de subsistance, d’éducation, de culture et de confort. On y assimile, une fois de plus, la recherche de connaissances à but humanitaires, sanitaires et éducatifs avec la recherche frénétique de production, de gadgets éphémères, inutiles ou dangereux, mais sources de d’invraisemblables profits industriels et commerciaux. Peu importe si les matières mal utilisées ne sont pas renouvelables, si l’environnement devient cauchemardesque en certains lieux, et si la peine humaine qui produit pourrait être utilisée pour de meilleures causes. Cette sinistre confusion des buts de la recherche et de la technologie est religion d’État en France, sous nos ministères de la Recherche et de la Technologie, puis de la Recherche et de l’Espace, ou à la Cité des Sciences et de l’Industrie. Les institutions que se préoccupent seulement de savoir et d’éducation peuvent crever dès lors qu’elle ne rapportent rien au grand capital ou au pouvoir. Nul doute que ce serait un dogme des Européens de Maastricht si on les laissait fermer leur Europe du fric plutôt que d’ouvrir le Continent au monde en respectant les cultures locales. Un grand merci aux Danois de nous donner l’exemple de ce qu’il faut voter et de rappeler que les peuples démocrates peuvent bousculer des consensus ou des majorités de partis politiques vénaux et corrompus !

Les Etats-Unis et la plus grande partie de l’Europe ont connu ces vingt dernières années une formidable régression sociale parallèle à une croissance en général soutenue de la production industrielle. La progression du chômage et de la misère, l’inadmissible développement d’un quart-monde affamé dans les pays les plus riches, la régression des prestations éducatives et médicales pour la majorité des populations développées, la violence et l’insécurité qui en résultent aux Etats-Unis et bientôt chez nous, sont les résultats du culte du marché et de la mainmise des multinationales du profit sur nos biens faibles pouvoir politiques. L’échec du fascisme soviétique, lui aussi productiviste d’ailleurs, et la régression des social-démocraties, ne laissent, pour l’instant, aucune alternative crédible à un monde de marchands qui court au désastre écologique et, surtout, humain.

Poser, comme à Rio, le problème en termes Nord-Sud est ridicule parce que le racket sur les matières premières précieuses ou l’exploitation inhumaine des travailleurs pauvres sont mondiaux t que les minorités ultra-privilégiées en profitent largement, au Sud comme au Nord, et de manière au moins aussi cynique. Le chômage et la misère sont la clé de la compétitivité industrielle, au Nord comme au Sud. Et l’on regrette à peine que des Etats préfèrent faire tirer les polices sur les enfants « délinquants » affamés plutôt que d’investir dans l’éducation ou la lutte contre le choléra qui n’apportent, bien sûr, aucun profit politique à court terme.

L’écologie « scientifique » revendiquée par les pétitionnaires scientistes de Heidelberg n’aurait de sens qu’après avoir, comme toute science devrait le faire, défini son projet en termes de bien-être à long terme de nos contemporains et de nos descendants. C’est à dire que l’on ne peut que s’opposer aux logiques des mondes de la finance, de l’industrie et du commerce. Une écologie scientifique commence par la définition d’un projet à moyen terme de l’espèce humaine : assurer sa survie pour quelques générations, dans les meilleures conditions possibles, en préservant pour l’avenir, autant que faire se peut, les ressources naturelles et culturelles qui font aujourd’hui la qualité de la vie de ceux qui en ont une.

Cette platitude, à laquelle on rallierait aisément tout homme de pouvoir, est en fait une revendication révolutionnaire majeure de l’écologie politique parce qu’elle implique le partage de ressources que des minorités sociales ou politiques se pensent légitimement fondées à accaparer à titre individuel au nom des « droits » de propriété, d’héritage ou de territoire.

De quel « droit » peut-on considérer qu’il est légitime qu’un enfant qui naît au Bangladesh ou en Ethiopie soit condamné à la famine, que celui qui naît à Bogota, dans les banlieues de Rio ou de Los Angeles, soit destiné à la violence et à la drogue ? Et que ceux de Neuilly, de Beverly Hills ou Ipanema aient à se partager entre la finance, l’industrie, la politique et les hautes hiérarchies militaire ou religieuse ?

Une grande partie des phosphates, du pétrole, des métaux utiles et de quelques autres produits indispensables à la survie et au confort des sociétés techniques s’épuisera très vraisemblablement au cours de la vie de nos descendants proches. De quel droit les privons-nous, à priori, de ressources quasi indispensables que nous gaspillons en circulant n’importe comment, en ravageant les villes et les campagnes par des conflits qui ne profitent qu’aux industriels de l’armement et à quelques politiques ?

Le credo de Heidelberg et des dirigeants technocrates dans la capacité du « progrès scientifique et industriel » à gérer humainement les ressources « par le prolongement de ce progrès constant vers des conditions de vie meilleures pour les générations futures » relève de la cécité absolue d’une bande d’autruches qui, la tête sous terre et le cul vautré dans leur propre confort, ne veulent rein voir de ce qui les entoure. Il leur va très bien de dénoncer les « idéologies irrationnelles » quand beaucoup de clignotants sont au rouge et quand chacun, écologiste ou non, se rend compte que tout ne tend pas vers le mieux.

Les Etats-Unis, l’Europe maastrichienne et le Japon campent sur leur confort en ruinant le reste du monde par des pratiques commerciales maffieuses ou des échanges injustes. Leur gaspillage effréné de ressources naturelles, accaparées au nom de la loi du plus fort, maintient en survie provisoire leur système socio-économique aberrant, et Bush a eu au moins la franchise d’admettre, avant Rio, qu’il ne voulait pas l’aménager, ni pour le mieux-être des autres ni pour le mieux des autres ni pour le respect des chances de ses arrière petits-enfants. Quand bien même l’aurait-il voulu, on sait qu’il ne l’aurait pas pu. La première puissance policière et militaire du monde n’est-elle pas totalement impuissante face aux hors-la-loi de la drogue qui s’y conduisent en terrain conquis ?

Je ne suis pas de ceux qui croient toute catastrophe inéluctable. L’effet de serre me semble trop incertain pour m’empêcher de dormir et je pense encore que le nucléaire pourrait être bien utilisé. Mais la violence et la misère croissantes, l’absence de choix décidés en faveur de l’éducation (sauf peut-être au Japon), le gaspillage insensé des ressources matérielles et surtout humaines, me rapprochent de ceux qui sentent, sans trop le justifier, que quelque chose devra changer très vite dans nos stupides habitudes de riches. Et si les inconscients de Heidelberg ne me croient pas, qu’ils aillent donc voir comment la police militaire de Rio braque, avec des armes chargées, les rares gamins des favellas qui tentent d’accéder aux plages ! Au milieu des touristes bronzeurs, des joggers et des belles métisses en maillot « fil dentaire ».

André Langaney

septembre 1992

Directeur du Laboratoire d’Anthropologie biologique du CNRS

Responsable du Musée de l’Homme de Paris

 

 

Amiante et Appel de Heidelberg

par Henri Pézerat

Depuis les années 30, les producteurs et industriels de l’amiante cherchent à nier ou à minimiser les risques liés à l’utilisation de ce matériau (1). En France, pour faire face à la campagne des années 70 contre l’amiante (2), l’industrie a eu recours à un cabinet de relations publiques parisien, le cabinet Valtat qui s’est spécialisé dans la défense des industries polluantes.

Deux opérations sont significatives du mode d’action de ce cabinet, celles menées sur l’amiante et sur le cadmium.

Dans les deux cas, un groupe informel est constitué (Comité Permanent Amiante, Collectif pour l’étude du cadmium) n’ayant ni statut officiel, ni structure permanente, hormis bien entendu celle du cabinet Valtat qui en assure l’animation et le secrétariat. Sont ainsi regroupés des « représentants des groupes sociaux et organismes intéressés par les questions abordées en commun » (3) : représentants de l’industrie concernée, de divers Ministères, d’organisations syndicales, d’organismes publics et d’associations. Dans le cas de l’amiante, des personnalités représentant le milieu médical sont également membres du comité ad hoc, quelques experts ayant été entendus par le Collectif cadmium.

L’objectif officiel de ces comités est de rassembler une documentation permettant de fournir des solutions concrètes aux problèmes d’hygiène et de sécurité susceptibles de se poser. C’est ainsi par exemple que le Comité Permanent Amiante (CPA) a rédigé et diffusé en 1984 dans un certain nombre d’entreprises, une brochure « L’amiante et votre santé », utile car donnant un minimum d’informations sur les risques du matériau et leur prévention. Il est à remarquer d’ailleurs qu’un brochure portant le même titre et ayant le même objet avait déjà été diffusée dès 1976 par les Chambres Patronales du secteur amiante.

En réalité dans les deux cas (amiante et cadmium), les textes publiés par les comités montrent que l’objectif de défense du matériau l’emporte toujours sur la mise en garde contre ses dangers. C’est du CPA qu’est né le mythe de « l’usage contrôlé de l’amiante« , figure centrale de toutes les campagnes de propagande tant de l’industrie française que de l’association qui regroupe les industries du même type au niveau mondial. A noter que cette dernière, l’Association Internationale de l’Amiante, est présidée depuis 1993 par une personnalité française, membre du CPA, et représentant de la firme Everit, c’est à dire du Groupe Saint-Gobain, troisième producteur d’amiante au plan mondial grâce aux gisements du Brésil. Au passage disons qu’il est difficile de ne pas rapprocher ce fait de la politique de présence de ce Groupe tant auprès des divers Ministères que de certains milieux médicaux et de toutes les instances décisionnelles.

Un certain nombre d’autres initiatives apparues au cours des années 92 et 93 montrent que la création successive des Comités Amiante et Cadmium s’intègre maintenant dans une stratégie globale, au plan international, visant à enrôler les scientifiques dans la défense des intérêts économiques étroits des entreprises mettant sur le marché des substances dangereuses. C’est ainsi qu’on retrouve un rôle moteur indéniable du Cabinet Valtat dans la création du « Centre International pour une Ecologie Scientifique » et pour le lancement de l’Appel d’Heidelberg (4).

Il est d’ailleurs frappant de rapprocher les textes issus des Comités Amiante et Cadmium de l’extrait ci-dessous de l’Appel de Heidelberg : « Nous soulignons que nombre d’activités humaines essentielles nécessitent la manipulation de substances dangereuses ou s’exercent à proximité de ces substances et que le progrès et le développement reposent depuis toujours sur une maîtrise grandissante de ces éléments hostiles, pour le bien de l’humanité. Nous considérons par conséquent que l’écologie scientifique n’est rien d’autre que le prolongement de ce progrès constant vers des conditions de vie meilleures pour les générations futures« .

On retrouve dans tous ces textes le même fil conducteur : la nécessité « pour le bien de l’humanité » d’utiliser des substances et technologies dangereuses pour les hommes et pour les écosystèmes. Et la même tactique prônant l’alliance de la logique scientiste et de la logique mercantile.

Henri PéZERAT

Silence n° 185/186 – janvier 1995

(1) Lilenfield D.E. (1991). Am. Jal of Public Health, 81, 6, 791-800.
(2) Collectif Jussieu (1977), « 
Danger ! Amiante« , éditions Maspero, Paris.
(3) Cabinet Valtat ou Comité Permanent Amiante, 10, avenue Messine, 75008 Paris.
(4) L’Appel de Heidelberg a été publié lors du Sommet de Rio. Voir Silence n° 157 et 160.

 

Henri PéZERAT est mort au début de l’année 2009 

Témoignages sur le site de Ban Asbestos

http://www.ban-asbestos-france.com/

Henri, compagnon de longtemps, compagnon précieux de toutes les victimes de l’amiante, militant de la résistance aux pollutions, s’en est allé trop tôt, beaucoup trop tôt.

Notre ami de lutte et de coeur, nous a quittés au soir du 16 Février 2009 à l’âge de 80 ans.

De Jussieu au Clemenceau en passant par l’interdiction de l’amiante et la prévention des risques dans notre pays et dans le monde, il restera l’image d’un des pionniers des luttes contre l’amiante et bien d’autres poisons fauteurs de mort (le plomb, les pesticides, les éthers de glycol, la radio-activité, etc…). Il a été membre fondateur de Ban Asbestos France et d’Andeva.

Il a été directeur de recherche au CNRS (spécialiste des minéraux) et dans ce cadre a travaillé dans un laboratoire à l’université de Jussieu. Toxicologue de renom, il était l’un des rares chercheurs à travailler sur les mécanismes du cancer à partir d’une approche pluri-disciplinaire (physique/chimie/biologie). Scientifique hors pair, dénonciateur intransigeant des responsabilités industrielles, financières, politiques mais aussi du milieu scientifique, des désastres sanitaires que nous connaissons, il avait pour préoccupation essentielle l’humain. C’est ce qui le caractérisait et qui nous faisait croire encore en l’homme. Dernièrement, il a contrecarré les thèses d’un scientifique qui minimise le danger du chrysotile, variété d’amiante (voir dans le site http://www.ban-asbestos-France.com).

Hommage de Ban Asbestos

 

 

Henri m’avait spontanément aidé à diagnostiquer les pollutions par amiantes d’une institution typiquement française. C’était à la fin de l’année 1978. C’était au début d’une longue histoire au cours de laquelle il m’a souvent aidé.

Henri Pézerat était ouvert et sensible. Capable d’empathie et d’indignation, il n’avait pas suivi les chemins carriéristes de la facilité et de la soumission au système mortifère. Il s’était mis tout entier au service du bien commun. Il était un homme debout, dressé contre l’abomination des profits réalisés au détriment de la Vie, dressé contre le laisser-faire et le j’m’enfoutisme. Il était de ceux qui élèvent le débat et la pratique. Disponible et sympathique, il offrait son temps et sa compétence pour féconder les consciences et mobiliser les volontés. Attentif, avec l’intelligence de la solidarité, Henri Pézerat allait au devant des victimes et de leurs familles pour les aider et recueillir l’information. Il travaillait en complémentarité et en réciprocité avec tous les acteurs de la lutte contre les polluants. Il tentait de les mettre en relation, entre eux et avec d’autres. Il a ainsi beaucoup contribué au développement d’un mouvement pour la prévention des atteintes à la santé par les conditions de travail, mouvement fait des volontés et des savoirs associés, qui avait réussi à changer les règles en bousculant les lobbies criminels.

Malheureusement, il a aussi assisté à l’étouffement des dynamiques holistiques constitutives du mouvement sous le poids de hiérarchies de pouvoir reconstituées jusque dans les associations de victimes (son propre constat). Une régression fréquente qui fait sombrer les mouvements les plus prometteurs – ce qui est arrivé au mouvement écologiste. Malgré son autorité (de compétence) et ses efforts, Henri Pézerat n’avait rien pu y changer, et cela avait assombri ses dernières années. Capitalisation des pouvoirs d’être et d’agir confisqués aux acteurs de la lutte, détournements d’informations et d’idées, rupture des interrelations, non-communication, perte d’expériences et de compétences, invention de cloisonnements hiérarchiques et de concurrences là-même où avaient foisonné les interrelations, etc. Cette dérive vers l’échec collectif est mal identifiée, donc peu dénoncée et encore moins combattue au pays des droits de… la hiérarchie, de l’élitisme et de la poudre aux yeux.

Après plus de trente-cinq ans de travail sur les pollutions de l’amiante et tant de victimes effacées dans l’indifférence et les compromissions, Henri Pézerat n’aura même pas eu la satisfaction de voir s’esquisser le procès collectif tant attendu pour établir les responsabilités d’hier et d’aujourd’hui, et prévenir de nouveaux malheurs.

Il est remarquable qu’Henri ait, ces dernières semaines, trouvé la force d’alerter sur un nouveau risque de libéralisation du marché de l’amiante. Voir, sur ce blog, « REACH va-t-il être l’instrument de remise en cause de l’interdiction de l’amiante ? » (dans La tête à l’envers).

Alain-Claude Galtié

 

 

L’appel d’Heidelberg, une initiative fumeuse

Stéphane Foucart  2012

(…) Initiative spontanée de la communauté scientifique ? L’appel d’Heidelberg est en réalité le résultat d’une campagne habilement orchestrée par un cabinet de lobbying parisien lié de près aux industriels de l’amiante et du tabac…Le premier indice est un mémo confidentiel de Philip Morris, daté du 23 mars 1993 et rendu public dans le cadre d’une action en justice contre le cigarettier. La note interne présente l’appel d’Heidelberg, se félicitant qu’il « a maintenant été adopté par plus de 2 500 scientifiques, économistes et intellectuels, dont 70 Prix Nobel ». (…)

A quoi tient l’existence de cette « coalition internationale de scientifiques basée à Paris » ? Le mémo de Philip Morris l’explique sans ambages : elle « a son origine dans l’industrie de l’amiante, mais elle est devenue un large mouvement indépendant en un peu moins d’un an ». « Nous sommes engagés aux côtés de cette coalition à travers la National Manufacturers Association française [Groupement des fournisseurs communautaires de cigarettes], mais nous restons discrets parce que des membres de la coalition s’inquiètent qu’on puisse faire un lien avec le tabac, ajoute la note de Philip Morris. Notre stratégie est de continuer à la soutenir discrètement et de l’aider à grandir, en taille et en crédibilité. » (…)

http://www.lemonde.fr/sciences/article/2012/06/16/l-appel-d-heidelberg-une-initiative-fumeuse_1719614_1650684.html#MJPo8E0pCzUbDDaW.99

 

 

L’appel de Heidelberg : entre arnaque, idéologie et lobby

Marc Tertre 2012

(…) Plus que le contenu explicite de l’appel, ce qui est intéressant ici, c’est l’implication des « communicants » des grands entreprises en butte aux contestations de l’écologie dans l’élaboration d’un tel appel, et en particulier ceux de l’industrie du tabac et celle de l’amiante

C’est en effet ces deux secteurs qui furent à l’ origine de la création d’une structure dirigée par Michel Salomon, par ailleurs principal animateur de l’appel. Une note interne de la firme Phillips Morris, un des principaux cigaretter l »explique ainsi : « Un nouvel organisme, le Centre international pour une écologie scientifique [ICSE, pour International  Center for a Scientifique Ecologie], a été fondé, à Paris, comme une continuité de l’appel d’Heidelberg, pour fournir  aux gouvernements du monde entier des opinions sur ce qui constitue une science environnementale solide, à propos de certains problèmes », explique la note. « Certains problèmes », mais surtout ceux qui concernent les industriels du tabac et de l’amiante… (…)

https://blogs.mediapart.fr/

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