Quand on approchait la rivière, on déposait dans les fougères
Nos bicyclettes
Et on se roulait dans les champs, faisant naître un bouquet changeant
De sauterelles, de papillons et de rainettes

Pierre Barouh, Francis Lai

 

 

 

J’ai connu cet enchantement dans la campagne de mon enfance.

 

La campagne palpitait de tous côtés. Chaque pas révélait de nouveaux êtres. Nous avions plein de voisins à poils et à plumes, jusque dans la maison habitée par des moineaux et des chauves-souris. Dans le jardin, chaque pelletée de terre grouillait de vies. Et la musique de tous ces elfes nous accompagnait du matin à la nuit (1).

 

C’était hier et ce temps semble déjà révolu. Beaucoup se trouvent privés de ces perceptions et de la familiarité avec le vivant. En particulier les enfants qui, même dans les campagnes, sont désormais amputés de cette connaissance et des développements correspondants, donc de la capacité d’identifier les changements inquiétants.

Depuis les années 1970, chaque nouvelle visite à la campagne révèle de nouvelles disparitions, de nouveaux dégâts. Depuis une vingtaine d’années, ici même (en France), la régression s’accélère de façon frappante – comme en écho aux nouvelles alarmantes en provenance des forêts primaires, des récifs coralliens, des sols et des eaux de toute la planète. La dernière visite a révélé une raréfaction stupéfiante des moineaux, des hirondelles, des insectes, etc. Par contre, la campagne continue à être recouverte de bitume et de béton (lotissements qui semblent sortis des années soixante, zones commerciales des lobbies, parkings, hangars, ronds-points…) et la population des gros véhicules automobiles conduits par des irresponsables a énormément augmenté.

 

Partout, la régression est devenue effondrement tandis que, grâce à l’hyper-mécanisation et à la concentration du capital détourné par la libre circulation des capitaux et la spéculation financière, « l’exploitation des ressources » devenait mise à sac généralisée des biens communs et destruction définitive.

 

Pendant ce temps, « On s’évertue à réanimer un modèle économique marchand qui est la cause de tous ces désordres » a dit Nicolas Hulot en démissionnant. C’est encore pire qu’il le dit. Ce système marchand et financier n’a pas besoin d’être réanimé ; sa principale production : l’effondrement généralisé, en témoigne. Nicolas Hulot semble méconnaître que ledit système a été installé depuis des dizaines d’années avec la collaboration de la plupart des organisations politiques, y compris à gauche et à l’extrême-gauche. Et, même s’il en retrouve les accents, sans doute ignore-t-il complètement l’histoire de la nouvelle gauche écologiste qui portait l’esprit, le paradigme et les alternatives qu’il évoque. Qui sait l’effacement du mouvement écologiste par ceux-là mêmes, et leurs héritiers, dont Nicolas Hulot et quelques commentateurs attendent encore quelque chose (2) ? Qui voit encore la relation entre ce sabotage culturel, politique, social, et l’actualité ?

 

Le modèle de la domination de la nature et de sa réduction quantitative et mécaniste en une masse informe d’objets hétéroclites (Theodor Adorno et Max Horkheimer), donc la culture qui fonde le système mortifère peut, depuis 40 ans, baigner chaque jour la plupart des cerveaux. C’est pourquoi le « modèle économique marchand« , cette « croissance marchande » voulue même par de prétendus « continuateurs de 68 » (3), est toujours le principal soucis des seuls qui, à tous les niveaux de la désorganisation ambiante, ont la possibilité de s’exprimer et de décider.

 

Maladroitement, Nicolas Hulot a pointé l’absence d‘un mouvement pour soutenir la mutation nécessaire : « Qui ai-je derrière moi ?« . En effet, il n’y en a pas. Plus exactement, il n’y a plus le mouvement qui devrait correspondre à la gravité extrême de la situation. Car il a existé… il y a cinquante ans. Il n’y a plus rien aujourd’hui parce qu’il n’y a plus l’inventivité et l’enthousiasme que donne la capacité d’agir. Tout cela a été effacé systématiquement en nous rendant totalement impuissants, générant une dépression collective.

 

L’objectif fixé par les stratèges de la jeune CIA mise au service de la conquête capitaliste a été réalisé : conquérir l’esprit des hommes. C’était bien une entreprise de stérilisation culturelle et sociale. On ne le mesure vraiment qu’en observant l’affaiblissement continu des luttes de longue haleine (4). La déculturation et l’inconscience ensemencées par la colonisation capitaliste ont produit une impuissance à comprendre le bien commun et ses dynamiques (par exemple, la démocratie), à résister et à promouvoir, proprement terrifiante. Le terrain est redevenu fertile pour les conditionnements et les dépendances. C’est l’origine des régressions et des extrémismes qui prolifèrent.

 

Alain-Claude Galtié

 

 

(1) Le grand orchestre de la nature est peu à peu réduit au silence

https://www.lemonde.fr/planete/article/2013/03/30/l-orchestre-de-la-nature-se-tait-peu-a-peu_3150765_3244.html

 

 

(2) 23 Juin 1972 – Guet-apens au Pré-aux-Clercs : comment le capitalisme a effacé la nouvelle gauche

http://planetaryecology.com/23-juin-1972-guet-apens-au-pre-aux-clercs/

L’anti-écologisme, depuis les débuts du néo-conservatisme

http://planetaryecology.com/2011-lanti-ecologisme-de-1973-a-nos-jours/

 

 

(3) Ainsi Pierre Rosanvallon* qui, dans un bouquin sorti récemment, tente de substituer « la deuxième gauche » pro-nucléaire, pro-croissance marchande, donc productiviste, etc., à laquelle il appartenait, au mouvement mondial foisonnant qui a enthousiasmé les années soixante et soixante-dix en proposant une restauration du politique inspirée par le bien commun et l’écologie – la nouvelle gauche. C’est vouloir faire passer l’éteignoir pour la flamme, puisque tous les courants constitutifs de « la deuxième gauche » (prolongement de la gauche mendésiste « moderniste« ) ont traîtreusement combattu le mouvement de la nouvelle gauche, lequel était en même temps la cible des manoeuvriers de la mondialisation capitaliste que fréquentaient assidûment les premiers.

* Chaire d’Histoire moderne et contemporaine du politique au Collège de France

 

L’effacement du mouvement social et de ses acteurs est devenue une constante. C’est la première étape de la falsification de la représentation « démocratique« . Elle est, maintenant, le principal artifice du maintien des oligarchies – ce qui explique la diminution des répressions sanglantes.

 

Sur le long temps, il est curieux de voir les personnages comme Rosanvallon déplorer les dégradations auxquelles leurs actions ont depuis si longtemps largement contribué. Et, mieux encore, de les voir sollicités pour donner leurs avis et leurs recommandations (sujet ci-dessous).

 

Le mensonge occupe tout l’espace, interdisant la prise de conscience et les adaptations indispensables. Camouflage des responsabilités, récupération, substitution et détournement, la grande opération commencée il y a une cinquantaine d’années pour faire refluer les « forces vives » (Baudrillard) est toujours d’actualité.

Une mémoire du mouvement écologiste 3 : 1974

http://planetaryecology.com/histoire-contemporaine-une-memoire-du-mouvement-ecologiste-3/

 

 

(4) Où l’on voit que les luttes locales ont été subverties et étouffées comme le mouvement d’ensemble, ne pouvant – comme lui – empêcher les destructions qui ont entraîné l’effondrement actuel…

Eau, têtes de bassin versant, patrimoine, etc., 50 ans d’une destruction exemplaire du bien commun

http://planetaryecology.com/50-ans-de-destructions/

 

dessin de Yrrah

 

 

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