Comment le capitalisme a effacé la nouvelle gauche, en France et partout ailleurs, et condamné l’avenir

En cours de restauration

 

Avril 2018 – la violente répression des résistants de Notre-Dame-Des-Landes et le saccage du bocage en pleine période de reproduction s’inscrivent dans le prolongement du sabotage de l’alternative à l’exploitation capitaliste et du triomphe des prédateurs quarante ans auparavant. Aussi, l’affaiblissement de la protection déjà théorique des cours d’eau. Et encore le triomphe des lobbies mortifères dans le débat faiblard de la loi alimentation et agriculture, etc. Pas un élément de la crise planétaire qui n’y soit relié.

 

 

 

 

L’assaut

Dans la nasse

Quand glisse le masque

Planification de la ruine profitable

 

 

C’était un beau soir de juin 1972…

 

Isaac Hayes chantait Schaft

Pink Floyd jouait The dark side of the Moon

Joan Baez chantait Here’s to you

en hommage à Sacco et Vanzetti

https://www.youtube.com/watch?v=7oday_Fc-Gc

 

et François Béranger

 

J’avais déjà été licencié séance tenante par le mouvement coopératif pour avoir osé proposer que les coopératives agricoles produisent des aliments bio qui seraient commercialisés par les Magasins Coop.

Causes de l’effondrement – 1971 : Les COOP et le mouvement coopératif refusent le bio, par ACG

Angela Davis venait d’être acquittée. Cependant, infiltrée et manipulée, la nouvelle gauche américaine (the new left) avait pris un coup fatal. C’était un peu loin pour nous qui étions encore dans l’enthousiasme des débuts et pleins de confiance. Cela n’est que beaucoup plus tard que nous saurons combien nous étions dans l’erreur. D’autant que plusieurs circonstances étonnantes et la multiplication des entraves auraient dû nous mettre en garde.

 

C’était un mois et demi après la première manif à vélo contre la monopolisation de l’espace commun par l’automobile, et pour une civilisation douce, économe et détendue. Une manif remarquable et remarquée qui prolongeait La Semaine de la Terre du printemps de l’année précédente. Son succès avait surpris tout le monde ; trop de monde, sûrement, et trop désagréablement, surtout dans les partis. Cela nous avait été rapporté. L’alarme avait peut-être sonné aussi dans les officines de l’industrie automobile et plus loin. Car, à l’époque, on pouvait rassembler des milliers de personnes contre l’automobile sur une simple distribution de tracts. Cela devait être particulièrement dérangeant pour l’oligarchie d’ici et d’ailleurs. Dérangeants aussi quelques autres coups de pied dans l’inertie des idées et des pratiques, comme la dénonciation de l’économie du profit à n’importe quel prix, et celle de la capitalisation des pouvoirs contre la démocratie. Avec ses lobbies, ses agences, ses services, le système qui imposait « l’expansion » n’avait-il pas fait de l’automobile individuelle l’un des flambeaux de la propagande anti-communiste et un vecteur de la guerre de conquête capitaliste ? Nous étions loin d’imaginer que la réaction était mobilisée depuis beaucoup plus longtemps, bien avant que nous, les petits français, ayons commencé à lever le petit doigt. Depuis son amorce un an et demi auparavant, les manifestations de La Semaine de la Terre et le développement du groupe qui l’avait organisée n’avaient fait que confirmer les prévisions et les craintes de ces gens.

1971 – La Semaine de la Terre

A Paris, désormais comme « Amis de la Terre » – un joli nom – depuis l’automne 1971, le groupe de La Semaine de la Terre continuait à se réunir une fois par semaine. Quelques nouvelles têtes étaient apparues, beaucoup passaient pour voir, mais l’esprit était inchangé – enfin, le croyions-nous. Quoique l’interdiction, sous peine d’excommunication, d’une alerte contre les emballages jetables…

Causes de l’effondrement – 1971 : Tir de barrage contre la dénonciation du « tout-jetable », par ACG

Puis Alain Hervé, créateur de l’association « Amis de la Terre » un an et demi auparavant et censeur de l’action précédente, décida que le temps était venu de réunir une « Assemblée Générale » de ces Amis de la Terre. Cela aussi, il l’avait décidé tout seul. En tout cas, sans nous consulter. Une étrangeté de plus. Une « Assemblée Générale« … C’était exotique. Nous étions totalement étrangers à ce formalisme. Si étrangers que nous n’avions qu’une idée brumeuse de ce que cela impliquait. Et puis, faire une « AG » pour une si modeste association où tout le monde se connaissait et se rencontrait aux réunions hebdomadaires… Car les rangs des Amis de la Terre n’étaient guère plus fournis que ceux de La Semaine de la Terre. Huit mois après avoir rejoint cette association, nous avions eu le temps de constater que c’est nous qui lui avions donné chair. Et, seule, notre manif à vélo troquée contre l’alerte contre les emballages jetables avait fait venir d’autres bonnes volontés.

 

photo Igor Muchins

 

Pour nous, le seul intérêt de la chose était la possibilité d’échanger avec des personnes qui ne venaient pas aux réunions habituelles ; celles du mystérieux comité de parrainage, par exemple. N’y voyant pas d’autre enjeu, aucun n’avait même pensé à la constitution d’un « bureau » puisque, pour nous écologistes, toute hiérarchie de fonction ou de pouvoir était naturellement exclue. Pris de court par l’annonce de cette « AG« , nous ne nous étions pas intéressés à son organisation. C’est donc avec un peu de surprise que nous nous retrouvâmes au 83 de la rue du Bac, dans les murs de l’ancien Couvent des Récolettes créé en 1637 sur le Pré-aux-Clercs, cette campagne de l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés réputée pour ses duels et ses batailles rangées. Nous aurions dû nous méfier ! Depuis les années cinquante, Yvette Morin avait là ses studios de répétition fréquentés par les danseurs, les chanteurs et les acteurs. L’Assemblée Générale allait se tenir dans la grande salle de danse. C’était de plus en plus bizarre. Sur ce plancher uniquement foulé par des pieds nus ou des chaussons, nous entrâmes en chaussures de ville ! Un sacrilège dans toutes les salles de cette sorte. Et puis, pour ce qui devait être une réunion de travail, c’était spartiate.

 

 

Pourquoi un plancher de danse si vaste et si impropre à pareille réunion puisque nous disposions d’une salle spacieuse où nous pouvions tous tenir assis sur des chaises autour d’une grande table de réunion, nous sentir chez nous, prendre des notes à l’aise… Enfin, où il y avait les meilleures conditions d’une réunion constructive. D’ailleurs une salle assez confortable pour avoir accueilli plusieurs soirées-buffets consacrées à des auteurs américains de passage (Paul Ehrlich, Barry Commoner, etc.). Là, nous nous retrouvions assis par terre, dans la précarité des réunions de La Semaine de la Terre tenues dans les locaux dépouillés prêtés par d’autres associations, rue Raymond Losserand par exemple. Et puis l’heure anormalement tardive de la réunion – 21 H – ajoutait à l’étrangeté de la situation. Elle semblait indiquer qu’il avait fallu tenir compte des cours qui s’y étaient déroulés avant. Ou, peut-être, d’autres contraintes. Mais pas d’un programme très chargé de cette « AG » ! Et puis celui-là même qui avait décidé de cette réunion, Alain Hervé lui-même, brillait par son absence. Incroyable. Organisateur absent, ordre du jour néant… Le flou était complet. Que faisions-nous là ?

 

 

 

L’assaut

 

Sans doute le plus accoutumé d’entre nous au formalisme d’une AG (il était avocat), Henri Fabre-Luce (le fils d’Alfred) prit les choses en mains. Nous ne l’avions pas vu souvent. Il était l’un des rares à nous avoir précédés dans cette association et il devait être encore plus étonné que nous. Il eut à peine le temps d’esquisser quelque chose que débarquèrent des gens qui n’étaient pas invités à la fête. La porte s’ouvrit sur un commando tonitruant. Rien que des femmes. Et quelles femmes ! Des femmes fortes qui chargeaient dans le couloir d’entrée en faisant balancer leurs seins libres de toute contrainte. Impressionnant. Je les vois encore. A leur tête, et avec une trogne revêche que je ne lui connaissais pas, une égérie du mouvement féministe : Françoise d’Eaubonne.

 

« Françoise, c’est une assemblée générale de l’association, tu peux assister, mais pas participer« … Cela la fit ricaner et elle jeta un regard appuyé à trois des nôtres qui semblaient particulièrement heureux de la voir là. Bizarre.

 

Elles s’étaient à peine installées, comme en terrain conquis, que la porte s’ouvrit avec fracas sur un troupeau de mâles roulant des épaules et se bousculant pour passer le couloir. Tous étaient très échauffés et s’encourageaient mutuellement, comme s’ils venaient de se battre ou s’étaient préparés à le faire. Comme à la grande époque : des spadassins déboulant sur le Pré-aux-Clercs pour un mauvais coup ! Sans un bonjour, ils s’effondrèrent bruyamment en remplissant l’espace.

 

Comment dire ? C’était incompréhensible. Décidément, « l’Assemblée Générale » préparée par Alain Hervé ne ressemblait à rien de connu ! A ma droite, Henri Fabre-Luce était bouche bée.

 

Qui étaient ces énergumènes ?

 

Ensemble, féministes et spadassins étaient au moins une bonne quarantaine, donc plus nombreux que les membres de l’association. Manifestement, c’était un seul et même assaut, car Françoise d’Eaubonne et ses nonnes de combat n’étaient pas du tout surprises par l’irruption des autres. Au contraire, l’arrivée des seconds avait été saluée par les sourires satisfaits des premières. Par d’autres sourires aussi du côté des trois amis de Françoise. La suite allait montrer qu’ils s’entendaient comme larrons en foire.

 

Nous tentâmes de faire réaliser aux envahisseurs l’incongruité de leur présence et de leur comportement. Venaient-ils pour adhérer ? Non, ils n’étaient pas venus pour payer une cotisation. Quel dommage qu’ils ne nous aient laissé ni bulletins d’adhésions tardives ni procès-verbal de séance avec leurs noms ! Ils n’étaient pas non plus venus pour discuter. Cyniques et provocants, ils affichaient sans fard la volonté de nous assujettir ou de nous casser. La morgue des nervis. « Camarades ! » gueulaient-ils, et ils se lançaient dans des discours hors sujet pour tenter de nous faire taire ou de nous impressionner.

 

Depuis 3 ans, Jean Ferrat chantait « camarade« .

C’est un nom terrible Camarade
C’est un nom terrible à dire
Quand, le temps d’une mascarade
Il ne fait plus que frémir
Que venez-vous faire Camarade
Que venez-vous faire ici
Ce fut à cinq heures dans Prague
Que le mois d’août s’obscurcit
Camarade Camarade

 

Nous ne connaissions aucun d’entre eux, mais cela n’était pas le cas de notre couple de nouveaux de quelques mois et de Jean-Luc Fessard qui, groupés comme des Inséparables, leur faisaient risette et multipliaient les signes de connivence et d’amabilité. Ils semblaient tous les bien connaître. C’était donc cela ! C’était un guet-apens. Voilà pourquoi la salle de danse avait été choisie de préférence au local de l’association moins pratique pour le mouvement des troupes et où, assis autour d’une table, nous aurions pu accueillir les importuns dans une meilleure posture… La salle remplissait enfin son office : elle était comble. Et voilà pourquoi Alain Hervé avait séché son « AG » : pour faire semblant de n’être pas directement impliqué, pour n’être pas mis dans l’obligation d’au moins simuler une défense de son association, pour laisser l’opération se dérouler tranquillement.

 

Pour nous, tout cela était incompréhensible. Nous manquions de tous les éléments qui auraient pu nous éclairer.

 

La « camarade » Françoise d’Eaubonne était méconnaissable, hautaine, butée, bornée, hostile. Oui, celle-là même qui, avec Guy Hocquenghem, avait lancé le FHAR, le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, quand nous préparions La Semaine de la Terre. Elle avait signé l’Appel des 343 pour la légalisation de l’avortement un an avant. Comme beaucoup d’autres, elle venait nous voir, sympa, normale, et nous avions des rapports qui semblaient de bonne intelligence. Nous la tenions donc pour une nouvelle amie, croyions que nous étions sur la même ligne, comme des parties complémentaires de la nouvelle gauche (1). C’était probablement la plus fourbe de nos agresseurs, ou la plus manipulée. En effet, peu de temps après, elle se prétendra « libertaire » et se réclamera de… l’écologisme (« écoféministe » osera-t-elle) !

 

Le commando qu’elle dirigeait correspondait à la description d’une action du FHAR menée à la même époque :

 

« En France, les tenants de la libération gaie frappent pour la première fois au début de l’année 1971. Regroupés au sein du burlesque Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), ils interrompent avec succès une tribune de radio, qui porte en ce 10 mars 1971 sur le thème: « L’homosexualité, ce douloureux problème »… Le gros du commando est alors constitué de lesbiennes, dont parmi elles de nombreuses militantes féministes (…) »

Une histoire courte de la révolution gaie

(http://www.lespantheresroses.org/textes/liberation_gaie.htm).

 

Des gens que nous considérions comme des proches, prenant part à cette embuscade, et avec quelle conviction ! Rien que cela aurait dû nous mettre en garde… si nous avions été éveillés aux magouilles de gauche et de droite. Mais cela n’était pas dans notre culture, évidemment !

 

A l’évidence, les autres étaient des gauchistes. Mais pourquoi ? Que venaient-ils faire chez les écologistes ? Ils n’avaient jamais manifesté le moindre intérêt pour les périls qui nous mobilisaient. Au contraire ! D’ailleurs, Fournier avait déjà prévenu contre « ces connards » qui lui avaient pourri la vie plus d’une fois (2).

 

Tous nous crachaient leur mépris au visage. Une meute à la curée ! D’où tenaient-ils cette assurance ? Non, ils ne repartiraient pas. Ils étaient à la bonne place. Qui étions-nous pour oser leur parler ainsi, nous qui ne savions rien et étions dans l’erreur et l’ignorance ? Il était temps que nous découvrions la juste cause et sa « stratégie révolutionnaire« , temps qu’ils nous montrent la voie, bla, bla, bla. En professionnels de l’exercice, ils nous abreuvèrent d’une logorrhée idéologique sans aucun rapport avec leurs agissements, et moins encore avec la raison de leur présence, un modèle de langue de bois. Ils étaient inaccessibles. Comme d’autres déjà croisés. Comme toujours.

 

Cela me rappela l’intervention hystérique d’un autre lanceur de « Camarades ! » à tous les échos. C’était dans le Bois de Vincennes, le dernier événement de La Semaine de la Terre en mai de l’année précédente. Il avait surgi comme un diable, en courant, pour s’imposer à côté de celui que nous écoutions et lui couper la parole en criant des slogans. Or, celui qu’il interrompait méritait qu’on lui prête attention ; c’était Lanza del Vasto. L’hystérique n’en avait cure. Il avait débité la même logorrhée, celle que les envahisseurs du Pré-aux-Clercs nous servaient, et sitôt l’éjaculation finie il était parti comme il était venu, toujours courant et secoué.

 

 

 

Tous avançaient sous faux drapeaux, avec des pseudos et des maquillages. Seule la chance me permettra d’en démasquer plusieurs. C’est dire qu’il faudra de la patience pour en savoir plus. Il faudra d’abord découvrir la complicité des deux nouveaux avec le PSU de Michel Rocard (avec Rocard lui-même) pour enfin reconnaître, un an et demi plus tard, deux ou trois de nos agresseurs dans le CLAS (3). Tous se disaient autogestionnaires et nous y voyions une convergence avec la philosophie politique écologiste de la libre circulation de l’information pour que tous décident en bonne intelligence. Malheureusement, comme l’avait déjà noté Pierre Fournier, « Mai 68, c’était Marcuse. Ces connards ont cru que c’était Lénine » (Concierges de tous les pays, unissez-vous, Charlie Hebdo n° 28, 31 mai 1971). Moins expérimentés que Fournier, retrouver des agresseurs parmi eux fit plus que nous étonner. L’un d’eux était Maurice Najman de l’AMR (Alliance Marxiste Révolutionnaire), un groupe trotskyste si proche du PSU qu’il y adhérera deux ans plus tard. Le 14 janvier 1974 à la tribune de la Mutualité, lors d’une soirée mémorable, j’entendrai Najman expliquer doctement quel est « l’axe d’une stratégie révolutionnaire pour l’autogestion socialiste » :

 

 

 

En attendant, sur l’ancien Pré-aux-Clercs, l’heure n’était pas à l’autogestion ! Juste en face de moi, le futur discoureur de la Mutualité – Maurice Najman donc – se déchaînait pour nous démontrer le contraire. Il avait du « Camarades ! » plein la bouche, mais cela sonnait comme une insulte. A ses côtés, Françoise d’Eaubonne gueulait les mêmes compliments. Les autres étaient à l’unisson.

 

La diversité, qu’elle soit biologique ou culturelle, ces gens-là s’en foutaient complètement – comme de l’autogestion et de la démocratie. Ils ignoraient tout de la gravité de la crise écologique et sociale planétaire, n’avaient aucune compréhension de l’alternative écologiste, de la contre-culture, et ils n’avaient aucune envie d’apprendre. Leurs réponses à la salve des questions furent très claires : ils ne voulaient pas que nous existions ! Pour eux, nous n’étions rien.

 

Je ne comprenais qu’une chose : la farce risquait de dégénérer en pugilat à tout moment. Les brutes qui nous faisaient face en avaient manifestement l’habitude et le goût. J’aurais pu leur répondre, l’envie ne manquait pas et j’en avais le niveau. Mais les autres écologistes ne faisaient pas le poids et je me serais sûrement retrouvé bien seul. La bagarre n’était pas dans nos méthodes et nos rangs étaient déjà très clairsemés par les nombreux départs de compagnons écoeurés. Combien d’autres réunions avaient-il déjà saccagées ? Sous la conduite de Françoise d’Eaubonne, les féministes ne semblaient pas moins déterminées. Les tentatives de rappel aux valeurs communes se heurtaient à un mur de ricanements. Aucune chance qu’elles reviennent à la raison. Je proposais donc au dernier carré d’abandonner les lieux pour laisser les importuns délirer seuls. Adopté, y compris par Henri Fabre-Luce qui conduisait la réunion (enfin, jusqu’à l’agression). Donc, quant à la forme, nous annulions la mascarade d’Assemblée Générale. Ce que je précisai très clairement, tout en me levant, invitant chaque « Ami de la Terre » à faire de même, y compris le couple et Jean-Luc Fessard. Rigolards, ceux-ci déclinèrent en cherchant l’approbation des envahisseurs qui, décidément, semblaient avoir un grand ascendant sur eux.

 

Je sortis avec les derniers résistants. Nous étions bouleversés et incrédules, abasourdis. Tout cela paraissait tellement irréel ! Nous n’avions aucun moyen de deviner ce qui se cachait derrière tout cela. Evidemment, nous étions trop étrangers aux manoeuvres politiciennes pour réaliser pleinement le péril et pouvoir réagir efficacement. Henri Fabre-Luce, qui jusqu’à présent avait accompagné Alain Hervé dans son entreprise, était véhément. Il ne comprenait pas. Alain Hervé lui avait spécialement demandé d’être présent. Pour cela ! Tiens… donc, Alain Hervé lui avait précisé qu’il ne viendrait pas à l’AG qu’il convoquait. Mais il ne lui avait pas tout dit et Henri venait de réaliser qu’il avait été instrumentalisé. Il bouillait. Il allait se battre contre cette honte, « ce scandale« . Il fallait sauver les Amis de la Terre, organiser la résistance ! Dès demain, il allait appeler Alain Hervé et lui dire sa façon de penser. Les autres approuvaient. Nous nous séparâmes bien décidés à vider l’abcès.

 

Pendant ce temps, que se passait-il dans la salle de danse ? Je ne l’ai jamais su. Aucun témoin n’a parlé. Même Jean-Luc Fessard. Il avait participé à La Semaine de la Terre et je l’avais cru sincèrement engagé. Mais son comportement de ce soir-là… Etait-il un entriste ? Depuis le début ? Il refusera de parler, même vingt ans plus tard quand je lui ferai la surprise d’un appel téléphonique. L’omerta était toujours de règle et, plusieurs expériences faites depuis indiquent que rien n’a changé.

 

L’annulation formelle de cette « Assemblée Générale » sans queue ni tête et le départ de tous les membres de l’association, sauf trois, n’arrêta pas la mascarade. Elle prit même de l’ampleur.

 

Appelé dès le lendemain matin, Alain Hervé ignora nos indignations et éluda nos questions. Une seule chose lui importait : nous porter l’estocade. Evidemment, après le rejet de l’alerte contre les emballages jetables et cette délicieuse soirée qu’il avait organisée, nous ne pouvions rien attendre de lui, sinon pire encore. Alors, avec gourmandise, il nous annonça sa grande nouvelle : un « président » et une « trésorière » nous avaient été laissés en cadeau par la docte assemblée de la veille. C’était grotesque, mais lui dire que cela ne valait pas tripette ne servait à rien. Il en était l’organisateur et il semblait jouir de notre indignation.

 

Devant notre refus d’accepter ce viol et la colère qui nous prenait, Alain Hervé baissa prudemment pavillon mais se contenta de minimiser en assurant que ces désignations n’avaient pas d’importance, que cela n’était que formalités administratives imposées par la législation de 1901, etc. Une telle opération pour une banale formalité ! Mensonge dans le mensonge : la loi de 1901 n’impose pas ce formalisme – à moins de recevoir des subventions publiques (jamais vues) ou de s’occuper de mineurs. Mais, au fait, au début de l’année, sans même l’esquisse d’une AG, Alain Hervé ne nous avait-il pas tout à coup présenté un « président » censé lui succéder (Y.B.) ? Nous n’y avions pas prêté attention et l’avions presque oublié. Le garçon était inconnu des écologistes, mais son numéro de téléphone correspondait au standard du Nouvel Observateur, là où travaillait Alain Hervé. Y.B. avait disparu aussi mystérieusement qu’il était venu, à la veille du coup de main du Pré-aux-Clercs.

 

 

 

Dans la nasse

 

Une prise de conscience, une motivation collective, une mobilisation, un mouvement social… sont choses délicates, fragiles. Tout à l’enthousiasme qui soulevait tant de gens durant ces années-là, nous croyions, au contraire, que cela n’était qu’un début.

 

Et voilà que tout semblait s’effondrer autour de nous, révélant des postures et des constructions factices. Un décor ! C’était absurde et abject. Nous ne savions comment esquiver et réagir puisque nous ne comprenions ni à quoi ni à qui nous avions affaire. La fragilisation, la démoralisation et l’inhibition de l’action faisaient partie du programme. Nous imposer l’échec et bien nous faire sentir notre impuissance face à un arbitraire grossier relevait d’une science consommée du harcèlement. Les laboratoires de « la guerre psychologique » mobilisés pour la conquête capitaliste ne devaient pas y être étrangers. Via Denis de Rougemont ?

 

Beaucoup abandonnèrent. On ne les revit plus. Cela nous affaiblit tant que, très vite, je constatai que les forces manquaient pour faire le grand ménage.

 

En matière de harcèlement et de manipulation, nous étions encore vierges. Ou, plus exactement, nous n’étions qu’au début d’une prise de conscience. A vrai dire, tant d’inintelligence et de fourberie nous était incompréhensible. Nous n’étions pas de taille à affronter un monde à ce point perverti qu’il s’attaquait aux défenseurs du bien commun en se glissant à leurs côtés !

 

C’est Henri Fabre-Luce qui acheva de nous affaiblir. Oui, lui qui était fou furieux au sortir de l’embuscade et qui avait juré d’en découdre avec Alain Hervé. Sous prétexte de décider de la façon dont nous devions réagir, il m’invita à le rejoindre chez lui, plus exactement dans son bureau. Pour une rencontre entre militants, le lieu était plutôt inapproprié. Il me fit asseoir sur un gros pouf mou et je dus lutter pour ne pas perdre l’équilibre tandis qu’il prenait place sur un fauteuil confortable de l’autre côté d’un grand bureau, 40 bons centimètres au-dessus de moi. Cela me fit rire et je lui demandai si tout cela était étudié pour mettre mal à l’aise ses clients. Je ris moins quand il entreprit de minimiser le scandale qu’il dénonçait quelques heures auparavant. Son indignation et ses résolutions avaient été gommées… Cela n’était pas si grave. Un président est nécessaire, alors pourquoi pas celui-ci ? Il faut savoir composer pour être efficace. Bla, bla, bla… Comment avait-il été retourné ? Et si vite ?

 

Etait-il contraint ? L’identité du président fantoche l’avait-elle influencé ? En tout cas, nous ne reverrons plus Henri Fabre-Luce aux AT.

 

Bien sûr, nous aurions dû dénoncer publiquement et en profiter pour développer une réflexion. Mais comment ? Nous n’avions même pas accès au Courrier de la Baleine, le journal de l’association étroitement contrôlé par Alain Hervé. La censure complétait la fragilisation. Une censure dont nous ne pouvions avoir aucune idée puisque même les journalistes que nous croyions connaître faisaient également partie de la cabale. Même si nous avions été vraiment alarmés, nous n’aurions pas pu alerter ! Mais nous ne l’étions pas encore. La double contrainte faisait pleinement partie de la manipulation : aux agressions avaient à nouveau succédé les sourires et les caresses. Aussi, malgré les contrariétés, l’image « de gauche » de ces Messieurs-Dames nous rassurait plutôt. Ils s’étaient sûrement trompés, ils avaient agi sans réfléchir, mais ils allaient revenir de leur erreur.

 

Alors, après quelques discussions animées où tout fut dit, nous nous sommes contentés de considérer la chose comme nulle et non avenue. Bien sûr, avec le recul, il est évident que nous avons été beaucoup trop imprudents. Par exemple, excepté l’APRE/Ecologie, nous n’avons même pas pensé à prévenir de la supercherie les autres groupes écologistes. Car, si cette pantomime galonnée était pour nous ridicule, elle allait impressionner à l’extérieur, là où nous n’aurons bientôt aucun moyen de savoir ce qui se passe, et ses conséquences n’allaient cesser de grandir.

 

Mais qui étaient donc les heureux « élus » des féministes d’Eaubonne, de l’AMR, du PSU, du Nouvel Observateur, etc. ? Le couple. Le couple qui ne pouvait dissimuler son contentement de nous voir mis en difficulté par les gauchistes. Un degré de plus dans le ridicule.

 

Lison de Caunes était nommée « trésorière« . Lison était la fille du Georges de la télévision. Maman était Benoîte Groult. Cela aussi nous ne l’avons pas su avant longtemps. Benoîte Groult, féministe des salons parisiens. Un rapport avec l’engagement à contre-courant de Françoise d’Eaubonne ?

 

8 ans plus tard, Lison de Caunes écrira :

« Nous militions dans une petite association qui venait de se créer, découvrions les maîtres à penser de cette toute nouvelle science, le nucléaire et ses tentacules, la pollution, l’importance des biotopes et les potagers biologiques. Après quelques mois d’apprentissage il est devenu président, moi trésorière, (chacun à sa place, non ?). Lui le grand oeuvre, moi l’organisation souterraine. Lui le général, moi l’intendance« .

 

Tombée d’une autre planète ! L’ignorance de l’alerte écologiste, l’ignorance de tout ce qui l’avait déclenchée, l’ignorance de sa culture politique, le niveau d’inconscience qui ne modère pas l’infatuation, l’aveu ingénu de la sujétion à la domination… heureusement que la maman était féministe. Comparable aux délires niaiseux sur « le « Number One » mythique des maos«  citation de Libération du 22 décembre 1984 rapportée par Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, page 21.

 

Et encore : « Je m’en satisfaisais parfaitement ; j’aime organiser et mettre de l’ordre, il aime être le chef et commander » (« Les jours d’après », Jean-Claude Lattès 1980).

 

 

Ben voyons, c’est tout naturel. Seuls au monde. La nouvelle gauche et sa philosophie politique contre laquelle s’époumonaient tous les penseurs du capitalisme, dont le triumvirat Podhoretz, Kristol, Aron, les lanceurs du néoconservatisme que son chéri avait déjà rejoints ? Elle ne connaissait pas, même au moment où elle écrivait cette saga !

 

Etonnant que cette histoire digne de Nous Deux ait été accouchée avec la complicité de la farouche « éco-féministe » Françoise d’Eaubonne !

 

Le compagnon de Lison de Caunes qui découvrait « cette toute nouvelle science« , « le général« , le « président » des gauchistes-féministes-autogestionnaires saboteurs de la démocratie associative s’appelait Brice Lalonde. Lui et Lison nous avaient rejoints six mois auparavant. Lui venait du PSU (mais il ne l’avait pas quitté). Son père* était un confortable industriel et sa mère appartenait à la richissime famille Forbes, celle de Boston. Là, il ne s’agissait pas seulement d’un peu d’argent et de bourgeoisie, mais d’une dynastie de la domination, de l’oligarchie capitaliste mondiale, le coeur du système destructeur des sociétés et des écosystèmes, ceux-là mêmes dont l’écologisme dénonçait les agissements criminels. Quelle coïncidence (pourtant, combien s’interrogent sur cette extraordinaire série d’improbabilités ?) !

* Alain-Gauthier Lévy (devenu Lalonde en 1950)

 

La famille Forbes doit une partie de sa fortune aux Guerres de l’Opium qui amorcèrent la ruine culturelle, sociale et écologique de la Chine et de toute la région. Déjà une opération d’entrisme, de déstabilisation et de détournement aux épouvantables conséquences, jusqu’à aujourd’hui et pour longtemps encore. L’une des actions fondatrices de la mondialisation de la spoliation, et l’une des plus sinistres. L’arrière grand-père de Brice Lalonde, également de John Kerry (ils sont cousins), Francis Blackwell Forbes, avait amassé une grande fortune dans le commerce de l’opium et de l’héroïne. C’est ainsi que la civilisation chinoise s’est effondrée, sapée par le trafic organisé par les Occidentaux (https://en.wikipedia.org/wiki/Forbes_family)

 

Tout à notre indignation, nous étions quelques-uns à tout ignorer des forces lancées dans la destruction du vivant. Comment aurions-nous pu deviner que la réaction avait poussé ses pseudopodes jusqu’à nous ? Tout juste identifiions-nous le capitalisme et l’appétit de pouvoir et de profit comme foncièrement nuisibles. Les gauchistes nous en faisaient une nouvelle démonstration. Mais qu’en savaient-ils eux-mêmes ? Il faudra des années pour commencer à apprendre un petit quelque chose… La dissimulation dit assez la volonté de nuire. En 1981, Hervé le Nestour écrira : « Lalonde était le fanion idéal pour certaines complicités américaines« . Bien entendu, l’article ne sera pas publié par l’APRE/Ecologie (l’internet des écologistes à l’époque), comme à peu près toutes les autres interventions qui auraient pu sauver le mouvement alternatif en démasquant les imposteurs.

L’imposture – Ce n’est pas l’écologie qui a choisi Lalonde, c’est Lalonde qui a choisi l’écologie, par Hervé le Nestour 1981

Etre le rejeton d’une famille d’affairistes de haut vol ne conditionne pas forcément à devenir un accro au pouvoir et à l’argent. Cependant, qu’est-ce qui avait attiré ce prince précisément chez les défenseurs de la culture du bien commun ? Et, surtout, pourquoi s’était-il fait gauchiste, ou autogestionnaire, ou libertaire – suivant les publics ! Quand nous commencerons à le deviner, il sera trop tard.

 

Heureusement, quelqu’un a pu témoigner au devant de la scène. Il a dit combien il avait été abusé par les faux-culs qui abondaient à l’époque du guet-apens du Pré-aux-Clercs. Et ce quelqu’un était peut-être là, là sur le Pré, juste en face de moi ! C’est Guy Hocquenghem. Dans la grande salle du studio Morin, comme son amie Françoise d’Eaubonne, il était peut-être mêlé à nos vrais ennemis communs pour mieux tuer ce en quoi il espérait.

 

Guy Hocquenghem n’a rien dit du saccage de l’assemblée des écologistes. Pourquoi s’est-il privé d’une aussi belle illustration de la fausseté de ses ex-copains ? Car, même s’il n’est pas venu au Pré-aux-Clercs, il n’a pu ignorer l’exploit : non seulement il animait le FHAR avec Françoise d’Eaubonne, mais il était aussi bon ami de Brice Lalonde – avant de prendre conscience – (« mon vieux copain Lalonde » écrira-t-il dans les années 1980 pour souligner sa stupéfaction devant ce qu’il tenait pour un « tournement« , comme a dit Libération). D’ailleurs, j’ai souvenir qu’il est passé dans notre petit local du Quai Voltaire pour saluer ses amis Lison et Brice. Alors pourquoi n’a-t-il rien dit ? Combien de temps lui a-t-il fallu pour réaliser qu’il avait été instrumentalisé ?

 

Donc, ce fameux soir de juin 72, venus tout spécialement pour nous, il y avait une partie du FHAR et des AMR pas encore PSU. Peut-être des jeunes gens de la Ligue Communiste (ils aidaient le PSU dans ce genre d’opérations coup de poing). Des PSU du Bureau National aussi que je reconnaîtrai lors de la soirée « autogestionnaire » à la Mutualité (4). Sans oublier les maoïstes (!) qui allaient particulièrement se distinguer dans l’entrisme anti-écologiste. La sujétion constamment exprimée par l’attitude du couple et de JL Fessard vis à vis de nos visiteurs du soir signifiait clairement qu’il y avait là des gens importants dans les hiérarchies politiciennes. Nous avions affaire à une sorte d’élite autoproclamée, bouffie de suffisance en proportion de son ignorance des questions écologiques. Comme nous pourrons le déduire plus tard, il y avait là une sélection des magouilleurs de la Sorbonne en Mai 68 – ceux qui avaient mission de détourner le mouvement vers les impasses personnalistes et partisanes. Une partie des vedettes épinglées par Guy Hocquenghem – ou leurs frères en imposture. Un échantillonnage de ceux qui allaient se goberger et plastronner dans les salons du pouvoir mitterrandien et la suite : les futurs chargés d’affaires (dans tous les sens), dérégulateurs néo-cons, écocidaires, ministres, sénateurs, abonnés aux media et aux honneurs en proportion des services rendus à la domination. Peut-être même étaient-ils tous là, car les ex-amis de Hocquenghem formaient une coterie dont les liens indéfectibles me seront involontairement révélés une quarantaine d’années plus tard par un « camarade » de l’époque. Sa maladresse me dévoilera d’un coup l’étendue de ce qui sera encore dissimulé (en 2015, 16, 17 !) et me confirmera la permanence des complicités mobilisées pour l’effacement des mouvements critiques.

 

Physiquement, par délégation, par la magie de la cooptation ou de la contamination, on peut considérer que, dans la grande salle de danse du Cours Morin, il y avait aussi toute la ribambelle d’arrivistes et d’illusionnistes à venir, accouchés par les premiers – comme tel grand ami de Lalonde et maoïste militant au point de faire un pèlerinage de plusieurs mois à Pékin avant de se lancer dans les affaires les plus juteuses avec Bernard Tapie et, lui aussi, de devenir « ministre de l’écologie« . D’ailleurs, il était peut-être vraiment là sur le Pré-aux-Clercs. Peut-être aussi celui qui, seulement six ans plus tard, allait se réjouir : A mesure que nous vieillissons, la génération s’impose, occupe des positions de pouvoir, meuble des hiérarchies, tient la scène et les journaux, écrit des livres, les publie, les commente”. Celui-ci c’est Serge July, le « loup gauchiste mal élevé » (Hocquenghem), maoïste devenu patron du journal libéral-libertaire (sic) Libération qui, béat, se répandait déjà en révélant incidemment la conquête toujours en cours. L’ostracisme et la censure se montraient en filigrane. Le guet-apens du Pré-aux-Clercs n’était qu’un amuse-bouche.

 

En juin 1971, nous n’avions aucun élément pour étayer les soupçons naissants. Ce n’est qu’en février 1974 qu’une lettre de Michel Rocard et de ses proches du Bureau National du PSU allait nous révéler l’essentiel de la supercherie. Tous ces gens avaient été mobilisés spécialement contre les écologistes, pour effacer la culture qui s’opposait à « la croissance marchande« , donc à la libre entreprise du laisser-faire physiocratique, sans aucun souci du contexte, quel qu’en soit le prix pour tous et le vivant : la culture du bien commun. Gauchistes et capitalistes, tous voulaient en finir avec ce que nous incarnions – nous : Fournier, Survivre et Vivre, la Semaine de la Terre… La libre circulation de l’information, la régulation de l’activité économique et du « progrès » par le peuple et la nature, la reconversion industrielle, l’émancipation, la démocratie libérée des névroses dominatrices et des capitalisations qui la détournent et l’anéantissent, la défense du bien commun jusqu’au développement du collectif, etc.

 

 

C’est la gauche qui a procédé à la dévaluation généralisée de l’utopie. J. Baudrillard l’avait expliqué : si le socialisme « s’installe sans coup férir, ce n’est pas tant qu’il vaincu la droite, c’est que tout l’espace a été balayé devant lui par le reflux des forces vives« . Comme disait l’Express : « La victoire de la gauche a bien sonné le glas de la pensée socialiste. Du rêve écologique aussi« . Vous fûtes les opérateurs de cette mise à plat (…)

Guy Hocquenghem, page 14

 

Depuis qu’elles existent, et c’est ainsi qu’elles se sont constituées, les forces du pouvoir et de l’argent utilisent les moyens les plus perfides pour anéantir les alertes, les résistances, les projets alternatifs. C’était notre tour !

 

Tout dans le guet-apens du 23 juin 1972 annonçait la suite – l’organisation, l’identité des acteurs et leur proximité troublante, leur double-discours, leur aversion pour la culture écologiste, leur amour des hiérarchies de la capitalisation des pouvoirs confisqués, leurs connexions secrètes avec le monde de l’argent… Toute la suite.

 

Manipulation dans la manipulation, dans la manipulation, dans la manipulation… Combien d’autres Eaubonne et Hocquenghem, avec qui nous aurions pu construire, nous ont ignorés, ont rejoint nos ennemis communs, ont été trompés au point d’être utilisés contre nous ; c’est à dire contre eux-mêmes ?

 

Guy Hocquenghem aurait été passionné par la découverte des coulisses. Mort prématurément en 1988, il n’a pas eu le temps de deviner la mégamachine derrière l’épaule de son « vieux copain Lalonde« . Il n’a pas eu assez de temps pour apprendre que, pour plusieurs de ses anciens « copains« , le « reniement » lui-même était une pantomime, que c’est l’engagement qui avait été simulé.

 

En observant ces gens-là, des observateurs extérieurs ont pu croire à une dégénérescence ultra-rapide du mouvement social, et, bien entendu, pour boucler la manipulation, la réaction a généreusement exploité le filon en entretenant la confusion entre celui-ci et les faisans.

 

L’objet de la mobilisation du 23 juin 1972 – porter sur le pavois Brice Lalonde – est hautement révélateur sur les uns et les autres. Cela n’était pas tant la famille qui révélait ce personnage ; tout de même l’une des familles de l’oligarchie capitaliste mondiale. Ce sont les réseaux auxquels il appartenait depuis des années; entre autres, le lobby des supermarchés comme son maître et protecteur Michel Bosquet (futur André Gorz), l’un des patrons du Nouvel Observateur – évidemment. Nous étions presque tous dans l’ignorance. Presque… car certains savaient.

 

 

 

Quand glisse le masque

 

Bernard Charbonneau était l’un de ceux qui savaient ce qui nous était soigneusement caché. Lanceur précoce et longtemps incompris de l’alerte écologiste, son parcours est très révélateur. Il s’est lâché un peu dans La Gueule Ouverte n° 21 :

(…) Tout intellectuel ou militant français engagé dans cette lutte (l’opposition à la société industrielle) ne devrait jamais oublier à quel point l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée.

C’est en 1970, année de la protection de la nature que tout a été brusquement mis en train par la caste dirigeante. On peut parler d’un véritable « feu vert » donné cette année-là à la critique de la pollution et de la destruction de la nature. Jusque-là, aveugles au ravage qui s’étendait depuis au moins dix ans devant leurs yeux, les Français le découvrent sur l’écran de « La France défigurée », la presse prend le relais, du Figaro au Monde, qui inaugurent la rubrique « Environnement », que confirme la création d’un ministère. Chaque grande maison d’édition ou revue a son secteur écologique.

L’« environnement » devient soudain source de notoriété et de places. Les intellectuels (qui sont de gauche comme la banque et l’industrie sont de droite), à la suite de l’Amérique représentée par Ivan Illich, découvrent les problèmes de la société industrielle qu’ils s’étaient obstinément refusés à se poser. Et Morin, Domenach, Dumont, etc. se convertissent à l’écologie.

(…)

 

Bernard Charbonneau connaissait la nouvelle gauche écologiste. Il s’adressait à elle en écrivant dans l’un de ses journaux et, toujours dans cet article de juillet 1974, il montre qu’il l’appréciait :

« Nouveauté des thèmes, marginalité, spontanéité du mouvement, ce sont là les signes d’une véritable révolution (rupture dans l’évolution) en gestation« . Et, pourtant, il écrit : « l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée« . C’est sans doute révélateur des contradictions qui déchiraient Bernard Charbonneau. 

Mais il n’a pas communiqué avec les acteurs de la nouvelle gauche écologiste. Il n’a transmis aucune information utile aux personnes et aux groupes, et est resté élitiste et distant vis à vis d’eux (sans doute a-t-il été trompé sur leur identité). Il a surtout accordé son attention au grouillement des dominants (« la caste dirigeante » dit-il) alertés par le mouvement mondial de contestation, et organisant fébrilement des contre-feux. Né en 1910 et proche de plusieurs acteurs de l’opération, Charbonneau était beaucoup mieux placé que nous pour voir la mise en place du dispositif de manipulation de l’opinion. Il en était tellement familier qu’il semblait croire que tout le monde était informé comme lui :

« Tout intellectuel ou militant français engagé dans cette lutte (…) ne devrait jamais oublier à quel point l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée« .

Oublier… nous ne savions rien ! Il ignorait donc le désarroi de ceux auxquels il s’adressait et ne savait rien, ou trop peu, des manipulations qui étaient en train d’étouffer « l’opposition à la société industrielle« la nouvelle gauche – en lui substituant des ersatz compatibles avec le système destructeur du vivant. Sinon, comment expliquer qu’il attribuait « l’éveil de l’opinion » à cet éteignoir (!) et informait (en regrettant de n’y être pas associé) plus qu’il ne dénonçait ? Il aura pris les manoeuvres de récupération et de substitution (une technique du contre-feu) pour des tentatives de stimulation par le haut ! Mieux encore : cajolé par ses faux amis passés au néo-capitalisme, il n’allait pas tarder à rejoindre l’imposture plutôt que d’aider les écologistes à lui résister. C’était raté pour la « véritable révolution (rupture dans l’évolution) en gestation » !

Il semble que Bernard Charbonneau n’ait jamais compris à quel point il avait été manipulé.

1974 07 – Le « mouvement écologiste », mise en question ou raison sociale, par Bernard Charbonneau

Le cas de Bernard Charbonneau renseigne sur la fonction de l’agression du 23 juin 1972. Voilà une personne engagée depuis longtemps sur le même terrain que nous, mais avec laquelle nous n’avons jamais pu échanger de façon constructive. Un mur de connivences et de désinformation l’a empêché. Casser les écologistes et les effacer derrière des leurres, tel le « président » adoubé par la troupe gauchiste, faisait partie des méthodes déployées pour séparer les complémentarités, très exactement empêcher qu’elles se reconnaissent, échangent les informations qui leur manquaient et s’assemblent. D’ailleurs, il est fort possible que l’imposteur bombardé par les adversaires de la nouvelle gauche écologiste ait été avantageusement présenté à Charbonneau pour mieux lui dissimuler les militants français engagés dans cette lutte (comme l’a vécu Henri Laborit). C’est plus que probable puisque plusieurs des protecteurs de Lalonde était des relations de Bernard Charbonneau (Ellul, Kressmann, Rougemont…).

 

Escamoter des militants derrière des doublures, dissimuler une alerte derrière un message lénifiant, falsifier ou remplacer une association, un parti, un syndicat (la CGT par FO), un mouvement (la Marche pour légalité par « SOS Racisme« ), une identité politique (la gauche des luttes sociales par « la deuxième gauche » de la conversion au capitalisme), etc. est une technique de manipulation classique, commune même. Suprême perfidie, elle semble pourtant n’avoir pas de nom aidant à l’identifier. On pourrait l’appeler : l’escamotage, le remplacement, le détournement… C’est une sorte de lutte biologique où les éléments dangereux pour la monoculture politicienne propice à l’exploitation sont discrètement poussés sur le côté, et remplacés par des leurres.

 

L’objectif ultime est le contraire exact de ce que proposait la nouvelle gauche écologiste. Celle-ci stimulait l’empathie pour le vivant et, donc, ouvrait à la compréhension du bien commun. Très mauvais, cela, pour la croissance marchande et la bourse ! L’élimination de la nouvelle gauche a permis de créer un appauvrissement des représentations, une réduction de la perception du vivant telles que puisse être imposé le récit capitaliste, sans résistance, sans perspective de changement, comme une évidence à laquelle il faut se résigner. Réduire et focaliser pour que l’individuel et le collectif ne soient plus régulés et gouvernés que par le projet de transformation du vivant en fabrique de profit.

 

Ce sont ces substitutions et ces réductions qui autorisent le changement de « la démocratie représentative » en cooptation contrôlée par l’oligarchie – un simulacre. La délicieuse soirée organisée au Pré-aux-Clercs en est un parfait exemple. Le témoignage de Guy Hocquenghem, les fanfaronnades de Hervé Hamon et Patrick Rotman (Génération), l’aveu de Olivier Rolin (Tigre en papier), les répandages de Serge July sont complémentaires. Tous montrent à l’envie les procédés de bas étage qui produisent l’élévation des « élites » politiciennes, l’anéantissement des résistances et des projets alternatifs, et leur remplacement par les plans des prédateurs. 

« Vous vous êtes assis sur le seuil de l’avenir, et (…) cet aliment de l’esprit qu’est l’utopie, vous empêchez du moins les autres d’y toucher. Aux pauvres jeunes gens d’aujourd’hui, vous ne laissez même pas l’espérance, ayant discrédité tout idéal, au point de rendre presque vomitive toute évocation de mai 68. (…) votre réseau contrôle toutes les voies d’accès et refoule les nouveaux, le style que vous imprimez au pouvoir intellectuel que vous exercez enterre tout possible et tout futur. Du haut de la pyramide, amoncellement d’escroqueries et d’impudences, vous déclarez froidement, en écartant ceux qui voudraient regarder par eux-mêmes qu’il n’y a rien à voir et que le morne désert s’étend à l’infini » (Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary). Il avait déjà tout vu Hocquenghem.

Quel dommage qu’il n’ait pu voir l’aggravation du processus !

 

 

On peut maintenant compléter le constat fait par Guy Hocquenghem : le spectacle de cette Cour des Miracles de la réussite sociale, où les turpitudes de l’arrivisme et du mercantilisme ont tout naturellement prolongé les méthodes totalitaires, allait ajouter à la perte des repères un effet délétère durable sur les nouvelles générations.

 

Nous n’avons pas compris qu’un écran était interposé entre nous et tous les autres, surtout les proches. A l’extérieur du groupe, même les observateurs attentifs, ceux-là mêmes qui étaient intéressés par nos actions, n’allaient plus avoir connaissance de notre existence. D’ailleurs, l’invitation à rejoindre cette « association » n’était-elle pas un premier acte de ce tour de passe-passe ? Ainsi, ceux qui voudront rencontrer les écologistes ne s’apercevront pas de la dissimulation et, dépités se replieront (tel Henri Laborit), ou finiront par collaborer avec leurs propres adversaires (comme Charbonneau).

L’imposture – Henri Laborit et la nouvelle gauche écologiste

La principale mobilisation de la caste dirigeante, qui avait inspiré à Bernard Charbonneau la critique parue en juillet 1974, était le réseau Diogène-Ecoropa. Rassemblé à partir de la fin des années soixante, Diogène s’est mué ensuite en Ecoropa. Comme l’ont trahi les participations à l’agression du 23 juin 72, la décision de réduire à l’impuissance la nouvelle gauche écologiste a été prise au sein de la nébuleuse composée par ce réseau, la tête du PSU et le staff du Nouvel Observateur (5), sans oublier « la Protection de la Nature » qui nous avait exclus pour avoir osé faire une action « politique » (La Semaine de la Terre). Pierre Grémion, un collaborateur des réseaux d’influence du capitalisme, le confirmera vingt ans plus tard :

« Cette résistance partagée à la nouvelle gauche resserre ainsi les réseaux universitaires aroniens et les réseaux mendésistes, qui ont divergé jusqu’alors. » (Intelligence de l’anticommunisme. Le Congrès pour la liberté de la culture à Paris 1950-1975, page 577).

Ce sont ces forces qui ont utilisé les féministes de Françoise d’Eaubonne et les gauchistes comme de vulgaires troufions – casseurs de la critique et des alternatives, « opérateurs de la mise à plat » des forces vives, comme Guy Hocquenghem l’a observé de l’intérieur (6). Au passage, on peut admirer l’union d’anti-machistes et de machistes avérés. Contre les écologistes, toutes les ligues ont été réalisées.

 

Diogène-Ecoropa a été qualifié de « collège invisible de l’écologisme » par un connaisseur, l’un de ses dignitaires : Jacques Grinevald (7). Invisible, en effet ! J’ai eu à mes côtés plusieurs de ses membres dès les années soixante, à Jeunes et Nature, en organisant La Semaine de la Terre, puis aux Amis de la Terre, mais je n’ai jamais pu deviner leur double jeu. Ils ont été parfaits. Je n’ai pu commencer à prendre conscience de l’existence de ce réseau qu’en découvrant le mystérieux Ecoropa à la fin des années… 1990.

 

Quelques années passeront encore avant que je puisse faire le lien entre toute cette histoire et la « bataille pour conquérir l’esprit des hommes » lancé à partir de la Seconde Guerre Mondiale (8). C’est alors que j’appris le rôle éminent de Denis de Rougemont dans cette « bataille« . Ce même Rougemont que certains, fortement conseillés par les censeurs et les doublures des écologistes, commençaient à désigner comme un grand inspirateur du mouvement !

 

Denis de Rougemont… Décidément un personnage bien intéressant. Protégé des frères Dulles (9), placé par eux à la tête du CCF (Congress for Cultural Freedom), sorte de ministère mondial de la propagande de la culture impérialiste sous autorité de l’IOD (International Organizations Division) créée, au sein de la CIA, par Tom Braden en 1950 (10). Le coeur même du dispositif de contrôle des oppositions politiques dont le siège avait été installé à Paris. Pourquoi Paris ? Pour mieux contrôler la population française dont les luttes sociales inquiétaient l’oligarchie mondiale ! Rougemont, grand manoeuvrier de la Guerre Froide et de la conquête capitaliste, l’un des meilleurs ennemis de la nouvelle gauche, aux côtés de nos amis à mi-temps dans le « collège invisible » avec quelques grandes fortunes inquiètes devant la montée de la culture critique écologiste. Un tel faisceau de coïncidences fait une certitude. Diogène-Ecoropa était un réseau stay-behind dans la grande tradition.

 

Pierre Fournier n’avait pas tort de soupçonner la technostructure « d’oeuvrer sournoisement à la mise en place d’un « totalitarisme », d’un nouveau « fascisme » » (Fournier précurseur de l’écologie, page 92).

 

Comme par hasard, Brice Lalonde, le « président » sorti du chapeau, faisait partie du « collège invisible » avant de pointer son nez chez les écologistes.

 

Une quarantaine d’années plus tard, au début des années 2010, une ancienne compagnonne de Jeunes et Nature me recontactera. Elle était de ceux qui avaient refusé de s’associer à La Semaine de la Terre. « Trop politique« . C’est sans doute pourquoi, entre-temps, elle était devenue responsable régionale des Verts et s’était présentée aux élections. Cependant, après tant d’interrogations et de recherches laborieuses, je croyais pouvoir lui apprendre quelque chose sur ce que nous avions vécu. En réaction à ma description des coulisses du sabotage du mouvement écologiste, elle m’écrira : « Je sais tout. Je voyais Roland presque tous les jours et il me disait tout« . Oups ! Elle en avait déjà trop dit. Elle s’effaça comme elle était venue.

 

Elle a tout confirmé d’un trait, n’a rien contesté : « le collège invisible de l’écologisme » avec sa collection de faux formatés pour remplacer les écologistes, les manipulations de Denis de Rougemont et du Congress for Cultural Freedom (dépendant de l’International Organizations Division (IOD) créé par Tom Braden en 1951), la relation avec la conquête mondiale par le capitalisme, et, pour le détail, l’implication de différents personnages qui, déjà, écrasaient tout sur leur passage, etc.

 

Roland, c’est Roland de Miller, l’un des activistes du « collège invisible » que, depuis, celui-ci a osé baptiser : « club européen des têtes pensantes de l’écologie » ! Prétention naïve ou nouveau rideau de fumée ? A Jeunes et Nature, Roland parlait beaucoup de Robert Hainard. Une passion. Jamais du collège Diogène et de ses autres fréquentations. Même quand, en 1970, il m’accompagna au Club Méditerranée pour quelques conférences-débats sur l’écologie. Il s’était bizarrement démené pour venir, écartant fébrilement les autres candidats lors d’une séance mémorable tant la situation était pénible. Mais, une fois sur place, il s’ingénia à gâcher les soirées qui nous étaient réservées et à exaspérer tout le monde, en particulier Jean Sendy, autre invité du Forum du Club Med. N’écoutant personne, il se mettait à parler de façon automatique en s’égarant dans des digressions sans fin et sans but. Le premier soir, il tint plus de deux heures sans qu’on puisse l’interrompre. Une technique imparable, à moins de lui couper la parole par force ! Comme s’il avait mission de saboter les conférences-débats que je projetais de multiplier pour informer et sensibiliser un maximum de monde. Et, en effet, sa prestation calamiteuse provoqua leur perte (11). C’était donc pour cela qu’il s’était imposé ! Or, l’année suivante, c’est le même Roland qui allait nous vanter une nouvelle association : les Amis de la Terre. Et avec quelle conviction ! Juste avant de s’effacer, tout en continuant d’informer la compagnonne qui savait tout du sort qui nous était réservé… Mais comment savait-il puisque nous ne le voyions plus ?

 

Combien d’autres savaient également ? Tous les autres de Jeunes et Nature ?

 

Toujours au début des années 2010, la chance m’offrira un nouveau témoignage sur les manipulations gigognes dont nous avions été victimes. C’est arrivé à la terrasse ensoleillée d’un bistrot… Il est venu tout droit à notre table et mon compagnon de café nous a présentés. Apprenant mon identité écologiste, tout fier, il dit combien il avait été séduit par « la campagne Dumont » en 1974 ; séduit au point d’organiser un comité de soutien… J’évoquai mon rôle dans l’aventure et tempérai son enthousiasme en disant que le projet des écologistes était un peu différent de ce qu’il avait apprécié, que nous voulions une dynamique collective, conviviale, démocratique, etc. comme nous l’inspire l’organisation holistique du vivant… Il fut soudain tout agité : « Mais c’est la culture contre la nature qui inspire la démocratie. La nature est totalitaire, fasciste ! Faut demander à la gazelle mangée par le lion« . Interloqué d’entendre pareil discours dans la bouche d’un ancien compagnon, je lui glissai que c’est justement ce qui est inculqué pour nous détourner de nous-mêmes et nous livrer en pâture aux exploiteurs, et que c’est parce que les écologistes représentaient le plus grand danger pour l’exploitation que nous avions été escamotés. Et de lui conter très succinctement l’AG sabotée du Pré-aux-Clercs. Il explosa : « Magouiller les assemblées générales, les élections, c’est le jeu de la démocratie ! Je l’ai fait moi-même« . Il s’éloignait déjà à grandes enjambées. Pourquoi s’était-il troublé et fuyait-il ?

 

Le démocrate saboteur de la démocratie avait été militant gauchiste dans les années soixante-dix, quand il était adolescent. A peine engagé en politique, il avait été embrigadé et formaté. Extraordinaire cocktail : anti-nature et magouilleur, il avait soutenu René Dumont en se croyant devenu écologiste ! C’est probablement pour ne pas en entendre davantage sur ses incohérences qu’il s’enfuyait. Plus de quarante ans après, il n’avait pas encore appris. Comme à des tas d’autres rencontrés auparavant, la relation entre la démocratie et l’organisation du vivant et, plus encore, l’intégration de l’écologie dans tout acte politique lui donnaient des boutons. C’est avant tout parce qu’il n’y connaissait rien. Mais il avait fait carrière : il était directeur d’études dans une faculté réputée. Il enseignait, était publié et donnait des conférences !

 

Sous le coup de l’émotion, ce témoin a livré une information précieuse : il n’a pu dissimuler que la « magouille » avait été une pratique courante et perçue comme positive.

 

 

 

Planification de la ruine profitable

 

Pour nous consacrer tant d’attention, les dynasties de la jet set et leurs suivistes de la bourgeoisie autochtone devaient estimer que notre mouvement était une menace pour leurs affaires. Evidemment, les familles du grand capitalisme n’étaient pas sorties de leurs réserves dorées seulement pour s’occuper de deux ou trois groupes de petits français. Elles étaient depuis longtemps sur le pied de guerre, depuis qu’un mouvement social écologiste avait émergé en réaction aux destructions massives causées par l’offensive néo-libérale. Depuis les Beatniks et les Hippies. Depuis les Provos. Depuis les Situationnistes. Des gens aussi puissamment organisés ne pouvaient manquer la moindre manifestation d’opposition, et la laisser grandir. Notre contestation de la société hiérarchisée et, en général, du processus capitaliste, avait-elle surpris leurs observateurs ? Les saigneurs du monde avaient-ils anticipé la révolte que leurs destructions allaient soulever, et, plus encore, celles qu’ils avaient d’ores et déjà programmées ? La dénonciation de la domination et de ses bases idéologiques, la remise en cause de l’électoralisme et de tous les processus de décision, cela ne s’était pas vu depuis longtemps. Le nouveau mouvement était donc beaucoup plus dangereux que le partenaire communiste et ses gauchismes partageant tous la même culture impérialiste. Qu’ils l’aient anticipé ou pas, les saigneurs se sont vite adaptés à ce qui risquait de devenir leur meilleur ennemi. Il était vital pour eux, non pas de réprimer le mouvement, ce qui n’aurait pas manqué de le stimuler, mais de le noyauter, de le coiffer, pour l’émasculer et lui substituer une nouvelle illusion.

 

C’est ce que Bernard Charbonneau avait vu : « Dans la mesure où le matériel humain, notamment la jeunesse, réagit au monde invivable que lui fait la croissance, il importe de contrôler ses réactions en lui fournissant les divers placebos intellectuels qui les détourneront dans l’imaginaire« . Dans l’imaginaire… et, surtout, dans l’illusion électoraliste en suivant les faussaires promus par le « collège invisible« .

 

Charbonneau pressentait donc ce que décrit Frances Stonor Saunders à propos de la stratégie des agences dont dépendait Denis de Rougemont  : « Le soutien des groupes de gauche n’avait pas pour but leur destruction ni même leur contrôle, mais plutôt le maintien d’une discrète proximité afin de contrôler la pensée de tels groupes, de leur fournir une soupape de sécurité et, in extremis, d’exercer un veto final sur leur publicité et peut-être leurs actions, si jamais ils devenaient trop radicaux« , Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, page 109, à propos de la fonction de la Division des actions internationales (IOD) créée, au sein de la CIA, par Tom Braden en 1950.

 

A Paris, l’opération fut finement jouée. Anciennes alternatives (comme les coopératives au service des producteurs et des consommateurs), nouvelles alternatives, nouvelles alertes (comme les emballages jetables, l’amiante, les forêts primaires…), tout fut étouffé ou détourné. L’utilisation de nombreux révolutionnaires auto-proclamés détourna nos soupçons et sema habilement la confusion la plus totale.

 

Le viol de l’Assemblée Générale des Amis de la Terre n’était sûrement pas une première. A l’évidence, l’opération était rodée. Et, comme l’anti-nature – mais soutien de Dumont – rencontré au café l’a révélé, les sabotages de la démocratie ont été multipliés.

 

Nous, écologistes, n’étions pas les seuls visés. Tout le monde y a eu droit, enfin tous les courants de la nouvelle gauche, en France, aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, en Allemagne, partout.

 

Les mouvements hippie et beatnik, le féminisme, les régionalismes, les mouvements autochtones (tel l‘AIM, l’American Indian Movement), le pacifisme, les homosexuels, l’écologisme bien sûr, etc., toute la nouvelle gauche a été frappée (après la purge et la récupération des gauches issues des luttes sociales, laquelle était déjà réalisée). Le déploiement réactionnaire visait à éliminer toute pensée critique et toute résistance à la globalisation capitaliste. D’où qu’elle vienne, la réaction visait surtout à gommer la pensée positive de la nouvelle gauche, ses projets, son enthousiasme, sa distanciation vis à vis des « biens de consommation » au profit des biens communs. C’est pourquoi tant de compétences et d’efforts ont été spécialement consacrés à l’effacement de l’ouverture écologiste (culture du bien commun inspirée par le vivant). Parce que la restauration de la conscience de l’interdépendance de toutes les parties de la biosphère venait contrarier plusieurs siècles de réductionnisme mécaniste, parce qu’elle menaçait les fondements mêmes du système destructeur qui s’ingénie à dissocier et à réifier le vivant pour le marchandiser et capitaliser afin de pouvoir détruire davantage. Et parce que la sensibilité, la convivialité et la disposition d’esprit positive ensemencées par les différents courants de la nouvelle gauche ouvraient une voie autrement plus sympathique que celle promise par le capitalisme et son pouvoir absolu réalisé par la réduction de tous à l’impuissance.

 

Nous ferons encore une expérience des capacités de nuisance de la réaction au début des années 1990, avec une nouvelle mobilisation spectaculaire pour étouffer le sursaut du mouvement commencé vers la fin des années 1980. Un exemple :

ANTI-ÉCOLOGISME – 1991 12 : Le PS contre les Verts, par l’OCL (Organisation Communiste Libertaire)

 

et, plus généralement :

2011 – L’ANTI-ÉCOLOGISME, depuis les débuts du néo-conservatisme

 

C’est ainsi qu’a été anéanti le mouvement planétaire alternatif à l’impérialisme capitaliste, le seul qui pouvait sauver la situation.

 

On peut se demander si nos agresseurs étaient tous bien conscients de ce qu’ils faisaient – de ce qu’on leur faisait faire ? Françoise d’Eaubonne, par exemple. Quand on considère son parcours et ce qu’elle a fait ensuite, on est sidéré qu’elle ait pu nous traiter ainsi. Qui plus est, pour aider les agents du capitalisme à coiffer le mouvement ! Il fallait qu’elle ait été très habilement manipulée, et par un réseau étendu (ou quelque chose m’échappe encore). Bien sûr, avec Denis de Rougemont, ils étaient tombés entre des mains expertes :

« La propagande la plus efficace est celle où le sujet va dans la direction que vous désirez pour des raisons qu’il croit être siennes » (directives du Conseil de sécurité nationale des Etats Unis sur « la guerre psychologique« , 10 juillet 1950).

 

Mais cela ne peut effacer ce que Françoise d’Eaubonne et ses comparses nous ont montré de leur véritable nature. D’autant qu’ils se sont tous tus. Ils se sont contentés d’empocher les faveurs et de profiter des notoriétés usurpées. Ensuite, la honte et la dissimulation des forfaitures ont pris le relais.

http://atheles.org/doc/agone/hocquenghem/generationrepentie.pdf

 

Plus subtilement, plusieurs de nos saboteurs, des élitistes parfaitement intégrés au système capitaliste, ont pu croire que celui-ci pouvait être régulé et réorienté. Peut-être même ont-ils cru pouvoir échanger la mort du mouvement social contre quelques concessions. Aujourd’hui, en comparaison de la dérive continue de l’exploitation et des destructions, leurs proclamations réformistes pourraient presque passer pour révolutionnaires ! Mais leurs efforts ont été vains. Au contraire, leur action a été extrêmement contre-productive, plus encore qu’on ne l’apprécie dès l’abord : l’écrasement des résistances et des projets alternatifs a désinhibé et même encouragé les plus abrutis, les plus cupides et les plus fanatiques. Il semble même que ceux-là se soient multipliés en proportion de la perte de la culture du bien commun !

 

Pour tous les alternatifs au totalitarisme capitaliste, le guet-apens du Pré-aux-Clercs annonçait une interminable série de coups bas. A peine rassemblés, les résistants à la destruction généralisée par la mondialisation avaient été entourés par des patriciens du système dénoncé et leurs coupe-jarrets. Les lanceurs des différentes alertes allaient être soit récupérés soit censurés, isolés, harcelés, poursuivis. A vie. Dans de nombreux pays, des milliers seront assassinés.

https://www.globalwitness.org/en/press-releases/2015-sees-unprecedented-killings-environmental-activists/

https://www.globalwitness.org/en/blog/new-data-reveals-197-land-and-environmental-defenders-murdered-2017/

 

Nous étions devenus les dindons d’une farce qui sera toujours à l’affiche des dizaines d’années plus tard. Rien de ce qui s’est passé depuis, et de ce qui se déroule aujourd’hui, ne peut être parfaitement compris si l’on ignore cette histoire – cette histoire et celle, plus ancienne, dans laquelle elle s’inscrit : le sabotage des mouvements sociaux et leur remplacement par des faux-semblants. C’est bien pourquoi un Ministère de la Vérité orwellien tourne toujours à plein régime pour dissimuler l’une et l’autre (12).

 

Quant aux conséquences, elles sont inestimables. Comme le démontrent les témoignages involontaires, la dégénérescence du mouvement social a été précipitée par une habituation aux magouilles les plus infectes de la domination et un assujettissement aux plus escrocs devenus des modèles. Comment s’étonner de l’extinction de l’intelligence sensible critique, de l’effacement de la culture immémoriale du bien commun, de leur remplacement par des leurres et le paradigme impérialiste (la pensée unique et le tout économisme libéral), etc. ? Les objectifs de la guerre froide culturelle, ont été atteints. L’anéantissement du sursaut de défense du vivant, surtout incarné par la nouvelle gauche, a été complet. En l’absence de la référence première au vivant, les dérives les plus aberrantes ont pu s’épanouir. Ainsi « la croissance marchande » si chère à Rocard et aux autres caïds du PSU, et leurs complices de la bientôt « deuxième gauche » – en attendant pire : la Fondation Saint Simon de la pensée unique capitaliste où se sont retrouvés tous les anti-écologistes (1982-1999)… Nous aurions été moins surpris si nous avions su que Henry Hermand, de la grande distribution, était un soutien financier du PSU, du Nouvel Observateur, du PS, et un « ami » et très généreux protecteur de Rocard (après l’avoir été de Pierre Mendès France). Mais il nous faudra attendre 35 ans pour l’apprendre ! La responsabilité première de Henry Hermand dans l’opération Macron souligne l’importance de ce qui s’est passé il y a une quarantaine d’années avec le même personnage et les mêmes forces réactionnaires (13). Concrètement, cela a permis la libération de « la croissance marchande » et la multiplication des productions, des infrastructures et des destructions nuisibles. C’est au point, même, qu’ont été produites à grande échelle des consommations et des pollutions qui, en affectant le développement cérébral, ajoutent aux effets délétères de la coupure croissante avec le vivant.

 

On peut maintenant apprécier l’ensemble de la stratégie. Elle a surtout visé à nous engager dans l’engrenage des monopoles radicaux (14) comme l’automobile individuelle et les supermarchés avec lesquels les tueurs de l’alternative écologiste ont fait leur beurre, beaucoup de beurre (de 1981 à 1988, le nombre des hypermarchés double et les emballages jetables explosent). Comme les « dettes » créées en remplaçant la logique du service public par celle de l’entreprise privée repliée sur elle-même, ou en imposant des dépenses pharaoniques – style nucléaire et TGV.  Une stratégie de l’obligation progressive développée en une succession d’effets de cliquets pour faire paraître inéluctable les privatisations, les délocalisations, la densification et l’intensification de l’exploitation et de l’extraction du profit; et par dessus tout : la réification de chaque vie et de la biosphère. La conscience du caractère mortifère du projet capitaliste permet de bien comprendre pourquoi il a fallu gommer la culture écologiste et faire taire sa critique !

 

Dès les années 1980, on a commencé à constater les effets et les effets des effets (15). L’effacement des alertes et des résistances (16), leur remplacement par des leurres et le spectacle des dégradations réalisées comme naturellement, ont également dégradé les consciences. Nous sommes entrés, depuis trop longtemps déjà, dans une spirale d’habituations à l’intolérable. L’intensification des saccages économiques, culturels, sociaux, écologiques, atteste maintenant de la faiblesse insigne des alertes et des résistances censurées, broyées, remplacées par des tartuferies, effacées de l’histoire. Le révisionnisme historique, le détournement des représentations et des motivations, la falsification de la démocratie, ont permis un renforcement de l’individualisme, la dissociation sociale et une déstructuration générale des régulations. Enfin, une si spectaculaire perte du sens commun – du bien commun – que tout l’espace a été libéré devant la globalisation capitaliste.

 

 

Saluons au passage l’habileté des experts du chaos qui ont su concrétiser l’effet papillon : en captant et détournant l’énergie des groupes s’affichant comme les plus révolutionnaires, en sabotant et falsifiant les assemblées de 68, des écologistes et de beaucoup d’autres encore, ils ont réussi à imposer partout et sans coup férir l’ultra-capitalisme ! Bien sûr, à chaque fois, l’escroquerie a été amplifiée par de nombreux relais zélés. Au premier rang, les journalistes. Depuis la préparation de La Semaine de la Terre, j’en connaissais plusieurs. Tous allaient aider à l’élimination des écologistes puis à la diffusion du storytelling tendant à camoufler le crime et à légitimer l’imposture. Et pour cause, ils batifolaient ensemble dans « le collège invisible » sous l’oeil humide de Denis de Rougemont (17) !

 

https://nantes.maville.com/actu/actudet_-notre-dame-des-landes.-des-centaines-de-grenades-devant-la-prefecture_dep-3427230_actu.Htm

Ce dépôt de grenades récupérées, matériel polluant s’il en est, me rappelle le projet de faire de même devant les magasins et les sièges sociaux des producteurs et distributeurs d’emballages en plastique, en 1971. Projet bloqué par ceux qui n’allaient pas tarder à se faire passer pour écologistes afin de mieux tuer le mouvement.

En avril 2018, après le Testet en 2014, Standing Rock en 2017, la violente répression des résistants de Notre-Dame-Des-Landes découlera encore du saccage de l’alternative à l’exploitation capitaliste et du triomphe des prédateurs une bonne quarantaine d’années auparavant. Elle révélera l’ignorance du bien commun et le mépris pour la démocratie des « élites » produites par la grande mystification.

 

Enivrés par leurs réussites sans combats, les prédateurs n’ont cessé de se déconnecter davantage des réalités du vivant qui a subi une offensive pire que ne l’avaient cauchemardé les lanceurs de l’alerte écologiste toujours taxés de « catastrophistes« .

 

La catastrophe est là.

 

Alain-Claude Galtié 2018

 

 

Le grand orchestre de la nature est peu à peu réduit au silence

Selon le bioacousticien Bernie Krause, la moitié des sons de la nature ont disparu depuis les années 1960. En raison des activités humaines, les bruits sont inaudibles, les animaux se taisent.
http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/03/30/l-orchestre-de-la-nature-se-tait-peu-a-peu_3150765_3244.html

 

 

les anticipations les plus pessimistes de la nouvelle gauche écologiste sont maintenant réalisées

 

 

affiches de la Semaine de la Terre

 

 

(1) Mais il semble que Françoise d’Eaubonne ait eu des sympathies pour le maoïsme, ce dernier avatar de la grande famille totalitaire qui allait bientôt appuyer frénétiquement le noyautage et l’élimination de la nouvelle gauche. Ceci expliquerait-il partiellement cela ?

Mouvement écologiste ? Nouvelle gauche ? Contre-culture ? Culture écologiste ?

 

 

(2) « Ta joie de vivre ils te la feront rentrer dans la gueule. Ya peut-être plus de contagion possible. On a coupé toutes leurs racines, la volonté de vivre ne passe plus. Ya plus que la destruction, l’auto-destruction qui les fascinent. On perd son temps à leur expliquer qu’ils vont crever, s’en foutent pas mal de crever, au contraire, ils rêvent que de ça, ils veulent que ça (…) Tuer, être tué, ya plus que ça qui peut les faire jouir. Sadisme et masochisme. Tas d’impuissants » (« Concierges de tous les pays, unissez-vous« , Charlie Hebdo n° 28, 31 mai 1971).

Aux anathèmes lancés contre les écologistes lors de cette fausse assemblée générale correspondra bientôt une nouvelle attaque en règle lancée par des frères d’armes des premiers : Lutte Ouvrière

1973 – L’anti-écologisme primaire de l’extrême-gauche et des « socialistes »

J’ai précieusement conservé ce témoignage de l’anti-écologisme primaire à gauche que je découvris ahuri en fouinant dans la librairie Maspero. J’y allais de temps en temps pour tenter de me documenter sur ces étranges gauchistes. Ce jour-là, je fus particulièrement gâté. Mais combien d’autres torchons m’ont échappés ?

 

 

(3) Comité de Liaison pour l’Autogestion Socialiste sous contrôle du PSU rocardien. Juste une coquille vide de toute substance. Il était impossible de s’y faire entendre – surtout comme écologistes !

 

 

(4) Ce même Bureau National, avec son Secrétaire Michel Rocard, dont nous découvrirons le vrai visage au début de l’année 1974 : élitistes ennemis de tout mouvement social expression de l’intelligence collective, pro-nucléaires, en recherche d’une « perspective commune utile à la croissance marchande » et, donc, foncièrement hostiles à la nouvelle gauche écologiste qui incarnait l’inverse exact de cet économisme technocratique qui réduisait de plus en plus brutalement et massivement le vivant en marchandises

HISTOIRE CONTEMPORAINE – Une mémoire du mouvement écologiste 3 : 1974

 

 

(5) AMR, PSU, réseau d’une autogestion appât, Nouvel Observateur, etc., ils n’allaient pas tarder à se réclamer d’une « deuxième gauche » tout aussi trompeuse qui annonçait la Fondation Saint Simon (1981). Il est probable que le nom a été choisi pour introduire une confusion supplémentaire avec la nouvelle gauche.

 

 

(6) Un exemple rare de confession d’un exécutant gauchiste :

« (…) Il y a eu des passages à tabac où on s’est mis à trois ou quatre pour casser la gueule à un contremaître. Généralement, ces petits cadres étaient eux mêmes assez violents et loin d’être recommandables. Si on s’en prenait à eux, c’est qu’ils étaient détestés dans l’endroit où ils travaillaient. Il n’empêche que tabasser un type à coups de manche de pioche à la sortie d’une usine, à un moment où il ne s’y attend pas, ne règle rien ! En aucun cas cela ne peut devenir une méthode. J’ai participé à plusieurs de ces attaques et vraiment, c’est l’une des choses dont j’ai vraiment honte. C’est révoltant !« 

Comme les écologistes l’ont plusieurs fois expérimenté, par exemple lors de l’AG de juin 1972, des petits gars plein d’allant, comme celui-ci, étaient si gravement aliénés qu’ils pouvaient s’attaquer furieusement à n’importe qui, sans savoir, sans rien comprendre, sans même demander, juste sur ordre de leurs petits chefs (souvent manipulés eux-mêmes, sinon complices des marionnettistes). Le phénomène est d’autant plus stupéfiant que celui qui témoigne ici a ensuite démontré qu’il était capable de faire beaucoup mieux :

Rony Brauman : « Je faisais partie de la piétaille du maoïsme français« 

(https://asialyst.com/fr/2016/05/16/rony-brauman-je-faisais-partie-de-pietaille-maoisme-francais/)

C‘est cette plasticité servile qui a été exploitée à fond par les stratèges de la conquête capitaliste.

 

Remarquons encore que les égarements gauchistes sont objets de beaucoup d’études, mais pas les alertes et les projets portés par les écologistes de la nouvelle gauche dont on voit, pourtant, aujourd’hui combien ils étaient justifiés.

 

 

 

(7) « collège invisible de l’écologisme« , entre héritiers et carriéristes :

Jean Carlier,

Jacques Delors,

Jacques Ellul,

Solange Fernex,

Edward Goldsmith,

Jacques Grinevald,

Robert Hainard,

Edouard Kressmann,

Alain Hervé,

Brice Lalonde,

Philippe Lebreton *,

Roland de Miller

Serge Moscovici

Armand Petitjean,

Philippe Saint Marc

Denis de Rougemont,

Antoine Waechter,

etc.

Après maintes expériences avec la plupart d’entre eux, force est de reconnaître qu’il y avait là les plus perfides ennemis de la nouvelle gauche écologiste. Mais comment avaient-ils été sélectionnés par Rougemont et ses services ? Par quoi étaient-ils tenus (…qui, pour les survivants, les tient encore) ? Bernard Charbonneau, qui les connaissait personnellement, parlait de « caste dirigeante« , de « notabilités » et de « société industrielle » récupératrice du mouvement. Dans cette seule liste très incomplète, plusieurs en étaient; une concentration significative de grandes fortunes et d’appartenances à des familles entretenant une culture du pouvoir confisqué à tous et capitalisé. Maîtres ou valets avides, ils ont constitué un bloc parfaitement uni, inaccessible, immuable.  

* Pierre Fournier lui-même, dès le début de La Gueule Ouverte et peut-être même avant, n’avait pu leur échapper : Lebreton figurait dans l’équipe ! Il signait « professeur Mollo-Mollo« .

Une seule information m’a été donnée en quarante ans de recherches, mais quelle explication : « Alain-Claude, tu ne comprendras jamais la solidarité de la bourgeoisie !« . La bourgeoisieLa bourgeoisie solidaire contre tous les autres et le bien commun. C’est un ancien militant antinucléaire, probablement maoïste, qui est ainsi sorti de ses gonds devant mon insistance à comprendre pourquoi il absolvait systématiquement les pires manipulateurs du capitalisme. Il m’a, du même coup, révélé sa filiation « bourgeoise » et le lien indéfectible entre des familles dont la proximité est insoupçonnable pour la plupart – justement, les familles dont les rejetons jouaient aux « gauchistes« . Charbonneau avait bien choisi son vocabulaire : une « caste« . Mais une caste qui – comme avec le « collège invisible de l’écologisme » – n’agit qu’en sous-main et pousse ses entristes clandestins jusque dans les résistances à sa prédation pour mieux berner la multitude de ses victimes.

 

 

(8) Psychological Strategy Board (une filiale de la CIA, elle-même montée pour la conquête capitaliste).

Qui mène la danse. La CIA et la guerre froide culturelle, Frances Stonor Saunders, Denoël 2003.

 

 

(9) Allen Dulles, responsable de l’OSS (les services secrets US) en Suisse durant la guerre, bientôt premier directeur de la CIA.

John Foster Dulles, le secrétaire d’Etat du Président Eisenhower.

 

 

(10) Toujours dans le livre témoignage de Pierre Grémion : Intelligence de l’anticommunisme. Le Congrès pour la liberté de la culture à Paris 1950-1975, Fayard 1995.

Un livre indispensable, avec celui de Frances Stonor Saunders, pour mieux comprendre l’élaboration et le développement du contrôle culturel et politique. Acculturation et substitution de paradigme, falsification, manipulations de la mondialisation du capitalisme…

 

 

(11) C’est l’échec provoqué de ces conférences-débats qui m’a convaincu de la nécessité d’initier des actions plus ambitieuses, par exemple une Semaine de la Terre.

 

 

(12) La réécriture de l’histoire de l’écologisme va bon train (celle des autres mouvements sociaux aussi). Ses collaborateurs se multiplient en se pompant les uns les autres. Comme des Shadoks. Tel auteur estimable qui voulut se faire historien et auquel je disais les erreurs qui constellaient son texte me confia qu’il avait essentiellement puisé chez un historien labellisé par l’université. Cela me fit rire car j’avais déjà écrit à ce dernier pour lui proposer de meilleures informations que les légendes qui lui avaient été susurrées par les naufrageurs de la nouvelle gauche. Estomaqué, avant de rompre cet échange passionnant, l’historien universitaire avait lâché que c’est grâce à ce travail qu’il avait obtenu son doctorat et ses deux chaires. L’auteur abusé ne souhaita pas non plus poursuivre l’échange pour pouvoir corriger ses erreurs. Après tout, peut-être n’avait-il pas été abusé… Lui qui, par ailleurs (mais pas devant moi), prétend avoir connu Fournier et Cavanna n’était pas du tout heureux de retrouver d’anciens compagnons (je n’étais pas seul). Au contraire ! Pourquoi était-il gêné par notre ancienneté ? Sa dérobade devant les autres témoins de l’époque parle d’elle-même. Car, à cette soirée consacrée à Fournier *, nous étions trois anciens de la nouvelle gauche. Si anciens qu’il ne sut dire que : « Oh, c’est vieux tout ça !« . Bah oui, vieux comme Fournier pour lequel il était là ! Mais qu’y faisait-il ? Voulait-il passer pour un proche de Fournier, lui qui avait participé à tous les détournements qui ont produit « l’écologie politique » (sic), l’ersatz insignifiant qui a été substitué à la nouvelle gauche ? Il l’avait fait avec tant d’enthousiasme qu’il s’était fait élire chez les Verts. Sans doute avait-il oublié depuis très longtemps (ou ne l’avait-il jamais compris) que Fournier, comme tous de la nouvelle gauche, dénonçait la falsification de la démocratie par l’électoralisme (surtout celui fondé sur l’élimination préalable des alertes et des mouvements sociaux !) :

« La révolution écologique doit-elle se désintéresser du pouvoir ? Trois fois oui, répond Fournier. Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais de le « laisser ». Fournier prône le « désengagement » : participer, c’est encore être complice. La révolution écologique, communautaire, ruraliste, non-violente, doit se faire hors de la politique, qui vise par essence à l’accommodement » (Fournier précurseur de l’écologie, page 133).

* présentation du livre sur Pierre Fournier sorti en 2011,

 

La plaisanterie s’éleva au niveau de l’oeuvre d’art quand l’universitaire aux deux chaires publia des citations de celui qui disait puiser son information chez lui…

 

Deux perles parmi tant d’autres. Elles mettent en scène un ancien de la manipulation politicienne et un nouvel universitaire qui récitent le même storytelling :

« (…) c’est un des leaders de 68, Brice Lalonde, ancien président de l’UNEF, qui va prendre à ma demande et à ma suite la présidence des Amis de la Terre en 1972« .

C’est du Alain Hervé dans le texte : « L’écologie est-elle née en 1968 ? », l’Ecologiste n° 25, printemps 2008.

« à ma demande et à ma suite la présidence« … On voit que toute prudence est oubliée au point de vanter ses perfidies et ses turpitudes. Que disais-je ? La cooptation. La cooptation imposée en force, avec l’aide de nervis dirigés contre les écologistes, puis la falsification pour produire un récit qui semble légitimer la domination. De la culture démocratique de l’écologisme qui veillait à prévenir toute reproduction des hiérarchies de pouvoir, il ne reste rien. Evidemment.

Quant au « leader de 68« , falsification encore ! Hervé le Nestour avait été témoin d’un coup de force pareil à celui du Pré-aux-Clercs, pareillement organisé par le PSU et confrères, pour installer le même à la tête de l’UNEF Sorbonne. Constance de la magouille… C’est bien ainsi que tous ces gens conçoivent la démocratie : en falsifiant la représentation dès le départ, puis en montrant à tous des collections d’images d’Epinal.

 

« (les Amis de la Terre) Association à vocation nationale, ses statuts sont conformes à la loi de 1901 et c’est tout naturellement que Brice Lalonde est élu président de l’ensemble du groupe français en 1972 lors d’une assemblée générale qui ne rassemble guère que les membres parisiens« 

Les mouvements écologistes en France de la fin des années soixante au milieu des années quatre-vingt

thèse de Alexis Vrignon, page 338, archives de l’Université de Nantes

« tout naturellement« … En oubliant seulement le saccage de l’assemblée générale par les gauchistes, et l’annulation de celle-ci par « les membres » présents. Pourtant, Alexis Vrignon était venu m’interroger et, entre autres, je lui avais conté cette histoire édifiante et donné accès à la documentation. Mais il est vrai qu’il avait cru bon prendre rendez-vous avec plusieurs falsificateurs de quarante ans qui maintenant contrôlent des réseaux influents.

Intéressante la continuité entre les manipulations antisociales et le travail universitaire, à des dizaines d’années d’écart ! Où l’on voit une nouvelle fois l’université cautionner l’imposture.

Même les auteurs qui font référence semblent entièrement contaminés (abusés ?). Par exemple, Jean-Pierre Le Goff avec Mai 68, l’héritage impossible. Manifestement, Jean-Pierre Le Goff a bien connu le gauchisme, mais pas du tout l’écologisme auquel il consacre une dizaine de pages sur 480. Il s’efforce d’en parler, c’est honnête. Malheureusement, presque tout ce qu’il en dit a été puisé chez les falsificateurs ! Certes, Pierre Fournier est cité, mais hors contexte. Lanza del Vasto fait une apparition à propos de la lutte pour le Larzac. C’est tout. Les autres personnages cités sont ceux-là mêmes qui ont exécuté le mouvement et racontent n’importe quoi depuis. Apparemment, Jean-Pierre Le Goff n’y a vu que du feu. L’ennui, c’est que la réputation de JP Le Goff fait maintenant référence pour les légendes qu’on lui a fait répéter.

 

 

Quelques autres exemples de pertes de mémoire des « historiens » de l’écologisme :

Jeunes et Nature,

La Semaine de la Terre,

l’alerte contre les emballages jetables et son sabotage,

l’AG écologiste submergée par les gauchistes dépêchés par les ennemis de la nouvelle gauche,

le sondage écologiste auprès des candidats aux législatives de 1973,

le n°6 (mars 1974) du Courrier de la Baleine (avec Ecologiser la politique?),

les débats autour de la participation – même non-conventionnelle – aux élections,

le pugilat avec Michel Rocard et le PSU à propos du nucléaire (1974),

la trahison de René Dumont s’imposant comme candidat jusqu’au boutiste pour conforter l’électoralisme auquel s’opposaient les écologistes (justement pour ne pas mêler la préoccupation première – le vivant – et les objectifs de moindre importance),

etc.

 

 

(13) Et cela met en lumière l’étrange négligence de ceux qui prétendent décrire l’histoire contemporaine en oubliant l’action de ces réseaux qui a été déterminante dans la suite des événements !

 

 

(14) « (…) depuis trente ans, presque partout dans le monde, de puissants moyens ont été mis en œuvre pour violer l’art d’habiter des communautés locales et créer de la sorte le sentiment de plus en plus aigu que l’espace vital est rare » Ivan Illich, Dans le miroir du passé. Conférences et discours, 1978-1990, éditions Descartes & Cie 1994.

Les instruments de torture technologiques, politiques et financiers qui agressent le vivant sur l’ensemble de la planète constituent des monopoles radicaux, comme les appelait Ivan Illich. Produits technologiques ou administratifs des lobbies de l’industrie et de la banque, ou d’organisations coopératives dévoyées, les monopoles radicaux se présentent toujours en promettant de nous faciliter et améliorer la vie. Mais, le confort et les commodités qu’ils semblent pouvoir procurer ne sont qu’apparences. Derrière l’illusion, ils colonisent et s’approprient les fonctions et les espaces auparavant appréciés, protégés, partagés et gérés en commun ; l’espace mental surtout. Ils s’affirment en opposition à la communauté des biens. Précisément, leur pesanteur bureaucratique, technologique, économique, écologique et sociale servent à réduire à l’impuissance et à la dépendance en cassant les relations communautaires, le ferment de la démocratie. Ils désorganisent, supplantent, envahissent, imposent leur suprématie, éloignent et coupent de plus en plus de la société et du vivant. Ils déresponsabilisent et font perdre les compétences de l’autonomie, asservissent, spolient, excluent, écrasent tout ce qui ne se plie pas à leur loi, refoulant et supprimant les autres façons d’être et de faire, incorporant leurs utilisateurs au mécanisme en faisant d’eux les petits soldats de plus graves déstructurations. Même des technologies apparemment accessibles, mais qui dégradent tous les lieux où elles sont développées, dissocient les liens sociaux, dépossèdent de la maîtrise de l’environnement, de la maîtrise de la vie. Elles nourrissent un système tentaculaire qui prend le pouvoir sur la vie de tous, partout sur la planète. Les technologies dures qui substituent aux solutions simples des moyens compliqués, de plus en plus coûteux, fragiles et générateurs de rendements décroissants, sont au service de politiques dures, totalitaires.

 

 

(15) à tous les niveaux et dans tous les domaines, du village bourguignon aux écosystèmes complexes de toute la planète, au climat bouleversé, aux extinctions massives, etc.

Eau, têtes de bassin versant, patrimoine, etc., 50 ans d’une destruction exemplaire du bien commun

 

 

(16) Par exemple l’étouffement de l’alerte amiante sous le lobby qui contrôlait tout, le CPA :

Causes de l’effondrement – 1974-2005 : l’AMIANTE à mort – 1ère partie, par ACG

L’effacement des alternatives pratiques tout autant ; de tout ce qui fait exemple en contradiction avec les monopoles capitalistes, productivistes, nuisibles et destructifs. Je l’ai vécu en 1972 avec les produit biologiques. Comme beaucoup d’autres qui s’étaient engagés dans cette voie, je l’ai vécu en 1975 avec l’énergie solaire et les autres solutions énergétiques. Les jardiniers-constructeurs de Notre-Dame-des-Landes sont en train d’en faire l’expérience. Combien d’actions et de créations remarquables et dont tout le monde aurait profité ont été effacées ?

 

 

 

(17) Ainsi Jean Carlier, directeur de l’information à RTL. Il avait aidé à faire connaître La Semaine de la Terre, mais il ne cessera ensuite de nous tromper. Environ six mois après la fausse AG, un soir de conférence de presse où j’allais présenter le sondage écologiste des candidats aux législatives de 1973, Carlier fit mine de s’étonner que je le fasse et pas « le président des Amis de la Terre« … Très élégant ! Etonné qu’il se préoccupe de cette histoire de « président« , je lui dit que ce titre n’avait pas d’importance pour nous et que chaque action était présentée par la personne qui, pour l’avoir créée et en être responsable, connaissait le mieux le sujet. Il insista en me demandant si, cependant, « le président » allait venir… C’était un peu gros. Brice Lalonde qui m’accompagnait, avec sa dévouée Lison, m’avait enjoint de ne surtout pas révéler sa présence (?). En réalité, pour user leurs fonds de culottes dans le salon de Rougemont depuis trois ans, Carlier et Lalonde se connaissaient parfaitement et nous jouaient des saynètes de cette sorte pour mieux nous sonder, sans doute pour mesurer notre degré d’éveil et de dangerosité.

 

Une réponse à 23 Juin 1972 – Guet-apens au Pré-aux-Clercs : comment le capitalisme a effacé la nouvelle gauche

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