A l’origine de la complète inadaptation des politiques et des institutions aux urgences écologiques et sociales, l’effacement du mouvement de l’alerte écologiste et de l’émancipation (la nouvelle gauche) en France et partout ailleurs, la falsification et le détournement de la démocratie, la condamnation de l’avenir…

Impossible de voir clair aujourd’hui et de bien choisir l’orientation de l’action sans connaître cette histoire.

 

 

60 ans après Silent Spring de Rachel Carson, la vie s’éteint sans éveiller.

Depuis l’alerte démographique – partie de l’alerte écologiste – la population mondiale a doublé. Doublé !

Densité et diversité du vivant, pollution des eaux et des sols, climat… aux avertissements ont succédé des constats accablants.

Pourquoi ?

Comment ?

Pour produire ce désastre, il a fallu qu’un effort proportionné annihile en continu les alertes et les tentatives de régulation et de changement – pourtant nombreuses et fortes, puisque ce sont des réactions de défense du vivant contre la pire des agressions depuis des millions d’années.

Il faut bien le constater : Ubu a pris le pouvoir sur le monde. Mais qui l’a aidé à construire son trône ?

En retrouver la mémoire est indispensable pour identifier les vrais responsables de l’avènement de « l’anthropocène« ; tout particulièrement, la culture et les fonctionnements nuisibles au bien commun.

 

Jerome Bosch, l’escamoteur

 

Avril 2018 – la violente répression des résistants de Notre-Dame-Des-Landes et le saccage du bocage en pleine période de reproduction s’inscrivent dans le prolongement du sabotage de l’alternative à l’exploitation capitaliste et du triomphe des prédateurs quarante ans auparavant. Aussi, l’affaiblissement de la protection déjà théorique des cours d’eau. Et encore le triomphe des lobbies mortifères dans le débat faiblard de la loi alimentation et agriculture (2017), etc. Pas un élément de la crise planétaire qui n’y soit relié.

Avril 2019une nouvelle émergence de mouvements sociaux a percé le blindage des pouvoirs confisqués et stimulé l’éveil d’une conscience comparable à celle qui avait animé les années soixante avec la nouvelle gauche. Mais toutes les formations politiques existantes résultent du sabotage de celle-ci par les différentes formes totalitaires de l’idéologie « anti-nature« . En apprendre l’histoire est indispensable pour mieux s’orienter aujourd’hui.

L’extraordinaire brutalité de la répression des Gilets Jaunes, sans exemple depuis le début des années soixante, démontre une nouvelle fois l’affolement et l’imbécilité des prédateurs devant une remise en cause radicale.

 

 

sommaire

 

23 Juin 1972 – Guet-apens au Pré-aux-Clercs

Le mensonge, c’est la vérité

Dans la nasse

Sous la geste révolutionnaire, la réaction

L’injonction de « la croissance marchande« 

Quand glisse le masque

L’invisibilisation des alertes et des alternatives

Leur « jeu de la démocratie« 

L’entrave des dynamiques pour détourner le politique

Planification de la ruine profitable

La double substitution

Manipulation dans la manipulation, dans la manipulation…

De chiens de garde en chiens de garde

 

60 ans après Rachel Carson, les craintes des écologistes se sont concrétisées

notes

index des noms

 

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C’était un beau soir de juin 1972…

 

Isaac Hayes chantait Schaft

Pink Floyd jouait The dark side of the Moon

Joan Baez chantait Here’s to you

en hommage à Sacco et Vanzetti

https://www.youtube.com/watch?v=7oday_Fc-Gc

 

et François Béranger

 

Il y avait déjà longtemps que le spectacle des campagnes et des cités était de plus en plus triste. Il y avait déjà longtemps que des nouvelles épouvantables nous provenaient d’ailleurs – du monde entier. Il y avait déjà longtemps que les écologistes étaient révoltés par les destructions écologiques et patrimoniales, et tentaient de sensibiliser, d’alerter, de proposer des alternatives sympathiques au désastre qui se précisait.

 

Je venais d’être licencié, séance tenante, par le Mouvement Coopératif – déjà contaminé par l’ordre néo-capitaliste – pour avoir osé proposer que les coopératives agricoles produisent des aliments bio qui seraient commercialisés par les Magasins Coop.

1971 : Les COOP et le mouvement coopératif refusent le bio, par ACG

Angela Davis venait d’être acquittée. Cependant, infiltrée et manipulée, la nouvelle gauche américaine (the new left) avait pris un coup fatal. C’était un peu loin pour nous qui étions encore dans l’enthousiasme des débuts et pleins de confiance. Cela n’est que beaucoup plus tard que nous saurons combien nous étions dans l’erreur. D’autant que plusieurs circonstances étonnantes et la multiplication des entraves auraient dû nous mettre en garde.

 

Le 23 juin 1972, un vendredi, c’était un mois et demi après la première manif à vélo contre la monopolisation de l’espace commun par l’automobile, et pour une civilisation douce, économe et détendue. Une manif remarquable et remarquée qui prolongeait La Semaine de la Terre du printemps de l’année précédente. Son succès avait surpris tout le monde ; trop de monde, sûrement, et trop désagréablement, surtout dans les partis. Cela nous avait été rapporté. L’alarme avait peut-être sonné aussi dans les officines de l’industrie automobile et plus loin. Car, à l’époque, on pouvait rassembler des milliers de personnes contre l’automobile sur une simple distribution de tracts. Cela devait être particulièrement dérangeant pour l’oligarchie d’ici et d’ailleurs. Dérangeants aussi quelques autres coups de pied dans l’inertie des idées et des pratiques, comme la dénonciation de l’économie du profit à n’importe quel prix, et celle de la capitalisation des pouvoirs contre la démocratie. Avec ses lobbies, ses agences, ses services, le système qui imposait « l’expansion » n’avait-il pas fait de l’automobile individuelle l’un des flambeaux de la propagande anti-communiste et un vecteur de la guerre de conquête capitaliste ? Nous étions loin d’imaginer que la réaction était mobilisée depuis beaucoup plus longtemps, bien avant que nous, les petits français, ayons commencé à lever le petit doigt. Depuis l’initiative de La Semaine de la Terre un an et demi auparavant, ses manifestations et le développement du groupe n’avaient fait que confirmer les prévisions et les craintes de ces gens.

1971 – La Semaine de la Terre

A Paris, répondant à l’insistance de Alain Hervé qui disait vouloir « réunir les forces« , la Semaine de la Terre avait rejoint les « Amis de la Terre » – un joli nom – à l’automne 1971. Cet Alain Hervé paraissait sympathique et sa proposition de rapprochement et d’entraide correspondait exactement à notre ambition. Pourquoi nous serions-nous méfiés ? Pourtant, nous avions mis le pied dans un piège proprement diabolique (de diabolus – qui déstructure). Tout y était : la séduction perverse et, à l’inverse de la proposition, une stratégie de délitement méthodique des forces à long terme, si long terme que, tous, nous la subissons encore.

 

Nous avions poursuivi la pratique des réunions hebdomadaires. Quelques nouvelles têtes étaient apparues, beaucoup passaient pour voir, mais l’esprit était inchangé – enfin, le croyions-nous. Quoique l’interdiction, sous peine d’excommunication, d’une alerte contre les emballages jetables…

1971 : Tir de barrage contre la dénonciation du « tout-jetable », comment l’alerte a été empêchée et par qui ? par ACG

Puis Alain Hervé, créateur de l’association « Amis de la Terre » un an et demi auparavant et censeur de l’action précédente, décida que le temps était venu de réunir une « Assemblée Générale » de ces Amis de la Terre. Cela aussi, il l’avait décidé tout seul. En tout cas, sans nous consulter. Une étrangeté de plus. Une « Assemblée Générale« … C’était exotique. Nous étions totalement étrangers à ce formalisme. Si étrangers que nous n’avions qu’une idée brumeuse de ce que cela impliquait. Et puis, faire une « AG » pour une si modeste association où tout le monde se connaissait et se rencontrait aux réunions hebdomadaires… Car les rangs de ces Amis de la Terre étaient bien moins fournis que ceux de La Semaine de la Terre. En fait, les Amis de la Terre semblaient être une coquille vide. Huit mois après avoir rejoint cette association, nous avions eu le temps de constater que c’est nous qui lui avions donné chair. Et, seule, notre manif à vélo troquée contre l’alerte contre les emballages jetables avait fait venir d’autres bonnes volontés. Et, justement, le groupe était dynamique, de plus en plus riche en compétences et en idées. Alors, pourquoi cette AG à ce moment-là ?

 

Rendez-vous était pris pour le 23 juin dans la soirée déjà avancée – 21H.

 

A Washington 6 jours auparavant, le 17 juin, cinq agents très spéciaux avaient été arrêtés dans l’immeuble du Watergate. Cette affaire d’espionnage politique allait provoquer la chute de l’administration Nixon. Mais c’était une bluette à côté de ce que les écologistes allaient vivre et qui allait fausser l’histoire sociale et politique pour des décennies.

 

Semaine de la Terre, printemps 1971

photo Igor Muchins

L’extrême rareté des photos disponibles sur les différents courants de la nouvelle gauche française, tandis qu’il y a pléthore de clichés complaisants sur ses adversaires, trahit l’escamotage des alternatives au profit du système mortifère

 

Pour nous, le seul intérêt de la chose était la possibilité d’échanger avec des personnes qui ne venaient pas aux réunions habituelles, par exemple celles de ce mystérieux comité de parrainage plusieurs fois évoqué mais jamais rencontré – invisible. Un parrainage ? Nous n’avions rien sollicité. Mais… pourquoi ne l’avions-nous pas rencontré ce « comité » qui, si obligeamment, nous « parrainait » et pourquoi n’allions-nous jamais pouvoir parler à ses membres ? D’ailleurs, nul ne nous appuyait. Mieux, nous avions même eu la démonstration du contraire avec l’alerte contre les emballages jetables. Tout agité, Alain Hervé n’avait-il pas lâché : « le comité n’acceptera pas« , pour justifier son opposition ? En attendant d’en savoir plus, ne voyant pas d’autre enjeu dans cette Assemblée Générale surprise, aucun n’avait même pensé à la constitution d’un « bureau » puisque, pour nous écologistes, toute hiérarchie de fonction ou de pouvoir était naturellement exclue (seule comptait la hiérarchie par l’expérience et la compétence). Pris de court par l’annonce de cette « AG« , nous ne nous étions pas intéressés à son organisation. C’est donc avec un peu de surprise que nous nous retrouvâmes au 83 de la rue du Bac, dans les murs de l’ancien Couvent des Récolettes créé en 1637 sur le Pré-aux-Clercs, cette campagne de l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés réputée pour ses duels et ses batailles rangées. Nous aurions dû nous méfier ! Depuis les années cinquante, Yvette Morin avait là ses salles de répétition fréquentés par les danseurs, les chanteurs et les acteurs – le Studio Morin. L’Assemblée Générale allait se tenir dans la grande salle de danse. C’était de plus en plus bizarre. Sur ce plancher uniquement foulé par des pieds nus ou des chaussons, nous entrâmes en chaussures de ville ! Un sacrilège dans toutes les salles de cette sorte. Et puis, pour ce qui devait être une réunion de travail, c’était spartiate.

 

A l’arrière a été créée la galerie Beaupassage

 

Pourquoi un plancher de danse si vaste et si impropre à pareille réunion puisque nous disposions d’une salle où nous pouvions tous tenir assis sur des chaises autour d’une grande table de réunion, nous sentir chez nous, prendre des notes à l’aise… Enfin, où il y avait les meilleures conditions d’une réunion constructive. D’ailleurs une salle assez confortable pour avoir accueilli plusieurs soirées-buffets consacrées à des auteurs américains de passage (Paul Ehrlich, Barry Commoner, etc.). Là, nous nous retrouvions assis par terre dans un espace trop grand, dans la précarité des réunions de La Semaine de la Terre tenues dans les locaux dépouillés prêtés par d’autres associations, rue Raymond Losserand par exemple. Et puis l’heure anormalement tardive de la réunion – 21 H – ajoutait à l’étrangeté de la situation. Elle semblait indiquer qu’il avait fallu tenir compte des cours qui s’y étaient déroulés avant. Ou, peut-être, d’autres contraintes, car, en arrivant, nous n’avons croisé personne. L’heure tardive témoignait, au moins, de la légèreté du programme de cette « AG« . D’ailleurs, il n’y avait même pas de convocation avec liste des points à aborder ! Et puis celui qui avait décidé de cette réunion, Alain Hervé lui-même, brillait par son absence. Incroyable. Cela ne pouvait être une négligence. Les absences de cette sorte trahissent un dessein. Cette absence était une action. Organisateur absent, ordre du jour néant… Le flou était complet. Que faisions-nous là ?

 

 

 

23 Juin 1972 – Guet-apens au Pré-aux-Clercs

 

Sans doute le plus accoutumé d’entre nous au formalisme d’une AG (il était avocat), Henri Fabre-Luce (le fils d’Alfred) prit les choses en mains. Nous ne l’avions pas vu souvent. Il était l’un des rares à nous avoir précédés dans cette association et il devait être encore plus étonné que nous. Il eut à peine le temps d’esquisser quelque chose que débarquèrent des gens qui n’étaient pas invités à la fête. La porte s’ouvrit sur un commando tonitruant. Rien que des femmes. Et quelles femmes ! Des femmes fortes qui chargeaient dans le couloir d’entrée en faisant balancer leurs seins libres de toute contrainte. A leur tête, et avec une trogne revêche que je ne lui connaissais pas, une égérie du mouvement féministe : Françoise d’Eaubonne.

 

Egalement en 1972, Françoise d’Eaubonne monte à l’abordage de la tribune d’un congrès de psychiatres avec la même détermination qu’elle en a mis dans l’assaut contre les écologistes

 

 

Quel délire s’était emparé d’elle ? Elle était partie en guerre et, c’est sûr, nous allions en faire les frais.

« Françoise, c’est une assemblée générale de l’association, tu peux assister, mais pas participer« … Cela la fit ricaner et elle jeta un regard appuyé à trois des nôtres* qui semblaient particulièrement heureux de la voir là. Bizarre.

  • Jean-Luc Fessard qui avait participé à la Semaine de la Terre, et un couple de nouveaux

 

Le groupe de Françoise d’Eaubonne s’était à peine installé, comme en terrain conquis, que la porte s’ouvrit avec fracas sur des mâles roulant des épaules et se bousculant pour passer le couloir. Un troupeau. Tous étaient très échauffés et s’encourageaient mutuellement, comme s’ils venaient de se battre ou s’étaient préparés à le faire. Comme à la grande époque : des spadassins déboulant sur le Pré-aux-Clercs pour un mauvais coup ! Sans un bonjour, ils s’effondrèrent bruyamment en remplissant l’espace.

 

 

Quel changement en comparaison des réunions apaisées, mais passionnantes, de la Semaine de la Terre ! Comment dire ? C’était incompréhensible. Décidément, « l’Assemblée Générale » préparée par Alain Hervé ne ressemblait à rien de connu ! A ma droite, Henri Fabre-Luce était bouche bée.

 

Qui étaient ces énergumènes ?

 

Ensemble, féministes et spadassins étaient au moins une bonne quarantaine, donc plus nombreux que les membres de l’association présents ce soir-là, « Amis de la Terre » et « Semaine de la Terre » réunis. Manifestement, c’était un seul et même assaut, car Françoise d’Eaubonne et ses nonnes de combat n’étaient pas du tout surprises par l’irruption des autres. Au contraire, l’arrivée des seconds avait été saluée par les sourires satisfaits des premières. Par d’autres sourires épanouis, aussi, du côté du couple de nouveaux et de Jean-Luc Fessard. Vu la circonstance, c’était particulièrement choquant. Cela manifestait leur totale désolidarisation devant l’agression, et ajoutait à notre confusion.

 

Nous tentâmes de faire réaliser aux envahisseurs l’incongruité de leur présence et de leur comportement. Venaient-ils pour adhérer ? Non, ils n’étaient pas venus pour payer une cotisation. Quel dommage qu’ils ne nous aient laissé ni bulletins d’adhésions tardives ni procès-verbal de séance avec leurs noms ! Ils n’étaient pas non plus venus pour discuter. Cyniques et provocants, ils affichaient sans fard la volonté de nous assujettir ou de nous casser. La morgue des nervis. « Camarades ! » gueulaient-ils, et ils se lançaient dans des discours hors sujet pour tenter de nous faire taire ou de nous impressionner.

 

Depuis 3 ans, Jean Ferrat chantait « camarade« .

C’est un nom terrible Camarade
C’est un nom terrible à dire
Quand, le temps d’une mascarade
Il ne fait plus que frémir
Que venez-vous faire Camarade
Que venez-vous faire ici
Ce fut à cinq heures dans Prague
Que le mois d’août s’obscurcit
Camarade Camarade

 

Exceptée Françoise d’Eaubonne, je ne reconnaissais aucun d’entre eux. Par contre, groupés comme des Inséparables, le couple de nouveaux de quelques mois et Jean-Luc Fessard leur faisaient risette et multipliaient les signes de connivence et d’amabilité. Comme ils étaient contents de se voir ! Ils semblaient avoir passé la dernière soirée ensemble* et leur complicité ne devait pas dater d’hier. C’était étrange et monstrueux, surtout concernant Fessard que nous croyions être des nôtres (la Semaine de la Terre, donc nouvelle gauche). Manifestement, nous avions été trompés. Ce 23 juin 71, nous nous étions réunis avec l’esprit de sympathie et d’ouverture de ceux qui partagent beaucoup, convaincus de vivre une évolution importante, et c’est une société plombée par l’inconscience, rancie par le mépris et les partis pris d’un autre âge, qui nous tombait dessus ! 

* ou, peut-être, le dîner de travail d’avant cette sinistre pièce ?

 

Tous s’entendaient comme larrons en foire. La pantomime avait été bien réglée… C’était donc cela : un guet-apens ! Voilà pourquoi la salle de danse avait été choisie de préférence au local de l’association moins pratique pour le mouvement des troupes, et où, assis autour d’une table, nous aurions pu accueillir les importuns dans une meilleure posture… La grande salle de danse remplissait enfin son office : elle était comble. Et voilà pourquoi Alain Hervé avait séché son « AG » : pour faire semblant de n’être pas directement impliqué, pour n’être pas mis dans l’obligation d’au moins simuler une défense de son association, pour laisser l’opération se dérouler tranquillement.

 

Pour nous, tout cela était incompréhensible. Nous manquions de tous les éléments qui auraient pu nous éclairer.

 

 

Le mensonge, c’est la vérité

 

La « camarade » Françoise d’Eaubonne était méconnaissable, hautaine, butée, bornée, hostile. Oui, celle-là même qui, avec Guy Hocquenghem, avait lancé le FHAR, le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, quand nous préparions La Semaine de la Terre. Elle avait signé l’Appel des 343 pour la légalisation de l’avortement un an avant. Comme beaucoup d’autres, elle venait nous voir, sympa, normale, et nous avions des rapports qui semblaient de bonne intelligence. Nous la tenions donc pour une nouvelle amie, croyions que nous étions sur la même ligne, comme des parties complémentaires de la nouvelle gauche (1). C’était probablement la plus fourbe de nos agresseurs, ou la plus manipulée. En effet, peu de temps après, elle se prétendra « libertaire » et se réclamera de… l’écologisme (« écoféministe » osera-t-elle) ! Pourtant, là, ce 23 juin 72, dans le studio de Yvette Morin, elle appuyait de toutes ses forces le « système mâle » – le patriarcat – qu’elle prétendait dénoncer et n’avait pas de mots assez insultants pour condamner les écologistes, pourtant ses meilleurs amis.

 

Le commando qu’elle dirigeait correspondait à la description d’une action du FHAR menée à la même époque :

 

« En France, les tenants de la libération gaie frappent pour la première fois au début de l’année 1971. Regroupés au sein du burlesque Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), ils interrompent avec succès une tribune de radio, qui porte en ce 10 mars 1971 sur le thème: « L’homosexualité, ce douloureux problème »… Le gros du commando est alors constitué de lesbiennes, dont parmi elles de nombreuses militantes féministes (…) »

Une histoire courte de la révolution gaie

(http://www.lespantheresroses.org/textes/liberation_gaie.htm).

 

Des gens que nous considérions comme des proches, prenant part à cette embuscade, et avec quelle conviction ! Rien que cela aurait dû nous mettre en garde… si nous avions été éveillés aux magouilles de gauche et de droite. Mais cela n’était pas dans notre culture, évidemment !

 

A l’évidence, les autres étaient des gauchistes. Mais pourquoi ? Que venaient-ils faire chez les écologistes ? Ils n’avaient jamais manifesté le moindre intérêt pour les périls qui nous mobilisaient et ne partageaient pas exactement notre sens de la démocratie liée au bien commun : leur obsession était « la prise du pouvoir » – même là où celui-ci était refusé. La preuve ! D’ailleurs, Fournier avait déjà prévenu contre « ces connards » qui lui avaient pourri la vie plus d’une fois, et tous ceux qui se tenaient derrière (2).

 

1969-1973 – FOURNIER précurseur de l’écologie

 

Tous nous crachaient leur mépris au visage, tout en se réclamant de notre identité. C’est que, eux, ils étaient plus que nous… Ils étaient plus révolutionnaires, ils étaient plus alternatifs, ils étaient plus féministes, etc. Pas un qui s’étonne de l’absurdité de la situation, ni de l’outrance des propos. Butés-bornés. Incapables de prêter attention aux autres. Une meute à la curée ! Ils étaient dans une toute-puissance déconnectée de notre monde, un territoire fantasmé où tout est permis. D’où tenaient-ils cette arrogance ? De qui ?

 

Et d’où tenaient-ils ce savoir faire ? Car ils nous imposaient des injonctions parfaitement contradictoires qui allaient nous perturber longtemps, puisque nous ignorions tout des personnages qui les dirigeaient, ou manipulaient.

 

Non, ils ne repartiraient pas. Ils étaient à la bonne place. Qui étions-nous pour oser leur parler ainsi, nous qui ne savions rien et étions dans l’erreur et l’ignorance ? Il était temps que nous découvrions la juste cause et sa « stratégie révolutionnaire« , temps qu’ils nous montrent la voie, bla, bla, bla. Ils débitaient des énormités avec l’aplomb d’une longue pratique. En professionnels de l’exercice, ils nous abreuvèrent d’une logorrhée idéologique sans aucun rapport avec leurs agissements, et moins encore avec la raison de leur présence, un modèle de langue de bois. Ils étaient inaccessibles, définitivement juchés sur un piédestal de certitudes sans fondement. Comme d’autres déjà croisés. Comme toujours.

 

Cela me rappela l’intervention hystérique d’un autre lanceur de « Camarades ! » à tous les échos. C’était dans le Bois de Vincennes, le dernier événement de La Semaine de la Terre en mai de l’année précédente. Il avait surgi comme un diable, en courant, pour s’imposer à côté de celui que nous écoutions et lui couper la parole en criant des slogans. Or, celui qu’il interrompait méritait qu’on lui prête attention ; c’était Lanza del Vasto. L’hystérique n’en avait cure. Il avait débité la même logorrhée, celle que les envahisseurs du Pré-aux-Clercs nous servaient, et sitôt l’éjaculation finie il était parti comme il était venu, toujours courant et secoué.

 

 

 

Tous avançaient sous faux drapeaux, avec des pseudos et des maquillages. Seule la chance et la constance me permettront d’en démasquer plusieurs. C’est dire qu’il faudra de la patience pour en savoir plus. Il faudra d’abord découvrir la complicité des deux nouveaux avec le PSU de Michel Rocard (avec Rocard lui-même) pour enfin reconnaître, un an et demi plus tard, deux ou trois de nos agresseurs dans le CLAS (3). Tous se disaient autogestionnaires (!?). Or, nous avions cru voir dans l’autogestion une convergence avec la philosophie politique écologiste de la libre circulation de l’information pour que tous décident en bonne intelligence. Malheureusement, comme l’avait déjà noté Pierre Fournier, « Mai 68, c’était Marcuse. Ces connards ont cru que c’était Lénine » (ou, pire, Mao !), « Concierges de tous les pays, unissez-vous », Charlie Hebdo n° 28 du 31 mai 1971. Manifestation des mouvements de la nouvelle gauche, 68 était un élan vital, tandis que les gauchismes n’ont cessé de démontrer leur aversion pour celui-ci. Quelle aubaine pour les stratèges de la conquête capitaliste ! Et quelle coïncidence !

 

Moins expérimentés que Fournier, retrouver des agresseurs dans le CLAS fit plus que nous étonner. L’un d’eux était Maurice Najman de l’AMR (Alliance Marxiste Révolutionnaire), un groupe trotskyste si proche du PSU qu’il y adhérera deux ans plus tard. Le 14 janvier 1974 à la tribune de la Mutualité, lors d’une soirée mémorable, j’entendrai Najman expliquer doctement quel est « l’axe d’une stratégie révolutionnaire pour l’autogestion socialiste » :

 

 

 

En attendant, sur l’ancien Pré-aux-Clercs, l’heure n’était pas à l’autogestion ! Juste en face de moi, le futur discoureur de la Mutualité – Maurice Najman donc – se déchaînait pour nous démontrer le contraire. Il avait du « Camarades ! » plein la bouche, mais cela sonnait comme une insulte. A ses côtés, Françoise d’Eaubonne gueulait les mêmes compliments. Les autres étaient à l’unisson. Un torrent de tchatche. Ils et elles avaient un sacré entraînement ! Ou plusieurs verres dans le nez, voire quelques joints. N’avaient-ils pas banqueté ensemble pour mieux se coordonner ? C’était peut-être une autre explication à l’heure tardive du rendez-vous.

 

La diversité, qu’elle soit biologique ou culturelle, ces gens-là s’en foutaient complètement – comme de l’autogestion et de la démocratie. Ils ignoraient tout de la gravité de la crise écologique et sociale planétaire *, n’avaient aucune compréhension de l’alternative écologiste, de la contre-culture, et ils n’avaient aucune envie d’apprendre. Leurs réponses à la salve des questions furent très claires : ils ne voulaient pas que nous existions ! Pour eux, nous n’étions rien. Il était évident que nous n’appartenions pas à la même société. Nous n’avions rien à partager.

* son évocation ne provoqua que des rires.

 

Pour des écologistes (de l’époque) qui proposaient de cultiver précautionneusement toutes les interrelations, et de restaurer et étendre la démocratie, le choc était énorme.

 

Je ne comprenais qu’une chose : la farce risquait de dégénérer en pugilat à tout moment. Les brutes qui nous faisaient face en avaient manifestement l’habitude et le goût. J’aurais pu leur répondre, l’envie ne manquait pas et j’en avais le niveau. Mais les autres écologistes ne faisaient pas le poids et je me serais sûrement retrouvé bien seul. La bagarre n’était pas dans nos méthodes et nos rangs étaient déjà très clairsemés par les nombreux départs de compagnons écoeurés. Combien d’autres réunions ces énergumènes avaient-ils déjà saccagées ? Sous la conduite de Françoise d’Eaubonne, les féministes ne semblaient pas moins déterminées. Les tentatives de rappel aux valeurs communes se heurtaient à un mur de ricanements. Aucune chance qu’elles reviennent à la raison. Je proposais donc au dernier carré d’écologistes d’abandonner les lieux pour laisser les importuns délirer seuls. Car, que s’imaginaient-ils ? Que nous allions nous coucher et accepter qu’ils participent à l’AG ? Et que s’étaient imaginé les organisateurs de cette farce ? Que nous allions accueillir les intrus à bras ouverts ? Ma solution fut immédiatement adoptée, y compris par Henri Fabre-Luce qui conduisait la réunion (enfin, jusqu’à l’agression). Donc, quant à la forme, nous annulions la mascarade d’Assemblée Générale. Ce que je précisai très clairement, tout en me levant, invitant chaque « Ami de la Terre » à faire de même, y compris le couple et Jean-Luc Fessard. Rigolant jaune, ceux-ci déclinèrent en cherchant l’approbation des envahisseurs qui, décidément, semblaient avoir un grand ascendant sur eux. Tiens, leur attitude signifiait que notre solution n’avait pas été prévue dans leur programme…

 

Je sortis avec les derniers résistants. Nous étions bouleversés et incrédules, abasourdis. Tout cela paraissait tellement irréel ! Nous n’avions aucun moyen de deviner ce qui se cachait derrière tout cela. Evidemment, nous étions trop étrangers aux manoeuvres politiciennes pour réaliser pleinement le péril et pouvoir réagir efficacement. Henri Fabre-Luce, qui jusqu’à présent avait accompagné Alain Hervé dans son entreprise, était véhément. Il ne comprenait pas. Alain Hervé lui avait spécialement demandé d’être présent. Pour cela ! Tiens… donc, Alain Hervé lui avait précisé qu’il ne viendrait pas à l’AG qu’il convoquait. Mais il ne lui avait pas tout dit et Henri venait de réaliser qu’il avait été instrumentalisé. Il bouillait. Il allait se battre contre cette honte, « ce scandale« . Il fallait sauver les Amis de la Terre, organiser la résistance ! Dès demain, il allait appeler Alain Hervé et lui dire sa façon de penser. Les autres approuvaient. Nous nous séparâmes bien décidés à vider l’abcès.

 

Pendant ce temps, que se passait-il dans la salle de danse ? Je ne l’ai jamais su. Aucun témoin n’a parlé. Même Jean-Luc Fessard, pourtant de mots peu avare. Il avait participé à La Semaine de la Terre et je l’avais cru sincèrement engagé. Mais son comportement… Son rôle dans la pantomime, sa complicité intime avec ces deux nouveaux si proches de nos agresseurs… Etait-il un entriste ? Depuis le début* ? Il refusera de s’expliquer, même vingt ans plus tard quand je lui ferai la surprise d’un appel téléphonique. D’ailleurs, quel hasard, il avait justement rendez-vous avec son pote, l’homme du fameux couple de juin 72 ! Un autre aussi, dont je ne doutais pas, laissa échapper sa trahison et l’attente d’une nomination au poste de directeur d’un parc naturel régional. La distribution des prix était toujours en cours vingt ans après ! Soudée par les récompenses, l’omerta était de règle. Les expériences faites depuis montrent que rien n’a bougé.

* c’est ce que, sous le coup de la colère, l’un de mes informateurs très tardifs insinuera.

 

L’annulation formelle de cette « Assemblée Générale » sans queue ni tête et le départ de tous les membres de l’association, sauf trois, n’arrêta pas la mascarade. Elle prit même de l’ampleur.

 

Appelé dès le lendemain matin, Alain Hervé ignora nos indignations et éluda nos questions. Une seule chose lui importait : nous porter l’estocade. Evidemment, après le rejet de l’alerte contre les emballages jetables et cette délicieuse soirée qu’il avait organisée, nous ne pouvions rien attendre de lui, sinon pire encore. Alors, avec gourmandise, il nous annonça sa grande nouvelle : un « président » et une « trésorière » nous avaient été laissés en cadeau par la docte assemblée de la veille. C’était grotesque, mais lui dire que cela ne valait pas tripette ne servait à rien. Il en était l’un des organisateurs et il semblait jouir de notre indignation.

 

Il y a matière à s’interroger… Alain Hervé et ses amis stratèges nous prenaient-ils pour des neuneux ? C’est vrai qu’alors leurs tripotages nous passaient loin au-dessus de la tête. Nous avions d’autres soucis, ceux relatifs à la destruction du bien commun, et nous ne pouvions comprendre leurs véritables motivations. Entre notre préoccupation du bien commun à long terme et leur formatage à la prédation et à la capitalisation, il y avait un abîme. Nos neurones n’étaient pas organisés pareil. Nous n’étions pas de la même culture, à peine de la même espèce; sinon nous, nous n’aurions pas été assez ouverts et sensibles pour percevoir et comprendre la menace sur le vivant.

 

Alain Hervé et ceux qui l’employaient n’étaient-ils pas eux-mêmes un peu simplets pour monter un piège aussi grossier ? Est-ce le déséquilibre numérique entre « Semaine de la Terre » et « Amis de la Terre » qui leur avait inspiré le recours à leurs amis gauchistes ? Vu le petit esprit bloqué, étriqué, si éloigné de l’ouverture de la nouvelle gauche et de ses projets, qu’ils allaient nous révéler, il est assez probable que, oubliant tout le reste, ils n’ont pensé que mécanique électoraliste pour la désignation de leurs chers président et bureau !

 

 

Devant notre refus d’accepter ce viol et la colère qui nous prenait, Alain Hervé baissa prudemment pavillon mais se contenta de minimiser en assurant que ces désignations n’avaient pas d’importance, que cela n’était que formalités administratives imposées par la législation de 1901, etc. Une telle opération pour une banale formalité ! Mensonge dans le mensonge : la loi de 1901 n’impose pas ce formalisme – à moins de recevoir des subventions publiques (jamais vues) ou de s’occuper de mineurs. Mais, au fait, au début de l’année, sans même l’esquisse d’une AG, Alain Hervé ne nous avait-il pas tout à coup présenté un « président » censé lui succéder (Yan Burlot) ? Nous ne savions même pas qu’il voulait passer la main. Nous n’y avions pas prêté attention et l’avions presque oublié. Le garçon était inconnu des écologistes, mais son numéro de téléphone correspondait au standard du Nouvel Observateur, là où travaillait Alain Hervé. Yan Burlot avait disparu aussi mystérieusement qu’il était venu, à la veille du coup de main du Pré-aux-Clercs.

 

 

 

Dans la nasse

 

Une prise de conscience, une motivation collective, une mobilisation, un mouvement social… sont choses délicates, fragiles. Tout à l’enthousiasme qui soulevait tant de gens durant ces années-là, nous croyions, au contraire, que cela n’était qu’un début.

 

Et voilà que tout semblait s’effondrer autour de nous, révélant des postures et des constructions factices. Un décor ! C’était absurde et abject. Nous ne savions comment esquiver et réagir puisque nous ne comprenions ni à quoi ni à qui nous avions affaire. La fragilisation, la démoralisation et l’inhibition de l’action faisaient partie du programme. Nous imposer l’échec et bien nous faire sentir notre impuissance face à un arbitraire grossier relevait d’une science consommée du harcèlement. Les laboratoires de « la guerre psychologique » mobilisés pour la conquête capitaliste ne devaient pas y être étrangers. Via Denis de Rougemont, un personnage aussi important que discret dont nous ne découvrirons la présence que beaucoup, beaucoup plus tard ?

 

Beaucoup abandonnèrent. On ne les revit plus. Cela nous affaiblit tant que, très vite, je constatai que les forces manquaient pour faire le grand ménage.

 

En matière de harcèlement et de manipulation, nous étions encore vierges. Ou, plus exactement, nous n’étions qu’au début d’une prise de conscience. A vrai dire, tant d’inintelligence et de fourberie nous était incompréhensible. Nous n’étions pas de taille à affronter un monde à ce point perverti qu’il s’attaquait aux défenseurs du bien commun en se glissant à leurs côtés !

 

C’est Henri Fabre-Luce qui acheva de nous affaiblir. Oui, lui qui était fou furieux au sortir de l’embuscade et qui avait juré d’en découdre avec Alain Hervé. Sous prétexte de décider de la façon dont nous devions réagir, il m’invita à le rejoindre chez lui, plus exactement dans son bureau. Pour une rencontre entre militants, le lieu était plutôt inapproprié. Il me fit asseoir sur un gros pouf mou et je dus lutter pour ne pas perdre l’équilibre tandis qu’il prenait place sur un fauteuil confortable de l’autre côté d’un grand bureau, 40 bons centimètres au-dessus de moi. Cela me fit rire et je lui demandai si tout cela était étudié pour mettre mal à l’aise ses clients. Je ris moins quand il entreprit de minimiser le scandale qu’il dénonçait quelques heures auparavant. Son indignation et ses résolutions avaient été gommées… C’est à peine s’il s’en souvenait. Cela n’était pas si grave. Un président est nécessaire, alors pourquoi pas celui-ci ? Il faut savoir composer pour être efficace. Bla, bla, bla… Lui, le juriste, s’était tout à coup mué en avocat du piétinement de toute règle ! Comment avait-il été retourné ? Et si vite ?

 

Etait-il contraint ? L’identité du président fantoche l’avait-elle influencé ? En tout cas, nous ne reverrons plus Henri Fabre-Luce aux AT ni ailleurs. Quel dommage.

 

D’ailleurs, nous ne reverrons pas non plus Yvette Morin et son fils Pierre qui avaient si obligeamment prêté leur studio de danse pour la sauterie.

 

Cela n’est que beaucoup plus tard que, par mégarde, un universitaire distingué m’éclairera sur la normalité du sabotage des assemblées générales dans un certain milieu à grosse prétention intellectuelle.

 

« Pourra-t-on leur assurer une vie digne d’être vécue? Si l’afflux des hommes devait continuer au rythme présent, un bouleversement de la civilisation serait nécessaire pour y faire face.« 

 

Bien sûr, nous aurions dû dénoncer publiquement et en profiter pour développer une réflexion. Mais comment ? Nous n’avions même pas accès au Courrier de la Baleine, le journal de l’association étroitement contrôlé par Alain Hervé *. La censure complétait la fragilisation. Une censure dont nous ne pouvions avoir aucune idée puisque même les journalistes que nous croyions connaître faisaient également partie des organisateurs de la cabale. Même si nous avions été vraiment alarmés, nous n’aurions pas pu alerter ! Mais nous ne l’étions pas encore. La double contrainte faisait pleinement partie de la manipulation : aux agressions avaient à nouveau succédé les sourires et les caresses. Aussi, malgré les contrariétés, l’image « de gauche » de ces Messieurs-Dames nous rassurait plutôt. Ils s’étaient sûrement trompés, ils avaient agi sans réfléchir, mais ils allaient revenir de leur erreur.

* Par contre, grâce aux bons soins de Michel Bosquet (le futur A. Gorz), « la grande distribution » allait pouvoir s’y répandre pour, après l’élimination des écologistes, donner le change en manipulant les nouveaux environnementalistes : « Il m’initia au journalisme en sollicitant des contributions pour des revues comme « La Baleine », « La Gueule Ouverte »« … juste avant de lui faire « intégrer la première équipe de rédacteurs de « Que Choisir » » !

(La tribune de Michel-Edouard Leclerc)

www.michel-edouard-leclerc.com/wordpress/archives/2007/10/andré-gorz-la-mort-d’un-philosophe.php)

 

Alors, après quelques discussions animées où tout fut dit, nous nous sommes contentés de considérer la chose comme nulle et non avenue. Un acte aussi stupide ne pouvait avoir des conséquences !

 

Bien sûr, avec le recul, il est évident que nous avons été beaucoup trop imprudents. Mais comment aurions-nous pu imaginer la perversité qui, déjà, nous enserrait ? Impossible, une telle abjection n’appartenait pas à notre monde et personne ne nous a aidé à en prendre conscience. Ainsi, nous n’avons pensé à prévenir de la supercherie que l’APRE/Ecologie, pas les autres groupes écologistes. De toute façon, les compagnons de l’APRE/Ecologie restèrent sans réaction, comme si une telle escroquerie leur était familière ; une banalité, en quelque sorte. Ou comme s’ils en avaient été informés… Curieux.

 

La pantomime galonnée était pour nous ridicule, mais, grâce à la diligence des réseaux (en particulier, les nombreux journalistes complices), elle allait impressionner à l’extérieur, là où nous n’aurons bientôt aucun moyen de savoir ce qui se passe, et ses conséquences n’allaient cesser de grandir.

 

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à l’époque du sabotage, c’était encore un spectacle courant

 

Mais qui étaient donc les heureux « élus » des féministes d’Eaubonne, de l’AMR, du PSU, du Nouvel Observateur, etc. ? Le couple. Le couple qui ne pouvait dissimuler son contentement de nous voir mis en difficulté par les gauchistes. Un degré de plus dans le ridicule.

 

Lison de Caunes était nommée « trésorière« . Lison était bourgeoise d’extraction. Nous n’en avions aucun souci, mais c’était très important. Elle était la fille du Georges de la télévision. Maman était Benoîte Groult. Cela aussi nous ne l’avons pas su avant longtemps. Benoîte Groult, féministe des salons parisiens. Un rapport avec l’engagement à contre-courant de Françoise d’Eaubonne ?

 

Lison de Caunes, l’un des acteurs du guet-apens du 23 juin 1972, et l’un de ses bénéficiaires… Quel meilleur témoin ? Une que l’on ne peut soupçonner d’alourdir le trait.

 

8 ans plus tard, elle écrira :

« Nous militions dans une petite association qui venait de se créer, découvrions les maîtres à penser de cette toute nouvelle science, le nucléaire et ses tentacules, la pollution, l’importance des biotopes et les potagers biologiques. Après quelques mois d’apprentissage il est devenu président, moi trésorière, (chacun à sa place, non ?). Lui le grand oeuvre, moi l’organisation souterraine. Lui le général, moi l’intendance« .

 

Tombée d’une autre planète !

 

Ou, plutôt, d’un autre siècle. L’ignorance de l’alerte écologiste, l’ignorance de tout ce qui l’avait déclenchée, l’ignorance de la culture politique de l’écologisme, le niveau d’inconscience qui ne modère pas l’infatuation, l’aveu ingénu de la sujétion à la domination… heureusement que la maman de Lison de Caunes était féministe. Toute l’inculture de son milieu vis à vis du mouvement social et du vivant en général ! Comparable aux délires niaiseux des maoïstes sur « le chef« , style « Number One mythique des maos » (Une génération de Mao à Moïse, Alain Garric, Libération du 21 décembre 1984). Probablement inspiré par cette ambiance, vu les appuis dont Lison et son compagnon bénéficiaient chez les admirateurs du tortionnaire de la Chine, car ces réducteurs de têtes étaient nombreux autour d’eux.

 

Et encore : « Je m’en satisfaisais parfaitement ; j’aime organiser et mettre de l’ordre, il aime être le chef et commander » (« Les jours d’après », Jean-Claude Lattès 1980). « Chef« , toujours la terminologie très en vogue chez les gauchistes qui créaient partout des « petits chefs autoproclamés » (Hocquenghem). 

 

 

Ben voyons, c’est tout naturel. Seuls au monde. N’y avait-il personne d’autre dans cette « petite association » ? Les autres les attendaient-ils pour devenir enfin quelque chose ? Ces autres n’avaient-ils donc pas de consistance, d’ancienneté, d’expérience, de compétence pour que les premiers blancs becs venus les coiffent d’une hiérarchie d’armée d’opérette ? Voulaient-ils, d’ailleurs, d’une hiérarchie pareille ? Rien. Lison de Caunes ne s’interroge pas, ne s’étonne pas. La plèbe n’est-elle pas faite pour être dominée, y compris par des incompétents (pourvu qu’ils soient d’extraction bourgeoise) ?

 

Parlant des maoïstes (maoïstes !), c’est peut-être ce que Christophe Bourseiller a résumé en « Ils s’investissent dans ce qu’on pourrait appeler des « révolutions minuscules ». (…) Beaucoup (…) inventent l’écologie, militent dans le mouvement des femmes et des homosexuels (…) » (L’extrémisme, une grande peur contemporaine, CNRS éditions 2012). Publié par le CNRS, le « Centre National de la Recherche Scientifique » ! Que voilà une écriture remarquable. Ô combien révélatrice !

 

Bourseiller rejoint le témoignage d’Alain Hervé (chapitre précédent) sur un point essentiel – c’est la clé de la compréhension de ce que les écologistes ont vécu au début des années 1970, et de tout ce qui a suivi jusqu’à aujourd’hui : l’arrivée en force des gauchistes dans l’écologisme. Et quels « gauchistes » ! Des adorateurs des bourreaux de la Chine, convaincus d’être hors du vivant, au-dessus; parfaits supplétifs de la désertification générale au programme des néo-capitalistes.

 

Quant à la description de l’action des intrus par Bourseiller…

 

S’investissent… Ils ne se sont pas investis en apprenant, en s’adaptant, en changeant de mentalité. Ils ont investi, comme des spéculateurs investissent dans un coup boursier, comme des soudards s’emparent d’une place en la nettoyant de ses occupants !

 

Inventent l’écologie (!)… Des révolutions minuscules (!)… C’est en 2012 que Bourseiller écrit cela. 2O12, c’est l’année de Comment avons-nous pu tomber si bas ? où je m’étonne qu’un analyste renommé – Edgar Morin – semble oublier la nouvelle gauche et la façon dont elle a été effacée. Heureusement que, parfois, quelqu’un de plus avisé peut encore témoigner : « Tout était sur la table au moins dans les années 70 (…) En 68, déjà, la question environnementale était centrale dans les débats politiques et cette question a totalement disparu des facultés d’économie pour ne commencer à revenir que ces dernières années« , Gilles Raveaud, le jeudi 30 avril 2015, émission « La tête au carré » : « L’économie, une science en crise ?« . Cavanna aussi : « (…) On ne veut plus voir dans 68 que la chienlit folklo et irresponsable… On veut oublier – et on y arrive très bien – que là a commencé à se faire entendre le mot « écologie », que le propos initial du grand chambard fut la remise en cause de la société de consommation, la dénonciation du gaspillage des ressources, de l’injustice de leur répartition, du saccage de la planète, de sa flore, de sa faune… (…) », Géranium et papier peint, Ecologie Infos septembre 1988.

C’est, en effet, la période où tout a été manqué – saboté est plus exact.

 

Quant à Christophe Bourseiller qui publie avec l’onction du CNRS, 40 années de confirmation des alertes écologistes et de régression philosophique ne lui ont pas ouvert les yeux, ni même éveillé une curiosité pour ceux que ses petits amis ont remplacés ! Tout énamouré de ces maos qui ont tout « inventé« , il s’interdit de penser à ceux qu’ils ont exclus. La présomption le dispute au mépris pour autrui, rappelant exactement l’attitude des agresseurs gauchistes des écologistes. Même morgue qui, au moins en partie, explique l’inconscience obtuse à laquelle se sont heurtés les écologistes. Mais cela peut être aussi une façon de minimiser le noyautage qui a détruit des mouvements autrement plus importants que le sujet de Bourseiller. Ancien gauchiste, « maçon franc« , enseignant dans des écoles de « sciences politiques« , chroniqueur radio, Christophe Bourseiller est réputé être un « spécialiste de l’extrême-gauche« . Assurément, il ne l’est pas de la nouvelle gauche ! Sa confusion est comparable à celle de Olivier Assayas qui, pour illustrer « la génération 68 » dans le film « Après Mai », montre des jeunes bourgeois désoeuvrés s’imaginant résister au système prédateur pour avoir fait un détour par « le petit livre rouge« , l’alcool et la fumette. Alors, en effet, Edgar Morin a, au moins, raison sur un point : « (…) cette docte ignorance est incapable de percevoir le vide effrayant de la pensée politique« .

 

dessin de Yrrah (Harry Lammertink 1932-1996) https://nl.wikipedia.org/wiki/Yrrah

 

Lison de Caunes ne parait pas avoir davantage conscience de la nouvelle gauche et de sa philosophie politique contre laquelle s’époumonaient tous les penseurs du capitalisme, dont le triumvirat Norman Podhoretz, Irving Kristol, Raymond Aron – les lanceurs du néoconservatisme que, pourtant, son chéri avait déjà rejoints. Elle ne connaissait pas, même 8 ans après l’avoir approchée ! Elle est passée au travers et a contribué à lui couper les ailes sans s’en rendre compte.

 

Etonnant que cette histoire digne du magazine Nous Deux ait été accouchée avec la complicité de la farouche « écoféministe » Françoise d’Eaubonne et sous l’oeil de la féministe Benoîte Groult ! Par rapport à l’émancipation des femmes, l’une des préoccupations du mouvement, le témoignage de Lison de Caunes est riche en confessions intimes stupéfiantes. Il permet de mieux cerner la mentalité de nos gauches agresseurs « gauchistes » (mais vrais bourgeois) de juin 1972. Il achève de démontrer l’absence de motivation et l’incompétence *, l’inconsistance vis à vis de l’alerte écologiste, et la duplicité. Mais, parallèlement, il repose avec force la question de la sélection de ceux qui allaient devenir des « élites » (comme ils disent)… Car le saccage de l’AG écologiste pour imposer un ordre contraire au mouvement était bien une forme de sélection. Alors, pourquoi sélectionner de complets étrangers au sujet ? La réponse vient avec l’identification des sélectionneurs.

* mais une connaissance approfondie de l’enfer des bibliothèques

 

Bien entendu, des gens aussi incultes en matière d’écologie, aussi inconscients des urgences, étaient motivés par autre chose. Par une aversion viscérale, comme Pierre Vernant qui allait se répandre dans Lutte Ouvrière en 1973 (note 2) ? Ou étaient-ils en service commandé, spécialement utilisés pour ce qu’ils savaient faire le mieux : saccager ? Pourquoi, on peut l’imaginer sans peine. Mais pourquoi des « gauchistes » ? Et quel rapport avec Alain Hervé qui avait organisé la sauterie du Pré-aux-Clercs ? De qui, de quoi était-il le délégué ? Quelle entité avait commandité cette « sélection » ?

 

 

Sous la geste révolutionnaire, la réaction

 

Le compagnon de Lison de Caunes qui découvrait « cette toute nouvelle science« , « le général« , le « président » des gauchistes-féministes-autogestionnaires saboteurs de la démocratie associative s’appelait Brice Lalonde. Lui et Lison nous avaient rejoints six mois auparavant. Entre autres participations, lui venait du PSU (mais il ne l’avait pas quitté et on voyait qu’il y avait été formé). Son père* était un confortable industriel et sa mère appartenait à la richissime famille Forbes, celle de Boston. Là, il ne s’agissait pas seulement d’un peu d’argent et de bourgeoisie autochtone, mais d’une dynastie de la domination, de l’oligarchie capitaliste mondiale, le coeur du système destructeur des sociétés et des écosystèmes, ceux-là mêmes dont l’écologisme dénonçait les agissements criminels. Quelle coïncidence ! Pourtant, combien s’interrogent sur cette extraordinaire série d’improbabilités ? Et combien s’étonnent de la garde prétorienne trostko-maoïste qui accompagnait « le général« , et le protégera longtemps ?

* Alain-Gauthier Lévy (devenu Lalonde en 1950)

 

La famille Forbes doit une partie de sa fortune aux Guerres de l’Opium qui amorcèrent la ruine culturelle, sociale et écologique de la Chine et de toute la région. Déjà une opération d’entrisme, de déstabilisation et de détournement aux épouvantables conséquences, jusqu’à aujourd’hui et pour longtemps encore. L’une des actions fondatrices de la mondialisation de la spoliation, et l’une des plus sinistres. L’arrière grand-père de Brice Lalonde, également de John Kerry (ils sont cousins), Francis Blackwell Forbes, avait amassé une grande fortune dans le commerce de l’opium et de l’héroïne. C’est ainsi que la civilisation chinoise s’est effondrée, sapée par le trafic organisé par les Occidentaux (https://en.wikipedia.org/wiki/Forbes_family)

 

Tout à notre indignation, nous étions quelques-uns à tout ignorer des forces lancées dans la destruction du vivant. Comment aurions-nous pu deviner que la pire réaction avait poussé ses pseudopodes jusqu’à nous ? Tout juste identifiions-nous le capitalisme et l’appétit de pouvoir et de profit comme foncièrement nuisibles. Les gauchistes faisaient tout pour le confirmer. Mais qu’en savaient-ils eux-mêmes ? Il faudra des années pour commencer à apprendre un petit quelque chose… La dissimulation dit assez la volonté de nuire. En 1981, Hervé le Nestour, qui avait tout d’abord été sidéré par l’ignorance de Brice Lalonde en matière d’écologie (par rapport à ses prétentions), écrira : « Lalonde était le fanion idéal pour certaines complicités américaines« . Bien entendu, l’article ne sera pas publié par l’APRE/Ecologie (l’internet des écologistes à l’époque), comme à peu près toutes les autres interventions qui auraient pu sauver le mouvement alternatif en démasquant les imposteurs (4).

 

C’est avec cette connaissance qu’il faut apprécier l’extraordinaire histoire à dormir debout racontée par un spécialiste de la chose – Alain Hervé – dans L’Écologiste n°25, printemps 2008, « L’écologie est-elle née en 1968 ? » (voir, ici, le chapitre De chiens de garde en chiens de garde). Déjà, l’emploi de « écologie » pour écologisme ou mouvement écologiste n’annonce rien de bon. L’insuffisance, sur tous les points, de l’analyse confirme cette première impression. Par exemple : « on pourrait considérer que l’écologie se présentait comme une tentative de faire passer l’humanité à l’âge adulte, tandis que 68 pouvait être analysé comme une régression infantile » (sic). « Régression infantile« , une manifestation de la nouvelle gauche qui, dans les années soixante, a secoué le monde pour résister à ce qui a ruiné la planète depuis ! La suite de cet articulet est encore plus faible et fantaisiste. Alain Hervé, qui avoue son « incompréhension » de l’époque, semble n’avoir jamais compris ni appris la nouvelle gauche écologiste et laisse paraître son naturel réactionnaire. Il fait étalage de son ignorance et tombe dans les clichés de la propagande et paraît s’y complaire. Sa seule référence reste les « étudiants » faussement gauchistes, mais vrais grands bourgeois, qui, déjà, ne s’agitaient  que pour étouffer les alertes et les alternatives sous le spectacle de la « chienlit« . « Chienlit« … C’est bien Alain Hervé qui emploie ce mot. C’est sans doute pourquoi il a tenu, courbé, la porte à l’un de ces chienlits, et organisé (ou couvert) leur fête grotesque du 22 juin 1972 dans le Studio Morin ! La tartuferie du propos et la débilité de l’analyse – quarante ans après ! – expliquent pourquoi, déjà à l’époque, il évitait soigneusement les discussions sur le fond. Cette médiocrité évoque les fadaises sur « l’écologie, cette toute nouvelle science« , énoncées par Lison de Caunes et son cher Lalonde. Evidemment, la compréhension de ce qu’ils piétinaient n’était pas au coeur de leurs préoccupations ! Objectif de cette révision complète de l’histoire par Alain Hervé : inventer un passé « écologiste » aux comparses qui l’accompagnaient dans le noyautage et l’effacement du mouvement, afin de mieux nier l’émergence de l’écologisme avant « que tout (fut) brusquement mis en train par la caste dirigeante » dont il faisait partie (Bernard Charbonneau dans La Gueule Ouverte de juillet 1974 *), en particulier la création juridique du leurre destiné à piéger les écologistes : sa fausse association des « Amis de la Terre« . De plus en plus remarquable : Alain Hervé reste le principal informateur des « historiens » de l’écologisme.

* prochain chapitre : Quand glisse le masque

 

L’imposture – Ce n’est pas l’écologie qui a choisi Lalonde, c’est Lalonde qui a choisi l’écologie, par Hervé le Nestour 1981

Etre le rejeton d’une famille d’affairistes de haut vol ne conditionne pas forcément à devenir un accro au pouvoir et à l’argent. Cependant, qu’est-ce qui avait attiré ce prince du capitalisme précisément chez les défenseurs de la culture du bien commun ? Et, surtout, pourquoi s’était-il fait gauchiste, ou autogestionnaire, ou libertaire – suivant les publics ! Quand nous commencerons à le deviner, il sera trop tard.

 

Heureusement, quelqu’un a pu témoigner au-devant de la scène. Il a dit combien il avait été abusé par les faux-culs qui abondaient à l’époque du guet-apens du Pré-aux-Clercs. Et ce quelqu’un était peut-être là, là sur le Pré, juste en face de moi ! C’est Guy Hocquenghem. Dans la grande salle du Studio Morin, comme son amie Françoise d’Eaubonne, il était peut-être mêlé à nos vrais ennemis communs pour mieux tuer ce en quoi il espérait.

 

Guy Hocquenghem n’a rien dit du saccage de l’assemblée des écologistes. Pourquoi s’est-il privé d’une aussi belle illustration de la fausseté de ses ex-copains ? Car, même s’il n’est pas venu au Pré-aux-Clercs, il n’a pu ignorer l’exploit : non seulement il animait le FHAR avec Françoise d’Eaubonne, mais il était aussi bon ami du « chef » de Lison de Caunes, Brice Lalonde – avant de prendre conscience – (« mon vieux copain Lalonde » écrira-t-il dans les années 1980 pour souligner sa stupéfaction devant ce qu’il tenait pour un « tournement« , comme a dit Libération). D’ailleurs, j’ai souvenir qu’il est passé dans notre petit local du Quai Voltaire pour saluer ses amis Lison et Brice. Alors pourquoi n’a-t-il rien dit ? Combien de temps lui a-t-il fallu pour réaliser qu’il avait été instrumentalisé ?

 

Donc, ce fameux soir de juin 72, venus tout spécialement pour nous, il y avait une partie du FHAR et des AMR pas encore PSU. Peut-être des jeunes gens de la Ligue Communiste (ils aidaient le PSU dans ce genre d’opérations coup de poing). Des PSU du Bureau National aussi que je reconnaîtrai lors de la soirée « autogestionnaire » à la Mutualité, ainsi Michel Mousel que, fort ingénument, Brice Lalonde me présentera. Sans oublier les maoïstes* qui allaient particulièrement se distinguer dans l’entrisme anti-écologiste (de la « Gauche Prolétarienne« , parait-il). La grande attention, voire la déférence constamment exprimée par l’attitude du couple et de Jean-Luc Fessard vis à vis de nos visiteurs du soir, signifiaient clairement qu’il y avait là des gens importants dans des hiérarchies dont ils faisaient partie. Nous avions affaire à une sorte d’élite autoproclamée, bouffie de suffisance en proportion de son ignorance des questions écologiques. Ils se prenaient pour des aigles, mais – on le voit mieux avec le recul – ils étaient sérieusement arriérés par rapport au monde de ceux auxquels ils s’attaquaient (un échange avec le Bureau National du PSU et les autres événements de l’année 1974 allaient le confirmer amplement). Juste des pères et des mères Ubu en pleine dérive.

* des « maoïstes » ! Des admirateurs des exterminateurs d’oiseaux !

 

Derrière Cohn-Bendit et confrères, Maurice Najman

 

Comme l’indique le parcours de Guy Hocquenghem et comme nous pourrons, nous-mêmes, le déduire, il y avait là une sélection des magouilleurs de la Sorbonne en Mai 68 – ceux qui avaient mission de cacher le mouvement social derrière leur théâtre permanent, et de le détourner vers les impasses personnalistes et partisanes. Donc une partie de ces étudiants vénérant les communismes totalitaires (ou simulant leur culte) et que Brice Lalonde fréquentait depuis plusieurs années déjà ; par exemple, ceux du MAU, Mouvement d’Action Universitaire issu de la FGEL, Fédération des Groupes d’Études de Lettres (de l’UNEF, l’une des nurseries de l’arrivisme politicien). Lalonde y avait été imposé « président » par le PSU (déjà !), après un premier coup de force à l’UNEF en 67 (avec Jacques Sauvageot). Sans doute une partie des vedettes épinglées par Guy Hocquenghem – ou leurs frères en imposture – avait fait le déplacement pour soutenir le « camarade » contre ces réacs d’écologistes.

Cohn-Bendit, Bleibtreu, Lalonde, Bouguereau

 

Face à nous, un échantillonnage de ceux qui allaient bientôt pouvoir se vanter : « Tout m’a profité » (Serge July 1978). Ceux qui allaient se goberger et plastronner dans les salons du pouvoir mitterrandien et toute la suite jusqu’à aujourd’hui : les futurs chargés d’affaires (dans tous les sens), dérégulateurs néo-cons, écocidaires, ministres, sénateurs, abonnés aux media et aux honneurs en proportion des services rendus à la domination. Quelques autres aussi, moins connus mais tout aussi déterminés et efficaces dans la censure du mouvement écologiste jusqu’à aujourd’hui. L’un d’eux, Jean-Pierre Duteuil du Mouvement du 22 mars (à droite sur la photo ci-dessous), toujours très proche de Daniel Cohn-Bendit, a récemment contribué à la censure d’un article sur… Denis de Rougemont, l’agent de l’oligarchie capitaliste exécuteur de la nouvelle gauche écologiste. Encore un hasard, probablement.

 

Justement, dans la grande salle de danse du Studio Morin, contre les écologistes, il y avait essentiellement des potes à Cohn Bendit – depuis Nanterre et la Sorbonne 68 où, déjà, ils avaient réussi, à force de magouilles, de réunions prises d’assaut et de folklore pseudo-révolutionnaire, à masquer l’esprit des grèves et de la nouvelle gauche. Quelle chance nous avions ! Ils nous offraient une nouvelle démonstration de leur naturel totalitaire, rien que pour nous.

 

Je n’ai pas vu, ou pas reconnu Cohn Bendit ce soir de juin 1973, Mais il ne pouvait être étranger au merdier ; de même qu’il sert encore aujourd’hui – 45 ans plus tard – à empêcher l’émergence d’une pleine conscience des causes de l’effondrement.

Peut-être même étaient-ils tous là, car les ex-amis de Hocquenghem formaient une coterie dont les liens indéfectibles me seront involontairement révélés une quarantaine d’années plus tard par un « camarade » de l’époque. Sa maladresse me dévoilera d’un coup l’étendue de ce qui sera encore dissimulé (en 2015, 16, 17, etc. !) et me confirmera la permanence des complicités mobilisées pour l’effacement des mouvements critiques.

manifestation du Comité Vietnam en 1967 (photo Gérard-Aimé)

On y voit Jacques Bleibtreu, Henri Maler, Jean-Louis Péninou, Claude Chisserey, Alain Krivine et… Brice Lalonde

Comme dans d’autres photos, comme Hervé le Nestour et Jean Detton l’ont vu faire, Lalonde est mêlé aux trotskystes et futurs (ou déjà) maoïstes qui allaient le soutenir contre les écologistes. Plus précisément, ces curieux « gauchistes » allaient se déchaîner dans les opérations capitalistes d’éviction et de remplacement des écologistes – comme celle du 23 juin 1972, et dans le pseudo « Mouvement Ecologique » apparu dès octobre 1974 et dirigé par les mêmes, donc avec les mêmes grands bourgeois en coulisse (le « collège invisible » derrière Brice Lalonde)*. Pour des gens qui prétendaient se dresser contre l’impérialisme américain et le capitalisme, partager son temps avec un héritier du « grand capital » et le soutenir dans toutes ses opérations de sabotage du mouvement social, c’est original ! Trotskystes et maoïstes, des spécialistes de la technique du Cheval de Troie, eux-mêmes infiltrés par plus malins qu’eux ? A l’époque, il nous était impossible de distinguer entre ces poupées gigognes aussi faux-culs les unes que les autres. Mais aux exceptions bourgeoises près (nombreuses, tout de même), celles qui sont passées du lancer de pavé à la caresse du velours des institutions, c’est ce que nous avons cru comprendre, depuis. Combien ont été bernés et, à la différence de Guy Hocquenghem, n’ont jamais compris (ou voulu comprendre) ? Quoi qu’il en soit, ils ont magnifiquement servi la globalisation capitaliste, surtout à partir de la « Campagne Dumont« . Celle-ci ayant permis l’élimination des écologistes, il fallait un nouveau mirage capable de capter l’attention de tous ceux qui avaient cru dans l’image nouvelle gauche habilement transmise par René Dumont en se servant de nous. Donc, après la mystification « Amis de la Terre » qui avait réussi à fixer et à fragiliser une partie des premiers lanceurs d’alerte, il fallait ce « Mouvement Ecologique« , piège de deuxième génération, plus étroitement contrôlé encore, pour réinstaller les hiérarchies, donc réorienter vers la capitalisation et l’électoralisme les novices déjà ignorants des étapes précédentes. Sur ce « ME« , voir la note 16 et le témoignage d’Aline et Raymond Bayard de Maisons Paysannes de France.

  • Jacques Bleibtreu participera même à une campagne électorale de Lalonde dès 1977; une nouvelle opération propagandiste pour détourner du mouvement écologiste opposé à l’électoralisme. Bleibtreu aussi pouvait être là dans la Salle du Studio de Yvette Morin en juin 1972. Nous dûmes plusieurs fois l’affronter. En particulier, quand il tenait le crachoir du groupe essentiellement gauchiste (en façade) « Mouvement Ecologique » (tel quel !).

 

D’autres photos trahissent la proximité de ces « révolutionnaires » qui, pour faire place à la globalisation capitaliste, allaient consacrer beaucoup d’énergie à l’élimination des écologistes. C’est là qu’ils ont gagné leurs galons et leurs carrières.

 

Physiquement, par délégation, par la magie de la cooptation ou de la contamination, on peut considérer que, dans la grande salle de danse du Studio Morin, il y avait toute la ribambelle d’arrivistes et d’illusionnistes à venir, accouchés par les premiers – comme tel grand ami de Lalonde et maoïste militant au point de faire un pèlerinage de plusieurs mois à Pékin avant de se lancer dans les affaires les plus juteuses avec Bernard Tapie et, lui aussi, de devenir « ministre de l’écologie« . D’ailleurs, il était peut-être vraiment là sur le Pré-aux-Clercs. Peut-être aussi celui qui, seulement six ans plus tard, allait se réjouir : A mesure que nous vieillissons, la génération s’impose, occupe des positions de pouvoir, meuble des hiérarchies, tient la scène et les journaux, écrit des livres, les publie, les commente”. Celui-ci c’est Serge July, le « loup gauchiste mal élevé » (Hocquenghem), maoïste devenu patron du journal libéral-libertaire (sic, c’est bien de July) Libération qui, béat, se répandait déjà en révélant les appuis multiples dont lui et ses semblables avaient profité, et, incidemment, la conquête toujours en cours (j’aime beaucoup « meuble des hiérarchies« ).

 

Dès le début, la violence prédatrice, l’ostracisme et la censure se montraient en filigrane. Le guet-apens du Pré-aux-Clercs n’était qu’un amuse-bouche. Il préfigurait tout ce qui allait suivre. Car, depuis Nanterre et la Sorbonne 68, c’est toujours la même tromperie, toujours la même coterie d’imposteurs et le même système oligarchique qui agglomère des bataillons de nouveaux arrivistes à chaque générations. Guy Hocquenghem a bien documenté l’un des groupes de cette grande entreprise qui « enterre tout possible et tout futur« .

 

 

L’injonction de « la croissance marchande« 

 

En juin 1972, nous n’avions aucun élément pour étayer les soupçons naissants. Ce n’est qu’en février 1974 qu’une lettre de Michel Rocard et de ses proches du Bureau National du PSU allait nous révéler l’essentiel de la supercherie : « Nous sommes, je crois, chers camarades d’accord sur l’essentiel d’une perspective commune utile à la croissance marchande (…) ». « La croissance marchande » !

 

Comment pouvaient-ils nous tenir un tel langage, à nous qui parlions, des heures durant, de la réduction de la consommation ?!

 

Cet aveu démasquait un autre réseau; plus exactement, un réseau si complémentaire des « renégats » de Guy Hocquenghem que tous agissaient de concert (5). Tous ces gens avaient été mobilisés spécialement pour conforter les conditionnements culturels bousculés par les écologistes et les autres composantes de la nouvelle gauche – ceux qui structurent la culture dominante. Ainsi, les oppositions-exclusions simplistes qui déforment les perceptions et les motivations pour amener la plupart à accepter la domination et l’exploitation : hommes/animaux (et autres êtres vivants), corps/esprit, nature/culture, société/écosystème, économie/écologie, civilisés/sauvages, etc. Et les associations menteuses comme progrèsproductivisme industrielexpansion… Objectif final : effacer la culture du bien commun qui s’opposait à « la croissance marchande« , donc à la libre entreprise du laisser-faire n’importe quoi sans souci du contexte; en particulier la captation du bien commun et sa destruction (entre autres, avec le puissant levier de « la grande distribution » adulée par toute cette fausse gauche). La croyance en une croissance démographique bénéfique faisait partie du paquet.

 

« La croissance marchande » vue par Ron Cobb en 1968 (ce dessin et beaucoup d’autres en témoignent, il était dans le mouvement de la nouvelle gauche) :

https://www.worthpoint.com/worthopedia/ron-cobb-original-comic-art-1967-1923826670

 

Cette « croissance marchande » semblait déterminante pour nos faux frères. Mais d’où venait-elle ? Elle puait le dominateur borné par l’anthropocentrisme, le mépris de caste et le mercantilisme. Derrière la façade « autogestionnaire » et les postures engagées façon nouvelle gauche, ils étaient mécanistes et imperméables à tout apprentissage du vivant. Ils ne pensaient que subordination des écosystèmes et de la société à un « haut » (eux sans doute), et distribution des fruits de leur « croissance » calculée sur des bases fausses. Plus ils se rapprochaient et plus nous les découvrions hostiles au réveil de la sensibilité – de l’intelligence sensible – enfouie sous la culture mécaniste propice à la domination et à… la surconsommation matérielle ! Matérialistes et mécanistes, obnubilés par des chiffres déformant les réalités de la vie, fermés aux autres êtres et aux autres cultures, ancrés dans l’anthropocentrisme et le patriarcat, et intéressés, très intéressés par le pouvoir et ses à-côtés… nous n’étions pas du tout faits pour nous entendre; d’ailleurs, ils méprisaient tout ce que nous représentions. Ces gens-là étaient prêts à tout sacrifier. Des brutes inaccessibles à la raison. De façon très pratique, leur « croissance marchande » confirmait qu’ils suivaient la voie opposée aux règles écologistes de la régulation de la production et de la consommation, et de ne pas faire venir d’ailleurs (des « marchandises« ) ce qui peut être produit localement. Cela annonçait les délocalisations, les « externalisations« , le démantèlement des services publics et toutes les dérives technologiques et commerciales nuisibles (comme les emballages jetables et l’écrasement des prix sous les profits du transfert des coûts sur la société et les écosystèmes). Cela annonçait toujours plus de pollutions et de destructions. Cette « croissance marchande » correspondait trop au renforcement du capitalisme, en saccageant les vies de la plupart et le bien commun, pour être le fruit du hasard. Etait-ce une retombée de la plus spectaculaire stimulation du néo-capitalisme, donc de « la croissance marchande« , en Europe : le Plan Marshall, ses différentes intrusions et ingérences, ses commissions, ses « missions de productivité« *, etc. ?

* près de 500 voyages de plusieurs semaines de formation aux USA, des milliers de « pélerins » attentifs pour constituer une force au service de la rationalisation productiviste. 

 

Une plongée plus profonde dans les prémices du néo-capitalisme, révèle la relation avec le système de la marchandise pensé pour faire régresser les citoyens éveillés au stade du consommateur dépendant. C’est l’aliénation de masse développée dans les années vingt grâce aux riches contributions de Walter Lippmann et Edward Bernays (respectivement : La fabrique du consentement en 1922, et Propaganda en 1928). Avec l’injonction de « la croissance marchande« , Rocard et ses amis du PSU attestaient du détournement de la gauche devenue une « fabrique du consentement » par l’aliénation consumériste.

 

 

On le devine, mais mieux vaut le dire : l’aliénation consumériste s’accompagne d’une déculturation. C’est particulièrement la culture du bien commun, celle de l’ouverture sur les autres et de la solidarité, donc celle de la valeur d’usage et de la mesure, de l’économie (l’inverse du gaspillage) comme vertu… qui régresse sous les encouragements propagandistes. C’est bien ainsi que ceux-ci ont été pensés et développés, pour « coloniser les esprits« , pour que les citoyens perdent l’esprit critique dans la course au niveau de vie par la consommation de masse.

La Parade du Progrès qui sillonna les Etats-Unis pour stimuler la consommation. La fabrication de l’American Way of Life.

http://www.motorwayamerica.com/content/gm-parade-progress-futurliner-film-discovered

 

Avec cet éclairage, on comprend mieux la mobilisation qui a poussé au développement de « la grande distribution » hors de tout contrôle. Les « supers-hypers » ont permis de dépasser un nouveau seuil. Avec l’engouement pour ce genre d’exploitation de la crédulité, on peut même parler de bascule dans l’abrutissement. En tous cas dans l’inconscience du bien commun au point de le détruire avec acharnement. A cet égard, l’exemple d’une cité médiévale de Bourgogne colonisée par « la grande distribution » est tout à fait parlant. En moins de 30 ans, elle est passée de la résistance à « la grande distribution » aux prières pour en obtenir davantage :

1960 2018 – Eau, têtes de bassin versant, biodiversité, patrimoine, etc., plus de 50 ans d’une destruction exemplaire du bien commun

 

Le dévoilement imprudent de Michel Rocard et de ses complices du PSU, et le système qu’il nous révélait, annonçaient une aggravation de la dégradation générale, à commencer par celle des interrelations constitutives de la société, donc une perte de contrôle de l’environnement, même immédiat. Le système de la croissance marchande était si sympathique, si constructif ! Bientôt, nous n’allions plus pouvoir protéger l’essentiel et nous allions devenir les témoins impuissants des dérives anti-démocratiques et anti-écologiques que nous avions voulu éviter, et de la montée des malversations induites. La plupart des désastres à venir étaient inscrits dans l’aveu et l’attitude du bureau de ce PSU que nous avions cru proche et qui se révélait n’être qu’un attrape-nigauds.

Pier Paolo Pasolini était un éveilleur, un lanceur d’alerte qui dénonçait le mercantilisme et la société de consommation, c’est-à-dire le système de la croissance marchande : « (…) quand tous les paysans et les artisans seront morts, quand l’industrie aura fait tourner sans répit le cycle de la production et de la consommation, alors notre histoire sera finie« * (La Rabbia, 1963). Il avait déjà vu que la “società dei consumi” était un néofascisme en relation avec les précédents, voire pire, parce que, plus insidieux, beaucoup plus efficace, il réussit à changer des hommes en zombies défilant au pas derrière des caddies de supermarchés. Un coup génial, cette « grande distribution« , puisqu’elle réunit deux des moyens les plus puissants de l’aliénation : la consommation de masse et l’automobile obligée pour accéder aux temples de la nouvelle religion réglée sur la marchandise – le « niveau de vie » avec son cortège de courbes de croissance amputées des critères essentiels. Et ce système faisait déjà plus de victimes (tout le vivant) en répandant partout la laideur. En février 1975, Pasolini publie, dans le Corriere della Sera, un article où il fait le parallèle entre la disparition des lucioles, des abeilles, des papillons à cause des pollutions, et la montée en puissance du nouveau totalitarisme – un système empoisonné de dictature consumériste et capitaliste. Il s’apprêtait justement à faire de nouvelles révélations sur le rôle de ce système dans l’assassinat de Enrico Mattei en 1962, de ceux qui ont été tués ensuite (le journaliste Mauro di Mauro qui enquêtait à la demande de Francesco Rossi (L’affaire Mattei, 1972), tel le juge Pietro Scaglione (en 1971), et, d’une façon générale dans la « stratégie de la tension«  des « années de plomb« . Moins de deux ans après l’injonction de Rocard et du PSU, le 2 novembre 1975, Pier Paolo Pasolini allait être massacré par les tueurs de ce même système (voir la note 24).

* On peut dire qu’il répondait par avance à Edouard Leclerc qui n’allait pas tarder à vanter son idée de la civilisation dans les colonnes de l’un des journaux de ses protecteurs :

« Il ne s’agit pas d’attaquer la boulangerie, mais l’ensemble des fabrications artisanales et qui veulent le rester à tout prix… Quant aux 40 000 boulangers, pourquoi voulez-vous les retenir dans un travail qui peut être mieux fait à l’échelle industrielle, mieux vaut libérer les énergies humaines pour d’autres conquêtes… Le bâtiment et la route manquent d’hommes. Je crois qu’on sortirait les boulangers de leur pétrin en leur apprenant, par exemple, à conduire un bulldozer« , Nouvel Observateur 1966.

Des dizaines d’années plus tard, certains (à priori critiques) se demanderont encore comment se débarrasser du système de la croissance marchande et par quoi le remplacer ! De la sorte, ils confirmeront que cette aberration avait valeur de dogme depuis très longtemps. Dans les années soixante-dix et, déjà, dans les années 1960 avec le soutien à « la grande distribution » (de droite à gauche), ses croyants n’avaient aucun souci du contexte, de son prix pour tous et le vivant. Pire, comme on le voit avec l’adhésion précoce de Michel Bosquet-André Gorz (qui allait contribuer à fonder le Nouvel-Observateur) à la cause de « la grande distribution« , de sombres calculs politiciens misaient sur la ruine de très importantes parties de la société (en quantité et en utilité pour tous) au profit du capitalisme : 

« Entre 1981 et 1988, le nombre des hypermarchés va doubler. Les socialistes vont très vite comprendre que la grande distribution est leur meilleur allié pour enrayer l’inflation. Ils savaient, de surcroît, que les commerçants, les artisans, les petits producteurs, dans leur immense majorité, ne leur apportaient pas leurs suffrages (…) Il y avait, pour reprendre le vocabulaire marxiste, une « alliance objective » entre la gauche et la grande distribution.« 

« La grande distribution. Enquête sur une corruption à la française« , Jean Bothorel et Philippe Sassier, Bourin éditeur 2005.

Dommage que les auteurs n’aient pas examiné aussi attentivement la vingtaine d’années précédente. Ils auraient pu souligner la relation avec la « troisième voie » mendésiste et la politique néo-capitaliste décidée dès le début de la Cinquième République (Plan Pinay-Rueff, Circulaire Fontanet, etc.). Et, peut-être, là aussi avec le Plan Marshall et ses séminaires productivistes :

« (…) ce sont surtout les séminaires sur « les méthodes marchandes modernes » organisés à Dayton à partir de 1957 par la National Cash Register Compagny (NCRC), premier fabricant mondial de caisses enregistreuses, qui ont le plus profondément influencé les professionnels de la distribution. Les cours de Bernardo Trujillo ont eu valeur de révélation pour les nombreux pèlerins de la distribution, dont 2 347 Français entre 1957 et 1965. Convaincu que distribution de masse et production de masse sont indispensables l’une à l’autre, il explique les avantages de la grande surface, du libre-service et du discount, en martelant des formules chocs (« no parking, no business », « des îlots de pertes dans un océan de profits », « empilez haut et vendez bas ») qui restent gravées dans les esprits. Tous en reviennent persuadés que « l’oracle de Dayton » dessine les voies de l’avenir (…) », Eugène Thil, Les Inventeurs du commerce moderne, Paris, Arthaud, 1966.

Rapporté dans « Consommation de masse et grande distribution, une révolution permanente (1957-2005) », par Jean-Claude Daumas dans Vingtième siècle. Revue d’histoire 2006.

Et puis :

« (…) C’est l’inadéquation des structures « aval » du commerce de détail, caractérisées par le nombre élevé d’intermédiaires (souvent sans grande envergure) et de détaillants, fréquemment spécialisés, qui a rendu nécessaire, en France, le recours momentané à l’expérience américaine, pour imposer ce type de commerce aux consommateurs (demandeurs) et aux pouvoirs publics (hostiles aux « grandes surfaces jusqu’à l’orée des années 1960, sauf en matière fiscale). Aussi les commerçants français sont-ils venus aux États-Unis entre 1948 et 1957 chercher ce qui leur manquait le plus : des savoir-faire bien rodés en matière de formules (self-service, supermarché) et d’animation commerciales (showmanship), pour les accommoder ensuite à leurs savoir-faire. (…) »

Ça, c’est la version concoctée par Edouard Leclerc. On voit très bien l’influence du grand capitalisme étasunien et la stratégie de conquête derrière la poudre aux yeux.

L’influence du « modèle américain » sur la filière alimentaire en France après la deuxième guerre mondiale. Article tiré de 18e Congrès international des sciences historiques tenu à Montréal du 27 août au 3 septembre 1995, Actes, rapports résumés et présentation des tables rondes, Claude Morin (dir.), Comité international des sciences historiques, 1995.

 

Entre les années soixante et les années soixante-dix, les partisans de la croissance de la marchandise se sont employés à effacer le retour de l’intelligence du bien commun. Gauchistes et capitalistes, tous voulaient en finir avec ce que nous incarnions – nous : Fournier et ses amis, Survivre et Vivre, la Semaine de la Terre, Maisons Paysannes de France, Pollution-Non… La libre circulation de l’information, la régulation de l’activité économique et du « progrès » par le peuple et la nature (et, justement, la dénonciation de l’opposition culturenature), la reconversion industrielle, l’émancipation, la démocratie libérée des névroses dominatrices et des capitalisations qui la détournent et l’anéantissent, la défense du bien commun jusqu’au développement du collectif, etc. Partageant la même culture mécaniste et dominatrice – impérialiste -, gauchistes et capitalistes vomissaient littéralement toute évocation du vivant et de ses dynamiques. Evidemment, puisque cela venait contrarier leurs plans de pouvoirs capitalisés et de « progrès » productivistes. Inconscients des implications de leur action (?) ou parfaitement professionnels, alliés objectifs ou agents, ils servaient le système que nous identifiions de mieux en mieux (en partie grâce à leurs manoeuvres) : la mondialisation marchande.

 

 

C’est la gauche qui a procédé à la dévaluation généralisée de l’utopie.

Guy Hocquenghem, page 14

 

Depuis qu’elles existent, et c’est ainsi qu’elles se sont constituées, les forces du pouvoir et de l’argent utilisent les moyens les plus perfides pour anéantir les alertes, les résistances, les projets alternatifs. C’était notre tour et la tâche fut facile ! « L’écologie et les écologistes étaient une proie facile puisque ceux qui la pensaient ou la vivaient la trouvaient antagoniste à la politique » (Hervé le Nestour 1981 : Ce n’est pas l’écologie qui a choisi Lalonde, c’est Lalonde qui a choisi l’écologie). Hervé le Nestour le savait d’autant mieux qu’il avait eu, en 1971, la surprise d’être littéralement démarché par un Brice Lalonde en quête d’un courant politique à coloniser. Lalonde et ceux qui l’employaient avaient fait un business plan et avaient tenté de circonvenir même une personnalité aussi peu conforme à leur monde ! C’est sans doute ce que, une quarantaine d‘années plus tard, Christophe Bourseiller s’efforcera de décrire en parlant d’investissement : « Ils s’investissent dans ce qu’on pourrait appeler des « révolutions minuscules ».

 

Tout dans le guet-apens du 23 juin 1972 annonçait la suite – l’organisation, l’identité des acteurs et leur proximité troublante, leur double-discours, leur aversion pour la culture écologiste, leur amour des hiérarchies de la capitalisation des pouvoirs confisqués, leurs connexions secrètes avec le monde de l’argent… Toute la suite.

 

A l’attention des historiens penchés sur lui, Brice Lalonde déclarera plus tard : « Les militants gauchistes ont apporté leurs techniques aux hygiénistes de droite qui prêchaient le bio » (« Les Verts sortent du bois » par Roger Cans, un article constellé de fausses informations publié par Le Monde le 10 juin 1992). On aimerait en savoir plus sur ces « techniques » apportées par les gauchistes : entrisme, chapeautage, intox, prise de pouvoir, exclusion… ? Comment Lalonde a-t-il fait pour garder son sérieux ?

 

Pour rédiger son « historique« , Roger Cans n’avait communiqué avec aucun des écologistes de ma connaissance. Bien entendu, je lui ai écrit pour lui proposer une meilleure information. Bien entendu, comme les autres contactés pour la même raison, il n’a jamais répondu et a continué à diffuser le récit fabriqué par les saboteurs du mouvement. Comme par hasard, c’était l’époque de l’Appel d’Heidelberg et d’un grand déchaînement médiatique anti-écologiste.

 

Guy Hocquenghem aurait été passionné par la découverte des coulisses. Mort prématurément en 1988, il n’a pas eu le temps de deviner la mégamachine derrière l’épaule de son « vieux copain Lalonde« . Il n’a pas eu assez de temps pour apprendre que, pour la plupart de ses anciens « copains« , la « méthodologie de la manipulation » où ils excellaient n’avait pas « l’excuse d’être au service d’une noble cause« . Il n’a pas eu le temps de se rendre compte que le « reniement » lui-même était une pantomime, car c’est l’engagement premier qui avait été simulé.

 

En observant ces gens-là, des observateurs extérieurs ont pu croire à une dégénérescence ultra-rapide du mouvement social, et, bien entendu, pour boucler la manipulation, la réaction a généreusement exploité le filon en entretenant la confusion entre celui-ci et les aigrefins – ceux que même des anciens des groupes gauchistes désignent depuis longtemps comme des « escrocs« .

 

L’objet de la mobilisation du 23 juin 1972 – porter sur le pavois Brice Lalonde – est hautement révélateur sur les uns et les autres. Cela n’était pas tant la famille qui révélait ce personnage ; tout de même l’une des familles de l’oligarchie capitaliste mondiale. Ce sont les réseaux auxquels il appartenait depuis des années, entre autres le « collège invisible« * et le lobby des supermarchés – tout comme son maître et protecteur Michel Bosquet (futur André Gorz), l’un des patrons du Nouvel Observateur, évidemment.

1960-1975 : la légende André Gorz, par ACG

Nous étions presque tous dans l’ignorance de ce monde parallèle qui s’affairait autour de nous, comme autour des autres manifestations critiques et alternatives. Presque… car certains savaient.

* monté par le Congrès pour la Liberté de la Culture, cette « fabrique du consentement » personnalisée par Rougemont.

 

 

 

Quand glisse le masque

 

Bernard Charbonneau était l’un de ceux qui savaient ce qui nous était soigneusement caché. Lanceur précoce et longtemps incompris de l’alerte écologiste, son parcours est très révélateur. Il s’est lâché un peu dans La Gueule Ouverte n° 21 :

(…) Tout intellectuel ou militant français engagé dans cette lutte (l’opposition à la société industrielle) ne devrait jamais oublier à quel point l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée.

C’est en 1970, année de la protection de la nature que tout a été brusquement mis en train par la caste dirigeante. On peut parler d’un véritable « feu vert » donné cette année-là à la critique de la pollution et de la destruction de la nature. Jusque-là, aveugles au ravage qui s’étendait depuis au moins dix ans devant leurs yeux, les Français le découvrent sur l’écran de « La France défigurée », la presse prend le relais, du Figaro au Monde, qui inaugurent la rubrique « Environnement », que confirme la création d’un ministère. Chaque grande maison d’édition ou revue a son secteur écologique.

L’« environnement » devient soudain source de notoriété et de places. Les intellectuels (qui sont de gauche comme la banque et l’industrie sont de droite), à la suite de l’Amérique représentée par Ivan Illich, découvrent les problèmes de la société industrielle qu’ils s’étaient obstinément refusés à se poser. Et Morin, Domenach, Dumont, etc. se convertissent à l’écologie.

(…)

Même Georges Pompidou s’est fendu d’un discours environnementaliste le 28 février 1970, à Chicago

 

 

Bernard Charbonneau connaissait la nouvelle gauche écologiste. Il s’adressait à elle en écrivant dans l’un de ses journaux et, toujours dans cet article de juillet 1974, il montre qu’il l’appréciait :

« Nouveauté des thèmes, marginalité, spontanéité du mouvement, ce sont là les signes d’une véritable révolution (rupture dans l’évolution) en gestation« .

Et, pourtant, il l’accuse d’ambiguïté, d’être capable de régénérer « le gouvernement, l’économie, la morale, l’armée et la police« , comme d’autres « mouvements d’opposition et même des révolutions » ! Cependant, il dit aussi : « l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée« , montrant qu’il ne fait pas clairement la différence entre le mouvement social et la manipulation de la caste dirigeante. C’est très révélateur des contradictions qui déchiraient un Bernard Charbonneau partagé entre la nouvelle gauche écologiste et un « collège invisible de l’écologisme« . Celui-ci n’avait pas pour fonction d’organiser des cérémonies bucoliques au clair de Lune. Il était une authentique société secrète attestée par plusieurs de ses membres. Baptisé Diogène (!), ce « collège » avait été très très discrètement réuni dès avant la fin des années 60, probablement dès 68, pour coiffer et prendre le contrôle du mouvement. Pourquoi « probablement dès 68 » ? Parce que 68 avait été un grand traumatisme pour « la caste dirigeante« , et qu’elle avait immédiatement déployé tous les moyens capables d’endiguer la marée des remises en cause ; ce que Pierre Grémion, un collaborateur des réseaux d’influence du capitalisme, appelle « la résistance partagée à la nouvelle gauche« . Il y mentionne particulièrement les « mendésistes atterrés par la démagogie sans limite de Mai 68 » (sic), Intelligence de l’anticommunisme. Le Congrès pour la liberté de la culture à Paris 1950-1975, page 602. Mendésistes dont, en effet, nous n’allions pas tarder à faire la connaissance…

 

Diogène est devenu Ecoropa quelques années plus tard. Le réseau réunissait de bons capitalistes de bonne culture élitiste unis dans la crainte des écologistes de la nouvelle gauche des années soixante, laquelle mobilisait contre elle, depuis plusieurs années, le ban et l’arrière-ban de l’appareil de la guerre économique mondiale. « Guerre économique« … soyons clair, il ne s’agit d’une simple formule de style. C’est un authentique conflit, tout aussi déloyal que les autres, mais avec des moyens apparemment moins brutaux. La finalité est la même : réaliser des profits équivalents, voire plus, que la guerre classique.

 

C’est au sein de ce Diogène et dans ses coulisses que les opérations d’étouffement et de récupération de l’écologisme* ont été décidées. Ainsi, l’agression du 23 juin 1972. Cela, Charbonneau devait l’ignorer.

* de son image seule, et encore; comme le faisait le PSU en s’efforçant de singer la nouvelle gauche.

 

Charbonneau s’est approché de la nouvelle gauche écologiste, mais il n’a pas vraiment communiqué avec ses acteurs. Il n’a transmis aucune information utile aux personnes et aux groupes, et est resté élitiste et distant vis à vis d’eux (sans doute a-t-il été trompé sur leur identité). Il a surtout accordé son attention au grouillement des dominants (« la caste dirigeante » dit-il) alertés par le mouvement mondial de contestation, et organisant fébrilement des contre-feux. Né en 1910 et proche de plusieurs acteurs de l’opération, Charbonneau était beaucoup mieux placé que nous pour voir la mise en place du dispositif de manipulation de l’opinion. Il en était tellement familier qu’il semblait croire que tout le monde était informé comme lui :

« Tout intellectuel ou militant français engagé dans cette lutte (…) ne devrait jamais oublier à quel point l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée« .

 

Oublier… nous ne savions rien ! Il ignorait donc le désarroi de ceux auxquels il s’adressait et lui-même ne savait rien, ou trop peu, des manipulations qui étaient en train d’étouffer « l’opposition à la société industrielle« la nouvelle gauche – en lui substituant des ersatz compatibles avec le système destructeur du vivant. Sinon, comment expliquer qu’il attribuait « l’éveil de l’opinion » à cet éteignoir (!) et informait (en regrettant de n’y être pas associé) plus qu’il ne dénonçait ? Il aura pris les manoeuvres de récupération et de substitution (une technique du contre-feu) pour des tentatives de stimulation par le haut ! Mieux encore : cajolé par ses faux amis passés au néo-capitalisme, il n’allait pas tarder à rejoindre l’imposture plutôt que d’aider les écologistes à lui résister. C’était raté pour la « véritable révolution (rupture dans l’évolution) en gestation » !

 

Il semble que Bernard Charbonneau n’ait jamais compris à quel point il avait été manipulé par la caste dirigeante. On peut se poser la même question vis à vis de l’un de ses amis : Jacques Ellul. En effet, quel rapport entre

« Quel dieu veut-on servir ? Celui de la Technique, de l’Économie et de l’État, le Dieu Efficacité qui réduit l’homme au rang des objets qu’il consomme ?« ,

ou : « Plus que jamais, chacun doit choisir entre la puissance et la liberté » (Vivre et penser la liberté)

et sa participation au même « collège invisible de l’écologisme » ? Se peut-il qu’il n’ait pas su, pas même deviné, qu’il avait rejoint le parti de la puissance réificatrice de toute chose ?

 

1974 07 – Le « mouvement écologiste », mise en question ou raison sociale, par Bernard Charbonneau

Le cas de Bernard Charbonneau renseigne sur la fonction de l’agression du 23 juin 1972. Voilà une personne engagée depuis longtemps sur le même terrain que nous, mais avec laquelle nous n’avons jamais pu échanger de façon constructive. Un mur de connivences et de désinformation l’a empêché. Casser les écologistes et les effacer derrière des leurres, tel le « président » adoubé par la troupe gauchiste, faisait partie des méthodes déployées pour séparer les complémentarités, très exactement empêcher qu’elles se reconnaissent, échangent les informations qui leur manquaient et s’assemblent. D’ailleurs, il est fort possible que l’imposteur bombardé par les adversaires des écologistes ait été avantageusement présenté à Charbonneau pour mieux lui dissimuler les militants français engagés dans cette lutte (comme l’a vécu Henri Laborit). C’est plus que probable puisque plusieurs des protecteurs de Lalonde étaient des relations de Bernard Charbonneau (Ellul, Kressmann, Rougemont…).

 

Escamoter des militants derrière des doublures, dissimuler une alerte derrière un message lénifiant, falsifier ou remplacer une association, un parti, un syndicat (comme la CGT vidée par un autre agent du capitalisme pour constituer FO), un mouvement (la Marche pour légalité par « SOS Racisme« ), une identité politique (la gauche des luttes sociales par « la deuxième gauche » de la conversion au capitalisme), etc. est une technique de manipulation classique, si commune même qu’il semble qu’aucun mouvement critique et alternatif n’y ait échappé. Suprême perfidie, pour éviter que la plupart en aient conscience et apprennent à s’en défendre, elle n’a pas de nom aidant à l’identifier, donc à en parler et à la documenter. On pourrait l’appeler : l’escamotage, le détournement, le remplacement… C’est une sorte de lutte biologique où les éléments dangereux pour la monoculture politicienne propice à l’exploitation sont discrètement poussés sur le côté, et remplacés par des leurres. Le remplacement complète l’entrisme, la censure et l’ostracisme pour détourner l’attention afin que les prosélytes soient attirés par le simulacre, et qu’aucune nouvelle émergence ne vienne combler un vide dont la plupart ne s’aperçoivent même pas. En effet, avec les moyens de désinformation mobilisés dès 1970 et même avant, la manipulation est imperceptible pour qui n’a pas, à proprement parler, le nez dessus.

 

Un parfait exemple de remplacement des uns par les autres a été donné par Pierre Samuel, avec son « Histoire des Amis de la Terre, 1970 – 1989: vingt ans au coeur de l’écologie » (« l’écologie » !). Toute la nouvelle gauche écologiste en est absente, ses acteurs effacés. Rien sur le groupe de la Semaine de la Terre qui avait donné chair à l’association purement juridique créée pour piéger les écologistes. Brice Lalonde-Forbes y est mis en vedette et les quelques actions rappelées lui sont toutes attribuées. Il avait tout fait tout seul le « libertarien » (sic) de la famille Forbes porté par l’appareil de la conquête néocapitaliste (maoïstes et mendésistes compris), car il était « le seul à savoir militer » ! Pour avoir une idée précise de la compétence et des talents de ce bourreau de travail, il faut, là encore, lire les confessions de sa compagne de l’époque : « Les jours d’après » par Lison de Caunes. Pierre Samuel avait bien mérité une place d’honneur dans la domesticité du « collège invisible de l’écologisme« .

 

A la différence d’un Bernard Charbonneau trop proche de nos ennemis, Pierre Fournier avait perçu le danger :

« Il était grand temps de créer un service officiel de récupération pour canaliser la prise de conscience » a-t-il écrit en constatant la mobilisation des dominants autour de l’environnement (« C’est la lutte finale », Charlie Hebdo n°12, 8 février 1971 – cité dans Fournier précurseur de l’écologie, page 166). Une « récupération » très efficace qui influençait même Fournier ! Ainsi, à propos de la Semaine de la Terre (semble-t-il*), des enfumeurs s’étaient glissé jusqu’à lui pour lui conseiller de dire que nous faisions partie d’une certaine « Fédération internationale de la Jeunesse pour l’étude et la conservation de l’environnement » et que l’idée venait de là, et de préciser que nous « bossions » avec Jeunes et Nature (qui venait de nous exclure) et avec les Amis de la Terre (que nous ne connaissions pas) ! Et, plutôt que de nous en parler, il les avait cru et l’avait répercuté, comme une information intéressante, amplifiant une manoeuvre destinée à nous effacer (« On me paye pour que je m’exprime, alors je m’exprime« , Charlie n°26 du 17 mai 1971).

* car, alors, il dit « Fête de la Terre« 

 

L’objectif ultime des manipulations commencées à la fin des années soixante est le contraire exact de ce que proposaient les écologistes. Ceux-ci attiraient l’attention sur les différences complémentaires et tout ce qui relie chacun aux autres et à la biosphère. Ils voulaient stimuler la sensibilité, invitaient à l’empathie pour le vivant, proposaient de réintégrer ses cycles, ses dynamiques, et, donc, de restaurer la compréhension du bien commun. En plus, ils avaient de la suite dans les idées, ne se laissant pas influencer par les manoeuvres de séduction ou d’intimidation. Très mauvais, cela, pour la réification du vivant indispensable à la croissance marchande défendue de la fausse extrême gauche à l’extrême droite ! C’est bien pourquoi les agents du capitalisme se sont ingéniés à substituer à cette ambition du bien commun « l’ambition«  racornie, dérégulée, déstructuratrice, de la capitalisation des pouvoirs et des avoirs.

 

L’élimination des écologistes et de tous les autres courants critiques et alternatifs a permis de créer un appauvrissement des représentations, une réduction de la perception du vivant telles que puisse être imposé le récit capitaliste, sans résistance, sans perspective de changement, comme une évidence à laquelle il faut se résigner. Réduire et focaliser pour que l’individuel et le collectif ne soient plus régulés et gouvernés que par le projet de transformation du vivant en fabrique de profit.

 

 

L’invisibilisation des alertes et des alternatives

 

Il reste encore à préciser un point de grande importance, un point pratique qui explique l’efficacité des blocages et leur stabilité. Il permet de bien comprendre l’ampleur de la manipulation et sa malignité.

 

Un scandale connu de tous – l’amiante en France – l’a révélé de façon spectaculaire, mais peu en ont pris la mesure. Ou, plutôt, comme si souvent, nous avons collectivement été empêchés d’en prendre pleinement conscience. Durant quinze ans, un lobby de l’amiante (le CPA, Comité Permanent Amiante) a exercé un contrôle complet de l’information, au point d’anesthésier l’État, les media, les syndicats (sauf FO), etc. Tous « les corps intermédiaires » participaient à la censure des lanceurs d’alerte, à l’omerta et, souvent, à la propagande *. Les corps intermédiaires… Tous ces clercs nourris par la communauté, en position d’arbitrage entre le pouvoir et le peuple, ce peuple qui, bien sûr, a grand besoin d’être guidé, voire contrôlé. Toutes ces structures censées être compétentes, protectrices, impartiales, probes. Donc, avec l’amiante, la presque totalité des « corps intermédiaires » était tombée sous l’influence d’intérêts si particuliers qu’ils étaient ouvertement contraires au bien commun. Les vigilants réduits à l’impuissance, la conscience collective qui s’éveillait dans les années 1970 est retombée. Le résultat est à la mesure de l’organisation de l’omerta : des souffrances inestimables et des centaines de milliers de morts. Cela en toute conscience des « responsables » dûment informés.

* « Le drame de l’amiante en France : comprendre, mieux réparer, en tirer des leçons pour l’avenir » (rapport d’information n°37, Sénat 2005-2006)

https://www.senat.fr/rap/r05-037-1/r05-037-1.html

1974-2005 : l’AMIANTE à mort – 1ère partie, par ACG

La permanence des complicités tissées à l’époque est démontrée par l’impossibilité de faire, en France, un grand procès de l’amiante. Mais, on le devine, cette alliance contre le bien commun n’a pas seulement été réalisée pour dissimuler la dangerosité de l’amiante et les profits faramineux tirés de sa diffusion dans tous les poumons ! Avant l’unité des « corps intermédiaires » pour l’amiante, les écologistes et toute la nouvelle gauche subissaient sans comprendre, depuis 1968, une autre forme de la grande alliance. La constitution du « collège invisible de l’écologisme » (le réseau Diogène), la démonstration du 23 juin 1972, les censures, les grenouillages sans nombre, la « campagne Dumont« , l’éviction des écologistes et leur remplacement systématique par des capitalistes, des carriéristes et des réformistes mous, ont mis en lumière l’implication du patronat (en particulier, des Henry Hermand et Edouard Leclerc de « la grande distribution« ) et des banques, mais aussi de tous les partis, des journalistes (6) et d’une très large partie de la « fonction publique« . Un « collège invisible » pour rendre invisibles la résistance et l’alternative au système prédateur du bien commun. Imparable !

 

Qui s’intéresse à la préservation de l’eau (captages et distribution, sources, zones humides, têtes de bassin versant, etc.), fait le même constat sur des dizaines d’années (7). Même évidence pour toutes les destructions massives, et ce qui a été imposé en déstructurant, monopolisant, ruinant, polluant les individus, les communautés, les écosystèmes (supermarchés, automobile individuelle, déstructuration de l’espace social et économique, et augmentation des distances, biocides, plastiques, nucléaire, etc.), sans oublier d’étouffer les alertes, les résistances et les alternatives sous une meute de chiens de garde augmentée à chaque génération.

 

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2019 – la grande distribution de ruine sociale et écologique continue : « Le pire, c’est quand la dernière pâtisserie a fermé » : à Villeneuve-sur-Lot, autopsie d’un centre-ville en déshérence« 

« La date butoir, c’est 1970 et l’arrivée des grandes surfaces« 

« Le 1er novembre 1977, Mammouth est venu écraser les prix sur le Villeneuvois » raconte La Dépêche du Midi. Le premier « hyper » de la vallée du Lot a choisi d’implanter ses 4 000 mètres carrés à l’ouest de la ville. Vingt ans plus tard, à l’est, l’arrivée du magasin Leclerc met « 400 commerçants dans la rue », se souvient Michel Laffargue. « On a tout essayé pour interdire son installation », témoigne Maurice Lang. Mais difficile pour la municipalité de refuser la création de 200 emplois. Quitte à « vider le centre-ville », regrette le commerçant qui rappelle au passage que la ville compte le « double de centres commerciaux par rapport à la moyenne nationale par habitants ».

https://www.francetvinfo.fr/france/villeneuve-sur-lot/grand-format-le-pire-cest-quand-la-derniere-patisserie-a-ferme-a-villeneuve-sur-lot-autopsie-d-un-centre-ville-en-desherence_3541103.html

Bien entendu, les « experts » appelés à la rescousse – comme pour corriger ce que les habitants analysent très bien – s’emploient surtout à détourner l’attention de la politique ultra-favorable au grand commerce financiarisé qui, sur la lancée des « missions de productivité » du Plan Marshall, poursuit son oeuvre destructrice depuis 1960 (cf. « La grande distribution. Enquête sur une corruption à la française«  de Jean Bothorel et Philippe Sassier citée plus haut). Ainsi, pas même un mot sur la circulaire Fontanet portée aux nues de la gauche à la droite.

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La colonisation et le formatage des corps intermédiaires par des conditionnés et des asservis a permis d’inscrire dans le marbre le détournement de l’État et de tous les réseaux complémentaires.

 

Surtout depuis le début des années 1980, tous les personnels des institutions et autres formations de pouvoir ont été changés, ou gagnés à la cause capitaliste. Pour pérenniser les détournements, l’enseignement préparatoire à ces postes a été modifié de façon à conditionner les futures « élites« . Il s’agit de fausser leurs perceptions pour détourner leurs motivations vers le service de l’exploitation à outrance. Comme leurs aînés. C’est pourquoi une histoire des mouvements sociaux profondément révisée est enseignée partout, et pourquoi ses « enseignants » fuient à tire d’aile quand on les aborde aimablement en tentant de leur apporter de l’information.

 

C’est donc un travail profond sur les déterminants de la conscience qui a été mis en oeuvre dès le lancement du Congrès pour la Liberté de la Culture et autres structures d’accompagnement de la globalisation capitaliste. Tous les autres – le peuple – n’ont pas été oubliés. La désinformation, le langage orienté qui valorise les fonctionnements nuisibles*, et la propagande omniprésente, n’ont cessé de limiter leur horizon, de réduire leur capacité de compréhension des stratégies et des enjeux, et, donc, leur capacité d’exprimer une critique et des projets, de construire une véritable résistance et une alternative. Par exemple, monter en épingle des attractions ou, si l’on préfère, des distractions, telle que « la libération sexuelle » (jusqu’à l’éloge de la pédophilie !), pour mieux dissimuler l’enterrement de la conscience écologiste et politique qui avait commencé de revivifier la démocratie en l’étendant au vivant en son entier. Ce faisant, ils ont alimenté le désespoir et les dérives extrémistes, créant un désordre tel qu’il interdit la révolution nécessaire pour réduire le désastre en cours.

* entre autres, « niveau de vie » et, pire, « pouvoir d’achat« , « échelle sociale« , « ascenseur« , « déclassement« , qui réduisent tout à une question d’argent et de pouvoir capitalisé, donc spolié à tous les autres. Sans oublier ces stéréotypes verbaux – tels la nature, l’Homme, l’environnement, la politique, etc. – que les écologistes remettaient déjà en cause parce qu’ils pénètrent les démarches les plus intimes, usurpent les motivations, décident pour nous – en bref, font de nous des choses (d’après Yves Bonnefoy, l’aliénation du langage, « Entretiens sur la poésie 1972-1990 », chapitre « Poésie et liberté »).

Précisément, confirmant la dénonciation faite par Bernard Charbonneau, c’est en 1970 que le terme « environnement«  a été substitué à celui de « milieu«  et qu’un effort remarquable a été produit pour le généraliser :

« On a justement dit que « l’année 1970 vaut plus que sa durée »* dans le sens où, de cette période, date la définition de l’environnement (…) Partout, s’inventent des formes mnémotechniques assurant que ce qui se dit en 1970 pourra être revisité plus tard dans les mêmes termes, provoquant ainsi une chambre d’écho imposante à cette année qui décidément « vaut plus que sa durée ». (…) Les conditions de cette chambre d’écho, qui fait que l’histoire va se répéter à partir de 1970, sont aussi les conditions de la reprise des références, des terminologies, des expériences. On assiste à une véritable herméneutique de l’environnement, des textes en interprétant d’autres qui, eux-mêmes, en interprètent d’autres encore (…)« 

1970 : L’année clef pour la définition de l’environnement en France, Florian Charvolin 2001

https://journals.openedition.org/histoire-cnrs/3022

* Odon Vallet : L’administration de l’environnement, édit. Berger-Levrault 1975

« Milieu » n’était pas un terme satisfaisant pour rendre compte des complémentarités et des interdépendances tissant l’ensemble dont nous sommes des composantes. Sauf quand il est complété par « ambiant« , comme dans les autres langues latines ; et mieux encore quand « ambiente » suffit à exprimer les dynamiques de l’intégration et des interrelations. Mais comme « nature« , « environnement » est tout autre. Il distingue, il sépare, il dissocie, il bride la pensée, il est un handicap à la compréhension de l’écologie. Cela n’est probablement pas par hasard si la promotion de cet « environnement » est intervenue simultanément avec le simulacre de récupération de l’alerte écologiste par la caste dirigeante, pour mieux la détourner et l’étouffer.

Notons l’excellente description des techniques du matraquage idéologique, faite par Florian Charvolin. Elle vaut pour les méthodes employées afin d’escamoter l’écologisme derrière l’électoralisme vert.

 

 

Ce sont ces substitutions et ces réductions qui autorisent le changement de « la démocratie représentative » en cooptation contrôlée par l’oligarchie – un simulacre. Car l’important se passe bien avant la pantomime électoraliste. C’est dès leurs premiers frémissements que les alertes et les alternatives sont anéanties, donc la préoccupation du bien commun. Avec cette délicieuse soirée organisée au Pré-aux-Clercs, nous étions en train d’en faire l’expérience. Le témoignage de Guy Hocquenghem, les fanfaronnades de Hervé Hamon et Patrick Rotman (qui étaient sur le terrain, dans les rangs de nos adversaires, avant d’écrire « Génération »), l’aveu de Olivier Rolin (Tigre en papier), les répandages de Serge July, les confessions de Rony Brauman sont complémentaires. Tous montrent à l’envie les procédés de bas étage qui produisent l’élévation des « élites » politiciennes, l’anéantissement des résistances et des projets alternatifs, et leur remplacement par les plans des prédateurs. 

« Vous vous êtes assis sur le seuil de l’avenir, et (…) cet aliment de l’esprit qu’est l’utopie, vous empêchez du moins les autres d’y toucher. Aux pauvres jeunes gens d’aujourd’hui, vous ne laissez même pas l’espérance, ayant discrédité tout idéal, au point de rendre presque vomitive toute évocation de mai 68. (…) votre réseau contrôle toutes les voies d’accès et refoule les nouveaux, le style que vous imprimez au pouvoir intellectuel que vous exercez enterre tout possible et tout futur. Du haut de la pyramide, amoncellement d’escroqueries et d’impudences, vous déclarez froidement, en écartant ceux qui voudraient regarder par eux-mêmes qu’il n’y a rien à voir et que le morne désert s’étend à l’infini » (Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary). Il avait déjà tout vu Hocquenghem.

 

Quel dommage qu’il n’ait pu voir la confirmation de ce qu’il avait déjà dénoncé !

 

Aussi le plein accord de Lalonde et de Waechter sur le soutien au Traité de Maastricht, bien sûr et entre autres.

 

…Juste la suite du programme décidé dans les années soixante

 

 

 

Leur « jeu de la démocratie« 

 

On peut maintenant compléter le constat fait par Guy Hocquenghem : le spectacle de cette Cour des Miracles de la réussite sociale, où les turpitudes de l’arrivisme et du mercantilisme ont tout naturellement prolongé les méthodes totalitaires, allait ajouter à la perte des repères un effet délétère durable sur les nouvelles générations.

 

Nous n’avons pas compris qu’un écran était interposé entre nous et tous les autres, surtout les proches. A l’extérieur du groupe, même les observateurs attentifs, ceux-là mêmes qui étaient intéressés par nos actions, n’allaient plus avoir connaissance de notre existence. D’ailleurs, l’invitation à rejoindre cette « association » n’était-elle pas un premier acte de ce tour de passe-passe ? Ainsi, ceux qui voudront rencontrer les écologistes ne s’apercevront pas de la dissimulation et, dépités se replieront (tel Henri Laborit), ou finiront par collaborer avec leurs propres adversaires (comme Charbonneau).

L’imposture – Henri Laborit et la nouvelle gauche écologiste

La principale mobilisation de la caste dirigeante, qui avait inspiré à Bernard Charbonneau la critique parue en juillet 1974, était le réseau Diogène qui s’est mué ensuite en Ecoropa. Comme l’ont trahi les participations à l’agression du 23 juin 72, la décision de réduire à l’impuissance la nouvelle gauche écologiste a été prise au sein de la nébuleuse composée par ce réseau, la tête du PSU et le staff du Nouvel Observateur (8). Pierre Grémion le confirmera vingt ans plus tard :

« Cette résistance partagée à la nouvelle gauche resserre ainsi les réseaux universitaires aroniens et les réseaux mendésistes, qui ont divergé jusqu’alors. » (Intelligence de l’anticommunisme. Le Congrès pour la liberté de la culture à Paris 1950-1975, page 577). Pierre Grémion situe ce « resserrement » dans l’après 68, précisément dans la période de la création du réseau Diogène (fin des années soixante). Figure aronienne s’il en est, Alain Touraine allait, en effet, vanter Brice Lalonde et sa compagnie capitaliste sitôt les écologistes de la nouvelle gauche éliminés par la « deuxième gauche » mendésiste conduite par Rocard (sans oublier Michel Bosquet-Gorz dont Touraine était proche). La « culture anti-nature » et la « croissance marchande » les rassemblaient.

 

D’ailleurs, entre autres exploits, le grenouillage de Michel Rocard et de ses proches autour de la Fondation Saint Simon, puis, dans la foulée de Raymond Aron, la collaboration du même Rocard avec Jacques Delors* pour faire connaître les écrits de l’ultra-libéral Friedrich Hayek (fondateur de la Société du Mont Pèlerin en 1947), confirmeront amplement les propos tenus au début de l’année 74.

* acteur du Club Jean Moulin dès 1958 (donc un pur mendésiste anti-nouvelle gauche, d’après Pierre Grémion), membre du « collège invisible de l’écologisme » formé par Denis de Rougemont. On retrouve là la complémentarité avec Rocard dans l’assassinat de la nouvelle gauche au profit du capitalisme.

 

Diogène avait été créé par Denis de Rougemont et quelques poids lourds du capitalisme. En plus de la fausse gauche, il agglomérait des protecteurs de la nature particulièrement dociles (10). Et, sans doute, tous ceux qui contrôlaient « la Protection de la Nature« , car nous en avons été exclus en 1971 pour avoir osé lancer une action « politique » (La Semaine de la Terre). Caractère remarquable, plusieurs des membres de ce réseau sont connus pour leur engagement à droite, très très à droite ! Parfaitement en accord avec l’identité ultra-capitaliste de ses initiateurs (entre Dulles brothers et neocons anti-New Left), avec leur fonctionnement et leurs actions. Un nid de réactionnaires en cohérence avec la fonction du réseau.

 

Ce sont ces forces qui ont utilisé les féministes de Françoise d’Eaubonne et les gauchistes comme de vulgaires troufions – casseurs de la critique et des alternatives, « opérateurs de la mise à plat« , comme Guy Hocquenghem l’a observé de l’intérieur (9). Au passage, on peut admirer l’union de libertins débridés et de réprimeurs des amours militantes (révélation d’Olivier Rolin), d’anti-machistes et de machos avérés, d’homosexuels en lutte et de ratonneurs de « pédés«  (Rolin page 178). Contre les écologistes, toutes les ligues, toutes les compromissions ont été réalisées. La haine de la nature d’abord ! Et la violence avant l’information et la réflexion (jamais de dialogue). La violence les réunissait tous. Confirmant le sentiment de tous les courants de la nouvelle gauche pour lesquels l’information et l’humour étaient beaucoup plus pertinents, leur violence décervelée a été absolument contre-productive. Elle n’a réussi qu’à renforcer le système qui les manipulait comme pantins.

 

Diogène-Ecoropa a été qualifié de « collège invisible de l’écologisme » par un connaisseur, l’un de ses dignitaires : Jacques Grinevald. Invisible, en effet ! J’ai eu à mes côtés plusieurs de ses membres dès les années soixante, à Jeunes et Nature, en organisant la Semaine de la Terre à partir de l’automne 70, puis aux Amis de la Terre, mais je n’ai jamais pu deviner leur double jeu. Sympathie feinte des années durant. Ils ont été parfaits. Je n’ai pu commencer à prendre conscience de l’existence de ce réseau qu’en découvrant le mystérieux Ecoropa à la fin des années… 1990. Or, le comité de parrainage fantôme des Amis de la Terre dont Alain Hervé se disait le représentant devait être ce « collège invisible » ; autrement dit : la première mouture de Ecoropa (1975) et ce qui l’a précédée, Diogène (1968 ou 69).

 

L’expression « collège invisible » n’est pas plus reluisante que « cabinet noir« . Comme on peut s’y attendre, les antécédents historiques sont fâcheux et l’accoler à « écologie » relève de l’oxymore. Cela fait tout spécialement penser au « gouvernement invisible » d’Edward L. Bernays, théoricien de la manipulation de l’opinion par la désinformation et les faux-semblants (et de l’aliénation par la consommation de masse), et l’un des pères de la Grande Mystification : « La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays. Nous sommes gouvernés, nos esprits sont modelés, nos goûts sont formés et nos idées sont suggérées, en grande partie par des hommes dont nous n’avons jamais entendu parler. Ce sont eux qui tirent les fils qui contrôlent l’esprit public.« , Propaganda 1928. On voit d’où vient l’ordre de route de la jeune CIA de la fin des années quarante : « conquête de l’esprit des hommes« .

 

Bien entendu, ce joli programme implique l’élimination et le remplacement des lanceurs d’alerte et autres esprits critiques venant entraver le travail de propagande. C’était là le rôle du « collège invisible de l’écologisme« .

 

Jacques Grinevald connaît bien ses classiques. Aurait-il voulu donner une précieuse indication à ceux qui cherchent à comprendre ?

 

Mais combien y avait-il d’invisibles ? Combien de membres dissimulés et combien de réseaux ? Car Diogène-Ecoropa n’était qu’une partie d’un ensemble beaucoup plus vaste dont même l’organisation la plus apparente, un puissant réseau aux moyens illimités, est encore curieusement méconnu.

 

Quelques années passeront encore avant que je puisse faire le lien entre les manipulations que nous avions subies et la « bataille pour conquérir l’esprit des hommes » lancée à partir de la Seconde Guerre Mondiale sous prétexte de « Guerre Froide » avec le grand méchant loup communiste. Une « Guerre Froide » bien commode pour masquer la guerre économique et culturelle planétaire (nommée depuis globalization) qui est en train de ruiner la biosphère (11). Ce n’est qu’alors que j’appris le rôle éminent de Denis de Rougemont dans cette « bataille« . Ce même Denis de Rougemont que certains, fortement conseillés par les censeurs et les doublures des écologistes, commençaient à désigner comme un grand inspirateur du mouvement !

 

Denis de Rougemont… Décidément un personnage bien intéressant. Protégé des frères Dulles (12), placé par eux à la tête du CCF, le Congrès pour la Liberté de la Culture (Congress for Cultural Freedom), sorte de centre propagandiste international de la culture impérialiste sous autorité de l’IOD (International Organizations Division) créée, au sein de la CIA, par Tom Braden en 1950 (13). Le coeur même du dispositif de contrôle des oppositions politiques dont le siège avait été installé à Paris. Pourquoi Paris ? Pour mieux contrôler la population française dont les luttes sociales inquiétaient l’oligarchie mondiale ! Rougemont, grand manoeuvrier de la Guerre Froide et de la conquête capitaliste, l’un des meilleurs ennemis de la nouvelle gauche. Rougemont dont nous ignorions jusqu’à l’existence, mais qui n’était jamais bien loin puisqu’il tenait la main de nos faux-amis à mi-temps dans son « collège invisible« , avec quelques grandes fortunes inquiètes devant la montée de la culture critique écologiste *. Un tel faisceau de coïncidences fait une certitude. DiogèneEcoropa était un réseau stay-behind dans la grande tradition.

* ainsi Edouard Kressmann, Edward Goldsmith, Armand Petitjean… et une belle brochette d’élitistes

 

Pierre Fournier n’avait pas tort de soupçonner la technostructure « d’oeuvrer sournoisement à la mise en place d’un « totalitarisme », d’un nouveau « fascisme » » (Fournier précurseur de l’écologie, page 92).

1969-1973 – FOURNIER précurseur de l’écologie

 

Comme le dit clairement l’appellation du réseau mondial de propagande dirigé par Denis de Rougemont, la « bataille pour conquérir l’esprit des hommes«  était d’abord culturelle. Conquérir en effaçant les cultures qui s’y opposaient, telle la culture du bien commun portée par la nouvelle gauche. Cela renvoie à l’ »industrie culturelle » dénoncée par Adorno et Horkheimer dans La Dialectique de la Raison (Dialektik der Aufklärung). Avec le Congrès pour la Liberté de la Culture avait été développée une industrie du formatage par l’entreprise capitaliste. Ne pas en tenir compte, ignorer l’étendue et l’influence de ces réseaux plus ou moins invisibles, c’est se condamner à ne rien comprendre.

 

Comme par hasard, avant même de pointer son nez chez les écologistes Brice Lalonde, le « président » sorti du chapeau, faisait partie du « collège invisible » créé par ce réseau. Les écologistes de la Semaine de la Terre n’étaient donc pas exactement à la bonne place ! En acceptant l’invitation des « Amis de la Terre« , nous étions tombés dans l’une des succursales du Congrès pour la Liberté de la Culture, un piège, l’une des plus habiles manipulations du système capitaliste qui a multiplié ces fausses associations pour capter les énergies du mouvement social et éteindre les alertes.

 

Une quarantaine d’années plus tard, au début des années 2010, une ancienne compagnonne de Jeunes et Nature me recontactera. Elle était de ceux qui avaient refusé de participer à La Semaine de la Terre. « Trop politique« . C’est sans doute pourquoi, entre-temps, elle était devenue responsable régionale des Verts et s’était présentée aux élections. Cependant, après tant d’interrogations et de recherches laborieuses, je croyais pouvoir lui apprendre quelque chose sur ce que nous avions vécu. En réaction à ma description des coulisses du sabotage du mouvement écologiste, elle m’écrira : « Je sais tout. Je voyais Roland presque tous les jours et il me disait tout« . Oups ! Elle en avait déjà trop dit. Elle s’effaça comme elle était venue. Ou on lui conseilla de s’effacer.

 

Quelle dissimulation ! Et quel était donc son intérêt à se faire complice ? Mais, au fait, pourquoi avait-elle pris contact ?

 

Elle a « tout » confirmé d’un trait, n’a rien contesté : « le collège invisible de l’écologisme » avec sa collection de tartufes réactionnaires formatés pour remplacer les écologistes, les manipulations de Denis de Rougemont et du Congress for Cultural Freedom (dépendant de l’International Organizations Division (IOD) créé par Tom Braden en 1951), la relation avec la conquête mondiale par le capitalisme, et, pour le détail, l’implication de différents personnages qui, déjà, écrasaient tout sur leur passage, etc.

 

Roland, c’est Roland de Miller, l’un des activistes du « collège invisible » qu’il a, depuis, osé baptiser : « club européen des têtes pensantes de l’écologie« . Quelle pauvre défense de tant de mauvaises actions et de leurs résultats calamiteux (sauf pour les néo-capitalistes) ! Comme si les autres étaient dépourvus de fonctions cognitives, précisément tous ceux qui avaient lancé le mouvement et le faisaient vivre. Une prétention qui, plaquée sur les procédés de bas étage employés pour éliminer les écologistes, dit l’élitisme méprisant de ces personnages et leur place dans le système exploiteur. Donc leur éloignement de la culture écologiste. Walter Lippmann et Edward Bernays, les inventeurs du « gouvernement invisible » (tiens donc !) des hommes « responsables » et « intelligents » (et, surtout, enrichis) sur la masse, n’auraient pas dit mieux ! Cette attitude dit tout de leur éloignement de la culture écologiste. Elle explique aussi leur rage à lui nuire. Jusqu’à aujourd’hui, cette dépréciation de l’autre, de tous les autres, explique encore leur surprise de se voir découverts. Se croyant « invisibles » et supérieurs, ils n’avaient même pas compris que l’accumulation de leurs si subtiles manipulations avait fini par susciter des vocations d’observateurs !

 

A Jeunes et Nature, Roland parlait beaucoup de Robert Hainard. Une passion. Jamais du collège « Diogène » et de ses autres fréquentations. Même quand, en 1970, il m’accompagna au Club Méditerranée pour quelques conférences-débats sur l’écologie pour lesquelles le Club m’avait fait confiance. Il s’était bizarrement démené pour venir, écartant fébrilement les autres candidats lors d’une séance mémorable tant la situation était pénible. Mais, une fois sur place, il s’ingénia à gâcher les soirées qui nous étaient réservées et à exaspérer tout le monde, en particulier Jean Sendy, autre invité du Forum du Club Med. N’écoutant personne, il se mettait à parler de façon automatique en s’égarant dans des digressions sans fin et sans but. Le premier soir, il tint plus de deux heures sans qu’on puisse l’interrompre. A chaque fois qu’on lui demandait d’abréger, il prétendait qu’il était en train de conclure. Une technique imparable, à moins de lui couper la parole par force ! Curieusement, il n’avait pas fait cela lors des tests devant les responsables du Service Forum du Club à Paris, pas du tout… Au contraire, il avait été concis ; juste ce qu’il faut pour introduire un débat. Mais là, dans le village sicilien, sous les étoiles, il agissait comme s’il avait mission d’étouffer dans l’oeuf les conférences-débats que je projetais de multiplier pour informer et sensibiliser un maximum de monde. Et, en effet, sa prestation calamiteuse provoqua leur perte (14).

 

C’était donc pour cela qu’il s’était imposé comme un furieux ! Il faudra l’aveu de l’ancienne de Jeunes et Nature pour réaliser que Roland de Miller, le protecteur de la nature, n’avait été qu’un fidèle exécutant du sabotage de la nouvelle gauche écologisteOr, l’année suivante, en 1971, c’est le même Roland qui allait nous vanter une nouvelle association : les Amis de la Terre. Et avec quelle conviction ! Juste avant de s’effacer, tout en continuant d’informer la compagnonne qui savait tout du sort qui nous était réservé… Mais comment, lui, savait-il puisque nous ne le voyions plus ? Clairement, parce que « les Amis de la Terre » (hors les militants de « la Semaine de la Terre« ) et le « collège invisible de l’écologisme » des réseaux stay-behind de Denis de Rougemont ne faisaient qu’un et que l’information y circulait très bien. Peut-être, même, ces sympathiques personnages tenaient-ils des réunions, partageaient-ils des soirées, s’offraient-ils des séminaires sous les palmiers ?

 

Combien d’autres savaient également ? Tous les autres de Jeunes et Nature ? Jeunes et Nature était aussi une structure d’accueil de « la jeunesse (qui) réagit au monde invivable que lui fait la croissance, » pour « contrôler ses réactions » (Charbonneau 1974) ?

 

 

 

L’entrave des dynamiques pour détourner le politique

 

Il faudra beaucoup de temps et la découverte d’au moins une partie des stratégies de la manipulation pour réaliser que l’empêchement des débats ouverts était un premier moyen d’entraver la circulation de l’information et la contagion de la conscience. C’est à cette tactique que Pierre Fournier était lui aussi confronté dans les réunions. Empêcher la tenue des vrais débats, les stériliser avec des interventions polémiques, des déversements loghorréiques, ou les changer en séances propagandistes, est un efficace moyen du sabotage du politique. Car c’est interdire la libre expression et l’échange, donc la reconnaissance des autres réalités, celles vécues par le voisin comme celles des écosystèmes les plus éloignés. C’est empêcher d’accéder à une perception enrichie par l’apport des diversités, donc à la vision relativiste qui permet, à la fois, la reconnaissance du bien commun et l’implication de chacun dans l’élaboration de la conduite politique. Bref, tout le contraire du prétendu « débat démocratique«  qui accompagne l’électoralisme falsifié bien en amont des urnes, dès l’origine. Evidemment, la proposition écologiste était un cauchemar pour les dominants de tous poils !

 

L’essentiel de la nouvelle gauche était dans la dynamique évoquée par Max Horkheimer et Theodor Adorno quand ils dénonçaient l’illusion de la compétence de la domination : « (…) la gestion a besoin de tout le monde. Le pouvoir des choses apprendra à tous à se passer finalement du pouvoir » (« La dialectique de la raison »).

 

En complément de l’empêchement des débats ouverts, l’ambiance chaleureuse du mouvement fut aussi la cible de manoeuvres de détournement et d’extinction. La dégradation fut spectaculaire. Les entristes n’avaient pas seulement tout leur temps et de solides appuis extérieurs, ils avaient de l’argent et accès à des consommations attrayantes que les plus malléables étaient invités à partager. Ainsi, ce sont eux qui ont fait circuler le haschich. Excellent pour ramollir les convictions et distendre les liens militants ! Dès l’arrivée aux Amis de la Terre, je notais le changement. Le reste m’échappa et, évidemment, on me le cacha. Entre le travail dès 6H du matin et la pratique assidue d’un sport, j’allais à l’essentiel. C’est le livre de Lison de Caunes qui confirma les soupçons sur l’habitude de la fumette et m’apprit la sexualité obsessionnelle de son héros et son incapacité à entretenir une relation. Qui ? Mais ce « lui qui baisait les filles comme un bûcheron » (p. 87). Tout en finesse (et quel mépris de classe pour les bûcherons et, sûrement, pour tous les métiers « manuels » !). Comparable aux méthodes pour prendre le pouvoir sur un mouvement qui n’en veut pas.

 

Avec la fêlure révélée par l’idée fixe de « devenir le premier« , cela faisait trois précieuses qualités pour les organisateurs de la désorganisation réunis autour de Denis de Rougemont. Machiste et compulsif, générateur de désordres sentimentaux sans fin, de dissensions, de ruptures de l’engagement militant, ce « sexe » de coq satyriaque dans le poulailler a fait beaucoup de dégâts. La confession de Lison de Caunes en témoigne. Mais combien d’autres ont été mortifiées ? Combien ont tout laissé tomber ? Et combien d’hommes en ont subi les conséquences ? C’est toute la communauté qui est victime de ces comportements, et, dans un mouvement social en recherche d’émancipation, c’est un désastre – d’où l’intérêt des oligarques pour ceux dont le pénis tient lieu de cerveau (15).

 

Sous couvert de « libération sexuelle« , utilisant les ressorts de la culpabilisation, le sexe compulsif faisait partie de la panoplie des techniques manipulatrices qui ont eu raison du mouvement. Avec le machisme gauchiste (dont on a vu qu’il avait été appuyé par des « féministes » au comble de l’égarement), l’engagement des femmes dans le mouvement a été pollué et gâché. Juste la moitié des forces, tout de même ! Avec la circulation des joints sous le manteau et les connivences tissées dans la dissimulation des petits trafics et autres « arrangements« , la corruption a fait son entrée. Le parti de la dissociation avait gagné avant que nous commencions à prendre conscience de la supercherie.

 

Toujours au début des années 2010, la chance m’offrira un nouveau témoignage sur les manipulations gigognes dont nous avions été victimes ; nous et beaucoup, beaucoup d’autres – sur les manipulations et sur la structure mentale de leurs auteurs.

 

C’est arrivé à la terrasse ensoleillée d’un bistrot de campagne… Il est venu tout droit à notre table et mon compagnon de café nous a présentés. Apprenant mon identité écologiste, tout fier, il dit combien, en 1974, il avait été séduit par « la campagne Dumont » (sic) ; séduit au point d’organiser un comité de soutien… J’évoquai mon rôle dans l’aventure et tempérai son enthousiasme en disant que Dumont ne correspondait pas tout à fait à la légende répandue depuis, et que le projet des écologistes était un peu différent de ce qu’il avait apprécié, que nous voulions une dynamique collective, conviviale, démocratique, etc. comme nous l’inspire l’organisation holistique du vivant… Il fut soudain tout agité : « Mais c’est la culture contre la nature qui inspire la démocratie. La nature est totalitaire, fasciste ! Faut demander à la gazelle mangée par le lion« . Sûr qu’il n’avait pas lu Theodor Adorno et Max Horkheimer :

« Aujourd’hui, au moment où l’Utopie de Bacon, la « domination de la nature dans la pratique« , est réalisée à une échelle tellurique, l’essence de la contrainte qu’il attribuait à la nature non dominée apparaît clairement. C’était la domination elle-même. Et le savoir, dans lequel Bacon voyait la « supériorité de l’homme », peut désormais entreprendre de la détruire. Mais en regard d’une telle possibilité, la Raison, au service du présent, devient une imposture totale pour les masses » car « Toute tentative ayant pour but de briser la contrainte exercée par la nature en brisant cette nature n’aboutit qu’à une soumission plus grande au joug de celle-ci » (« La dialectique de la raison »).

Car, Adorno et Horkheimer en ont fait aussi la démonstration, nous devons au côté obscur des « Lumières« , celui de « l’industrialisation et (de) la mercantilisation du monde vivant« , l’idée stupide d’une supériorité humaine sur la vie et d’un droit à la domination. Cela aussi notre visiteur surprise devait l’ignorer.

 

Interloqué d’entendre pareil discours dans la bouche d’un ancien compagnon, je lui glissai que ce qu’il venait de cracher est justement ce qui est inculqué pour nous détourner de nous-mêmes et nous livrer en pâture aux exploiteurs, et que c’est parce que les écologistes représentaient le plus grand danger pour l’exploitation que nous avions été escamotés. Son sourire s’était effacé. Il avait perdu sa belle assurance. Je lui contai succinctement l’AG sabotée du Pré-aux-Clercs. Il explosa : « Magouiller les assemblées générales, les élections, c’est le jeu de la démocratie ! Je l’ai fait moi-même« . Il n’avait pas pu dissimuler ! Trop d’émotion. La confrontation avec un peu de pensée écologiste et un fragment de l’histoire du mouvement avait été trop forte. Que ce qu’il avait cherché en 1974 se soit, enfin, matérialisé devant lui n’avait fait qu’ajouter à son malaise. Du fait de sa dérive loin des élans de sa jeunesse, la rencontre qui l’avait d’abord enthousiasmé s’était mué en cauchemar. Tout agité, il s’éloignait déjà à grandes enjambées. Dommage. Pourquoi tant de trouble ?

 

Vertige. Sa proclamation faisait écho aux agressions que j’avais vécues. Elle faisait écho à la confession de Lison de Caunes, dans Les jours d’après. Aussi au témoignage de Christophe Bourseiller sur les maoïstes qui investissaient les « révolutions minuscules » de l’écologisme et de l’émancipation.

 

Et, en effet, le démocrate saboteur de la démocratie avait été militant gauchiste dans les années soixante-dix – maoïste et… chrétien ! Depuis, il n’avait pas cessé de plonger plus profondément dans les bénitiers, sans pour autant sembler réaliser les oppositions entre ses différentes religions. A peine engagé en politique, il avait été embrigadé et formaté. Extraordinaire cocktail : anti-nature et magouilleur, il avait soutenu René Dumont en se croyant devenu écologiste ! Un profil assez proche de celui de cet autre saboteur de la démocratie qui, au même moment, tentait de prendre le contrôle de Maisons Paysannes de France (note 16). Ressemblant aussi avec celui de Brice Lalonde qui trompait tout le monde (enfin, presque) depuis ses années de syndicalisme étudiant. Dans tous les cas, accointances communes et mêmes méthodes.

 

Evidemment, avec de pareils énergumènes se mêlant à elle, la nouvelle gauche, qui voulait restaurer le politique et sauver la démocratie en faisant ce qu’elle disait et disant ce qu’elle faisait, n’avait aucune chance.

 

C’est probablement pour ne pas se dévoiler davantage et en entendre plus sur ses incohérences (et ses péchés imprescriptibles) qu’il s’enfuyait. Sans doute aussi pour qu’on ne l’interroge pas sur ce qu’il avait fait précisément. S’était-il reconnu dans ma description ? En tout cas, plus de quarante ans après, il n’avait pas encore appris la différence entre gauchisme et nouvelle gauche ! Comme à des tas d’autres rencontrés auparavant, la relation entre la démocratie et l’organisation du vivant et, plus encore, l’intégration de l’écologie dans tout acte politique lui donnaient des boutons. C’est avant tout parce qu’il n’y connaissait rien et qu’il refusait de remettre en cause ses croyances.

 

Sous le coup de l’émotion, ce témoin a livré une information précieuse : il n’a pu dissimuler que la « magouille » la plus abjecte avait été une pratique courante et perçue comme positive chez les gauchistes (y compris chrétiens) (16) ! En quelques instants de perte de contrôle, il a confirmé le rôle déterminant des tartufes qui ont trompé jusqu’à leurs amis (tel Hocquenghem), dans l’effondrement de la conscience écologiste et la dégradation de la pratique démocratique.

 

Comme Serge July le claironnait dès 1978 (« Tout s’est filé sans heurts, sans débat intérieur. Et, à chaque fois, l’expérience a été formidable« ), l’amour de la magouille lui avait beaucoup profité : il avait fait carrière. Comme July, il avait occupé des positions de pouvoir, meublé des hiérarchies, tenu la scène et les journaux, écrit des livres, les avait publiés et commentés. Entre autres titres, il était directeur d’études dans une école de haute réputation. Il enseignait, était publié et donnait des conférences. Comme beaucoup d’autres ennemis de la nouvelle gauche, l’ex-gauchiste était devenu l’un de ceux qui ont charge de conditionner les jeunes esprits, futurs « cadres des corps intermédiaires« , pour les mettre au service de l’exploitation à outrance, précisément avec les sottises qu’il venait de nous jeter à la figure.

 

Admirable boucle de rétroaction entre militantisme juvénile manipulé et renforcement du système prétendument honni ! En applaudissant rétrospectivement le sabotage de l’AG des écologistes et de leur mouvement, le désormais directeur de « hautes études » nous confirmait plus de 40 ans d’observations de terrain sur l’élimination des adversaires politiques et la falsification de la représentation. Un pur exemple du cynisme qui, en tous domaines, justifie la sélection par la fascination pour les luttes de pouvoir et l’aptitude aux coups bas. C’est bien cette boue qui a pris le pas sur l’intégrité, le souci du bien commun et la compétence, bref sur ce qui fonde la démocratie, depuis… depuis combien de temps ?

 

Son cri du coeur sur l’idée et la pratique de la démocratie dit tout de la qualité de la « représentation » qui a installé et, chaque jour, renforce le capitalisme : une capitalisation des impostures où les titres et la « réussite sociale » sont les marques de la trahison du vivant.

« Amoncellement d’escroqueries et d’impudences » avait diagnostiqué Guy Hocquenghem. Sur fond de ruine écologique. Pour en avoir trop vu de l’intérieur, Hocquenghem a pu dénoncer ce que nous n’osions encore identifier : cette volonté de dégradation générale des relations sociales, de dégradation de la relation écologique aux autres, jusqu’au maximum de la dissociation, qui était commune à tous nos ennemis, du plus misérable des suivistes aux chefs de la guerre froide culturelle. Et qui l’est restée !

 

Détail piquant, l’enseignant de haut vol convaincu que la voie de la démocratie passe par la magouille des assemblées générales et des élections a pour collègue Bernard Manin dont les écrits sur l’hypothétique valeur de la démocratie représentative connaissent un grand succès. Même école et même charge. L’ex-gauchiste a-t-il exposé ses certitudes à Bernard Manin ?

 

Mieux encore, au moment de son esclandre, l’ex-gauchiste devenu enseignant de haut-vol préparait une élection. Il allait se faire élire « président » de l’école. Elu « président » dans une école prestigieuse de la République… Il fait donc partie des « élites » ! Toujours avec les mêmes méthodes ? Bernard Manin a-t-il voté pour lui (17) ?

 

 

 

Planification de la ruine profitable

 

Pour nous consacrer tant d’attention, les dynasties de la jet set et leurs suivistes de la bourgeoisie française devaient estimer que notre mouvement était une menace pour leurs affaires. Evidemment, les familles du grand capitalisme n’étaient pas sorties de leurs réserves dorées seulement pour s’occuper de deux ou trois groupes de petits français. Elles étaient depuis longtemps sur le pied de guerre, depuis qu’un mouvement d’alerte écologiste mondial avait émergé en réaction aux destructions massives causées par l’offensive néo-libérale. Depuis les Beatniks et les Hippies. Depuis les Provos. Depuis les Situationnistes. Des gens aussi puissamment organisés ne pouvaient manquer la moindre manifestation d’opposition, et la laisser grandir. Notre contestation de la société hiérarchisée et, en général, du processus capitaliste, avait-elle surpris leurs observateurs ? Les saigneurs du monde avaient-ils anticipé la révolte que leurs destructions allaient soulever, et, plus encore, celles qu’ils avaient d’ores et déjà programmées ? La dénonciation de la domination et de ses bases idéologiques, la remise en cause de l’électoralisme et de tous les processus de décision, cela ne s’était pas vu depuis longtemps. Le nouveau mouvement était donc beaucoup plus dangereux que le partenaire communiste et ses gauchismes partageant tous la même culture impérialiste. Qu’ils l’aient anticipé ou pas, les saigneurs se sont vite adaptés à ce qui risquait de devenir leur meilleur ennemi. Il était vital pour eux de le noyauter, de le coiffer, pour l’émasculer et lui substituer une nouvelle illusion; mais de la façon la plus dissimulée. Excepté pour les acteurs les plus impliqués, l’opération a été indolore. La plupart n’ont rien vu. Le tour de passe-passe n’a même pas éveillé l’attention des sympathisants endormis par les légendes fabriquées pour accompagner la substitution. On a là une illustration en creux de l’erreur fondamentale des partisans de la violence : une répression plus visible du mouvement n’aurait pas manqué d’éveiller les consciences et de stimuler la résistance.

 

Mai 68 avait sans doute précipité l’organisation de la réaction. Pas l’agitation des groupes gauchistes, d’ailleurs contrôlée et orientée par des familles argentées – sinon télécommandée. Le Mai 68 profond, celui de la nouvelle gauche mondiale, le mouvement des consciences avec son élan libertaire, écologiste, empathique. Celui qui portait loin la critique, mais aussi l’ouverture sur d’autres perspectives. Celui-ci avait effrayé les familles axées sur l’argent, les réseaux mafieux, les banques, les bourses… Toute l’oligarchie qui tremblait pour son capital de pouvoirs et d’avoirs confisqués s’était organisée pour chasser, réprimer et isoler les lanceurs d’alerte. En réduisant à l’impuissance les lanceurs d’alerte et les porteurs d’alternatives, les dominants déstructuraient le mouvement social pour mieux déstructurer les sociétés et les écosystèmes.

 

C’est ce que Bernard Charbonneau avait vu : « Dans la mesure où le matériel humain, notamment la jeunesse, réagit au monde invivable que lui fait la croissance, il importe de contrôler ses réactions en lui fournissant les divers placebos intellectuels qui les détourneront dans l’imaginaire« . Dans l’imaginaire… et, surtout, dans l’illusion électoraliste en suivant les faussaires promus par le « collège invisible » directement inspiré du « gouvernement invisible » de la propagande capitaliste.

 

Charbonneau pressentait donc ce que décrit Frances Stonor Saunders à propos de la stratégie des agences dont dépendait Denis de Rougemont  : « Le soutien des groupes de gauche n’avait pas pour but leur destruction ni même leur contrôle, mais plutôt le maintien d’une discrète proximité afin de contrôler la pensée de tels groupes, de leur fournir une soupape de sécurité et, in extremis, d’exercer un veto final sur leur publicité et peut-être leurs actions, si jamais ils devenaient trop radicaux » (déjà cité dans le chapitre « Sous la geste révolutionnaire, la réaction« ).

 

C’est l’exact complément de la « conquête de l’esprit des hommes » par les artifices de la propagande. Exactement comme nous l’avons vécu, l’objectif était de réduire à l’impuissance les individus les plus sensibles, les plus ouverts sur l’ensemble vivant et les mieux informés (les lanceurs d’alerte), ceux qui, en outre, étaient capables de se rendre disponibles et de prendre des risques. C’était une entreprise de stérilisation qui, bien sûr, visait aussi tous ceux que les premiers avaient éveillés à la conscience, puis, successivement, ceux qui allaient se déclenchent aux autres niveaux de risque.

 

Méthodiquement depuis une soixantaine d’années, quasi scientifiquement, les patrons de Denis de Rougemont et leurs tueurs sociaux annihilaient les dynamiques de la régulation collective – c’est-à-dire, fondamentalement, de la démocratie. En procédant ainsi, les prédateurs peuvent augmenter le seuil de déclenchement de l’alerte, et retarder longtemps la prise de conscience. Très longtemps. Au moins jusqu’à ce que le niveau de dégradation devienne évident pour tous. Mais, alors, il est déjà trop tard pour sauver l’essentiel, car la plupart ne s’éveillent que quand les signes révèlent des effondrements en série (biodiversité, climat, pandémies…) ! D’autant que, depuis déjà trop longtemps, la plupart des enfants grandissent loin de la vie, des animaux, des plantes, de leur diversité, et en sont handicapés pour la vie.

 

En France, exceptée la grossière agression du Pré-aux-Clercs (mais restée confidentielle), l’opération fut finement jouée. Ainsi, revenons un peu sur ce joli mois de juin 1972 et sur notre étonnement à l’annonce surprise de la tenue d’une Assemblée Générale. Pourquoi une AG nous étions-nous demandé, et pourquoi en plein élan du groupe, avant d’être confrontés à un acte de piraterie démocratique cautionné par le « papa » de l’association, Alain Hervé ? Or, ce même mois de juin 1972 paraissait un numéro spécial du Nouvel Observateur consacré à… l’écologie : « La dernière chance de la Terre« . Et qui en avait dirigé la réalisation ? Alain Hervé. Oui, l’organisateur du sac de la pseudo AG des Amis de la Terre pour faire coiffer le mouvement par des doublures. Il signait même un éditorial en forme d’appel à la mobilisation – donc en complète contradiction avec la déstructuration du mouvement écologiste à laquelle il se livrait consciencieusement. Quelle simultanéité pour deux actions apparemment opposées, mais provenant du même endroit ! Le Nouvel Observateur… Décidemment, l’une des mauvaises fées penchées sur le berceau écologiste. Encore une de ces extraordinaires coïncidences dont la répétition et la convergence démontrent l’intention première. Bien sûr, aucun écologiste du mouvement ne participait à ce numéro « écologiste« , et, même, n’en avait été informé. Participaient à ce numéro quelques belles figures en lien étroit avec le « comité de parrainage » fantôme qui servait de justification à Alain Hervé pour chaque répression du mouvement (ainsi l’alerte contre les emballages jetables). Complices ou otages, les contributeurs (dont Bosquet et Morin) ont servi à récupérer l’alerte écologiste et sa culture émancipatrice en prenant bien soin de les édulcorer de leur dimension révolutionnaire étendue à l’ensemble vivant (culture du bien commun, condamnation du capitalisme, changement de civilisation…). Complément indispensable de l’imposture politique et sociale, avec les doublures imposées au forceps grâce à l’aide des gauchistes et des féministes entre manipulation et connivence de l’entre-soi, l’imposture intellectuelle était lancée. Il ne devait subsister aucune faille laissant paraître les ficelles de l’escamotage.

 

 

La double substitution

 

L’invisibilisation des acteurs et leur remplacement par des agents du capitalisme ne pouvait suffire à éliminer le péril. Il fallait encore personnaliser pour effacer l’émergence du collectif et de ses dynamiques démocratiques. Tandis que les écologistes allaient rencontrer de plus en plus de difficultés, les journalistes (qui nous connaissaient parfaitement) et les éditeurs allaient se mettre en quatre pour permettre aux Morin, Moscovici, Bosquet (futur Gorz), Dumont… de reprendre à leur compte une partie de l’alerte écologiste – la moins dérangeante pour le système : « l’environnement« . Puissamment soutenues, libérées des soucis de la survie, ces doublures allaient se démultiplier, sortir des bouquins, faire des conférences, comme Bernard Charbonneau le dénoncera deux ans après le numéro spécial du Nouvel Observateur, dans La Gueule Ouverte n°21. Cette soudaine occupation du terrain médiatique par des personnages qui nous observaient attentivement, mais que nous ne connaissions pas, allait non seulement permettre de mieux effacer les écologistes, mais, surtout, détourner l’attention de la dynamique collective – le mouvement – en personnalisant à l’extrême. C’est la stratégie des heroes que Edward Goldsmith allait me dévoiler en octobre 2001 : « Every movement needs a heroes » argumentera-t-il, à propos de l’une de ces doublures, pour tenter de me dissuader de rappeler la véritable histoire du mouvement social.

 

C’est à la demande de l’Ecologiste que j’avais écrit un article sur l’histoire du mouvement français. Je n’y dissimulais pas certains des épisodes qui ont provoqué sa perte. Tollé dans les coulisses de l’Ecologiste et de The Ecologist qui m’ont aussitôt fermé leurs portes. C’est ce dernier échange avec Edward Goldsmith qui me donna le fin mot de l’histoire. A bout d’arguments, il lâcha : « Alain Hervé ne permettra jamais la publication de ton article« . Alain Hervé… Encore lui ! Toujours investi dans la censure des écologistes, de bout en bout. Donnée par Edward Goldsmith, cette information confirmait l’importance du rôle de Alain Hervé et la permanence de sa nuisibilité pour le mouvement de l’alerte écologiste et de l’émancipation. C’est alors que j’ai fait le parallèle entre Alain Hervé et Irving Brown… Irving Brown, l’agent d’influence, ou tueur social, spécialisé dans la manipulation du mouvement syndical entre 1945 et les années 1980 (18). Comme lui, Alain Hervé est de ceux qui ont généreusement contribué à muer l’espoir en cauchemar.

 

Ce sont ces méthodes qui, des dizaines d’années plus tard, cacheront encore l’intelligence collective du mouvement derrière des heroes fabriqués ayant, en réalité, activement participé à son effacement. Plus fort que la simple censure. Parole retirée, identité volée… entre doublures et discours récupéré était constituée une couche écran derrière laquelle les acteurs premiers de l’écologisme allaient disparaître aux yeux de la plupart. Ainsi, en effaçant les écologistes, donc la dynamique qu’ils avaient initiée, les agents de la domination capitaliste pouvaient, à la fois, se faire passer pour eux tout en entravant durablement le développement du mouvement. Contrôle parfait ! Nous avons déjà vu que Henri Laborit allait être trompé par ce mirage et, en témoignant de son étonnement, démontrer l’efficacité du dispositif. Cela n’était que le début. Depuis, les abusés sont innombrables.

 

Anciennes alternatives (comme les coopératives au service des producteurs et des consommateurs), nouvelles alternatives, nouvelles alertes (comme les emballages jetables, l’amiante, les forêts primaires…), etc., comme les communistes orthodoxes alignés sur Moscou, nous étions devenus des « ennemis intérieurs« . Tout fut étouffé ou détourné. L’utilisation de nombreux révolutionnaires auto-proclamés* détourna nos soupçons et sema habilement la confusion la plus totale. L’opération avait été longuement pensée et elle bénéficiait de l’expérience de vieux routiers de la manipulation politique. Elle avait été conçue pour durer indéfiniment. Plusieurs dizaines d’années après, nous sommes toujours sous son influence.

* C’est la feinte dissidence analysée par Louis Janover

 

Le viol de l’Assemblée Générale des Amis de la Terre n’était sûrement pas une première. A l’évidence, l’opération était rodée. Et, comme l’anti-nature – mais soutien de Dumont – rencontré au café l’a révélé, les sabotages de la démocratie ont été multipliés.

 

Nous, écologistes, n’étions pas les seuls visés. Tout le monde y a eu droit, enfin tous les courants de la nouvelle gauche, en France, aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, en Allemagne, en Italie, partout. Comme en France, l’information sur l’étouffement des mouvements d’ailleurs a été largement censurée. On sait à peine que la New Left nord-américaine a été systématiquement infiltrée, réprimée et coulée. Par contre, l’étendue des ramifications des organisations réactionnaires, tel le Congress for Cultural Freedom, et le triomphe général du système anti-nature parlent d’eux-mêmes.

 

Les mouvements hippie et beatnik, le féminisme, les régionalismes, les mouvements autochtones (tel l‘AIM, l’American Indian Movement), le pacifisme, les homosexuels, l’écologisme bien sûr, etc., toute la nouvelle gauche a été frappée (après la purge et la récupération des gauches issues des luttes sociales, laquelle était déjà réalisée). Le déploiement réactionnaire visait à éliminer toute pensée critique et toute résistance à la globalisation capitaliste. D’où qu’elle vienne, la réaction visait surtout à gommer la pensée positive, les projets, l’enthousiasme, la distanciation vis à vis des « biens de consommation » au profit des biens communs. C’est pourquoi tant de compétences et d’efforts ont été spécialement consacrés à l’effacement de l’ouverture écologiste (culture du bien commun inspirée par le vivant). Parce que la restauration de la conscience de l’interdépendance de toutes les parties de la biosphère venait contrarier plusieurs siècles de réductionnisme mécaniste, parce qu’elle stimulait la mise en cause des innombrables pratiques destructrices de la société et de la biosphère, parce qu’elle menaçait les fondements mêmes du système destructeur qui s’ingénie à dissocier et à réifier le vivant pour l’exploiter à mort, le marchandiser et capitaliser les profits de la destruction afin de pouvoir détruire davantage. Et parce que la sensibilité, la convivialité et la disposition d’esprit positive ensemencées par les différents courants critiques et alternatifs, redonnaient confiance en ouvrant une voie autrement plus sympathique que celle promise par le capitalisme et son pouvoir absolu réalisé par la réduction de tous à l’impuissance : une restauration holistique du politique – une écologisation.

 

Après des années d’une censure unanimement décidée par le MEP au moment même de sa constitution en février 1980, nous ferons encore une expérience des capacités de nuisance de la réaction, au début des années 1990, avec une nouvelle mobilisation spectaculaire pour étouffer le sursaut du mouvement commencé vers la fin des années 1980. Un exemple, le numéro spécial d’ACTUEL d’octobre 1991 concocté par d’ex-gauchistes devenus Verts, en particulier Jean-Luc Bennahmias, comme par hasard un ancien du PSU (confidence de proches du journal). Sans oublier Jean-François Bizot, « le patron » mais aussi complice des campagnes électorales de Brice Lalonde, bien sûr. Quand sortira son vomi d’infamies, Bizot se vantera du « bon coup » porté aux écologistes.

 

ANTI-ÉCOLOGISME – 1991 : La deuxième manche – droit de réponse aux calomnies d’Actuel et du PS, par ACG

http://planetaryecology.com/1991-la-deuxieme-manche/

 

ANTI-ÉCOLOGISME – 1991 12 : Le PS contre les Verts, par l’OCL (Organisation Communiste Libertaire)

 

et, plus généralement :

2011 – L’ANTI-ÉCOLOGISME, depuis les débuts du néo-conservatisme

 

L’évocation du « MEP » impose un rappel. Celui-ci était essentiellement composé de la plupart des entristes-censeurs-saboteurs de la nouvelle gauche écologiste, le mouvement qui inquiétait tant le système capitaliste lancé dans la conquête du monde (« gauchistes » bourgeois et « protecteurs de la nature » réactionnaires mêlés dans l’ombre des réseaux du néo-capitalisme de Denis de Rougemont and Co). C’est sous prétexte d' »organiser le mouvement écologique » que ce MEP a été constitué. Organiser une alerte vitale devenue mouvement social proposant de révolutionner une civilisation mortifère, avec pour moyens des statuts, un bureau directeur et des règles d’exclusion ! Cette seule prétention révélait l’imposture qui poursuivait l’oeuvre commencée avec la constitution du collège invisible de l’écologisme en 1970, la création d’une association piège à écologistes (« Amis de la Terre » sous tutelle du précédent) et le guet-apens au Pré-aux-Clercs du 23 juin 1971.

 

C’est ainsi qu’a été anéanti le mouvement planétaire alternatif à l’impérialisme capitaliste, le seul qui pouvait sauver la situation.

 

 

 

 

Manipulation dans la manipulation, dans la manipulation…

 

On peut se demander si nos agresseurs étaient tous bien conscients de ce qu’ils faisaient – de ce qu’on leur faisait faire ? Françoise d’Eaubonne, par exemple. Complètement à contre-emploi. Quand on considère son parcours et ce qu’elle a prétendu être ensuite (écoféministe !), on est sidéré qu’elle ait pu nous traiter ainsi puisqu’elle empruntait l’essentiel à la nouvelle gauche écologiste, voire aux Situationnistes.

« l’originalité du FHAR, comme du MLF, c’est que, pour la première fois, on sortait du vedettariat, du nominalisme, des structures centralisées. Pour la première fois, on voyait des mouvements spontanés qui menaient des actions, qui marquaient des points. C’était nouveau, la réalisation du vieil idéal anar qui ne s’était jamais concrétisé (…) Oui, nous sommes une nébuleuse de sentiments et d’action« , « Rencontre : Françoise d’Eaubonne ». par Alain Sanzio. Masques 1981.

Sans doute avait-elle oublié sa participation à l’effacement de l’un de ces « mouvements spontanés« , celui-ci correspondant à une urgence vitale. Ou voulait-elle le dissimuler sous un torrent de tchatche, comme le fameux soir où elle était venue appuyer les agents du capitalisme à coiffer le mouvement ! Probablement dû à ces agents d’influence qui grouillaient autour de nous, ce fourvoiement évoque l’utilisation de la lutte de libération des suffragettes (par les cigarettiers et sur le conseil du propagandiste Edward L. Bernays et sa fabrique d’idiots utiles), pour faire fumer les femmes comme des hommes (les cigarettes étaient devenues « les torches de la liberté » !).

Comment la propagande fut inventée pour vendre des cigarettes

 

Françoise d’Eaubonne et plusieurs autres, dont Guy Hocquenghem, étaient peut-être encore plus manipulés que nous qui ne comprenions rien mais qui, au moins, étions allergiques aux prises de pouvoir et aux hiérarchies sans compétence – et ne manquions pas une occasion de l’affirmer ! En effet, vu le déploiement de la réaction en coulisses et la parfaite perfidie de ses méthodes, rien n’interdit de penser que le guet-apens du Pré-aux-Clercs visait aussi une partie de nos agresseurs. La stratégie de la dissociation est une constante des opérations politiciennes. Elle était l’une des armes favorites de la guerre froide culturelle pour imposer le néo-capitalisme sur l’effacement des alertes et la ruine des résistances. Rien ne peut réparer les déchirures créées. Elles se prolongent indéfiniment, toujours aggravées par les confusions induites et la falsification de l’histoire pour effacer le crime. Les désormais fameuses dissensions entre « écolos » en sont un résultat.

 

La conscience de la complémentarité des combats faisait partie de l’identité de la nouvelle gauche. Ce que l’on nomme depuis « la convergence des luttes » allait de soi. Donc, sans trop s’avancer, on peut voir dans l’agression de Françoise d’Eaubonne et de ses amis/es du FAHR contre les écologistes un succès de la pollution de leurs esprits par les agents du système (avec Brice Lalonde et les Grandes Compagnies des aroniens et des mendésistes).

 

Quel long travail d’approche, de séduction et de désinformation pour les amener à nous agresser aussi brutalement (voir l’exemple de Rony Brauman, note 9) ! Et, pour la suite, quels moyens de pression développés dans cette complicité ! Cela correspond bien à « l’effort immense exercé en permanence pour capter les esprits » avoué par Edward Louis Bernays (Propaganda). Le « collège invisible de l’écologisme » (ou un autre) était fait pour les autres courants de la nouvelle gauche aussi.

 

Bien sûr, avec Denis de Rougemont, ils étaient tombés entre des mains expertes :

« La propagande la plus efficace est celle où le sujet va dans la direction que vous désirez pour des raisons qu’il croit être siennes » (directives du Conseil de sécurité nationale des Etats Unis sur « la guerre psychologique« , 10 juillet 1950). Ah, comme ils ont dû rire les satrapes planqués dans l’officine du capitalisme fort bien identifiée comme un « collège invisible« . Ils avaient réussi à dissocier – opposer – non seulement des personnes engagées et qui n’allaient plus jamais se retrouver, mais plus encore des parties d’un même mouvement, provoquant ainsi l’effondrement de celui-ci. S’il en est encore besoin, cela achève de démontrer l’importance de ce soir du 23 juin 1972 pour tout ce qui a suivi.

 

Mais cela ne peut effacer ce que Françoise d’Eaubonne et ses comparses nous ont montré de leur véritable nature. Comme les sujets de l’expérience menée par Stanley Milgram, ils ont exercé, parfois sur leurs « camarades« , une violence croissante, sans hésiter, et sans jamais douter. Leur silence le prouve ; quand ils ne se vantent pas, comme le « directeur des  hautes études » et grand magouilleur d’AG, tant ils sont habitués à trouver un auditoire complaisant sinon admiratif. Ils se sont contentés d’empocher les faveurs et de profiter des notoriétés usurpées. Ensuite, la honte et la dissimulation des forfaitures ont pris le relais. Mais pourquoi, longtemps après, même après leur disparition (ainsi pour Françoise d’Eaubonne), leur rôle dans l’étouffement et le remplacement de cette nouvelle gauche écologiste si menaçante pour le capitalisme est-il toujours dissimulé ? La réponse est évidente pour qui voit que leurs laudateurs s’emploient à substituer les imposteurs aux acteurs de ladite nouvelle gauche. La « bataille pour conquérir l’esprit des hommes » (CIA années 1940) se poursuit.

 

http://atheles.org/doc/agone/hocquenghem/generationrepentie.pdf

 

Combien d’autres Eaubonne, Charbonneau et Hocquenghem, avec qui nous aurions pu construire, nous ont ignorés, ont rejoint nos ennemis communs, ont été trompés au point d’être durablement utilisés contre nous ; c’est à dire contre eux-mêmes ? Y compris dans les réseaux qui oeuvraient contre nous (PSU, Gauche Prolétarienne, Ligue Communiste…) ? Quelques-uns se sont confiés, la larme à l’oeil; et de quoi, de qui se souviennent-ils ? Pas des écologistes de la nouvelle gauche. D’ailleurs, tout en manifestant des aspirations inspirées de celle-ci, ils semblent avoir ignoré jusqu’à son existence (mais connaissent-ils seulement Pierre Fournier ?). Ceux dont j’ai vu les témoignages ont cru vivre les débuts avec des « pionniers« , mais ils ne parlent que des imposteurs saboteurs du mouvement, lesquels les ont entraînés loin de leurs aspirations premières, vers les désillusions*. Trop jeunes encore, arrivés trop tard, trop loin de l’action, ignorant tout du « collège invisible » dans les coulisses, ayant manqué l’essentiel de la supercherie, ils n’ont pas encore compris et ne sont, donc, pas prêts de reconnaître qu’ils ont été des idiots utiles.

* beaucoup semblent avoir été abusés par Roger Fischer (voir la note 16)

 

La plupart ne se sont pas posés de questions. Ils ont glissé dans la connivence et l’appui au système mortifère sans même s’en rendre compte. Enfin, plusieurs étaient, au moins, parfaitement conscients de tirer dans le dos de leurs anciens compagnons et de conchier leurs aspirations d’hier (aujourd’hui encore) !

 

 

Il est possible que plusieurs des saboteurs de la nouvelle gauche, des élitistes parfaitement intégrés au système capitaliste, aient pu croire que celui-ci pouvait être régulé et réorienté. Peut-être même ont-ils cru pouvoir échanger la mort du mouvement social contre quelques concessions. Aujourd’hui, en comparaison de la dérive continue de l’exploitation et des destructions, leurs proclamations réformistes pourraient presque passer pour révolutionnaires ! Mais leurs efforts ont été vains. Au contraire, leur action a été extrêmement contre-productive, plus encore qu’on ne l’apprécie dès l’abord : l’écrasement des résistances et des projets alternatifs a désinhibé et même encouragé les plus abrutis, les plus cupides et les plus fanatiques. Il semble même que ceux-là se soient multipliés en proportion de la perte de la culture du bien commun !

 

Pour tous les alternatifs au totalitarisme capitaliste, le guet-apens du Pré-aux-Clercs annonçait une interminable série de coups bas. Ici comme ailleurs, à peine rassemblés, les résistants à la destruction généralisée par la mondialisation avaient été entourés par des patriciens du système dénoncé et leurs coupe-jarrets. Les lanceurs des différentes alertes allaient être soit récupérés soit censurés, isolés, harcelés, poursuivis. A vie. Dans de nombreux pays, des milliers seront assassinés.

https://www.globalwitness.org/en/press-releases/2015-sees-unprecedented-killings-environmental-activists/

https://www.globalwitness.org/en/blog/new-data-reveals-197-land-and-environmental-defenders-murdered-2017/

 

Nous étions devenus les dindons d’une farce qui sera toujours à l’affiche des dizaines d’années plus tard. Rien de ce qui s’est passé depuis, et de ce qui se déroule aujourd’hui, ne peut être parfaitement compris si l’on ignore cette histoire – cette histoire et celle, plus ancienne, dans laquelle elle s’inscrit : le sabotage des mouvements sociaux et leur remplacement par des faux-semblants. Car la grande imposture commence avec la sélection de la représentation qui, dès l’origine, avant même que l’on puisse deviner qu’il puisse y avoir un enjeu, élimine les lanceurs d’alerte, les résistants et tous les défenseurs du bien commun. C’est bien pourquoi un Ministère de la Vérité orwellien tourne toujours à plein régime pour dissimuler en maquillant l’histoire.

 

Cela aussi, les écologistes ont mis du temps à le comprendre et, surtout à réaliser l’ampleur de la manipulation. Ce sont les écrits fantaisistes de plusieurs jeunes historiens cautionnés par leurs pairs qui le leur ont révélé. Nous n’avions pas bien compris les manoeuvres dont nous étions l’objet; par exemple, l’annulation de la publication de ce livre de témoignages d’acteurs du mouvement (« Ecologie, crise et révolution« ) pour lequel Roland de Miller m’avait demandé une contribution en 1975 :

1975 12 – Un peu d’espoir, par ACG (article censuré; eh oui, dès 75, et même avant)

En fait, le livre avait été publié, mais sous un autre titre et avec quelques acteurs en moins, et d’autres en plus ! Nous n’avions pas prêté attention aux mensonges des manipulateurs (tel Pierre Samuel sur l’histoire des « Amis de la Terre« ) parce que nous pensions naïvement que les faits parlaient d’eux-mêmes, les faits de l’époque, les faits de la collusion de ces gens avec le système mortifère, et les résultats catastrophiques de leurs engagements politiques. Mais l’extension du réseau des connivences, la corruption et le matraquage du récit inventé par les imposteurs ont fini par dissimuler la vérité des faits. L’oubli et la soumission à l’autorité des nouveaux maîtres ont fait le reste.

 

 

De chiens de garde en chiens de garde

 

La réécriture de l’histoire de l’écologisme va bon train (celle des autres mouvements sociaux aussi). Ses collaborateurs se multiplient en se pompant les uns les autres. Comme des Shadoks. Pourtant, des écologistes n’ont cessé de témoigner, de dénoncer de toutes les façons possibles. Malgré la censure, des écrits sont restés. Mais ils ont été systématiquement ignorés, même par des chercheurs à priori sans lien avec l’imposture première – à priori. On est très loin de la réflexion de Lucien Febvre : « Toute une part, et la plus passionnante sans doute de notre travail d’historien, ne consiste-t-elle pas dans un effort constant pour faire parler les choses muettes (…) ». Nos « historiens » de l’écologisme ne laissent même pas « parler les choses » exprimées et se détournent des témoins ! Ils omettent systématiquement ce qui infirme le récit fabriqué, cette instrumentalisation politique de l’histoire pour conforter la domination. Voudraient-ils effacer les traces de la nouvelle gauche, de ses alertes et des alternatives qu’elle proposait, et dont on ne cesse de vérifier la pertinence ?

 

Ainsi, tel auteur estimable qui voulut se faire historien et auquel je disais les erreurs qui constellaient son texte me confia qu’il avait essentiellement puisé chez un historien labellisé par l’université. Cela me fit rire car j’avais déjà écrit à ce dernier pour lui proposer de meilleures informations que les légendes qui lui avaient été susurrées par les naufrageurs de la nouvelle gauche.

Estomaqué, avant de rompre cet échange passionnant, l’historien universitaire cité par mon interlocuteur avait lâché que c’est grâce à ce travail qu’il avait obtenu son doctorat et ses deux chaires (il s’agit de Jean Jacob).

L’auteur abusé ne se montra pas davantage intéressé. C’était d’autant plus étonnant que la rencontre avait lieu à l’occasion de la présentation du livre de Danièle Fournier et Patrick Gominet sur Pierre Fournier. Après tout, peut-être n’avait-il pas été abusé… Lui qui, par ailleurs (mais pas devant moi), prétend avoir connu Fournier et Cavanna n’était pas du tout heureux de retrouver d’anciens compagnons (je n’étais pas seul). Au contraire ! C’est curieux un ancien mécontent de retrouver d’autres anciens; surtout quand il est historien et qu’il est confronté à une partie de son sujet. Mais l’intérêt pour l’histoire faiblit chez certains quand celle-ci se rapproche. Pourquoi était-il gêné par notre ancienneté ? Sa dérobade devant les autres témoins de l’époque parle d’elle-même. Car, à cette soirée consacrée à Fournier *, nous étions trois anciens de la nouvelle gauche. Si anciens qu’il ne sut dire que : « Oh, c’est vieux tout ça !« . Bah oui, vieux comme Fournier pour lequel il était là ! Il est remarquable qu’il n’ait trouvé à dire que ça qui est la facilité habituellement employée par les responsables d’actes aux longues conséquences pour esquiver les confrontations révélatrices. Mais que faisait là Yves Frémion, car il s’agit de lui ? Voulait-il passer pour un proche de Fournier, lui qui avait participé à tous les détournements qui ont produit « l’écologie politique » (sic), l’ersatz insignifiant qui a été substitué à la nouvelle gauche ? Il l’avait fait avec tant d’enthousiasme qu’il s’était fait élire chez les Verts. Incompréhension complète du mouvement et de ses perspectives, ou retournement de veste ? Sans doute avait-il oublié depuis très longtemps (ou ne l’avait-il jamais compris) que Fournier, comme tous de la nouvelle gauche, dénonçait la falsification de la démocratie par l’électoralisme (surtout celui fondé sur l’élimination préalable des alertes, des mouvements sociaux et des alternatives !) :

« La révolution écologique doit-elle se désintéresser du pouvoir ? Trois fois oui, répond Fournier. Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais de le « laisser ». Fournier prône le « désengagement » : participer, c’est encore être complice. La révolution écologique, communautaire, ruraliste, non-violente, doit se faire hors de la politique, qui vise par essence à l’accommodement » (Fournier précurseur de l’écologie, page 133).

* présentation du livre sur Pierre Fournier sorti en 2011,

 

La plaisanterie s’éleva au niveau de l’oeuvre d’art quand l’universitaire aux deux chaires publia des citations de Frémion, lequel dit puiser son information chez lui…

 

Cependant, le même Yves Frémion a fait un remarquable travail de recherche sur le mouvement Provo. Etrange qu’il n’ait pas été capable de produire l’équivalent pour la nouvelle gauche écologiste d’ici. D’autant qu’il n’a pas commis seul cette fantaisie sur l’écologisme. Il a entraîné dans la mésaventure un prof de « science politique » (!) : Bruno Villalba qui semble n’y avoir vu que du feu.

 

Evidemment, Yves Frémion n’a rien trouvé de mieux que de rompre grossièrement l’échange avec les trois représentants de ceux dont, par ailleurs, il ose se réclamer : les anciens de l’écologisme. Son comportement a tout dit de l’honnêteté de l’entreprise à laquelle il participe.

 

Deux perles parmi tant d’autres. Elles mettent en scène un ancien de la manipulation politicienne et un nouvel universitaire qui récitent le même storytelling :

« (…) c’est un des leaders de 68, Brice Lalonde, ancien président de l’UNEF, qui va prendre à ma demande et à ma suite la présidence des Amis de la Terre en 1972« .

C’est du Alain Hervé dans le texte : « L’écologie est-elle née en 1968 ? », l’Ecologiste n° 25, printemps 2008 (déjà commenté dans le chapitre « Sous la geste révolutionnaire, la réaction », après la note 4).

« à ma demande et à ma suite la présidence« … On voit que toute prudence est oubliée au point de vanter ses perfidies et ses turpitudes. Que disais-je ? La cooptation. La cooptation imposée en force, avec l’aide de nervis dirigés contre les écologistes, puis la falsification pour produire un récit qui semble légitimer la domination. De la culture démocratique de l’écologisme qui veillait à prévenir toute reproduction des hiérarchies de pouvoir, il ne reste rien. Evidemment.

 

Quant au « leader de 68« , falsification encore ! Hervé le Nestour avait été témoin d’un coup de force pareil à celui du Pré-aux-Clercs, pareillement organisé par le PSU et confrères, pour – nous l’avons vu plus haut – installer le même non pas à la tête de l’UNEF Sorbonne mais, exactement, au bureau de la FGEL, la Fédération des Groupes d’Études de Lettres de l’UNEF. Constance de la magouille et de la violence quand celle-ci ne suffit pas… En conchiant une nouvelle fois le désir de restaurer la démocratie, qui était une marque des écologistes de la nouvelle gauche, Alain Hervé confirme la relation avec les naufrageurs de 68, avec ceux dont il avait organisé la visite surprise dans la grande salle du Studio Morin. C’est bien ainsi que tous ces gens conçoivent la démocratie : en falsifiant la représentation dès le départ, puis en montrant à tous des collections d’images d’Epinal.

 

« (les Amis de la Terre) Association à vocation nationale, ses statuts sont conformes à la loi de 1901 et c’est tout naturellement que Brice Lalonde est élu président de l’ensemble du groupe français en 1972 lors d’une assemblée générale qui ne rassemble guère que les membres parisiens« 

Les mouvements écologistes en France de la fin des années soixante au milieu des années quatre-vingt

thèse de Alexis Vrignon, page 338, archives de l’Université de Nantes

C’est directement pompé dans l’antienne fredonnée à tous les échos par Alain Hervé, l’exécuteur des basses œuvres du « collège invisible« . Nous l’avons déjà vu, Alain Hervé, qui fut pour l’écologisme un équivalent de Irving Brown pour le mouvement syndical, est la source préférée des historiens en quête de récits confortant le système dominant – façon Wikipedia pour tout ce qui concerne la nouvelle gauche écologiste, au moins. « Tout naturellement » dit Alexis Vrignon copiant Alain Hervé… En oubliant seulement le saccage de l’assemblée générale par les gauchistes (commandités par Alain Hervé et ses amis du « collège invisible« ), et l’annulation de celle-ci par « les membres » de l’association présents.

 

« Une assemblée générale qui ne rassemble guère que les membres parisiens« … Et voilà, avec l’onction des études universitaires, l’aspirant au doctorat réhabilite en AG respectable la pantomime dont il connaît tous les détails. « (…) que les membres parisiens« … Et pour cause ! Manipulation oblige : il n’était évidemment pas question de faire venir d’autres écologistes qui auraient entravé l’intervention des spadassins gauchistes et seraient devenus des témoins gênants.

 

Pourtant, Alexis Vrignon était venu m’interroger en octobre 2011 et, entre autres, je lui avais conté cette histoire édifiante et donné accès à la documentation. Mais il est vrai qu’il avait cru bon prendre rendez-vous avec plusieurs falsificateurs de plus de quarante ans qui maintenant contrôlent des réseaux influents – en particulier Alain Hervé, la pire des sources en la matière, mais qui, dès lors, semble lui avoir tenu la main. Il a donc préféré leurs incohérences, sans même s’enquérir d’un hypothétique compte-rendu en bonne et due forme, avec pointage des adhérents et des présents, etc. ! Un exemple de la prompte génuflexion des nouveaux devant les hiérarchies du mensonge. Passé la surprise et, parfois, l’indignation, tous se sont courbés, pliés, aplatis. Devenus chiens de garde, ils forment déjà une longue horde sur plusieurs générations. Tous ont été récompensés par des carrières confortables dans l’université, le journalisme, les « associations » subventionnées, etc. Ils prolongent et amplifie la réécriture de l’histoire, bloquant d’autant toute possibilité d’évolution.

 

Intéressante la continuité entre les manipulations antisociales dirigées par l’état-major du capitalisme et le travail universitaire, à des dizaines d’années d’écart ! Où l’on voit une nouvelle fois l’université cautionner l’imposture. Comme avec Jean Jacob que j’avais dûment informé des erreurs de son « Histoire de l’écologie politique » (Albin Michel 1999), erreurs si nombreuses qu’elles l’ont entraîné loin de l’écologisme ; précisément vers le système qui, sous couvert d' »écologie politique« , l’a ruiné pour le remplacer. Que croyez-vous qu’il fit ? Ben, il a continué à désinformer comme si de rien n’était. Avant de rompre le contact dès le premier échange téléphonique (alors que j’offrais de l’aider), il m’a dit que cette publication était une reprise de la thèse qui avait été récompensée par un doctorat en histoire et deux chaires universitaires (!). Sans doute aurait-il perdu sa position avantageuse s’il avait eu le courage de corriger et de relancer la recherche *. Comme le gauchiste chrétien et directeur d’études d’une grande école brièvement apparu à la terrasse d’un bistrot de campagne.

* Cependant, il faut lui reconnaître le mérite d’avoir dénoncé l’appartenance à l’extrême-droite d’au moins un acteur du « collège invisible de l’écologisme » : Robert Hainard.

 

Même des auteurs encensés semblent entièrement contaminés. Par exemple, Jean-Pierre le Goff avec Mai 68, l’héritage impossible. Manifestement, Jean-Pierre le Goff a intimement connu le gauchisme, mais pas du tout l’écologisme – et pas plus la nouvelle gauche. Et pour cause, lui aussi était maoïste (!) et il n’a donc pas été étranger au saccage de la nouvelle gauche, des alertes et des alternatives (au moins devait-il savoir) ! Sur 480 pages, il n’en consacre qu’une dizaine à l’écologisme. Cette portion congrue renseigne sur la prépondérance qu’il accorde au gauchisme *, tout en saupoudrant celui-ci d’un peu de culture alternative (empruntée à cette nouvelle gauche que, pourtant, il paraît ignorer). D’où son invention d’un « gauchisme culturel » dans lequel il mélange tout (pour brouiller davantage ?). La confusion est complète. La nouvelle gauche se trouve remplacée par son contraire. Mais il est vrai qu’il est de ceux qui réduisent « 68« , et semble-t-il toutes les années soixante, aux étudiants et aux lycéens embrigadés par les gauchistes (eux-mêmes manipulés par les capitalistes, donc) ! Mieux encore, si le Goff effleure à peine l’écologisme, presque tout ce qu’il en dit le réduit et le défigure. Il ne s’est pas fatigué : c’est juste un copié-collé du récit fabriqué par les falsificateurs; toujours les mêmes, ceux qui ont cassé le mouvement avec l’aide des… maoïstes – les copains de le Goff. Certes, Pierre Fournier est cité, mais hors contexte. Lanza del Vasto fait une apparition à propos de la lutte pour le Larzac. C’est tout. Les autres personnages cités sont ceux-là mêmes qui ont exécuté le mouvement et débitent depuis le récit qui vise à enterrer définitivement la culture alternative au capitalisme – comme par hasard, le récit fabriqué que rapportent Jacob et Vrignon. Jean-Pierre le Goff aurait-il été abusé ? Etant donné son passé maoïste, on peut en douter (excepté Guy Hocquenghem, aucun autre de ce courant n’a eu la décence d’en reconnaître l’hypocrisie et la nuisibilité). Les références à Raymond Aron, l’un des principaux néo-cons qui ont appelé à la guerre contre la nouvelle gauche pour faire place au néo-capitalisme, n’augmentent pas sa crédibilité. En tout cas, la réputation de JP le Goff fait maintenant référence pour les légendes qu’on lui fait répéter.

* comme Hervé Hamon et Patrick Rotman dans leur « Génération » (sic) qui, généralisant la dérive totalitaire de la minorité dont ils faisaient partie, s’approprient les mouvements des années 1960 et 70 pour en gommer les alertes, les alternatives pratiques et, surtout, la culture alternative à celle qui fonde le capitalisme. Le Goff, Hamon et Rotman étaient maoïstes… C’est sûrement un hasard.

 

Jean-Pierre le Goff, Jean Jacob, Alexis Vrignon, etc., autant de cautionnements de la défiguration du politique par la falsification de la démocratie.

 

Les mêmes tripotages ayant frappé tous les mouvements, toutes les alertes, toutes les actions non conformes à l’ordre dominant, que personne ne s’étonne du succès des « populismes » (encore une grossièreté méprisante) et du retour des sectarismes haineux. En effet, même s’ils manquent d’information, la plupart des « gens d’en bas » (ceux qui ne sont rien) ont vécu ou ont été témoins d’une escroquerie comparable. Les lourds parfums de la réécriture de l’histoire et de la propagande ne suffisent pas à masquer complètement les remugles de l’imposture.

Parmi les probables victimes de toute cette falsification, Michel Wierviorka qui prend les tueurs de l’écologisme pour des acteurs de celui-ci :

2012 : Comment avons-nous pu tomber si bas ?

 

Quelques autres exemples de pertes de mémoire des « historiens » de l’écologisme :

Jeunes et Nature,

La Semaine de la Terre,

l’alerte contre les emballages jetables et son sabotage,

l’AG écologiste submergée par les gauchistes dépêchés par les ennemis de la nouvelle gauche,

le sondage écologiste auprès des candidats aux législatives de 1973,

l’illusionnisme autogestionnaire du PSU, de la CFDT, etc.

le n°6 (mars 1974) du Courrier de la Baleine (avec Ecologiser la politique?),

les débats autour de la participation – même non-conventionnelle – aux élections,

le pugilat avec Michel Rocard et le PSU à propos du nucléaire (1974),

la trahison de René Dumont s’imposant comme candidat jusqu’au boutiste pour conforter l’électoralisme auquel s’opposaient les écologistes (justement pour ne pas mêler la préoccupation première – le vivant – et les objectifs de moindre importance),

la censure des écologistes de la nouvelle gauche,

la nouvelle vague de la réaction anti-écologiste qui s’est déchaînée au début des années 1990,

etc.

 

A l’heure de l’écriture de cet article, une nouvelle illustration m’a été gracieusement offerte :

Arthur Nazaret, je suis journaliste, 

je fais un livre sur l’histoire de l’écologie politique

je cherche à vérifier une information : est-ce vous avec Lalonde et Georges Krassovsky qui êtes allé chercher Dumont à son arrivée à l’aéroport pour la campagne de 1974 pour lui proposer d’être candidat ? 

Selon les versions, on me dit que c’est vous ou J.FT

 

Tiens, me dis-je, quelque-chose bougerait ?

 

Ma réponse :

Bonjour,

C’est moi. Le soir même de l’annonce du décès de Pompidou, comme Pierre Merejskovsky du Groupe Anti-nucléaire de Paris qui avait eu la même idée, à la réunion hebdomadaire des Amis de la Terre*, j’ai proposé de profiter de l’élection présidentielle pour diffuser largement l’information et les projets écologistes. Il y a eu des débats, des efforts pour rassembler large, la découverte de l’impossibilité de réaliser une candidature collective, des tentatives malheureuses… Alors, j’ai proposé de demander à René Dumont.
* rue du Commerce

JFT ? Je n’ai connu personne de ce nom.

Pour aller à Orly, Georges Krassovsky s’était proposé. A ma connaissance, c’était le seul proche à avoir une voiture – une 2CV qui, d’ailleurs, paraissait en accord avec l’esprit de la démarche. Enfin, avec l’esprit initial. Et Lalonde qui s’était fortement opposé à la tentative s’était joint à nous (mais surtout à Dumont, nous le découvrirons ensuite).

Krassovsky était très fier d’avoir fait cela. Il l’a rapporté dans un article de son journal (Combat POUR l’Homme, printemps 1974, photo jointe).

Pour plus d’informations sur cette période et les coulisses de ce qui est devenu « la campagne Dumont« , je vous encourage à lire l’article de Bernard Charbonneau paru dans La Gueule Ouverte de juillet 1974 (en plus de mon témoignage !). Il figure dans l’un de mes dossiers sur l’histoire de la nouvelle gauche écologiste :
http://planetaryecology.com/

Encore un détail… René Dumont n’a pas eu l’air surpris de nous voir et de nous entendre. Pour moi, il avait été informé.

Je reste à votre disposition.

Cordiales salutations

 

Le 20 juin, il osa :

Merci pour toutes ces précisions.

J.FT était membre des AT. Peut-être est-ce un pseudo.

Cdlt. AN

Je répondis le 21 juin :

Bonjour,

Je n’ai pas connu de pseudo chez les écologistes. La dissimulation ne correspond pas à la culture du mouvement. C’était une spécialité des gauchistes qui, déjà, nous submergeaient et, en effet, se substituaient à nous suivant une méthode éprouvée.

Il est très curieux que cette personne (qui plus est, inconnue) apparaisse dans cet acte à trois personnages et qu’elle soit justement substituée au représentant de la nouvelle gauche écologiste.

Cordialement salutations

Alain-Claude

 

Rien d’autre ne l’intéressait. Arthur Nazaret disparut comme il était venu. Comme tant d’autres. Depuis, il a publié un bouquin que je n’ai pas reçu.

La première chose qui étonne, c’est que ce récit à prétention historique commence en mai 1974 au moment où René Dumont entre en scène. Avant ? Rien n’est dit, comme si l’imposture politicienne à reflets verts avait commencé là. Or, même celle-ci, avait déjà plusieurs années de vol en formation de combat (et Dumont en était avant que je pense à lui).

Bien entendu, les débuts de l’alerte écologiste sont gommés, ou changés au point d’être méconnaissables. Mais même ce qui a juste précédé la rencontre avec Dumont est passé à la trappe.

Rien sur ma proposition d’écologiser la politique (Courrier de la Baleine n°6, mars 1974) et les débats sur la façon d’y parvenir.

Rien sur l’initiative, partagée avec Pierre Merejkovsky du Comité Antinucléaire de Paris, de profiter de la campagne électorale, mais sans y sombrer !

Rien sur la forte opposition à cette idée.

Rien sur le projet d’une candidature collective.

Rien sur la volonté générale de ne pas se maintenir jusqu’au vote.

Rien sur les refus de plusieurs personnalités médiatiques.

Rien sur mon idée de demander à René Dumont de devenir notre interprète – une proposition qui, elle aussi, a soulevé une forte opposition en raison du passé de Dumont au service du productivisme agricole.

Rien, bien sûr, sur la parfaite coordination des membres du « collège invisible de l’écologisme » pour nous amener à « choisir » Dumont (à l’évidence, déjà l’un des siens).

Ici, la saynète jouée à Orly par Dumont et Lalonde a été conservée comme illustration cocasse de la légende. Pour faire « vrai » et mieux dissimuler les coulisses – celles révélées par Bernard Charbonneau lui-même, justement en 74 après la mésaventure Dumont. Mais le malvenu, l’écologiste de la nouvelle gauche – moi – n’est mentionné que dans une note en bas de page, juste comme une décoration de fond de scène.

La mémorable réunion du lendemain à Fontenay-sous-Bois, chez René Dumont et Madame, est également survolée de façon à m’effacer. Exactement comme dans les albums staliniens – ou, plutôt, maoïstes. Pour comble, c’est à Dumont que la position que je représentais est attribuée ! Arthur Nazaret écrit que c’est lui, Dumont, qui voulait se retirer avant l’élection. Or, j’en témoigne depuis l’époque, c’était la volonté générale des écologistes et c’est moi qui, seul, l’ai défendue contre… Dumont.

Il n’y eut pas de préambule, pas de prise de contact détendue, pas une seule question sur le mouvement. René Dumont ne manifesta pas de curiosité. Il entrait en scène. Il avait un rôle à tenir. D’entrée, il attaqua en faisant du maintien de la candidature jusqu’au bout une condition sine qua non de sa participation. Il le précisa clairement : il n’y a pas de retrait. Nous nous maintenons jusqu’à l’élection ou vous cherchez un autre candidat.

Regret immédiat d’avoir proposé ce bonhomme qui se révélait en opposition avec la volonté des écologistes, lesquels refusaient l’électoralisme. Il était donc en désaccord avec leur philosophie politique et faisait déjà étalage d’un conformisme sclérosant. Désarroi. Envie de tourner les talons et d’aller voir ailleurs. Mais c’était un peu tard ! Et puis, les autres étaient réglés sur lui, sans aucune nuance. Tout avait été bien réglé.

En parfait accord avec les ennemis des écologistes (mendésistes-rocardiens bientôt « deuxième gauche« , amis de « la grande distribution » et des autres lobbies, aroniens, maoïstes, commis de Denis de Rougemont et du capitalisme de conquête…), Dumont ne cessera de confirmer sa discordance avec la nouvelle gauche écologiste et d’aider à écarter ses acteurs. Nous étions tombés dans un piège préparé de longue date et c’est Dumont qui nous a porté l’estocade. Nous avions perdu tout contrôle. Le « collège invisible » anti-nouvelle gauche tirait toutes les ficelles.

Lui qui, ensuite, répétera à l’envie qu’il ne voulait pas influer, pas devenir un représentant, trahira souvent sa parole. On le voit dans un commentaire méprisant figurant dans un « Agronome de la faim« , un livre paru sitôt après. Evoquant les « Assises de Montargis » de juillet 1974, après avoir cité en référence Roger Fischer et quelques autres belles figures de l’anti-nouvelle gauche écologiste, il caricature celle-ci en « les désorganisateurs« . Quelle élégance. Ceux auxquels il jette l’opprobre, sont ceux qui avaient lancé le mouvement et auxquels il devait d’avoir pu jouer au candidat ! Et quel aplomb, ou quelle inconscience, chez celui qui adhérait au réseau des organisateurs de la désorganisation Diogène-Ecoropa, le « club européen des têtes pensantes de l’écologie » ! Avec Dumont, comme avec ses amis maos et PSU (!), le débat d’idées tournait court rapidement. Sa conception de la démocratie excluait les écologistes qui, justement, voulaient restaurer celle-ci. Avec autant de discernement, Arthur Nazaret lui emboîte le pas en parlant de « tendance anarcho-gauchiste (sic) minoritaire » pour évoquer la nouvelle gauche écologiste – donc le mouvement planétaire que tous les autres singeaient pour mieux l’occulter et en tirer des bénéfices politiques, celui dont Murray Bookchin disait qu’il ouvrait sur « une critique dévastatrice de la société hiérarchique dans son ensemble tout en suggérant les lignes de force d’une utopie viable et harmonieuse« .

Au tout début des années 1970, Murray Bookchin était déjà en plein dans le sujet en dénonçant la stupidité de la gauche politicienne, celle en laquelle croyait René Dumont… « L’incompréhension dont témoigne le mouvement (socialiste) à l’égard de la contre-culture, son interprétation misérable de la libération des femmes, son indifférence à l’écologie et son ignorance délibérée même des nouvelles tendances qui surgissent dans les usines (en particulier parmi les jeunes ouvriers) deviennent carrément caricaturales lorsqu’on met en parallèle le simplisme de son « analyse de classe », son goût pour l’organisation hiérarchisée et ses invocations rituelles à des « stratégies » et des « tactiques » qui s’étaient révélées inadaptées trente ans plus tôt.« , Spontanéité et organisation, texte paru en 1972 dans la revue Anarchos, repris dans : Pour une société écologique (Christian Bourgeois), page 43.

 

Bookchin a aussi écrit « La plus grande force du capitalisme aujourd’hui réside dans son aptitude à subvertir les objectifs révolutionnaires par l’idéologie de la domination » (introduction à Post-Scarcity Anarchism, Ramparts Press 1971, repris dans la publication de Christian Bourgeois, page 25). Mais, tout comme nous, comme tous les sincères engagés dans la nouvelle gauche, il semblait ignorer le plein succès des menées des réseaux capitalistes dans le « mouvement socialiste« . C’est pourquoi nous attendions tous une évolution qui n’est jamais venue. Cinquante ans plus tard, on voit que les blocages n’ont pas faibli.

 

Dumont justifiait entièrement la critique de Bernard Charbonneau :

(…) Certes, le choix d’un notable comme symbole du mouvement comporte quelques avantages de propagande, mais aussi des inconvénients. L’on sent que M. Dumont est un converti de fraîche date ; il répète des slogans qu’il n’a pas inventés en les accommodant à la sauce gauchiste pour plaire à son public. Par ses déclarations, il réintègre auprès de l’opinion le mouvement écologique dans les catégories politiques traditionnelles, il le ramène à une écologie Mitterrand, – donc Giscard. Et puis, autre inconvénient dans un mouvement démocratique : le vedettariat. Le mouvement écologique doit revenir à ses sources. Pas d’idéologie, de slogans, de vedettes. MM. Dumont ou Mansholt peuvent adhérer, à la condition de faire leur autocritique et de rentrer dans le rang. Tant qu’à se choisir un porte-drapeau, une image de marque qui déjà devient celle du mouvement écologique, partout mieux vaut en choisir qui ne prêtent pas à la discussion. Mais le mieux, c’est qu’il n’y ait pas de porte-drapeau, même si la télé en exige un. Pas de culte de la personnalité, une direction collégiale. Pas de centralisme parisien, mais une libre fédération de comités locaux. Pour s’unir, le mouvement écologique n’a pas besoin de se chercher un prête-nom à l’Institut agronomique. (…), « Inconvénients de la candidature Dumont« , dans « Le « mouvement écologiste« , mise en question ou raison sociale« , La Gueule Ouverte n° 21, Juillet 1974.

 

Comme beaucoup d’autres compagnons, Bernard Charbonneau dénonçait l’engagement de René Dumont dans les réseaux capitalistes de la « Révolution Verte » dont il avait été un employé zélé. Mais nous étions encore loin de connaître l’ampleur des désastres induits par cette nouvelle guerre de conquête contre le vivant (par exemple, les déforestations massives et l’impact des biocides) ! 

 

Les écologistes « parisiens » n’avaient certes pas consulté les « provinciaux » (pas les bons contacts, trop bousculés… sans parler des écrans interposés par ceux qui nous manipulaient tous), mais nous étions entièrement d’accord sur le fond avec Bernard Charbonneau. Comme Pierre Fournier aurait été d’accord s’il avait vécu encore un peu : « Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais de le « laisser »« .

A la fin du bouquin, la litanie des personnes que Arthur Nazaret remercie pour leurs contributions donne la mesure du sérieux de l’ensemble. Pour qui connaît le mouvement écologiste depuis ses débuts, elle fait irrésistiblement penser à un dessin de Scott Adams pour illustrer le Principe de Dilbert.

En effet, la liste établie par Arthur Nazaret « fait gagner un temps fou » à qui veut identifier les saboteurs et les falsificateurs de l’écologisme.

Pour faire bonne mesure, il réussit à attribuer l’inspiration de la remise en cause du productivisme, etc., à Ellul (membre du « collège invisible » qui planifiait notre effacement), à Castoriadis, et surtout au mendésiste aronien, néo-capitaliste rocardien, co-auteur du « Rapport Minc » inspirateur du Plan Juppé, puis balladurien du crépuscule de la Fondation Saint-Simon : Alain Touraine ! Il pousse encore jusqu’à citer Roger Fischer comme un exemple, celui-là même que Aline et Raymond Bayard, fondateurs de Maisons Paysannes de France, dénonçaient auprès de moi comme l’un des tueurs du mouvement, dès 1974 (note 16).

En parcourant le livre, je n’ai pas vu Pierre Fournier, Emile Prémilieu, Cavanna, Jean Detton, Aline et Raymond Bayard, Grothendieck, Michel et Françoise Chanial, et quelques autres auxquels on pense quand on évoque l’écologisme. Bien sûr, Maisons Paysannes de France (1966), les débats de 68, la Semaine de la Terre 1970/71/72, sont ignorés. Hervé le Nestour y est, mais pour être bassement dénigré. Nazaret rapporte même complaisamment les calomnies déversées par… Yves Cochet ! Etre la cible des diffamateurs vaut distinction. Yves Cochet rejoint là Pierre Samuel qui, dans sa renversante « Histoire des Amis de la Terre« , livre une caricature réductrice de Hervé le Nestour pour mieux dissimuler l’importance de celui-ci dans l’écologisme. Gauchiste tardivement recyclé comme l’essentiel de la population du MEP, j’ai vu Cochet manipuler grossièrement une assemblée, à Lyon en mai 1980 *, pour censurer les lanceurs de l’écologisme présents. Comme Pierre Fournier l’avait déjà expérimenté 10 ans auparavant, et avec les mêmes. Avec ses comparses, futurs « responsables » Verts, Cochet utilisa même la sono pour leur couper la parole. Comme le guet-apens de juin 1972, comme le déversement d’ordures dans le numéro spécial d’ACTUEL d’octobre 1991, ces exploits illustrent parfaitement leur conception du respect de l’autre et de la démocratie. L’art et la manière de tout conchier, en tuant le mouvement initial et pourrissant les mobilisations à venir pour longtemps, très longtemps. Mais on ne peut charger les seuls prédateurs de toute la responsabilité. Il est remarquable que je n’ai pas vu une seule fois un témoin s’indigner et s’associer aux écologistes pour résister. Comme si, manquant de références pour comprendre la démocratie, plus simplement le sens de la vie, donc pour avoir pleine conscience des relations qui les unissent aux autres et à l’ensemble vivant, la plupart acceptaient l’escroquerie – une partie naturelle de leur univers, en quelque sorte (comme le directeur d’études amoureux de la magouille). Des victimes devenues incapables de réaliser qu’elles le sont !

* « Assises Nationales » qui ont créé le MEP (« Mouvement d’Ecologie Politique« ). On voit dans quelles conditions !

Hervé le Nestour, l’un des lanceurs de l’alerte écologiste

 

L’essentiel du bouquin n’est qu’un salmigondis où aucun écologiste ne peut se reconnaître. De Dumont à Rocard, de Mitterrand à Hollande, de Fischer à Cohn-Bendit, tout y est mêlé, surtout le pire de la falsification politicienne substituée à la nouvelle gauche écologiste. En tous cas, tous ceux qui ont sali la philosophie et la pratique politiques de l’écologisme. Le récit, non pas écrit, plutôt reproduit par Arthur Nazaret est à l’image des autres révisions historiques uniquement destinées à inventer une légitimité aux saboteurs de la nouvelle gauche écologiste.

 

En écrivant ces lignes m’arrive une information sur une autre historienne tombée sous l’influence du storytelling brodé autour de René Dumont, de « l’écologie politique » et des nuisibles réunis dans le « collège invisible de l’écologisme » – qu’elle ignore. Sylvie Ollitrault semble s’être ouvert de nombreuses portes dans l’université en confondant complètement la nouvelle gauche écologiste avec un mélange d’environnementalistes protecteurs de la nature, de gauchistes, de « militants chrétiens » et autres entristes en mission (tous adversaires résolus des écologistes et de la nouvelle gauche). Le sujet semblant inépuisable et devant, apparemment, être inlassablement représenté aux nouvelles générations, la « campagne Dumont » devient une fois encore un acte fondateur de l’alerte écologiste et de ses alternatives ! Même étonnement qu’avec les autres… Comment Sylvie Ollitrault peut-elle être à ce point désinformée* et manipulée ?

* ignorant même la dénonciation faite par Bernard Charbonneau

 

Ces « travaux«  prouvent surtout la permanence de l’escroquerie qui nous a amenés si bas, donc de la volonté de prolonger la prédation capitaliste.

 

Le message est limpide : la seule volonté manifestée est celle de se maintenir en poursuivant l’œuvre de destruction, à commencer par celle des conditions premières de la démocratie ; ainsi, la vérité historique.

Profiter encore !

 

47 ans plus tard, cela s’inscrit dans la continuité du Guet-apens au Pré-aux-Clercs.

 

La dictature du productivisme marchand n’a aucune intention de changer son programme de pillage généralisé. On s’en doutait un peu. Les grands projets, la multiplication des accords de « libre échange » de n’importe quoi, plus « les routes de la soie » de la dictature chinoise, font une démonstration éclatante de la vigueur de l’idéologie mortifère. Les difficultés accrues pour faire entendre la voix des victimes, des exclus, du vivant, le démontrent chaque jour. La lutte contre la diversité n’est pas près de cesser. Biodiversité culturelle et politique, biologique, sociale, économique… autant de résistances intolérables à l’exploitation et à la « croissance marchande« .

 

Paul Farmer a clairement analysé cette stratégie des architectes de ce qu’il nomme la violence structurelle :

« (…) en matière intellectuelle, leur tour de passe-passe préféré consiste à gommer l’histoire. Le refus de l’histoire ou sa distorsion participent au processus désocialisant indispensable pour générer une lecture hégémonique des événements et de leurs causes. Le révisionnisme rudimentaire, qui consiste à nier purement et simplement l’existence d’un événement, reste possible mais n’est ni très persuasif ni très efficace dans les allées du pouvoir. Gommer l’histoire est une opération subtile qui avance à petits pas : il s’agit d’effacer des liens de cause à effet à travers l’espace et le temps. (…) ».

 

Et cela continue ! Comme je l’ai évoqué plus haut, toute honte bue, les survivants continuent de traduire en actes leur aversion pour les écologistes résistants. D’autant que les remplacés d’hier, ceux auxquels la joie de vivre et l’espoir ont été volés, sont devenus des lanceurs d’alerte dénonçant l’imposture. Tout rappel de ce qui s’est passé est soigneusement étouffé. On peut comprendre que plusieurs, toujours influents, ne veulent pas que leurs errements et leurs turpitudes remontent à la surface. L’esprit de chapelle et l’exemplaire soumission française à la hiérarchie fait le reste : les jeunes suivent et font du zèle pour flatter les vieux censeurs. L’ennui c’est que ces nouveaux méfaits frappent également les actions d’alerte et de défense quand un des acteurs est un ancien témoin jugé dangereux pour la tranquillité des carrières (mais est-ce la seule raison ?). Tout y passe : l’amiante, l’eau et les têtes de bassin versant, le patrimoine, le respect des autres êtres et du vivant en général, etc. (19). Les 10 années de résistance à la destruction des eaux vives et du patrimoine d’une cité médiévale prétendument protégée (http://planetaryecology.com/50-ans-de-destructions/, note 7) ont également fait sortir de tous côtés des chiens de garde de tous calibres. On a même pu capter des aboiements en écho révélant les connexions avec des vieux censeurs-pollueurs des différentes déclinaisons de « verts« . Et, comme il y a quarante ans, comme à chaque fois, c’est tant pis pour le bien commun ! La petitesse de la motivation et l’aveuglement – ou l’insensibilité – révélés laissent pantois. Il faut faire taire le témoin lanceur d’alerte, quitte à sacrifier le bien commun. Comme si nous n’étions pas encore tombés assez bas !

 

La censure prend aussi des tournures subtiles. Comme dans cette défense d’une tête de bassin versant, c’est surtout dans l’action que l’on prend conscience que les non-réactions, les non-réponses, les échanges tronqués qui débouchent sur le vide, l’indifférence feinte et les faux-fuyants ne peuvent tous traduire une inattention ou une déficience. Ils sont trop nombreux et trop coïncidents ! Il y a de l’intention derrière l’indifférence feinte et le retrait d’un échange prometteur. Surtout quand celui qui se retire a proposé le sujet, voire pris l’initiative en invitant à l’échange après avoir roulé des mécaniques pour montrer à quel point il est intéressé par la cause. Ce sont des procédés manipulatoires. Ils participent de l’omerta, de la censure et d’une technique de déstabilisation identifiée dans les analyses sur le harcèlement.

 

Toutes ces mesquineries malfaisantes rappellent, évidemment, l’appréciation portée sur tous ces personnages par Pierre Fournier : « Ta joie de vivre ils te la feront rentrer dans la gueule. Ya peut-être plus de contagion possible. On a coupé toutes leurs racines, la volonté de vivre ne passe plus. Ya plus que la destruction, l’auto-destruction qui les fascinent. (…) », note (2). En effet, tenter de plaider auprès d’eux la cause de la vie ne leur inspirait que sarcasmes et envie de faire disparaître l’importun dans leurs oubliettes. En plus de quarante ans, ils n’ont pas fait mentir Fournier une seule fois !

 

Deux caractères frappent depuis les premières agressions jusqu’aux falsifications historiques : c’est la constance et l’unanimité. Depuis les expériences rapportées par Fournier et le guet-apens au Pré-aux-Clercs, la plupart de ces gens n’ont pas évolué. Excepté Guy Hocquenghem, aucun autre ne semble avoir pris conscience au point de comprendre la nécessité de témoigner. A moins que la pression qu’ils subissent ne le leur interdise… L’extraordinaire rapidité avec laquelle disparaissent ceux qui commencent à communiquer sincèrement semble le trahir. Bien sûr, les lobbies derrière le rideau *. Bien sûr, nous avons pu retracer les liens de beaucoup, y compris des « associations » et des journaux, avec le CCF, the Congress for Cultural Freedom de l’offensive capitaliste mondiale. Bien sûr, plusieurs familles comptant des grands prédateurs. Mais les gauchistes… « Gauchistes » ?

* en particulier « la grande distribution » dès le début (avec la famille Leclerc derrière Michel Bosquet et Alain Hervé), et le lobby nucléaire (en la personne de Georges le Guelte dissimulé en « Bernard Jaumont« ) dans le Bureau du PSU qui nous influençait via Brice Lalonde. Georges le Guelte était chargé des Relations Internationales du CEA depuis 1964.

 

Une seule explication m’a été donnée en quarante ans de recherches, mais quelle explication : « Alain-Claude, tu ne comprendras jamais la solidarité de la bourgeoisie !« . Jusqu’à cet éclat, j’avais cru que la plupart des adversaires de l’éveil écologiste et du mouvement émancipateur des années 1960 étaient dans l’ignorance des conséquences de leur action. J’avais tout déballé à mon interlocuteur, mais, comme l’ex-compagnonne de Jeunes et Nature, il savait tout et n’a rien nié. Et, même, il en savait beaucoup plus que moi sur les réseaux impliqués et leurs objectifs nuisibles au bien commun. Où l’on retrouve le système de la marchandise et le capitalisme… Les falsifications sans nombre et les effondrements consécutifs aux surexploitations ? Il n’en avait cure. La seule chose qui l’alarmait, c’était que je puisse en découvrir davantage.

 

La bourgeoisie… comme une famille unie, comme un clan, comme l’armée d’un régime totalitaire où, quelles qu’en soient les conséquences, tous sont tournés vers le même but. La bourgeoisie solidaire contre tous les autres, contre le bien commun, contre la vie. Comment un écologiste de l’alerte initiale aurait-il pu « comprendre » qu’une catégorie, une classe, sacrifie le bien commun à quelques misérables intérêts particuliers à courte vue ?! C’est, pourtant, un ancien militant antinucléaire et, auparavant, probablement maoïste qui est ainsi sorti de ses gonds devant mon insistance à comprendre pourquoi il absolvait systématiquement les escrocs qui avaient trompé tout le monde et contribué à l’effondrement dont ses propres enfants commençaient à souffrir. Il regardait avec un amusement approbateur toutes leurs malhonnêtetés. Sous le coup de l’émotion, il m’a avoué sa filiation « bourgeoise » et le lien indéfectible entre des familles dont la proximité est insoupçonnable pour la plupart – justement, les familles dont les rejetons jouaient aux « gauchistes« . Même révélation sur la médiocrité de vue de tous ces gens. Il les connaissait tous et savait beaucoup de coups fourrés que j’ignorais mais ne voulait rien me révéler. En effet, s’il voulait bien être solidaire, c’était avec les naufrageurs bourgeois, pas avec le compagnon de quarante ans ! C’était d’autant plus curieux que, peu avant, il m’avait affirmé « ce sont des bourgeois qui font les révolutions« . Comme l’a souligné Gracchus Babeuf*, tout dépend de quel type de révolution on parle ! Fait remarquable, il est proche d’un autre dont les déclarations coïncident étrangement : Christophe Bourseiller (« Ils inventent l’écologie… »). Entre le folklore des agressions contre les écologistes et les tentatives de justification tardives, on a surtout l’impression que « ce sont des bourgeois qui font« … la bêtise.

* « Je conçois que des hommes qui rapportent tout à eux, disent que c’est assez révolutionner, lorsque la révolution les a conduits à ce point où ils sont à merveille ; à ce point où, individuellement, ils ne peuvent plus rien désirer. Alors, sans doute, la révolution est faite, mais pour eux (…) » (« La révolution, c’est l’ordre ! », Le Tribun du peuple n° 36)

 

Ainsi, contrairement à ce que beaucoup se plaisent un peu trop à affirmer sans démonstration, la ségrégation sociale et la répression de la représentation du bien commun ne sont pas involontaires, des sortes de dégâts collatéraux du carriérisme et de la cupidité – style : les prédateurs, ils ne le font pas fait exprès d’écraser le peuple et les écosystèmes ! C’est une politique réfléchie et planifiée. Une guerre sociale permanente à bas bruit. Le seul déchaînement des enfants de la bourgeoisie et des représentants des lobbies lors de la réunion du 23 juin 1972 l’a démontré jusqu’à la caricature. La confession de Lison de Caunes dans « Les jours d’après« , l’a confirmé. Et l’attitude de Françoise d’Eaubonne et de tant d’autres depuis la bagatelle de cinquante années… Seul lien identifiable entre les actes de tous ces gens voulant se faire passer pour différents : leur appartenance à la caste des prédateurs. Même quand ils prétendent avoir des convictions, défendre une juste cause, le lien qui les relient à « la caste dirigeante » (Charbonneau) est plus fort que la solidarité de l’engagement commun. La lutte des classes bourgeoises contre tous a joué un rôle encore plus déterminant que nous ne l’avions déjà soupçonné dans l’étouffement de la nouvelle gauche écologiste.

 

Comme l’avait indiqué Bernard Charbonneau dès 1974, l’irruption de la bourgeoisie (au grand jour) ne fait que renforcer la révélation précédente, celle du « collège invisible » tardivement trahi par Jacques Grinevald et Roland de Miller. En effet, celui-ci était essentiellement composé de fortunés réactionnaires*, souvent héritiers. Les quelques autres étaient des obligés qui, depuis, ont bien profité. Riches réactionnaires, lobbies du grand capitalisme, machinerie de la conquête capitaliste (tel le CCF de Rougemont nourri par la CIA), et distribution de libéralités et de carrières, la recette ne pouvait que réussir face à des lanceurs d’alerte démunis et désinformés. C’est pourquoi les stratèges de la conquête capitaliste** ont disposé d’autant de petits soldats zélés, y compris dans la protection de la nature. Ah, les « protecteurs de la nature » ! Ceux-là ont une responsabilité toute particulière. Détenteurs de beaucoup d’informations « scientifiques« , conscients des nouvelles menaces pour la biosphère et de la gravité de la situation, ils nous ont, cependant, brutalement rejetés au moment de la Semaine de la Terre (manipulation puis exclusion des écologistes par Jeunes et Nature). Ils ont intrigué contre nous dans « le collège invisible de l’écologisme« , également baptisé « le club des têtes pensantes » par Roland de Miller. Et, véritable apothéose, ils se sont alliés à des « anti-nature« , des anthropocentristes mécanistes allergiques à la compréhension sensible du vivant. Tout leur était bon, même les Chevaliers de l’Apocalypse, pourvu qu’il s’agisse d’ennemis de cette nouvelle gauche écologiste si inquiétante pour leur monde cramponné aux gains de la prédation. « Solidarité » de caste dirigeante oblige. On ne peut que faire le rapprochement avec l’état pitoyable des animaux de la ménagerie du Muséum d’Histoire Naturelle (à l’époque et pour longtemps encore), car le Muséum coiffait « la protection de la nature« … Il leur manquait l’intelligence sensible !

* Ainsi Alain Hervé, qui n’a pas manqué d’écrire son incompréhension devant les manifestations et les propositions de la nouvelle gauche (stupéfaction en 68), bien sûr après les faits, semblait financièrement très à l’aise (comme ses amis du Nouvel Observateur)… Toujours d’après des témoignages tardifs, tandis que ses victimes se débattaient dans les difficultés, il a multiplié les résidences de rêve, toujours avec le souci de la protection de son environnement, dans les plus beaux endroits – lieux dûment protégés des entreprises de ses amis prédateurs de la beauté et de la vie. J’ai moi-même vu une jolie propriété en Normandie, une maison dans une impasse-jardin dans le quartier Montparnasse, et eu vent d’une péniche amarrée à la Concorde et d’une maison à Porquerolles.

** avec Denis de Rougemont à la manoeuvre en France

 

Parmi ceux qui se débattaient dans les difficultés

Hervé le Nestour, l’un des lanceurs de l’alerte écologiste

 

Fournier avait déjà deviné la collusion d’intérêts et la complémentarité d’action : « Il y a deux ans, « la pollution » faisait bien rigoler les professionnels de l’agitation politique, et Charlie Hebdo faisait bien rigoler les « spécialistes de l’environnement ». Maintenant, les uns et les autres se sentent dépassés sur leur gauche et ne songent plus qu’à récupérer le truc » (Industries, pollutions et lutte écologique). Cela a donné ces coordinations improbables – improbables pour le béotien en magouilles politiciennes – contre les écologistes et la nouvelle gauche dans son ensemble. Cette hostilité ne s’est jamais démentie. Nous en ferons maintes expériences, et elle s’exprimera encore à l’occasion de la défense du patrimoine, et de la vie économique, sociale, écologique de la tête de bassin versant d’une cité médiévale bourguignonne, des années 1970 à aujourd’hui :  

1960 2018 – Eau, têtes de bassin versant, biodiversité, patrimoine, etc., plus de 50 ans d’une destruction exemplaire du bien commun

 

Se pencher sur les motivations de cette ligue ouvre sur des perspectives nauséeuses. Le mépris pour les complémentarités, l’absence totale de dialogue, la duplicité comme règle de vie, les relations avec la machine propagandiste du système prédateur du vivant, etc., ont d’abord nuit aux causes prétendument défendues par les uns et les autres; probablement, comme l’analysait Fournier, pour conquérir ou conserver des parts de marché. De pauvres considérations de propriété et de pouvoir que même l’extinction de masse n’a pas fait reculer… Capitalistes dans l’âme ! Comme faits d’une matière que rien ne peut changer.

 

Parfaitement rodée par la guerre sociale, la solidarité de la dominance et de l’argent a été et demeure plus forte que celle du bien commun et, donc, de la survie. Bien entendu, depuis que les organisations de protection de la nature font le compte des effondrements biologiques, pas un, pas une n’a encore reconnu la petite « erreur » stratégique commise entre les années 1960 et 1970 – « erreur » aggravée depuis par la collaboration avec les naufrageurs de l’écologisme ! Le déni irait-il jusqu’à l’inconscience ? Car, c’est bien en sapant la nouvelle gauche écologiste, que « les têtes pensantes de l’écologie » ont libéré les forces qui nous ont amenés jusqu’à l’effondrement généralisé.

 

Exaspéré par mes découvertes, l’ex-militant antinucléaire alla jusqu’à m’enjoindre de cesser les recherches en prétendant que vouloir apprendre qui et comment avait trompé tout le monde était « totalitaire« . Autant dire qu’il y a beaucoup à découvrir ! Après en avoir trop dit et ajouté quelques invectives, il disparut, comme tous les autres de son genre. Tous mutiques et tous furieux que l’on se penche sur ce passé si important pour comprendre ce qui nous est arrivé.

 

Le témoignage involontaire de l’ex-militant confirme celui de Bernard Charbonneau. Charbonneau avait bien choisi son vocabulaire : une « caste« . Mais une caste qui – comme avec le « collège invisible de l’écologisme » – n’agit qu’en sous-main et pousse ses entristes clandestins jusque dans les résistances à sa prédation pour mieux berner la multitude de ses victimes.

 

Le coup de maître est d’avoir étouffé et effacé la nouvelle gauche écologiste sans y paraître, aux yeux de la plupart, grâce à la substitution d’ersatz truffés d’imposteurs professionnels, de totalitaires anti-nature, d’inconscients détournés, de retourneurs de vestes et de simples vendus pour un bout de carrière (« deuxième gauche« , Mouvement Ecologique, MEP, Verts, Génération Ecologie… et n’oublions pas les journaux !). Comme déjà souligné, cela dépasse la nouvelle gauche écologiste. Les autres courants de la nouvelle gauche ont été gratifiés de traitements équivalents.

Les préconisations de Raymond Aron ont été réalisées, lui qui, par le moyen d’une « ruse de la Raison » (qu’il empruntait à Hegel en la détournant honteusement), voulait l’effondrement du projet explicite (de la nouvelle gauche) et la récupération de l’aspiration implicite. Dans « La pensée anti-68 », La Découverte 2009, c’est évoqué par Serge Audier, mais il semble méconnaître la nouvelle gauche.

« (…) il me paraît dès maintenant possible d’affirmer sans hésitation que la nouvelle gauche n’accomplira partiellement ses aspirations dans la limite de la réussite historiquement possible, qu’à la condition d’échouer, autrement dit à la condition de rénover ou d’enrichir la synthèse démocratico-libérale. En tant que trotskyste, radicale, violente, la nouvelle gauche doit connaître la défaite pour qu’elle ait une chance d’étendre la citoyenneté et la participation à certaines institutions de la société civile« . Raymond Aron, « Liberté, libérale ou libertaire ? », page 269 (« Etudes politiques »). On ne peut être plus perfide. Pas étonnant que quelques esprits accérés aient cru voir une dégénérescence de l’aspiration à l’émancipation des années soixante dans l’ultra-libéralisme des années quatre-vingts.

La publication date de 1972, mais il s’agit du texte d’un discours prononcé aux Rencontres Internationales de Genève en septembre 1969. La correspondance avec l’appel à l’offensive anti-alternative lancé par ses amis Podhoretz et Kristol est assez claire. Et la date correspond au lancement de l’offensive en France, entre autres avec le fameux « collège invisible de l’écologisme » de son autre ami : Denis de Rougemont. Egalement à la « mise en train par la caste dirigeante » révélée par Bernard Charbonneau.

Incidemment, on note l’incroyable confusion avec les troskystes (!) et les violents (pas forcément les mêmes). Cela voudrait-il dire que les trotskystes, et proches, ont été l’objet d’une attention toute particulière ?

 

Le rapprochement entre des faits inconnus de la plupart, et séparément inexplicables, révèle une volonté permanente d’effacement de l’intelligence collective du mouvement social – nouvelle gauche et culture du bien commun, alertes, alternatives au capitalisme, etc. – et d’effacement des conditions de l’effacement. Suivant la méthodologie révisionniste, ce gommage continu de l’histoire comme l’analyse Paul Farmer (censure, calomnie, falsification, négation…), la scène de crime est soigneusement nettoyée de toute trace pour mieux nier le crime. Tous ces efforts concourent à créer un énorme point aveugle pour que nul ne puisse prendre conscience, et pour fausser le mouvement de l’information et des idées, donc les motivations, et détourner durablement plus que la politique, le politique. C’est cette tactique parfaitement efficace qui permettait aux tartuffes de ne pas prendre de gants, à l’intérieur, avec les écologistes. A l’extérieur, nous avions déjà été remplacés et les éventuels témoins étaient absorbés par un spectacle pour patronage.

 

L’ensemble de l’opération mérite une appellation à la mesure de sa réussite et de sa durée. Pourquoi pas « la Grande Mystification » ?

 

Les conséquences sont inestimables. Comme le démontrent les témoignages involontaires, la dégénérescence du mouvement social a été précipitée par une habituation aux magouilles les plus infectes de la domination et un assujettissement aux plus escrocs devenus des modèles. Comment s’étonner de l’extinction de l’intelligence sensible critique, de l’effacement de la culture immémoriale du bien commun, de leur remplacement par des leurres et le paradigme impérialiste (la pensée unique et le tout économisme libéral), etc. ? Les objectifs de la guerre froide culturelle, ont été atteints. L’anéantissement du sursaut de défense du vivant, surtout incarné par le mouvement écologiste, a été complet. En l’absence de la référence première au vivant, les dérives les plus aberrantes ont pu s’épanouir. Ainsi « la croissance marchande » si chère à Rocard et aux autres caïds du PSU, et leurs complices de la bientôt « deuxième gauche » – en attendant l’apothéose : la Fondation Saint Simon de la pensée unique capitaliste où se sont retrouvés tous les anti-écologistes (1982-1999)… Nous aurions été moins surpris si nous avions su que Henry Hermand, de « la grande distribution« , était un soutien financier du PSU, du Nouvel Observateur, du PS, et un « ami » et très généreux protecteur de Rocard – après l’avoir été de Pierre Mendès France (tiens donc, n’est-ce pas le lien avec les mendésistes ennemis de la nouvelle gauche écologiste ?). Mais il nous faudra attendre 35 ans pour l’apprendre ! La responsabilité première de Henry Hermand dans l’opération Macron souligne l’importance de ce qui s’est passé il y a une quarantaine d’années, et plus, avec le même personnage et les mêmes forces réactionnaires (20). Concrètement, cela a permis la libération de « la croissance marchande » et la multiplication des productions, des infrastructures et des destructions nuisibles. C’est au point, même, qu’ont été produites à grande échelle des consommations et des pollutions qui, en affectant le développement cérébral, ajoutent aux effets délétères de la coupure croissante avec le vivant. Mais qu’importe ! Cela ne gêne pas les arrivistes verts qui, 45 ans plus tard, s’inscrivent toujours dans la continuité de Rocard, du PSU, de la deuxième gauche (pas de la nouvelle gauche !) en proclamant la compatibilité de « l’écologie » avec le capitalisme (à peine tempérée par la découverte de son incompatibilité par Nicolas Hulot peu après l’écriture de cet article).

 

 

On peut maintenant apprécier l’ensemble de la stratégie et de ses objectifs. Elle a surtout visé à nous engager dans l’engrenage des monopoles radicaux (21) comme l’automobile individuelle et les supermarchés avec lesquels les tueurs de l’alternative écologiste ont fait leur beurre, beaucoup de beurre (de 1981 à 1988, le nombre des hypermarchés double et les emballages jetables explosent). Comme les « dettes » créées en remplaçant la logique du service public par celle de l’entreprise privée repliée sur elle-même, ou en imposant des dépenses pharaoniques – style nucléaire et TGV.  Une stratégie de l’obligation progressive développée en une succession d’effets de cliquets pour faire paraître inéluctable les privatisations, les délocalisations, la densification et l’intensification de l’exploitation et de l’extraction du profit; et par-dessus tout : la réification de chaque vie et de la biosphère. La conscience du caractère mortifère du projet capitaliste permet de bien comprendre pourquoi il a fallu gommer la culture écologiste et faire taire sa critique !

 

Dès les années 1980, on a commencé à constater les effets et les effets des effets. L’effacement des alertes et des résistances, leur remplacement par des leurres et le spectacle des dégradations réalisées comme naturellement, ont également dégradé les consciences. Nous sommes entrés, depuis trop longtemps déjà, dans une spirale d’habituations à l’intolérable; d’autant que celui-ci n’est plus considéré comme tel par tous ceux qui sont conditionnés par un environnement de plus en plus dégradé (22). L’intensification des saccages économiques, culturels, sociaux, écologiques, atteste maintenant de la faiblesse insigne des alertes et des résistances censurées, broyées, remplacées par des tartuferies, effacées de l’histoire. Le révisionnisme historique, le détournement des représentations et des motivations, la falsification de la démocratie, ont permis un renforcement de l’individualisme le plus étriqué*, la dissociation sociale et une déstructuration générale des régulations. La désocialisation, la déstructuration de tout ce qui tenait ensemble, c’était l’objectif premier. Sans ce délitement, sans la spectaculaire perte du sens commun – du bien commun – qui l’a accompagnée, tout l’espace n’aurait pas été libéré devant la globalisation capitaliste.

* loin de Stirner !

 

 

Saluons au passage l’habileté des experts du chaos qui ont su concrétiser l’effet papillon : en captant et détournant l’énergie des groupes s’affichant comme les plus révolutionnaires, en sabotant et falsifiant les assemblées de 68, des écologistes et de beaucoup d’autres encore, ils ont réussi à imposer partout et sans coup férir l’ultra-capitalisme ! Bien sûr, à chaque fois, l’escroquerie a été amplifiée par de nombreux relais zélés. Au premier rang, les journalistes. Depuis la préparation de La Semaine de la Terre, j’en connaissais plusieurs. Tous allaient aider à l’élimination des écologistes puis à la diffusion du storytelling destiné à camoufler le crime. C’est ce récit falsifié qui sert aussi à fabriquer les mérites et les réputations pour mieux légitimer l’imposture. Et pour cause, ces journalistes-là batifolaient ensemble dans « le collège invisible » sous l’oeil humide de Denis de Rougemont (23) !

 

Combien d’efforts perdus ? Quelle conscience éteinte ? Combien de vies ? Combien ?

 

 

https://nantes.maville.com/actu/actudet_-notre-dame-des-landes.-des-centaines-de-grenades-devant-la-prefecture_dep-3427230_actu.Htm

Ce dépôt de grenades récupérées, matériel polluant s’il en est, me rappelle le projet de faire de même devant les magasins et les sièges sociaux des producteurs et distributeurs d’emballages en plastique, en 1971. Projet bloqué par ceux qui n’allaient pas tarder à se faire passer pour écologistes afin de mieux tuer le mouvement.

 

En avril 2018, après le Testet (barrage de Sivens) en 2014, Standing Rock en 2017, la violente répression des résistants de Notre-Dame-Des-Landes découlera encore du saccage de l’alternative à l’exploitation capitaliste et du triomphe des prédateurs une bonne quarantaine d’années auparavant. Elle confirmera l’ignorance du bien commun et le mépris – le mépris ! – pour les autres, tous les autres, pour le vivant et la démocratie, des « élites » produites par la Grande Mystification.

 

Le recul et l’expérience permettent de percevoir ce qui est caché. La falsification de l’histoire sociale et la censure qui l’accompagne fidèlement, la synchronisation et l’efficacité du contrôle des alertes et de l’étouffement des actions de simple sauvegarde, disent assez que le point aveugle est toujours soigneusement entretenu par les chiens de garde liés les uns aux autres. On peut en déduire que les « congrès pour la liberté de la culture » (de la culture capitaliste) et autres « collèges invisibles » existent toujours. En tout cas, les fonctions de contrôle, de censure, de falsification, de sabotage des actions, etc. sont bien assurées. Comme hier, ils sont parfaitement dissimulés mais ne sont pas discrets. Comme les corps célestes invisibles, leur existence, leur importance, leur étendue sont trahies par leur influence mesurable sur le terrain.

 

La vision d’ensemble, entre l’histoire du saccage des alertes et des alternatives, et celle des saccages locaux, révèle un considérable gâchis de savoirs, de sensibilités, de compétences, de conscience. On est pris de vertige en tentant d’appréhender la dynamique de l’effondrement à partir des espoirs initiaux. Une question revient, lancinante : pourquoi la dégradation a-t-elle été particulièrement grave en France ? Pourquoi la réaction à l’écologisme et à toute la nouvelle gauche y a-t-elle été plus forte ? L’Italie aussi a été très durement frappée par la réaction capitaliste et ses manœuvres en sous-main (24). Là aussi des courants extrémistes largement manipulés ont semé une confusion extrême. Là aussi l’Etat et les systèmes de représentation ont été captés par des intérêts très particuliers constitués en réseaux occultes. Mais il ne s’y est pas produit un tel effondrement des liens sociaux et il y a même eu émergence d’autres mouvements encore ignorés en France.

 

La mise à mort programmée des mouvements de la critique et de la proposition, sources de toute évolution, est l’un des faits politiques majeurs de l’époque. Probablement le plus important, car cette déstructuration des esprits et de la société s’est évidemment traduite par une stérilisation globale (des relations, du patrimoine, des écosystèmes…). Cela a autorisé tous les relâchements, tous les excès, toutes les dérives, en tous domaines. Aucun des effondrements aujourd’hui constatés n’y est étranger (25).

 

Enivrés par leurs réussites sans combats, les prédateurs n’ont cessé de se déconnecter davantage des réalités du vivant, lequel a subi une offensive pire que ne l’avaient cauchemardé les lanceurs de l’alerte écologiste toujours taxés de « catastrophistes« . Conséquence particulièrement pernicieuse : une dépression collective a suivi les désillusions, le constat de l’impossibilité d’éviter même les dégradations les plus grossières (note 7), et la perte de tous les repères. Depuis les années 1980 qui ont révélé le triomphe des prédateurs et de leurs troupes d’imposteurs, au KO debout a succédé l’hébétude du désarroi le plus complet. Ce que Jacques Rancière appelle le grand ressentiment de gauche né des grands espoirs des années 1960-1970, puis de la liquidation de ces espoirs par le parti dit « socialiste » (et quelques autres) (26). Mais quand viendra la prise de conscience de l’étouffement de la prise de conscience qui avait fait se lever la nouvelle gauche ? Trop tard, évidemment puisque les saboteurs et les censeurs sont toujours là, plus nombreux et plus formatés – et plus forts que jamais car les dernières générations ignorent qu’il y a une histoire autre, et autrement plus sympathique, que l’histoire falsifiée.

 

Il n’est pas indispensable de chercher beaucoup plus loin la cause de la désolidarisation et du mépris pour autrui que manifestent abondamment les dérégulations, les déstructurations, les incapacités à écouter et à communiquer, les dysfonctionnements, les incivilités et les affrontements de plus en plus fréquents. C’était déjà parfaitement perceptible avant la fin des années 1980, mais les avertissements n’ont pas été écoutés : 

1988 – « La France » est devenue une société froide, par ACG

 

La catastrophe est là et nous n’avons plus la capacité de réagir.

 

Alain-Claude Galtié

printemps été 2018

 

 

 

60 ans après Rachel Carson, les craintes des écologistes se sont concrétisées

 

 

Le silence des oiseaux

Le grand orchestre de la nature est peu à peu réduit au silence

Selon le bioacousticien Bernie Krause, la moitié des sons de la nature a disparu depuis les années 1960. En raison des activités humaines, les bruits sont inaudibles, les animaux se taisent.
http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/03/30/l-orchestre-de-la-nature-se-tait-peu-a-peu_3150765_3244.html

 

Il y a plus de trente ans, Hervé le Nestour chantait « l’orchestre »

 

 

 

les anticipations les plus pessimistes de la nouvelle gauche écologiste sont maintenant réalisées

 

 

affiches de la Semaine de la Terre

 

 

 

notes

 

(1) Mais il semble que Françoise d’Eaubonne ait eu des sympathies pour le maoïsme, ce dernier avatar de la grande famille totalitaire qui allait bientôt appuyer frénétiquement le noyautage et l’élimination de la nouvelle gauche. Ceci expliquerait-il partiellement cela ?

Mouvement écologiste ? Nouvelle gauche ? Contre-culture ? Culture écologiste ?

 

 

(2) « Ta joie de vivre ils te la feront rentrer dans la gueule. Ya peut-être plus de contagion possible. On a coupé toutes leurs racines, la volonté de vivre ne passe plus. Ya plus que la destruction, l’auto-destruction qui les fascinent. On perd son temps à leur expliquer qu’ils vont crever, s’en foutent pas mal de crever, au contraire, ils rêvent que de ça, ils veulent que ça (…) Tuer, être tué, ya plus que ça qui peut les faire jouir. Sadisme et masochisme. Tas d’impuissants » (« On me paye pour que je m’exprime, alors je m’exprime », Charlie n°26 du 17 mai 1971).

 

Aux anathèmes lancés contre les écologistes lors de cette assemblée générale bidonnée correspondra bientôt une nouvelle attaque en règle lancée par des frères d’armes des premiers : La multiplication des revues écologiques – UN POINT DE VUE REACTIONNAIRE, Pierre Vernant, Lutte Ouvrière n°247, mai 1973

1973 – L’anti-écologisme primaire de l’extrême-gauche et des « socialistes »

Bizarrement, cet article précieux semble avoir disparu des mémoires (?). Heureusement, j’ai conservé avec soin ce témoignage de l’anti-écologisme primaire qui baignait toute la fausse gauche, et au-delà (et qui la baigne encore). Je le découvris, ahuri, en fouinant dans la librairie Maspero, à Saint Michel. J’y allais de temps en temps pour tenter de me documenter sur ces étranges gauchistes. Ce jour-là, je fus particulièrement gâté. Combien d’autres torchons m’ont échappés qui ont, depuis, été soigneusement effacés ?

 

Mais d’où parlait ce Pierre Vernant ? Qui l’avait inspiré ? Les ex-bolcheviques passés à la réaction néo-conservatiste avaient-ils aussi leurs entrées à Lutte Ouvrière ?

 

 

 

(3) Comité de Liaison pour l’Autogestion Socialiste sous contrôle du PSU rocardien. Juste une coquille vide de toute substance. Il était impossible de s’y faire entendre – surtout comme écologistes !

 

 

(4) A propos de l’équipe de l’Agence de Presse Réhabilitation Ecologiste, éditrice du Bulletin de l’APRE et de la revue Ecologie (à l’origine le groupe Pollution-Non), Jean-Luc Burgunder m’avouera beaucoup plus tard qu’ils s’étaient demandés qui, de moi et de Lalonde, remporterait… le leadership ! Alors que la nouvelle gauche écologiste était menacée par les manœuvres capitalistes, ils regardaient cela comme une course sportive. D’où, sans doute, leur totale inertie face au sabotage mené par Alain Hervé et Brice Lalonde, puis, longtemps, leur suivisme docile vis à vis des imposteurs verts.

Justement, connaître ces derniers est devenu facile : ce sont à peu près les seuls à avoir été publiés et, encore aujourd’hui, à être cités comme des références ; grosso modo en proportion de leur nuisibilité, donc de leur utilité pour le système capitaliste. La méthode est élémentaire. Probablement accompagnés par l’omniprésent Congrès pour la Liberté de la Culture ou l’un de ses pseudopodes, les premiers se sont attribués l’action, la pensée et l’image (récupérables) de la nouvelle gauche, en particulier de l’écologisme. Puis les propagandistes ont suivi en gommant tout ce qui ne cadre pas avec la mythologie à l’usage du maintien de l’ordre dominant. L’imposture produit à gros bouillons. Des dizaines d’années après, élevés dans l’ignorance des fourberies parentales, même les enfants des illusionnistes d’hier et d’avant-hier entretiennent la mythologie ! Guy Hocquenghem aurait bu du petit lait.

Un exemple parmi les moins graves :

« Ce qu’on appellera la nouvelle culture ou la nouvelle gauche dans la France des années soixante-dix regroupait les adeptes de ce « gauchisme existentiel », plus culturel que politique, aux contours mal définis. Les écologistes (les Amis de la Terre), les antinucléaires, les militants pour une alternative non-violente (1974), une fraction du PSU, en constituaient les éléments les plus actifs et les plus organisés. Cette gauche, dite encore « alternative », anti-autoritaire et anti-étatiste, hostile au « capitalisme des monopoles » comme au capitalisme d’Etat, ayant cessé de croire au rôle privilégié de la classe ouvrière, rappelle étrangement la nouvelle gauche américaine des années 1960-1968 (avant la brève poussée ouvriériste et tiers-mondiste en 1969-1970) et son prolongement, l’activisme protestataire des années 1970 et 1980 ».

« Gauchisme existentiel » (sic) ! Comment peut-on concentrer tant de contresens ? Un modèle d’oxymoron. Etonnamment, l’auteure, Marie-Christine Granjon, écrit sur la nouvelle gauche américaine (Révolte des campus et nouvelle gauche américaine (1960-1988). Elle a le mérite, assez rare, de reconnaître un mouvement équivalent en France. Mais, probablement abusée, elle mêle les acteurs de celui-ci à ses ennemis, allant jusqu’à inverser les rôles entre les écologistes et leurs censeurs-naufrageurs.

 

 

(5) Ce même Bureau National, avec son Secrétaire Michel Rocard, dont nous découvrirons le vrai visage au début de l’année 1974. Ennemis de l’expression de l’intelligence collective, donc de tout vrai mouvement social, pro-nucléaires, partisans d’une « perspective commune utile à la croissance marchande« … Marchandise, croissance, puissance, tous ceux que l’on nous a fait croire proches étaient l’inverse exact de la nouvelle gauche écologiste. Faux révolutionnaires, faux autogestionnaires, faux démocrates, faux en tout : de la même famille que les vociférateurs du Pré-aux-Clercs.

Une mémoire du mouvement écologiste 3 : 1974, des « camarades » ouvertement réactionnaires

 

 

(6) Sans exception ! C’est pourquoi en 1970, dans le cadre de l’opération qui allait être dévoilée par Bernard Charbonneau, a été constituée l’association JNE, Journalistes pour la Nature et l’Environnement. Une simple extension du réseau développé par les agents du contrôle culturel et politique, tel Denis de Rougemont. Parfaitement logique puisque le contrôle des media est l’un des premiers objectifs de qui veut dominer et exploiter. Depuis, les plus récentes expériences le démontrent, le contrôle ne s’est jamais relâché. De censure en omerta et en désinformation, nous ne cessons d’en mesurer l’efficacité.

L’association Les Amis de la Terre a également été juridiquement créée en 1970.

 

 

(7) …le même constat à tous les niveaux et dans tous les domaines, du village bourguignon aux écosystèmes complexes de toute la planète, au climat bouleversé, aux extinctions massives, etc.

1960 2018 – Eau, têtes de bassin versant, biodiversité, patrimoine, etc., plus de 50 ans d’une destruction exemplaire du bien commun

Le site Les eaux glacées du calcul égoïste est une mine d‘information sur l’étendue des complicités

http://www.eauxglacees.com/

 

 

 

(8) AMR, PSU, réseau d’une autogestion appât, Nouvel Observateur, etc., ils n’allaient pas tarder à se réclamer d’une « deuxième gauche » tout aussi trompeuse qui annonçait la Fondation Saint Simon (1981). Il est probable que le nom a été choisi pour introduire une confusion supplémentaire avec la nouvelle gauche afin de mieux dissimuler son effacement. Quoi qu’il en soit, beaucoup confondent, en effet, la « deuxième gauche » partidaire et capitaliste avec le mouvement social, culturel, alternatif de la nouvelle gauche, allant jusqu’à attribuer à « la Deuxième Gauche » politicienne, exécutrice de la nouvelle gauche, les idées prises au mouvement. C’est confondre la vessie et la lanterne, mais tout semble possible à force de désinformation et de propagande. En effet, dans les années 1980 1990, on verra même de purs gauchistes toujours hostiles aux écologistes se revendiquer de l’alternative façon nouvelle gauche (« Nouvelle gauche pour le socialisme, l’écologie et l’autogestion » devenue « Alternative rouge et verte » après fusion avec les « Comités Juquin« ). Une quarantaine d’années après l’escamotage de la nouvelle gauche, son remplacement par l’imposture organisée pour imposer le néo-capitalisme est devenu presque banal et fausse totalement la plupart des analyses.

 

 

(9) Un exemple rare de confession d’un exécutant gauchiste :

« (…) Il y a eu des passages à tabac où on s’est mis à trois ou quatre pour casser la gueule à un contremaître. Généralement, ces petits cadres étaient eux mêmes assez violents et loin d’être recommandables. Si on s’en prenait à eux, c’est qu’ils étaient détestés dans l’endroit où ils travaillaient. Il n’empêche que tabasser un type à coups de manche de pioche à la sortie d’une usine, à un moment où il ne s’y attend pas, ne règle rien ! En aucun cas cela ne peut devenir une méthode. J’ai participé à plusieurs de ces attaques et vraiment, c’est l’une des choses dont j’ai vraiment honte. C’est révoltant !« 

 

Comme les écologistes l’ont plusieurs fois expérimenté, par exemple lors de l’AG de juin 1972, des petits gars plein d’allant, comme celui-ci (peut-être était-il là, lui aussi…), étaient si gravement aliénés qu’ils pouvaient s’attaquer furieusement à n’importe qui, sans savoir, sans rien comprendre, sans même demander pourquoi, juste sur ordre de leurs « chefs » (souvent manipulés eux-mêmes, sinon complices des marionnettistes). Pleinement soumis à l’autorité. Et quelle autorité ! Le phénomène est d’autant plus stupéfiant que celui qui témoigne ici a ensuite démontré qu’il était capable de faire beaucoup mieux :

Rony Brauman : « Je faisais partie de la piétaille du maoïsme français« 

(https://asialyst.com/fr/2016/05/16/rony-brauman-je-faisais-partie-de-pietaille-maoisme-francais/)

C‘est cette plasticité servile qui a été exploitée à fond par les stratèges de la conquête capitaliste.

 

Remarquons encore que les égarements gauchistes sont objets de beaucoup d’études, mais pas les alertes et les projets portés par les écologistes de la nouvelle gauche dont on voit, pourtant, aujourd’hui combien ils étaient justifiés.

 

 

(10) Diogène, la première époque du « collège invisible de l’écologisme« , entre héritiers et carriéristes dont les noms disent le pouvoir et la longévité des forces mobilisées. Y étaient actifs, dès la fin des années soixante :

Jean Carlier,

Jacques Delors,

Delors qui était un mendésiste hyperactif depuis les années cinquante, l’un des acteurs de la réaction à la nouvelle gauche comme Pierre Grémion en a témoigné.

Un ennemi de la nouvelle gauche dans un réseau dissimulé consacré à l’écologisme… cela, seul, renseigne sur la fonction de celui-ci.

Jacques Ellul,

Solange Fernex,

Edward Goldsmith,

Jacques Grinevald,

Robert Hainard,

Edouard Kressmann,

Alain Hervé,

Brice Lalonde,

Philippe Lebreton *,

Roland de Miller,

Serge Moscovici,

Armand Petitjean,

Philippe Saint Marc,

Denis de Rougemont, bien sûr,

Antoine Waechter,

etc.

Après maintes expériences avec la plupart d’entre eux, force est de reconnaître qu’il y avait là les plus perfides ennemis de la nouvelle gauche écologiste. La quintessence de l’hypocrisie – à l’inverse de la culture écologiste qui, avec l’empathie première, implique l’ouverture, implique la sincérité et la confiance. Mais comment avaient-ils été sélectionnés par Rougemont et ses services; car un tel nombre implique l’existence d’un, ou de plusieurs, réseau(x) préexistant(s) (un véritable vivier !) ? Par quoi étaient-ils tenus (…qui, pour les survivants, les tient encore) ? Bernard Charbonneau, qui les connaissait personnellement, parlait de « caste dirigeante« , de « notabilités » et de « société industrielle » récupératrice du mouvement. Dans cette seule liste très incomplète, plusieurs en étaient; une concentration significative de grandes fortunes et d’appartenances à des familles entretenant une culture du pouvoir confisqué à tous et capitalisé. Maîtres ou valets avides, ils ont constitué un bloc parfaitement uni, inaccessible, immuable. Avec le recul, on ne peut qu’être impressionné par la qualité de la sélection initiale – et de la quantité de nuisibles.

 

* Pierre Fournier lui-même, dès le début de La Gueule Ouverte et peut-être même avant, n’avait pu leur échapper : un poisson-pilote lui avait été adjoint. Lebreton figurait dans l’équipe ! Il signait « professeur Mollo-Mollo« .

 

Un haut cadre de l’appareil propagandiste du capitalisme, des auteurs respectés, apparemment tous les journalistes intéressés par l’environnement… L’importance de la mobilisation laisse rêveur. Tout ce monde et cet investissement pour la nouvelle gauche écologiste française qui n’en était qu’aux balbutiements ! Cela autorise à penser que d’autres « collèges invisibles » avaient été constitués pour coiffer les autres courants de la nouvelle gauche. Un pour les défenseurs du patrimoine paysan, un pour les peuples autochtones sous domination française, un pour les homosexuels en lutte, un pour les libertaires et les communautés qui se multipliaient, un pour les pacifistes et les internationalistes, un pour les féministes (ce qui, au moins, expliquerait le comportement de Françoise d’Eaubonne), un pour les paysans critiques du modèle dominant, etc. ? Ou le même grand « collège« , mais avec différents départements ? Vu la dérive spectaculaire de tous les courants de la nouvelle gauche, on ne peut en douter.

 

 

 

 

(11) Psychological Strategy Board (une filiale de la CIA, elle-même montée pour la conquête capitaliste).

Qui mène la danse. La CIA et la guerre froide culturelle, Frances Stonor Saunders, Denoël 2003.

Ce PSB semble avoir été très fortement influencé par les petits génies de la manipulation : Walter Lippmann et Edward Bernays.

 

 

(12) Allen Dulles, responsable de l’OSS (les services secrets US) en Suisse durant la guerre, bientôt premier directeur de la CIA.

John Foster Dulles, le secrétaire d’Etat du Président Eisenhower.

 

 

(13) Toujours dans le livre témoignage de Pierre Grémion : Intelligence de l’anticommunisme. Le Congrès pour la liberté de la culture à Paris 1950-1975, Fayard 1995.

Un livre indispensable, avec celui de Frances Stonor Saunders, pour mieux comprendre l’élaboration et le développement du contrôle culturel et politique. Acculturation et substitution de paradigme, falsification, manipulations de la mondialisation du capitalisme…

 

 

(14) C’est l’échec provoqué de ces conférences-débats qui m’a convaincu de la nécessité d’initier des actions plus ambitieuses, par exemple une Semaine de la Terre.

 

 

(15) Les luttes incessantes à tous les étages des hiérarchies de pouvoir (ou de fonctions) ne sélectionnent que des anomalies psychologiques et sociales ; en particulier les plus dangereuses pour la vie, celles qui détruisent les relations de bonne vie en communauté. La capitalisation des pouvoirs confisqués attire irrésistiblement les inaccomplis, les handicapés de l’intelligence sensible et de la sociabilité, ceux qui n’ont rien à donner mais une revanche à prendre, quelque chose à se prouver à eux-mêmes, ou qui recherchent des émotions toujours plus fortes pour répondre à leur soif inextinguible de jouissance narcissique et sadique. Mieux encore : elle encourage ces dérangements là où ils seraient restés embryonnaires et discrets. Elle les cultive. Elle les multiplie. C’est là leur milieu d’élection, là où ils se révèlent, s’agglomèrent, s’épanouissent et rivalisent pour éjecter et réduire tous ceux qui aspirent à vivre en bonne intelligence entre eux et avec l’environnement – en démocratie. C’est pourquoi, afin d’amorcer la dégradation de tous les mouvements sociaux qui les inquiètent, et jusqu’au moindre groupe, ceux qui n’ont aucun intérêt à laisser vivre cette démocratie – la caste dirigeante – leur facilitent la tâche en les sélectionnant loin en amont pour les y infiltrer. Cela n’est sûrement pas un hasard si Michel Rocard, le mentor de Brice Lalonde, avait été sélectionné par Henry Hermand, l’homme de l’ombre de « la grande distribution » qui, dans ses bureaux, l’a gardé sous son aile toute sa vie : il était bâti sur le même modèle.

D’autres exemples révélés tardivement :

2001 – La liberté démasquée

2001 – La liberté démasquée, par ACG

 

(16) Sept mois après Dumont et la grande manoeuvre anti-nouvelle gauche, Aline et Raymond Bayard (fondateurs de Maisons Paysannes de France) témoigneront de la violence de la magouille et de sa simultanéité dans toutes les parties du mouvement :

1974 12 – Aline et Raymond Bayard, de Maisons Paysannes, alertent contre les manoeuvres anti-écologistes

A la différence des « Amis de la Terre » (l’un des leurres spécialement créés pour piéger les acteurs de la nouvelle gauche et détourner l’attention des sympathisants), Maisons Paysannes était une association constituée. Cependant, l’opération entriste qui y a été réalisée – par Roger Fischer et sous le même commandement – a failli réussir. Malgré le réseau de sympathies et de solidarités tissé au long d’une dizaine d’années de recherches sur le patrimoine et les chantiers de restauration, la manipulation a été si difficile à déjouer que l’association en a été profondément blessée.

 

Deux ans après le soutien du magouilleur maoïste chrétien à René Dumont, les écologistes de Caen (avec Michel et Françoise Chanial) témoigneront de leur incompréhension devant le dévoiement du mouvement :

1976 – Notre opposition face au système électoral, par les Amis de la Terre de Caen

http://planetaryecology.com/1976-notre-opposition-face-au-systeme-electoral/

 

Il convient de ne pas oublier que, ceci correspondant à cela, Roger Fischer a pleinement participé au « Mouvement Ecologique« , simulacre mi-gauchiste mi-collège invisible apparu durant l’automne 1974 pour capter les nouvelles énergies. Ni qu’il a, ensuite (1978), constitué une « CIME » (Coordination interrégionale des mouvements écologistes) confidentielle (avec Solange Fernex, Antoine Waechter, François Degans, Jean-Luc Burgunder, Roland de Miller, Philippe Lebreton, Pierre-Alain Brossault), puis un CLE (Comité de Liaison Écologique)… Où l’on retrouve toujours la lourde empreinte du « collège invisible » – le réseau dissimulé du superviseur de la propagande capitaliste, Denis de Rougemont. Bien sûr, Roger Fischer participait aux réunions de Lyon et de Versailles qui virent l’exclusion et la censure des écologistes lanceurs du mouvement (ceux de la nouvelle gauche) et, avec Philippe Lebreton, il s’employa à verrouiller le MEP en parti politicien de plus en plus éloigné de la culture écologiste.

 

 

(17) Quatre ans plus tard, un collègue du témoin involontaire – même école, même niveau de responsabilité – publiera un article stupéfiant dans Libération (Les impasses d’un couple obscène, 28 mai 2014). Comme Edgar Morin en 2012*, Michel Wierviorka y invoque la nouvelle gauche écologiste, mais sans jamais l’identifier, pour souligner le ratage complet de la restauration du politique qu’elle voulait inspirer (entre autres, en témoigne mon article paru dans Le Courrier de la Baleine au début de l’année 1974 : Ecologiser la politique ?). Problème, il ne dit pas pourquoi et comment. Et pour cause, Michel Wierviorka commet un anachronisme étonnant en situant la création du parti « Vert » au début des années 1970 (c’est 1984) **, confondant les acteurs de la nouvelle gauche avec ses ennemis ! Ainsi, il réalise l’exploit de réveiller le souvenir de la mutation du politique proposée par la nouvelle gauche, et de l’enterrer aussitôt en l’attribuant à ceux qui l’ont exécutée !

* En 2013, il faudra plus encore se méfier de la docte ignorance des experts (Le Monde 01 01 2013)

** une erreur d’autant plus troublante qu’elle coïncide avec la création du « collège invisible de l’écologisme » qui est, en effet, à l’origine de la substitution des politiciens Verts au mouvement écologiste. Voilà qui rappelle encore l’avertissement de Bernard Charbonneau dans La Gueule Ouverte de juillet 1974…

 

Le « Bip Bip » de la terrasse de café ensoleillée aurait-il contribué à désinformer son collègue Wierviorka ?

Wierviorka ignore-t-il tout de l’effacement de la nouvelle gauche dont, pourtant, il invoque l’esprit ?

S’agit-il seulement d’une erreur due à l’ignorance et à de mauvaises influences ?

à propos de l’article de Michel Wierviorka :

2012 : Comment avons-nous pu tomber si bas ?

en complément :

1974 – Ecologiser la politique ?, par ACG

 

 

(18) Emploi de nervis contre les militants, infiltration, corruption, noyautages et éviction des acteurs du mouvement, remplacement de ceux-ci par des faux-semblants, censures, falsification et désinformation, etc., les mêmes méthodes avec plus de moyens et plus de complicités. Les écologistes n’avaient aucune chance ! Ni, surtout les victimes du système prédateur.

Quand la CIA finançait ses alliés anti-communistes FO, la SFIO et les pro-européens dans les années d’après guerre

http://collectif.pcf17.pagesperso-orange.fr/an08/Publication/CIA_ar.htm

 

 

(19) Un exemple spectaculaire de cette omerta étendue aux actions actuelles m’a été donné à l’occasion de la lutte contre l’amiante (voir la note 22).

 

Tout aussi exemplaire que le reste, et également inscrit dans la longue durée, est le traitement réservé au bien commun autour de la grande maison de Bretagne évoquée par Lison de Caunes dans Les Jours d’après :

36 ans de bataille judiciaire pour un sentier en bord de mer

http://www.leparisien.fr/faits-divers/saint-briac-sur-mer-36-ans-de-bataille-judiciaire-pour-un-sentier-en-bord-de-mer-29-12-2018-7978044.php

Le sentier côtier au cœur d’une bataille judiciaire

https://www.breizh-info.com/2019/01/16/109952/saint-briac-sur-mer-le-sentier-cotier-au-coeur-dune-bataille-judiciaire

http://amisdescheminsderonde35.fr/index.php/la-presse/

 

 

(20) Et cela met en lumière l’étrange négligence de ceux qui prétendent décrire l’histoire contemporaine en oubliant l’action de ces réseaux qui a été déterminante dans la suite des événements !

Par exemple cet article paru dans Le Monde en mai 2018 : Emmanuel Macron et la deuxième gauche, le malentendu (https://www.lemonde.fr/politique/article/2018/05/18/emmanuel-macron-et-la-deuxieme-gauche-le-malentendu_5300940_823448.html). Et revoici la deuxième gauche maquillée comme dans les années 1970, quand elle servait à assassiner la nouvelle gauche ! La légende fonctionne encore. Pourtant, Henry Hermand, son sponsor du grand capitalisme commercial, n’est pas ignoré des auteurs, mais cela ne les a pas éclairés. Les auteurs, Cédric Pietralunga et Virginie Malingre, sont beaucoup trop jeunes pour avoir connu l’époque de la deuxième gauche substituée à la nouvelle gauche. Ils ont, donc, été biberonnés aux mensonges qu’ils recrachent sans l’ombre d’un esprit critique.

 

 

(21) « (…) depuis trente ans, presque partout dans le monde, de puissants moyens ont été mis en œuvre pour violer l’art d’habiter des communautés locales et créer de la sorte le sentiment de plus en plus aigu que l’espace vital est rare » Ivan Illich, Dans le miroir du passé. Conférences et discours, 1978-1990, éditions Descartes & Cie 1994.

 

 

(22) Par exemple l’étouffement de l’alerte amiante sous le lobby qui contrôlait tout, le CPA :

1974-2005 : l’AMIANTE à mort – 1ère partie, par ACG

Même cette lutte vitale dans le milieu du théâtre me fournira un exemple de la malfaisance toujours active des réseaux qui ont étouffé la nouvelle gauche écologiste. Réalisant que je suis l’un de acteurs de celle-ci, un journaliste envoyé par Henri Pézerat, lequel me l’avait chaudement recommandé, ne donnera aucune suite à l’interview et à la communication du dossier, puis refusera tout nouveau contact. La trahison de l’engagement auprès de Henri Pézerat, qui comptait beaucoup sur la médiatisation de cette affaire, illustre la force des pressions toujours exercées quarante ans après les premiers coups portés aux lanceurs de l’alerte écologiste.

 

L’effacement des alternatives pratiques tout autant ; de tout ce qui fait exemple en contradiction avec les monopoles capitalistes, productivistes, nuisibles et destructifs. Je l’ai vécu en 1972 avec les produit biologiques. Comme beaucoup d’autres qui s’étaient engagés dans cette voie, je l’ai vécu en 1975 avec l’énergie solaire et les autres solutions énergétiques. Les jardiniers-constructeurs de Notre-Dame-des-Landes sont en train d’en faire l’expérience. Combien d’actions et de créations remarquables et dont tout le monde aurait profité ont été effacées ?

 

 

 

(23) Ainsi Jean Carlier, directeur de l’information à RTL… Comment comprendre ? Il avait aidé à faire connaître La Semaine de la Terre, mais il ne cessera ensuite de nous tromper. Environ six mois après l’embuscade de la fausse AG, son association des Journalistes pour la Nature et l’Environnement (JNE) organisa une rencontre avec des politiques. J’y fus convié pour présenter les résultats du sondage écologiste des candidats aux législatives de 1973. Dès l’arrivée, Carlier, qui présidait la soirée, fit mine de s’étonner que ce soit moi qui prenne la parole et pas « le président des Amis de la Terre« … Très élégant ! Etonné qu’il se préoccupe de cette histoire de « président« , je lui dit que ce titre n’avait pas d’importance pour nous et que chaque action était présentée par la personne qui, pour l’avoir créée et en être responsable, connaissait le mieux le sujet. Il insista en me demandant si, cependant, « le président » allait venir… C’était un peu gros. Brice Lalonde qui m’accompagnait, avec sa dévouée Lison, se tenait à quelques pas après m’avoir enjoint de ne surtout pas révéler sa présence (?). En réalité, pour user leurs fonds de culottes dans le salon de Rougemont – le très dissimulé réseau Diogène – depuis trois ans, Carlier et Lalonde se connaissaient parfaitement. Ils nous jouaient des saynètes de cette sorte pour mieux nous sonder, sans doute pour mesurer notre degré d’éveil et de dangerosité.

Autre curiosité de cette soirée très particulière, quand viendra le temps de la collation, le seul écologiste invité aura tout le temps de se restaurer (bon le buffet !), de s’ennuyer, d’observer et de ruminer quelques interrogations. Sur plus de 150 journalistes, un seul manifestera un intérêt pour l’action qu’il représentait ; plus la secrétaire de Carlier (rapidement rappelée à l’ordre par celui-ci !). Les autres intervenants conviés à la tribune seront très entourés. Y compris… le visiteur « incognito » : Brice Lalonde.

L’ombre du « collège invisible » hantait cette charmante soirée.

Beaucoup plus tard, un ancien compagnon d’action s’étonnera que j’ignore encore la fidélité de Jean Carlier à l’oligarchie, justement celle qui avait été horrifiée par l’essor de la nouvelle gauche, celle où les stratèges de la conquête capitaliste mondiale avaient aisément levé des troupes pour étouffer le mouvement.

 

(24) Ancien des réseaux du CCF (Congrès pour la Liberté de la Culture), Pierre Grémion en a témoigné sans fard (note 13).

Simonetta Greggio est de ceux qui lèvent le voile sur l’histoire manipulée de l’Italie (Dolce Vita 1959 – 1979, Stock 2010)

(…) La romancière italienne (…) le souligne avec force, persuadée que, sans « ces vieilles histoires », comme le dit un des personnages, « il serait impossible de comprendre ce qui se passe ». D’ailleurs l’Italie de Berlusconi, avec son cortège d’affaires et de scandales, ne serait que le produit de cette période trouble qui a affaibli la démocratie italienne : « Après les années de plomb, celles de la boue. (…) Quand avons-nous commencé à être aveugles, et sourds ? » Une question que se pose également Simonetta Greggio, car, au-delà des responsabilités des uns et des autres, il y a tout un pays qui a préféré fermer les yeux face au cauchemar. (https://www.lemonde.fr/livres/article/2010/12/08/dolce-vita-1959-1979-de-simonetta-greggio_1450636_3260.html)

(…) C’est dire combien ce livre me paraît courageux et dénonce toutes les dérives italiennes qui nous obligent nolens volens à nous poser aussi des questions sur notre propre pays, et sur l’état du monde. On se sent de plus en plus seuls vis-à-vis de ces forces plus ou moins occultes qui, de par le vaste monde, et à commencer par le Vatican et certains cénacles bien fermés, se chargent de mener le bal et de bien pourrir la vie des citoyens. Nombre de livres, nombre de films se sont attaqués aux Brigades rouges, mais qui osera montrer aussi les collusions que les forces politiques d’alors avaient créées avec elles, notamment en ce qui concerne l’assassinat d’Aldo Moro. (…) Jean-Max Méjean (http://livres-et-cinema.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/01/06/est-ce-ainsi-que-les-italiens-vivent.html)

 

(25) Il semble que se dessine enfin une prise de conscience de ce sabotage politique et social. Par exemple, ce livre sorti après l’écriture de cet article :

La société ingouvernable – Une généalogie du libéralisme autoritaire, par Grégoire Chamayou

Partout, ça se rebiffait. Les années 1970, a-t-on dit à droite et à gauche, du côté de Samuel Huntington comme de Michel Foucault, ont été ébranlées par une gigantesque « crise de gouvernabilité ».

Dire « les années 1960 » serait plus juste.

Aux États-Unis, le phénomène inquiétait au plus haut point un monde des affaires confronté simultanément à des indisciplines ouvrières massives, à une prétendue « révolution managériale », à des mobilisations écologistes inédites, à l’essor de nouvelles régulations sociales et environnementales, et – racine de tous les maux – à une « crise de la démocratie » qui, rendant l’État ingouvernable, menaçait de tout emporter.

C’est à cette occasion que furent élaborés, amorçant un contre-mouvement dont nous ne sommes pas sortis, de nouveaux arts de gouverner dont ce livre retrace, par le récit des conflits qui furent à leurs sources, l’histoire philosophique.

On y apprendra comment fut menée la guerre aux syndicats, imposé le « primat de la valeur actionnariale », conçu un contre-activisme d’entreprise ainsi qu’un management stratégique des « parties prenantes », imaginés, enfin, divers procédés invasifs de « détrônement de la politique ».

http://lafabrique.fr/la-societe-ingouvernable/

 

 

(26) (…) Tous les idéaux républicains, socialistes, révolutionnaires, progressistes ont été retournés contre eux-mêmes. Ils sont devenus le contraire de ce qu’ils étaient censés être : non plus des armes de combat pour l’égalité, mais des armes de discrimination, de méfiance et de mépris à l’égard d’un peuple posé comme abruti ou arriéré (…) « Où est la gauche ? » demandent les socialistes. La réponse est simple : elle est là où ils l’ont conduite. Le rôle historique du Parti socialiste a été de tuer la gauche. Mission accomplie. (…) Jacques Rancière qui rejoint l’analyse de Jean Baudrillard dans La Gauche divine (chronique des années 1977 – 1984), L’Obs N°2630-02/04/2015

 

Curieusement, en dépit en cette analyse, Jacques Rancière semble totalement méconnaître le saccage de la nouvelle gauche et son remplacement par des faux-semblants concoctés entre « gauchisme » bourgeois et système capitaliste organisant la globalisation. D’ailleurs, il semble avoir complètement raté la nouvelle gauche (?). En particulier, le mouvement écologiste et, donc, son sabotage ; même si des amis à lui y ont ardemment participé. Car, incroyablement, simple conséquence des fréquentations fortuites peut-être, Jacques Rancière s’était laissé happer par le courant maoïste qui a fourni une bonne part des naufrageurs de l’écologisme… pour la plus grande satisfaction des forces qui cornaquaient le Parti Socialiste , lequel n’était, donc, qu’un intermédiaire ! Hasard des rencontres et des rendez-vous manqués ?

 

 

index des noms

en gras, les acteurs et inspirateurs de la nouvelle gauche

en rouge, des acteurs de la réaction capitaliste (très impliqués)

 

Theodor Adorno (La dialectique de la raison)

Raymond Aron

Serge Audier

Gracchus Babeuf

Edward L. Bernays

Jean Baudrillard

Aline et Raymond Bayard

Jean-Luc Bennahmias

Jean-François Bizot

Francis Blackwell Forbes

Jacques Bleibtreu

Yves Bonnefoy (Entretiens sur la poésie 1972-1990)

Murray Bookchin

Michel Bosquet (futur André Gorz)

Jean Bothorel

Jean-Michel Bouguereau

Christophe Bourseiller

Tom Braden

Rony Brauman

Pierre-Alain Brossault

Irving Brown

Jean-Luc Burgunder

Yan Burlot

Jean Carlier

Roger Cans

Cavanna

Bernard Charbonneau

Florian Charvolin

Rachel Carson

Castoriadis

Lison de Caunes

Georges de Caunes

Michel et Françoise Chanial

Claude Chisserey

Yves Cochet

Daniel Cohn-Bendit

Barry Commoner

Jean-Claude Daumas

Angela Davis

François Degans

Jacques Delors

Jean Detton

Jean-Marie Domenach

the Dulles brothers (Allen and John Foster)

René Dumont

Jean-Pierre Duteuil

Françoise d’Eaubonne

Paul Ehrlich

Président Eisenhower

Jacques Ellul

Henri Fabre-Luce

Alfred Fabre-Luce

Paul Farmer

Lucien Febvre

Jean-Luc Fessard

Jean Ferrat

Solange Fernex

Roger Fischer

famille Forbes (de Boston)

Danièle Fournier

Pierre Fournier

Yves Frémion

Sigmund Freud

Alain-Claude Galtié

Jean-Pierre le Goff

Patrick Gominet

Edward Goldsmith

Marie-Christine Granjon

Simonetta Greggio (Dolce Vita 1959 – 1979)

Pierre Grémion (Intelligence de l’anticommunisme. Le Congrès pour la liberté de la culture à Paris 1950-1975)

Jacques Grinevald

Alexandre Grothendieck

Benoîte Groult

Georges le Guelte (alias Bernard Jaumont)

Robert Hainard

Hervé Hamon

Friedrich Hayek

Henry Hermand

Alain Hervé

Guy Hocquenghem (Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary)

François Hollande

Max Horkheimer (La dialectique de la raison)

Ivan Illich

Jean Jacob

Louis Janover

Serge July

John Kerry

Georges Krassovsky

Edouard Kressmann

Bernie Krause

Irving Kristol,

Alain Krivine

Henri Laborit

Brice Lalonde

Philippe Lebreton

Edouard Leclerc

Michel-Edouard Leclerc

Alain-Gauthier Lévy

Walter Lippmann

Emmanuel Macron

Henri Malher

Pierre Mendès France

Bernard Manin

Enrico Mattei

Mauro di Mauro

Pierre Merejskovsky

Stanley Milgram

Roland de Miller

Edgar Morin

Serge Moscovici

Yvette Morin

Michel Mousel

Igor Muchins

Alain Murcier

Maurice Najman

Arthur Nazaret

Hervé le Nestour

Sylvie Ollitrault

Pier Paolo Pasolini

Jean-Louis Péninou

Armand Petitjean

Norman Podhoretz,

Georges Pompidou

Emile Prémilieu

Jacques Rancière

Gilles Raveaud

Michel Rocard

Olivier Rolin

Francesco Rossi

Patrick Rotman

Denis de Rougemont (Congrès pour la Liberté de la Culture – CCF)

Philippe Saint Marc

Pierre Samuel

Philippe Sassier

Jacques Sauvageot

Pietro Scaglione

Jean Sendy

Frances Stonor Saunders (Qui mène la danse. La CIA et la guerre froide culturelle)

Bernard Tapie

Eugène Thil

Alain Touraine

Bernardo Trujillo

Odon Vallet

Lanza del Vasto

Pierre Vernant

Alain Vernholes

Bruno Villalba

François-Henri de Virieu

Alexis Vrignon

Antoine Waechter

Michel Wierviorka

 

***

 

Notre-Dame-Des-Landes

la Semaine de la Terre

New Left

Amis de la Terre

Nouvel Observateur

Studio Morin

le Pré-aux-Clercs

féminisme

Comité de Liaison pour l’Autogestion Socialiste

Guerres de l’Opium

Charlie-Hebdo

Courrier de la Baleine

Appel d’Heidelberg

La Gueule Ouverte

Que Choisir ?

APRE/Ecologie

Wikipedia

bien commun

PSU

CLAS

AMR

Charlie Hebdo

Plan Marshall

maoïstes

« La tête au carré« , émission de France Inter

CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique)

Nous Deux

Lutte Ouvrière

FAHR

Sorbonne

Mai 68

Ligue Communiste

Gauche Prolétarienne

MAU, Mouvement d’Action Universitaire

FGEL, Fédération des Groupes d’Études de Lettres

UNEF

nouvelle gauche écologiste

Mouvement du 22 mars

Comité Vietnam

« Mouvement Ecologique » (ME)

« Campagne Dumont« 

« Révolution Verte« 

trotskystes

Maisons Paysannes de France

le « collège invisible de l’écologisme« 

caste dirigeante

Ecoropa

Diogène

stratégie de la tension

les années de plomb

Survivre et Vivre

CGT

FO

Marche pour légalité

« SOS Racisme »

la « deuxième gauche« 

CPA, Comité Permanent Amiante

« corps intermédiaires« 

« la grande distribution« 

la « fonction publique« 

Fondation Saint Simon

Congrès pour la Liberté de la Culture (Congress for Cultural Freedom)

Société du Mont Pèlerin

Protection de la Nature

neocons

Jeunes et Nature

Seconde Guerre Mondiale

IOD (International Organizations Division)

CIA

les Verts

Club Méditerranée

libération sexuelle

Beatniks

Hippies

Provos

Situationnistes

mouvements autochtones (tel l‘AIM, l’American Indian Movement)

régionalismes

pacifisme

Actuel

écologisation

MEP

violence structurelle

solidarité de la bourgeoisie

Testet (barrage de Sivens)

Standing rock

Le grand orchestre de la nature

librairie Maspero

JNE (Journalistes pour la Nature et l’Environnement)

Les eaux glacées du calcul égoïste

Psychological Strategy Board

OSS (les services secrets US avant la CIA)

Amis de la Terre de Caen

CIME « Coordination interrégionale des mouvements écologistes« 

Larzac

Pollution-Non

Groupe Anti-nucléaire de Paris

Combat POUR l’Homme

 

 

2 réponses à La Grande Mystification. Des années 60 à aujourd’hui : comment le capitalisme a effacé l’alerte écologiste, la pensée critique et les alternatives

  • Bonjour,

    Je ne peux certifier la véracité de ce qui est écrit dans ce lien :

    http://www.recherches-sur-le-terrorisme.com/Documentsterrorisme/ecologistes-verts-lalonde-mondialistes.html

    A voir le site, j’ai quelques doutes/

    • Mon expérience et mes recherches confirment la plupart des informations, surtout la relation intime avec l’oligarchie capitaliste. En s’affichant « à gauche« , ces gens ont créé une confusion complète qui abuse toujours aujourd’hui. C’est pourquoi, malgré de bonnes informations, le sens de ce texte est erroné. Ainsi, prétendre que les Rockefeller et autres familles de l’oligarchie sont « des mordus de l’écologie« , c’est tomber exactement dans le piège tendu ! Nous l’avons vécu en France dès la fin des années soixante et, depuis, les preuves abondent : ce sont ces grands prédateurs qui ont étouffé l’alerte écologiste et toute la nouvelle gauche, et les ont remplacés par des leurres.

      Plusieurs des « écologistes » cités étaient en fait des agents de l’oligarchie, ou des complices, chargés d’effacer le mouvement écologiste, partie de la nouvelle gauche des années soixante. Celui-ci était trop gênant pour la globalisation de la croissance marchande ! L’escamotage était complété par l’apparition de partis électoralistes et d’un storytelling lourdement martelé pour falsifier l’histoire. En dépit de ses résultats catastrophiques, cette machinerie est toujours en place. Elle tourne toujours à plein régime, interdisant les mutations nécessaires pour sauver le vivant.

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