en cours de restauration

« Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble (…) la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain« 

John Donne, 1572 – 1631

 

Phénomène suscité et entretenu par la production des étoiles et leur flux d’énergie, la vie n’a cessé d’engendrer de l’organisation par association des éléments de base, puis par combinaison et recombinaison de ses créations. Plutôt que la mutation aléatoire et la lutte éliminatoire chères à ceux qui ne peuvent être sans se croire supérieurs, la coopération, l’association et la symbiose sont les principales dynamiques créatrices de la diversité des êtres et des niveaux d’organisation. Les microbes et la biosphère – le microcosme et le macrocosme – sont nés en même temps et ont évolué de concert. La vie est un foisonnement de relations, d’actions et de rétroactions en boucles, en tourbillons, en spirales, en spirales de tourbillons… Toutes et tous se stimulent pour créer des formes toujours plus complexes dont les capacités, les qualités surpassent la somme de celles de leurs constituants (c’est la caractéristique des dynamiques holistiques). Elle est un mouvement synergique dont le sens est celui de l’augmentation de l’information (celle-ci est proche de l’esprit des Anciens), de l’intelligence et de la sensibilité. Du plus modeste au plus grand niveau d’organisation constitué de tous les autres, la vie maintient un équilibre dynamique interne, donc sa forme, par l’interaction de multiples régulations. La vie se crée et s’organise elle-même. Elle se complexifie et s’adapte aux changements. Elle est autopoïétique (8).

 

Homéostasie : Dès 1865, Claude Bernard remarquait que « la constance du milieu intérieur est la condition essentielle d’une vie libre« . Au début des années 1930, le physiologiste Walter B. Cannon qualifie d’homéostasie la conservation de la forme des organismes par le jeu interactif de multiples actions régulées en fonction de cette conservation, laquelle est en retour indispensable au maintien de chacune de leurs parties. C’est, par essence, une dynamique homéotélique et holistique. De façon simple, on peut dire que l’homéostasie est la condition de la santé des organismes vivants, y compris pour le plus grand et complexe, la biosphère.

 

Autopoïèse : De auto (soi-même) et poièsis (création). C’est la capacité de se construire et de se maintenir en s’auto-régulant.

 

Ironiquement, c’est la négation farouche de ces dynamiques par la science mécaniste qui fait encore la fortune des créationnistes.

 

Dans ce contexte, les recherches de Pierre Kropotkine et des biologistes A. Schimper, Andrei S. Famitsin, Boris M. Kozopoliansky, Konstantin S. Mereschovsky, Paul Portier et Ivan Wallin, sont restées méconnues, rejetées avec dédain par les défenseurs du dogme dominant. Entre la fin du XIXème et la première moitié du XXème siècle, en constatant que des bactéries avaient constitué les cellules eucaryotes, ils avaient su voir le rôle essentiel joué par les différentes formes de la coopération et de l’association (l’entr’aide) comme premiers principes du vivant. C’est, enfin, grâce à Lynn Margulis et Dorion Sagan que les verrous du conditionnement ont commencé à céder devant les constats sur la place essentielle de l’association dans l’organisation du vivant (9).

 

Désormais, comme Lynn Margulis et Dorion Sagan, beaucoup d’autres ont reconnu chez une grande variété d’êtres « des reliques vivantes de ce qui fut autrefois des individus séparés« , renforçant de plus en plus « la certitude que tous les organismes visibles ont évolué par symbiose, le groupement qui conduit à des avantages mutuels par le partage permanent des cellules et des corps (…) Depuis la première bactérie jusqu’à aujourd’hui, des myriades d’organismes formés symbiotiquement ont vécus et sont morts. Mais le commun dénominateur microbien reste inchangé dans son essence. L’ADN humain dérive d’une séquence intacte des mêmes molécules que les plus anciennes cellules qui se formèrent sur les bords des premiers océans, chauds et peu profonds. Le corps humain, comme celui de tout être vivant, préserve l’environnement de la Terre primitive. Les hommes coexistent avec les microbes d’aujourd’hui et ils abritent les restes des autres, symbiotiquement intégrés à l’intérieur de leurs cellules. De cette manière le microcosme vit dans l’homme et l’homme en lui (…) Bactéries mises à part, tous les organismes, absolument tous, sont le résultat de l’association de plusieurs organismes individuels, qui se sont rencontrés dans le lointain passé, se sont unis par intérêt mutuel, ont mis leurs gènes en commun, et ont donné lieu à des organismes complexes de plus en plus performants« .

 

Robert Leclaire, le premier traducteur de « L’Unique et sa propriété » de Max Stirner (Johann Schmidt de son vrai nom), évoquait Nietzsche dans la préface de l’édition de 1899 : « L’Unique est donc pour Stirner le moi gedankelos qui n’offre aucune prise à la pensée et s’épanouit en-deça ou au-delà de la pensée logique ; c’est le néant logique d’où sortent comme d’une source féconde mes pensées et mes volontés. – Traduisons, et poursuivant l’idée de Stirner un peu plus loin qu’il ne le fit, nous ajouterons : c’est ce moi profond et non rationnel dont un penseur magnifique et inconsistant a dit par la suite : O mon frère, derrière tes sentiments et tes pensées se cache un maître puissant, un sage inconnu; et il se nomme toi-même. Il habite ton corps, il est ton corps (…) » [Freidrich Nietzsche, « Ainsi parlait Zarathustra »]. Cet Unique où Stirner aborda sans reconnaître le sol nouveau où il posait le pied, croyant toucher le dernier terme de la critique et l’écueil où doit sombrer toute pensée, nous avons aujourd’hui appris à le connaître : Dans le moi non rationnel fait d’antiques expériences accumulées, gros d’instincts héréditaires et de passions, et siège de notre « grande volonté » opposée à la « petite volonté » de l’individu égoïste, dans cet « Unique » du logicien, la science nous fait entrevoir le fond commun à tous sur lequel doivent se lever, par delà les mensonges de la fraternité et de l’amour chrétiens, une solidarité nouvelle, et par-delà les mensonges de l’autorité et du droit, un ordre nouveau« . Pour écrire cela, il est vraisemblable que Robert Leclaire connaissait les recherches qui, depuis une vingtaine d’années, repéraient la trace des bactéries dans l’histoire des cellules (en particulier les travaux de l’allemand A. Schimper). La réflexion de Robert Leclaire annonce « L’Entr’aide » (1910) où Pierre Kropotkine traite de la coopération comme « facteur de l’évolution » dès le stade des micro-organismes. Elle annonce les développements ultérieurs jusqu’aux travaux de Lynn Margulis et Dorion Sagan.

 

L’observation des parties et des strates d’organisation qui nous construisent et de celles dont nous sommes des composantes, comme la simple écoute de notre corps et de l’ensemble vivant, montrent que tous les êtres sont des symbiotes, y compris nous : constitués d’êtres associés, eux-mêmes constitués d’autres êtres associés, nous participons à d’autres organismes jusqu’au plus grand qui fusionne tous les autres. Le tout est une communauté de communautés. Henri Laborit dit : « (…) pas plus que ma cellule hépatique n’a conscience du discours que je tiens, pas plus nous n’aurons conscience du discours que tiendra l’organisme planétaire que constituera peut-être un jour, ou que constitue peut-être déjà, l’ensemble des individus« . Par rapport à la scolastique qui nous a généralement été inculquée, le changement de point de vue est d’importance. Entre autres choses, nous n’avons pas été conçus par un dieu particulièrement facétieux, nous n’avons pas été destinés à dominer la création, nous ne nous sommes pas non plus faits nous-mêmes, et il n’y a pas de discontinuité entre « l’Homme » et « la nature« , entre les petits êtres et les grandes formations écologiques. Nous sommes, au contraire, inclus dans les relations d’interdépendance qui unissent tous les êtres et leur environnement.

 

Les mêmes dynamiques combinatoires ont formé tous les organismes, du plus modeste au plus grand. L’élément de construction de base a les caractéristiques de l’esprit (ou de l’information). Il n’est pas matériel : c’est la relation d’échange, celle qui établit une réciprocité – l’interrelation. Toute structure est formée d’interrelations et d’interrelations entre ensembles d’interrelations… C’est ainsi que, d’échanges en échanges, tout se construit et se différencie : choses, êtres, écosystèmes, personnalités et cultures.

 

Aucun doute, la « lutte de chacun contre tous » chère aux mécanistes néo-darwiniens, les capitalistes ultra-libéraux d’aujourd’hui, est bien aussi absurde qu’il y paraît. Aussi absurde que le serait la lutte de chaque organite contre la cellule, de chaque cellule contre l’organisme, de chaque être contre son écosystème, de chaque écosystème contre la biosphère.

 

Pourtant, beaucoup imaginent encore que la culture dominatrice et sa civilisation peuvent s’accommoder de ces prises de conscience en les aménageant un peu, comme elles s’étaient accommodé de l’évolutionnisme en le détournant en sélection par la compétition et loi du plus fort. Tandis qu’il s’acharne à détruire partout les tissus d’interrelations qui font les sociétés et les écosystèmes, toute la Vie, le capitalisme en a découvert, pour lui-même, les vertus. C’est ainsi que se sont développées les coordinations internationales pour la colonisation du monde (Mont Pélerin, Cercle Pinay, Bilderberg, Trilatérale, Saint Simon, etc.) et, maintenant, des coordinations régionales mettant en interrelation des entreprises, les écoles et les administrations. Ainsi que l’on entend, incrédule, des mécanistes obsédés par l’esprit du profit vanter les dynamiques créatrices qu’ils ont impulsées simplement en mettant en relation ceux qui ne communiquaient pas… alors qu’ils empêchent tous les autres de le faire et de vivre.

 

Enfin, ils ne parlent pas encore de dynamiques holistiques – il s’agit bien de cela – et l’idée ne leur viendra pas d’étendre l’expérience en ouvrant les principaux verrous interdisant la communication et l’échange avec les populations et tout l’environnement ; en l’occurrence, d’ouvrir sur le monde vivant leurs hiérarchies gigognes et les appareils bureaucratiques d’Etat. Aucun risque qu’ils prennent conscience au point de s’apercevoir qu’ils sont cause aussi de ce qu’ils déplorent. Pour cela, il faudrait qu’ils daignent communiquer avec les autres ! Or, les autres, ils n’en ont cure. Leurs relations consanguines, leurs coopératives d’intérêts, leurs conseils patronaux, leurs syndicats de prédateurs, mais aussi leurs luttes pour une plus grosse part de gâteau, les limitent à l’égocentrisme et au court terme.

 

Pour tenter de décrire les bienfaits de la construction spontanée par la coopération, mais sans la reconnaître ni même l’évoquer, les dominants libéraux – excepté pour eux-mêmes – puisent encore dans la morale chrétienne et parlent de « cercle vertueux« . Ce détour par la vertu plutôt que par le simple intérêt, par une sorte d’élévation de l’âme plutôt que par l’intelligence et par la logique du vivant, permet de distraire les attentions de la véritable nature de cette dynamique. Car il ne faudrait surtout pas stimuler une prise de conscience qui menacerait les cercles vicieux qu’ils entretiennent partout ailleurs pour continuer à détruire, produire, remplir, en dépit de l’accumulation des ruines et de la montée des résistances.

 

Nous sommes des créations de la vie planétaire pour jamais sous son contrôle ; des excroissances du microcosme, cet univers frémissant qui nous a enfanté. Et, tous, nous sommes si intimement reliés à l’ensemble vivant que le sort de chacun dépend du sien. Alors, certes, le système destructeur peut parasiter la vie, mais à la condition que la biosphère ait encore la capacité de se régénérer. Or, nous l’avons vu : nous avons allègrement franchi les limites ultimes depuis plus d’une génération.

 

La connaissance de la construction symbiotique du vivant n’est pas tout à fait nouvelle : elle est affinée et transmise depuis la nuit des temps. Par exemple, ce qui suit a été écrit au 13ème siècle sur la base de savoirs immémoriaux : « les choses sont toutes enveloppées les unes des autres, cerveau à l’intérieur d’un cerveau, souffle au-dedans d’un autre souffle ; ainsi emboîtés, l’un est l’écorce pour l’autre et ainsi de suite » extrait du Zohar (Sefer ha-Zohar, tome I, pp. 114-196) rapporté par Henri Laborit, également dans « Dieu ne joue pas aux dés ». C’est Marie-Louise Labiste, auteur du « Traité de la connaissance ou la Kabbale retrouvée » (Editions Universitaires 1985), qui a informé Henri Laborit de cette correspondance avec les connaissances actuelles.

 

Connaissance sensible et connaissance scientifique libérée des dogmes anthropocentristes montrent que tous les êtres sont de la même chair, sont interdépendants et construisent ensemble, simultanément, la biosphère indispensable à la vie de chacun. Elles remettent à leur juste place, dans les déchetteries de la culture, la domination et tous ses rejetons : l’individualisme libéral en premier, appropriations, capitalisations des avoirs et des pouvoirs, sélections et compétitions pour s’imposer au détriment des autres, inégalités, et toutes discriminations, y compris le spécisme.

 

Il découle de ces constats que, tant pour la bonne santé de notre propre corps que pour celle de notre groupe affinitaire, celle de notre communauté, celle de notre écosystème, celle de la biosphère enfin, il faut que nous fassions continûment un effort pour assurer la bonne coordination de ces ensembles (10).

 

Après avoir été lui-même rejeté, souillé, refoulé, insulté, le corps commence à redevenir à peu près familier ; bien que beaucoup reste à faire pour recouvrer les sens émoussés et le sens, pour que notre corps redevienne le medium entre une conscience émancipée des conditionnements et la biosphère ! On comprend généralement la nécessité d’une alimentation saine, d’un minimum d’exercice physique et intellectuel pour garder la forme ou l’améliorer. On comprend qu’il vaut mieux éprouver des satisfactions plutôt que des frustrations. Ces bonnes conditions et ces efforts ont longtemps été réalisés sans qu’il soit besoin de les penser. L’environnement était généralement sain et les bonnes pratiques allaient de soi. Mais depuis le développement des dominations, de l’industrialisation, de l’artificialisation des modes d’existence, des moyens de locomotion durs pour l’environnement mais mous pour les corps, ceux-ci sont contraints, négligés et abondamment pollués. Il importe de comprendre comment nous sommes construits pour éviter de faire toutes les bêtises auxquelles on nous incite pour mieux nous perdre. Pour le corps, il faut au moins comprendre la nécessité de faire circuler dans nos organes, nos cellules et bactéries, dans nos têtes aussi, des messages de régulation et de coordination, comme autant de rappels à la coordination communautaire. C’est un travail d’entretien, de recréation, d’amélioration des interrelations qui nous constituent, un indispensable travail de restructuration permanente pour qu’au moins tout tienne ensemble et résiste à la pente de la dégradation.

 

Inversement, on comprend généralement un peu mieux la nécessité d’échapper aux pollutions et aux mauvais stress risquant de perturber les échanges et, donc, de déréguler des parties de notre organisme composite. En effet, si un message parasite – ou plusieurs – devient plus fort que ceux qui assurent le maintien de la cohésion de l’organisme, l’environnement change pour les cellules et les bactéries qui nous constituent. Trompées et désorientées, elles peuvent suivre les commandements mystérieux donnés par les mauvaises habitudes et les polluants (11). Il peut même leur sembler plus dangereux de rester coordonnées au sein de l’organisme que de tenter, comme leurs lointains ancêtres, l’aventure de l’indépendance.

 

Dans les environnements de plus en plus agressifs, nocifs et incitant à la passivité des corps et des esprits que les « responsables« , leurs suivistes et leurs clients nous « aménagent« , la dérégulation et la dérive individualiste très libérale des constituants de l’organisme est devenue chose banale et ne cesse de s’aggraver en dépit du progrès des soins. Cela donne des cancers, des allergies, des altérations du développement cérébral et des maladies de dégénérescence neurologique (par exemple, Parkinson et Alzheimer en relation probable avec les pesticides et quelques autres polluants), etc. Sans même s’étendre sur les nombreuses conséquences pathologiques de la déstructuration sociale et de la coupure d’avec la plus grande partie de la nature, la croissance spectaculaire de ces anomalies, y compris chez les autres êtres vivants, est l’un des bons indicateurs de la très grave inadaptation de nos modes de production et de vie décidés unilatéralement par une minorité ; donc, de la totale incompétence du système dominant, par conséquent de la culture qui le fonde, dans la conduite de la civilisation. 

 

Cependant, même au niveau du corps, l’influence de la doctrine mécaniste a bloqué la représentation holiste défendue par Claude Bernard et Henri Laborit. Il est encore courant de constater que la médecine officielle, dans sa pratique, ne voit pas l’organisme en son entier, qu’elle le dissocie en parties, en spécialités, en symptômes, en soins séparés et pas toujours coordonnés en fonction de l’urgence et des priorités de l’homéostasie (là aussi, la communication entre des spécialités, des services et des personnes artificiellement séparés est en panne). Par exemple, dans les hôpitaux et à domicile, la sédentarité forcée liée aux soins est toujours de mise, jusqu’à l’alitement débilitant même pour un simple examen, à la malnutrition et à la déshydratation ; surtout quand il s’agit des personnes âgées mises très vite en danger par ces pratiques. Qui ne connaît des souffrances et des disparitions dues à des mauvais traitements ? 

 

Au moins quatre des dix-sept personnes auxquelles ce travail est dédicacé ont été victimes d’erreurs et de négligences médicales grossières. Elles en sont mortes.

 

Aux niveaux plus complexes de l’organisation de la société et du vivant, la situation est comparable. Mais, là, c’est encore beaucoup moins bien compris. Pour se maintenir en bonne forme (la forme est sculptée par les interrelations), les groupes auxquels nous participons, les courants d’idées, les sociétés, les écosystèmes, la biosphère, doivent être parcourus d’informations librement échangées entre toutes les parties. Comme entre tous les constituants du corps afin que celui-ci réagisse au moindre stimulus. C’est ainsi que naissent l’intelligence, la culture, la conscience… Dans les échanges. Dans la stimulation du collectif. Et c’est ainsi qu’elles meurent. Par manque de stimulation après l’effondrement du collectif. Comme aujourd’hui.

 

Depuis les premiers balbutiements de la Vie, il y a environ 3 milliards ½ d’années jusqu’à récemment, les échanges et l’agglomération du collectif se faisaient naturellement. Nous n’avions pas besoin de penser à construire notre famille et notre environnement pour qu’ils existent. Construction et évolution étaient spontanées. Elles étaient les fruits de l’intelligence développée par les interactions entre toutes les sensibilités et toutes les compétences, l’intelligence collective de l’ensemble formé par tous les êtres : la biosphère. L’expansionnisme d’une ultra-minorité a fini par brouiller les messages de la vie et une partie du monde a été conquise par une sorte de rationalité encourageant l’illusion d’une complète maîtrise de « la nature«  et des conditions de vie. Selon les termes de Max Weber, le monde semblait devenu « un mécanisme soumis à la causalité« . A elle seule, l’idée mécaniste selon laquelle « l’Homme » peut tout comprendre et tout modeler au gré de sa fantaisie explique comment une partie de l’humanité s’est dérégulée et a dérivé hors de l’économie de la nature, hors de l’ordre associatif, de plus en plus en rupture avec les interrelations sociales et écologiques. Et de décider à la place des autres vivants et contre eux, jusqu’à croire qu’ils pourraient « améliorer la nature » ! Par bêtise ou par handicap sensible, quelque chose leur échappe.

 

Circulation de l’information, complémentarité, interdépendance, interrelation, réciprocité, association, communauté… qui font la capacité d’auto-organisation (autopoïèse). Sans doute les notions les plus importantes de la compréhension du vivant. Elles impliquent la solidarité et la convivialité. Mais pour que la nécessité devienne inclination, orientation, choix délibéré, il faut encore que sa compréhension soit stimulée par une émotion partagée, une motivation forte, une pulsion : l’empathie (Darwin parlait de « sympathie naturelle« ). Démonstration et mesure des anomalies de la civilisation actuelle du capitalisme, sa réalité paraît largement ignorée, quand elle n’est pas refoulée comme une faiblesse honteuse : « Tu ne vas pas te charger de toute la misère du monde !« . Les années 1980 et le triomphe de la globalisation capitaliste ont vu s’effondrer sous les coups la culture arcadienne et triompher le chacun pour soi au point de générer des automatismes individualistes forcenés : « J’vais pas m’mettre la rate au court-bouillon !« , « J’vais pas m’emmerder la vie ! » et autres élégances pour signifier combien le bien commun et la bonne relation aux autres est devenue ringarde aux yeux des conditionnés.

 

Les origines du déni sont les mêmes que celles des autres refoulements. Car l’empathie ne naît pas du savoir ou de l’esprit, mais du corps, du corps en interaction avec « la Nature » – hier, les sources du Mal, et, depuis, du fascisme. Loin de la propagande doctrinaire, dans la réalité sensible, tout être éveillé à son environnement se sent relié aux autres et à l’ensemble qu’ils constituent, les hommes comme les autres êtres. Pourvu que nous ne soyons pas trop conditionnés et fermés par la culture dominante et ses mirages, l’amour des prochains, des autres êtres et de l’ensemble que nous formons (la Nature), l’empathie en somme… peuvent être compris comme des expressions de la Vie au travers de nous, les fruits culturels les plus évolués des interactions entre tout ce qui nous constitue et la communauté biosphérique d’êtres qui nous a créés. Parties différenciées de la Vie terrestre, pourvu que nous soyons à l’écoute de notre corps et ouverts sur la communauté sociale et l’écosystème, nous sommes naturellement en résonance avec ces dernières. Beaucoup mieux que l’obscur « instinct » inventé par ceux qui s’imaginaient au-dessus du lot, les sentiments éveillés par l’ouverture sur les autres êtres et de l’ensemble de la nature sont le guide le plus sûr. L’empathie nous ouvre sur le monde. C’est le fil conducteur qui permet de distinguer à chaque instant, entre tous les possibles, les voies les plus bénéfiques ou les moins traumatisantes pour la Vie. Elle est le stimulant de la curiosité, de la sociabilité, de la démocratie, de l’indignation, etc. Sans empathie, pas d’intelligence sensible, autant dire : pas d’intelligence du vivant. Sans empathie, il n’y aurait pas eu de mouvement écologiste. L’empathie précède le savoir et elle devient culture, une culture écologiste et conviviale. Pourvu qu’on lui prête vie.

 

Citant Platon, Alfred North Whitehead a rappelé : « La création du monde – je veux dire de l’ordre civilisé – est la victoire de la persuasion sur la force« . Mais la persuasion est inopérante sur ceux qui ne cultivent pas la sensibilité et l’empathie comme des valeurs premières, je devrais dire : comme des évidences. Ils demeurent inaccessibles, enfermés dans leurs certitudes, prisonniers d’un schéma mental borné aux rapports de prédation violents. C‘est, dans tous les domaines, l’explication des politiques développées et maintenues en dépit des ravages qu’elles entraînent. C’est aussi l’explication de leur acceptation par les populations nourries au brouet culturel dominant.

 

Je ne connais pas d’estimation sur l’empathie, ou plutôt sur le défaut d’empathie. Vu son incidence sur la vie sociale et politique, sur toute la vie, c’est assez curieux, sinon révélateur d’une culture carencée. Par contre, il existe des estimations sur une anomalie à laquelle le défaut d’empathie ne doit pas être étranger : l’alexithymie. Aussi fréquents que méconnus, les alexithymiques ne savent pas interpréter ce que leur corps leur communique. Ils ne savent pas l’exprimer, le traduire en action adaptée à la situation. Ils n’y ont pas été éveillés, n’ont pas appris à ressentir et à comprendre, ou ont été contrariés dans cette découverte par une éducation carencée. Comme étrangers à leurs émotions, ils sont privés des retours d’information (rétroactions) qui leur permettraient de réguler leur comportement et leurs choix en fonction de l’observation de l’environnement et des effets que leur action produit sur lui. Ils sont, à proprement parler, handicapés, très handicapés, et d’un handicap qui peut se développer en un handicap pour tous, un handicap culturel et social. Car, puisqu’il faut dire l’évidence, le corps étant le médium qui nous transmet les messages du vivant, il manque à ces gens l’essentiel pour apprendre leur environnement, par conséquent, pour se comprendre et devenir capables de se glisser sans dommage dans la société et les écosystèmes. Difficile de les imaginer capables de se laisser conduire par le vivant pour choisir et construire leur culture. La culture comme prolongement de la nature, inspirée par elle pour évoluer en elle avec profit pour elle et nous, doit leur passer au-dessus de la tête, largement.

 

Privés d’extensions sensibles, dérégulés, déphasés, leurs comportements sont d’autant plus surprenants qu’ils éprouvent de grandes difficultés à établir et maintenir des relations avec leur environnement naturel et social – s’ils en ressentent seulement le besoin. Mal-comprenants, non-communicants, mal-ressentants (athymiques), simples méprisants boursouflés par la conviction de la supériorité de leur pensée en circuit fermé, tous plus ou moins amputés de la sensibilité (par sensibilité conséquent, du sens) et de la perception de la qualité et des intentions d’autrui, combien sont ceux qui sont fermés aux messages de la vie ?

 

Le fait important, sidérant, c’est que, dans nos sociétés écrasées par les dominations, environ une personne sur sept serait alexithymique. Ce phénomène n’éclairerait-il pas la formation et le succès de la culture impérialiste anti-nature ?

 

La représentation mécaniste et conflictuelle du monde est encore très loin d’être bousculée par la connaissance qui la condamne entièrement. Pour défendre l’exploitation et la domination (la production de profits particuliers au détriment du bien commun), elle continue de susurrer qu’il n’y a pas d’ordre intelligible dans la nature et que l’Homme (au singulier) est « au sommet de l’évolution« … comme si toute la vie n’avait eu pour projet que d’accoucher d’une sorte de roi du monde – le gestionnaire indispensable à l’entité qui l’a créé pour y mettre enfin un peu d’ordre.

 

C’est à cette conception d’un ordre vertical du vivant que correspond l’ordre social hiérarchique où l’individu est à la fois mythifié et empêché d’être. Sous l’accumulation vertigineuse des hiérarchies, la plupart n’ont plus qu’un rôle négligeable dans la construction de l‘ensemble. Subir apparaît comme le seul horizon. Ils n’ont, donc, qu’une représentation dévalorisée et démoralisante de soi et des autres. Cette représentation émousse et déforme les motivations. Elle éteint les désirs d’action et prédispose à la passivité de la consommation, étouffant dans l’oeuf les dynamiques d’accomplissement personnel et collectif. Elle produit les démobilisations, le refoulement des potentiels de création, l’impuissance et le renforcement sans fin de la domination survalorisée en proportion de sa boulimie de vies sacrifiées.

 

La représentation mécaniste et conflictuelle du monde est le renversement de sens majeur qui ouvre la voie à tous les autres, permettant aux spéculateurs d’apparaître comme des régulateurs capables d’organiser le fouillis des écosystèmes et des sociétés. Entre arasements écologiques et sociaux, tapis de bombes, bétonnages massifs et pollution généralisée, nous ne cessons d’admirer les résultats de ce qu’il faut bien appeler une logique délirante, la logique délirante de la dominance.

ACG

 

 

(8) Le parler moderne, donc la façon de penser, a été beaucoup plus façonnée par l’opposition des intérêts, la lutte pour « le pouvoir«  et même la guerre, que par la compréhension de l’économie de la nature, donc une approche des dynamiques de l’association. C’est au point que nous avons fait nôtres des vocabulaires guerriers étrangers (de la guerre économique également), et que nous les mettons à toutes les sauces, tandis que nous butons sur des mots descriptifs de l’organisation coopérative du vivant (son économie), même s’ils puisent dans les racines de notre langue. Cela semble indiquer que, bien plus que les mots, c’est la tournure de la pensée toujours en interrelation avec la nature qui déroute les esprits sous influence de la culture impérialiste. Holisme, holistique, autopoïèse, autopoïétique, homéotélie, hétérotélie, homéostasie ne sont pas plus rébarbatifs que les barbarismes de l’informatique, du commerce ou de la finance spéculative. Il sont surtout beaucoup plus utiles. Pour progresser dans l’alternative au système destructeur, il va falloir se décider à faire au moins l’effort que nous consentons sans y réfléchir pour assimiler les jargons de la pensée dominante. Vaincre l’inertie du langage de la domination et choisir le langage de la bonne intelligence avec notre être et notre environnement est une action décisive dans l’ouverture sur de meilleures compréhensions de la vie.

 

(9) Lynn Margulis et Dorion Sagan rendent hommage aux chercheurs de la fin du XIXème siècle dans leur importante étude « L’univers bactériel » aux Editions Albin Michel (1989).

Pour faire une plongée au niveau d’organisation des bactéries et des cellules, voir l’animation inner life of a cell sur Internet.

 

(10) « Communauté« …

Il ne s’agit pas des communautés façon utopie autarcique créées de toutes pièces, pas toujours en accord avec leur environnement social. Il s’agit des ensembles relativistes qui se forment autour de la reconnaissance de biens communs, du local au planétaire.

Le technocratisme galopant a gagné jusqu’à la commune, probablement jugée incorrecte et trop évocatrice d’histoire révolutionnaire, pour effacer son essence derrière l’épouvantable « collectivité territoriale » plus conforme au nouvel ordre.

Bien que l’on parle de la communauté en bien quand elle est internationale, son image est souvent caricaturée au point d’être complètement retournée. D’association coopérative et symbiotique elle-même tissée de plus petites communautés et ouverte sur son environnement, donc sur les autres communautés, la communauté est devenue le symbole d’un passé décrié et souillé ; un repoussoir réactionnaire bien pratique pour faire oublier ce que l’impérialisme a détruit en lui substituant les processus de désagrégation, de dépossession, de capitalisation, les insécurités et la rareté des biens les plus élémentaires… Justement ceux-là, bien entendu ! Ce détournement de sens est typique de la lutte de la domination contre le foisonnement incontrôlable des interrelations qui forme les sociétés comme toute la nature. Une manifestation de l’effort constant pour dissocier toutes les forces vitales auto-régulées afin de ménager un espace confortable aux exploiteurs. Au travers de la communauté, ce sont les dynamiques de l’interdépendance et de la solidarité, c’est la compréhension complexe, relativiste, holiste et homéotélique (note 3) de la société et du monde, donc les conditions d’épanouissement de la personne, que la domination s’échine à combattre pour pouvoir imposer les représentations réductrices et dévalorisantes des vivants et du cosmos qui servent si bien l’exploitation à outrance en cultivant toutes les formes de la dissociation.

C’est ainsi que, vidé de sa substance, « communautaire« * est utilisé comme synonyme de repliement sur soi, d’isolement peureux voire d’hostilité vis à vis des autres vivants, quand il devrait signifier vivre ensemble et évoquer les relations de bonne intelligence, en particulier avec l’écosystème et la biosphère. Cette entreprise d’avilissement s’accompagne de nombreuses contradictions qui la dénoncent car ses zélateurs sont nombreux à rechercher dans l’entreprise ou le parti des ersatz des possibilités d’accomplissement qu’ils trouveraient sans peine dans une communauté. Notons encore que les qualités dont la communauté est stigmatisée vont comme un gant à ceux qui manipulent ainsi le langage… Mais le piège des mots fonctionne et beaucoup en sont venus à confondre la communauté avec la masse indistincte, chère aux régimes totalitaires. La glissade les précipitent, alors, vers les plus surprenantes conclusions ; par exemple : l’amalgame entre communauté sociale et uniformisation. Ils oublient seulement qu’en matière d’uniformisation, le libéralisme ultra fondé sur le repli individualiste a battu tous les records historiques.

La communauté exprime ici un ensemble coordonné d’interrelations. Loin d’être fermé, cet ensemble est ouvert sur son environnement et sur les autres avec lesquels il cherche à s’associer pour former des ensembles plus grands et plus complexes. La référence est toujours le bien commun qui est définit par l’économie du plus grand ensemble auquel toutes les communautés doivent contribuer pour, en retour, assurer leur bonne vie. Cela implique l’inexistence de comportements dominants, ou leur place modeste, contenue, maîtrisée, par rapport aux fonctionnements principaux.

* et plus encore l’épouvantable « communautarisme » ciselé pour mal sonner et paraître rébarbatif.

 

(11) Ce ou ces messages(s) parasite(s), ce peut être trop de stress négatif, le tabac, l’alcool, l’amiante, les polluants automobiles (que l’on soupçonne déjà de tuer au moins autant que les accidents), les molécules du profit libérées par dizaines de milliers sans vérification, les radio-éléments… Nous avons l’embarras du choix. Et demain les nanomatériaux, y compris ceux, et c’est indéfendable, libérés par des technologies de l’infiment petit, déjà nombreuses, qui se traduisent par une explosion de gadgets tous plus farfelus les uns que les autres et d’effets pervers souvent dangereux ? Demain… En fait, cette pollution est, à notre insu (comme hier avec l’amiante), déjà d’actualité depuis des années. Ainsi, la seule production française de nanomatériaux s’élèverait à 500 000 tonnes/an, cela tandis que les études sur les risques encourus sont balbutiantes et que, on le devine, les règles de protection sont quasi inexistantes.

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