Les esprits les plus critiques se le demandent. Certains – guère nombreux, curieusement – cherchent une explication dans l’histoire contemporaine, mais bien peu échappent à la fascination pour la pantomime politicienne et remontent le temps au-delà des années Reagan-Tatcher-Mitterrand et Delors. Et nous en entendons beaucoup qui semblent croire que l’ultra-capitalisme a été soudainement inventé au début des années 1980. Pourquoi ne poursuivent-ils pas leurs investigations en se demandant comment le grand espoir des années 1960-1970 a pu accoucher d’une pareille horreur ? Mais qui se souvient du mouvement planétaire de cette époque ?

Et qui se souvient – pourtant beaucoup plus près de nous – du nouvel essor du même mouvement entre la fin des années 1980 et début 90 ? Et de la spectaculaire contre-offensive réactionnaire qui, une fois encore, a anéanti tous les espoirs d’échapper simplement au pire ?

 

« Tout notre passé, même récent, fourmille d’erreurs et d’illusions, l’illusion d’un progrès indéfini de la société industrielle, l’illusion de l’impossibilité de nouvelles crises économiques, l’illusion soviétique et maoïste, et aujourd’hui règne encore l’illusion d’une sortie de la crise par l’économie néolibérale, qui pourtant a produit cette crise. Règne aussi l’illusion que la seule alternative se trouve entre deux erreurs, l’erreur que la rigueur est remède à la crise, l’erreur que la croissance est remède à la rigueur. »


« L’erreur n’est pas seulement aveuglement sur les faits. Elle est dans une vision unilatérale et réductrice qui ne voit qu’un élément, un seul aspect d’une réalité en elle-même à la fois une et multiple, c’est-à-dire complexe. (…) »


« Notre machine à fournir des connaissances, incapable de nous fournir la capacité de relier les connaissances, produit dans les esprits myopies, cécités. Paradoxalement l’amoncellement sans lien des connaissances produit une nouvelle et très docte ignorance chez les experts et spécialistes, prétendant éclairer les responsables politiques et sociaux.

Pire, cette docte ignorance est incapable de percevoir le vide effrayant de la pensée politique, et cela non seulement dans tous nos partis en France, mais en Europe et dans le monde. (…) »

En 2013, il faudra plus encore se méfier de la docte ignorance des experts

Le Monde 01 01 2013

http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/01/01/en-2013-il-faudra-plus-encore-se-mefier-de-la-docte-ignorance-des-experts_1811813_3232.html

Pas mal, n’est-ce pas ? Qui parle ainsi ? Un écologiste ? Mais un écologiste n’aurait pas oublié l’écologie qui fonde la critique qu’il exprime vis à vis de la science unilatérale et réductrice, oublieuse de la complexité. En effet, ce qu’il exprime ressemble comme deux gouttes d’eau à la critique écologiste des années soixante et soixante-dix. Cela n’en fait pas un écologiste. S’il l’était, il n’aurait pu s’exprimer dans le Monde, le journal… C’est donc un notable exaspéré par la déliquescence de sa propre société, par l’échec historique de ces « élites » dont il fait encore partie. C’est Edgar Morin.

Amusant ! Car, tout en exprimant des analyses proches de la culture écologiste (culture du bien commun, ou/et arcadienne), Edgar Morin s’est toujours tenu soigneusement à l’écart des écologistes, mais pas à l’écart de ceux qui, à force de putschs, d’éviction des acteurs sociaux, de censures et de falsifications, ont contribué à les enterrer – avec leur culture, surtout avec leur culture ! – et à créer la situation déplorée par Edgar.

D’autres que lui parlent de la grande pauvreté du « dialogue social« . Quand il y a un dialogue… ce qui, déjà, relève de l’exploit. Jean-Paul Delevoye, le Médiateur de la République disait qu’en France les ressorts citoyens (ont été) usés par les comportements politiciens“, avec pour résultat « une société en souffrance, en tension qui n’a pas le temps de s’écouter » (1).

L’arroseur arrosé commence à prendre conscience. S’est-il aperçu que tout cela est intentionnel et plus terrible qu’il ne le dit, et que, dans l’aventure, lui-même a été mouillé ? Volontairement ou involontairement ?

« Un échec absolument terrible de la « science » économique, c’est l’environnement.  (…)


Tout était sur la table au moins dans les années 70 (…)


En 68, déjà, la question environnementale était centrale dans les débats politiques et cette question a totalement disparu des facultés d’économie pour ne commencer à revenir que ces dernières années. Mais le problème, c’est que c’est trop tard !


On a perdu 40 ans absolument cruciaux dans la préservation de l’environnement, dans la préparation du futur, dans l’organisation de la transition écologique absolument nécessaire de nos sociétés.


Et, là, il y a une responsabilité majeure des économistes y compris « hétérodoxes » qui dans leur grande majorité ont négligé cette question.« 

Cela n’est pas Edgar Morin. C’est Gilles Raveaud sur France Inter (2) :

émission La tête au carré du jeudi 30 avril 2015

L’économie, une science en crise ?

http://www.franceinter.fr/personne-gilles-raveaud

Les peuples des civilisations éteintes n’ont pas été prévenus de leur fin prochaine comme la plupart des contemporains le sont. Nous avons toutes les informations à disposition, sinon en tête. Des mesures et des projections de plus en plus précises confirment ce que les lanceurs d’alerte ont dit auparavant (3). Et, mieux encore, il y a 40 à 50 ans, les lanceurs d’alerte étaient si nombreux qu’ils ont fait lever un mouvement social mondial…

Dès le début des années soixante, sinon avant, l’indignation et la révolte se sont traduites par une multitude de courants révolutionnaires en rupture avec les expressions institutionnelles du système dominant, toutes formatées par l’élitisme et le mépris de la vie. Situationniste, provo, beatnik, hippie, pacifiste, kabouter, écologiste, féministe, amérindien (avec l’American Indian Movement)… L’ensemble constituait un exceptionnel mouvement alternatif à l’impérialisme capitaliste, aussi appelé nouvelle gauche (4), surtout dans les pays anglo-saxons ; mais également en France [les articles de Pierre Fournier, le fondateur du journal écologiste La Gueule Ouverte, en témoignent (5)]. C’était le mouvement de la nécessaire pacification entre les hommes et avec le vivant.

A l’époque, l’espoir : We shall overcome

http://www.youtube.com/watch?v=RkNsEH1GD7Q

(…)

Oh, deep in my heart
I do believe
We shall overcome some day

We’ll walk hand in hand
We’ll walk hand in hand
We’ll walk hand in hand some day

(…)

A partir d’une prise de conscience des risques écologiques plus large que les précédentes, la nouvelle gauche écologiste constatait l’incompétence du système dominant et de sa culture, à commencer par la nuisibilité de toute forme de domination. La déformation historique a été telle qu’il faut maintenant rappeler que cette prise de conscience avait été stimulée par les destructions accompagnant la nouvelle conquête mondiale du capitalisme. C’était bien avant d’apprendre qu’il s’agissait là d’une opération planifiée : la globalisation néo-libérale.

En France comme ailleurs, ce mouvement renouait avec la culture – en tant que l’ensemble des références – inspirée par le vivant. Elle a été baptisée contre-culture parce qu’elle était, évidemment, contraire à la culture impérialiste : la culture du système dominant qui se définit comme « anti-nature« . Il s’agit de paradigmes complètement différents. L’une est holiste et comprend le rôle de chaque partie dans l’ensemble vivant. L’autre est mécaniste, réductrice, anti-démocratique et totalitaire. La nouvelle gauche ne s’affirmait donc pas que dans la contestation et la dénonciation. Sur la base de la reconnaissance de l’économie de la nature – l’écologie – et des dynamiques sociales (par exemple, l’intelligence collective), elle proposait des alternatives au capitalisme et une restauration de la démocratie.

Sur toute la planète, les écologistes ont alerté contre les causes de l’agression globale que nous voyons toujours se développer plus de deux générations plus tard. Ils ont proposé, non pas de prendre « le pouvoir » et un changement cosmétique comme le font les partis politiciens intégrés au système mortifère, mais de rompre avec l’aberration, de redécouvrir la culture inspirée par la vie et de réaliser une autre civilisation.

http://www.youtube.com/watch?v=ntLsElbW9Xo&playnext=1&list=AL94UKMTqg-9A2-oiSWPUO6kFiG4pajPCR

Alors que tous les signaux sont passés au rouge sang, à commencer par les études sur la santé de la biosphère, certains prennent conscience du ratage historique constitué par l’effacement du mouvement écologiste :

« The Hippies Were Right ! » by Mark Morford (San Francisco Chronicle) :

http://www.sfgate.com/cgi-bin/article.cgi?f=/g/a/2007/05/02/notes050207.DTL&ao=all

« Les hippies avaient raison sur toute la ligne » extraits traduits dans Courrier International :

http://www.courrierinternational.com/article/2007/12/20/les-hippies-avaient-raison-sur-toute-la-ligne

Toutes les catastrophes que nous voulions éviter ont été réalisées par ceux qui nous taxaient de « catastrophistes« , avec l’aide de ceux qui les ont laissé faire. Dans les années soixante, les premiers pas de la globalisation capitaliste nous faisaient craindre le développement d’un cauchemar mondial. Le cauchemar est réalisé. En pire.

Pourtant, excepté « le monde arabe« , les contestations sont faibles, surtout en France, très très loin d’être à la mesure de l’urgence planétaire.

Cela n’est pas faute d’indignations, pas faute d’inquiétudes, pas faute de souffrances, pas faute de révolte. La plupart semblent sonnés debout, incapables de réagir même pour ce qui les touche directement, impuissants se cherchant des excuses et ne voulant pas penser au cauchemar que vivront leurs enfants.

Il y a bien des initiatives et des développements constructifs, des bonnes volontés qui s’affairent, mais la plupart sont dispersés. La dispersion et le repliement dominent. Avec la dépression collective et la non-communication. Et il y a tant de lieux où tout est abandonné aux prédateurs !

Il manque aujourd’hui une cohérence qui fédère et mobilise, comme avant que tout soit étouffé.

Il manque l’ouverture et la perspective qui, hier, permettaient de comprendre comment et pourquoi, et de construire des projets. Il manque cette culture alternative à l’impérialisme capitaliste, la contre-culture d’hier, la culture arcadienne du vivant qui est la culture première sans la connaissance de laquelle prospèrent les aberrations et les crimes.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Un premier indice : toutes les institutions, les organisations privées comme les publiques, les nationales et les internationales, toutes sont façonnées par la culture anti-nature, toutes sont entièrement sous la coupe du système destructeur de la vie. Et de façon beaucoup plus efficace qu’elles ne l’étaient autrefois. Et dans les « grandes écoles« , des armées de clones gestionnaires sont formées pour parachever le travail.

Alors, où est passé le mouvement social évoqué plus haut – mouvement citoyen entre tous, pourrait-on dire aujourd’hui – celui qui proposait une évolution radicale de la culture et des mentalités pour prévenir les catastrophes en développement déplorées maintenant ? C’est simple, tous ceux qui espéraient pouvoir profiter encore et encore au détriment du bien commun, tous les brigueurs de tous les pouvoirs confisqués, depuis l’exploiteur le plus caricatural jusqu’au plus petit arriviste local ou associatif, sans oublier le réseau de connivences et de malfaisance les unissant tous, ils ont tout fait pour entraver ce mouvement, l’étouffer, le faire disparaître avec chacun de ses acteurs, et renforcer encore le capitalisme du pouvoir et de l’argent qui nous mène au gouffre. Ils n’ont rien oublié pour saboter l’évolution devenue vitale aujourd’hui (6). Mais, comme c’est à eux que l’on doit d’en être là, l’ennui, le gros ennui, c’est que la réussite de leur sabotage culturel, social, politique, civilisationnel, les a mis en capacité de nuire pour longtemps. D’ailleurs, ils sont toujours là, occupant tous les postes du pouvoir, même les plus petits, petits, petits, et toujours occupés à plein temps à refouler, censurer, écraser.

Il y a un plus gros ennui encore. Du fait de la presque complète extinction du mouvement critique, la majeure partie de la population n’imagine même pas pouvoir se passer des hiérarchies prédatrices. 

ACG 2012

pour en savoir plus : L’anti-écologisme depuis les débuts du néo-conservatisme

http://www.planetaryecology.com/index.php/129-l-anti-ecologisme-de-1973-a-nos-jours

(1) le rapport 2011 du Médiateur de la république constitue lui-même une alerte :

http://www.liberation.fr/societe/01012327177-le-sombre-tableau-du-mediateur

La profonde dégradation aujourd’hui constatée n’a pas été réalisée en quelques années. Elle était déjà perceptible dans les années 1980 :

« La France » est devenue une société froide

(2) La suite de l’émission est tout aussi passionnante… 

Geneviève Azam :

« L’économie, aujourd’hui, a intégré la dimension environnementale et la dimension écologique. L’économie de l’environnement est extrêmement prospère. Mais c’est une conception tout à fait particulière de l’environnement. C’est à dire : c’est l’économie qui ingurgite, qui internalise la nature. Il ne s’agit pas de considérer la nature comme un extérieur qui pourrait donner des informations à l’économie. Il s’agit, au contraire, d’internaliser la nature, d’internaliser les pollutions à l’intérieur même du système économique. C’est l’économie verte, c’est ce qu’on appelle la « bio économie », etc. (…)« 

Gilles Raveaud :

« Ca fait quelques années seulement. Si on se situe par rapport aux années 70, si on regarde les cours d’économie… Dans tous les manuels d’économie aujourd’hui, on vous explique que le phénomène de la croissance économique est permis par 2 facteurs de production que sont le travail et le capital. Autrement dit, cette table a été fabriquée par des hommes et des machines, mais sans bois, sans électricité… Il y a un retard considérable de la pensée économique sur la pensée environnementale.« 

sans bois, sans électricité, et dans un environnement vide de toute vie. Hors sol, comme les doctes économistes de la propagande. 

Geneviève Azam :

« Ce que je voulais dire, c’est qu’en intégrant ainsi l’écologie, la nature, dans la logique économique, cela n’éclaire pas la réflexion, cela ne fait qu’étendre la conception économique du monde.« 

Puis Lionel Larqué rebondit en dénonçant l’absurdité de plusieurs conceptions basiques de l’économisme actuel… 

Mieux encore, il évoque le travail d’Antonin Pottier* qui souligne la réaction provoquée par le Rapport Meadows du Club de Rome. Réaction est le bon mot, puisque les économistes ont basculé dans une fermeture au monde du vivant, une dématérialisation, une déconnexion par rapport au réel toujours en vigueur.

* L’économie dans l’impasse climatique

En particulier, à partir de : 2.2.2 Le choc du rapport du Club de Rome 


Mais… comment s’est développée cette réaction ? Et qui l’a soutenue, sinon stimulée ?

Au-delà de l’imprécision du langage*, une émission qui fait du bien !

* Par exemple, l’évocation d’une impossible « intégration de la dimension écologique », comme, d’ailleurs, l’auteure le dit elle-même après. Autre exemple : la nature (concept anthropocentriste pour exclure tout ce qui n’est pas « Homme »). 

En rapport : 

de Eloi Laurent

Nos mythologies economiques

les liens qui libèrent

L’économie est devenue la grammaire de la politique : elle encadre de ses règles et de ses usages la parole publique, à laquelle ne reste plus que le choix du vocabulaire, de la rhétorique et de l’intonation. Or, pas plus que l’économie n’est une science, la grammaire économique n’est un savoir. Elle relève plutôt de la mythologie : une croyance en un ensemble de représentations collectives aussi puissantes que fausses.

Ce livre se propose de déconstruire trois discours aujourd’hui dominants, parvenus à différents degrés de maturité et qui reposent largement sur des mythologies économiques : le néo-libéralisme finissant, la social-xénophobie émergente et l’écolo-scepticisme persistant. Parmi les quinze mythologies économiques majeures que ce livre déconstruit : « Une économie de marché dynamique repose sur une concurrence libre et non faussée », « Il faut produire des richesses avant de les redistribuer », « Les flux migratoires actuels sont incontrôlables et conduisent au grand remplacement de la population française », « L’immigration représente un coût économique insupportable », « Les marchés et la croissance sont les véritables solutions à nos crises écologiques », « L’écologie est l’ennemie de l’innovation et de l’emploi ».





(3) en rapport avec les constatations alarmantes renouvelées cet été (a),

Au Cap, un sommet international passé presque inaperçu



L’Anthropocène est en passe d’être caractérisé comme une nouvelle époque géologique



Selon le groupe de travail sur l’Anthropocène réuni au Cap (Afrique du Sud) cette semaine à l’occasion du 35ème Congrès international de stratigraphie, l’époque de l’Anthropocène a bel et bien commencé. Il s’agit d’une époque géologique, dont le nom a été forgé par le géochimiste néerlandais Paul Crutzen et le géologue et biochimiste américain Eugene Stoermer. Pour la première fois en 2000, dans la newsletter de l’International Geosphere-Biosphere Program (IGBP), ces deux scientifiques évoquaient une situation inédite : le fait que l’Homme soit devenu une force géologique capable de modifier le cours des fleuves, les courants des océans, le climat et l’ensemble des éléments.

A leurs yeux, cet état de fait justifiait la nécessité de changer le nom de notre époque. Non plus l’Holocène, période interglaciaire commencée il y a 11.700 ans, mais l’Anthropocène, époque de l’Homme. En 2002, Paul Crutzen, dans un nouvel article, intitulé Geology of Mankind (Géologie du genre humain), publié dans la revue Nature, popularisait le terme. Et le géochimiste Will Steffen, alors président de l’IGPB, produisait une représentation saisissante de l’Anthropocène, sous la forme des courbes dites de la Grande Accélération : un ensemble de 24 graphes présentant en vis-à-vis l’accélération de la croissance économique et le dérèglement rapide de l’ensemble des cycles naturels depuis 1750. (…)

Les écologistes, ceux qui avaient été taxés de « catastrophistes » par les organisateurs de la catastrophe, avaient alerté à temps pour éviter ce qui est constaté aujourd’hui. Ils avaient aussi proposé une tout autre voie, celle du vivant et de la convivialité.

Semaine de la Terre avril mai 1971

Anthropocène… L’Homme ? Les hommes ?


Juste un problème souligné par les écologistes depuis longtemps déjà… bien avant l’apparition de anthropocène dans un article de la revue Nature en 2002 : cette appellation est parfaitement inexacte. Au pied de la lettre, elle est non-scientifique (ça la fout mal !). Car « l‘Homme n’est pas aujourd’hui la principale force gouvernant l’état, le fonctionnement et l’évolution de la planète. (…) », comme l’affirmait Pierre Le Hir dans Le Monde du 15 01 2015 (b). 

L’Homme… Où l’on retrouve encore cette abstraction fourre-tout abondamment utilisée par ceux qui veulent se faire oublier en impliquant tous les hommes.

Or, tous les hommes ne sont pas – et de très loin – responsables de la dégradation de la biosphère. La nouvelle gauche (new left) des années soixante-soixante dix (en particulier les écologistes qui étaient pour beaucoup dans sa dynamique), les peuples autochtones et la grande masse des appauvris par la globalisation, les paysans spoliés de leurs terres, de leurs vies, et les artisans, les petits commerçants, tous les ruinés, les condamnés au petit salariat ou au chômage, etc., sont englobés par l’expression anthropocène. Victimes, lanceurs d’alerte et responsables, tous mêlés ! Amalgame qui rejoint habilement la facilité de la généralisation, façon les gensles hommes sont comme ci, les hommes sont comme ça… On voudrait nous faire perdre de vue comment nous en sommes arrivés là qu’on ne s’y prendrait pas autrement. 


Cet anthropocène résulte de l’intensification des productions et des fonctionnements nuisibles à la vie ; orientations décidées par des minorités réunies dans les capitalismes d’Etat et dans la conquête ultra-capitaliste mondiale durant « la grande accélération« . Celle-ci correspond exactement à la période de l’imposition du système impérialiste sur les hommes et l’ensemble vivant, avec le néo-libéralisme – bientôt ultra – pour principal moteur. Cela a donc été organisé, planifié, soutenu par des efforts propagandistes sans précédent pour qu’il y ait rupture avec la culture du bien commun, et empêcher que les lanceurs d’alerte, les victimes et les révoltés n’entravent la réalisation du programme, qu’ils ne nuisent à l’avènement de la dictature du profit. C’est l’histoire de la Guerre Froide avec, du côté occidental, le développement d’une machine de guerre culturelle qui a laminé les résistances traditionnelles et les nouveaux mouvements critiques – par exemple, le Congrès pour la Liberté de la Culture dont le siège était à Paris pour mieux contrôler le peuple de 36, de la Résistance et des grandes grèves d’après-guerre, puis de 68 (à sa tête, un certain Denis de Rougemont). D’ailleurs, anthropocène ressemble à s’y méprendre à une production de ce Ministère de la Vérité.


Les responsables de la dégradation de la biosphère étant les assoiffés de pouvoir et de profits, les capitalistes de tous bords, les promoteurs de la mutation néo-capitaliste, puis néo-conservatrice (les néo-cons), ceux qui se revendiquent de la culture anti-nature, une bonne appellation pour cette funeste période est bien plutôt capitalocène.

(a) par exemple, l’avancée inexorable du Jour du Dépassement. Ci-dessous, en juillet : dès lundi 8 août, l’humanité vivra à crédit

L’article de Pierre Le Hir est, par ailleurs, excellent. D’autant qu’il souligne que la « prise de contrôle a commencé dans les années 1950«  avec la grande accélération.




(4) Rien à voir avec « la Gauche » déjà en conversion capitaliste, ni avec les gauchismes qui étaient radicalement anti-écologistes, ou n’ont fait semblant de s’y rallier que pour tuer le mouvement.

Evidemment, le mouvement de la nouvelle gauche n’a rien à voir avec ça (!) :

qui est, comme par hasard, une récupération de l’entourage de Michel Rocard – l’un des fossoyeurs de la nouvelle gauche, la vraie, en particulier des écologistes –  dans les années 1990.

Mais bien plutôt avec ça :

et la démocratie directe…



(5)  Sur Pierre Fournier :

« FOURNIER précurseur de l’écologie » par Patrick Gominet et Danielle Fournier, édit. Les Cahiers dessinés 2011.

 

(6) par exemple, l’étouffement dans l’oeuf de toute action menaçante pour le système, jusque dans le détail :

Une brève histoire des emballages jetables

en rapport…

14 juillet 2016

Fanatismes, pathologies individuelles et sociales… et affaiblissement des résistances collectives

Invités de 8H20 sur France Inter le jeudi 14 juillet 2016 : Anne Giudicelli, une spécialiste du terrorisme, et Sébastien Pietrasanta, rapporteur de la commission d’enquête parlementaire sur les attentats. 

Au cours de ses cinq mois de travaux, la commission a relevé d’importantes failles et dysfonctionnements dans la surveillance et le contrôle des fanatismes. Et, bien entendu, les habituelles carences de la communication et de la coordination, bref l’absence d’entente entre les parties complémentaires. Un phénomène devenu habituel dans tous les domaines et à tous les niveaux d’une société française percluse de corruptions et de hiérarchies sans compétence ni capacité d’écoute.

Et justement… Anne Giudicelli, a souligné que les racines du problème se trouvent bien en amont de ce qui a été abordé par la commission, bien en amont de la non-communication, de la non-coordination, de la désorganisation constatées entre les services officiels – du côté de ce qui fonde ces dégradations. Elle a donc souligné l’utilité d’une « remise en question de nos propres sociétés » et des engagements extérieurs (ou des non-engagements) réalisés en son nom, et de la nécessité d’engager un travail de fond en se posant cette question :

« Comment on en est arrivé là ?« .

C’est, en effet, la question première.

août 2016

Droit au coeur du chaos, pied au plancher

Longtemps, les écologistes ont été traités de « catastrophistes« . Et la catastrophe est là, créée par ceux-là mêmes qui ont étouffé l’alerte écologiste.


Le jour du dépassement de la consommation des ressources renouvelées par la biosphère maintenant au début du mois d’août. Chaque année plus en avance.


L’effondrement général de la biodiversité et l’extinction massive des espèces.


Et la stérilisation des sols sous les engins et la chimie.


Les pollutions comme seule production durable de la civilisation capitaliste. Avec le réchauffement de l’atmosphère, il est vrai (2015, année la plus chaude).


La croissance et la surabondance matérielles toujours au coeur des discours des « représentants » et de ceux qui aspirent à le devenir.


La croissance démographique présentée par les mêmes comme une nécessité de « la croissance« . Et les françaises devenues des pondeuses sans souci du cauchemar que vivront leurs enfants.


45 ans après « Bagnoles ras le bol ! » (a), le système automobile toujours en expansion. Les moindres routes de campagne et les plus petites venelles de village sillonnées par des norias de bolides bodybuildés.


Les eaux partout polluées et appauvries par la destruction massive des têtes de bassin versant et la réduction drastique des zones humides…


– Une cinquantaine d’années après le lancement de l’alerte écologiste, 

– presque aussi longtemps de censure des écologistes et d’altération de leur message, 

– après plus d’un doublement, de la population humaine mondiale, 

– après et pendant la multiplication des guerres du profit, 

– après des pertes si considérables que la biosphère des années soixante (dont les blessures avaient horrifié les écologistes) fait figure de paradis, 

il n’y a même pas l’amorce pratique d’une évolution d’un système qui, partout, se complaît dans le développement du mensonge et la destruction du vivant. 


Au contraire. La culture de la prédation et de la possession, qui était largement remise en cause dans les années soixante, a quasiment effacé celle du bien commun et contaminé la majeure partie de la population. Et, sans presque provoquer de réveil (b), même ce qui semblait annoncer une évolution décisive – les conférences internationales et l’évolution de certaines législations – ne s’est traduit que par des manifestations d’impuissance et une distribution de poudre aux yeux, avec abondance de fonctionnaires apathiques abrités derrière des tas de plaquettes de propagande. Confirmation éclatante que « l’Etat de droit » est un mythe (c). Et de l’accoutumance au mensonge, à la corruption et à l’impuissance.

Presque partout, le bien commun est la proie des prédateurs aiguillonnés par la réduction des ressources. Illustrations spectaculaires avec l’eau, bien commun premier:… En contradiction avec l’évolution claironnée, et avec l’appui des mêmes discoureurs, l’eau et ses écosystèmes sont toujours menacés par les projets les plus absurdes et les plus destructeurs :

– ici, un aéroport du passé (tête de bassin versant de Notre Dame des Landes), 

– là, un réservoir étanche pour détourner les eaux au profit de l’agriculture industrielle (tête de bassin versant de Sivens),

– là encore, un centre de vacances « écologiques » au détriment de l’écologie d’un pays (tête de bassin versant du Rousset, en Saône et Loire),

– et encore, une station service dans le lit mineur du ruisseau historique de la cité médiévale (si !), les cuves plongées dans la nappe phréatique (tête de bassin versant de Saint Gengoux le National, également en Saône et Loire), 

etc.


(a) 

(b) de réveil à la hauteur de l’horreur en cours !

(c) s’il en était besoin, puisque plusieurs crises sanitaires l’ont largement démontré, en particulier celle – toujours actuelle – de l’amiante

une petite chanson de circonstance :

Highway to hell

août 2016

Les fruits de la dévitalisation

Le camion de Nice n’a pas surgi du néant

Un monstre mécanique lancé dans la foule, à travers les chairs, les sensibilités et les intelligences. Au-delà des victimes directes, une multitude d’autres victimes, un foisonnement de liens, d’interrelations, de dynamiques collectives rompu.

Comme le travail obstiné des autres monstres mécaniques qui broient les tissus vivants les plus denses – forêts primaires, forêts secondaires, mangroves, prairies naturelles, barrières coralliennes, atolls, bocages… êtres vivants, communautés, ensembles indissociables et sociétés humaines, indistinctement.

Comme d’autres monstres qui ont déferlé en Palestine, dans Le Golfe, en Irak, en Syrie…

Les monstres mécaniques qui, partout, dévorent les vies et l’espoir renvoient au système qui les a produits.

En quelques minutes d’horreur, le drame de Nice semble condenser la violence de la globalisation capitaliste – la dictature du profit rapide contre le sens du bien commun. Comme le camion, ce système s’est frayé un chemin en fauchant les vies à l’aveuglette, les métiers et les économies locales, les communautés, les sociétés, les écosystèmes.

Le système de l’exploitation forcenée des peuples et de la biosphère, système mortifère, s’il en est, n’a pu s‘imposer qu’en organisant d’abord le « reflux des forces vives » (Baudrillard). Rupture de la transmission des expériences et de la culture du bien commun, rupture des interrelations qui tissaient les communautés et les solidarités, et constituaient le potentiel du renouvellement social, culture du chacun pour soi et de l’immédiateté, partout la déstructuration a été soigneusement cultivée sur un lit de désinformations, de falsifications, de mensonges professés, de conditionnements, de forfaitures et de corruptions, pour lisser la diversité et « conquérir l’esprit des hommes » (objectif affiché des penseurs de la globalisation capitaliste). Est-il besoin de traduire ? L’étude des stratégies de cette conquête et l’expérience de ses différentes mises en pratique confirment pleinement le projet d’une colonisation planétaire, et même d’une domestication des hommes et de la biosphère.

La pensée critique presque anéantie et, surtout, muselée, les perspectives d’accomplissement personnel et collectif ont été réduites à la brigue et au gain facile à n’importe quel prix. L’engagement citoyen a été découragé, tous les comportements nuisibles au bien commun encouragés et valorisés.

Enivrée par ses succès, affolée par les profits projetés, la caste des prédateurs a perdu tout sens de la mesure des destructions qu’elle commet. Car elle n’a pas fait que désenchanter le monde, elle l’a dévitalisé – sociétés comme écosystèmes. Comme les forêts primaires remplacées par des monocultures noyées de pesticides, elle a réduit la diversité culturelle, économique et sociale, et laminé les résistances pour déréguler toujours plus (le harcèlement et l’ostracisme réservés aux lanceurs d’alerte renseignent sur l’uniformisation et la stérilisation à l’oeuvre). Car, bien entendu, le bien commun est le premier butin convoité par les prédateurs, et sa culture immémoriale est le principal obstacle sur leur chemin. C’est bien pourquoi, dès la fin des années 1960, ils se sont appliqués à étouffer la nouvelle gauche écologiste et à lui substituer des faux-semblants. La disparition des forces vives et des projets alternatifs sous l’ultra-prédation capitaliste a créé le vide où se sont épanouies la désespérance et la démobilisation.


Le creusement du fossé entre les organisateurs et les profiteurs du désastre, et leurs victimes, a multiplié les exclus et démultiplié les ruptures et les antagonismes, parachevant l’anéantissement des capacités régulatrices, au point que les sources de résilience ont été asséchées. Dégâts collatéraux ? Ils faisaient partie du projet de globalisation dont l’objectif est de
permettre une prédation maximale – à mort – en faisant place nette aux hiérarchies du pouvoir confisqué et capitalisé. La guerre des communaux fait toujours rage. Maintenant, il n’y a plus un secteur d’activité, il n’y a plus un lieu où l’on ne craigne une nouvelle razzia sur le service public, un nouveau diktat d’un lobby puissamment soutenu par les institutions qui devraient le marquer à la culotte, une nouvelle concurrence déloyale, une nouvelle pollution, ou le surgissement des tronçonneuses, des bulldozers et des toupies de béton. 

Après une soixantaine d’années d’ultra-capitalisme, c’est tout le vivant qui est en grand péril.

A force d’abus et d’impudences a été créé le terreau le plus favorable au développement des désarrois, des ressentiments, des simplismes, des haines et des fanatismes (a), c’est à dire les conditions les plus propices à l’apparition d’un tueur halluciné au bout de l’avenue ou devant la terrasse du café.

ACG


(a) « (…) A la crise écologique s’est ajoutée une crise sociale grave.
20 ans après le printemps 68, le couvercle est retombé plus lourd sur la gueule de la société, sur la gueule de chacun.
On n’ose plus. On s’touche plus. On s’aime Pas. On s’fait peur. Rien
ne bouge. « La France«  est devenue une société froide. (…)« 
Ecologie Infos n° 392, 1989.

Le FN n’a pas détruit le système politique, il s’est imposé dans sa décomposition

Les impasses d’un couple obscène

article paru dans Libération le 28 mai 2014

Le cycle politico-médiatique qui s’achève a été dominé par le tandem politique-médias classiques. La crise actuelle est la sienne

Contrairement à ce que suggèrent bien des commentaires ou la titraille des journaux, ce n’est pas «le triomphe du Front national [qui] dévaste le paysage politique français» (le Monde daté du 27 mai), c’est la déstructuration de ce paysage qui rend le mieux compte du succès du FN. Nous vivons le déclin, peut-être historique, d’une formule qui a vécu une bonne quarantaine d’années, et a assuré la sortie des Trente Glorieuses bien plus que l’entrée dans une ère nouvelle. Cette formule désormais à bout de souffle reposait non pas sur un seul type d’acteur, les partis, avec leurs élus, leurs responsables, les institutions où ils siègent, les militants, les sympathisants, les intellectuels organiques, mais sur deux : comment ignorer ici les médias classiques, avec leurs journalistes, leurs rédactions, leurs relations devenues souvent presque incestueuses avec la classe politique ?

Le cycle politico-médiatique qui s’achève a été dominé par ce tandem, la crise actuelle est la sienne. Ce cycle a été inauguré au début des années 70, quand se met en place un paysage politique structuré autour de deux forces.

A gauche, le Parti socialiste, à partir du Congrès d’Epinay (1971) entame la longue marche qui aboutira au succès de François Mitterrand à la présidentielle de 1981, en même temps que s’ébauche la décomposition du Parti communiste. Aujourd’hui, il ne suffit pas d’évoquer la personnalité ou le style de François Hollande, ni même les carences ou les difficultés de sa politique, le problème, chacun le sent, est beaucoup plus profond. Est en cause, en effet, une façon de penser et de faire la politique, sans proposition d’une visée à long terme, sans souffle, sans ancrage au sein de la population. Le Parti socialiste est épuisé idéologiquement, ses références imaginaires à la social-démocratie, elle-même bien à la peine dans les pays qui l’ont vue naître et réellement fonctionner, ne tiennent guère la route, et pas davantage la pensée magique qui veut que, comme par enchantement, l’économie doive entrer dans un cycle de retour à la croissance et d’inversion de la courbe du chômage. 

Les Verts, qui sont nés précisément au début du cycle qui s’achève, auraient pu et dû apporter à la gauche les utopies qu’ébauchaient des auteurs comme Ivan Illich (…), et la capacité d’inventer une autre façon de faire de la politique – le moins qu’on puisse dire est qu’ils ont déçu. La gauche de la gauche ne va guère mieux, qu’il s’agisse d’un Parti communiste devenu presque onirique ou d’une extrême gauche tournant au populisme.

A droite, les rivalités personnelles sans contenu politique, la longue torpeur qu’ont constituée les deux mandats de Jacques Chirac, puis les inconstances d’un Nicolas Sarkozy commençant son mandat par une ouverture à gauche, et l’achevant par des emprunts et des références appuyées aux thématiques de l’extrême droite aboutissent à des images comparables. Il n’y a à droite ni leadership affirmé, ni vision forte et tendue vers l’avenir. Le centre, qui n’est jamais qu’une version de la droite, ne se présente pas sous de meilleurs auspices.

Et à gauche comme à droite, de plus, la politique s’est déconnectée de la morale ou de l’éthique, mais aussi de l’efficacité économique et de la capacité à apporter des réponses protectrices à la pauvreté, au chômage et à la précarité. Bref, le système politique classique est sinistré, et aussi bien l’abstention que le vote FN sont venus le signifier. Un cycle semble s’achever, au fil duquel les eaux se sont séparées entre le corps social, ses attentes, ses espoirs, ses difficultés, et l’ensemble des partis en place.

Dans cette béance, le FN, né lui aussi au début des années 70 et resté longtemps groupusculaire, a trouvé les mots efficaces, s’est adressé aux «oubliés» et aux «invisibles» et a capitalisé les affects, les peurs, les demandes non entendues de pans entiers de la population. Il n’a pas détruit le système politique, il s’est imposé dans sa décomposition.

Mais s’en tenir à cette analyse, c’est laisser de côté la moitié du problème. Car le cycle qui, peut-être, se termine est aussi celui du fonctionnement du couple obscène que forme le système politique avec les médias classiques. On pourrait proposer une image «people» de ce couple, en dressant la liste des ménages qui l’incarnent ou l’ont incarné ces dernières années, jusqu’au plus haut sommet de l’Etat. On doit surtout accepter de regarder en face ce phénomène.

Au début des années 70, dans la retombée de Mai 68, le système français des médias est entré dans une nouvelle phase, lui aussi. La télévision a commencé à se diversifier et à s’émanciper, la radio encore plus, la presse écrite a vu apparaître de nouveaux titres, à commencer par Libération. Et l’information politique a donné l’image de relations étroites entre les journalistes et les pouvoirs, et contre-pouvoirs.

Ces relations se sont densifiées, épaissies avec l’essor des dispositifs de communication, l’entrée en jeu des «communicants», la généralisation de l’usage d’«éléments de langage», l’importance des instituts de sondages.

Mais tout ceci est également en crise, tant Internet a changé la donne. Entre l’espace des médias classiques, en effet, avec les adjuvants qui viennent d’être évoqués, d’une part, et la sphère privée, d’autre part, Internet, les blogs, les réseaux sociaux ont créé un espace nouveau, indissociable d’une culture de la liberté d’expression, de la réactivité, de l’interactivité. La révolution numérique présente sa face d’ombre, elle autorise des manipulations inédites, comme le montrent l’affaire Snowden mais aussi le débat contemporain sur les «big datas», elle rend possible le déferlement de la haine raciste, xénophobe ou antisémite. Mais elle a aussi le mérite de rendre archaïques bien des pratiques abusives du couple médias classiques – acteurs politiques, d’imposer un autre rapport entre la population et ceux qui détiennent et diffusent l’information. Les médias classiques s’interrogent parfois, ou sont interpellés à propos de leur contribution au succès du FN : la question est mal posée, s’il s’agit de savoir s’ils en parlent trop, trop peu, ou mal. Car leur contribution est ailleurs : elle est dans leur perte de légitimité et leur début de disqualification dus à leur participation à un couple qui perd son hégémonie dans la parole et l’information politiques.

Michel Wierviorka

http://www.liberation.fr/france/2014/05/28/les-impasses-d-un-couple-obscene_1029118

Michel Wierviorka a bien raison de pointer le début des années 70 comme commencement du cycle de la décomposition du système politique. C’est bien le moment où le politique – le politique – a été littéralement saboté avec l’instauration des connivences politiciennes qu’il dénonce. Mais il a oublié – ou, peut-être ne le connaît-il pas – un volet essentiel : l’élimination de tous ceux qui proposaient l’alternative au système de la prédation sans limite et de la corruption généralisée – la nouvelle gauche écologiste, féministe, etc., l’autre culture qui proposait une restauration du politique et une autre civilisation.

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