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« Coupé de la terre, le coeur de l’homme devient dur » – Bushman
Dernière chasse aux Bushmen autorisée : 1953

La perception très amoindrie des interrelations constitutives de la personne et de l’environnement, l’incompréhension de leurs dynamiques foisonnantes et créatrices (de leur nature holiste), la perte du sens des relations d’interdépendance avec les ensembles qui nous englobent et auxquels nous devons donc contribuer, occultent la majeure partie des réalités, amputent la conscience et l’exposent aux influences les plus étranges. Là commence la perversion de nos motivations et le reniement de la société et de « la nature« . C’est l’origine des dérives fondatrices des comportements aberrants et des réalisations faites au détriment des autres et de l’ensemble.

 

Les productions de cette inintelligence de la structure des choses se rencontrent partout et à tous les niveaux. A leur tour, elles suscitent des effets pervers en cascades. Elles désorganisent nos environnements et nos vies.

Le cas de l’habitat – domaine influent, s’il en est – est l’un des plus frappants. Depuis l’essor de l’industrie du bâtiment, la déstructuration se lit au premier coup d’œil. Celle qui est générée par les constructions et celle qui conditionne leurs auteurs. Tout semble fait pour rompre les interrelations entre les gens et entre ceux-ci et l’écosystème, et interdire leur renaissance. L’épidémie des maisons essaimées n’importe où et n’importe comment en est une remarquable traduction, autant que les épandages de clapiers verticaux des banlieues. A la différence des continuités de maisons formant des rues, des passages, des places, des lieux de partage et de rencontre, comme des jardins protégés, qui donc façonnent la cité, ces éparpillements en rupture avec l’histoire, la société et l’écosystème, déstructurent l’espace et gangrènent les paysages.

Le moins possible d’interrelations, le moins possible de liens… Même pour les choses banales du quotidien, l’inintelligence des interrelations entraîne des dissociés très à l’aise dans leurs certitudes vers des aventures invraisemblables, tels ceux-là qui, « chez eux« , dans des maisons anciennes ou dans des immeubles collectifs, coulent des dalles de béton sur les vieux planchers (descente au rez de chaussée à peu près garantie et destruction du bâtiment au moindre mouvement du sol), suppriment des murs porteurs, des conduits de cheminée et autres parties du patrimoine utiles à leurs voisins, à ceux qui leur succéderont, à l’ensemble, voire indispensables à la tenue de l’édifice qui les abrite… A plus grande échelle, c’est toujours cette inintelligence des interrelations qui est la cause première de la crise sociale et écologique planétaire.

Avec l’éloignement physique et culturel de plus en plus grand par rapport aux écosystèmes, donc l’isolement par rapport aux expressions de l’intelligence du vivant, le réductionnisme de la culture dominante achève de bloquer l’épanouissement de la sensibilité et de l’intelligence humaines. Il raccourcit les idées et ferme à soi-même comme à l’ensemble des vivants, tout en repliant sur le superficiel des gadgets de la consommation. Tandis que progresse l’étude des interrelations (écologie), à mi-chemin de la reconnaissance de la vie, nous restons bloqués au seuil de l’alternative au système qui détruit « la nature » en nous détruisant. Souvent nous ne pouvons décrire même le début de ce que nous percevons, tant sont grandes l’indigence de la compréhension de l’écologie de la planète et de l’écologie sociale. Tant est grande aussi l’emprise du langage technocratique sur la pensée… Ainsi, voulant dire combien il est stupide de détruire le vivant dont nous sommes, un directeur du Programme de l’ONU pour l’Environnement n’a rien trouvé de mieux que de comparer la nature à une « police d’assurance » ! Résultat typique du réductionnisme qui, à son tour, conditionne tous ceux qui le reçoivent sans la distance critique nécessaire, et amplifie tous les détournements de sens. En dépit de la gravité de la situation sur toute la planète, le matraquage par la culture impérialiste et le langage orienté qui l’accompagne semblent de mieux en mieux réussir à empêcher de formuler les émotions que l’on ressent et qui devraient nous guider. C’est l’une des entraves les plus fortes à la reprise de conscience de l’ordre de la vie qui nous a créés et auxquels nous sommes censés prendre part, donc à la compréhension de notre place en son sein (12).

Même quand il s’agit de leur communauté écologique et sociale, la plupart ne perçoivent pas les interrelations qui en sont la chair. Pour eux, la vie est faite de parties séparées. Ici des individus, là des espèces dont ils ne voient pas bien la raison d’être… Quand c’est plus grand ils n’ont aucune idée, et rien qui vaille la peine de s’appesantir ne les attache à tout cela – ni parfois aux humains qui croient encore être leurs « proches« . Pas plus qu’ils ne savent reconnaître leur nature symbiotique, ils ne sont capables d’appréhender les ensembles organiques que les organismes multicellulaires – comme eux – composent. Insensibles au microcosme comme au macrocosme, étrangers à leur propre essence, comme étrangers au vivant qui ne les concerne plus, ils sont fermés au « monde des esprits« , celui des sentiments, des flux d’informations et d’énergies. Ils n’ont donc aucune conscience de la relativité de leurs places dans le vivant en tant que personnes, groupes et communautés, et ignorent plus encore les relations d’interdépendance qui les unissent aux super-organismes qu’ils détruisent sans soucis. Leur but ? Servir des intérêts mesquins qui leur dissimulent l’univers. C’est un cercle vicieux parfait. L’existence ou la disparition d’un être, d’un groupe, d’une culture, d’un écosystème ou plus, ne leur fait donc ni chaud ni froid car ils n’y voient guère plus que des objets dont, seule, une hypothétique « utilité » relative à leur petite personne pourrait retenir l’attention (ainsi les représentations des forêts primaires sous forme de stocks de molécules pharmaceutiques pour tenter de démontrer qu’il est stupide de les tuer). Leur univers réduit à la lutte pour le profit et la domination les a formé et encouragé à ne voir dans « la nature » qu’une sorte d’hypermarché inépuisable et gratuit à la disposition de l’Homme – et, plus précisément, à leur seule disposition. Comment se soucieraient-ils des autres hommes auxquels ils volent les moyens de vivre ? Comment pourraient-ils être sensibles au sort des autres êtres ? Sensibles ! L’un des principaux caractères accouchés par cette culture en rupture avec la vie est la brutalité ; une brutalité sans limites puisque sans conscience, une brutalité dont les tueries des guerres modernes donnent la mesure. C’est cette caractéristique qu’exprime le qualificatif « dur » ajouté aux noms des productions impérialistes par les écologistes depuis les années soixante. Brutalité technologique (technologies dures), brutalité institutionnelle, brutalité comportementale… La brutalité est devenue si banale chez les industrialisés qu’ils sont nombreux à la reproduire à la première occasion, surtout dans leur travail et aux commandes d’un véhicule, toujours dans l’incapacité d’en mesurer les effets, donc de se maîtriser. Et, fait remarquable, s’il en est, d’une ablation de l’empathie pour la vie (Darwin parlait de « sympathie naturelle« ), la souffrance et la mort des autres êtres font sourire et rire aujourd’hui ici.

Une autre conséquence du déficit culturel et sensible est le grand obstacle auxquels se heurtent les lanceurs d’alerte – ce qui a facilité les manipulations visant à ridiculiser les avertissements des écologistes. Il s’agit de la minimisation des conséquences des actions, quelles soient individuelles ou collectives. Sous prétexte que l’influence directe d’un produit, d’une technologie, d’une pratique semble faible à priori, la profonde méconnaissance des dynamiques interactives conduit la plupart à sous-estimer les effets de ce qu’ils font et de ce qu’ils utilisent. C’est ainsi qu’ont été retardées les corrections et les évolutions nécessaires en tous domaines et que les dégradations ont pu se conjuguer pour donner la crise planétaire, tandis que l’information utile est diffusée depuis très longtemps.

Décidément, une plongée dans les dernières cultures autochtones – celles qui se comprennent comme parties prenantes de l’ensemble et accordent attention à chaque être – serait de la plus grande utilité aux « développés » !

La déformation induite par la culture anti-nature et les dysfonctionnements qu’elle induit est souvent telle que certains en viennent à croire que « le fond de l’Homme est mauvais« , une interprétation dégradante et fragilisante d’abord instillée par les religions monothéistes qui montrent généralement « la nature » comme le siège de la régression et du mal. L’incarnation de ce dernier – Satan – sous les traits de Pan, le satyre que les Romains avaient assimilés à Sylvain, le dieu des forêts, n’est sûrement pas un hasard. Il fallait diaboliser « la nature » et ses cultures paganistes et chamanistes inspirées par la connaissance holiste de sa diversité dans l’unité. Les mécanistes, puis les capitalistes, n’ont fait que renforcer cette condamnation, allant jusqu’à dire que le vivant est d’essence fasciste. C’est au prix de ce renversement complet du sens qu’a été assuré la domination d’une minorité sur le terreau de la dévalorisation, de l’ignorance et de la culpabilité. La rupture avec « la nature », donc l’inconscience de la construction associative et de l’enrichissement par l’échange, le refoulement des mille raisons de ne réaliser que des actions accordées à l’intérêt général et l’oubli des mille raisons de ne pas commettre des actions qui entrent en conflit avec lui (homéotéliques et hétérotéliques, c’est à dire bonnes et mauvaises), enfin l’inversion des logiques de la vie, sont si profonds que seuls des « interdits » et des « codes de bonne conduite« , des contraintes et des conditionnements, ont pu empêcher que la dérégulation par les intérêts dissociés ne se traduise par un bain de sang général.

Pourvu que l’on ait pris du recul, le spectacle de la modernité définie par les dominants souligne la duplicité de sa culture. Celle-ci prétend au libre arbitre des individus tandis qu’elle produit le déterminisme en proportion de sa puissance destructrice des sociétés et de la biosphère. Elle bourre la tête de ses plus fidèles sujets d’automatismes les fermant à eux-mêmes et au monde afin de mieux leur engrammer des fascinations pavloviennes pour la domination et ses productions. Cela les verrouillent dans des dynamiques on ne peut plus négatives pour tous, y compris pour eux-mêmes. Les comportements et les consommations vers lesquels ils sont guidés se traduisent par moult mauvais traitements infligés aux autres, comme à la planète, qui ne laisseront aux générations à venir que l’obligation de gérer le désastre en tentant de restaurer ce qui a été défait. Qu’ils n’y prennent généralement pas garde ne les prive pas moins des rapports conviviaux stimulateurs de la réciprocité, donc des retours gratifiants et enrichissants nécessaires à leur développement personnel. La massification et l’uniformisation ont résulté de l’individualisation libérale. Amputés du meilleur d’eux-mêmes, inaccomplis, abusés, dérégulés, envoûtés, la plupart de ces individus conditionnés à croire qu’ils ne doivent rien à quiconque n’ont qu’une intelligence très amoindrie des implications de leurs actes. Ils ne voient donc aucun inconvénient à spolier, polluer et casser allègrement autour d’eux puisqu’ils ne savent pas ce qu’ils font et défont. La représentation dégradée des autres vivants et celle appauvrie et déformée de leur environnement le leur interdit. C’est encore plus vrai quand ils sont inclus dans une structure hiérarchique où la plupart se trouvent à la fois déresponsabilisés et éloignés des activités destructrices qui génèrent le profit et leurs salaires. Quoique… on aurait tort de négliger le refus de laisser affleurer à la conscience l’énormité du crime, donc la chaîne des responsabilités qui comprend aussi les non-assistants à vie en danger.

En général, tant vis-à-vis de l’ensemble de la nature que dans la société, la relation aux autres de ces nouveaux esclaves pédalant dans la grande cage d’écureuil est sous l’emprise de l’obsession de la prédation. Leur absence de compréhension et d’empathie pour les autres, la vie, le monde ne sont plus seulement d’origines sensible, philosophique, politique. La culture impérialiste n’est pas seule à nous faire dériver loin des motivations premières, loin du désir de vivre mieux dans un meilleur environnement. L’outil peut être aussi un facteur de régression efficace. S’il est mal adapté aux besoins, s’il ne s’insère qu’avec violence dans la société, la cité et l’écosystème ou, justement, s’il a été pensé pour cela par ceux qui veulent nous perdre… il conditionne, il déforme et il détruit sans que la plupart y prennent garde. D’une manière ou d’une autre, beaucoup sont maintenant si bien dissociés de l’univers sensible, qu’ils mentent, dégradent, font souffrir et tuent sans paraître s’en apercevoir, quand ils n’œuvrent pas sans relâche contre le sens de la vie et à leur propre perte.

La dégénérescence de la relation aux autres est classique dans le petit monde de l’industrie et du commerce. Elle frappe tout autant des secteurs valorisés dans une certaine société : des « scientifiques » qui passent encore leur vie à séquestrer, handicaper, torturer, assassiner d’autres êtres sans l’ombre d’un frémissement, sans même réaliser que ces exactions bouleversent les données de leurs « études« . Certains qui se piquent d’écologie vont jusqu’à tuer des centaines de « spécimens » d’une espèce rare pour analyser le bol alimentaire et peser les gonades ; l’important étant de remplir les banques de données ou d’obtenir un diplôme qui ouvrira l’accès à un poste valorisé à bon salaire, pas l’existence des êtres et de leurs écosystèmes, par conséquent l’existence de la biosphère. Ils ne sont pas en empathie avec leur environnement. Bien au contraire. Pour ces dominants type et tous ceux qui les suivent, tout doit être dissocié pour être analysé. Ils croient donc nécessaire de tuer et de disséquer pour étudier le vivant. Toujours la culture mécaniste et toujours le mépris.

Négative et inquiétante, la représentation d’un monde dissocié décourage d’entretenir et de tisser les interrelations créatrices de l’intelligence collective. « Intelligence collective« … C’est un pléonasme ! Quelle intelligence se développerait sans la stimulation et l’imprégnation de celles qui l’ont précédée et qui l’entourent, sans être nourrie d’information et d’idées, sans réciprocité, et, surtout, sans empathie ? L’intelligence est développée par la vie et s’épanouit dans les échanges. Comme elle, elle est un phénomène communautaire de nature holiste, comme sa progéniture la culture. Elle est le produit des interractions entre les différences, les sensibilités, les compétences, les expériences, etc. Elle est la création du peuple libre de toute domination spoliatrice et stérilisante. Le collectif, le peuple ! L’intelligence collective – comme la démocratie que l’on doit comprendre comme le moyen de son expression – est donc ce que la domination vise à anéantir. C’est pourquoi celle-ci s’échine à dissocier, déstructurer et déconnecter des liens essentiels ; précisément le grand oeuvre réalisé par les organisations de la conquête capitaliste depuis les années quarante.

Cet handicap culturel fait pencher vers des comportements dont les conséquences vont paraître confirmer les préventions et les peurs inoculées par le conditionnement. Le piège se referme tout à fait avec le développement de modes d’existence qui tendent à amputer de ce qui reste de sensibilité, donc de la capacité de comprendre la nature, et du bon sens inspiré par la vie elle-même. Ils enchaînent à des routines et à des valeurs nuisibles et rendent de plus en plus incapable du moindre sursaut ; au pied de la lettre : esclave, aliéné. Rien n’empêche plus de tomber dans les travers les plus nuisibles, car la dissociation génère toujours plus de dissociation.

Par exemple, l’ignorance de l’unité de la vie et le conditionnement à la rivalité compétitive présentée comme une tactique efficace ont fait naître des fantasmes d’exclusivité de la jouissance et de totale disponibilité de l’objet désiré, une fixation dans l’espace et le temps, même si l’objet n’est que rarement utilisé et impose une très lourde charge pour tous, y compris pour la société et « la nature » (13). Relatif, interactif et évolutif, le bien vivre a été enseveli sous l’abondance statique de « biens » matériels dégradant les relations à la vie. Ainsi ont été inventées la grande propriété individuelle (donc le capital) et ses dynamiques stérilisantes (dites à somme nulle dans le jargon mathématique) – celles qui font de la plupart des vivants des perdants pour le profit aussi illusoire qu’éphémère d’une ultra-minorité (14). L’une des caractéristiques les plus remarquables de ce droit individuel érigé contre le collectif est son absence de limites. La propriété autorise, en effet, à faire n’importe quoi, y compris à détruire le patrimoine commun. Là où, depuis trois milliards et demi d’années, la vie s’ingéniait à mettre en relation et à construire des dynamiques collectives constructrices d’autres relations, d’autres dynamiques profitables à tous (à somme non nulle), là où les civilisations ouvertes sur le vivant avaient inventé des usages communautaires souples correspondant à tous les besoins, la propriété privée les supprime. Elle métamorphose le besoin d’espace vital nécessaire à chacun en volonté absolue de possession ; de sorte que, pour la plupart, tout est devenu si limité qu’ils ne peuvent plus construire avec d’autres. En se faisant de plus en plus imperméable aux autres êtres vivants, la propriété privée fait obstacle au partage de l’espace et du temps et à tous les échanges créateurs indispensables au maintien et à l’évolution de la vie. Elle sépare ce qui tient ensemble, parcellise, cloisonne, éteint la conscience du tout auquel chacun doit contribuer pour survivre, anéantit les solidarités et les coopérations qui font les communautés et l’ensemble vivant, éveille la peur et la haine, déchire les écosystèmes et les sociétés. Quand elle devient obsession d’exclusivité et de protection, quand elle taille à vif dans toutes les interrelations et coule ses fleuves de pollutions, de béton, d’asphalte, de grillages, ses « murs de sécurité » et ses couloirs de la mort (autoroutes et TGV) dans la chair des écosystèmes et des communautés, la propriété interdit la découverte, les échanges, les migrations. Absolue, elle est un produit de la négation de la relativité et de la complémentarité, l’expression même de l’ordre façonné par le rejet et le refus, rejet de « la nature » et refus de l’interdépendance, qui s’oppose aux dynamiques de la vie, réifie celle-ci jusqu’à en faire une marchandise et à capitaliser les produits dérivés de sa mise à mort (l’argent et « le pouvoir« ). C’est ce qui est généralement appelé développement – quand bien même celui-ci serait adoucit par durable.

La propriété privée étend aussi ses tentacules dans des domaines moins matériels. De nombreux adeptes du closage généralisé l’étendent à nos relations aux autres et au monde. Ils s’emparent des associations, des courants d’idées et d’émotions, des mouvements sociaux, pour en faire leurs terrains de jeu exclusifs. Ils accaparent des causes, des identités, se déclarent spécialistes de ceci ou de cela et interdisent à tous de s’en mêler. Tout l’espace de notre vie est désormais sectorisé par des clôtures défendues par des cerbères spécialistes en philosophie, économie, politique, connaissance (« la science« ), communication, sexualité, etc. Tout est devenu « créneau » commercial ou carriériste. Certains n’hésitent pas à déposer leurs brevets, planter leurs piquets et leurs drapeaux, couler leur béton sur nos pieds et jusque dans notre tête. De sorte que, à les laisser faire, c’est toute la vie qui est en train de nous échapper.

Antagoniste de la compréhension holiste et symbiotique du vivant, la culture dominante est comme l’un de ces polluants capables de désorienter la cellule, ou des constituants de la cellule, au point de les conduire à se désolidariser des autres et à mettre en péril tout l’organisme. Elle n’est forte que d’avoir réussi à effacer la culture de l’ouverture sur les autres et le monde. C’est la culture dominante qui prépare et stimule l’inversion des motivations et des aspirations soufflées par le corps et son environnement naturel. L’une de ses bases, le conditionnement à la dissociation encourage les façons d’être, les consommations et les entreprises les plus stupides. « Stupides » ? Est particulièrement stupide ce qui nuit aux autres vivants et à l’ensemble qu’ils constituent, donc également aux auteurs des désordres. L’idée que rien ne tient ensemble et que chacun doit agir sans souci des autres détourne si bien les compréhensions que le sens du bien commun, la perception de l’articulation entre le bien commun et l’intérêt de chacun en ont été totalement brouillés, parfois gommés.

C’est pourquoi tant de gens, y compris parmi les opposants au système, font divorcer l’intérêt de la personne – de leur personne – du sens de la bonne santé des communautés imbriquées dont nous sommes et dépendons, depuis le groupe social jusqu’à la biosphère ; pourquoi ils agissent presque systématiquement contre leur propre intérêt et la pérennité des formes les plus évoluées de la vie, tout en s’imaginant tirer finement leur épingle du « jeu« . A force de croire à la lutte libérale de chacun contre tous, ils ont perdu la communication avec les autres et ne ressentent plus ce que ceux-ci vivent. Comme des cellules désolidarisées de leur environnement – des cellules cancéreuses. De dissociation culturelle en rupture écologique et sociale, cela n’est pas autrement que la vie a fini par être abandonnée entre les mains des meilleurs du genre : les apprentis sorciers et les escrocs.

Coupure d’avec les autres et la vie, propriété, désinformation incessante, salariat, laminage par les hiérarchies de pouvoir, trips à la puissance mécanique et à la consommation passive, voire sans besoin, bref, dépendance des monopoles radicaux… Nées de conceptions simplistes, ces régressions dégradent à leur tour davantage la perception du monde : la réification de la vie et de notre vie progresse parallèlement à l’appauvrissement des sociétés et de « la nature« . C’est aussi une dynamique qui se nourrit d’elle-même, mais dans le mauvais sens : elle plonge dans un égarement sans fin. Voilà comment, malgré les révoltes et la réémergence des savoirs, de plus en plus d’aliénés sont aspirés par le maelström de la régression et de la déconstruction du vivant, et lui apportent à leur tour de l’énergie, comme pour être mieux bernés et broyés. Ainsi, par une multitude d’actes quotidiens auxquels la plupart n’accordent aucune importance, du fait de l’inconscience des conséquences et du désengagement individualiste, se construit et se renforce l’engrenage infernal qui nous précipite vers la fin.

La crise planétaire est d’abord culturelle et sociale. C’est une création culturelle comme la propriété privée, laquelle a été promue contre la révolution qui réclamait la restitution des communaux volés par l’aristocratie et l’église. Elle est une arme de la guerre contre la société et la biosphère.

« Qui a le droit d’être libre, qui se sent le droit de réclamer à la société les conditions d’existence qui lui permettront de se vouer, s’il le veut, au travail d’une libération intérieure, celui-ci a également le devoir d’exercer cette liberté car si l’esprit ne se mobilise pas contre l’inertie du langage au sein de sa propre parole, il est en risque de voir les stéréotypes verbaux pénétrer ses démarches les plus intimes, usurper ses motivations, décider pour lui – en bref, faire de lui une chose, ce qui mettrait fin à notre aventure sur cette terre » (Yves Bonnefoy à propos de ce qu’il nomme l’aliénation du langage, « Entretiens sur la poésie 1972-1990 », chapitre « Poésie et liberté »).

Alain-Claude Burgevin-Galtié

Notes :

(12) Comme il se doit, la manipulation culturelle nous a largement privé des outils conceptuels permettant une réadaptation aisée à l’économie de la nature. Même dans le champ des connaissances scientifiques modernes, ce qui ne correspondait pas au dogme mécaniste et impérialiste a été refoulé. Ainsi, après le premier ébranlement créé par la théorie de l’évolution et la mise en évidence, par Darwin lui-même, du rôle beaucoup plus important de l’association par rapport à la compétition et à la domination chères au système, a-t-on vu surgir un néodarwinisme abusivement nommé réaffirmant la suprématie de la « loi du plus fort« . De la même façon, après que les connaissances biologiques et écologiques aient commencé à révéler l’économie holiste du vivant, a été organisée une sérieuse reprise en mains de « la science » par l’impérialisme *. L’écologie et l’ouverture sur le monde en ont été les principales victimes. On est passé de l’écologie holiste à l’écologie quantitative et mécaniste pour gommer la compréhension de la complexité (comme dit Edgar Morin qui s’est, pourtant, toujours rangé auprès des ennemis des écologistes). Tandis que les destructions du système sont devenues si évidentes que la prise en considération de l’économie de la nature ne peut être complètement refoulée, on voit maintenant fleurir le concept utilitariste de « services rendus par la nature à l’Homme« , comme un ultime pare-feu. C’est un mieux par rapport au discours je-m’en-foutiste et anti-nature qui prévalait il y a peu. Mais c’est encore pleinement dans la ligne de l’anthropocentrisme affirmée tant par les spiritualistes que par les matérialistes, et cela vise à justifier la perpétuation de la domination comme seul régulateur compétent de ses propres erreurs.

* Dans « Les pionniers de l’écologie« , Donald Worster décrit comment le matérialisme mécaniste s’est emparé de l’écologie pour produire une réduction qui n’est autre qu’un outil idéologique au service de la domination et du productivisme.

(13) L’exemple des véhicules automobiles, surtout les véhicules individuels, est encore une fois très parlant. Ils stationnent, inutiles et encombrants, plus de 97% du temps. Mais c’est surtout quand on a la curiosité de comptabiliser le temps passé dans ces véhicules et le temps consacré à gagner l’argent de leur acquisition, de leur entretien, de leur réparation, des impôts pour payer les infrastructures et les conséquences des accidents* et des pollutions, etc., que l’on commence à se faire une meilleure idée de l’efficacité du système automobile. Quand, enfin, on rapporte ce temps total aux distances effectivement parcourues, cela donne un rendement particulièrement faible, en l’occurrence une moyenne horaire de quelques kilomètres/heure. Chaque possesseur d’un véhicule automobile peut faire son calcul et réaliser ainsi que plus il investit dans la puissance et la vitesse (dans le développement des embouteillages, aussi), plus il y consacre de temps, plus au total il se déplace lentement et plus il y perd sa vie ! Il y a plus de trente ans, dans « Energie et Equité« , Ivan Illich rapportait que l’Américain motorisé moyen ne dépassait pas les 6 km/h de moyenne, soit exactement la vitesse des marcheurs des pays moins « développés« . Et encore… dans ce calcul n’entraient pas tous les coûts sanitaires, sociaux, écologiques et climatiques dus à l’automobile et qui se sont multipliés depuis. Evidemment, la plupart de ces coûts faramineux sont supportés par la collectivité ou simplement externalisés vers un avenir de plus en plus compromis. Quelle moyenne horaire sortirait aujourd’hui d’une estimation attentive ?

* plus de 60 milliards d’€ annuels pour les coûts des seuls accidents à la fin des années 1990. Pourtant, que de difficultés pour faire progresser une pratique aussi évidente que le covoiturage !

Un autre constat simple échappe à beaucoup de possesseurs d’automobiles dont le véhicule sert essentiellement à acheter dans les supermarchés : ce que leur coûte la voiture, plus la part des impôts et des charges de Sécurité Sociale et mutuelles consacrée au système automobile et à ses conséquences, doivent être ajoutés au prix des commissions. Chères les courses faites au supermarché (pour, disent-ils, « faire des économies« ) ! En moyenne, la seule dépense énergétique d’un kilomètre parcouru en automobile équivaut à laisser une lampe de 100 watts allumée pendant 10 heures. Juste un petit kilomètre ! Encore cette estimation ne tient-elle pas compte de l’effet stimulant produit par cette consommation routière sur l’expansion du béton et du bitume, donc de toute la dépense énergétique…

Indépendamment des nombreuses autres considérations défavorables à l’approvisionnement dans les grandes surfaces situées au milieu de nulle part (fussent-elles « bio« ), un calcul rapide devrait les inciter à recommencer à marcher et pédaler en faisant revivre petits commerçants et petits producteurs. Ce qui, en outre, serait meilleur pour la santé de ces êtres engoncés dans leurs fauteuils motorisés – et pour celle de leur village où il ne serait pas désagréable de pouvoir à nouveau rencontrer des visages.

(14) La théorie mathématique des jeux identifie les dynamiques à somme nulle où la plupart perdent, comme dans le cas d’un gâteau dont on se disputerait les parts plutôt que de se les répartir convivialement ou, mieux, de joindre tous les talents pour faire plus de gâteau et trouver de nouvelles recettes.

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