On a perdu la trace de l’écologie dans les états-majors d’associations, dans les rédactions, dans les comités de soutien. L’écologie s’est perdue dans le dédale des rivalités et des tactiques politiciennes. Et l’espoir s’est évanoui avec elle. Et on a continué notre petit bonhomme de chemin en renfoçant nos désirs dans nos poches, de plus en plus profond, sans bien comprendre ce qui nous arrivait.

L’écologie, nos désirs, l’enthousiasme… ont accouché de vulgaires copies de ce monde ancien qui avait provoqué notre révolte. A peine soulevé, le couvercle nous est retombé sur la gueule, alourdi de désillusions !

 

 

J’ai l’impression d’être revenu des années et des années en arrière, quand, bloqués de tous côtés, on ne savait avec qui partager notre colère et unir nos forces pour rompre l’encerclement. Nous sommes à nouveau dans l’étouffoir, impuissants et dérisoires, à piétiner devant les issues gardées par les flics de toujours, renforcés par les « camarades » d’hier. Les associations sont les jouets de ceux-ci qui s’emploient à diviser pour régner. Les réunions sont sabotées par les factions qui s’entendent fort bien pour éviter tout renouveau de la critique. Quant à la presse… Si elle n’est pas défunte, elle est pusillanime, naïve ou auto-censurée, on ne sait plus. En tout cas, pas plus qu’hier, elle ne veut se compromettre dans l’aventure auto-critique.

Tout est donc à recommencer ! Nous revoici, ayant fait le plein de refoulements et d’envies, au seuil de la révolte. Mais nous avons un bagage supplémentaire : l’expérience des commencements, des échecs, des succès, de la routine anesthésiante, des récupérations, de l’essor des ambitions, des manipulations, des trahisons, du déclin, etc. L’expérience est porteuse des réponses aux questions de celles et de ceux qui sont fatigués de la situation actuelle. Elle répond aux « pourquoi la réflexion critique est-elle muselée ? », « pourquoi la dérive politicienne ? », « pourquoi la dégénérescence du mouvement ? »… L’expérience partagée nous aidera à faire le ménage en nous-mêmes et entre nous pour évoluer et retrouver le sourire.

Voici des années que des individus et des groupes tentent de prévenir le développement des comportements qui concourent à la régression de l’écologisme. Et le rideau de fumée tissé par ceux qui se sentent visés se fait toujours plus épais. Et les différences se sont muées en oppositions puis en ruptures. En intervenant à l’occasion de l’opération « présidentielles », nous risquons de porter le coup de grâce à une candidature déjà très malade. Mais cette candidature est tellement en deçà des motivations, des critiques, des propositions, des pratiques de la diversité écologiste qu’un naufrage serait moins préjudiciable au mouvement et à l’image de l’écologie qu’une poursuite de la mascarade. Surtout si le naufrage provoquait enfin un débat sur le fond et la forme ! Le mouvement pourrait en sortir rajeuni et fortifié. Cependant, la candidature, elle-même, peut-être sauvée si le polit-buro qui l’a monopolisée cède à la pression critique des écologistes.Cette candidature pourrait encore être le moment où l’on cesse d’affadir l’écologie en la politisant pour écologiser la politique, comme on le voulait en 73-74.

 

 

Tiens ! V’là aut’e chose…

Une chose étonne, à priori, dans ce que l’on voit, lit et entend : c’est l’obstination de la plupart à parler de l’écologie au singulier et à chercher une « unité » du mouvement malgré les différences et les tensions. L’intention d’unité m’est sympathique et suspecte à la fois selon que je la perçois comme enrichissante ou uniformisante. Tout dépend si elle prend en compte la diversité ou la néglige. Tout dépend si cette « unité » est une harmonie ou une conformité. Tout dépend de qui l’exprime. Je réagis de la même façon devant « l’écologie » unique évoquée à longueur de déclarations et d’articles : « l’écologie » par ci, « l’écologie » par là… Pour moi, l’écologie peut se conjuguer au singulier mais à la condition de ne pas taire la diversité qu’elle exprime comme c’est si souvent le cas ! En raison de la tentation réductrice de plus en plus vivace dans l’écologisme (après plus de dix ans d’expériences, faut le faire !), je crois que, pour éviter les ambiguïtés, il est important de reconnaître les différents visages de l’écologie et de l’écologisme avant de souligner les convergences. Il y a des écologies !

 

 

Diversité

J’ai tout d’abord connu une écologie para-scientifique qu’on appelle « protection de la nature », tout un programme ! C’est une très vieille dame très comme il faut, beaucoup trop ! Son passé compromettant lui colle tant à la peau qu’elle ne s’est toujours pas départie de la manie de courtiser le pouvoir de ceux qu’elle s’aventure parfois à dénoncer : les pollueurs, les destructeurs et les irresponsables politiques. Ne la trouvant guère attrayante, j’ai fait un petit tour du côté d’une écologie plus critique vis à vis de l’économie industrielle et du gaspillage des ressources, du travail et du temps. Là encore, rien de bien folichon car cette écologie type Club de Rome est très guindée et technocratique, dirigiste même… origines capitalistes obligent (1). Il fallait tropuver autre chose. Alors, avec des compagnons venant de tous les horizons, j’ai participé à la naissance d’une écologie mai-soixantuitarde, irrespectueuse et rigolarde, une écologie qui, enfin, misait sur l’individu et non sur la Justice, le Droit, l’Etat, la contrainte. Nos idées n’étaient encore assez claires pour affronter les remous provoqués par le succès de notre mouvement. Mes désirs étaient très confus et je dérivais vers une écologie ayant des affinités pour le socialisme dit autogestionnaire tandis que les politicards et les ambitieux récupéraient à tour de bras ou s’immisçaient dans les groupes pour créer des contre-façons.

Toutes ces écologies traduisent plus ou moins bien d’innombrables intérêts et désirs petits et grands. Certains n’aspirent (!) qu’à l’application de nouvelles réglementations, qu’à « protéger la nature ». Quelques autres souhaitent le développement d’un pouvoir pur (?) et dur qui élimine les désordres dangereux pour la survie et organise un avenir « propre »… en supprimant tout ce qui ne leur plaît pas. D’autres rêvent d’une civilisation technologique douce à faible consommation énergétique et ne se soucient pas trop de son organisation sociale. Il y a ceux qui veulent décongestionner l’Etat-nation en le subdivisant en Etats-régions. Les moins sages, ou les plus fous, proposent de substituer aux Etats de profit-prestige-pouvoir des sociétés diversitaires où, sans contrainte, l’individu émancipé unirait son égoïsme à ceux des autres. Du renforcement de l’Etat à la société contre l’Etat, du blocage de l’avenir à l’ouverture tous azimuts, du rêve réprimé au désir, on trouve presque tout dans l’écologisme !

 

 

Au pied du mur

Quant aux pratiques, il y en a pour tous les goûts car, des théories et des désirs aux expériences et aux sensiblités individuelles, les voies se multiplient et se ramifient en un réseau inextricable de comportements variables suivant les circonstances. Il est vain de se fier aux étiquettes (gauche-droite-centre, 3ème collège-AT-SOS environnement-MEP, etc.) pour se faire un début d’idée sur quelqu’un. Les personnalités s’évadent des cadres et des cases pour vagabonder de ci de là hors des rails idéologiques. Alors, plutôt que de recourir aux classifications de masse qui nous enferment à double tour dans des systèmes débilitants, je préfère jouer avec des caricatures gigognes manipulables à volonté pour obtenir une infinité de portraits : il y a, par exemple, l’écolo-22-long-rifle, l’écolo-fasciste, l’écolo-machiniste, l’écolectoraliste, l’écologiste-libéral, l’écolo-libertaire, l’écolo-tout-nouveau-tout-beau, l’écolo-girouette, l’écolo-étriqué…

 

 

Balistique

L’écolo-22-long-rifle ne veut pas voir plus loin que la portée de sa carabine. C’est un égoïste myope tout juste capable de s’identifier à ses proches, et encore ! Poujadiste, il souffre d’un sens aigu de la « propriété privée » qu’il confond avec le territoire. Adepte de l’écolégitime défense, il ne se mobilise que pour ce qui concerne son environnement immédiat. NON ! À la centrale d’à côté ; ailleurs, il s’en bat l’oeil, c’est trop loin, c’est plus son affaire. Les autres ? Z’ont qu’à s’démerder tout seuls !

 

 

Ordre

L’écolo-fasciste est un type à gros problèmes. Il aime la nature au poin t d’être souvent un écolo-mystique fervent mais il n’aime guère les hommes. Il les rend globalement responsables de tous les maux. Il ne fait pas de détail. Même les plus déshérités sont coupables à ses yeux. S’ils sont coupables, ils doivent être punis, mis au pas, surveillés. Selon un délire logique connu, la nature maltraitée, souillée, exploitée doit, pour se sauver, soumettre à sa juste loi ses oppresseurs par l’entremise de son avant-garde éclairée : l’écolo-fasciste. A bas la pollution, vive la dictature de la nature !

 

 

Cambouis

L’écolo-machiniste est un homme – ou une femme – d’appareil. Il évolue dans un univers mécaniste. Enfin, c’est du moins ainsi qu’il interprête le monde et tente de tout façonner autour de lui. Sa tet est pleine d’organes de contrôle pour recueillir l’information, d’organes de régulation pour la traiter, de centres de désision, de transmissions et de démultiplications pour amplifier ou réduire le message, suivant le sens d’utilisation, etc. Pour l’écolo-machiniste, la spontanéité, l’enthousiasme, l’informel sont choses bizarres, improbables voire inquiétantes, qu’il convient de codifier suivant ses normes. Pensez donc ! Si on ne remettait pas un peu d’ordre dans tout ce mouvement, ce serait « l’anarchie » ! Il s’y emploie avec entêtement, combattant toute forme d’organisation basée sur le développement individuel et la responsabilité des groupes, et tente d’ériger des structures imitées de celles qui nous oppriment. Confiez-lui un travail, il pond une fonction. Associez-vous à lui, il crée une hiérarchie. Prêtez-lui votre confiance, il reçoit un pouvoir. Mandatez-le, il crée le pouvoir !

 

 

Confettis

L’écolectoraliste a oublié (très facilement) que ses copains d’hier voyaient, dans les carnavals électoraux, une bonne occasion d’exploiter la mobilisation des médias pour diffuser les infos et les idées refoulées à l’ordinaire et, surtout, pour libérer des bouffées de fraîcheur et d’imagination dans la touffeur résignée de la vie quotidienne. L’écolectoraliste ne veut plus entendre parler de détournement d’élections, de démonstration ludique, de démystification (surtout pas de démystification !), de courant subversif, etc. Les élections sont, pour lui, une affaire très « sérieuse » qu’il aborde dans le même esprit que n’importe quel candidat. Bon chic, bon genre, rassurant, ampoulé et cauteleux, insipide en somme, il souhaite s’installer dans le système soi-disant représentatif et y prendre de la bedaine. Selon un des tics les plus fâcheux des démocroâââtes, il prétend se faire l’interprète de tous les écologistes, feignant d’ignorer que beaucoup ne s’accomodent pas de ses singeries. Si, par extraordinaire, il consent à le reconnaître, c’est pour se planquer derrière la « règle de la majorité » qu’il critique lui-même quand il joue à prendre fait et cause pour les « minorités » ! C’est à l’écolectoraliste que l’on doit la métamorphose des désirs en pourcentages et des pourcentages en désirs ; autrement dit : l’un des plus sales coups portés à l’enthousiasme et à la radicalité. Faut dire que, généralement, l’écolectoraliste n’est autre qu’un écolo-histrion qui ferait n’importe quoi pour se faire remarquer.

 

 

Bons sentiments

L’écolo-libéral est un écolectoraliste au coeur pur, une sorte de rosière de la politique. Il dit aspirer à une société moins crispée, moins bloquée, mais n’envisage pas d’y parvenir autrement qu’en allant faire un tour du côté du pouvoir. Pourvu qu’on le hisse au gouvernement, il accordera plein, plein, tout plein de libertés toutes neuves à ses petits protégés… « Donnez-moi le pouvoir pour que je vous le redistribue » !

 

 

Indiscipline

L’écolo-libertaire n’est pas copain du tout avec les écolo-fascistes et les écolo-machinistes. Curieusement, il tolère quelquefois l’écolectoraliste, à contre-coeur il est vrai. L’écolo-libertaire se défie de ce dont les trois énergumènes en question se délectent et, en particulier, de tous les aspects que peut prendre le pouvoir. Il connaît la fascination que celui-ci peut exercer sur les faibles d’esprit, les complexés et tous les types qui, tout en recherchant une protection, croient avoir une revanche à prendre. C’est pourquoi l’écolo-libertaire est si réticent quand il s’agit de délégation des responsabilité. Il aime à s’entourer de précautions telles que rotations des fonctions, non rééligibilité, contrôle permanent des délégués, etc. pour prévenir l’apparition du pouvoir et la dégénérescence des mouvements auxquels il participe.

 

 

Innocence

L’écolo-tout-nouveau-tout-beau est mû par une révolte viscérale qu’il n’arrive pas encore à interpréter et à exprimer clairement. Il a de la tripe mais pas assez de curiosité vis à vis de ses motivations, de ses attentes et de ce qui s’est passé avant lui. Pour la réflexion, il verra plus tard, il fonce ! Enfin, il essaye. La fraîcheur et la bonne volonté aidant, ses entreprises pourraient réussir, mais cela se vérifie de plus en plus rarement. En fait, ça ne marche pas très fort pour l’écolo-tout-nouveau-tout-beau d’aujourd’hui car la viscosité du mouvement écologiste s’est curieusement accrue depuis quelques années : les résistances sont devenues si fortes qu’il lui est très difficile de s’exprimer. Au total, c’est un beau gaspillage d’énergie car si l’écolo-tout-nouveau-tout-beau savait l’histoire de ceux qui l’ont précédé – les écolos-vieux-de-la-vieille – il n’épuiserait plus si vite son enthousiasme à faire provisions de désillusions en reproduisant, pour la énième fois, les mêmes maladresses ! Mal informé ou pas du tout, le néophyte ne comprend rien aux affrontements entre écolos-vieux-de-la-vieille, il ne saisit quesl en sont les enjeux et, par conséquent, il ne réalise même pas comment et pourquoi certains vieux routiers endiguent et canalisent sa révolte vers les eaux croupies de la pantomime politique.

 

 

Valse hésitation

L’écolo-girouette est un personnage que nous connaissons bien, ou avons connu. Il se tient, indécis, sur le chemin qui mène de la théorie à l’application des idées ; aux confins du monde ancien et des changements. C’est l’étape transitoire où l’on passe par toutes les « contradictions », où l’on balance entre la routine que l’on croit (encore) raisonnable et l’aventure. Ecartelé entre ses désirs et ses chaînes, entre l’utopie et les réflexe con-ditionné, l’écolo-girouette est tantôt écologiste tantôt con-servateur. Ecologiste, il ne sait pas comment exprimer et traduire ce qu’il ressent. Con-servateur, il s’effraie de ses propres curiosités, de ses propres espérances. Tour à tour séduit et excédé par la critique éco-logique, car elle lui ouvre des perspectives séduisantes tout en l’agressant dans son confort intellectuel, l’écolo-girouette a un comportement déconcertant. Quelquefois, il se décontracte et veut sortir de son armure… Mais le vieux monde le tire par les chaussettes, il s’englue dans les préjugés, s’enlise dans les conformismes et n’ose plus bouger, même en imagination ! Rares sont les écolo-girouettes qui s’émancipent tout à fait pour devenir des éco-logiques. En fait, nous sommes pour la plupart, avec d’infinies nuances, des écolos-girouettes, et ceux qui s’auto-censurent et se font peur mutuellement ont de grandes chances de le rester toute leur vie.

 

 

Pathologie

L’écolo-étriqué est une sorte d’écolo-girouette souffrant d’une crise aiguë de rétentions de frustrations. Les inhibitions et les conformismes sont chez lui les plus forts et lui font des oeillères. Il vit très mal ses incertitudes, si mal qu’il se fabrique des certitudes et transfère vers les autres ses problèmes personnels. Les autres, ceux qui sont différents, il ne les aime pas ; il les aime d’autant moins qu’ils lui rappellent ses « contradictions ». La diversité des aspirations et des désirs qu’il sent grouiller sous sa carapace, et qu’il voit se traduire en comportements variés à l’infini, lui apparaît comme un fatras d’une folle complexité où il faudrait mettre un peu d’ordre pour y voir clair ! L’écolo-étriqué cède toujours à la tentation réductrice : d’un foisonnement d’approches et d’idées, il ne veut tirer qu’une motion, une orientation, une ligne… un choix et un seul ! Dans l’abondance, il ne voit qu’un avantage : pouvoir choisir sa pénurie ! Pris de vertige devant le spectacle de la diversité du vivant, il n’a qu’un réflexe : l’occulter, la nier pour se construire un petit monde simplifié où tout devrait être plus facile… C’est donc un ardent partisan de la monoculture sociale et politique (une structure, un parti avec une hiérarchie, un leader, etc.). Il favorise en cela le développement d’un parasite que l’on rencontrera tout à l’heurec. Décidément, cet écolo-étriqué est le plus mal en point des écologistes !

Et puis il y a l’écolo-confus qui mélange tour et alentour, identités et boutiques, critique et dénigrement, expérience et snobisme, information et manipulation, manipulation et efficacité, efficacité et planification, appareil et mouvement, unité et uniformité, chef et leader, etc. Il y a l’écolo-toujours-prêt qui est d’accord avec tout le monde et partant pour n’importe quoi pourvu qu’on lui flatte un peu la croupe. Il y a l’écologorée, un cas très commun chez les amateurs d’assises en salles closes, l’écolo-de-vacances bien sûr, l’écologistérique en perpétuelle crise d’amour propre, l’inévitable écolo-bof qui devient parfois un écolo-hic ou un écolo-hash, etc.

 

 

Magouille blues

Il en est de tapageurs, il en est de plus discrets, certains sont plutôt doués et d’autres médiocres, quelques-uns font carrière, d’autres évoluent et viennent à des sentiments plus sociables… mais tous les arrivistes sont redoutables. Aucun mouvement, même le plus libertaire, n’est définitivement immunisé contre eux, car ils savent réveiller les vieux démons, corrompre et embobeliner. Il n’est pas impossible que quelques-uns ne soient, au départ, que des dirigistes sincères (des écolos-machinistes) convaincus qu’à tout mouvement il faut une hiérarchie et qu’eux-mêmes ont des capacités pour y prendre place. Peu m’importe ! Ceux-là céderont aussi à l’ivresse de la notoriété et du pouvoir (mêmes modestes) et je ne veux retenir que leurs dispositions caractérielles qui, par leur excès, les distinguent de tous les autres. Sont-ils plus angoissés, plus complexés ou trop sûrs d’eux ? Ont-ils besoins de fortes compensations ? Sont-ils seulement drogués (égotrip) ? La réponse est-elle une combinaison subtile de ces hypothèses ? Ils ont un penchant déclaré pour les situations où l’on est placé en avant, bien en vue. Ils y recherchent des satisfactions d’amour-propre auquel chacun est sensible, certes, mais eux en raffolent. Ils ne peuvent s’en passer et cela les fait courir à en perdre la raison et la santé pour éprouver des émotions de plus en plus fortes. Leur obsession tient de l’exhibitionnisme, du narcissisme et de la mégalomanie. C’est une sorte de plaisir solitaire qui prend tout son sel quand ils sont entourés de voyeurs, d’un maximum de voyeurs dont les yeux humides de bons chiens-chiens leur renvoient leur image multipliée et magnifiée !

Seraient-ils comédiens (au fait, ils le sont !), artistes de music-hall, sportifs de compétition, etc. leur quête de la gloire ne serait pas trop gênant pour autrui (quoique…), mais ils sont, comme l’écolo-étriqué, grands amateurs d’écosystèmes socio-politiques appauvris : c’est là qu’ils s’épanouissent dans une monoculture de patates ! Ils vont donc s’échiner, sinon à détruire, du moins à niveler la diversité en substituant leur agitation fébrile aux activités de la plupart. Cela ne va pas sans mal et il leur faut beaucoup d’appétit et beaucoup transpirer pour y parvenir. D’abord, par affinités (2) et par calcul, ils jettent leur dévolu sur un courant d’idées qu’il leur semble possible de parasiter. Leurs armes ? La séduction, la dissimulation et le prétexte d’efficacité (feinte !). Pour s’immiscer et se faire connaître, ils cavalent à droite, cavalent à gauche en faisant mine de se rendre utiles. Ils fréquentent toutes les réunions, prennent partout la parole à tout propos et, si possible, jouent bientôt à mener les débats. Ils côtoient assidûment les animateurs du mouvements et se font leurs amis (faux !). Pour achever de marquer leur nouveau territoire, avec l’aide de quelques acolytes (les premiers suivistes) ils filtrent les informations et contrôlent ou accaparent l’initiative et la parole. En même temps, ils affaiblissent les défenses immunitaires du mouvement ; ils intriguent contre ceux qui refusent de marcher à leurs côtés car ils doivent évincer les éléments radicaux pour prévenir toute réaction de rejet en chaîne. Se maintenir sur les strapontins qu’ils ont eux-mêmes réalisés et pouvoir grimper plus haut est une préoccupation qui fait des arrivistes des conservateurs soucieux d’éviter que les aspirations qui sous-tendent le mouvement se traduisent en pratiques. C’est d’abord en douceur qu’ils étouffent les idées et les différences (3) : ils utilisent des théories, des schémas, des vocabulaires simplificateurs qui structurent la pensée et conditionnent à accepter toutes les réductions… Rabaisser au stade d’une banale lutte revendicative ce qui initialement est l’expression d’une révolte, par exemple. Pour mettre la dernière touche à leur oeuvre d’abêtissement, les arrivistes consciencieux amusent la galerie militante et les médias en substituant des attractions de pacotille aux débats d’idées et aux actions capables d’induire des changements de vie ; par exemple, le jeu des pourcentages et le jeu des rivalités de boutiques (AT-MEP). Accessoirement, ils récupèrent sans vergogne tous les acquis du mouvement pour améliorer leur image de marque. C’est ainsi que, du travail de leurs ex-camarades et de plus anciens, ils se font une gloire à l’usage des néophytes qui n’y voient que du feu. Cela les aide à collectionner les démissions (en langage choisi, on appelle cela des procurations ou des délégations) qu’ils superposent pour construire des édifices de pouvoir du sommet desquels ils s’offrent complaisamment à l’admiration (!) des foules de gogos ou, pour patienter, d’une poignée d’écolos. Par tous leurs faits et gestes, les arrivistes cassent l’élan des mouvements et tendent à reconstituer le monde ancien : ce sont les alliés objectifs des forces que nous voulons renverser.

 

 

Tapis-brosse

Si je désigne celui-ci comme un suiviste, c’est sûr, il se récriera et me traitera de noms d’oiseaux ou se justifiera en invoquant un taylorisme organisationnel et « démocratique », le sens de l’ordre et de la discipline « nécessaires » (les siens) ou me demandera comment faire autrement (ce qui trahira la gravité de son état !). N’empêche, il est suiviste parce que soumis. Et pas très fier de l’être. Qu’il subisse l’autorité, qu’il la tolère ou l’encourage, le résultat est le même : il est complice.

Les suivistes sont inséparables des arrivistes, ils vivent ensemble. Les uns sans les autres sont des gens comme vous et moi, mais si ! Les uns sont suivistes parce que les autres sont arrivistes, et réciproquement. Suivre ? S’assujettir ? S’écraser ? Certains s’en trouvent bien (ou le croient). Ils établissent une relation sado-masochiste avec les arrivistes ; ce sont leurs commensaux. Ils cèdent volontiers la place aux arrivistes qu’ils jugent plus dynamiques, plus efficaces, plus représentatifs… Ils leur abondonnent leurs responsabilités et leur sacrifient leurs capacités ; Ils s’effacent pour ne plus sentir, jouir, vivre que par identification avec leurs vedettes, tout comme les fans et les groupies du star-système. D’autres s’estiment plutôt parasités. Ils se savent bridés dans leurs personnalités et leurs enthousiasmes par la volonté de domination des arrivistes. Ils renâclent quelquefois mais continuent à servir leurs hiérarchies car ils pensent que c’est un « mal nécessaire » (sic) ! Il y a aussi les arrivistes ratés, ceux qui ont trouvé les places prises ou n’ont pas eu assez de talent pour circonvenir leur monde. Ils attendent leur heure en rongeant leur frein dans l’ombre de ceux qui ont « réussi ». Il y a encore ceux qui ne se posent pas de questions parce qu’ils n’ont jamais rien connu d’autre que les relations hiérarchiques, et en sont arrivés à les trouver naturelles. Les suivistes vieillissent mal. Avec le temps, ils perdent jusqu’au souvenir de leurs utopies juvéniles. Ils se cuirassent de certitudes et de bêtise et s’abîment dans la médiocrité d’une « vie » de larbins. Ce ne sont plus que des gens d’appareils, rouages de mécanismes de pouvoir qui les dépassent.

 

 

Autre chose

Faut-il jeter les arrivistes et les suivistes aux lions ou, pour ne pas empoisonner ces pauv’bêtes, se contenter de les exclure comme certaines personnes du MEP (Ph. Lebreton par exemple) ont procédé avec Jean-Cl. Delarue ? Allons donc, ce serait recourir aux façons que les arrivistes ont eux-mêmes inventées pour se débarrasser de leurs concurrents et autres gêneurs. Et puis, ce serait oublier un peu facilement que le goût de l’arrivisme, ou du suivisme, est assez répandu.

Pour être clair, j’ai choisi d’isoler des caractères extrêmes. Les prendre tels quels, au premier degré, serait faire bon marché des nuances, des hésitations et des revirements.

Nous sommes pour la plupart, ou avons été, un peu l’inverse et un peu son contraire : un peu jacobins et un peu anarchistes, un peu agressifs et un peu non-violents, un peu entreprenants et un peu fainéants, etc. Nous sommes un peu arrivistes et un peu suivistes ! Que la paresse nous soit agréable ne signifie pas que le désir équivoque de mener une vie de conquérant ne nous effleure jamais. Nous vivons en médiocres et nous faisons des rêves de gloire qui trahissent notre frustration de n’être pas simplement des individus sans fureur ni crainte. Ne soyons dons pas trop sévères pour ceux qui se laissent dominer par un des fantasmes qui nous habitent tous. Pas de purification collective par des sacrifices rituels ! Pas de chasse aux sorcières et plus d’hypocrisie !

Condamner les arrivistes et leurs associés ne nous priverait certainement pas de leurs grimaces, de leurs protestations de bonne foi et des cris indignés de leurs admirateurs. Par contre, les comprendre, démonter leurs mécanismes et leurs tactiques leur coupera plus sûrement l’herbe sous les pieds (s’ils persistent dans leur parano) et nous prémunira contre les roueries des inévitables prétendants à leur succession… et contre nos propres faiblesses !

Tous les écologistes ne dépasseront pas du jour au lendemain les comportements qui concourent à la dégénérescence de l’écologisme (comme des autres mouvements hier et maintenant, comme de la vie en société…). C’est bien dommage ! Mais ceux qui y réussiront pourront enfin sortir de la confusion et ranimer l’enthousiasme.

Nous ne retrouverons pas la fraîcheur du premier âge de l’écologisme ni, d’ailleurs, la naïveté qui a permis aux ambitieux de nous surprendre, mais nous pouvons retrouver la spontanéité, un spontanéité nourrie d’expérience et de critique. Nous pouvons restaurer la confiance et renouer avec le mouvement ! Avec de nouvelles règles ? Avec des structures plus strictes ? Créer une ou plusieurs nouvelles boutiques ? Surtout pas ! Il est plus urgent et plus franc de commencer par faire le point en nous-mêmes et avec les autres. Quelles sont nos motivations ? Quels désirs avons-nous ? Quelle approche de l’écologie nous séduit et pourquoi ? De quelle famille d’idées nous sentons-nous proches ? Qu’est-ce qui nous différencie des autres tendances, qu’est-ce qui nous en rapproche ? Comment pouvons-nous fonctionner ensemble sans altérer nos identités et nos pratiques ? Etc.

J’ai, à dessein, omis de faire tout à l’heure le portrait d’un écologiste. Je l’ai gardé pour la bonne bouche car c’est par lui que les choses peuvent changer…

 

 

Potentiel

L’écoégoïste est un individualiste qui a le sens de la communauté. Individualiste parce qu’il se sait unique et éphémère, il aime passionnément la vie, la sienne et celle des autres, femmes-hommes, petits oiseaux, petites fleurs, et désire en jouir pleinement… avec les autres. Ce dernier choix n’est pas dicté par une bonté d’âme innée ou par un sentiment de culpabilité, mais par son égoïsme. A l’aise dans sa peau d’égoïste, il a dépassé les mesquineries du repliement sur soi et les chagrins de la solitude dès qu’il a réalisé que l’échange, le partage et la réciprocité enrichissent et étendent le champ de ses amours, de ses amitiés, de ses connaissances, de ses plaisirs, etc. Pour ne pas rater sa vie, ne pas croupir dans un monde riche de potentialités étouffées, l’écoégoïste désire que les autres, tous les autres, se libèrent de leurs inhibitions et préjugés qui leur font faire grise mine. Ils aspirent à cotoyer des gens qui se sentent bien dans leurs peaux pour se sentir encore mieux dans la sienne, et ainsi de suite… C’est la voie d’une extension illimitée de ses territoires affectifs, sensoriels, intellectuels et même géographiques. L’ouverture aux autres, c’est l’ouverture à la vie, à ses expériences et à ses découvertes ; c’est respirer librement, c’est vivre un développement continuel dans la confrontation des différences ! A la fois critique et auto-critique, l’écoégoïste parvient à reculer les limites qui empêchent d’être assez audacieux dans la volonté de changement pour réussir à amorcer des déblocages psychologiques et sociaux. Il s’efforce d’évoluer pour inciter les autres à faire de même, et souhaite qu’ils évoluent pour l’aider à se développer.

Il combat tout ce qui coince les mentalités et les compportement et, particulièrement, l’appropriation qui cloisonne l’espace et le temps, les individus, la pensée et l’action ; l’appropriation qui limite l’aventure, bloque les changements, prive la plupart (et le propriétaire lui-même !), crée la frustration, entrave l’émancipation individuelle et collective. Il combat donc le pouvoir où qu’il se trouve, où qu’il se cache. Nulle peine, nulle oppression, nulle destruction ne peut le laisser indifférent, si loin soit-elle, car il sait qu’elle aura des répercussions jusqu’ici.

Tous les éco-quelque-chose ensemble constituent l’écologisme. C’est un éco-système grand ouvert où toutes les différences jouent les unes par rapport aux autres, produisant – comme toute diversité – une résultante évolutive. Enfin, il devrait en être ainsi… C’était comme ça hier mais ce n’est plus tout à fait d’actualité. La résultante est d’ores et déjà inversée par le conformisme malgré eux des écolos-étriqués, l’auto-satisfaction des écolos-la-joie et les menées des écol’ôtez-vous’d’là-que-j’m’y-mette qui tendent à réduire la diversité à une dualité arrivistes-suivistes. Heureusement, la diversité est aussi, et surtout, en nous-mêmes : comme l’arriviste et le suiviste, tous les éco-quelque-chose sont virtuellement en nous. L’écoégoïste aussi ! C’est lui qui nous montre le chemin qui mène à une meilleure compréhension de soi… et des autres, par conséquent. C’est donc lui qui nous permet d’être moins vulnérables et moins pusillanimes. Si tu trouves l’écoégoïste attachant et intéressant, si tu crois que l’esprit de l’écologie est d’abord ouverture ouverture aux autres et confrontation, alors, cherche-le en toi et dans les autres.

L’association des écoégoïstes réussira peut-être à réaliser l’unité de l’écologisme dans la diversité.

 

Alain-Claude Galtié pour Ecologie (censuré, il n’a pas été publié)

 

 

(1) A l’époque, manquant toujours d’un début d’information sur les origines, les parcours, les accointances, bref, les coulisses de ce théâtre de mensonges, nous étions loin de soupçonner la préméditation, le professionnalisme et les cercles de pouvoir et d’argent responsables de ce que nous tentions de décrire. Nous ne voyons guère plus que des actions individuelles et illogiques là où il y avait une instrumentalisation de l’écologisme par d’ex-gauchistes, des stratégies de prise de pouvoir coordonnées, et l’action des réseaux du renforcement du capitalisme.

(2) Mais oui, il faut faire la part de l’auto-suggestion. Ils sont capables d’un peu de sincérité, voire de naïveté !

 

Avec le recul :
Il y avait encore beaucoup de chemin à parcourir !

Bien sûr, j’étais très loin d’avoir la moindre information sur la collusion entre le système dominant et ces « arrivistes » que je dénonçais depuis plusieurs années. A l’époque, n’imaginant pas la perversité de ce que nous observions, nous ne pouvions que nous étonner et dénoncer maladroitement.

Illustration immédiate de mon propos, cet article fut refusé d’un revers. Les ordres avaient été donnés et ils étaient fidèlement exécutés. Les bonnes personnes contrôlaient désormais l’APRE, et pour longtemps. Il fallait laisser toute la place aux entristes du capitalisme et aux amateurs de hiérarchies verticales stérilisatrices du mouvement social. La dérégulation néo-libérale pouvait s’installer sans coup férir.

Depuis, ceux qui ont accompagné l’imposture, l’ont suivi ou subi sans réagir, ont dû commencer à découvrir qu’ils avaient été roulés… Mais, c’est encore plus bizarre, pas un qui se révolte et témoigne ! Complices jusqu’à la mort ?

 

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