Au début des années 1970, Henri Laborit n’a pas participé à la Semaine de la Terre. Nous n’avions pas pensé à le contacter. Dommage, car il était pleinement dans le courant de la nouvelle gauche. Or, plus tard c’était déjà trop tard. Le cordon sanitaire dressé autour des écologistes après la Semaine de la Terre fut si efficace que Henri Laborit, ayant tenté de les approcher vers 1976, ne put rencontrer que les imposteurs qui nous avaient censurés et chassés. En 1985, sur Radio Libertaire, il témoignera qu’il n’avait vu que « des gens uniquement préoccupés de luttes de pouvoir. Alors…« . Dégoûté, il avait tourné les talons.

 

Pourquoi ce site ?

http://lionel.mesnard.free.fr/le%20site/henri-laborit.html

 

Lettre à Henri Laborit écrite après écoute de deux émissions qui lui étaient consacrées sur Radio Libertaire
le 27 octobre 1984

Enfant longtemps isolé élevé par des parents éloignés des préoccupations hiérarchiques, j’ai eu l’avantage de n’être presque pas conditionné aux jeux de la recherche de la dominance. Je dis « avantage » mais cela s’est surtout traduit par une collection de déboires !

Ne comprenant rien aux mentalités les plus communes, j’étais évidemment révolté par tous les fonctionnements dont l’impôt se nomme : pollutions, gaspillages, refoulements, agressions… J’ai longtemps joué les Don Quichotte en bagarrant et en tentant d’établir des relations simplement complémentaires, et… Ben, j’ai récolté l’angoisse, la déprime, l’eczéma, le zona et quelques autres gâteries de la même veine.

C’est l’expérience des échecs répétitifs qui m’a fait découvrir le conditionnement à rechercher et accepter la dominance, la nullité des postulats qui sont censés justifier ces comportements et l’impossibilité de surpasser les blocages mentaux par l’information, la réflexion et, même, le désir.

C’est pourquoi je vous trouve trop catégorique quand vous niez que l’introspection puisse permettre l’élaboration d’une grille très large, dans l’ignorance des connaissances de la biologie moderne.

C’est vraisemblable pour l’introspection sans expérience sociale, la philosophie » des boudoirs mais, si l’on a été faiblement conditionné aux conformismes dominants, que l’on a frotté sa couenne aux autres et cultivé de bonnes grosses frustrations qui font se poser des questions, on peut découvrir beaucoup en se regardant le nombril. Bien sûr, la connaissance de plus en plus approfondie des mécanismes de la vie doit permettre d’aller plus vite et plus loin, mais certains ont fait un bon bout de chemin sans le secours de la biologie moderne.

Ainsi, Max Stirner (1806 – 1856) avait-il bien compris le rôle et la force des conditionnements :
« (…) il y a une grande différence entre les sentiments et les pensées que ce qui m’entoure éveille en moi, et les sentiments et les pensées qu’on me fournit tout faits. Dieu, immortalité, liberté, humanité, sont de ces derniers : on nous les inculque dès l’enfance et ils enfoncent en nous plus ou moins profondément leurs racines (…) »

« Lorsque nous sommes ainsi bourrés de sentiments donnés, nous parvenons à la majorité et nous pouvons être « émancipés ». Notre équipement consiste en « sentiments élevés, pensées sublimes,maximes édifiantes, éternels principes », etc. Les jeunes sont majeurs quand ils gazouillent comme les vieux ; on les pousse dans les écoles pour qu’ils y apprennent les vieux refrains et, quand ils les savent par coeur, l’heure de l’émancipation a sonné.« 

Dans l’ignorance des mécanismes biologiques, Max Stirner a su décortiquer tous les conditionnements pour délivrer l’individu de la « possession » et le révéler « unique » et « égoïste« .

Robert L. Leclaire, le traducteur de Stirner, cite Nietzsche en présentant l' »Unique » :
« L’unique est donc pour Stirner le moi gedankelos qui n’offre aucune prise à la pensée et s’épanouit en-deçà ou au-delà de la pensée logique ; c’est le néant logique d’où sortent comme une source féconde mes pensées et mes volontés. – Traduisons, et, poursuivant l’idée de Stirner un peu plus loin qu’il ne le fit, nous ajouterons : c’est ce moi profond et non rationnel dont un penseur magnifique et inconsistant a dit par la suite : « O mon frère, derrière tes sentiments et tes pensées se cache un maître puissant, un sage inconnu ; il se nomme toi-même. Il habite ton corps, il est ton corps.« 

Aujourd’hui, grâce à des travaux comme les vôtres, on peut dire que ce que Stirner exprimait voici un siècle et demi est l’équivalent de : « ma seule raison d’être est le maintien de mon information-structure« .

Au-delà des correspondances avec ce que vous déduisez de vos recherches et de l’ensemble des connaissances actuelles, je trouve chez Stirner et quelques autres la réponse correspondant à ma sensibilité au constat sans espoir :
« Tout le malheur de l’homme vient de ce qu’il n’a pas encore trouvé le moyen d’inclure cette structure fermée dans le plus grand ensemble dont la finalité serait aussi la sienne et celle de tous les autres. Son malheur vient de ce que l’on n’a pas trouvé le moyen de transformer la régulation individuelle en servomécanisme inclus dans l’espèce. » (« La nouvelle grille » – Laffont page 38 – « Information-structure et information circulante »)

Sur la base de l’égoïsme fondamental de l’individu lavé de tout conditionnement, Stirner brosse la logique de l' »association des égoïstes » :
« Quand le monde se trouve sur mon chemin (et il s’y trouve toujours), je le consomme pour apaiser la faim de mon égoïsme : tu n’es pour moi qu’une –nourriture ; de même, toi aussi tu me consommes et tu me fais servir à ton usage. Il n’y a entre nous qu’un rapport, celui de l’utilité, du profit, de l’intérêt. Nous ne nous devons rien à l’autre, car ce que je puis paraître te devoir, c’est tout au plus à moi que je le dois. Si, pour te faire sourire, je t’aborde avec une mine joyeuse, c’est que j’ai intérêt à ton sourire et que mon visage est au service de mon désir. A mille autres personnes que je ne désire pas faire sourire, je ne sourirai pas. » (« L’unique et sa propriété » p. 353)
« Pour moi, j’aime mieux avoir recours à l’égoïsme des hommes qu’à leurs « services d’amour », à leur miséricorde, à leur charité, etc. L’égoïsme exige la réciprocité (donnant, donnant), il ne fait rien pour rien, et s’il offre ses services, c’est pour qu’on les –-achète. » (p. 370)
« S’il peut m’être utile, je consens à m’entendre avec lui pour que cet accord augmente ma force, pour pour que nos puissances réunies produisent plus que l’une d’elles ne pourrait faire isolément. Mais je ne vois dans cette réunion rien d’autre qu’une augmentation de ma force, et je ne la conserve que tant qu’elle est ma force multipliée. Dans ce sens-là, elle est une –-association. » (p. 371)
… etc.

Ne trouvez-vous pas que c’est la même inspiration que : « (…) le plaisir est lié à l’accomplissement de l’action gratifiante. Or, comme celle-ci est la seule qui nous permette de survivre, la recherche du plaisir n’est-elle pas la loi fondamentale qui gouverne les processus vivants ? On peut lui préférer le terme plus alambiqué d’homéostasie (Cannon), du maintien de la constance des conditions de vie dans notre milieu intérieur (Claude Bernard), peu importe… Ceux qui nient ne pas avoir comme motivation fondamentale la recherche du plaisir, sont des inconscients, qui auraient déjà disparu de la biosphère depuis longtemps s’ils disaient vrai. (…)  » (« Eloge de la fuite » p. 113-114) ?

Mais… mais, quelques lignes plus loin, vous semblez dans une impasse : « Malheureusement, l’action gratifiante se heurte bien souvent à l’action gratifiante de l’autre pour le même objet ou le même être, car il n’y aurait pas de plaisir si l’espace était vide, s’il ne contenait pas des objets et des êtres capables de nous gratifier. Mais dès qu’il y a compétition pour eux, jusqu’ici on a toujours assisté à l’établissement d’un système hiérarchique. »

Pourquoi ? Pourquoi « compétition » ? Voilà bien un blocage auquel je n’ai jamais été très sensible ! C’est le blocage auquel se heurtent les individus conditionnés à la dominance (ne vous sentez pas visé !). Une fois pour toutes, ils ont réalisé que pour se satisfaire il faut découper l’espace, les choses, les êtres en tranches à consommer et posséder en exclusivité. C’est une mentalité qui puise ses racines dans une compréhension rudimentaire des mécanismes de la vie ; une compréhension complètement insensible à l’univers foisonnant des interrelations entre les choses et les êtres. C’est donc une compréhension incapable d’intégrer des notions complexes (mais non « difficiles« ) comme la diversité et la relativité. C’est même une mauvaise représentation de ce que vivent les plus conditionnés d’entre les « égoïstes involontaires » : leurs automatismes culturels leur rend incompréhensibles les actions envers les autres commandées par leur propre corps et ils se gratifient souvent (et bien heureusement) sans esprit de possession. Cela ne peut les éclairer pour autant sur la valeur de leur mentalité, car ils sont justement incapables de comprendre ce qui ne correspond pas à leurs schémas mentaux. Ne peut-on dire que c’est encore un coup de la partie la plus ancienne du cerveau qui prend généralement l’avantage sur le « cerveau associatif« , seul capable de comprendre la complémentarité des choses, des êtres et des désirs ?

Pour être juste, je ne vous imaginais pas restant dans l’impasse ! J’ai eu la preuve que vous en étiez sorti en découvrant vos réflexions sur la compatibilité et la complémentarité dans « Copernic n’y a pas changé grand-chose« .

Comment vaincre les mentalités verrouillées par le conditionnement ?

Vous proposez la connaissance. Cela paraît séduisant à long terme, pour les générations à venir mais, à l’échelle d’une vie, c’est généralement insuffisant. J’en ai beaucoup d’exemples. L’un d’eux retouche un portrait trop avantageux que vous avez fait lors de la seconde émission. Que penser d’un individu qui, s’étant hissé au sommet de la hiérarchie sociale et jouissant fréquemment du plaisir narcissique de sentir sur lui les regards humides d’une multitude de gogos, éprouve néanmoins le besoin d’arpenter un lieu fréquenté dans une quête anxieuse des marques de la reconnaissance sur le visage des promeneurs ? Cet individu – disiez-vous – est très bien informé des mécanismes du comportement ; c’est Michel Rocard. Il a été trop fortement conditionné pour que cette connaissance soit pour lui autre chose qu’un artifice supplémentaire au service de sa duplicité. Comme tous les gens de pouvoir, je le tiens pour un malade, un « possédé » dont le « cerveau associatif », même bien entraîné, est soumis à la dictature de conditionnements et de complexes indélébiles. Pour changer ces gens-là, il faudrait pouvoir changer leur programme, c’est à dire changer leur cerveau !

On en vient parfois à douter de tout et à se dire que la logique de la compatibilité-complémentarité n’est, peut-être, pas plus valable que celle de la domination-exclusion. Certains semblent même supposer que « l’ordre naturel » serait un cocktail de toutes les tendances, un « désordre » total… au moins en apparence. A quelle balance peser la logique la plus –logique ? La meilleure n’est-elle pas celle qui montre, d’un côté, les dysfonctionnements des systèmes de pensée et d’action qui ont pour effets toutes les misères psychosomatiques de l’individu et du corps social (et celles de la biosphère)… Et, de l’autre, la vie qui continue malgré toutes les destructions, avec pour moteur le couple désir-plaisir ?

Cependant… Un certain « désordre » est peut-être nécessaire comme stimulant et inducteur de mutations ?

Pour schématiser la complexité, j’imagine 2 systèmes spiralés qui s’interpénètrent étroitement : l’un est la logique relativiste de la compatibilité-relativité, l’autre est la logique réductionniste de la dominance qui prendrait racine dans une compréhension simpliste des réalités complexes (la « science » qui schématise pour mieux comprendre et tient ensuite le schéma pour la réalité y participe pleinement !). Empruntée au « plaisir » dans « Eloge de la fuite« , la première spirale est inspirée par une recherche « égoïste » de la « bonne chère« , la seconde est celle du « calvaire hiérarchique à gravir« . Ce qui m’ennuie, c’est que je ne distingue pas de troisième spirale capable d’agir en régulateur des 2 premières et que j’ai souvent l’impression que les cris hystériques du couple dominants-soumis couvre de plus en plus les appels des égoïsmes compatibles !

(…)

Alain-Claude Galtié

novembre 1984

 

 

LABORATOIRE D’EUTONOLOGIE
HOPITAL BOUCICAUT

Paris, le 7 novembre 1984

Cher Monsieur,

Votre texte m’a surpris par sa densité, sa logique et sa lucidité. N’avez-vous encore rien écrit ? Vous pouvez le faire sans crainte. Vous avez quelque chose à dire.

Vous m’avez fait connaître Max Stirner, et je ne puis apporter que des bases biochimiques et neurophysiologiques à ce qu’il a écrit.

Par contre, vous me posez à la fin de votre texte des problèmes que je n’ai certes pas résolus.

(…)
Docteur Henri Laborit
Centre d’études expérimentales et cliniques de physio-biologie, de pharmacologie et d’eutonologie (CEPBEPE)
78, rue de la Convention – TéL. : 554.92.92 poste 537

Cet échange avec Henri Laborit m’a encouragé à continuer, malgré la censure qui allait encore me contraindre au silence jusqu’en 1989.

SUITE de la discussion dans le chapitre Aucun homme n’est une île, sur le blog.

Le mouvement écologiste alternatif avait commencé à remettre en lumière l’issue à l’impasse constatée par Henri Laborit dans La nouvelle grille : « Tout le malheur de l’homme vient de ce qu’il n’a pas encore trouvé (…) le moyen de transformer la régulation individuelle en servomécanisme inclus dans l’espèce« .

C’est pour cela qu’il a été noyauté, étouffé, détourné par les forces arriérées de la domination.
http://www.dailymotion.com/video/x26csv_laborit-le-plus-grand-dealer-du-mon_tech
http://www.dailymotion.com/video/x2d2zj_laborit-liberte-je-te-vomis-part1_tech

 

 

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