Il y a 46 ANS, après nous être manqués en 68, nous nous sommes enfin rencontrés pendant La SEMAINE DE LA TERRE.

Hervé le NESTOUR était musicien et poète. Il était aussi anthropologue. Il avait vécu en Amazonie et avait travaillé avec Claude Lévi-Strauss, autre remarquable lanceur d’alerte de l’écologisme généralement oublié en tant que tel. Comme Jean DETTON auquel il rend hommage ici, il était curieux de tout et semblait de démultiplier pour participer à quantité d’événements. JEAN et HERVÉ ont énormément compté dans la dynamique de la nouvelle gauche française. Mais ils semblent avoir été effacés des mémoires. Comme c’est curieux…

Voici ce qu’Hervé a écrit après la disparition de Jean au tout début des années 1980 :

IL S’APPELAIT JEAN DETTON

Il est tombé avec sa camionnette dans un ravin d’une centaine de mètres de Haute-Provence, d’avoir roulé seul toute une nuit entre un colloque à Sénanque et un séminaire à Pegreso.

Car il avait compris que l’écologie n’est pas un mot mais une vie et rien d’autre que les relations entre ce qui vit, ce qui existe, ce qui change. Et il se mêlait, avec quelques autres, à tout ce qui pouvait se passer d’intéressant, sans soucis du titre ou de l’étiquette.

Il aidait à ce que cela se passe, de sa tête bouillonnante, de ses mains habiles, de ses pieds infatigables. Il n’appartenait à rien, mais guère d’associations, de sociétés ou de cliques ne lui étaient étrangères, sans soucis de frontières ni de cartes. Il en avait d’ailleurs plein les poches pour pouvoir entrer partout. Et chez lui, vous êtes nombreux à y être passé, manger, dormir, penser, discuter, inventer. Capharnaüm d’objets et d’idées récupérées.

Non seulement la porte était ouverte au hasard, aux besoins, mais il y amenait aussi bien un ministre de rencontre qu’un taulard en cavale, des inventeurs, des zonards, des poètes, des mécanos, des prophètes, des enfants, des raton-laveurs.

Aux dernières nouvelles, il avait une femme, trois gosses, un appartement comme n’importe qui. Il était n’importe qui, mais un drôle de n’importe qui. Pas de métier, de revenus, de parti. Mais les écobiotiques qui mangeaient souvent à l’un de ses cinq ou six services par jour chez lui, savaient-ils qu’ils dégustaient les restes du marché d’Aligre, dont on emplissait sa camionnette aux fins de marchés ? Camionnette qui servait aussi à tout et à tous. Jusqu’au bout.

Il savait pour n’importe quoi où le trouver le moins cher possible et si possible gratuit, pour lui comme pour les autres.

Mais il rêvait aux pétro-dollars pour financer ses inventions du siècle prochain, des appareils à transcrire la parole, des jouets, des capteurs de synergie…

Flic, curé, trafiquant, qui ne l’a cru n’importe quoi pour ficeler l’inficelable dans une étiquette parce qu’il était capable de fréquenter n’importe qui et n’importe quoi, même ceux qui le soupçonnaient ou le dénigraient. Sa couverture était la cybernétique, comme l’écologie aurait pu être la couverture des changements sociaux depuis 68, où l’on travaillait à la Sorbonne, les Beaux-Arts et l’Odéon avec les Halles.

Occasion ratée, compétence gâchée, l’époque préfère les morts, les De Profondis, les Resquiescat, les posthumes, les nécrologiques.

Journalistes qui tendez enfin l’oreille à ce mort, quel pas avez-vous fait vers lui pour lui faire dire la mine d’idées au carrefour de tout ce qui se passe de neuf et que lui n’eut jamais le temps d’écrire ?

Trop tard, il n’en reste que de souvenirs épars. Il est resté seul, perdu plus d’un mois au fond de ce ravin, sans qu’on le sache, avant qu’on ne le retrouve. Quand on n’a pas vécu pareil, on ne meurt pas conformément. On s’évade. Pourtant beaucoup l’ont cherché, sauf les officiels, les institués, les uniformes. Certains le cherchent encore. Ceux qui comprennent que les réponses aux questions que se pose l’époque existent déjà, qu’il en faisait partie. Maintenant, lui aussi est parti.

Voilà Jean DETTON, inconnu et qui mérite de le rester parce que ce qui compte, ce dont nous avons besoin, surtout en ce siècle de spectacles politiques, c’est non des auteurs mais des idées, non des vedettes mais des outils, non de l’ordre mais de l’entropie, non du droit mais de l’accord, non des porte-parole, mais de la parole.

Tout cela est éphémère, et mérite de l’être car on ne peut pas ne pas évoluer. D’autres Jean, gens ou autres existent et agissent. Chacun est unique, sachons les voir vivants.

Hervé le Nestour

http://planetaryecology.com/1971-la-semaine-de-la-terre/

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