La nouvelle gauche écologiste en France – Ecology movement – Social ecology – French ecologist new left movement

Nous sommes je crois chers camarades d’accord sur l’essentiel d’une perspective commune utile à la croissance marchande, mais nous ne pouvons espérer le succès qu’en étant cohérent et en ayant des réponses globales à tous les problèmes se posant. Ce n’est pas l’impression que votre argumentation donne.

D’autre part, vous savez sans doute que j’ai repris des activités professionnelles à plein temps ; il ne m’est plus possible de préserver le temps nécessaire aux conversations du type de celles que vous me proposez. Mais la commission spécialisée du PSU prendra connaissance avec intérêt de vos textes sur le problème des nuisances comparées des diverses formes d’énergie.

Bien amicalement à vous.

p.o. Michel Rocard le 6 février 1974

 

Rocard était l’un des piliers de la « deuxième gauche » dont nous ignorions jusqu’à l’existence. Les différentes officines de cette « deuxième gauche » se prétendaient anticapitalistes et autogestionnaires. En fait, c’était juste un pseudopode d’une « gauche socialiste » qui ne l’était plus (ni de gauche ni socialiste). Il y avait quelques années déjà que, par tromperie et par force, presque toutes les composantes de la gauche avaient été vidées de leurs révolutionnaires, et même des réformistes. Aux postes clés, tous avaient été remplacés par les collaborateurs de la « troisième voie« , sorte d’introduction social-démocrate au néo-capitalisme (comme on le découvrira, mais trop tard, à partir de 1983 avec Jacques Delors, un autre de cette « deuxième gauche« ).

On ne peut confondre cette « deuxième gauche » avec la nouvelle gauche* … Rien que l’extrait du courrier de 1974 où Rocard et le bureau du PSU s’affichent en chantres de « la croissance marchande » démontre à quel point la culture de la « deuxième gauche » était opposée à celle de la nouvelle gauche. La suite, jusqu’à aujourd’hui, ne fera que le confirmer.

  • qui avait été traduite de new left, sans prendre conscience de l’équivoque


L’effondrement biologique et le bouleversement climatique constatés aujourd’hui correspondent à nos cauchemars d’hier. Dans les années cinquante et soixante, la désagrégation des communautés paysannes et autochtones, la dissolution des solidarités, l’imposition des valeurs de la bourse et de la surconsommation, et la spectaculaire multiplication des destructions et des pollutions annonçaient la catastrophe actuelle. C’est en réponse à cette agression planétaire que s’est produite l’émergence des mouvements culturels proposant la restauration du bien commun, avec la prise de conscience écologiste pour fil conducteur. C’était la bonne réponse, sauf pour les promoteurs de l’extraction du profit par la réification du vivant ! Ceux-ci mirent tout en œuvre pour anéantir l’alternative et effacer une culture si dangereuse pour leur prédation systématisée, et jusque sa mémoire.

Ainsi ont-ils sciemment aggravé la perte du sens – du sens du bien commun. C’est pourquoi la destruction des patrimoines et des paysages, l’effondrement de la biodiversité, le bouleversement climatique, l’expansion des maladies de dégénérescence, etc. ne provoquent que des réactions anémiques. C’est aussi la cause des dérives sectaires, totalitaires, terroristes, guerrières qui éloignent encore la possibilité de la pacification nécessaire au réveil de la conscience.

Nous supportons les conséquences des actions d’hier ; d’avant-hier, même. Il faut les découvrir pour mieux comprendre les enjeux d’aujourd’hui. Il faut, au moins, en avoir une idée pour ne plus être abusé par les récits fabriqués qui maquillent des amoncellements d’impostures et d’escroqueries, et les entreprises mortifères, en modèles et en promesses d’avenir.

 

Pour déchiffrer au moins une partie des erreurs et des falsifications qui abondent dans les thèses et les livres sur le mouvement écologiste.


 

 

1973/1974

réponse du Bureau National du Parti Socialiste Unifié (dans son jus)
9, rue Borromée Paris 15ème

le 6 février 1974

Chers camarades,

Bien reçu votre lettre dont je vous remercie. Nous connaissons bien vos arguments sur l’énergie nucléaire, mais hélas, nous ne pouvons guère les partager complètement.

La raison principale en est que toutes les pollutions autres que les déchets sont aujourd’hui évitables techniquement, sous condition de prendre et de payer les précautions nécessaires.

Comme le pétrole est en train de devenir à la fois cher et rare, et que même dans l’hypothèse pour laquelle nous nous battons d’un ralentissement des rythmes de croissance, on ne peut imaginer de société diminuant brutalement et massivement sa consommation d’énergie, nous jugeons à court terme que, tout compte fait, l’énergie nucléaire est tout de même moins polluante que le pétrole. A moins que vous n’ayez des arguments sérieux de penser le contraire ; auquel cas on pourra se remettre à défendre le pétrole.

Si vous avez des arguments techniques intéressants sur la comparaison des nuisances relatives, nous en serons volontiers preneurs. Vous me permettrez de sourire doucement en constatant que vous évitez toujours ce sujet. Tout comme vous évitez toujours de vous prononcer sur l’importance de la diminution des consommations d’énergie que vous prônez.

Nous sommes je crois chers camarades d’accord sur l’essentiel d’une perspective commune utile à la croissance marchande, mais nous ne pouvons espérer le succès qu’en étant cohérent et en ayant des réponses globales à tous les problèmes se posant. Ce n’est pas l’impression que votre argumentation donne.

D’autre part, vous savez sans doute que j’ai repris des activités professionnelles à plein temps ; il ne m’est plus possible de préserver le temps nécessaire aux conversations du type de celles que vous me proposez. Mais la commission spécialisée du PSU prendra connaissance avec intérêt de vos textes sur le problème des nuisances comparées des diverses formes d’énergie.

Bien amicalement à vous.

p.o. Michel Rocard

 

 

Avec le recul :
Tel quel.

Une bien curieuse réponse pour être destinée à des « camarades » d’un même « mouvement« , et, qui plus est, d’un « mouvement autogestionnaire« , le CLAS (Comité de Liaison pour l’Autogestion Socialiste).

On admire le style, l’à peu près de mauvaise foi, l’insuffisance de l’analyse qui oublie complètement la question de la maîtrise de l’outil et de la démocratie (ça devait gêner aux entournures), la confusion, et, cependant, l’agressivité nuancée d’un mépris condescendant de la fine fleur d’un parti prétendant à la direction de la gauche et du pays !

On note, cependant, que Michel Rocard et ses amis prétendaient se battre « pour un ralentissement des rythmes de croissance » (juste un « ralentissement« ). Nous avons vu, depuis, ce qu’il en était ! Mais on remarque surtout la volonté de promouvoir le nucléaire à n’importe quel prix. Car il semble que, pour eux, l’essentiel ait été cette « perspective commune utile à la croissance marchande« . Nous avons beaucoup aimé cette franchise révélant que la « gauche autogestionnaire » n’était qu’une palissade publicitaire. Comment pouvaient-ils imaginer que nous allions adhérer à cela – le contraire exact de notre orientation ? Quelle cohérence avec l’objectif d’un « ralentissement des rythmes de croissance » ? Qu’elle cohérence avec l’autogestion ? Se prenaient-ils au piège de leurs propres mensonges ? Etaient-ils vraiment incapables à ce point de comprendre le mouvement alternatif ? Ou était-ce la révélation de quelque chose de beaucoup plus pervers ?

Sûr que Michel Rocard et ses affidés nous connaissaient bien. Plus d’une année auparavant, alors que je préparais un sondage écologiste des candidats aux élections législatives de 1973, Brice Lalonde avait secrètement proposé à Jean-Luc Burgunder (alors animateur de Pollution-Non qui allait créer l’Agence de Presse Réhabilitation Ecologique et la revue Ecologie) d’être son suppléant à ces mêmes élections, à Dijon, pour le compte du PSU. Jean-Luc Burgunder n’osera me l’avouer que 18 à 20 ans plus tard, longtemps après que l’alternative ait été balayée par l’installation réactionnaire qui réalisait un profond travail de sape dans notre dos, dès nos premières manifestations.
Pourquoi Dijon ? Parce que Dijon était le fief électoral de celui qui était, alors, ministre de l’environnement : Robert Poujade.

Mais, au fait, pourquoi Burgunder s’est-il fait complice en gardant le secret, lui et, sans doute, plusieurs autres de l’APRE et de Pollution-Non ?

Un tel courrier ne pouvait rester sans réaction…

 

Les Amis de la Terre
Le 27 février 1974

à : Michel Rocard et ses collaborateurs

Chers Camarades,

Nous comprenons qu’il sera désormais difficile à Michel Rocard de nous rencontrer pour converser longuement. C’est pourquoi nous répondons par écrit et de façon détaillée à sa lettre du 6 février 1974. Les éloges qu’il a faits au livre « Ecologie, détente ou cycle infernal » d’un des signataires de ces lignes nous persuadent qu’il sera prêté attention à notre réponse.

La forme et surtout le fond de votre réponse du 6 février à notre lettre du 22 janvier nous étonnent et nous inquiètent. Ne nous reprochez pas, implicitement, de ne pas être cohérents et de ne pas proposer de réponse globale. Notre position antinucléaire est inséparable de notre position en faveur d’une société « énergétiquement détendue » (= « à profil énergétique bas« . L’écologie nous enseigne la diversité, l’étendue des phénomènes dans le temps et l’espace et leur interdépendance. Nous ne cessons de nous efforcer d’atteindre à une vision globale des problèmes ; nos critiques et nos propositions partent d’une approche globale des questions.

Notre point de vue global (argumenté dans le texte « Technique et politique dans le problème nucléaire », ci-joint) est qu’il faut d’abord prendre des mesures de détente énergétique (nombreuses et très concrètes, voir texte joint) et qu’on verra ensuite si un peu de nucléaire est nécessaire. Une analyse (jointe) d’un livre de Louis Puiseux donne des évaluations chiffrées. Mais, pour nous, le nucléaire dans la perspective d’une société « énergétiquement intensive » est inacceptable.

Car il s’agirait d’un nucléaire intensif, environ 200 réacteurs de 1000 mégawatts pour la France. Or la critique technique du nucléaire est solide. Nous joignons une lettre à la presse qui signale les récentes positions de la Ranf Corporation, du Sierre Club, du Mouvement Pugwash, du Club de Rome… tous des nids de contestataires farfelus et chevelus !

Lorsque vous nous demandez de comparer les nuisances du nucléaire et des combustibles fossiles, vous nous placez dans le dilemme technocratique classique de comparer la peste et le choléra ! Nous ne pensons pas que ce dilemme soit résoluble par des comparaisons de données numériques, souvent sujettes à caution. Mais on peut le résoudre par des réflexions fondées sur des données qualitatives – qui ont le grand avantage d’être dans le domaine public, d’être accessibles à chacun, et donc d’être susceptibles d’un débat démocratique (et pas seulement d’un débat d’experts). Ces données sont :
a) La pollution due aux combustibles fossiles est une pollution chimique, à laquelle des réactions chimiques convenables peuvent porter remède. Tandis qu’il n’est pas possible d’arrêter la radioactivité, sinon par des transmutations qui demandent plus d’énergie qu’il n’en a été produit.
b) Conséquence : la pollution chimique est limitée dans le temps (l’anhydride sulfureux que nous produisons finit par se combiner avec divers corps en quelques décennies), alors que la pollution radioactive que nous produisons continuera à être dangereuse pendant des centaines ou des milliers d’années (ni le CEA, ni l’AEC, ni l’OCDE ne cachent le problème que posent, dans les déchets radioactifs, les transuraniens à très longue période).
c) Faire stopper une industrie encore embryonnaire est nettement moins traumatisant pour la société que de faire stopper une industrie existante.

Nous voyons dans les combustible fossiles comme un pis-aller temporaire permettant la mise en place graduelle d’une société énergétiquement détendue et le développement progressif des sources d’énergie qui sont à la fois propres, éternelles et décentralisées (solaire, éolienne, géothermique, fluviale…). Dans cette optique, la limitation des réserves de pétrole (et de charbon) est un élément rassurant. Par contre, à cause des surrégénérateurs, la fission nucléaire ne présente aucun frein naturel de la même espèce.

Nous contatons que votre lettre argumente sur l’aspect technique de l’énergie nucléaire, et seulement sur son aspect technique. Elle néglige totalement l’aspect socio-politique qui était l’objet même de notre démarche. Pourquoi ? Serait-ce que, comme la grande majorité des hommes politiques et des syndicalistes, vous croyez encore que la technologie est neutre et n’imaginez donc pas les conséquences de l’industrialisation nucléaire sur les structures sociales ? Il s’agit pourtant d’un problème fondamental pour qui se soucie de socialisme et d’autogestion.

Le discours prononcé aux « 6 heures pour l’autogestion socialiste » prouve pourtant que vous n’êtes pas de ces adeptes béats de la croissance exponentielle et de l’abondance matérialiste, ni de ce qu’il est convenu d’appeler « le progrès ».

Nous nous méfions, en effet, de ce « progrès » qui est à la fois l’alibi et le fruit de la course au profit. Nous refusons un « progrès » qui se traduit essentiellement par le perfectionnement des outils politiques, économiques et techniques d’exploitation.

Maintenant, il s’agit de savoir quel progrès (vrai) et quels outils politiques, économiques et techniques sont compatibles avec un projet autogestionnaire. Sans entrer dans les détails, il est d’ores et déjà possible de définir des orientations en fonction des données planétaires et de l’évolution des aspirations des hommes.

Il devient urgent de renverser la vapeur pour maîtriser l’avenir ; urgent de transformer radicalement les rapports hostiles de la société à l’individu et à la nature. Ainsi, dans une perspective de réconciliation de ces trois parties, nous tentons d’imaginer une civilisation sans course au profit, où le pouvoir ne sera pas entre les mains d’une minorité, et où les hommes auront toute latitude de s’émanciper.

Il faut supprimer la dictature des institutions centralisées et des monopoles afin de réduire la dépendance des populations et des individus par rapport à autrui. Il faut qu’ils obtiennent les moyens politiques, économiques et techniques de maîtriser leurs conditions de vie présentes et à venir ; « maîtriser« , nous insistons sur la notion de maîtrise qui nous semble répondre parfaitement aux besoins et aux aspirations de tous.

Au « progrès » productiviste promu par et pour une minorité, nous opposons un progrès au service de tous les hommes. A l’abondance de travail, de produits de pacotille, de déchets et de dégradations (à « un système saturé de pouvoir, de marchandise et de spectacle » diraient les Situ), nous opposons une sobre abondance de temps, d’échanges, de relations humaines et de nature. De façon concrète, aux outils de domination contrôlés par une élite, nous opposons des outils de libération maîtrisés par les populations : petites unités de production et de distribution, énergie solaire, éolienne, fluviale, géothermique…

La pensée écologique est en pleine croissance. Elle est riche d’enseignements et de possibilités. Déjà, beaucoup de socialistes en recherche se tournent vers le mouvement écologique. Vous même, cher camarade, vous êtes inspiré des critiques et des suggestions écologiques. Au delà des petits problèmes nés de l’insuffisance de l’information commune et de la communication, le combat mené par le mouvement écologique et celui du mouvement socialiste autogestionnaire se rejoignent dans une lutte pour la nature et la vie, et pour jeter les bases d’une civilisation diversifiée adaptée à l’homme et à son milieu.

Bien amicalement à vous.

Alain-Claude Galtié Pierre Samuel

Avec le recul :
Abandonnant Survivre et Vivre, association animée par Alexandre Grothendieck, Pierre Samuel s’était joint à nous peu avant, suivi de son fils.

Peut-être était-il imprudent de se dévoiler ainsi auprès d’un Michel Rocard et de ceux qui l’entouraient – qui, déjà, nous entouraient. Mais, en ce début de l’année 1974, nous nous sentions pleins de force et d’optimisme. Et, en dépit de quelques expériences malsaines, nous sous-estimions encore la duplicité et le pouvoir de nuisance de nos chers camarades.

 

 

Parti Socialiste Unifié

Paris, le 15 mars 1974

Alain-Claude Galtié
Pierre Samuel
Les Amis de la Terre
15, rue du Commerce
75015 Paris

Chers Camarades,

Je réponds à la lettre que vous avez adressée le 27 février à Michel Rocard.

Je crois que nos points de vue ne sont pas aussi opposés que certains passages de votre lettre pourraient le laisser supposer.

Permettez-moi une première remarque qui explique que nos vues ne coïncident pas toujours avec les vôtres : où se situe exactement votre position ? Est-ce lorsque vous la qualifiez « d’anti-nucléaire » ? ou lorsque vous dites qu’on verra si « un peu de nucléaire est nécessaire ». Dans le second cas, on tombera sans doute plus vite d’accord. Dans le premier, nos positions risquent de rester éloignées. Or trop souvent nous avons entendu des critiques « anti-nucléaires » et s’appuyant sur des arguments tellement faibles (et vos sources telles que Goffman et Tamplin ne sont pas à cet égard toujours rassurantes) qu’elles déconsidèrent toute tentative pour mobiliser l’opinion sur les questions d’énergie et en particulier celles du nucléaire.

Mais je crois que nous aurons à discuter plus précisément trois problèmes :

I°) Celui du type de croissance : selon la présentation que vous en donnez sans « Technique et politique dans le problème nucléaire », il est probable que nous discuterons sur les délais, mais peut-être aussi sur les options : la croissance zéro de l’énergie ne me paraît pas un impératif catégorique cela ne peut être que le résultat d’un choix entre plusieurs hypothèses : je demande à examiner les autres avant de me prononcer. Mais pour beaucoup de gens qui se réclament de vous, cela prend un peu l’allure de l’autogestion socialiste réalisée par le retour à l’âge de pierre. Je sais bien que vous n’êtes pas responsables des déformations qu’on peut faire de votre pensée, mais il faudra être sûrs de se comprendre.

2°) Celui de la neutralité de l’outil, j’ai eu un peu le sentiment, en lisant votre lettre, qu’une interprétation naïve des idées d’Illich risque de ne pas être cohérente. Il ne suffit pas d’affirmer que la technologie n’est pas neutre : l’utilisation de l’énergie solaire dans les Shnglabs montre bien qu’elle est parfaitement compatible avec le fin du fin du complexe militaro-industriel américain.

Quant à la géothermie, quelquefois opposée au nucléaire comme technique « socialiste » elle me paraît beaucoup plus le fait de très vastes entreprises que celui de petites communautés décentralisées. Un mot encore sur ce dernier point : sait-on quelles pourra ient être les conséquences écologiques ? N’y a-t-il pas un risque de refroidissement de la Terre ?

3°) Celui du régime politique, le problème, aujourd’hui n’est pas de savoir quel type de croissance ni quel mode d’organisation sociale nous paraît le plus adapté à l’épanouissement de l’individu et au développement d’un groupe ; il est de savoir qui décide, pour qui, et selon quels critères. La bataille prioritaire nous paraît être non pas en faveur de telle technique de production d’énergie, mais pour la mise en cause du système politique, économique, social, culturel, qui s’exerce aujourd’hui.

Après, mais après seulement qu’il aura été renversé, on pourra parler des choix de civilisation. Jusque-là ce sont les grandes firmes qui décideront de construire du nucléaire si elles y trouvent leur profit, de l’abandonner si elles y ont intérêt. Et l’un des problèmes auxquels nous seront confrontés sera de savoir comment (quand ce régime sera renversé) échapper à l’emprise des groupes pétroliers sans imposer à la population une privation brutale d’énergie qu’elle ne tolèrerait pas, à juste titre d’ailleurs.

Cela dit, je crois que nous avons beaucoup de choses à nous dire, et, comme vous l’affirmez, que nos objectifs sont très voisins ? J’ai déjà malheureusement posé un lapin à l’un de vos amis, Pierre Cuesta, qui doit m’en vouloir très fort, si bien que je ne sais plus comment me faire pardonner le contre-temps qui m’a empêché de le rencontrer.

Si vous le voulez, nous pourrions nous voir un soir entre 18H et 18H30, 9 rue Borromée. Je vous propose le 8, le 9 ou le 10 Avril par exemple. Voulez-vous téléphoner au 566.45.37 pour confirmer le rendez-vous. Merci.

Bien amicalement

Bernard Jaumont

quelques observations :

John W. Gofman (1918 – 15 août 2007), professeur émérite de biologie moléculaire et cellulaire de l’Université de Berkeley était déjà reconnu pour différents travaux remarquables.
Arthur R. Tamplin était également professeur de l’Université de Californie.
Gofman et Tamplin avaient étudié les conséquences biologiques des radiations chez les survivants des bombardements nucléaires de Hiroshima et Nagasaki. Ils ont écrit plusieurs ouvrages sur la pollution nucléaire et avaient une audience internationale.

Pierre Cuesta était un animateur du Comité Antinucléaire de Paris qui avait succédé au groupe Etre. Le CAP était très proche des Amis de la Terre. Nous partagions alors les mêmes locaux.

Sur le style :

– établissement d’une hiérarchie où l’on se donne la position avantageuse du professeur sur l’estrade,

– dénigrement de la culture de l’autre et de ses sources (et étalage de son ignorance et de ses blocages, ou de ses accointances),

– utilisation de caricatures simplistes (le retour à l’âge de pierre est la plus courante),

– utilisation du questionnement pour éviter de se prononcer clairement et donner ainsi des points de repère à l’interlocuteur,

– et, particulièrement, retournement des interrogations qui motivent le courrier de l’interlocuteur,

– ignorance systématique des positions politiques de l’interlocuteur pour les lui renvoyer comme si on les avaient inventées,

– tentatives répétées de dissocier l’autre et ses proches,

– déformation de contre-exemples partiels en généralités,

– raisonnement bouclé sur lui-même,

– établissement de priorités et d’une chronologie qui trahissent l’esprit linéaire et mécaniste,

– et l’ignorance des synergies holistiques,

etc.
…autant de manoeuvres typiques des techniques de manipulation enseignées dans les écoles de la technocratie ; les techniques de fragilisation/déstabilisation de l’interlocuteur qui, comme par hasard, allaient être généralisées dans les années 1980 avec « la gestion des ressources humaines« . A elle seule, la forme trahit l’origine : rien à voir avec le combat politique de gauche, rien à voir avec l’effort tendant à faciliter l’expression de la démocratie. Tout transpire le mépris et la morgue des dominants. Ce que le fond confirme entièrement.

On observe aussi :
– la confirmation des orientations pro-nucléaires,

– le retour, sans ambiguïté, de « la croissance » et peu importe de quoi,

Encore un détail :

« (…) nous pourrions nous voir entre 18H et 18H30« . Quelle générosité ! Toute une½ heure pouvait être consacrée aux camarades.

Nous nous retrouvions bien loin de la culture alternative !

Mais qui était Bernard Jaumont, et quels étaient les autres – dont l’auteur anonyme de la première réponse, les membres de l’entourage de Michel Rocard auxquels nous devions cette prose et, plus généralement, la tromperie sur les principaux thèmes de la nouvelle gauche ? Il y avait Robert Chapuis qui, au poste de secrétaire général, avait succédé au maître l’année précédente. Et Michel Mousel, Tony Dreyfus, Pierre Rosanvallon, Patrick Viveret nommé par Rocard directeur de Tribune Socialiste, Bernard Langlois qui en était le rédacteur en chef, puis Jacques Julliard, Alain Touraine, Daniel Lenègre, Jean Le Garrec, Georges Constantin… Sans oublier Brice Lalonde.

Au fait, que des mâles…

A l’époque, ces noms ne nous disaient rien. Mais connaître leurs parcours, depuis, est éclairant. Tout particulièrement pour :

Pierre Rosanvallon, qui jouait alors au chantre de l’autogestion, allait contribuer à lancer l’ultra-libérale Fondation Saint Simon en 1982.  

Jacques Julliard qui évoluait entre la CFDT et le Nouvel Observateur, ne cessera de s’affirmer comme anti-écologiste primaire. Il se fera aussi remarquer en soutenant le plan Juppé en 1995 et le Traité Constitutionnel Européen en 2005.

Alain Touraine, grand admirateur de Raymond Aron qui était l’homme du lobby néo-libéral incarné dans le Congrès pour la Liberté de la Culture, celui qui, dès 1969, avait répondu à l’appel de ses amis Norman Podhoretz et Irving Kristol, les lanceurs du néo-conservatisme, en priant pour que la nouvelle gauche alternative (qu’il confondait avec le trotskysme !) soit étouffée. Alain Touraine, donc, qui soutiendra Brice Lalonde et deviendra un pilier de la Fondation Saint Simon. Entre autres faits d’armes, il s’illustrera en portant la docte parole de celle-ci jusqu’en 1995, pendant le mouvement social.

Daniel Lenègre se révélera être Jean-Paul Huchon.

Tous ces gens bien nés et sous haute protection ont continué à voir s’ouvrir toutes les portes devant eux, tandis que ceux auxquels ils ne cachaient pas leur mépris ont disparu avec la dynamique du mouvement social. C’est l’une des traductions de la lutte des classes – la plus efficace. Plus de trente-cinq ans après, ces saboteurs au service de la domination capitaliste plastronnent toujours. Ils ont remplacé ceux qui les avaient intronisés dans les cercles dirigeants du système et continuent de nuire en toute impunité.

Coïncidence ? Même un simple militant du PSU de l’époque, Denis Clerc, devenu directeur de la revue Alternatives (!) Economiques, invitera la revue Silence (vers la fin des années 1990) à ne plus me publier.

La véritable identité de l’un de ces personnages ne nous sera dévoilée que beaucoup plus tard, dans un livre de Robert Chapuis : « Si Rocard avait su. Témoignage sur la deuxième gauche ». Le livre a été publié par L’Harmattan en… 2007. Chapuis y dit que Bernard Jaumont, l’auteur de la lettre du 15 mars 1974, et Georges le Guelte sont une seule et même personne. Deux ans plus tard, Bernard Langlois confirme : (…) un mien ami de l’époque du PSU, Georges le Guelte, grand spécialiste de ces questions : Les armes nucléaires, mythes et réalité » (Politis du 19 mars 2009). Langlois citait le titre d’un livre publié par son ami le Guelte et éclairait bien involontairement les coulisses de la grande magouille des années 1970. En 1974, Georges le Guelte ne pouvait nous répondre sous son véritable nom car il était chargé des Relations Internationales du CEA depuis 1964, précisément : responsable des relations bilatérales, des contrôles à l’exportation et de la non-prolifération.

L’équipe dirigeante du PSU comportait un membre du lobby nucléaire et c’est lui qu’elle avait chargé de répondre aux alternatifs ! 

Structurés par l’idéologie productiviste du développement contre la société et la nature, les courriers des dirigeants du PSU nous disaient l’imposture de cette prétendue « gauche révolutionnaire » que certains, peu avares en approximations confusionnistes, en déformations et en oublis significatifs, iront jusqu’à confondre avec la nouvelle gauche* ! Elle était aux mains de technocrates bon teint et d’intimes du capitalisme néo-libéral qui se préparaient à gouverner de la façon la plus conformiste, c’est à dire en s’assujettissant aux objectifs définis par l’industrie et la finance dures – bien sûr après avoir réduit au silence les alternatifs.

* « Etude sur la nature des mouvements écologistes et leurs véritables objectifs. Origines et fondements idéologiques des mouvements écologistes », Emmanuel Grenier 1999. Mais peut-être a-t-il confondu avec un courant socialiste français qui, dans les années 1950, s’est appelé « Mouvement Uni de la Nouvelle Gauche » (avec Claude Bourdet, Pierre Naville, Gilles Martinet…). Rien à voir, évidemment, avec le mouvement mondial de la nouvelle gauche alternative (New Left) des années 1960 et 1970. Il n’est pas impossible que Grenier ait été lui aussi victime de la désinformation.

Tout était donc déjà dans les cartons dès les premières années 1970, et sans doute avant. Par exemple, depuis les lendemains de la conférence de Bretton Woods en 1944 manipulée par les USA, le développement général de la technocratie (en France, création de l’ENA en 1945) et l’installation du libre-échange mondialisé – du pillage tous azimuts – avec la 5ème république. Les courriers des dirigeants du PSU sont, en effet, structurés par l’idéologie productiviste du développement contre la société et la nature.

Pour ceux qui ont pu deviner cela, le basculement ultra-libéral de 1983, sous la direction de Jacques Delors – un autre technocrate de la troisième voie de réconciliation avec le capitalisme – ne sera pas surprenant. Après une participation remarquée au courant des planificateurs et des réformistes, tel Michel Rocard, qui élimina les révolutionnaires de « la gauche » dès le début des années soixante, Delors, avait été conseiller du Premier Ministre de Georges Pompidou, Jacques Chaban-Delmas.

Plus tard, Frances Stonor Saunders nous apprendra certains objectifs définis par le Psychological Strategy Board (conseil de stratégie psychologique) de la Central Intelligence Agency : « le PSB projetait de travailler sur l’élite de chaque pays afin de prédisposer ses membres à la « philosophie des planificateurs ». Il semble que Michel Rocard – le protecteur de Brice Lalonde – ait été un bon élève (« Qui mène la danse. La CIA et la guerre froide culturelle » page 160).

Beaucoup plus tard, le public d’une séance de pince-fesses bien parisienne réussira à surprendre encore les nombreux endormis par le joueur de flute des années soixante-dix :
La tribu Rocard à la Nouvelle Eve
http://www.lejdd.fr/Politique/Actualite/La-tribu-Rocard-a-La-Nouvelle-Eve-222602/
à noter la présence remarquée de Stéphane Hessel. Oui, celui qui invite à s’indigner…

Ce qui surprend, c’est la naïveté dont beaucoup souffrent encore vis à vis de ces gens. Par exemple, dans « la pensée écologiste« , Frank de Roose et Philippe Van Parijs parlent de « la culture autogestionnaire et décentralisatrice que Michel Rocard opposait, au congrès de Nantes (1977) du Parti Socialiste français, à la culture productiviste, étatiste et jacobine de la première gauche. La Deuxième Gauche s’exprime notamment dans le Nouvel Observateur, dans Esprit et dans Intervention ainsi que dans les livres de Pierre Rosanvallon (1981, 1983) et du groupe Echanges et Projet (1977, 1980) animé par Jacques Delors (…) Par le rôle central qu’elle donne aux thèmes de l’autogestion et de l’autonomie de la société civile par rapport à l’Etat, elle s’apparente à la mouvance écologiste« . A la mouvance écologiste ? Confondre l’écologisme et le néo-libéralisme rose, c’est fort ! Pour écrire des énormités pareilles, il faut être incroyablement mal informé, ou manipulé par des sources malhonnêtes.

Nous avons vu comment Michel Rocard et ses sbires pratiquaient l’autogestion et la démocratie, et ce qu’ils pensaient de la « mouvance écologiste« . Pierre Rosanvallon est le fondateur de l’ultra-libérale Fondation Saint Simon, avec François Furet (voir « Juste une question de civilisation« , sur le blog). Quant à Jacques Delors, c’est lui qui, entre autres faits d’armes libéraux, a ouvert les vannes de l’ultra-capitalisation mondialisée avec la libération de la circulation des capitaux en 1983. Une belle brochette d’alternatifs !

Certes, les auteurs ont publié ce livre en 1991, mais on voit et on entend encore des choses approchantes aujourd’hui. Le livre de Frank de Roose et Philippe Van Parijs, paru avec toute l’apparence du sérieux universitaire, est un bon exemple des résultats de la censure et de la manipulation de l’histoire sociale contemporaine. Tous les écrits et les émissions sur le mouvement alternatif, dont j’ai eu connaissance, métamorphosaient l’histoire au profit des personnages et des groupes qui ont confisqué le pouvoir du peuple. Mais pourquoi tant d’historiens du mouvement social et de journalistes prennent-ils leurs informations auprès des falsificateurs ?

Au vu de ce que cachait le maquillage autogestionnaire du PSU, on peut imaginer ce qui se préparait au PS… Dommage que nous n’ayons pas pensé à écrire à Jacques Delors ! C’est que, déjà, nous le sentions moins proche…

Pour en revenir à la gauche révolutionnaire, telle que la représentait Bernard Jaumont l’homme de la direction du PSU et des Relations Internationales du CEA, on constate aussi son regard méprisant et son intolérance vis à vis de la contestation radicale qui venait contrecarrer ses planifications, mais dont elle faisait semblant d’être proche au travers du mouvement autogestionnaire… Proche pour mieux la phagocyter et la vider de sa substance (encore quelques semaines et le tour serait joué).

Bref, ce parti soi-disant autogestionnaire, ou plutôt : la direction, qui devait tromper ses militants tout autant que nous, a donné là une piètre représentation de l’intelligence politique qu’elle prétendait incarner. La représentation juste de la conception démocratique de ses membres et affidés, et, naturellement, de leur sens de l’intérêt général. Mais le pire était à venir et les lettres de la direction du PSU l’annonçaient : l’acceptation du sacrifice de l’essor des économies d’énergie et des énergies renouvelables pour faire place au tout-nucléaire, les orientations anti-écologiques et anti-écologistes de la gauche au pouvoir, le technocratisme fidèle serviteur des intérêts dominants et le mépris de toute expression différente, surtout en matière de défense du bien commun (par exemple : le blocage total du dossier de l’amiante), l’utilisation banalisée du mensonge et de toutes les formes de manipulation…

Que s’est-il passé après ? Eh bien, je ne sais même pas s’il y a eu une suite. Cette fois encore, j’ai été déconnecté de l’action que j’avais entreprise. Je n’ai jamais été informé d’une rencontre avec le PSU. Cet échange et les critiques qu’il nous inspirait auraient mérité d’être rendu public. Telle était notre intention car nous n’avions pas pour habitude de dissimuler, et surtout pas des informations aussi importantes pour l’édification de nos compagnons des différents courants alternatifs. Mais nous étions à la veille d’une nouvelle mauvaise action conduite par ces mêmes personnages. Une action qui allait changer le cours des choses pour longtemps.

Les événements précédents et ceux à venir permettent de supposer que, chez ces gens dont l’irritation est perceptible, ce seul échange a confirmé notre statut de concurrents de plus en plus embarrassants. Il n’est pas impossible que ce qui allait suivre ait été inspiré par la nécessité de réduire à l’impuissance des énergumènes si gênants, et témoins de leurs turpitudes, qui plus est…

Les lettres de Rocard et Jaumont témoignent de l’importance de la faille culturelle qui nous séparait. Confrontés à une si étrange, si dérangeante philosophie politique, à des projets si contradictoires avec celui qui les employait, ils étaient comme des poules devant un couteau. L’incompréhension était totale. La communication impossible. Le mouvement écologiste, alternatif à leur ambition dominatrice, incompatible avec celle-ci, ne pouvait leur inspirer qu’hostilité et rejet. Il n’est donc pas étonnant qu’ils aient tout tenté pour le « coiffer« .

Le président Georges Pompidou allait mourir une quinzaine de jours plus tard, le 2 avril 1974, et j’allais m’agiter pour convaincre les alternatifs d’utiliser la campagne électorale afin de diffuser largement les informations et les idées. J’allais créer ainsi l’occasion attendue par la direction de ce parti « socialiste et autogestionnaire » et son homme-lige introduit chez les écologistes deux années auparavant pour coiffer le mouvement, donc éjecter mes compagnons et moi, et tromper les autres alternatifs : Brice Lalonde (voir « Impostures politiques et sabotage du mouvement social », sur le blog). Mais, dans un premier temps, ils s’y opposèrent farouchement car ils avaient un autre fer au feu.

L’opération de récupération-détournement du mouvement écologiste ne fut déclanchée qu’après que Charles Piaget, bien inspiré, ait dit NON au parti rocardien qui voulait l’utiliser pour faire une diversion à la sauce « autogestionnaire » au premier tour. Alors, après avoir combattu l’initiative d’une intervention alternative, il s’y rallièrent soudainement. Et, avec le concours de Dumont que j’avais proposé et invité, ils s’en emparèrent pour la détourner et la mener jusqu’au vote. Cette supercherie donna le coup de grâce au premier mouvement écologiste. Commençait une très longue confusion encore clairement lisible aujourd’hui dans les courants politiques écologistes, et bien au-delà.

Tant d’analyses sur la mise en péril des sociétés et de la biosphère, tant d’idées, d’envies et d’énergies mobilisées pour le bien commun, bafouées, jetées aux oubliettes ! C’est là la fonction de ces technocrates introduits dans l’Etat et le système « représentatif » à gauche, à droite, au milieu, dans les mouvements. Les années 1980 et l’installation tranquille de l’ultra-capitalisme spéculatif par « la gauche » ont achevé de démontrer leur savoir-faire.

Depuis, les idées et les projets que nous portions à l’époque réémergent. Souvent avec des noms différents, telle l’économie sociale et solidaire, par exemple. Et, comme par hasard, celle-ci semble récupérée, en tout cas son étendard, par des gens proches de… Michel Rocard. Celui-là même qui méprisait l’alternative à son système productiviste et pro-capitaliste. L’un des naufrageurs du mouvement alternatif. Le contrôle social et politique se poursuit.

Pour éclairer le contexte, voici un article de Thierry Pfister, fin connaisseur de la vie politicienne de l’époque :

Le groupe Objectif socialiste s’est divisé entre partisans du CLAS et partisans de l’union de la gauche

Lorsqu’en novembre 1966 Robert Buron et divers autres animateurs de l’aile gauche du MRP avaient créé le groupe Objectif 72, ils avaient l’ambition d’aider à la constitution d’une nouvelle majorité, notamment en contribuant à faire accepter par certains de leurs amis la stratégie d’union de la gauche, c’est à dire l’alliance avec le parti communiste. Dans leur esprit, ce nouvel organisme devait disparaître en 1972, date à laquelle ses fondateurs espéraient que l’unité de la gauche démocrate et socialiste serait réalisée. En outre, ils avaient pris soin de préciser qu’Objectif 72 ne serait ni un parti (ses membres étant libres de s’engager dans les formations existantes) ni un club d’études, mais un mouvement.

Sept ans ont passé, et, depuis novembre 1971, Objectif 72 est devenu Objectif socialiste, ce qui prouve, une fois encore, qu’il est plus facile de créer un groupe politique que de le faire disparaître. Ses membres se partagent entre militants du PS, militants du PSU et animateurs d’associations diverses, allant des groupes « non-violents » aux GAM (groupes d’action municipale).

La troisième convention nationale, qui a siégé à Paris les 10 et 11 novembre, a, une nouvelle fois, illustré les contradictions et les limites d’un tel mouvement. Comme lors des assises précédentes, les congressistes se sont délectés du petit jeu des amendements et des commissions des résolutions nocturnes, la masse des « non-militants » se laissant plus ou moins consciemment balloter au rythme des empoignades qui opposaient les membres du PS, d’une part, la direction d’Objectif socialiste et les membres du PSU, d’autre part.

L’enjeu du conflit était net : Objectif socialiste se situerait-il dans la mouvance du parti socialiste ou dans celle du PSU, formation à laquelle il était déjà associé par l’intermédiaire du CLAS (Comité de Liaison pour l’autogestion socialiste) ? Si Robert Buron avait adhéré, ainsi qu’un certain nombre de ses amis, au nouveau parti socialiste lors de sa fondation à Epinay-sur-Seine en juin 1971, il n’en va pas de même des principaux animateurs du mouvement : MM. André Jeanson, ancien président de la CFDT, et Gérard Fuchs. Même Monsieur Maurice Buttin (plusieurs fois candidat malheureux du PS aux élections, comme il le fut d’ailleurs au comité directeur de cette formation) ne paraît guère attaché à cette étiquette, puisque, pour critiquer les positions de M. Mitterrand sur le Proche-Orient, il trouve plus pratique de coiffer la casquette Objectif socialiste (1). Comme, en outre, nombre des animateurs d’Objectif socialiste qui ont rejoint le PS ont été pris par cette activité nouvelle et ne participent plus à la vie du groupe, il était évident, dès le début de la convention nationale, que les tenants du PS et de l’union de la gauche seraient mis en minorité.

C’est effectivement ce qui s’est produit au terme d’un long débat confus. D’autant plus confus que la plupart des intervenants étaient, à titre personnel, déjà membres du PS ou du PSU, et qu’on se demandait si c’était Objectif socialiste qui se déterminait ou si c’était ces deux partis qui se livraient au partage des dépouilles.

Battus, donc, les militants socialistes emmenés par M. Jean Offredo, ancien secrétaire national d’Objectif socialiste, décidaient de quitter purement et simplement le groupe. Ils expliquent que, puisque la convention nationale « a choisi de participer à la création d’un pôle politique nouveau dans le CLAS avec le PSU, l’Alliance marxiste révolutionnaire et les Centres d’initiative communiste, il s’agit là d’une modification fondamentale de la ligne d’Objectif socialiste et d’une erreur politique ».

La veuve de Robert Buron, ainsi que d’autres membres du PS, ont préféré rester, par fidélité, bien qu’un amendement qu’ils défendaient et qui visait à introduire dans la résolution finale une référence au programme commun de la gauche ait été repoussé.

Mais, comme toujours lorsqu’un mouvement se divise, ses petits secrets ont été révélés à la tribune. Le nombre des adhérents, par exemple. Avant la scission, Objectif socialiste ne comptait pas plus de cinq cent vingt membres et, lorsque M. André Jeanson l’a rejoint en 1971 avec son CRIS (Centre de Recherches et d’Initiatives Socialistes), il n’aurait entraîné derrière lui que… trois personnes.

Pour parvenir à ses fins, la direction d’Objectif socialiste a usé d’une méthode classique et particulièrement efficace lorsqu’on s’adresse à des militants chrétiens, souvent peu politisés, en critiquant « les partis », « les structures » et en faisant jouer au PS le rôle de repoussoir. Elle a ainsi obtenu de poursuivre l’expérience du CLAS, au prix, il est vrai, d’un affaiblissement sensible du groupe. Toutefois, la résolution finale précise bien que le CLAS doit rester un simple comité de liaison, et il n’est donc pas question d’une fusion des quatre mouvements qui, initialement, se sont rassemblés. Il est vrai que le PSU avait rendu cette fusion pratiquement impossible en expliquant que le meilleur moyen de la réaliser consisterait en une adhésion générale de ses partenaires… au PSU.

Thierry Pfister
Le Monde du 13 novembre 1973

(1) Dans une « libre opinion » publiée dans Le Monde du 20 octobre.

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La résolution

La résolution finale adoptée par la IIIème convention nationale d’Objectif socialiste déclare notamment que le mouvement entend « contribuer au renouvellement de l’action et des structures politiques dans la perspective d’un socialisme fédéraliste et autogestionnaire ».
La résolution poursuit :
« La convention, analysant les expériences (de nature à hâter l’avènement d’une société socialiste à base d’autogestion) actuellement en cours, constate que celle qui s’amorce à travers le comité de liaison pour l’autogestion socialiste aborde concrètement le problème de la nature de l’instrument politique nécessaire à la construction d’une société socialiste autogestionnaire.
Elle estime qu’une telle expérience présente, entre autres l’intérêt de réussir à faire coexister en dehors du champ électoral et sur un pied d’égalité des organisations à vocation plus sectorielle en respectant l’autonomie et la spécificité de ces diverses organisations. Cet intérêt se maintiendra dans la mesure où cette expérience approfondira la perspective d’une forme de mouvement admettant le pluralisme et l’originalité des groupes, fédérant ceux-ci tout en leur assurant un contrôle permanent sur les décisions et les activités du mouvement.
Il lui paraît donc indispensable que pour la période à venir le CLAS :
S’élargisse à toutes les formations et à tous les militants, politiques et non politiques, acceptant la démarche autogestionnaire.
S’applique à encourager un travail à la base permettant d’expérimenter entre les militants concernés de nouvelles formes de coopération.
Se donne des moyens souples de coordination et de liaison. »

 

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Merci à Thierry Pfister pour cette plongée au coeur de l’une des plus grandes duperies de notre époque.

Beaucoup de choses remarquables rapportées et observées par Thierry Pfister ; au moins :
– la stratégie obsessionnelle de dépossession-capitalisation des pouvoirs menée par le PSU dirigé par Michel Rocard,

– sa façon de « coiffer » les autres courants, de les fagocyter, et de pousser dehors leurs animateurs,

– le détournement d’Objectif socialiste en un CLAS qui n’est autre qu’une machine de conquête du pouvoir au sein de la gauche,

– la manipulation de « la masse des non-militants« , des « militants non politiques » (?), des « militants chrétiens« , mais aussi – Thierry Pfister ne devait pas en être informé – des écologistes, des alternatifs, de tous les anti-autoritaires pro-démocratie directe issus des années de la contestation radicale et de l’ouverture sur le vivant jusqu’alors refoulé et caricaturé négativement. Le mensonge permanent, le mensonge historique est le moyen de la manipulation : mensonge sur de prétendues volontés démocratiques et autogestionnaires qui, empruntées au mouvement alternatif transnational, lui étaient retournées pour le tromper. Le CLAS n’était autre qu’un piège séducteur destiné à semer la confusion parmi les alternatifs et à les engluer pour mieux les éliminer.

Encore quelques semaines et l’estocade allait être portée au mouvement écologiste à l’occasion de son aventure au pays étrange de la campagne électorale de mai 1974 (voir « Impostures politiques et sabotage du mouvement social« ).

Il est clair que le mouvement écologiste débutant a été victime de cette guerre de position menée par Michel Rocard et un PSU déjà instrumentalisé pour rivaliser avec François Mitterrand et le supplanter. L’autre objectif – d’essence purement technocratique (Michel Rocard a suivi tout le cursus du parfait technocrate, comme Jacques Chirac dont il était le camarade de promotion à l’ENA) – était d’interdire le renouvellement du politique, des idées, des projets et des hommes. D’interdire, tout particulièrement, l’épanouissement au plan politique des contestations et des perspectives alternatives nées dans les années 1960. Partout et à tous les niveaux. Parvenus aux affaires à force de mensonges et de trahisons, les technocrates formatés pour servir l’appropriation et l’exploitation à outrance du vivant allaient appliquer systématiquement leur programme et leurs méthodes, jusque dans les entreprises et les services publics avec la gestion des ressources humaines.

Deux raisons complémentaires et tout aussi déraisonnables à cette volonté de casser la moindre des dynamiques sociales : éliminer une menace forte pour l’existence même des fonctions de politiciens professionnels à vie et assurer la pérennité des industries dures déstabilisées par la prise de conscience écologiste. Pour cela, il fallait remplacer les principaux acteurs des différents courants alternatifs par des fantoches et semer le maximum de confusion. Et, surtout, surtout ! Ensevelir à nouveau cette culture de l’intelligence collective et du bien commun (des communaux) réapparue avec ces écologistes naturellement alternatifs. Ce fut fait. Comme nous le proposions, l’avenir en a été changé, mais dans le sens contraire de celui pour lequel nous nous étions mobilisés ! Les imposteurs maquillés aux couleurs de la révolution socialiste ont tenté d’arrêter la marche de l’évolution et d’organiser la fin de l’histoire des hommes sous le poids de la corruption de toutes les valeurs inspirées par l’histoire du vivant. Ils l’ont fait dans le moment le plus critique pour la survie, justement pour prolonger et amplifier tout ce qui la menace. Ce faisant, ils ont saboté l’avenir.

N’était-il pas curieux qu’un Michel Rocard, frais émoulu du cursus technocratique façonné par le capitalisme néolibéral (même promotion que Jacques Chirac à l’ENA en 1959), soit entré au PSU, un parti révolutionnaire issu de 3 courants de la Résistance, et en ait pris la tête ? Lui et beaucoup d’autres, déjà.

En 1974, pour comprendre ce à quoi nous étions tout à coup confrontés, il aurait au moins fallut que nous sachions l’histoire du PSU, du Nouvel Observateur aussi et de « la Gauche« , de cette « Gauche » qui n’était manifestement plus à gauche.

Au début des années soixante, au PSU et dans le journal France Observateur s’affrontent les héritiers du Front Populaire et de la Résistance, et des réformistes prétendant étendre la lutte sociale en séduisant les « couches nouvelles » de la mutation technocratique en cours : « cadres et techniciens » pour investir « les centres réels de décision du capitalisme« . Formaté par l’opposition Homme/Nature, élitiste, fondamentalement impérialiste et capitaliste, ce dernier courant, baptisé troisième voie, organisait l’affaiblissement du mouvement anticapitaliste. L’interpénétration des « planificateurs » technocrates bientôt gagnés au néolibéralisme, et des carriéristes-arrivistes de la gauche, au sein de clubs réformistes de la « deuxième gauche » (Club Jean Moulin, Club Citoyens 6O), les connexions avec le « Congrès pour la liberté de la culture » (American Enterprise Institute, Fondation John Olin, Plan Marshall, CIA…), annonçaient le technocratisme productiviste que nous allions découvrir en 1974 dissimulé sous les couleurs de l’autogestion. Elles annonçaient la Fondation Saint Simon, puis, à partir de 1983, l’instauration des politiques néolibérales par un gouvernement socialiste.

Du fait de l’ignorance des épisodes précédents de l’histoire sociale continûment maquillée et falsifiée, chaque nouvelle émergence de l’indignation et de la révolte se trouve sans repères, sans force, face aux manipulateurs du système dominant. C’est ce qui est arrivé aux alternatifs des années 1970 et aux générations suivantes, à leur tour, trompées par les hommes et les structures issus des détournements des années soixante et soixante-dix.

Vingt ans plus tard, en 1991, Michel Rocard devenu Premier Ministre (avec, dans son ombre, son pote Lalonde) cassera du service public en appelant à sa « modernisation« . Parmi les premières victimes, les télécommunications qui allaient devenir France Télécom. Déréglementation, déstructuration et financiarisation… Le bien commun, l’intérêt général, l’interdépendance et la solidarité seront défaits une nouvelle fois, et par les mêmes.

Une fois encore, c’est parce que les différents courants du mouvement alternatif
– les « forces vives » de la société – avaient été trahis, désamorcés, récupérés, détournés, vingt ans auparavant, que cette mutation ultra-libérale a pu être réalisée. Il fallait, d’abord, étouffer les dynamiques sociales, à fortiori les dynamiques alternatives, pour pouvoir, ensuite, déstructurer tranquillement les entreprises et les services publics, tout en exploitant comme jamais les sociétés et les écosystèmes sur toute la planète. Depuis le départ, depuis la récupération de la critique et du projet alternatifs, c’est la même idéologie, c’est la même ambition totalitaire du techno-capitalisme qui sous-tendait toutes les actions.

Aujourd’hui, près de quarante années plus tard, cette magouille historique explique largement la gravité des problèmes actuels (même la micro-crise de la gauche falsifiée qui est incapable de se renouveler puisqu’elle a systématiquement coiffé, saboté, stérilisé les dynamiques sociales depuis quarante ans).

Aujourd’hui, Michel Rocard sert encore à protéger la mégamachine des remises en cause indispensables, en donnant l’illusion que l’on peut sauver la planète sans déconstruire le système dominant.

Participaient à la direction du PSU aux côtés de Michel Rocard :

Tony Dreyfus
Bernard Jaumont
Michel Mousel

Pierre Vernant, LO mai 1973, François Mitterrand, février 1974, Michel Rocard et ses amis du PSU, février/mars 1974, Pierre Mauroy, juin 76, Jacques Julliard, décembre 2009… Quel accord et quelle constance dans « la gauche » française ! C’est pour cela qu’en 2009 j’intitulerai un article « Hallali général sur l’écologisme« , avant même de prendre connaissance de la pensée de Julliard, quelques semaines plus tard.

« Hallali général sur l’écologisme » est paru dans Courant Alternatif en décembre 09. Il se trouve ci-dessous.

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