L’« environnement » devient soudain source de notoriété et de places. Les intellectuels (qui sont de gauche comme la banque et l’industrie sont de droite), à la suite de l’Amérique représentée par Ivan Illitch, découvrent les problèmes de la société industrielle qu’ils s’étaient obstinément refusés à se poser. Et Morin, Domenach, Dumont, etc. se convertissent à l’écologie. Les technocrates, les industriels, les politiciens avec quelque retard, se montrent depuis aussi souples. En 1971, dans « Le Monde », où un tel discours eut été impensable deux ans plus tôt, l’auteur du Plan Mansholt qui a liquidé l’agriculture et généralisé l’agrochimie en Europe, dénonce la destruction de la nature et de la qualité de la vie par la croissance. Il part en guerre contre les méfaits des pesticides et de la chimie sans se demander si son plan n’y est pas pour quelque chose. Le Club de Rome, dirigé par d’éminents industriels et technocrates, publie son fameux rapport, et MM. J. Monod et P. Massé laissent mentionner sans protester leur appartenance à ce club de Rome. Le feed back a fonctionné, les thèmes ont changé, mais les notabilités intellectuelles ou industrielles restent en place; l’auteur du plan Mansholt est devenu le prophète de l’écologie. Mais la multiplication des comités de défense et la crise de l’énergie n’empêchent pas la croissance de s’accélérer, et avec elle, le ravage, en dépit et à cause de l’inflation.

Bernard Charbonneau

 

L’effondrement biologique et le bouleversement climatique constatés aujourd’hui correspondent à nos cauchemars d’hier. Dans les années cinquante et soixante, la désagrégation des communautés paysannes et autochtones, la dissolution des solidarités, l’imposition des valeurs de la bourse et de la surconsommation, et la spectaculaire multiplication des destructions et des pollutions annonçaient la catastrophe actuelle. C’est en réponse à cette agression planétaire que s’est produite l’émergence des mouvements culturels proposant la restauration du bien commun, avec la prise de conscience écologiste pour fil conducteur. C’était la bonne réponse, sauf pour les promoteurs de l’extraction du profit par la réification du vivant ! Ceux-ci mirent tout en œuvre pour anéantir l’alternative et effacer une culture si dangereuse pour leur prédation systématisée, et jusque sa mémoire.

Ainsi ont-ils sciemment aggravé la perte du sens – du sens du bien commun. C’est pourquoi la destruction des patrimoines et des paysages, l’effondrement de la biodiversité, le bouleversement climatique, l’expansion des maladies de dégénérescence, etc. ne provoquent que des réactions anémiques. C’est aussi la cause des dérives sectaires, totalitaires, terroristes, guerrières qui éloignent encore la possibilité de la pacification nécessaire au réveil de la conscience.

Nous supportons les conséquences des actions d’hier ; d’avant-hier, même. Il faut les découvrir pour mieux comprendre les enjeux d’aujourd’hui. Il faut, au moins, en avoir une idée pour ne plus être abusé par les récits fabriqués qui maquillent des amoncellements d’impostures et d’escroqueries, et les entreprises mortifères, en modèles et en promesses d’avenir.

Pour déchiffrer au moins une partie des erreurs et des falsifications qui abondent dans les thèses et les livres sur le mouvement écologiste.

Une mémoire du mouvement écologiste – 4ème partie

1973/1974

Quelques mois avant la délicieuse conversation avec les camarades autogestionnaires, j’avais participé à la rédaction, à l’initiative de Pierre Samuel, d’un dossier sur la société nucléarisée en préparation :

Centrales nucléaires
Introduction au débat

La récente crise pétrolière a révélé aux Français combien leur approvisionnement en énergie était aléatoire et coûteux. Plus généralement, elle a souligné que les ressources actuellement utilisées pour produire de l’énergie ne sont pas inépuisables, mais limitées. On estime, par exemple, que les ressources connues de pétrole seront taries dans trente à soixante ans si le rythme actuel d’exploitation se maintient. Pourtant la demande d’énergie, favorisée par une publicité effrénée, augmente sans cesse : la consommation d’électricité en France est appelée, selon les experts, à doubler tous les dix ans. C’est pour tenter de résoudre ces difficultés que le gouvernement et l’EDF ont choisi de développer l’industrie nucléaire, engageant ainsi la France dans la réalisation d’un programme gigantesque (200 réacteurs nucléaires pour l’an 2000 qui produiront presque 85% de l’électricité; une usine d’enrichissement de l’uranium qui coûtera près de 12 milliards de francs, etc.). Ce choix est lourd de conséquences, car l’industrie nucléaire engage notre société dans une voie pour ainsi dire irréversible. Or, les centrales nucléaires ne sont pas au point et leur multiplication ne fait qu’accentuer leurs défauts.

Ce choix est d’autant plus regrettable qu’il est presque exclusif. L’expérience du pétrole aurait dû pourtant nous enseigner qu’il est hasardeux de fonder l’essentiel de notre approvisionnement sur une seule source d’énergie qui dépend elle-même pour une large part de l’extraction du minerai d’uranium. La plus élémentaire prudence devrait donc conduire les Français à explorer des voies nouvelles pour produire de l’énergie.

Sources d’énergie

Outre le fait que les ressources de charbon et de schistes bitumineux sont encore abondantes et qu’il est possible de les utiliser de manière moderne (gézéification), il existe d’autres sources d’énergie que les combustibles fossiles (pétrole-charbon-gaz naturel) ou la fission nucléaire. Aussi surprenant que cela puisse paraître, elles ne sont guère utilisées alors que certaines sont inépuisables et peu polluantes, ce qui n’est ni le cas du pétrole et du charbon, ni celui des centrales nucléaires.

Parmi ces sources, on peut citer le souffle du vent (énergie éolienne), l’énergie hydraulique (les retenues bien sûr, mais aussi le fil de l’eau), les mouvements de la mer (l’énergie marémotrice, mais aussi celui de la houle), les différences de température des couches d’eau marine (énergie maréthermique), dans une certaine mesure la chaleur de la Terre (énergie géothermique), et, surtout, le rayonnement du soleil (énergie solaire). Enfin, d’autres procédés, techniquement plus complexes, sont à l’étude. A cela il faut ajouter qu’une bonne part de l’énergie consommée aujourd’hui est gaspillée dans des usages inutiles ou des engins de rendement médiocre et que le progrès des techniques laisse présager une économie dans la consommation d’énergie par l’utilisation de l’hydrogène.

Usages de l’énergie

Aux différentes sources d’énergie correspondent des emplois différents : usage industriel ou domestique, production de chaleur intense ou basse, etc. En voulant privilégier à tout prix la production massive d’électricité – qui est une forme d’énergie secondaire obtenue à partir d’une forme primaire : houille, nucléaire… -, on oublie que les opérations nécessaires à sa production et à son utilisation abaissent d’autant le rendement énergétique utile dont on disposait au départ (dégradation de l’énergie) tout en accroissant la pollution de l’environnement par la chaleur perdue. L’usage généralisé de l’électricité représente donc un gaspillage d’énergie. D’ores et déjà, des rapports de la NASA et de la Rand Corporation, aux USA, prévoient que l’énergie solaire sera plus rentable pour le chauffage domestique que l’électricité d’origine nucléaire.

Politique de l’énergie

Aucune des sources d’énergie que nous avons citées ne représente cependant la solution idéale à la crise : certaines ont des inconvénients graves, d’autres sont limitées ou irrégulières. C’est leur utilisation combinée, c’est à dire une politique énergétique diversifiée, qui nous paraît indiquée. Toutefois, il ne suffit pas de faire l’inventaire des sources d’énergie pour définir une politique d’ensemble, il faut également réfléchir à la demande d’énergie. Son accroissement est-il inéluctable ou est-il artificiellement entretenu ? L’énergie consommée en France contribue-t-elle à réduire les inégalités et à augmenter le bien-être de tous ou profite-t-elle d’abord à une minorité ? Au-delà de l’examen des moyens, une question fondamentale est donc posée : avons-nous réellement besoin de tant d’énergie ?

Aux Français d’y répondre et non aux seuls techniciens. Réduire la consommation d’énergie, cela ne suppose pas seulement d’avoir recours à quelques mesures d’économie comme, par exemple, une meilleure isolation des maisons, la limitation de vitesse des voitures ou le recyclage des matériaux, c’est aussi un choix de société.

Des villes moins grandes, l’habitat proche des lieux de travail, des transports collectifs, la reconversion de productions coûteuses en énergie (armements), une technologie moins concentrée, le recours aux sources d’énergie naturelles, une économie orientée vers les services plutôt que l’industrie, voilà quelques traits d’une société à basse consommation d’énergie. La décroissance et la décentralisation des établissements humains qu’elle implique favorisent également leur autonomie économique et politique.

A l’inverse, accroître les concentrations urbaines et industrielles, c’est multiplier la consommation d’énergie. Mettre en oeuvre de nouvelles techniques toujours plus chères et lourdes à exploiter, pour des productions massives d’énergie, c’est encourager le développement de firmes géantes tout en accentuant les dégradations écologiques. En somme, c’est perpétuer, en l’aggravant, le système actuel. Et, dans cette course à l’énergie, il n’est pas certain que l’atome fasse lui-même le poids…

. . .

On est donc en droit de se demander si le choix de l’énergie nucléaire ne répond pas à d’autres préoccupations que le seul souci de fournir de l’énergie. Ce n’est un secret pour personne que les progrès rapides du nucléaire sont dus aux découvertes de ses applications militaires (bombes A et H), mais on sait moins que les centrales nucléaires, tout en produisant de l’électricité, fournissent également des matériaux utilisables à des fins militaires, notamment le plutonium. Voilà sans doute une des raisons qui poussent le gouvernement français à négliger les appels à la prudence des scientifiques qui dénoncent les dangers de l’industrie nucléaire.

Ces hommes de science – parmi lesquels les prix nobels Linus Pauling, Hannes Alfven, Joshua Ledenberg, George Wald, les biologistes Jean Rostand, Philippe Lebreton, Arthur Tamplin, Donald Geesaman, les physiciens Ernest Sternglass, John Gofman, les mathémathiciens Pierre Samuel et Alexandre Grothendieck, etc. – ainsi que l’avocat Ralph Nader et de nombreuses associations de défense de l’environnement mettent l’accent sur quatre points importants : les effets de la chaleur dégagée par les installations nucléaires ; les conséquences encore peu connues d’une augmentation, même légère, de la radioactivité ambiante ; le stockage des déchets radioactifs de longue durée produits par l’industrie nucléaire, et les risques d’accident.

Pollution thermique

Les centrales nucléaires dégagent, en effet, une chaleur plus importante que les centrales thermiques classiques et réclament une grosse quantité d’eau de refroidissement. Cette eau, prélevée sur le cours d’un fleuve ou les eaux côtières, est ensuite rendue au fleuve ou à la mer dont elle accroît localement la température au détriment de la vie aquatique et parfois du climat local. Cette pollution thermique n’est pas moins grave en bord de mer, car le littoral marin est justement la zone de reproduction privilégiée d’un grand nombre d’espèces animales très sensibles aux écarts de température.

Pollution radioactive

Plus effrayante parce que plus insidieuse, la pollution radioactive est présente, à des degrés divers, tout au long des activités de l’industrie nucléaire, depuis l’extraction du minerai d’uranium jusqu’au retraitement du combustible usagé. Cette pollution est évidemment moins spectaculaire que les nuisances auxquelles nous sommes, hélas ! habitués puisqu’elle n’est pas perceptible sans instruments de détection perfectionnés. Les radiations sont en effet invisibles et silencieuses, impalpables et inodores. Fait plus grave : il n’y a aucun moyen de les supprimer. On ne peut qu’attendre que la radioactivité décroisse d’elle-même, ce qui prend parfois plusieurs millénaires !

En outre, les effets de la pollution radioactive (chez l’homme lorsqu’il ne s’agit pas de doses massives : vieillissement précoce, cancers, leucémies, maladies chromosomiques, mutations génétiques, etc.) ne sont pas immédiats, mais différés, et celle-ci se propage en suivant dans l’environnement des itinéraires parfois complexes, ce qui rend très difficile l’appréciation exacte de ses conséquences. Les centrales nucléaires, par exemple, sont responsables d’une diffusion faible, mais permanente, de corps radioactifs (notamment : krypton, xénon, iode, tritium, césium, molybdène) qui sont répandus dans l’air ou l’eau dont ils suivent les courants. L’éloignement des installations n’est donc pas une garantie de sécurité d’autant plus que certains éléments radioactifs, au lieu de se disperser et de se dilluer dans l’environnement, sont au contraire fixés par des organismes ou concentrés le long des chaînes alimentaires qui peuvent aboutir à l’homme (on a mesuré ainsi dans la rivière américaine Colombia, en aval du centre nucléaire de Hanford, des variations du taux de phosphore radioactif allant de 1, dans l’eau, à 1 500 000 dans les oeufs de canard, après différentes étapes de concentration dans le plancton, les poissons et les canards).

La gravité exceptionnelle de ce phénomène est encore soulignée par la durée de certains produits radioactifs qui s’accumulent par conséquent dans la nature ou les organismes vivants au lieu de s’éliminer. On ne saurait donc accorder le moindre crédit aux arguments qui font état de l’insignifiance de la pollution radioactive puisque celle-ci est justement cumulative : elle s’additionne, ce qui signifie qu’elle s’aggravera au fur et à mesure que l’industrie nucléaire se développera. De même, comparer les taux de radiations naturelles à ceux de la radioactivité produite artificiellement revient dans bien des cas à mettre sur le même plan le kilo de plumes et le kilo de plomb. La différence tient justement à la nature et au nombre des éléments radioactifs produits, au type de rayonnement qu’ils émettent et au trajet qu’ils parcourent dans l’environnement. Cela dit, la radioactivité naturelle n’est pas sans dangers (personne, du moins, n’a osé prétendre qu’elle était sans effets) et il est donc plus prudent de ne pas augmenter, en tout état de cause, le taux de radioactivité ambiant.

Déchets

Si ce dernier point suscite encore des controverses, tout le monde en revanche s’accorde à reconnaître au problème de l’industrie nucléaire une acuité particulière. Si 200 réacteurs nucléaires sont construits en France (200 unités de 1000 MW), ils produiront des déchets représentant l’équivalent en radioactivité de 200 000 fois la bombe d’Hiroshima. Il s’agit donc de traiter – récupérer ce qui est utilisable, réduire le volume, etc. – et de stocker dans des conditions de sécurité absolue des produits dont certains vont demeurer dangereux des milliers d’années. Imaginons un instant que Vercingétorix ait construit des centrales nucléaires : nous aurions encore à veiller longtemps sur leurs déchets, à supposer qu’entre-temps ils soient restés à l’abri des bouleversements et des guerres que la France a connus… Le plutonium, par exemple, dont il est produit plus de 300 kg par an dans un réacteur de 1000 mégawatts, est radioactif pendant 400 000 ans et sa dose mortelle dans l’organisme est de l’ordre du millionième de gramme. Ce corps a la propriété de s’oxyder facilement et de se disséminer en fines poussière. D’ores et déjà une certaine quantité de plutonium a été répandue dans l’environnement. En France, l’usine de retraitement de la Hague en rejette des particules à la mer. Signalons enfin qu’une centrale nucléaire hors service constitue un déchet : après vingt années de service, le coeur du réacteur est trop radioactif pour qu’on songe à la démonter. Il est coulé dans du béton et, pendant plusieurs siècles, la France sera couverte de ces inquiétantes pyramides.

Des scientifiques américains ont évalué statistiquement le nombre de cancers et leucémies que provoquerait aux Etats Unis la pollution radioactive tolérée si l’ensemble de la population y était soumise. Connaissant les effets biologiques de la radioactivité, ces scientifiques ont extrapolé pour les faibles doses les effets vérifiés expérimentalement des fortes et moyennes doses. Si l’on transpose leurs chiffres en France, on aboutit au résultats suivants : selon l’hypothèse optimiste de l’Académie des Sciences américaine, de 1000 à 1600 cancers de plus par an. Selon l’hypothèse moyenne de Gofman et Tamplin : 8000, et selon l’hypothèse pessimiste de Linus Pauling, 20 000 cancers de plus par an. Ces chiffres n’englobent pas les maladies d’origine chromosomique ni les anomalies congénitales qui seraient de dix à cent fois plus nombreuses et ils ne tiennent évidemment pas compte des risques d’accident.

Accidents, vulnérabilité

L’éventualité d’un accident grave est improbable, mais on ne saurait l’exclure d’emblée. Des rapports officiels américains prédisent un accident grave du système de refroidissement pour « mille années-réacteur ». Donc un accident grave tous les cinq ans en France, si les 200 réacteurs sont construits… Aux Etats-Unis, le rapport Wash-740 chiffre les conséquences de l’accident maximal croyable survenant à un réacteur de puissance moyenne situé le long d’un cours d’eau, à 50 km d’une ville d’un million d’habitants : 43 000 morts, 17 milliards de dollars de dégâts, selon la dernière estimation. Sans aller jusque-là, de nombreux incidents ont déjà émaillés l’histoire des centrales nucléaires (ruptures de gaines, défauts d’étanchéité, amorce d’une fusion du combustible, etc.). Les dispositifs de sécurité et les contraintes de construction varient d’un pays à l’autre au point qu’il est d’ailleurs difficile d’évaluer les conséquences d’accident survenant à des centrales de conception identique en France ou aux Etats-Unis. D’autre part la vulnérabilité de l’industrie nucléaire aux pressions terroristes est inquiétante : on se souvient qu’à plusieurs reprises déjà des pirates de l’air ont menacé d’écraser l’avion qu’ils avaient détourné sur des installations nucléaires. En France, l’usine de Pierrelatte a été l’objet d’une menace de ce genre. Ne parlons évidemment pas des risques en temps de guerre !

En fait c’est toute la chaîne de production – depuis les mines, les usines de raffinage et de préparation du combustible, jusqu’aux centres de retraitement, en passant par les usines d’enrichissement et les centrales elles-mêmes, par les transports de produits radioactifs et leur utilisation dans l’industrie (métallurgie, bâtiment, aliments), les hôpitaux et la recherche – qui est susceptible d’un accident ou d’un sabotage, voire d’un détournement de matériau fissile (explosif atomique). Un certain nombre de dispositions administratives ont été prévues pour mettre le population à l’abri de risques de ce genre ; malheureusement, dans les cas les plus graves, le plan ORSEC-RAD prévoit, après la suppression temporaire de la consommation locale de lait, l’isolement de la population contaminée…

La France, seule

De tels risques ont conduit certains pays constructeurs de centrales nucléaires à modifier leurs programmes d’équipement ou à renforcer les mesures de sécurité, s’imposant par là-même une réduction de leurs activités nucléaires. C’est le cas aux Etats-Unis, où en 1971, à la suite d’un arrêt de justice, l’industrie nucléaire s’imposa des normes cent fois plus sévères, tandis que l’avocat Ralph Nader révélait que les systèmes de refroidissement de plusieurs réacteurs n’avaient jamais fonctionné au cours de leurs essais. C’est le cas en Suède où le Parlement a récemment voté une interruption d’une partie du programme nucléaire. En France, loin de prêter attention à ces mesures de prudence, le gouvernement choisit justement d’exploiter les centrales mises en cause aux Etats-Unis et récusées pour des raisons de sécurité en Grande-Bretagne (« filière » uranium enrichi – eau légère). Il décide aussi d’accélérer la mise en oeuvre d’un nouveau type de réacteur : les surrégénérateurs, qui ont l’inquiétante propriété de produire plus de plutonium qu’ils n’en consomment. Cette décision est d’autant plus surprenante que les Américains ont jugé, quant à eux, que ce genre de centrale était encore trop dangereux pour être exploité à l’échelle industrielle (rien n’interdit théoriquement qu’il ne puisse donner naissance à une explosion atomique). Faut-il croire que les techniciens français disposent de recette inconnues ailleurs ou que la sécurité de la population tient peu de place dans les projets gouvernementaux ?

Arrière-plan économique

En fait, il est clair que la course aux centrales nucléaires répond à des impératifs d’ordre politique. Car si l’on fait le bilan en énergie de ces installations, on s’aperçoit que leur rendement global est fort médiocre : le rendement énergétique de la centrale elle-même (30% de l’énergie produite est effectivement utilisée) est plus faible que celui des centrales thermioques classiques et, compte tenu de l’énergie dépensée par l’ensemble du processus nucléaire, il est proche de zéro. L’impact économique local n’est pas moins faible : après la période des travaux, stimulante pour le commerce local, seuls restent en place quelques ingénieurs et techniciens qui s’intègrent mal à la population. Comme l’électricité produite est généralement destinée à l’approvisionnement des centres urbains éloignés, c’est la patente, dont près de 40% sont versés à la commune, qui joue le premier rôle. On comprend évidemment qu’il est difficile aux municipalités concernées de refuser un trésor de ce genre, fut-ce au prix de la santé de leurs administrés…

L’industrie nucléaire met évidemment en jeu de puissants intérêts. Outre les deux constructeurs français, Creusot-Loire pour les chaudières à eau pressurisée (Framatome, licence Westinghouse) et le groupe CGE pour les chaudières à eau bouillante (Sogerca, Groupement atomique alsacien et atlantique, licence Général Electric, plus polluante semble-t-il), de nombreux sous-traitants trouvent leurs profits dans le nucléaire, à commencer par Péchiney-Ugine-Kuhlman, présent à tous les stades de fabrication et de transport du combustible, Saint-Gobain, Le Nickel, etc. Mais l’enjeu politique est plus grave car une société est plus ou moins modelée par les formes de production d’énergie qu’elle se donne. Dans le cas d’une industrie aussi lourde et concentrée que le nucléaire, il s’agit d’un choix délibéré de centralisme, bien illustré déjà par l’atmosphère de secret et les procédures technocratiques qui conditionnent les décisions d’implantation de centrales et les règles de leur gestion. La complexité et les dangers de cette industrie, donnent un pouvoir exorbitant à un noyau de techniciens hiérarchisés qu’il sera de plus en plus difficile à la population de contrôler.

Conséquences sociales

Enfin, les tâches de surveillance policière, et par conséquent le nombre des fonctionnaires chargés de cette besogne, seront à la mesure des risques encourus. Groupes de pression industriels, complexe militaire et technocratique, centralisation, hiérarchie, police, à cela on peut opposer les formes de production d’énergie diversifiées et décentralisées dont nous avons déjà parlé. Le physicien Gofman a récemment déclaré que l’industrie nucléaire ne pouvait fonctionner sans risques que dans une société immobile d’hommes parfaits. Les spécialistes de la police et du maintien de l’ordre ont peut-être des solutions à nous proposer pour créer cette société-là, mais croyez bien qu’elles seront très désagréables… Si un jour un accident grave survient à une centrale nucléaire, la population n’en voudra plus. Mais si ce jour-là l’essentiel de notre énergie est déjà fourni par l’industrie nucléaire, nos gouvernants n’auront que le choix entre la crise économique ou le fascisme.

Voilà pourquoi plus de cent associations et cent mille Français réclament un moratoire de l’industrie nucléaire, c’est à dire une pause qui permette à chacun de choisir son avenir en connaissance de cause. Joignez vos efforts aux nôtres.

Supplément au numéro 6 du Courrier de la Baleine (fin 1973, début 1974)

Les Amis de la Terre
15, rue du Commerce
75015 Paris

Kraftwerk Radioactivity



Pierre Samuel avait écrit les parties plus particulièrement techniques tandis que je m’étais efforcé de souligner les conséquences socio-politiques de l’imposition de cette industrie dure purement technocratique et totalitaire. Mais Pierre Samuel n’avait pas tout retenu. Par exemple, il avait éliminé ce passage, somme toute pas plus mauvais qu’un autre :

Une politique de pouvoir

De l’extraction du minerais d’uranium à son enrichissement et au retraitement des combustibles irradiés, de l’étude à la fabrication des chaudières nucléaires et à la construction des centrales, les moyens économiques et techniques mobilisés pour l’exploitation de l’énergie atomique sont énormes. Ainsi, le prix d’une centrale à eau légère dépasse normalement le milliard de francs. Le financement du programme défini par la Commission Péon devrait atteindre 7,5 milliards par an, soit sensiblement le coût estimatif de la première usine de séparation isotopique EURODIF seule, sans compter les quatre centrales de 900 MW prévues pour produire les très grandes quantités d’énergie électrique nécessaires au fonctionnement de cette installation.

Le domaine nucléaire n’est par conséquent accessible qu’aux plus puissants, lesquels s’associent en constituant des groupes financiers et industriels multinationaux. Ainsi, bien plus que le pétrole, le nucléaire permettra la concentration du capital, l’uniformisation et la monopolisation de la production et de la distribution de l’énergie, de telle manière que les grands consortiums développeront un pouvoir exorbitant tandis que la population condamnée à consommer sans relâche toujours plus d’électricité perdra définitivement la maîtrise de ses conditions de vie.

Les centrales nucléaires sont plus que des outils industriels, plus que des outils de profit, ce sont des outils de pouvoir.

On aura remarqué l’utilisation du concept de « décroissance« , mais dans un contexte précis : « La décroissance et la décentralisation des établissements humains qu’elle implique favorisent également leur autonomie économique et politique« , donc d’une façon plus claire que ce qui se pratique trop souvent depuis quelques années.

Après cette collaboration avec Pierre Samuel, sa contribution à l’échange révélateur avec le PSU et beaucoup d’autres occasions de travail en bonne intelligence, il est curieux qu’il m’ait brutalement tourné le dos. Son fils et lui ont même activement contribué à mon éviction, pour accompagner et soutenir Brice Lalonde, l’entriste de Michel Rocard, l’un et l’autre au service de la mégamachine capitaliste. Pourtant, Pierre Samuel venait de découvrir, effaré, le vrai visage du projet porté par ces messieurs, son style méprisant et ses ambitions productivistes. Comment a-t-il été retourné ? A-t-il eu seulement conscience de trahir le mouvement qui s’était levé contre les projets totalitaires que lui-même dénonçait ? S’en est-il aperçu plus tard en observant la progression du capitalisme ultra que nous voulions stopper ?

C’est donc au sein du mouvement que j’avais contribué à lancer, grâce à des recrues comme les Samuel avec lesquelles je croyais entretenir les meilleures relations, que j’ai fait les premières expériences du harcèlement moral, harcèlement politique même (*) ; les premières d’une très longue série dans le mouvement alternatif, désormais en perpétuelle décomposition-recomposition, puis dans l’entreprise sous la gestion des ressources humaines installée par les ex-faux contestaires. Cette trahison est l’un des exemples toujours énigmatiques du spectaculaire délitement – désolidarisation – du premier mouvement écologiste sous les manoeuvres grossières des saboteurs dépêchés par les partis et les lobbies – un délitement quasi instantané, à croire que les entristes et les opportunistes prêts à se vendre étaient plus nombreux que je n’ose encore le deviner aujourd’hui. Mais, même si cette volte-face n’était pas préméditée, il faut toujours compter avec la soumission à l’autorité et son pendant : l’acceptation du fait accompli – même le plus inacceptable ; soumission et acceptation si communes. Pierre Samuel commettra plus tard une « Histoire des Amis de la Terre, 1970-1989 : vingt ans au coeur de l’écologie » qui est, pour la période la plus importante et la plus révélatrice, les premières années, un modèle de falsification de l’histoire sociale (sur le site des Amis de la Terre). Les acteurs du mouvement alternatif y sont soigneusement gommés, avec l’identité holiste et anticapitaliste de l’écologisme, pour mettre en scène entristes, imposteurs et suivistes.
(*) trahisons en tous genres, caviardages d’articles, censures, exclusions, calomnies…
« Quel rapport au savoir se cache chez tel prof qui se met au service de la lutte antinucléaire ? » a écrit Survivre et Vivre en 1975, en pensant fortement à Pierre Samuel qui l’avait quitté pour entrer aux Amis de la Terre, deux années auparavant.

Après tant d’accidents dont les conséquences sont loin d’êtres toutes connues, après tant de négligences et de pollutions civiles et militaires, après tant de vies sacrifiées, après tant de déchets accumulés que l’on ne sait qu’en faire, après l’échec des surrégénérateurs, après tant d’argent public englouti pour développer les inégalités et d’autres problèmes à résoudre avec plus d’argent public, et après une véritable explosion des cancers imputables aux innombrables pollutions chimiques, à l’amiante et autres fibres, mais sans doute aussi à la pollution radioactive… il est intéressant de replonger dans la critique d’hier.

Dans cette longue « introduction au débat », on relève des lourdeurs inutiles et des insuffisances, sans doute excusables pour l’époque. Mais on voit surtout que nous n’avons guère progressé en 36 ans. Ne serait-ce qu’en matière d’économies d’énergie, par exemple, plus de trois décennies plus tard, nous n’en sommes qu’aux balbutiements (un simple exemple : les automobiles sont de plus en plus grandes, de plus en plus lourdes, de plus en plus rapides, de plus en plus bruyantes, encombrantes et polluantes). Nous pointons toujours les mêmes insuffisances, les mêmes erreurs, la même culture mécaniste et productiviste absurde qui ne cesse de monter en puissance. Nous dénonçons toujours les mêmes corruptions de l’intérêt général par les micros intérêts spéculatifs. Plus que jamais. Nous posons toujours les mêmes questions.

Cela accable la politique énergétique des gouvernements qui se sont succédés depuis (a), et l’impuissance de l’ensemble de la classe politique à servir l’intérêt général en faisant évoluer la civilisation (a). Toujours la même politique autoritaire et destructrice, toutes couleurs comprises. Mais, après avoir pris connaissance des lettres du PSU rocardien, on ne s’en étonne pas.

Avant la rupture, avant les courriers à Michel Rocard, il y avait encore eu l’épisode de la lettre adressée au Nouvel Observateur :

Paris le 18/1/74

Cher Monsieur,

Nous avons été surpris que le « Nouvel Observateur » publie un article à propos des centrales nucléaires reprochant aux adversaires de celles-ci d’utiliser des arguments politiques.

Nous sommes prêts à engager une querelle d’experts avec votre collaborateur sur les problèmes techniques qu’il a négligés, mais il nous a semblé que c’était au directeur de la rédaction qu’il fallait s’adresser pour signaler les dangers d’une opération consistant à distinguer – selon les termes mêmes de M. Schreider – le « niveau technique » du « niveau politique » et à évacuer le second.

Nous n’avons cessé pour notre part de mettre en avant les implications politiques des problèmes de l’énergie, car nous ne pensons pas que la division technique du travail soit indépendante de sa division sociale. Il n’y a pas de point de vue de Sirius sur les centrales nucléaires, mais une question concrête à résoudre pour des citoyens vivant dans la France de M. Pompidou et consorts, Creusot-Loire et Péchiney. M. Schreider n’a pas à se plaindre que les politiques défendues reflètent des options politiques et usent en même temps d’arguments techniques. C’est normal et c’est sain.

Ce sont les servitudes techniques de l’énergie nucléaire qui engagent notre société dans une direction pour ainsi dire irréversible (volume des investissements, quantités formidables d’énergie à mettre en oeuvre, durée de vie géologique des déchets à surveiller, etc.). Autant avoir tout de suite une idée claire des conséquences de cet engagement : un pays dont les ressources d’énergie dépendent pour l’essentiel du nucléaire est un pays centralisé, aux mains d’une clique de technocrates. C’est la condition sine qua non de la sécurité des installations, sinon de leur fonctionnement, mais c’est aussi à coup sûr la conséquence de l’aspect militaire des centrales, puisqu’elles fournissent à profusion de quoi fabriquer des bombes. John Gofman – dont votre collaborateur a malheureusement passé sous silence la contribution « technique » au débat – met les points sur les i : l’industrie nucléaire ne fonctionnera sans risques que dans une société immobile d’hommes parfaits. Certains hommes politiques, du côté de Santiago, ont sans doute une idée sur la manière de fabriquer les hommes parfaits, mais c’est à la condition d’avoir envoyé les autres au stade.

Nous vivons dans une société capitaliste : cela signifie qu’il y a une limite au prix consenti, par les constructeurs, à la sécurité. Les réacteurs construits en France (à eau légère désormais) sont ceux-là mêmes dont les Américains réduisent le fonctionnement (à cause des phénomènes « densification », des défauts des E.C.C.S., ou de normes plus sévères). On comprend que Westinghouse et General Electric se précipitent chez nous. Ici pas de problème : prenez l’exemple de l’enceinte en béton du Bugey, elle n’est pas double, elle ne comporte pas de dispositif de sous-pression, pas de filtre à iode en cas d’accident, pas de recombinateur d’hydrogène – toutes dispositions obligatoires aux USA. Voyez le chiffre de rejets autorisés de la centrale de Chooz et comparez avec les autres pays américains. Examinez si la législation française prend en compte la concentration herbe-vache-lait-enfant ou légume-enfant pour les rejets d’iode. Au passage, débarrassons-nous d’une idée répandue : il n’est pas vrai que l’intérêt des travailleurs des centrales soit le même que celui des populations voisines. Tout technicien vous expliquera que pour épargner son capital « homme-rem » (quel horrible concept de gestion) le chef de centrale vidangera à tire-larigot son eau de refroidissement ou son enceinte. Enfin, la production d’électricité ne doit pas cacher l’utilisation des radio-isotopes dans l’industrie (bâtiment, métallurgie, produits alimentaires, conditionnement), la médecine ou la recherche. Autant de risques en plus…

Un problème politique, en effet ; qui décide et qui contrôle ? Sûrement pas la population, ni les travailleurs (qui sont-ils d’ailleurs ces techniciens spécialisés : des travailleurs ou une caste ?). La population apprend un beau jour qu’une centrale est construite chez elle. Enquête d’utilité publique, déclaration, hop le tour est joué. Une petite visite à Saint Laurent des Eaux pour le Conseil Municipal (« Voyez, pas de fumée, pas de poisson mort ; vous êtes à 10 mètres du réacteur, vous ne sentez rien : donc ça ne pollue pas, et maintenant, un bon déjeuner aux frais de l’EDF par ici Messieurs Dames… »), l’aubaine d’une patente substantielle et d’une population de travailleurs immigrés pendant 3 ans pour construire la centrale et stimuler le commerce local. Vous appelez ça une information ? Pendant ce temps, le Nouvel Observateur nous parle doctement de la radioactivité naturelle. C’est exaspérant à la fin… C’est justement de l’autre qu’il faut parler, parce que si un kilo égale un kilo et un rad vaut un rad, nous préférons les plumes au plomb, et à tout prendre le potassium 40 au plutonium 239.

Monsieur Charbonnel vient de créer un conseil supérieur de la sécurité nucléaire ; excellente initiative. Malheureusement, il y convie l’EDF et les représentants des constructeurs de centrales, mais oublie les écologistes. Les habitants de Visé en Belgique analysent l’eau de la Meuse et ils décèlent une radioactivité supérieure aux normes admises, l’EDF reste muette. On apprend plusieurs années après les accidents qui surviennent aux installations, on découvre en grapillant à droite et à gauche que la Hague rejette des particules de plutonium dans la mer, etc. Imaginez la mêdme situation dans trente ans, deux cents réacteurs plus tard…

L’académie des sciences des USA, Linus Pauling, Gofman et Templin, Ralph Lappestine (il en faudra encore combien ?) ont chiffré le nombre de cancers, leucémies, maladies chromosomiques et autres broutilles que provoquerait la dose « autorisée » si la population américaine y était soumise. Le jeu n’en vaut pas la chandelle. Nul besoin de produire tant d’électricité, nul besoin de tout sacrifier à un seul mode de production d’énergie. A chaque usage, sa source appropriée : diversification, décentralisation, et, au-delà, on peut quand même limiter le gaspillage. Gilles Martinet veut très classiquement développer encore et encore les forces de production ; nous répondons qu’en ce qui concerne les centrales nucléaires, il y a contradiction entre le développement de cette force productive-là et la socialisation des moyens de production.

Amicalement.

Pour les Amis de la Terre,
Brice Lalonde,
Pierre Samuel,
Alain-Claude Galtié

Cette lettre apporte peu de nouveaux éléments sur le fond de la question nucléaire, mais elle est remarquable dans l’histoire du mouvement écologiste – et dans celle de la gauche, enfin de sa manipulation. La critique politique du nucléaire et la mise en cause de la prise de pouvoir par la technocratie avaient dû toucher juste car, manifestement, il y avait dans l’air, à gauche, une volonté de reprise en mains de toute cette contestation dérangeante. Je n’allais pas tarder à en constater les effets à mon détriment et au détriment du mouvement.

Simultanément avec la révélation de la véritable nature du PSU, nous voyons que la voix du Parti Socialiste s’exprimait de la même façon et s’attaquait tout aussi bassement aux opposants à la société du tout-nucléaire. Une « voix » dont étaient particulièrement proches au moins deux membres des Amis de la Terre : Alain Hervé, qui avait créé la section française de Friends of the Earth à la fin de l’année 1970 était devenu rédacteur en chef du Sauvage, le supplément environnementaliste du Nouvel Observateur, et Brice Lalonde (PSU et pigiste au Nouvel Obs). Ce dernier avait, cependant, cosigné la lettre en prenant bien soin de se mettre en avant, comme d’habitude… sans doute tactiquement pour garder le contact avec le noyau contestataire, et paraître l’être aussi.

Après la fin du premier mouvement écologiste, je n’ai plus guère entendu alerter contre la concentration, contre la centralisation, contre la capitalisation des pouvoirs par les technocrates au service exclusif de l’industrie et de la finance, grâce au nucléaire et, d’une manière générale, à toute forme de production massive d’énergie. Pourtant, la lutte anti-nucléaire allait prendre de plus en plus d’importance… sous la direction de ceux qui allaient se substituer aux alternatifs. Cette lutte anti-nucléaire allait être expurgée de la critique politique et sociale – avec sa dénonciation du nucléaire comme outil de pouvoir et, en perspective, la mutation de la civilisation. Elle allait être concentrée sur les risques techniques. Amputée de l’essentiel et condamnée à l’échec, mobilisant l’essentiel de l’attention et des énergies au détriment de l’analyse débutante de la domination et du développement de toutes les autres dimensions de l’alternative, elle ne sera plus qu’un leurre entièrement contrôlé par les naufrageurs du mouvement. Par exemple, les gauchistes qui, la veille encore, vilipendaient le mouvement écologiste. Durant la seconde partie des années soixante-dix, elle a servi à détourner la plupart alors que la nouvelle gauche alternative était méthodiquement occise. Avec l’élimination des premiers acteurs du mouvement et la mise aux oubliettes de la culture inspirée par le vivant, la place a été nettoyée pour longtemps et la nucléarisation a pu prospérer avec l’appui de toute la classe politicienne technocratisée.

La critique politique du nucléaire n’est réapparue que beaucoup plus tard, chez les anarchistes.

Deux mois plus tard, j’adressais une lettre au journal Le Sauvage dirigé par Alain Hervé

Messieurs,

Si François de Closets, dans le numéro II du « Sauvage », pose le problème de la finalité de la croissance de la consommation d’énergie – qui « est essentiellement un problème politique » -, il réduit le problème du développement de l’exploitation de l’énergie nucléaire à son aspect technique : « la construction de telle ou telle centrale nucléaire n’a jamais été qu’un problème technique« . Voilà une conclusion bien hâtive et bien surprenante ! Il est facile de prétendre que le progrès, la technique, les outils sont neutres, que seule importe l’utilisation qui en est faite, qu’un régime socialiste est capable de transformer en douceurs les fruits les plus vénéneux de la course au profit… Mais la réalité m’apparaît différente, en particulier en ce qui concerne l’industrie nucléaire.

A l’occasion de la crise pétrolière ou pour justifier l’essor des programmes de construction des centrales nucléaires, on a beaucoup parlé de dépendance et d’interdépendance énergétique des pays consommateurs, mais qui a évoqué la situation des individus consommateurs ?

Insensiblement, au fur et à mesure des développements du « niveau de vie », nous sommes tous devenus dépendants des distributeurs d’énergies d’appoint : nous devons sans cesse recourir aux service du Gaz de France, de l’E.D.F., des marchands d’essence, de fuel, de charbon… Nous sommes tous devenus des usagers et cela ne fait que commencer. Nos besoins doivent se multiplier, notre consommation doit augmenter, c’est écrit, c’est prévu. Demain, si nous n’y prenons garde, nous serons tous des drogués à la merci de l’industrie énergétique.

« Tout électrique, tout nucléaire », c’est la voie de l’avenir selon l’E.D.F. C’est une voie dangereuse et tortueuse. La maîtrise de l’exploitation de l’énergie nucléaire n’est pas à la portée de tout le monde : sa complexité en fait une affaire de spécialistes et l’importance des moyens à mettre en oeuvre favorise les pouvoirs économiques les plus puissants d’entre les plus puissants. Grâce à la politique du « tout électrique, tout nucléaire », la minorité dirigeante se propose de raffermir son pouvoir en uniformisant et en monopolisant la production et la distribution de l’énergie. Complexe, lourde et centralisée, la technologie nucléaire est par excellence un outil de domination. « Tout électrique, tout nucléaire », c’est le début du techno-fascisme.

Alain-Claude Galtié, le 2 avril 1974

Curieusement, ces gens, qui préparaient l’éviction des écologistes (dont moi) pour étouffer le mouvement en lui substituant un leurre, publièrent la lettre (numéro sans numéro ni date intitulé « Ecologie : Mitterrand et Dumont sont-ils d’accord ?« , pages 66/67).

Curieuse situation. Entre Lutte Ouvrière, le PSU technocratique rocardien et les maos qui nous dépêchaient leurs sbires pour nous sortir de nos propres réunions, et Jacques Julliard et ses amis du Nouvel Observateur, virevoltaient Alain Hervé, Brice Lalonde et quelques autres qui avaient fait mine de nous inviter ou de nous rejoindre.

 

 

 

Ecologiser la politique ?

Nous ne sommes plus au temps où la lutte pour la survie se traduisait seulement par une guerre d’escarmouches avec les pollueurs. Des dents nous ont poussées ; nous avons pris conscience des implications politiques, économiques et technologiques des problèmes écologiques. Il reste à vaincre nos dernières inhibitions pour concrétiser nos idées et assumer leur portée révolutionnaire. Il faut mener la lutte écologique sur le plan politique au plus haut niveau.

Sur le plan politique, parfaitement ! Quand nous nous opposons à l’industrialisation massive, à la bagnole individuelle, à la division de l’espace social en zones à vocations distinctes, à l’armement atomique, aux encouragements à la croissance démographique, etc. Nous nous opposons bel et bien à des décisions politiques. Nous agissons ainsi et devons aller plus avant dans cette voie parce que la dimension planétaire des problèmes écologiques interdit toute illusion sur les possibilités des solutions individuelles à long et même à moyen terme. Désormais, les solutions ne peuvent être que collectives.

Des solutions collectives, il en existe déjà : il y a les modèles des pays de type socialiste ; il y a aussi des projets, il y a le programme commun… Assurément, certains de ces modèles, certains de ces projets correspondent mieux à nos aspirations que la société capitaliste mais aucun n’est satisfaisant. Il s’en faut de beaucoup. A cela rien d’étonnant : aucun ne tient sérieusement compte des phénomènes de dégradation du milieu et des conditions de vie, pas un qui n’adopte (ou ne songe à adopter) les orientations économiques et la technologie imposées – sans soucis des conséquences sur le milieu et la vie – par la recherche du profit dans la société capitaliste. Tous ces modèles, tous ces projets exaltent le dogme du progrès, du progrès vrai, du progrès universel qui n’a ni couleur ni odeur.

Comme qualité, liberté, démocratie… Comme toutes les notions galvaudées par les démagogues de la publicité et de la politique, « progrès » s’est vidé de toute signification précise. « Progrès » est maintenant un terme très ambigu qui s’applique à un concept positif et à une réalité dont la plupart des aspects sont négatifs. C’est la meilleure et la pire des choses.

Aujourd’hui, le progrès se traduit essentiellement par le perfectionnement des outils politiques, économiques et technologiques d’asservissement des hommes et d’exploitation de la nature. Pas de progrès qui n’impose ou ne crée des besoins nouveaux. Pas de progrès qui ne stimule la croissance de la consommation. Pas de progrès qui n’améliore la productivité.

Le progrès est devenu tout à la fois l’alibi et le fruit de la course au profit.

Le progrès productiviste renforce toujours plus la monopolisation de la production et de la distribution. Il creuse l’écart entre ceux qui contrôlent et ceux qui subissent. Il accentue l’état de dépendance de la population par rapport aux pouvoirs politico-économiques.

Cela est tout particulièrement sensible avec l’énergie dont la consommation n’a cessé de croître parallèlement à l’élévation du niveau de vie, faisant des hommes des usagers à la merci d’organismes centralisés (EDF, GDF, pétroliers). Avec le développement de la technologie nucléaire, le progrès franchit une nouvelle étape en échappant tout à fait à la maîtrise de la population. Grâce à l’exploitation de l’énergie nucléaire, qui nécessite la mise en oeuvre de moyens techniques et économiques gigantesques, les maîtres du monde se proposent de raffermir leur pouvoir en uniformisant l’approvisionnement énergétique (politique du tout électrique). Avec le nucléaire, la production et la distribution de l’énergie seront toujours aux mains d’une minorité privilégiée : sociétés multinationales ou élite technocratique. Complexe, lourde et centralisée, la technologie nucléaire est l’outil de domination par excellence.

La critique du nucléaire est l’occasion de nous imposer sur le plan politique en démontrant que la technologie n’est pas neutre et qu’il ne suffit pas de modifier la composition des équipes dirigeantes et la nature des institutions pour changer de société, et conquérir le droit de vivre libre dans un milieu diversifié.

Avec le développement d’un mouvement socialiste autogestionnaire, né dans un milieu politique qui emprunte déjà à la pensée écologique, s’offre à nous une chance de promouvoir nos idées et de participer à l’élaboration d’un projet social révolutionnaire. Sachons la saisir car au-delà des différences dues à l’insuffisance de l’information commune et de la concertation, le combat mené par le mouvement écologique et le combat du mouvement autogestionnaire se rejoignent. Le mouvement écologique a sans doute beaucoup à apprendre de la confrontation avec la pensée socialiste mais la réciproque est tout aussi vraisemblable.

De la démystification des dogmes expansionnistes et progressistes à la condamnation des outils de domination, nous ne cessons de parler de maîtrise. C’est sur cette notion de maîtrise que nous devons mettre l’accent : il faut créer les moyens politiques (l’autogestion en est un), économiques et technologiques qui permettront de nous libérer de la dictature des institutions centralisées et des monopoles, les moyens de maîtriser seuls nos conditions de vie présentes et à venir, les moyens de réconcilier l’individu, la société et la nature.

ACG, le Courrier de la Baleine (bulletin des Amis de la Terre), n° 6, mars 1974.
Le supplément de quatre pages « Centrales nucléaires – Introduction au débat », qui était paru auparavant, était un supplément à ce n°6.

 

Très curieusement, cet article fut bien accueilli par ceux qui surveillaient le mouvement écologiste comme le lait sur le feu, ceux-là mêmes qui n’allaient pas tarder à nous éliminer. 

article et commentaires sur ce site

 


Juillet 1974
dans la Gueule Ouverte n° 21 paraît un excellent article critique d’un Bernard Charbonneau en pleine forme :
Le « mouvement écologiste », mise en question ou raison sociale

1) Ambiguité du mouvement écologique

Bien des mouvements d’opposition et même des révolutions sont ambigus. Autant ils détruisent une société, autant ils régénèrent le gouvernement, l’économie, la morale, l’armée et la police. L’histoire de l’URSS en est un bon exemple. Elle a réussi un renforcement de l’Etat et de la société russes que le régime tsariste était impuissant à réaliser. Le mouvement d’opposition à l’industrialisation de la société occidentale que l’on qualifie de mouvement écologique n’échappe pas à cette ambiguïté, surtout en France où il s’est manifesté tardivement à la suite des USA.

D’une part, il s’agit bien d’une critique et d’une opposition au monde où nous vivons. Ses thèmes (critique de la croissance, de la production, etc.) sont neufs par rapport aux thèmes traditionnels de la droite et de la vieille gauche (n’étaient-ce les oeuvres de quelques isolés sans audience qui ont mis en cause la société industrielle dès avant la guerre). A ses débuts, surtout après Mai 68, ce mouvement a été le fait de personnes marginales, comme Fournier, de groupes de jeunes et de quelques sociétés (Maisons Paysannes de France, Nature et Progrès, etc.), réagissant spontanément à la pression grandissante de la croissance industrielle. Nouveauté des thèmes, marginalité, spontanéité du mouvement, ce sont là les signes d’une véritable révolution (rupture dans l’évolution) en gestation.

Mais très vite, ce mouvement est devenu l’expression de cette même société qu’il critiquait et entend changer. Tout intellectuel ou militant français engagé dans cette lutte (l’opposition à la société industrielle) ne devrait jamais oublier à quel point l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée.

C’est en 1970, année de la protection de la nature que tout a été brusquement mis en train par la caste dirigeante. On peut parler d’un véritable « feu vert » donné cette année-là à la critique de la pollution et de la destruction de la nature. Jusque-là, aveugles au ravage qui s’étendait depuis au moins dix ans devant leurs yeux, les Français le découvrent sur l’écran de « La France défigurée », la presse prend le relais, du Figaro au Monde, qui inaugurent la rubrique « Environnement », que confirme la création d’un ministère. Chaque grande maison d’édition ou revue a son secteur écologique.

L’« environnement » devient soudain source de notoriété et de places. Les intellectuels (qui sont de gauche comme la banque et l’industrie sont de droite), à la suite de l’Amérique représentée par Ivan Illich, découvrent les problèmes de la société industrielle qu’ils s’étaient obstinément refusés à se poser. Et Morin, Domenach, Dumont, etc. se convertissent à l’écologie. Les technocrates, les industriels, les politiciens avec quelque retard, se montrent depuis aussi souples. En 1971, dans « Le Monde », où un tel discours eut été impensable deux ans plus tôt, l’auteur du Plan Mansholt qui a liquidé l’agriculture et généralisé l’agrochimie en Europe, dénonce la destruction de la nature et de la qualité de la vie par la croissance. Il part en guerre contre les méfaits des pesticides et de la chimie sans se demander si son plan n’y est pas pour quelque chose. Le Club de Rome, dirigé par d’éminents industriels et technocrates, publie son fameux rapport, et MM. J. Monod et P. Massé laissent mentionner sans protester leur appartenance à ce club de Rome. Le feed back a fonctionné, les thèmes ont changé, mais les notabilités intellectuelles ou industrielles restent en place; l’auteur du plan Mansholt est devenu le prophète de l’écologie. Mais la multiplication des comités de défense et la crise de l’énergie n’empêchent pas la croissance de s’accélérer, et avec elle, le ravage, en dépit et à cause de l’inflation.

La rapidité avec laquelle la société industrielle a récupéré le mouvement écologique s’explique par des raisons que l’on peut ramener à deux :

– Elle ne peut continuer quelque temps à détruire la nature que si elle contrôle un peu mieux ses propres nuisances. Il est évident que si l’on ne dépollue pas les rivières, les usines s’arrêteront de tourner parce que l’eau deviendra inutilisable. Et cette dépollution est appelée à devenir la grande affaire de demain.

– Dans la mesure où le matériel humain, notamment la jeunesse, réagit au monde invivable que lui fait la croissance, il importe de contrôler ses réactions en lui fournissant les divers placebos intellectuels qui les détourneront dans l’imaginaire. C’est là que les intellectuels seront utiles.

D’où la nécessité pour le « mouvement écologique » de se méfier de son succès. Jusqu’à présent il ne participe au pouvoir que dans un domaine : le domaine intellectuel, celui de la culture, c’est à dire de la mode. C’est donc dans ce domaine qu’il devra se montrer le plus méfiant et le plus exigeant. Va-t-il se laisser récupérer par les divers récupérateurs industriels ou intellectuels ? L’intérêt du mouvement écologique, c’est la nouveauté de ses critiques. Il part, non d’une idée mais d’une expérience.

A partir de vieilles valeurs instinctivement vécues chez les jeunes : la liberté pour tous, inséparable de la nature, il fait la critique d’une situation concrète. C’est, nous l’avons vu, un mouvement marginal, désintéressé, animé par des non-professionnels, des provinciaux qui défendent leur terre contre les entreprises du centre, des inconnus qui, en dehors de la pesante machine des mass media s’efforcent de constituer des groupes de copains. Ces caractères, le mouvement écologique ne saurait les perdre sans disparaître dans la grande poubelle.

2) Inconvénients de la candidature Dumont

Or la candidature Dumont, si elle a eu quelque intérêt du point de vue de la propagande auprès de la masse encore indifférente, risque de marquer un tournant fâcheux. En présentant un candidat à la présidence (d’ailleurs sans que les parisiens aient consulté les provinciaux, cueillis à froid), on plaçait à la tête du mouvement écologique un président qui devenait un symbole. Or ce choix d’un candidat présidentiel imposait (d’ailleurs peut-être moins qu’on ne l’a cru), le choix d’une notabilité. Or, les notables ne sont pas par hasard à ce rang. Certes, M. Dumont est un homme de gauche qui sur le tard a découvert les méfaits d’une certaine agriculture moderne dans les pays sous-développés, mais par ailleurs les problèmes de la croissance l’ont laissé indifférent ; le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’y en a aucune trace avant « L’Afrique Noire est mal partie ». Professeur à l’Institut Agronomique, citadelle où s’élabore la théologie de l’agrochimie qui est en train de détruire la nature et la campagne en France, considéré au « Monde », journal officiel de la bourgeoisie intellectuelle, il était particulièrement bien placé pour ouvrir la bouche sur ce chapitre. Il s’est contenté de la faire pour les « pays sous développés », ce qui est autrement mieux reçu et plus payant. Comme M. Mansholt qui se proclame lui aussi socialiste, il est caractéristique de cette génération de notables intellectuels qui avaient l’autorité et qui n’en ont pas usé en leur temps. Ce n’est donc pas à nous de la lui donner.

Certes, le choix d’un notable comme symbole du mouvement comporte quelques avantages de propagande, mais aussi des inconvénients. L’on sent que M. Dumont est un converti de fraîche date ; il répète des slogans qu’il n’a pas inventés en les accommodant à la sauce gauchiste pour plaire à son public. Par ses déclarations, il réintègre auprès de l’opinion le mouvement écologique dans les catégories politiques traditionnelles, il le ramène à une écologie Mitterrand, – donc Giscard. Et puis, autre inconvénient dans un mouvement démocratique : le vedettariat. Le mouvement écologique doit revenir à ses sources. Pas d’idéologie, de slogans, de vedettes. MM. Dumont ou Mansholt peuvent adhérer, à la condition de faire leur autocritique et de rentrer dans le rang. Tant qu’à se choisir un porte-drapeau, une image de marque qui déjà devient celle du mouvement écologique, partout mieux vaut en choisir qui ne prêtent pas à la discussion. Mais le mieux, c’est qu’il n’y ait pas de porte-drapeau, même si la télé en exige un. Pas de culte de la personnalité, une direction collégiale. Pas de centralisme parisien, mais une libre fédération de comités locaux. Pour s’unir, le mouvement écologique n’a pas besoin de se chercher un prête-nom à l’Institut agronomique.

Bernard Charbonneau

 


Quoiqu’affublé de l’énoOorme défaut d’être parisien, j’étais pleinement d’accord avec Charbonneau. Comme tous, sauf les tueurs sociaux qui, à l’heure de la sortie de l’article, voire de son écriture, avaient déjà gagné la partie.

Initialement, je n’identifiais pas Dumont à un notable. Son image avait été bien utilisée, ou bien étudiée. Ce n’est qu’au cours de la campagne qu’il est apparu comme tel. Mais c’était trop tard.

Nous avions tenté de prévenir tout ce contre quoi Bernard Charbonneau mettait en garde. Mais nous ne faisions pas le poids face à la science consommée de la manipulation et aux réseaux mobilisés. Charbonneau non plus qui allait être bientôt récupéré en acceptant de participer à un collège invisible de l’écologisme où ne figuraient que des acteurs du sabotage de l’alternative : Ecoropa.

 

 

 

Toujours dans ce numéro de La Gueule Ouverte, en regard de l’article de Bernard Charbonneau, figure un autre article intéressant. Yann qui se présente comme « non délégué, mais vivant au sein de la Communauté La Bruyère et appartenant au Groupe Ecologie du Calvados » semble se perdre un peu au début comme à la fin sur la philosophie politique générale, mais les critiques centrales de son exposé sont très pertinentes :
L’écologie n’existe pas
« (…) Nous assistons depuis deux ans à une lutte entre deux fractions de la bourgeoisie : l’une, rétrograde qui tient à sa croissance exponentielle, à son profit économique, l’autre plus subtile qui préfère garder le pouvoir en se rendant nécessaire à chacun d’entre nous dans notre vie quotidienne (par le biais des centrales de bouffe, d’énergie nucléaire, d’énergie solaire…), et en tenant compte des contraintes bio-écologiques de l’environnement. Pour cela, les technocrates ont intérêt à nous réduire à l’écologie politique.
(…)
La campagne et le bouquin (1) qu’elle a suscité ont énormément mis l’accent sur les pollutions, la nature défigurée – la mort -, mais peu ou pas sur les tentatives de vie alternative – l’utopie -. Ce fut un discours mortel, catastrophiste, je dirais presque biblique. « Ca arrivera, c’est écrit ». Ce langage entraîne fatalisme et passivité, et facilite la délégation de pouvoir à celui qui se présentera comme le Sauveur. Lorsque j’ai dit dans les premiers jours du Comité de Soutien que le problème du pouvoir était le point central à développer, je me suis entendu répondre : « les gens ne comprendront pas ». J’ai compris et je suis parti.
(…) »
(1) « A vous de choisir : l’écologie ou la mort », Jean-Jacques Pauvert 1974, 15 F.

Yann avait déjà bien compris la fonction réductrice et manipulatrice de « l’écologie politique« . Par contre, il se faisait des illusions sur l’intelligence de la partie la plus évoluée de la bourgeoisie, celle qui accordait sa préférence au néo-libéralisme sur la planification mécaniste précédente. En jouant sur des détournements-récupérations idéologiques, telles « la liberté » et désormais « l’écologie politique« , celle-ci allait, en effet, assujettir tout le monde et construire un pouvoir financier totalitaire, tout en forçant la croissance destructrice jusqu’à laminer les « contraintes bio-écologiques de l’environnement » et provoquer un effondrement biologique sans exemple, grâce à la mise aux oubliettes de la pensée critique alternative.

Yann devait être de ceux qui s’étaient opposés à l’idée de participer aux élections présidentielles post-Pompidou pour informer et stimuler, de ceux qui n’avaient pas aimé le choix de Dumont. Nous nous serions opposés avant, et, expérience faite, nous aurions été d’accord et aurions pu résister ensemble si… Si mon rôle dans la mésaventure ne m’avait pas coupé pour longtemps de beaucoup d’alternatifs. Une coupure soigneusement entretenue par tous les saboteurs du mouvement. Une coupure facilitée par le sectarisme de nombreux « provinciaux » (se pensant comme tels encore à l’époque) à l’égard des « parisiens » qu’ils tenaient tous pour des dominateurs-magouilleurs-saboteurs. Un sectarisme d’autant plus bizarre que les groupes parisiens avaient été pour beaucoup à l’origine du mouvement alternatif dont ces « provinciaux » se réclamaient : Survivre et Vivre, La Semaine de la Terre, Etre, Comité Antinucléaire de Paris, La Gueule Ouverte aussi…

Un encadré bien intéressant figure au centre de l’article de Yann :

LE COLLECTIF DE BAZOCHES

Un collectif a vu le jour, qui refuse au comité de coordination la propriété exclusive du mouvement écologique, et refuse de lui servir d’alibi « marginal ».

Nous contestons le pouvoir lié à la centralisation des informations, à la permanence des individus, aux magouilles, et le rôle de « correspondant » par rapport à la presse et à l’extérieur.

Nous refusons de différencier notre vécu de notre militantisme.

Nous nous opposons à tous les aspects du capitalisme et/ou de la technocratie, y compris dans « l’écologie ».

 

« A ses débuts, surtout après Mai 68, ce mouvement a été le fait de personnes marginales, comme Fournier, de groupes de jeunes et de quelques sociétés (Maisons Paysannes de France, Nature et Progrès, etc.) »

le 16 décembre 1974, Aline Bayard, l’une des fondatrices de Maisons Paysannes de France, association avec laquelle j’avais pris contact deux années auparavant, m’écrivait après que j’ai publié une analyse de la désagrégation de l’écologisme, assortie d’un appel à se ressaisir, dans la presse écologiste. Ne me connaissant pas, elle prenait quelques précautions pour me mettre en garde contre l’un des personnages qui s’étaient introduits dans l’alternative pour l’affaiblir et la détourner, tout en tentant de s’y creuser une niche carriériste confortable : Roger Fischer. Je connaissais le bonhomme (il était mon contact à Maisons Paysannes) et avais déjà pu mesurer sa capacité de nuisance. Fischer avait été un militant gauchiste, mais je ne sais plus de quelle tendance. Il était donc de ceux qui se sont introduits dans l’alternative écologiste, non pas pour la découvrir et la renforcer, mais pour la réduire en machine de pouvoir. Et, en effet, il allait jouer un rôle déterminant dans le « Mouvement Ecologique » (qui n’était pas le mouvement mais une association truffée de manipulateurs), le MEP, les Verts, enfin toute la dérive politicienne capitaliste née de la trahison de l’écologisme.

Ce témoignage d’une personne qui n’avait pas tout vu des incroyables magouilles déclenchées avec Dumont pour démembrer le mouvement est très révélateur du degré de décomposition auquel nous étions parvenus en quelques mois.

 

Cher Monsieur
ou Bonjour Alain-Claude,

Votre communiqué dans l’APRE m’a fait plaisir. Je me demandais si les observateurs ou les participants se rendaient compte des anomalies « Mouvement écologique« –structurescentralisation, etc. et de la tête pensante qui, à force de forcer, a gâché le mouvement de fond en qui plus de 300 000 personnes avaient eu espoir.

Je suis à l’extérieur de l’association qui a pour nom « Mouv. Ecol. », car je connais trop un des meneurs de jeu (…). Cet homme, qui se prétend secrétaire général de « Maisons Paysannes de France », a été désavoué et rejeté de cette association, qu’il avait pourtant mise sur pied (au départ). Pour abus de pouvoir, intransigeance, autoritarisme, et, cela n’empêche pas : diffamation.

Quand j’ai vu le mouvement Dumont se transformer en ce qu’il est devenu, un avorton, je lui en veux de ce crime. J’avais cru, avec beaucoup d’autres, à une vague de fond originale, une formule nouvelle, tolérante, au-dessus de la politicaille. Il en reste d’ailleurs quelque chose, mais justement, ailleurs que dans ce pauvre « Mt Ecologique » réduit à une demi-douzaine d’associations nationales et dont un faux apôtre tisse la cage. Je dis que cet homme est dangereux et qu’il faut travailler comme vous le dites à appliquer des idées de décentralisation et d’auto-organisation. Passer 8 mois à faire des structures, c’est beaucoup trop.

Vous pouvez penser que je fais la « rapporteuse » – c’est vrai. Il faut que d’autres futures victimes de (…) soient mises en garde. Cet homme ne recule devant rien pour arriver à manipuler. Jusqu’à présent, il s’arrangeait pour que les gêneurs s’en aillent sans bruit, un par un.

Dernièrement, il a voulu démissionner 42 délégués régionaux de MPF qui n’étaient pas de son avis – « se soumettre (à lui) ou se démettre« .

Il fallait entrer au Mt écol. sans consulter les 3000 membres de l’association. Ce fut un peu trop fort – manque de psychologie pour un prof – il y a eu des os.

Ces os se sont remis à vivre sans sa dictature, disons à revivre. Que cette main de fer dans un gant fleuri aille en tordre d’autres que nous.

Nous sommes en pleine action écologique et nous continuons – en dehors du Mouvement Ecologique, mais dans le vrai mouvement écologique qui, lui, n’a pas besoin de grand chef.

Toute ma considération
ou bien au revoir Alain-Claude

Aline Bayard

PS : une circulaire du 5.9.74 de MPF-Oise

« Bulletin spécial de MPF EN PERIL » daté du 5 septembre 1974.

Il est signé : « Votre délégué : Raymond BAYARD

membre du Conseil d’Administration actuel,

soutenu par le Dr CAYLA, Président d’Honneur

et par 80% des délégués. »

 

C’est un témoignage exemplaire sur l’une des impostures qui ont tué le mouvement. Roger Fischer n’était, malheureusement, pas seul à nuire et, lui, n’était qu’un manipulateur manipulé.

La dynamique enthousiaste et créative s’était effondrée, sapée par ses semblables, et depuis un peu plus longtemps qu’Aline Bayard ne le devinait. La dynamique n’était plus qu’un avorton, comme disait Aline qui décrivait très bien les maux dont elle avait été victime. Elle avait été avortée et c’est un panier de crabes qui lui avait succédé. Rares, très rares furent ceux qui, comme Aline, répondirent aux appels à résister et à relancer une dynamique. La plupart étaient fascinés par le spectacle d’une lutte pour le pouvoir menée par les tueurs sociaux et des malades de l’ego comme celui qu’elle dénonçait. Les nouveaux venus rameutés par la campagne électorale étaient nombreux à rester sous l’influence des schémas représentatif et hiérarchique. Manipulés à volonté par les lobbies capitalistes, il leur manquait la part la plus importante de la compréhension du vivant, donc de la culture écologiste et alternative, précisément celle que les opérations entristes devaient détruire, celle qui permet de comprendre et de pratiquer les dynamiques coopératives et holistiques. Dès lors, plus rien ne fut possible.

36 ans plus tard, début 2010, Paul Ariès et Florence Leray publieront une analyse critique sur l’un des derniers avatars du détournement du mouvement alternatif par le capitalisme néolibéral. Un travail très utile, mais qui ne fera qu’effleurer le problème et concentrer l’attention sur une seule personne puisque, ignorants de l’histoire du mouvement, ils donneront en exemple des imposteurs l’ayant déjà vidé de sa substance, croyant voir en eux les « pionniers » de ce qui les inspire. Fischer est de ceux-là. Les « pionniers« , ils ont été délocalisés dans l’oubli par ceux auxquels Paul Ariès et Florence Leray se réfèrent !

« Cohn-Bendit, l’imposture », Paul Ariès et Florence Leray, éditions Max Milo.

Trente années plus tard, j’ai repris contact avec Maisons Paysannes de France à l’occasion de la restauration d’une maison traditionnelle et j’en ai profité pour évoquer l’histoire alternative de l’association. Chou blanc sur toute la ligne. Je n’ai guère été aidé pour ma restauration et l’ancien compagnon des années soixante-dix s’est fait éconduire par des gens qui avaient glissé très loin de l’esprit initial – celui dont parlait Aline Bayard.

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