Un vieux compagnon de route, Ivan Illich, penseur affûté toujours en recherche, toujours en évolution, toujours stimulant, nous a quitté le 2 décembre.

Il avait surfé en virtuose sur le grand « remue-méninges » des mouvements sociaux des années soixante et soixante-dix. En dépit du succès qui en avait fait une cible de choix pour les manoeuvriers de la censure et du détournement de ce mouvement, il est resté fidèle à l’esprit de la nouvelle gauche.

au-dessous :

Comment Illich a été censuré

 

Depuis une vingtaine d’années, surtout en France, beaucoup de nouveaux convertis au libéralisme avaient travaillé à le faire oublier, lui et quelques autres, poussant la perfidie jusqu’à annoncer sa mort (par ex., dans le nouveau Catalogue des Ressources paru en 1994). Ils ont ainsi réussi à tenir la nouvelle génération à l’écart de la culture alternative. Mais Ivan Illich, infatigable, avait continué à découvrir l’histoire pour ouvrir des voies dans la confusion présente, s’affirmant comme l’un des meilleurs interprètes de la culture qui doit tout à l’intelligence du vivant et rien aux idéologies fondatrices de toutes les dominations.

 

Du point de vue critique, avec les écologistes, il a été de ceux qui ont mis en lumière l’absurdité du productivisme industriel en montrant qu’il y a toujours un seuil, une limite, une mesure au-delà desquels les rendements décroissent, puis tout s’inverse : même ce qui apparaissait comme une magnifique solution, un remède, une « libération« , aliène et crée des problèmes de plus en plus insolubles et menaçants. L’exemple des véhicules automobiles qui, tout en dévastant la cité, les campagnes et toute la biosphère, créent plus de distances qu’ils n’en réduisent est patent.

 

Il est de ceux qui ont sauvé de l’oubli la notion de communaux, laquelle appartient à la compréhension conviviale et holistique du monde, donc à cette culture du bien commun où s’épanouissent la personne et la communauté. Ce faisant, il a montré que le système économique mécaniste fondé sur la propriété, la compétition et le profit fait la « guerre aux communaux » sur tous les terrains et d’abord dans les têtes. Logique, les deux économies sont antagonistes et celle que nous subissons ne peut s’implanter qu’en détruisant l’autre, avec la société et la nature : « La valeur économique ne s’accumule qu’en raison de la dévastation préalable de la culture (…) » et des activités traditionnelles qui constituent l’art de vivre qu’il définissait comme l’art vernaculaire d’habiter.

 

C’est lui qui a emprunté la convivialité à Brillat-Savarin et en a étendu le sens. Il nous a offert ainsi une façon positive et éloquente de caractériser ce que, par défaut, l’on désignait par alternative. « J’appelle société conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil (…) ». C’est « l’inverse de la productivité industrielle« , écrivait-il il y a trente ans. Il s’agissait pour l’Illich de cette époque – comme pour les alternatifs – de substituer au méga-outillage générateur de domination et destructeur de la société et de la nature des outils et une organisation maîtrisés par chacun, donc intégrés à l’économie de la nature et des sociétés.

1950 1970 – Mouvement écologiste ? Nouvelle gauche ? Contre-culture ? Culture écologiste ?

Excepté son côté jet-set qui le rendait vulnérable aux invitations des simulateurs, Ivan Illich vivait en accord avec ses convictions. Il était immédiatement sympathique, ouvert, disponible. Il était un digne représentant de la civilisation à laquelle nous aspirons; en un mot, il était convivial.

Les éditions Fayard publieront en 2003 « La perte de sens« .

 

 

Comment Illich a été censuré

 

En dépit de sa notoriété, en digne représentant de la nouvelle gauche, Illich n’a pas échappé à la censure. Ainsi, après s’être longuement régalé en publiant ses livres à succès, Le Seuil lui a claqué la porte au nez ! C’est Éric Aeschimann, dans le Cahier de L’Obs du 17 au 28 septembre 2020 (2020 !), qui enfin nous apprend cet épisode révélateur :

Dans les années 1980, lors d’un comité éditorial des éditions du Seuil, un de ses membres éminents (Michel Winock) aurait lancé : « Illich, c’est has been ». Et le dernier manuscrit présenté par celui qui était un auteur vedette de la maison a été refusé.  

 

Il est intéressant que les noms de ceux auxquels nous devons les effondrements enfin constatés commencent à sortir. Et dans Le Nouvel Obs, qui plus est !

 

Le cri du coeur de Michel Winock traduit bien le sentiment de ces gens qui n’avaient été « de gauche » que pour mieux tromper, étouffer le développement d’une sensibilité politique embrassant le vivant pour retrouver le sens du bien commun et de la démocratie (la nouvelle gauche), éteindre toutes les alertes, refouler les alternatives, afin de conforter le système installé par l’oligarchie capitaliste (la globalisation). Même le spectacle de la destruction du vivant par leur système chéri de la croissance marchande n’éveillaient rien en eux.

 

Michel Winock… se souvenir de ce nom. Comme par hasard, ce monsieur est « historien spécialiste de la république française » et « professeur émérite à Sciences Po« .

 

Éric Aeschimann y voit « un indice affligeant du virage de la gauche intellectuelle dans les années 1980, qui n’hésita pas à faire taire l’une de ses plus grandes voix parce qu’elle n’était plus à la mode (…) »

 

C’est, en effet, affligeant, et d’autant plus affligeant que Illich n’est qu’une des nombreuses voix condamnées au silence ! Mais, pas plus que les autres, Ivan Illich n’était proche de « la gauche« . Il était de la nouvelle gauche, celle – non électoraliste – des hippies, des provos, des écologistes, des situationnistes, des féministes, des beatniks, des anti-racistes, des pacifistes, des peuples autochtones, etc. Celle de l’autre culture. Celle des alertes et des alternatives au système mortifère développé par le néo-capitalisme. Celle de l’enthousiasme et de l’espoir de pouvoir éviter les effondrements d’aujourd’hui. Celle qui pensait pouvoir changer la civilisation par l’ouverture sensible et culturelle, par la prise de conscience et l’évolution des motivations.

 

Quant à « la gauche« , depuis les années 1960 elle n’avait fait que semblant de s’intéresser au mouvement et à Illich, juste assez pour les tromper et les étouffer. Illich a été abusé comme les autres. Rocard et ses amis du PSU, Rosanvallon, Viveret et Attali (cité aussi par Éric Aeschimann) étaient de cette « gauche » manipulatrice* qui avançait sur un confortable lit de lobbies – en particulier ceux de la « grande distribution » et du nucléaire, tout en fricotant avec les agents de la mondialisation en marche (d’où l’accouchement de la Fondation Saint-Simon après beaucoup d’autres cénacles plus obscurs les uns que les autres).

* la « deuxième gauche » dont même Aeschimann reconnaît le ralliement « au « réalisme », aux lois du marché, aux gagnants« 

 

sur la fausseté de la gauche, même « révolutionnaire » :

Une mémoire du mouvement écologiste 3 : 1974, des « camarades » pleinement réactionnaires

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *