François Jacob dit souvent qu’il y a autant d’imbéciles et de salauds parmi les scientifiques que parmi n’importe quel autre groupe social. Il y a aussi autant de naïfs, pleins de bonne conscience incompétente. A côté d’un certain nombre d’évidences de soutien aux objectifs proclamés de RIO et de vœux pieux d’amélioration des conditions de vie des pays du Sud, l’Appel de Heidelberg utilise le prétexte de la lutte contre l’« écopoésie«  pour apporter un soutien inconditionnel au libéralisme sauvage et à la mainmise du système industriel sur la science et l’éducation. Pas plus que dans l’ordre du jour de Rio, les vrais programmes humains n’y sont évoqués. On y confond délibérément croissance industrielle, augmentation des profits et des PNB avec le développement humain exprimé en termes de satisfaction des besoins élémentaires de subsistance, d’éducation, de culture et de confort. On y assimile, une fois de plus, la recherche de connaissances à buts humanitaires, sanitaires et éducatifs avec la recherche frénétique de production, de gadgets éphémères, inutiles ou dangereux, mais sources d’invraisemblables profits industriels et commerciaux.

 

au-dessous : « L’appel d’Heidelberg, une initiative fumeuse » une analyse parue en 1992, puis la liste des signataires français

 

 

Peu importe si les matières premières mal utilisées ne sont pas renouvelables, si l’environnement devient cauchemardesque en certains lieux et si la peine humaine qui pourrait être utilisée pour de meilleures causes. Cette sinistre confusion des buts de la recherche et de la technologie est religion d’État en France, sous nos ministères de la Recherche et de la Technologie, puis de la Technologie, puis de la Recherche et de l’Espace, ou à la cité des Sciences et de l’industrie. Les institutions qui se préoccupent seulement de savoir et d’éducation peuvent crever dès lors qu’elles ne rapportent rien au grand capital ou au pouvoir. Nul doute que ce serait un dogme des Européens de Maastricht si on les laissait fermer leur Europe du fric plutôt que d’ouvrir le Continent au monde en respectant les cultures locales. Un grand merci aux Danois de nous donner l’exemple de ce qu’il faut voter et de rappeler que les peuples démocrates peuvent bousculer des consensus ou des majorités de partis politiques vénaux et corrompus !

Les Etats-Unis et la plus grande partie de l’Europe ont connu ces vingt dernières années une formidable régression sociale parallèle à une croissance en général soutenue de la production industrielle. La progression du chômage et de la misère, l’inadmissible développement d’un quart-monde affamé dans les pays les plus riches, la régression des prestations éducatives et médicales pour la majorité des populations développées, la violence et l’insécurité qui en résultent aux Etats-Unis et bientôt chez nous sont les résultats du culte du marché et de la mainmise des multinationales du marché sur nos bien faibles pouvoirs politiques. L’échec du fascisme soviétique, lui aussi productiviste d’ailleurs, et la régression des social-démocraties, ne laissent, pour l’instant, aucune alternative crédible à un monde de marchands qui court au désastre écologique et surtout humain.

Poser, comme à Rio, le problème en termes Nord-Sud est ridicule parce que le racket sur les matières premières précieuses ou l’exploitation inhumaine des travailleurs pauvres sont mondiaux et que les minorités ultra-privilégiées en profitent largement, autant au Sud qu’au Nord, et de manière au moins aussi cynique. Le chômage et la misère sont la clé de la compétitivité industrielle, au Nord comme au Sud, e l’on regrette à peine que des états préfèrent faire tirer les polices sur les enfants « délinquants«  affamés plutôt que d’investir dans l’éducation ou la lutte contre le choléra qui n’apportent, bien sûr, aucun profit politique à court terme.

L’écologie « scientifique » revendiquée par les pétitionnaires scientistes de Heidelberg n’aurait de sens qu’après avoir, comme toute science devrait le faire, défini son projet en termes de bien-être à long terme de nos contemporains et de nos descendants. C’est à dire que l’on ne peut que s’opposer aux logiques des mondes de la finance, de l’industrie et du commerce. Une écologie scientifique commence par la définition d’un projet à moyen terme de l’espèce humaine : assurer sa survie pour quelques générations dans les meilleures conditions possibles, en préservant pour l’avenir, autant que faire se peut, les ressources naturelles et culturelles qui font aujourd’hui la qualité de la vie de ceux qui en ont une.

Cette platitude à laquelle on rallierait aisément, en parole, tout homme de pouvoir, est en fait une revendication révolutionnaire majeure de l’écologie parce qu’elle implique le partage de ressources que des minorités sociales ou politiques se pensent légitimement fondées à accaparer à titre individuel au nom des « droits«  de propriété, d’héritage ou de territoire.

De quel droit peut-on considérer qu’il est légitime qu’un enfant qui naît au Bangl adesh ou en Ethiopie soit condamné à la famine, que celui qui naît à Bogota, dans les banlieues de Rio ou de Los Angeles soit condamné à la violence et à la drogue ? Et que ceux de Neuilly, Beverly Hills ou Ipanema aient à se partager entre la finance, l’industrie, la politique et les hautes hiérarchies militaire ou religieuse ?

Une grande partie du phosphate, du pétrole, des métaux utiles et de quelques autres produits indispensables à la survie et au confort des sociétés techniques s’épuisera vraisemblablement au cours de la vie de nos descendants proches. De quel droit les privons-nous, à priori, de ressources quasi indispensables que nous gaspillons en circulant n’importe comment, en ravageant les villes et les campagnes par des conflits qui ne profitent qu’aux industriels de l’armement et à quelques politiques ?

Le credo de Heidelberg et des dirigeants technocrates dans la capacité du « progrès scientifique et industriel » à gérer humainement les ressources « par le prolongement de ce progrès constant vers des conditions de vie meilleures pour les générations futures » relève de la cécité absolue d’une bande d’autruches qui, la tête sous terre et le cul vautré dans leur propre confort, ne veulent rien voir de ce qui les entoure. Il leur va très bien de dénoncer les « idéologies irrationnelles » quand beaucoup de clignotant sont au rouge et quand chacun, écologiste ou non, se rend compte que tout ne tend pas vers le mieux.

Les Etats-Unis, l’Europe maastrichienne et le Japon campent sur leur confort en ruinant le reste du monde par des pratiques financières et commerciales maffieuses ou des échanges injustes. Leur gaspillage effréné de ressources naturelles, accaparées au nom de la loi du plus fort, maintient en survie provisoire leur système socio-économique aberrant, et Bush a eu au moins la franchise d’admettre, avant Rio qu’il ne voulait pas l’aménager, ni pour le mieux-être des autres ni pour le respect des chances de ses arrière petits enfants. Quand bien même l’aurait-il voulu, on sait qu’il ne l’aurait pas pu. La première puissance militaire et policière du monde n’est-elle pas totalement impuissante face aux hors-la-loi de la drogue qui s’y conduisent comme en terrain conquis ?

Je ne suis pas de ceux qui croient toute catastrophe inéluctable, l’effet de serre me semble trop incertain pour m’empêcher de dormir et je pense encore que le nucléaire pourrait être bien utilisé. Mais la violence et la misère croissantes, l’absence de choix décidés en faveur de l’éducation (sauf peut-être au Japon), le gaspillage insensé des ressources matérielles et surtout humaines, me rapprochent de ceux qui sentent, sans toujours le justifier, que quelque chose devra changer très vite dans nos stupides habitudes de riches. Et si les inconscients de Heidelberg ne me croient pas, qu’ils qu’ils aillent donc voir comment la police militaire de Rio braque, avec des armes chargées, les rares gamins des favellas qui tentent d’accéder aux plages ! Au milieu des toutistes bronzeurs, des joggers et des belles métisses en maillot « fil dentaire« .

André Langaney

Directeur du Laboratoire d’Anthropologie biologique du Musée de l’Homme

 

Libération du 12 juin 1992

Silence n° 157 – Septembre 1992

 

 

 

L’appel d’Heidelberg, une initiative fumeuse

Par Stéphane Foucart 2012 (auteur de : « La fabrique du mensonge. Comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger », Denoël 2013)


 

(…) La présentation et la médiatisation du texte – bien plus que son contenu stricto sensu – ont à l’évidence pour objectif de ramener les préoccupations environnementales et les sciences de l’environnement, qui émergent à Rio, à des « pseudo-sciences ». « Des scientifiques s’inquiètent du tout-écologie », titre Le Figaro. « Rio contre Heidelberg », ajoute Le Monde. « Rio : faut-il brûler les écologistes les écologistes ? », s’interroge Libération à sa « une ».

Initiative spontanée de la communauté scientifique ? L’appel d’Heidelberg est en réalité le résultat d’une campagne habilement orchestrée par un cabinet de lobbying parisien lié de près aux industriels de l’amiante et du tabac

Le premier indice est un mémo confidentiel de Philip Morris, daté du 23 mars 1993 et rendu public dans le cadre d’une action en justice contre le cigarettier. La note interne présente l’appel d’Heidelberg, se félicitant qu’il « a maintenant été adopté par plus de 2 500 scientifiques, économistes et intellectuels, dont 70 Prix Nobel« . (…)

http://www.lemonde.fr/sciences/article/2012/06/16/l-appel-d-heidelberg-une-initiative-fumeuse_1719614_1650684.html#x2SiwtStQ6QHpFVu.99

 

Dommage que la plus grande « opération de communication » contemporaine, une opération mondiale : le Congrès pour la Liberté de la Culture (CCF, Congress for Cultural Freedom) et ses multiples opérations anti-écologistes, ne soient pas évoquées ! Car Heidelberg en est un prolongement.

 

 

les signataires français :

Luc FERRY, Pierre BOURDIEU, Bernard KALAORA, Maurice TUBIANA, Julius AXELROD, Henri ATLAN, Pierre-Gilles de GENNES, Haroun TAZIEFF, Yves LACOSTE, Hervé Le BRAS, Pierre AIGRAIN, Louis ALBOU, Jean-Michel ALEXANDRE, Michel ALLIOT, Manan APFELBAUM, Maurice AUBERT, Marc AUGE, Jean-François BACH, Jean-Pierre BADER, Jack BAILLET, Raymond BARRE, Jacques BARROT, Etienne BAULIEU, Per BECH, Jean BIGNO, Jean-Paul BINET, Jean-Noël BIRABE, Alain BOMBARD, André BOURGUIGNON, Odile BOURGUIGNON, Jean-Claude BOUVIER, Constant BURG, P. BUSER, Henri CAILLAVET, V.CAPUT, Jean-Claude CHERMANN, Pierre CORNILLOT, François DAGOGNET, André DANZIN, Jean DAUSSET, Quentin DEBRAY, Pierre DEBRAY-RITZEN, Claude DEBRU, Jean DORST, Pierre DOUZOU, Jean-Pierre EBEL, Mosche FLATO, Etienne FOURNIER, Marc FUMAROL, G. GACHELIN, Paul GERMAIN, Herbert GESCHWIND, James GOLDBERG, François GROS, Marianne GRUNBERG-MANAGO, Marie Elisabeth HANDMANN, Claude HURIET, Eugène IONESCO, François ISAMBERT, Lucien ISRAEL, Liliane ISRAEL, Claude JASMIN, V.P. KAFTANDJIAN, Sergueï Petrovich KAPITZA, Philippe KOURILSKY, Henri LABORIT, Yves LAPORTE, Raymond LATARJET, Hervé LE BRAS, Marcel LEGRAIN, Jean-Marie LEHN, Pierre LELONG, Jean-Paul LEVY, André LICHNEROWIC, Michel MAFFESOLI, Nicole-Claude MATHIEU, Yves MATILLON, Antoine MERLE D’AUBIGNE, Philippe MEYER, L. MONNERIE, Gabriel NAHAS, Guy OURISSON, Jean-Claude PECKER, Yves PELICIER, Pierre PIGANIOL, A.PROCHIANTZ, Claude RAFFAELLI CPA, François RAVEAU, François REGNIER, J.RUFFIE, Michel SALOMON, Evry SCHATZMAN, Jean SCHERRER, Gérard SIES, Dominique STEHELIN, François STEUDLER, Lionel STOLERU, Jean SUTTER, Haroun TAZIEFF, Maurice TUBIANA, Alain-Jacques VALLERON, Bernard VANDENBUNDER, Daniel WIDLOCHER, Etienne WOLFF, Edouard ZARIFIAN –

Henri Laborit n’a pas tardé à comprendre qu’il s’agissait d’une manipulation, qu’il s’était fait avoir, et il a retiré sa signature.

 

Mais Alain Bombard, Jean Dorst… Eux aussi se sont fait rouler. Combien d’autres ? S’il en était besoin, ceci démontre la force des manipulateurs. Ceux qui ont fait cette opération s’était déjà illustré avec le lobby de l’amiante et quelques autres.

Derrière cette opération, se profile une organisation anti-écologiste et pro-laisser-faire capitaliste étendue sur plus de quinze ans.

 

Claude RAFFAELLI mérite une mention spéciale. Il signe en se réclamant ouvertement du CPA (Comité Permanent Amiante), le lobby de l’amiante qui allait être dissous 3 ans plus tard.

un peu d’info sur le personnage :

http://www.resoaplus.fr/forum/viewtopic.php?t=1166

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *