L’idée de décroissance connaît depuis peu un certain regain. On pourrait s’en réjouir en l’interprétant comme l’expression d’un besoin d’exercice critique vis à vis des fondements de la civilisation industrielle. Enfin ! Car, évoquer ce sujet il y a peu, et de manière constructive en ouvrant un champ de réflexion et d’action oublié, c’était la garantie de faire un four (1). Donc, après si longtemps d’extinction des feux de la pensée alternative, on se prend à espérer un redémarrage du débat d’idées. Mais, y a-t-il eu débat ? Pas exactement. Y a-t-il eu concertation ? Pas plus que d’habitude, c’est à dire pas du tout. Il y a eu lancement unilatéral sans souci de cohérence avec l’histoire et l’évolution de la critique écologiste, comme on lance un produit dans un esprit de concurrence. Résultat : cette décroissance-là est employée sans autre forme de précision, de façon extensive. Ainsi, l’idée, qui avait la disponibilité d’un outil critique, est passée à l’état contraignant de slogan. Qui a besoin d’un slogan ? D’autant qu’il y a quelques risques à mettre en avant la décroissance seule comme s’il s’agissait d’un objectif en soi, applicable sans distinction de contexte.

Ecologisme et décroissance

Cet article a été censuré par la revue Silence auquel je participais depuis seulement 15 ans (après avoir soutenu et écrit dans Ecologie et ses satellites depuis 1973). Oui, censuré. Silence, revue alternative se réclamant de la non-violence, etc. Cet acte remarquable répondait à la demande des gens d’un autre journal : La Décroissance, lesquels avaient fait la même démarche auprès de L’Ecologiste. Ils n’étaient peut-être pas les seuls à agir en coulisse…

Déjà, bien que figurant au comité de rédaction (mais sans être consulté), j’avais été « oublié » pour participer à un recueil sur ladite décroissance. Je n’avais découvert ce petit livre qu’en le voyant sur le stand de Silence que je tenais au Salon Marjolaine !

L’article a été publié et repris dans Réfractions, A Contre Courant, Courant Alternatif, des sites web comme Décroissance Info

 

Le grand mensonge

Décroissance de la croissance ou nouvelle croissance ?

Tout sens dessus dessous

De la décroissance à la reconstruction de la vie

 

L’idée qu’il faille faire décroître la production et la consommation là où elles sont devenues excessives est déjà ancienne. Elle fut l’une des premières idées avancées par les mouvements européens et nord-américains des années soixante pour désamorcer la « société de consommation« , son gaspillage effréné des ressources et toutes les pollutions et destructions qui l’accompagnent. Rien de nouveau sous le soleil, donc, sauf que les alternatifs d’alors ne lui donnaient pas plus d’importance qu’il n’en faut. Ils avaient bien d’autres choses à mettre en avant. Et, surtout, ils précisaient à quoi elle devait être appliquée ; il s’agissait d’une « décroissance de…« .

L’idée fut reprise par Nicholas Georgescu-Roegen. Celui-ci fonda sa critique sur la thermodynamique pour dépasser le dogme mécaniste qui, environ un siècle après son abandon en physique, imprègne toujours la science économique officielle (2). Schématiquement, l’économisme mécaniste croit que tout est réversible, que toutes les limites peuvent être surmontées par la technologie, donc que les événements négatifs ne laissent pas de trace durable (3). Ce dogme considère la nature comme un stock inépuisable, accessoirement capable d’absorber tous les déchets et d’effacer toutes les dégradations. C’est ce qui a conduit l’économisme à ignorer le passif créé par les activités industrielles par rapport à l’économie réelle, celle de la biosphère (4). Négligeant les rétroactions négatives, ne retenant que celles qui semblent conforter leur système, les économistes conformistes rêvent dans un monde virtuel de flux continus dont rien ne peut arrêter la croissance. Pour ces dignes sectateurs de la domination sur la nature et sur les hommes différents, plus il est produit de choses et plus il est créé de « richesses« , quel que soient les productions et les moyens mis en œuvre. Qu’importe si ce qui est produit détruit des productions antérieures, des économies et des sociétés, qu’importe si cela détruit des écosystèmes et menace toutes les vies évoluées. Ces considérations ne rentrent pas dans les estimations des économistes, des industriels et des politiciens. C’est en partie pourquoi les technologies les plus lourdes et les plus destructrices triomphent (l’autre raison est le plus grand profit que celles-ci génèrent en le concentrant en peu de mains, et le pouvoir que procure leur contrôle).

Les choses sont évidemment un peu plus complexes que ne le dit l’économie officielle.

Le deuxième principe de la thermodynamique correspond à la règle de l’entropie… L’énergie utilisable se transforme inéluctablement en énergie inutilisable : même si l’énergie dissipée n’a pas disparu, la dégradation de la qualité entre les potentiels haut et bas est irréversible. « Toutes les formes d’énergie sont graduellement transformées en chaleur et la chaleur en fin de compte devient si diffuse que l’homme ne peut plus l’utiliser » rappelle Nicholas Georgescu-Roegen. Et d’ajouter : « C’est la seule loi physique qui reconnaisse que l’univers matériel lui-même est soumis à un changement qualitatif irréversible, à un processus évolutif« . C’est une loi physique du point de vue de la vie, laquelle organise la résistance à l’augmentation de l’entropie en utilisant le flux solaire. Elle est même quasi anthropocentrique, car elle concerne l’industrie humaine au premier chef. C’est donc « la plus économique de toutes les lois physiques« . Elle ouvre sur la perception des limites de l’activité industrielle du fait de l’épuisement des stocks d’énergie utilisable et, plus encore, du fait de l’augmentation insupportable des déchets, au premier rang desquels la chaleur. En résumé, pourvu que l’on tienne compte de l’économie de la nature – un détail anecdotique pour l’économisme, plus on transforme de matière et d’énergie – plus on produit de déchets et de destructions en chaîne (5).

Amorçant la réintégration de l’économisme dans son environnement, l’approche thermodynamique est très utile. Cependant, elle est très loin d’être toute la critique et la proposition. Elle ne fait qu’entrouvrir la pensée matérialiste pour lui permettre d’appréhender des dimensions plus subtiles. Restant focalisée sur l’aspect mesurable et quantifiable de la dégradation de la biosphère, elle aborde la question qualitative mais est quasi muette sur la compréhension holiste et sensible. Il faut donc se garder de lui accorder plus d’attention qu’il n’en faut, surtout hors du contexte très particulier de l’abondance matérialiste réservé à une minorité. Sinon, aborder les problèmes sous ce seul angle risquerait de réduire encore un champ de conscience déjà par trop limité. Cela peut entraîner vers des simplifications excessives, voire incompréhensibles.

 

 

Le grand mensonge

L’expression la croissance, toujours employée sans plus de précision, ne parle guère ; pire : elle parle mal. Et pour cause ! Pour l’économisme, l’important est de jouer sur le sentiment positif dérivé de la similitude avec le mouvement évolutif de la vie ; précisément, comme avec développement. Cela n’est donc rien d’autre qu’un slogan propagandiste pouvant s’appliquer à n’importe quoi, au meilleur comme au pire. Envers exact de la croissance, l’expression la décroissance présente exactement les mêmes faiblesses et peut, comme sa consœur, se prêter à tous les détournements.

 

La croissance est un artifice idéologique, une illusion destinée à habiller d’une image positive les spoliations et les destructions innombrables. Elle est une palissade publicitaire dressée devant l’immense chantier de déconstruction du vivant. Ceux qui se sont laissés prendre à la propagande ont pu croire en une progression du niveau de vie, une progression sociale, une amélioration des conditions de vie. Suite à la crise créée par le capitalisme financier, on entend dire que, pour la première fois depuis longtemps, les jeunes n’ont aucun espoir de « dépasser » leurs parents, comme leurs parents avaient « dépassés » leurs grands-parents… Remarquons le « dépasser » alourdi de préjugés puisés dans le catalogue des marchands, des technocrates et des arrivistes. Il s’accompagne d’un constat de « déclassement » qui frapperait les descendants ayant un métier et un niveau de consommation jugés « inférieurs » à ceux de leurs parents. « Déclassement » ? De classes sociales. Qui exprime un glissement des « classes supérieures » vers les « classes inférieures« … Nouvelle démonstration de la saisissante régression culturelle et politique depuis le sabotage du mouvement alternatif, le conformisme le plus réactionnaire est adopté comme un postulat fondateur par des jeunes chercheurs en sociologie. Que voilà de grandes idées sorties du petit bout de la lorgnette ! Hormis le mépris d’une cohorte de métiers et de modes de vie, et la survalorisation des autres, elles reposent sur la découpe mécaniste du vivant en portions déconnectées les unes des autres et sur l’oubli du plus important : la dégradation des relations sociales, la destruction accélérée de la biosphère et l’expansion des maladies dégénératives, qui sont, pour l’essentiel, les coûts des améliorations vantées. Cette gigantesque mystification est rendue possible grâce à la scotomisation quasi complète des cultures (systèmes de références) enracinées dans l’observation du vivant et de son environnement, donc de leur sujet d’exploration : l’économie de la nature. Une culture façonnée sur la base du divorce avec la nature leur a été substituée. Tissée de représentations tronquées (le long oubli de la thermodynamique, par exemple) ou falsifiées (telles la croissance), elle est l’outil de la domination d’abord sur les hommes puis sur la nature. Les écologistes la nomment « culture impérialiste« . Elle génère une déformation de la perception de soi et de la nature qui conduit à accepter les projets les plus opposés à l’intérêt général : une fausse conscience.

 

L’une des conséquences les plus étonnantes de la déconnexion et de la dérégulation par rapport à la vie des communautés et de la biosphère apparaît dans les bilans de l’économisme officiel : ils comptabilisent tout en actif, même la destruction, la maladie et la mort, surtout la mort, et négligent d’établir le passif. Et pour cause ! Il est prodigieux.

 

Pourvu que l’on ouvre un peu la science économique sur le monde qu’elle prétend régenter, et que l’on intègre à ses estimations quelques éléments relatifs à la vie des personnes, des communautés, des écosystèmes, et tout l’édifice comptable s’effondre très loin au dessous d’un zéro pointé. Car, c’est en spoliant et en capitalisant les biens et les pouvoirs communautaires (les communaux), que les dominants prétendent réaliser une croissance bénéfique. Dans les faits, les spoliations, les empoisonnements, les destructions, les mises à mort d’êtres, de sociétés, d’espèces et d’écosystèmes n’ont cessé de croître au point que nous vivons la plus rapide extinction de l’histoire de la vie. Ainsi, les capacités de régénération de la vie terrestre sont dépassées depuis à peu près 25 ans (6). Du fait de l’affaiblissement de la biosphère et de l’augmentation en nombre et en puissance des agressions, l’espérance de vie des formes les plus évoluées est menacée à très court terme. Nous fonçons pied au plancher vers le terme de l’aventure.

 

Pour voir plus clairement encore l’étendue de la manipulation, il faut revenir aux bases et au sens, en l’occurrence à la fonction de la culture à laquelle appartient le mythe de la croissance. La culture impérialiste prolonge le conditionnement inculqué par le judéo-christianisme. Déjà, celui-ci détournait de la nature et du corps – de la vie -, désignés comme les sièges de la régression et du mal, pour focaliser l’attention sur une mythologie légitimant les dominations. Avec les dogmes matérialiste, mécaniste, néodarwiniste, la culture impérialiste a déconnecté plus encore ceux qui la subissent des réalités du monde vivant, et accentué le renversement des valeurs fondamentales entre bien et mal, bon et mauvais, positif et négatif. Ainsi, le filtre de la culture impérialiste défigure toutes les aspirations soufflées par la vie tandis qu’il habille de couleurs attrayantes les projets mortifères…

  • La nature, la coopération, la communauté et les communaux (y compris les services publics), la régulation des différences de potentiel et la protection des systèmes fragiles (baptisées « protectionnisme« ), la paix économique, etc. passent pour de mauvaises choses.

  • Le « progrès » détruisant la nature et anéantissant des cultures et des peuples, l’intérêt particulier, la dérégulation, la dissociation, la compétition et la lutte, le profit, la « réussite » et la domination, la guerre en somme, etc. passent pour de bonnes choses.

 

C’est ce renversement des valeurs qui sème d’abord la confusion et permet le détournement des volontés vers le service d’intérêts opposés au bien commun. Là intervient la croissance économique falsifiée à force d’occultations : elle sert à donner une apparence de confirmation « scientifique » au renversement des valeurs.

 

La croissance que vantent les industriels, les financiers, les politiques, même les syndicalistes, etc. est l’expression la plus spectaculaire du grand mensonge de l’impérialisme. En prenant celui-ci au piège de son propre langage, du point de vue de la vie, de son évolution, de sa diversité, du point de vue des manières d’être en phase avec l’économie de la nature, du point de vue de la satisfaction d’être au monde, c’est le mot « décroissance » qui est le plus propre à illustrer le brillant résultat de l’agitation économiste. La croissance cache une décroissance radicale des cultures, des sociétés et de l’ensemble vivant.

 

C’est sur ces constats, et sur le projet de réveiller les consciences en mettant à nu les mythes impérialistes pour montrer la réalité sans fard, que le mouvement écologiste s’est fondéil y a trente à quarante ans.Aussi, comment s’articule la décroissance, devenue slogan programmatique, avec l’effort écologiste ? Assez mal, car inviter à la décroissance pour enrayer la décroissance provoquée par la croissance de l’impérialisme relève de l’exercice de style entre initiés. Mais qu’en est-il pour la plupart des gens ? Mieux encore, la décroissance-programme étant une réaction au premier degré à cette croissance qui autorise un renversement des représentations et des perceptions, elle tend à contrarier la dénonciation du grand mensonge sur les bienfaits des activités impérialistes. Prôner la décroissance, c’est accorder à la croissance une certaine réalité, une consistance ; c’est la crédibiliser. Il est peu probable que cela corresponde à l’intention initiale. Toujours est-il que cela ne contribue pas à éclaircir une situation déjà très embrouillée !

 

Pourquoi donc risquer d’augmenter la confusion chez tous ceux qui sont aveuglés au point d’ignorer la décroissance du vivant et d’accorder leur confiance aux propagandistes de la croissance, ceux-là mêmes qui les manipulent et les spolient ? Ne vaut-il pas mieux tenter de rétablir les valeurs et la vérité des réalités ?

 

 

Décroissance de la croissance ou nouvelle croissance ?

La référence aux mots de la domination (en l’occurrence, la croissance) et la focalisation sur l’aspect quantitatif trahissent combien on est encore entraîné par la logique et la dynamique impérialistes. Il est révélateur que les dimensions interrelationnelles et sensibles qui sont pourtant distinctives de la vie et qui, par définition, devraient être portées par les alternatifs et concrétisé en pratiques constructives d’une autre vie, sont presque toujours reléguées à l’arrière-plan – quand elles sont seulement pensées. Dans « L’horreur économique », Viviane Forrester l’a très bien vu : « Le seul fait de penser est politique. D’où la lutte insidieuse, d’autant plus efficace, menée de nos jours, comme jamais, contre la pensée. Contre la capacité de penser« . L’une des plus grandes réussites de cette lutte est sans doute d’avoir réussi à affaiblir la contestation de la domination en y introduisant la confusion, au point que des options réformistes réussissent à passer pour des solutions aux yeux de beaucoup (par ex. la taxe de l’ultralibéral Tobin et les mirages du développement durable – dans sa version industrielle qui ne vise qu’à faire durer l’exploitation et la domination).

 

Prôner la décroissance sans autre forme de précision (des industries dures, de l’impérialisme, de la connerie, etc.) manque singulièrement de relativisme, tout autant que de vanter la croissance tout court. On tombe dans le même excès absolutiste que l’impérialisme qui veut ignorer tout ce qu’il écrase.

 

Toujours dans le registre des similitudes avec les fonctionnements dominants,la décroissance présente toutes les caractéristiques de la logique d’opposition, ce piège qui tend à monopoliser l’action et à stériliser l’esprit alternatif (7). N’exprimant que la négation, ce qui est psychologiquement désavantageux,la décroissance ne propose explicitement que d’affaiblir l’impérialisme de l’intérieur. Moins de ceci, moins de cela… C’est beaucoup mieux que l’assujettissement et la résignation. Néanmoins, c’est très insuffisant car la diminution des quantités consommées et produites ne peut, seule, changer la logique du système. Même à faibles doses, les facteurs de destruction restent nuisibles.

 

Avec la décroissance affirmée en opposition à la croissance, on reste dans l’esprit matérialiste mécaniste et la schématisation linéaire où tout est résumé au quantitatif, décomposé en éléments, espaces, domaines, processus distincts ; les événements arrivant les uns après les autres dans l’ordre de la cause et de l’effet. On ne sort pas de l’économisme limité caractéristique de la culture impérialiste. Faire décroître la production et la consommation suffira-t-il à relancer les dynamiques sociales et écologiques ? Cela n’est pas aussi simple. Rien ne fonctionne comme cela, à commencer par le plus simple des systèmes régulés ; parce qu’il est régulé, comme toute la vie. Car la croissance matérialiste n’est qu’une partie du problème, et elle n’est pas la première. N’oublions pas les autres ! Lesquelles ? Eh bien, tout d’abord, la culture et les structures de la domination, c’est à dire l’impérialisme, la ruine des pratiques collectives et démocratiques – y compris dans les « associations » – et la déstructuration sociale. La croissance n’est qu’un produit de ces dégradations premières. Elle est, en particulier une résultante de la croissance de la capitalisation des pouvoirs confisqués, que ce soit par la force ou par les jeux d’illusion des systèmes représentatifs. C’est ce premier processus qui autorise toutes les dérives par rapport à l’intérêt général.

 

Une définition négative n’est pas le bon vocabulaire pour un mouvement alternatif. Surtout auprès des démunis ! Va-t-on parler de décroissance aux chômeurs, aux exclus, aux affamés, aux innombrables qui ont été spoliés de leur vie même ? Mieux encore, comment appliquer ce langage à l’œuvre de ceux qui, après avoir été précipités dans la misère par la croissance du capitalisme réalisant la décroissance de la vie sociale et écologique, ont réussi à reconstruire ce qui avait été détruit, à faire croître à nouveau la vie ? Depuis qu’elle a été pensée – au moins les années soixante, la décroissance de certaines productions, consommations et pratiques de domination, n’est qu’un moyen parmi tant d’autres d’amorcer la sortie du cauchemar. En fait, elle est surtout une image pour faire pièce à la propagande productiviste car elle n’est pertinente que par rapport à la surconsommation matérialiste nuisible aux autres et à la biosphère. Hors de ce contexte très particulier, elle n’a plus de signification. Vouloir en faire un objectif philosophique et politique, l’élever au rang d’alternative porteuse dépasse de très loin ses possibilités. La mettre en avant comme s’il s’agissait du dernier joyau de la critique brouille cette dernière. La stratégie n’est pas bonne et cela n’est pas qu’une affaire de nuances.

 

Comme simple contre-pied à la croissance, l’idée de la décroissance est impuissante à remettre sur la voie de la compréhension holistique de l’économie de la nature et de la régulation salvatrice de nos activités. Elle n’ouvre sur rien de constructif, sur aucune perspective. Son message est trop pauvre pour illustrer à lui seul les alternatives que beaucoup s’efforcent de faire croître. Au moins, il y a trente à quarante ans, on s’interrogeait sur la nature de la production et de la consommation, sur l’utile et le nuisible, sur le salariat, sur l’autonomie et la communauté des biens, sur la démocratie, sur la maîtrise des conditions de vie, etc. Alors, pourquoi s’encombrer d’un aussi pauvre message quand, moyennant un petit effort, nous pourrions offrir beaucoup mieux ?

 

 

Tout sens dessus dessous

Il n’est pas étonnant que la culture impérialiste résiste même chez des militants qui espèrent sincèrement promouvoir un changement de civilisation. Dans notre époque de grand conditionnement, si l’on ne s’ouvre pas à l’écologie, donc aux cultures qui puisent leur inspiration dans l’économie de la nature et à leur histoire tissée de résistances, on n’a guère de chances de libérer sa capacité de penser par soi-même et en coopération avec les autres. On demeure prisonnier du renversement des valeurs martelé dès la prime enfance. A défaut de références radicalement différentes, à défaut d’être à l’écoute des exploités d’ici et des martyrisés de plus loin, à défaut de connaître l’histoire des mouvements sociaux, comment approcher l’autre rive ? Le schéma linéaire et mécaniste propre à l’impérialisme s’impose toujours, et l’on demeure profondément handicapé pour comprendre l’ordre du vivant et s’y insérer en imaginant les voies alternatives à l’impérialisme. C’est pourquoi beaucoup ne parviennent qu’à esquisser un ailleurs tout aussi déconnecté du vivant que le système qu’ils espèrent fuir, une autre utopie marquée par l’esprit de domination (8). Inutile de s’offusquer ! Chacun a sa dose d’automatismes pas forcément bien méchants pour un mouvement alternatif. Par contre, il est des points durs de la culture impérialiste qui, même à petites doses, réensemencent les principaux travers du système jusque dans les courants qui s’opposent à lui.

 

Ainsi, croyez-vous sincèrement que l’on peut convaincre et mobiliser, faire décroître les forces de l’impérialisme et promouvoir les alternatives avec des pratiques qui ne dépareraient pas dans le contexte d’une institution bureaucratique ou d’une entreprise capitaliste ? Ces pratiques étant tout à fait efficaces pour susciter la décroissance des interrelations et détricoter les réseaux de sympathies et de compétences, à très peu d’originaux près, la réponse est unanimement non. Pourtant, beaucoup plus d’attention et de moyens ne sont-ils pas mobilisés par des représentations solennelles, avec tribunes réduisant des parterres à l’impuissance, que pour des rencontres entre proches et complémentaires (9) ? Même type d’interrogation à propos des « grands rassemblements » où tout échange constructif est à peu près impossible… « rassemblements » où l’on ne peut guère se rendre qu’en automobiles, voire en avion (tandis que l’on a toutes les peines du monde à partager un pot avec les alternatifs d’à côté et à échanger deux informations et une idée avec les militants que l’on connaît de longue date) ? Ceci étant intimement lié à cela, combien s’efforcent de dénoncer et de surmonter les luttes de pouvoir aussi énigmatiques que dérisoires qui foisonnent dans un militantisme à la française toujours imprégné de l’un des plus efficaces dogmes impérialistes : l’individualisme ? Résultat de ce qui précède, le refus de l’échange, la non-réciprocité, le nombrilisme et l’incorrection poussée jusqu’à la brutalité ne sont-ils pas un peu trop communs, même dans les milieux où l’on parle de convivialité ? Enfin, certaines pratiques sont si radicalement décroissantes pour l’échange des informations et des idées, donc pour la motivation personnelle et collective, à fortiori pour les alternatives, qu’aucun doute n’est possible sur leur appartenance : ainsi la censure et l’ostracisme toujours en vogue à la marge du mouvement (10).

 

Ces manières incohérentes par rapport à l’ambition affichée alimentent la croissance de la capitalisation des pouvoirs spoliés, ou, à tout le moins, la protègent. Elles trahissent une défaillance majeure de l’idée actuelle de décroissance : l’omission de la remise en cause de la domination, le premier ferment du système destructeur de la vie. La chose n’est pas nouvelle. Il y a longtemps, trop longtemps que la réflexion sur l’écologie du mouvement social, en particulier sur l’effet radicalement contre-productif de tout rapport de domination, semble passée de mode.

 

On ne peut construire une autre économie et, à plus forte raison, une autre civilisation en ne se fondant que sur l’opposition au mauvais système. Se définir par le refus n’ouvre sur rien. Promue Grande Solution, la décroissance ne permet pas de se distancier assez par rapport à l’impérialisme pour pouvoir se déprendre de la vision du monde qu’il instille. Au-delà de la résistance nécessaire, il faut aussi être capable de reconnaître les bases d’un meilleur système et les voies permettant d’y parvenir. Par définition, la décroissance est muette là-dessus. Elle n’informe pas sur les vraies alternatives, celles qui créent des solutions et font réellement reculer la domination en restaurant ce que celle-ci détruit. Au contraire, elle leur fait de l’ombre, les enfonçant dans l’espace entre inconscience et indifférence d’où elles avaient déjà beaucoup de mal à émerger. « C‘est à partir d’une rupture avec la ruse des versions bâclées, des perceptions factices, des simulations imposées, qu’il deviendra possible d’aborder ce dans quoi nous sommes vraiment impliqués (…) la rupture se fera dans l’ordre de la culture de référence et de la pensée« . C’est encore Viviane Forrester très inspirée. Elle ajoute qu’il faut développer la « faculté de ne pas répondre au système dans les termes réducteurs seuls offerts par lui et qui annulent toute contradiction« .

 

 

De la décroissance à la reconstruction de la vie

De la position initiale choisie dépend l’état d’esprit, la cohérence, l’orientation et la portée de l’action. C’est pourquoi concentrer l’attention sur la décroissance d’un parasitisme n’est pas la meilleure façon d’aborder la restauration de la vie sociale et de la biosphère. Comme l’évoque Viviane Forrester, on rompt plus efficacement en s’engageant résolument dans une tout autre logique, en recréant et inventant des relations et des pratiques différentes de celles qui dégradent tout, qu’en s’opposant avec les mêmes armes.

 

Une décroissance floue agitée comme un étendard peut passer pour une panacée. Elle peut devenir un stéréotype risquant de s’emparer de la pensée, de la détourner et de faire oublier toutes les choses dont les alternatifs devraient stimuler la croissance. Pour éviter cela, il faut au moins préciser que l’idée de décroissance ne s’applique qu’aux racines de l’impérialisme et à ses productions, et à rien d’autre. Naturellement, une priorité parmi les mises en œuvre de la décroissance concerne les tendances dominatrices et les pratiques qui stimulent les turgescences hiérarchiques ; cela d’abord parmi ceux qui se piquent d’agir pour renverser l’impérialisme. En effet, puisqu’il semble nécessaire de dire l’évidence, l’érection de nouvelles tribunes, le non-respect des engagements, la censure, l’ostracisme et toutes les tactiques misérables qui spolient la plupart du pouvoir de penser et d’agir, le concentre, le capitalise et le change en domination, doivent être combattus pied à pied. Nul ne doit perdre de vue que la mission première des bons amis de la domination consiste toujours à semer la confusion dans tous les courants rebelles pour les affaiblir à l’intérieur et les décrédibiliser à l’extérieur. Avec la nécessité de créer une réaction à la mesure de la puissance et de la rapidité des processus de destruction, avec l’indispensable entretien d’un climat stimulant entre les militants, c’est une raison supplémentaire pour faire l’effort d’une clarification des valeurs et des pratiques. Sans ce minimum de cohérence, point de crédit ! C’est seulement si tous ceux qui se mobilisent se montrent à la hauteur des espérances que pourront être cultivés la convivialité et l’enthousiasme qui sont les plus importantes dynamiques d’un mouvement.

 

En complément de cet indispensable changement d’attitude, il serait bon que les alternatifs rebondissent en se donnant des objectifs positifs susceptibles d’emporter l’adhésion de la plupart. Non pas un nouveau slogan, mais des orientations qui laissent toute latitude à chacun pour effectuer ses recherches et s’essayer aux applications.

 

L’observation de l’économie de la nature nous apprend les interrelations communautaires. L’histoire des sociétés nous montre que l’impérialisme se construit en les détruisant. Ces constats rapprochent les peuples autochtones non encore assujettis par l’impérialisme, les écologistes et des observateurs aussi pénétrants qu’un Ivan Illich (11). Ils les rassemblent autour de la notion de bien commun et de la pratique des communaux. Celles-ci ouvrent une issue dans la spirale des destructions ; une voie d’autant plus efficace qu’elle est constructive. En effet, retisser les liens communautaires en reconstituant une économie des communaux aurait pour avantage de priver l’impérialisme des énergies détournées dont il se nourrit, tout en lançant la restauration des sociétés et des écosystèmes. Plus sûrement que l’opposition frontale qui tend à stimuler le système, s’engager dans cette voie entraînerait sa… décroissance.

 

Alain-Claude Galtié

été 2004 / printemps 2005

 

(1) « Renversement et rétablissement de la culture conviviale. Le sens de l’économie. La convivialité volée. Restaurer le politique » Silence n° 248/249/250, septembre, octobre et novembre 1999.

J’y ai bien évoqué la nécessité de la décroissance… de la décroissance de l’impérialisme, justement, sans l’extraire de la critique générale de celui-ci et en l’articulant avec les orientations alternatives indispensables pour affaiblir l’impérialisme tout en construisant une autre civilisation. Fait révélateur de l’état d’une partie de « l’alternative« , ayant été produit avant le lancement de la décroissance slogan, ce travail est passé complètement inaperçu et a même failli ne pas être publié.

Il vient de reparaître sous forme de brochure grâce aux éditions Pli Zetwal, Coppéré, 42 830 Saint Priest la Prugne (5€).

 

(2) Sadi Carnot (1796 – 1832), fils de Lazare Carnot, et, 26 ans plus tard, Rudolf Emanuel Clausius (1822 – 1888) identifièrent les principes de la thermodynamique et de l’entropie.

Nicholas Georgescu-Roegen est mort en 1994. Son ouvrage le plus important est paru en français un an après sa mort : « La décroissance : entropie, écologie, économie » aux éditions Sang de la Terre.

 

(3) Le projet ITER visant à maîtriser la fusion thermonucléaire est caractéristique des fantasmes prométhéens dominants. C’est après le mythe de la croissance matérialiste illimitée que courent les lobbies qui investissent l’argent public dans cette recherche, le détournant de l’énorme gisement des économies d’énergie, des technologies douces et des énergies renouvelables. Leur rêve est de parvenir à contrôler la fusion pour produire de l’énergie à gogo tout en alourdissant les coûts – donc les profits – et en concentrant encore la production et la distribution. Un vrai bonheur totalitaire qui leur permettrait d’échapper au cauchemar de l’alignement obligé sur l’économie de la nature.

 

(4) A vrai dire, même les notions de déchets, d’effluents, de pollution, sont récentes pour l’économisme. La compréhension de l’enchaînement et de l’accroissement rapide des conséquences de toute agression contre la vie est à peine esquissée aujourd’hui. L’exemple du réchauffement climatique annoncé depuis longtemps par des écologistes ne dessille même pas les yeux des productivistes. Il leur est impossible d’admettre que leurs pollutions et les destructions qu’ils commettent en entraînent d’autres qui accélèrent encore la dérive.

En bonne logique, les grands périls déclenchent les réactions nécessaires à l’organisation de la survie. Ainsi, la perspective de la disparition de la banquise arctique devrait mobiliser toutes les volontés pour changer de civilisation. Or, point du tout. Les industriels ne veulent voir dans le recul des glaces qu’une chance de faire passer leurs cargos par le nord et l’opportunité d’exploiter de nouveaux gisements pétrolifères, donc d’accroître les activités responsables du désastre planétaire. Verrouillés dans l’idéologie mécaniste de l’amélioration d’une nature dont ils ignorent tout, ils ne sont plus de ce monde. Et pendant ce temps là, tout aussi informés que les précédents, les usagers de l’automobile et de l’avion continuent imperturbablement à alimenter le réchauffement.

 

(5) C’est la grande différence avec le biologique et ses extensions sociales et culturelles où, au contraire, plus on favorise le foisonnement des vies, des sympathies, des idées, des créations, des échanges sans profit capitaliste, et plus le monde en est enrichit et produit de satisfactions… Une dynamique que les aspirants alternatifs devraient méditer davantage.

 

(6) Voir sur Internet ou auprès du WWF le Rapport Planète Vivante 2004 qui montre que la civilisation industrielle a dépassé les capacités de régénération de la biosphère dès avant 1980.

 

(7) J’en ai fait une critique dans « Réapprendre la dynamique alternative« , Silence de mai 2004

 

(8) voir « Le monde tel qu’il est« , Silence de juin 2003.

 

(9) « Sous les tribunes, la vie« , Silence n°291/292, janvier 2003.

 

(10) Un magnifique exemple nous en est donné par l’Ecologiste. Ce journal m’avait demandé de contribuer à sa rédaction et nous avons eu un temps des échanges qui semblaient de bonne intelligence. Il avait, par exemple, publié une version française d’un article déjà paru dans The Ecologist sur les relations entre la destruction des écosystèmes inter-tropicaux et les grandes oscillations climatiques, tel El Niño (« Le projet de la vie et son anéantissement : le feu à la planète », l’Ecologiste n° 2, décembre 2000). Il m’avait encore demandé plusieurs autres travaux nécessitant un fort investissement. Puis, tout à coup, l’équipe du journal m’a claqué la porte au nez après que, en réponse à une commande pour un numéro spécial sur l’histoire de l’écologisme en France, j’ai présenté un premier projet rapportant les faits importants dont j’ai été témoin durant les premières années du mouvement. J’évoquais l’esprit et la détermination qui régnaient à l’époque, et la façon dont l’image de l’écologisme (et non le mouvement, nuance !) avait été détournée pour désamorcer le danger qu’il constituait pour toutes les formes de domination. Enfin, j’articulais le témoignage avec une réflexion sur le sens de l’alternative déduite de la reconnaissance de l’économie réelle – celle de la biosphère. « Impossible de publier cela« , m’a-t-on dit avant de rompre tout contact.

N’est-il pas curieux que l’on se fasse censurer par des « écologistes » pour avoir, hier, contribué à lancer le mouvement dont ils se réclament et le défendre encore contre la récupération et le détournement ?

 

(11) « Dans le miroir du passé« , Ivan Illich 1992, Edition Descartes & Cie.

 

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