article écrit en mai/juin 1988, publié en 1989

 

54,28% des téléspectateurs ont pu juger superflue une présence écologiste aux présidentielles…

Le candidat écologiste a recueilli 3,8% des voix… Des voix exprimées ; ce qui n’est pas grand-chose par rapport à l’électorat, surtout pour une candidature qui, à la différence des autres, est censée dépasser les intérêts catégoriels pour tendre vers l’intérêt général.


C’est pas brillant !


Deux hypothèses immédiates :

  • les français ne sont pas/ ne sont plus sensibles aux problèmes écologiques.
  • le langage de ceux qui se réclament de l’écologisme n’intéresse pas grand-monde.


Pourtant, même en ne considérant que la France, la crise écologique est toujours là et bien là ! Elle est même plus aiguë et plus étendue que jamais… Dans les hiérarchies de beaucoup d’entreprises et d’administrations, la légèreté, l’incompétence et la duplicité sont toujours très souvent de mise. Les villes sont encore plus inondées de bagnoles qu’au temps des manifs à vélo. L’agro-alimentaire déverse toujours ses poisons sur des campagnes où plus grand-chose ne bouge… Sauf les sols dénudés, défoncés, écrasés, stérilisés qui foutent le camp. Au sud, les forêts (et leurs habitants) partent toujours en fumée. Les clôtures et le béton prolifèrent toujours autour des villes, dans les campagnes et sur les côtes (1). Des zones humides qui, suivant un accord européen sur la protection des oiseaux signé en 1979, devaient être classées en réserves sont détruites. Le gaspillage des matières premières, le gaspillage des énergies et, aussi, le gaspillage de l’information, le gaspillage des compétences, le gaspillage de la créativité, le gaspillage des vies, etc. Tous les gaspillages sont toujours prospères. Les fluides chlorofluorés responsables de la destruction de la couche d’ozone sont toujours déversés dans la nature en abondance. Même chose pour quantité d’autres molécules parfaitement dégueulasses. Les récupérer, les recycler, les détruire ? Peuh ! Voyez comme les responsables (sic) français freinent des quatre fers pour retarder la mise en oeuvre de la « voiture propre » (2). De toute façon, même les ordures ménagères ne sont pas gérées comme on pourrait/ comme on devrait le faire : il se construit encore des usines d’incinération ! Incredible no ? Bien sûr, les pluies acides sont toujours d’actualité. La pollution des eaux aussi.

Le nucléaire et ses pertes aussi. Etc.


Et, en plus, on s’fait chier !


Alors ?


Alors, une participation au premier degré à une grand-messe ultra-conformiste est-elle la riposte adéquate aux pollueurs, destructeurs, profiteurs, désorganisateurs… A tous les agresseurs de l’ensemble vivant ?


Et puis… Comment la dimension des destructions en cours, la force des malaises, la gravité des blessures n’inspirent-elles pas une réaction plus mordante, plus informée, plus imaginative ?

 

 

VIE ET MORT DES MOUVEMENTS


Les écolos ne sont plus ce qu’ils étaient. La société française non plus, et pour tenter d’y comprendre quelque chose, il est, au moins, nécessaire de jeter un coup d’oeil en arrière.

Après les infiltrations par des partis, des syndicats, des lobbies, des catégories sociales conservatrices (sauf pour l’ensemble vivant !),

Après les récupérations, les manipulations, les sabotages,

Après les dérives conformistes, électoralistes, minimalistes,

Que subsiste-t-il du mouvement écologiste ?

Pour éviter de se laisser abuser par l’affectivité, il faut essayer de se représenter ce qu’est un mouvement…


Un mouvement social – comme le fut l’écologisme – est constitué par l’établissement de relations entre individus partageant la même émotion.


Au départ, un individu – ou plusieurs simultanément – réagit à une modification de l’information en circulation dans sa société ou, plus en amont, directement à un changement de la structure d’un ensemble. Il conçoit une émotion particulière pour avoir associé des expériences et des informations d’une façon originale. C’est à dire que des relations nouvelles sont apparues en lui et ont été mémorisées. Dès lors, cet individu n’est plus tout à fait le même. Il possède maintenant une infomation plus complexe. Une information qui a une existence matérielle (changements aux niveaux moléculaire et cellulaire) et une existence subtile et dynamique : nouveaux sentiments, nouvelle compréhension, nouvelle idée. Sous cette dernière forme, l’information aura un effet rétroactif sur l’individu quand il en fera une nouvelle lecture au crible de sa nouvelle forme structurelle, de sa nouvelle sensibilité. Il l’associera à d’autres informations, l’affinera, évoluera encore, et ainsi de suite.


Un mouvement est amorcé dans la structure même de l’individu. Il se développera longuement comme un frémissement intérieur avant d’atteindre un niveau d’énergie suffisant pour s’extérioriser.


Pourquoi certains individus et pas les autres ? Parce qu’ils sont plus sensibles, qu’ils ont une structure nerveuse qui leur fait percevoir et ressentir ce qui échappe aux autres, ce qui leur échappe encore. Il n’y a pas de mérite personnel dans cette disposition. Les individus sensibles sont façonnés dès la prime enfance par des circonstances particulières. Ils ont vraisemblablement l’avantage d’échapper en partie au conditionnement socio-culturel ; assez pour être moins verrouillés que la plupart par les représentaltions mentales conformistes. Ayant moins de préjugés, ils ne sont guère portés à sélectionner les « bonnes » informations et à refuser les « mauvaises ». Ils sont plus ouverts et sont, donc, impressionnés par une plus grande diversité d’expériences et d’informations. Ils se construisent ainsi des systèmes de références plus larges et plus relativistes. Ils sont, bien plus que les autres, des intelligences engendrées par la complexité. C’est pourquoi ils peuvent être stressés par des changement trop lointains ou trop ténus pour être remarqués par les autres.


A ce stade, l’information originale qu’ils détiennent peut être perdue. Ils peuvent n’être pas compris ni même écoutés, et être rejetés par la société bien pensante comme irresponsable ou dangereux.


Mais, s’ils parviennent à communiquer avec d’autres individus sensibles, ils créent ensemble une structure complexe qui les englobe et dont la dynamique va contaminer d’autres individus, etc.


Si les premiers tendent à se fondre dans la structure du mouvement comme un élément constitutif de sa forme, s’ils sont animés par la même pulsation (mais cela peut changer), d’autres individus – même, en apparence, très impliqués – peuvent ne participer que pour une faible part. Tout dépend de leur degré de sensibilisation et de leur énergie (ne pas confondre avec l’action conformiste des arrivistes !). De toute façon, le mouvement n’est pas réductible aux individus. Il est bien plus. Le mouvement est surtout de l’information en mouvement.


L’information circule dans le mouvement social. Information recueillie à l’extérieur, information créée à l’intérieur des individus et entre eux. Comme un sang, l’information irrigue tous les niveaux d’organisation du mouvement et les stimule.


Actions, réactions, rétroactions, etc. Comme un fluide turbulent, l’information coule, tourbillonne et se transforme continûment.


Un mouvement n’a pas de limites définissables, même à un moment donné. Les turbulences de l’information en circulation ne dessinent pas un ensemble aux contours précis. Il n’y a ni intérieur ni extérieur du mouvement. Il y a des lieux de forte agitation à des niveaux de complexité différents (individu, groupe, ensembles de groupes) et quantité de stades intermédiaires, jusqu’à la diffusion de quelques idées dans la société.


L’information transformée (créée) par le mouvement influence les autres mouvements, les autres formes sociales et revient, changée, féconder le mouvement.


Mouvement… Le mot est bien faible pour traduire la réalité d’un ensemble chaotique de boucles, de spirales, de… mouvements d’information, d’énergie et de complexité variables, à tous les niveaux et en tous sens. C’est une structure dynamique d’une inappréciable complexité. Sans doute l’expression la plus sensible, la plus intelligente d’une population. Tant qu’elle n’est pas rongée par un virus réductionniste.


Justement, rappelez-vous les lendemains de la « campagne Dumont« . Rappelez-vous la bagarre qui opposa les « diversitaires » et les conformistes. Les premiers étaient partisans de relations souples, en réseaux. Ils s’efforçaient de coller à la réalité du mouvement. Les autres, possédés par des conceptions trop simples et des ambitions arrivistes voulaient hiérarchiser, institutionnaliser, rigidifier. Objectif : imposer un organigramme et une orthodoxie personnalisée par quelques figures de carême.


Ce délire est presque traditionnel (par chez nous). Confronté à une structure complexe, on veut… « structurer » (sic). C’est à dire réduire à un schéma compréhensible, maîtrisable, manipulable ce qui apparaît comme un « désordre » parce que l’on n’est pas assez informé pour le concevoir et qu’on refuse d’évoluer.


Réduire par n’importe quel moyen, mais REDUIRE ! Pour substituer son petit projet simpliste à l’intelligence créatrice foisonnante du « désordre ».


Cette fois encore, avec l’écologisme, quantité d’individus avides, paranoïaques, simples, et de forces disparates ont conjugué leurs efforts contre la complexité.


Tout le monde connaît la suite.


Le mouvement a été empoisonné par les conformismes injectés et réveillés à dessein ; asphyxié par les contraintes « structurelles », les magouilles inter-minables, la « démocratie » médiocratique (parce que sans information – pour la magouille !), la « démocratie » majoritaire et paralysante, la censure et le sabotage de toutes mes turbulentes turbulences…


Pour les individus sensibles, la menace réductionniste contre la complexité du mouvement devint évidente très tôt. Ils perçurent l’infestation du mouvement par les forces contre lesquelles l’écologisme s’était levé. Ils tentèrent de réagir mais la réflexion, sur la dynamique d’un mouvement n’était ni assez avancée ni ses prémisses suffisamment répandues pour qu’ils fussent compris. C’était déjà trop tard (en 1974) ; l’écosystème mouvement écolo était condamné.


L’énergie des turbulences a été absorbé par la viscosité des conformismes régénérés. La pression de l’information en circulation a chuté. La stimulation est tombée parallèlement. Les relations se sont défaites doucement dans l’intimité des acteurs du mouvement, dans le secret des structures. Les individus et les groupes se sont démobilisés. L’émotion, l’enthousiasme, la curiosité, etc. ont fait place aux stress arrivistes, hiérarchiques et électoralistes.


La structure dynamique et complexe a disparu comme elle était venue. Exit le mouvement social !


Bien sûr, le foisonnement d’idées et la perspicacité critique ne lui ont pas survécu.


Quant aux structures de plus en plus conformistes et rudimentaires (jusqu’au « parti » !) qui ont parasité le mouvement finissant, leur niveau d’énergie et d’information était évidemment trop bas pour qu’elles produisent quelque chose d’intéressant. D’ailleurs, ce n’était pas leur fonction. Elles n’avaient été imposées que pour utiliser l’énergie du mouvement à des fins arrivistes et, à terme, le saigner.

 

 

LA SOCIETE MALADE


L’écologisme et les autres mouvements sociaux se sont effondrés vers la fin des années 1970. Ensemble, ils étaient la partie sensible de la société française ; celle qui percevait les dérives, les menaces, les agressions. Ils étaient la partie dynamique et stimulante qui prenait les devants contre l’intolérable ; le régulateur social le plus fort. Enfin et surtout, ils étaient la projection idéale et régénératrice de la société.


Les mouvements morts, l’espoir est mort avec eux, et la désillusion s’est étendue bien au-delà des militants et des sympathisants ; partout où l’information en circulation avait eu une influence, jusque dans des structures hostiles. Certitude d’avoir été bafoué une fois de plus, suspicion, ressentiment, haine sourde… ont créé les conditions d’une désaffection et d’une démobilisation vis à vis des autres, vis à vis de la société tout entière aussi remarquables que l’avait été l’enthousiasme de 1968 à 1975.


Vaincue et déprimés, même les individus sensibles se sont tus et se sont tournés vers d’autres activités. Il n’y a pas eu de relève. Les plus sensibles parmi les nouvelles générations sont aujourd’hui encore impressionnés par le sabotage des mouvements sociaux, par la défaite de leurs aînés et la dégénérescence qui en a résulté.


Alors, les autres, les pas très sensibles, les pas très informés, les conditionnés contents, les refoulés résignés, les routiniers… Tous ceux qui ne sont pas placés dans des conditions stimulantes ont replongé dans une léthargie j’m’en-foutiste aggravée par la dépression générale.


Le marasme social est d’autant plus profond qu’un phénomène joue en sens inverse de la dynamique des mouvements sociaux d’hier. Après avoir sapé et mis à mort ces mouvements, les réductionnismes se sont épanouis sans plus rencontrer d’opposition et ont, maintenant, des effets en tous dommaines :

invasion des modes bourgeoises les plus coincées : « bécébégisme », bleu marine pensionnat religieux, crispation et arrogance,

tendance générale des femmes au repli sur les comportements féminins (imposés par la culture machiste, faut-il le rappeler ?), comportements étrillés lors de la prise de conscience féministe : maniérisme de vamp, passivité dans tous les actes de la séduction, regain du goût pour les machos et les hommes affichant les signes du pouvoir et de l’argent, récupération des valeurs de la « réussite sociale » par les femmes émancipées (?), etc. Symptôme et virus à la fois : le succès du roman guimauve (3 millions de lectrices de la collection Harlequin, 16 millions d’exemplaires vendus en 1987) qui s’inspire étroitement des tendances évoquées plus haut et les confirme en les réinjectant dans l’esprit des lectrices,

communication difficile entre les individus, incompréhension, défiance, voir hostilité à priori,

repliement sur soi, sur « les siens », sur sa propriété (au sens étroit),

chute de la convivialité,

croissance de la vanité et des mépris,

montée de la peur, toutes les peurs : peur de l’originalité; peur du différent, peur de l’inconnu, peur de l’autre, peur des malades, peur de la mort, peur du sexe (même « safe »),

essor du chauvinisme, des sectarismes, des racismes,

progression des idéologies réactionnaires,

regain de faveur pour la hiérarchie et le pouvoir,

retour des vieilles valeurs matérialistes : la propriété, la « réussite », l’argent, et extension du goût pour le luxe ostentatoire (avec presque 3 millions de chômeurs, avec la misère et la faim aux portes !).

etc.


Pour qui bouge un peu, il ne se passe presque pas de jour sans que l’on soit témoin d’une agression. Oh, pas de ces agressions dont certains nous rebattent complaisamment les oreilles (ne serait-ce pas pour occulter les autres ?)… Mais, plutôt, de l’une de ces innombrables agressions lâches, vicieuses et curieusement impunies qui rongent la cohésion sociale : intolérance, malveillance, incurie, arrivisme, duplicité, malversations… au choix, toutes les manifestations de la connerie profonde et grasse. Presque partout, les réductionnismes sont à l’oeuvre et vomissent leurs poisons dans un organisme social affaibli. C’est, maintenant, toute la société française qui est menacée comme l’étaient hier les mouvements.


A la crise écologique s’est ajoutée une crise sociale grave.


20 ans après le printemps 68, le couvercle est retombé plus lourd sur la gueule de la société, sur la gueule de chacun.


On n’ose plus. On s’touche plus. On s’aime Pas. On s’fait peur. Rien ne bouge. « La France » est devenue une société froide.


Avons-nous jamais connu pareille inhibition ?

 

 

RECHAUFFEMENT


Les causes de la crise écologique et les causes de la crise sociale sont très largement communes. D’ailleurs, s’agit-il de deux crises ?


Pour réagir avec une quelconque chance de succès, nous n’avons guère le choix.


Faire joujou avec la société politicienne, avec la société dominante, avec la société prédatrice (on ne peut plus primaire), sur le terrain aménagé par elles : le niveau où la conscience – il s’agit plutôt d’inconscience – est contrôlée par les virus mentaux qu’elles nous ont inoculés, cà sert à quoi ? Sinon à sombrer dans la confusion ; ce qui, au total, conforte les systèmes destructeurs. Sino à ceux qui n’ont d’autre ambition que de se faire mousser pour, un jour, se vautrer sur un strapontin. Sinon à décourager la révolte et le désir.


L’enracinement dans notre culture et dans nos processus mentaux des bases structurelles des systèmes destructeurs impose de prendre des distances avec le pas ou peu conscient, avec le niveau où réflexes, peurs, désirs, fantasmes sont déformés par les conditionnements étrangers aux logiques du vivant.


Pour échapper aux déterminismes parasites, il faut tendre vers toujours plus d’information, plus de réflexion, plus d’ouverture, plus d’égoïsme relativisme… Il faut changer de niveau culturel et mental.

 

Alain-Claude Galtié

paru dans Ecologie Infos n° 392 (1989)


(1) Exemple très actuel : l’Ile de Ré se couvre de clapiers « propriété privée ». Les « forêts domaniales » sont déjà loties et ce ne sont là que hors-d’oeuvre, Bouygues et Merlin se sont réservés les plats de résistance.


(2) Ils freinent depuis le début des années soixante-dix, quand les industriels de l’automobile ont obtenu la tête (et la carrière politique) de Robert Poujade – premier ministre de l’environnement – qui avait osé les inviter à construire des véhicules non-polluants.

 

 

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