Au coeur d’une alerte sanitaire de 30 ans (dans la fonction publique)

par Alain-Claude Galtié

Non respect du contrat de travail, refus de l’information, dénis de compétence, désinformation et mensonges, manoeuvres de déstabilisation, intimidations, relégation, blocages de carrières, pression psychologique permanente, calomnies, menaces…

 

 

sommaire

L’alerte, révélateur de tous les dysfonctionnements

La minimisation des compétences du « petit personnel » est une nouvelle nuisance

Sitôt l’épée du lanceur d’alerte au fourreau, les actes irresponsables reprennent de plus belle

La mauvaise foi érigée en méthode de « management« 

Vingt ans après… et quelques années

 

 

Quelques-unes des perles collectées au cours de cette alerte amiante :

Le secrétaire du CE, s’attribue le mérite des analyses et des travaux. Il affirme : « il n’y a toujours aucun danger d’aucune sorte dans notre bâtiment relatif aux revêtements d’amiante« .

1 mois plus tard, les analyses prouvent une « contamination anormalement élevée (…) dans l’air du premier grenier technique et à moindre niveau dans le second« . Comme le disaient les techniciens.

 

L’adjointe de la direction pour le bâtiment et les équipements conclut l’échange par « Il faut bien mourir de quelque chose ». 6 ans plus tard, elle décédera d’un cancer.

 

Mis en présence des plaquettes d’amiante, pour toute réaction, le responsable du bâtiment et de la sécurité casse une plaquette d’amiante, la porte à ses narines, renifle et déclare : « C’est pas de l’amiante ».

 

Nous proposons de participer à la conservation des œuvres d’art nombreuses dans l’institution, mais délaissées voire exposées dans de très mauvaises conditions. (…) le directeur ne relève pas, reste quelque temps les yeux dans le vague, puis nous propose de superviser la « gestion » des poubelles (…)

 

etc.

 

 

 

C’était en 1974 dans un escalier du siège de la société Saint-Gobain. Je parlais amiante avec un collègue et lui disais combien c’était dangereux. Un inconnu nous dit : « Faut pas parler comme ça ! C’est faux. Ce sont des racontars de journalistes. Je suis ingénieur chez ISOVER et je peux vous dire que l’amiante est sans danger.« 

Lui montant en costard-cravate, nous descendant en bleus de travail. Il avait vraiment l’air d’y croire.

J’évoquais rapidement le cas de Jussieu et les informations concordantes qui parlaient de fibroses et de cancers… Il s’accrochait à sa propagande. En guise d’au-revoir, je lançais : « Vous n’allez pas tarder à avoir d’autres informations et, malheureusement, ça va faire des victimes !« .


 

L’alerte, révélateur de tous les dysfonctionnements

 

A chaque fois que le boudin du bas d’un grand rideau pare-feu s’écrasait au sol, il crachait une curieuse poussière blanche. Surtout d’un côté, cela faisait comme de la neige. Il y avait aussi ces toiles épaisses couvrant les lumières trop proches des tentures inflammables. Et les flocages, tout là-haut, dans les greniers techniques occupés par une partie des équipements du conditionnement d’air. A coup sûr, de l’amiante, de l’amiante et encore de l’amiante !

J’en parlai aux collègues. L’amiante, ah oui, les toiles, là-haut, étaient bien en amiante. Pourquoi ?

J’en parlai en réunion technique. De l’amiante ? Ah.

J’en parlai aux délégués au Comité d’Entreprise. « Rassure-toi« , me dit-on, « il n’y a aucun problème, toutes les mesures de sécurité sont prises« . Réponse automatique quel que soit le problème exposé : ils ne connaissaient strictement rien à l’amiante.

J’en parlai au représentant du syndicat. « De l’amiante ? Tu as bien fait de m’en parler. Je vais m’en occuper. Fais-moi confiance« .

J’avais appris l’amiante en formation professionnelle. C’était un volet de la formation à la sécurité des métiers du froid et du conditionnement d’air car nous rencontrions souvent l’amiante sur nos lieux de travail. En militant pour l’utilisation de l’énergie solaire, je l’avais rencontré aussi à la Faculté de Jussieu, haut lieu de l’alerte depuis 1973. 

Je suis donc parti en quête de doc. L’Institut National de Recherche et de Sécurité (INRS) m’en donna assez pour convaincre n’importe qui – croyais-je. Je fis des stages dans sa bibliothèque et l’on me fit des photocopies.

Ce travail de recherche et d’information correspondait entièrement à mon métier et à la définition de ma fonction, mais l’institution refusera toujours de reconnaître le caractère professionnel de l’action contre l’amiante. Evidemment.

 

L’année 1977 était écoulée. Ma période d’essai aussi. Une période d’essai de 1 an… et toujours pas de titularisation. Question de budget me dit-on. Il faudra attendre le prochain budget, dans 1 an. « Mais, je te garantis que tu n’y perdras rien » (mon chef de service).

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1978

 

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1979

Plus d’une année de blas blas blas sans l’ombre d’une évolution. Nul ne voulait bouger. Alors, je suis retourné à Jussieu.

J’avais fait des prélèvements dans les différents endroits suspects. Quelques pincées dans des flacons que j’apportai à l’intersyndicale de la faculté de Jussieu qui menait la lutte contre l’amiante depuis le début de ces années 70. Ils m’orientèrent vers Henri Pézerat, le responsable du Laboratoire de Chimie des Solides. Celui-ci me reçut en compagnie de Joëlle Guignard. Je ne pouvais pas rencontrer plus compétents !

L’alerte était portée par Jean Grisel et Henri Pézerat. Ils avaient déjà fait un énorme travail et l’information était passée dans les médias, grands et petits (1).

 

Henri Pézerat en visite ans une industrie de l’amiante dans les années 1970

 

Les résultats d’analyse confirmèrent mes craintes. Je les communiquai à la commission Hygiène et Sécurité du CE en précisant qu’ils pourraient s’adresser au LEPI (Laboratoire des Particules Inhalées de la Mairie de Paris) pour confirmation. Et tout devint très compliqué.

 

La direction fit faire une autre analyse, mais par le Laboratoire de la Chambre Syndicale des Professionnels de l’Amiante (LHCF) ! Pour comble, celui-ci ne disposait pas de la microscopie électronique indispensable. Et – comme c’est bizarre – l’un des espaces les plus pollués était oublié.

Les résultats d’analyse confirmèrent la présence des amiantes amosite et chrysotile dans les parties techniques. Aussitôt, les élus du CE s’empressèrent de minimiser le risque et d’affirmer : « les autres lieux ne présentent aucun danger…« , bien sûr en taisant l’oubli des plus grands volumes du bâtiment, des lieux spectaculaires où se rencontrent les gens de la maison et les nombreux visiteurs.

 

 

22 mars : Lettre à la commission Hygiène et Sécurité du CE. Contestation de la technique de microscopie optique employée par le laboratoire, information sur la véritable qualité de ce laboratoire et mise en garde contre d’éventuels travaux bâclés.

Heureusement, le contrôleur de sécurité de la Caisse Régionale d’Assurance Maladie de l’Ile de France (Nouailhas), qui allait superviser l’affaire durant plusieurs années, obligera la direction à changer les bourrelets dégradés du rideau de fer et de la porte du magasin.

 

27 mars : Devis présenté par une société de désamiantage pour une intervention dans les locaux du conditionnement d’air : fixation du flocage mou et enduit au plâtre sur le flocage des poutrelles dans les greniers techniques. A propos de l’un des lieux les plus contaminés (flocage instable exposé aux vibrations et aux courants d’air de la climatisation), il est précisé que l’enduit ne sera appliqué qu’aux « endroits où le revêtement existant est dégradé« . Déjà du bricolage grossier pour donner le change !

Ni le CE ni la Direction ne réagissent.

A l’occasion d’une fermeture de trois jours, la société de désamiantage intervient sur les flocages mous des locaux du conditionnement d’air. Pas de confinement du chantier, aucune mesure de protection respectée. Création probable d’un important pic de pollution avec migration dans les locaux voisins.

 

En août 1979, la société T. intervient pour « réparation du bourrelet du rideau de fer » et la société S.F.H. (Sté Française d’Hygiène) restaure l’enduit amianté de protection d’un autre équipement tout aussi important.

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1980

Les bourrelets d’amiante seront changés en avril 1980.

PHOTO 12 septembre : Devis détaillé de la société T. pour la fourniture et la pose du « boudin d’amiante sous rideau de fer« , également du « boudin d’amiante sous porte du magasin« .

La « réparation » programmée en août avait dû se révéler insuffisante vu la dégradation des matériels.

 

16 octobre : Nouveau devis de la société T. Celui-ci corrige le précédent au sujet du travail nécessaire sur la porte coupe-feu du magasin.

J’apprendrai beaucoup plus tard qu’à cette période, dans les ateliers de construction, des plaques d’amiante étaient encore découpées à la scie mécanique, sans même une aspiration et une filtration des poussières. Ces plaques auraient été utilisées plusieurs fois. D’autres plaques ont été installées dans une salle sous un praticable. Le menuisier Gérard Monnet qui avait effectué ce travail mourra durant l’été 2005 d’un mésothéliome.

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1982

Décembre 1982

Novembre/décembre : Dans le cadre de la section syndicale CFDT, nouvelle information sur les pollutions par l’amiante, leurs conséquences et les risques. Réalisation et distribution aux délégués de tous les services d’un document d’information de 6 pages : (« Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’amiante« ). Il est accompagné d’une lettre demandant à la Direction et au Comité d’Entreprise que cesse l’utilisation de produits à base d’amiante et que tous les flocages soient protégés.

Aussitôt, le secrétaire du CE, s’attribue le mérite des analyses et des travaux. Il affirme : « il n’y a toujours aucun danger d’aucune sorte dans notre bâtiment relatif aux revêtements d’amiante« .

PHOTO

Eberlué, je découvre que la compétence professionnelle pour laquelle j’ai été sélectionné semble n’avoir plus d’importance.

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1983

Un affichage au tableau syndical

 

En janvier 1983, la direction commande des analyses d’air et de matériaux au LEPI, le laboratoire recommandé par Henri Pézerat 3 ans auparavant.

 

24 janvier : Les analyses prouvent une « contamination anormalement élevée (…) dans l’air du premier grenier technique et à moindre niveau dans le second« . Comme le disaient les techniciens.

Les travaux n’interviendront que 21 mois plus tard… 21 mois de contamination sans aucune mesure de protection.

De nouveaux travaux de protection sont annoncés dans les locaux du conditionnement d’air. Les toiles d’amiante seront remplacées, etc.

Sur le conseil d’Henri Pézerat, les toiles d’amiante sont changées contre un textile de fibres de silice amorphe.

Dans la foulée des lois Auroux, avec ma section syndicale (j’étais secrétaire), je demande la création d’un Comité d’Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail.

 

des résidus de toiles d’amiante encore présents 26 ans plus tard

 

Le 7 octobre 1983, sans aucune information préalable, le Comité d’Entreprise désigne les membres du CHSCT. Surprise : je fais partie du nombre sans même avoir été consulté.

 

Le 17 novembre se tient la première réunion du CHSCT. J’y viens avec l’envie de faire progresser les dossiers en sommeil, en particulier la question des pollutions d’amiante. Tout est repoussé à plus tard.

Au sortir de la réunion, je surprends un petit échange entre deux délégués poids lourds de la CGT : « Avec lui, on va pas rigoler tous les jours !« .

Le soir même, la direction annule la désignation du CHSCT.

 

17 jours après, les délégués au CE, les délégués du personnel et leurs suppléants sont convoqués pour désigner un nouveau CHSCT. Des consignes de vote ont été données pour m’écarter du CHSCT. Je ne serai plus jamais membre du CHSCT.

 

 

 

La minimisation des compétences du « petit personnel » est une nouvelle nuisance

 

L’adjointe de la direction pour le bâtiment et les équipements qui avait suivi les travaux au cours desquels l’amiante était rentré en force dans l’établissement me demande pourquoi j’insiste pour réduire les pollutions d’amiante… « Je ne vous comprends pas. Vous avez peur de mourir ? » Elle conclut l’échange par « Il faut bien mourir de quelque chose ». En effet, elle mourut cinq ans plus tard d’un « cancer généralisé » foudroyant (selon la version officielle, mais peut-être était-ce un cancer de l’amiante…).

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1984

Le 23 avril 1984, : une année après l’annonce de travaux de protection, rien n’est encore entrepris. Les techniciens du conditionnement d’air, premiers concernés par la pollution des locaux techniques, écrivent à la Direction et au CE pour annoncer le recours au droit de retrait de la situation dangereuse, cela jusqu’à réalisation des travaux nécessaires (Code du Travail, loi n° 82-1097, article L.231-8 ; article L.231-8-1).

PHOTO lettre

 

En mai, se tient une réunion extraordinaire du CHSCT. J’en suis exclu. Nouailhas, le représentant de la CRAMIF souligne la nécessité de travaux importants et fait des recommandations relatives à leur conduite, aux résultats et aux mesures de prévention applicables aux techniciens du conditionnement d’air : « contrôle médical spécial (application du décret du 17 août 1977)« . Cette recommandation ne sera observée qu’une fois, en 1984.

En dépit des réclamations, les techniciens exposés ne bénéficieront de cet examen qu’en 2005, après la mort de leur plus jeune collègue.

 

Le lundi 28 octobre 1984, une entreprise spécialiste de l’amiante débute les travaux. Il s’agit d’imprégner et de fixer les flocages mous en pulvérisant un fixateur sur l’amiante et dans la totalité du volume pollué (encapsulage). Or, l’entreprise ne réalise aucune des mesures de sécurité indispensables : confinement et mise en dépression de l’espace du chantier, sas d’accès, décontamination, etc. Exactement comme la même société avait procédé en 1980 !

 

Le jeudi 31 octobre, j’informe le Chef Electricien et particulièrement un cadre membre du CHSCT des conditions anormales du chantier. Sans aucun effet.

 

Le vendredi 1er novembre : Je préviens les responsables techniques que je me retirerais des locaux si les travaux ne sont pas exécutés correctement (isolation complète et sas d’accès).

 

Le lundi 4 novembre : Nouvelle mise en garde aux responsables techniques.

 

Mardi 5 novembre : le responsable du conditionnement d’air contacte la responsable du Bâtiment et des Equipements, adjointe de la Direction. Celle-ci dit avoir informé le chef de chantier de désamiantage qui réagit à peine.

 

Le mercredi 6 novembre 1984, les mesures prises par la société de désamiantage sont toujours extrêmement insuffisantes. Sans aucun rapport avec les obligations du métier. Dûment informés par les techniciens du conditionnement d’air, les responsables de l’entreprise de désamiantage comme les responsables de l’institution négligent de prendre en considération la mise en surpression de la zone de désamiantage lors du fonctionnement des centrales de ventilation ! Alors, mes collègues et moi arrêtons le travail pour danger particulier (Code du Travail, loi n° 82-1097, article L.231-8 ; article L.231-8-1). Il s’agit du 2ème exercice du droit de retrait en deux ans.

Alors que nos appels et nos avertissements restaient lettre morte et que personne ne nous prenait au sérieux depuis plus d’une semaine, tout à coup, c’est le branle-bas de combat dans toute la direction. En un clin d’oeil, une réunion est improvisée avec la direction au grand complet. J’accepte d’assurer la continuité du service, mais à la condition que la CRAMIF intervienne dès le lendemain matin. Cependant, je refuse de mettre en service les soufflages du conditionnement d’air qui mettraient en surpression le chantier non protégé.

 

Le lendemain, le jeudi 7 novembre, après avoir constaté l’absence des mesures de protection nécessaires à la conduite d’un tel chantier, le représentant de la CRAMIF (toujours Nouailhas, lui-même membre du CPA, le Comité Permanent Amiante, le lobby !) réprimande les responsables de la société de désamiantage. Il impose « des méthodes de travail rigoureuses » et exige que le chantier soit mené à son terme. Mais n’est-ce pas un scénette jouée spécialement pour mes collègues et moi ? En tout cas, le confinement du chantier est enfin réalisé avec mise en dépression et sas de décontamination.

Mais quelle pics de pollution avions-nous atteints entre-temps ?

 

Exactement 10 ans plus tard, en 1994, lors d’une visite d’expertise préalable à un nouveau chantier de désamiantage, Messieurs Nouailhas et Guy Dufour (ex-directeur du LEPI) me confieront qu’en 1984 l’entreprise chargée des travaux n’était pas entièrement responsable de la mise en œuvre du chantier en dépit du bon sens. Seul un travail très superficiel lui avait été commandé par l’institution et l’administration de tutelle. C’est pour cela que tous ces gens de la direction avaient négligé de nous écouter pendant plus d’une semaine, mettant délibérément en danger tout le personnel ! Incroyablement, comme en 1979, ils croyaient pouvoir donner le change à leurs techniciens, pourtant mobilisés sur le sujet depuis plus de 6 ans. En dépit des démonstrations, ils nous prenaient toujours pour des neuneus. Aveuglement de la mentalité hiérarchique…

Lors de la rencontre de 1994, Nouailhas et Dufour préciseront que c’est seulement grâce à l’arrêt de travail des techniciens du conditionnement d’air, lequel a entraîné l’intervention de la CRAMIF, que le cours du chantier a été fondamentalement changé.

La dernière personne de la direction qui avait supervisé les grands travaux et l’installation de l’amiante est, à son tour, atteinte par un cancer du poumon à la veille de prendre sa retraite. Sa disparition ne facilitera en rien l’alerte et la prévention. Au contraire, les techniciens engagés pour conduire les nouveaux équipements seront de plus en plus déconsidérés par les technocrates qui suivront. Remarquable : tous auront en commun une parfaite incompréhension de l’amiante et une absence des compétences adaptées à l’entreprise, à ses techniques et à sa production. Ceci associé à un rejet croissant d’écouter ceux qui savent, Ingénieur Conseil et personnels, donnera des résultats étonnants.

Après toutes ces péripéties et les consignes données par la CRAMIF, l’attitude de la direction, qui cependant changeait souvent de personnel, n’évoluera pas. Même des collègues négligeront complètement les précautions élémentaires vis à vis de l’amiante et n’hésiteront pas à nuire aux techniciens du conditionnement d’air.

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1985

 

Sitôt l’épée du lanceur d’alerte au fourreau, les actes irresponsables reprennent de plus belle

 

Entre 1985 et 1990, plusieurs travaux sont réalisés discrètement dans les locaux techniques du conditionnement d’air. Immanquablement, les chantiers ont libéré une forte pollution. Cela a été fait en toute connaissance de cause, en dépit des informations diffusées, en dépit de l’affichage des consignes sur place, en contradiction avec les recommandations de la CRAMIF : « les interventions, dans les locaux où il y a présence d’amiante (travaux effectués par les employés des services techniques ou par des employés de sociétés extérieures), soient soumises à une autorisation préalable et fassent l’objet d’une très stricte procédure« .

Pour comble, ce sont des collègues techniciens qui ont fait en catimini ces travaux déplorables ! Ils se sont délibérément mis en grand danger, ainsi que leurs collègues du local technique voisin. Désormais, par les ouvertures qu’ils ont créées, tous sont pollués à chaque mise en service des souffleries du conditionnement d’air. Mes collègues et moi les mettons à nouveau en garde, mais cela ne les intéresse pas. Pas du tout ! Et la relation ne cessera de se dégrader, au point que plusieurs ne manqueront pas une occasion de nous nuire.

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1989

En juillet, une nouvelle direction étudie la situation des techniciens du conditionnement d’air et reconnaît le blocage de leur carrière depuis de longues années. La directrice générale s’engage personnellement à corriger cette anomalie dès janvier 1990. Elle déclare même vouloir nous attribuer une prime compensatoire en attendant.

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1990

Pas de correction. Pas plus de « prime compensatoire« . Pas d’explication.

Au printemps, le directeur des ressources humaines entame une « mise à plat de la grille des emplois et des salaires« . Le blocage de la carrière des techniciens est à nouveau reconnu. Nouvelle promesse de la directrice : « vous êtes prioritaires pour les rattrapages« .

 

Cependant, en décembre, un premier projet de nouveau classement des emplois positionne les techniciens du conditionnement d’air 2 groupes au-dessous des autres techniciens ayant commencé leur carrière 2 catégories au-dessous du niveau de leur engagement… Un recul de 4 groupes d’un coup !

Le DRH a changé entre-temps, mais quand même…

Nous protestons par lettre en faisant la démonstration d’autres anomalies comparables qui permettent de mieux apprécier la valeur du déclassement envisagé par le projet : un minimum de 3 groupes pour des collègues ayant, cependant, bénéficié d’une progression appréciable durant les années 1980 ! La direction corrige aussitôt le projet pour les autres techniciens qui risquaient d’être lésés, mais nous oppose une fin de non-recevoir. En un an et un changement de DRH, la direction a fait une volte-face complète. Les yeux dans les yeux, la directrice va même jusqu‘à nier avoir reconnu notre blocage de carrière et s’être engagée à le corriger ! Les témoins se taisent.

Parallèlement, le directeur du bâtiment commence à sécher les réunions techniques. Bientôt, les techniciens se retrouvent seuls avec une secrétaire sans formation ni information pour traiter avec les entreprises et l’Ingénieur Conseil. Ces derniers sont stupéfaits. Ils n’avaient jamais vu ça.

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1991

A l’occasion de la fermeture de l’été 1991, des refroidisseurs d’air sont installés dans des ateliers, à proximité des locaux techniques toujours floqués. A mon retour, je m’aperçois que des tuyauteries ont été passées au travers du flocage. Plusieurs mètres carrés du flocage encapsulé en 1984 ont été détruits mais aucune mise en sécurité du personnel et de l’environnement n’a été observée. D’ailleurs, on voit encore au sol des débris et de la poussière du flocage arraché ! C’est consternant : les travaux ont été faits par deux entreprises qui connaissent parfaitement les lieux et l’histoire de l’amiante, sous la direction de l’architecte du lieu, de l’Ingénieur Conseil et de l’adjoint de la direction. Tous ces gens s’imaginaient-ils que ce travail scandaleux passerait inaperçu ?

Mes signalements restent lettre morte : manifestement, la prévention emmerde tout le monde.

Une prise de conscience semble impossible.

En 1991, les techniciens du conditionnement d’air écrivent plusieurs fois à la direction, provoquent une réunion avec les délégués et les représentants syndicaux. Notre chef de service plaide encore notre cause. Rien n’y fait.

A la fin de l’année, le ministère décide d’une analyse générale des emplois destinée à être « utilisée comme support de gestion« . La directrice générale nous invite à y participer et promet à nouveau : si vous êtes sages… Elle s’engage à tenir compte des résultats de l’analyse et à corriger notre situation. Mensonge encore. L’étude d’emploi ministérielle nous ayant été favorable, il n’en sera tenu aucun compte et la direction ne cessera d’en diminuer l’importance.

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1992

Rien n’évolue favorablement. L’été 1992 apporte, lui aussi, son lot de travaux déplorables et d’accroissement de la pollution par l’amiante. Dans le même local technique du conditionnement d’air, des ouvriers intérimaires sans équipements de protection et, bien entendu, non informés du danger arrachent les vieux détecteurs incendie inclus dans le flocage et dégagent celui-ci pour installer les nouveaux appareils. Après leur passage, des tas de flocage amianté jonchent le sol. En dépit des efforts, l’histoire se répète.

 

Le 11 décembre 1992, mes collègues et moi adressons une lettre à la direction, au Service Médical, au CHSCT et aux syndicats. Nous rappelons les recommandations de la CRAMIF et demandons l’intervention rapide d’une entreprise agréée pour restaurer la protection des flocages et nettoyer les locaux.

Parallèlement, arrive un nouvel équipement qui comprend des appareils d’éclairage comprenant des plaquettes d’amiante friables. Les appareils étant fréquemment manipulés, ces plaquettes se dégradent et se cassent rapidement. Les électriciens doivent donc démonter les plaquettes endommagées (ils les jettent dans les poubelles ordinaires), percer les neuves et les visser sur les appareils. Percer ! Et à sec… Même un petit percement libère une forte pollution. En dépit de l’information diffusée auprès des collègues depuis 1978, toutes ces opérations sont réalisées sans prendre la moindre précaution, pas même le port de masques P3 dont dispose le service. Un seul électricien refuse de travailler ainsi.

Enfin alertés, les techniciens du conditionnement d’air interviennent auprès des responsables du service. Sans résultat. Nous invitons le responsable du bâtiment et de la sécurité à constater par lui-même. Mis en présence des plaquettes d’amiante, pour toute réaction, il en casse une, la porte à ses narines, renifle et déclare : « C’est pas de l’amiante ».

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1993

En février 1993, le contrôleur de sécurité de la CRAMIF visite les locaux pollués.

Dans son compte-rendu, il relèvera que les mesures de sécurité n’ont pas été respectées et demandera la réfection des flocages, voire leur enlèvement à l’occasion des grands travaux prévus en 1994. Il préconise des analyses d’air et l’observation des mesures préventives recommandées en 1984.

Mais, à la veille de la venue de l’inspecteur, l’adjoint de la direction, celui qui prise l’amiante comme d’autres le tabac, mobilise une équipe de nettoyeurs africains sans information, sans protection, sans le matériel indispensable, pour « nettoyer » les traces les plus visibles des dégâts occasionnées au mois d’août. Découvrant par hasard les pauvres gens au travail, les techniciens du conditionnement d’air mettent immédiatement fin au scandale.

Il a donc été délibérément décidé de prendre le risque de disperser la pollution (usage d’aspirateurs ordinaires utilisés partout ailleurs dans le bâtiment, évacuation avec les ordures…) et d’exposer les personnels du ménage et ceux de la maison à une grave contamination.

 

Peu après, le chef de service des techniciens plaide le déblocage de notre carrière auprès de la directrice générale qui explose en me traitant de « chien« .

 

Le 17 mai 1993, les techniciens du conditionnement d’air écrivent à la direction, au service médical, au CHSCT, avec copies à la CRAMIF et à l’Inspection du Travail. Ils rappellent les antécédents et dénoncent le « nettoyage » des locaux techniques pollués et ses conséquences pour les personnels. Ils demandent des travaux de protection en attendant des mesures plus radicales. Réclament le « contrôle médical recommandé par l’ingénieur de la CRAM en 1984« .

 

Juin 1993 : après intervention du secrétaire du CHSCT, l’Inspection du Travail rappelle à la direction les règles de sécurité à respecter. L’Inspection appuie les recommandations de la CRAMIF, les demandes du CHSCT et des techniciens du conditionnement d’air.

Sur demande du CHSCT, les plaques friables manipulées par les électriciens du spectacle sont analysées par la CRAMIF. Il s’agit bien d’amiante (le sniffeur d’amiante mourra d’un cancer une dizaine d’années plus tard).

 

Juillet : les analyses effectuées par le LEPI (Laboratoire d’Etude des Particules Inhalées) sont positives. Les résultats excèdent le seuil des 5 fibres/litre (jusqu’à 21,8 pour l’amosite et 23 pour le chrysotile).

 

En octobre 1993, au cours d’une réunion du CHSCT, le médecin de l’établissement affirme qu’il « a fait le nécessaire concernant le suivi médical des personnels œuvrant dans ces locaux« .

Et le directeur général, et président du CHSCT, enchaîne : « pour les mesures de sécurité et de contrôle médical des personnes toutes les dispositions ont été prises pour limiter les risques d’exposition au maximum, et bien entendu tout ça sera maintenu« .

Et le médecin de renchérir : « Il faut relativiser les risques sans les minimiser, car le personnel n’est pas exposé continuellement à cette pollution« .

Tout est faux. Les techniciens réalisent chaque jour de nombreuses interventions dans ces locaux. Le médecin omet aussi que la pollution migre sous l’effet de la mise en surpression de ces locaux par la machinerie du conditionnement d’air. Quant au suivi médical, en 16 ans, en dépit du suivi régulier préconisé par la CRAMIF en 1984, les personnels exposés n’ont bénéficié que d’un seul examen pulmonaire attentif (justement en 1984).

 

Le 10 décembre 1993, j’écris à la direction, au CHSCT, aux syndicats… Rappel des faits et demandes :

  • d’une solution définitive au problème des flocages,

  • de la dépose et de l’évacuation des plaques friables en amiante montées sur les appareils du Malade Imaginaire,

  • d’une information de tous les personnels,

  • d’une politique de suivi et de prévention des risques cancérogènes.

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1994

Dès le début de l’année, un appel d’offres est lancé par l’architecte en chef des Monuments Historiques. L’enlèvement complet de l’amiante est la solution retenue unanimement.

Le 10 février, messieurs Nouailhas et Guy Dufour (ex-contrôleur CRAMIF et ancien directeur du LEPI) me révèlent qu’en novembre 1984, sans l’arrêt de travail pour danger immédiat des techniciens du conditionnement d’air, nous n’aurions eu qu’un simulacre de travaux – comme en 1979 : « l’administration ne voulait faire que des travaux partiels pour vous donner le change« . Je passe sur des paroles plus explicites encore… Stupéfaction. Bien qu’ils nous aient fait sélectionner pour cela, l’encadrement et la tutelle n’avaient pas encore compris que nous étions parfaitement capables de distinguer un vrai travail d’un salopage ! Ce constat était corroboré par toutes les difficultés que nous rencontrions par ailleurs dans l’exercice de notre métier. Qu’il s’agisse d’amiante ou de gestion et de conduite des installations, ces gens n’arrivaient pas à faire la distinction. Pire, ils ne nous écoutaient pas et semblaient incapables d’apprendre. Avec tous les ingrédients d’une tragédie, ils nous jouaient la comédie depuis le début !

En fait, 10 années plus tard, nous en étions toujours au même point. Pire, peut-être.

Le temps passe sans que rien ne bouge. Curieusement, pas même en réunion technique, le chantier de désamiantage n’est abordé. Quand nous l’évoquons, les représentants de la direction disent que l’architecte a pris du retard. Puis, en mai, au secrétaire du CHSCT qui l’interroge, le directeur général répond benoîtement que le budget des travaux prévus à partir de juillet ne pourra être débloqué que l’année suivante. Trois mois auparavant, il avait spécialement écrit à la CRAMIF pour l’assurer de son engagement contre la pollution par l’amiante et dans les travaux qui seront réalisés cet été.

Le secrétaire du CHSCT écrit au directeur général le 22 mai. Mes collègues et moi écrivons le 25 à toute la direction, au service médical, au chef de service, au CE, au CHSCT. Nous communiquons la lettre à la CRAMIF et à l’Inspection du Travail. Nous avertissons : « il ne saurait être question de remettre en service la climatisation (en particulier le soufflage) avant l’enlèvement complet de l’amiante ou, à tout le moins, la mise place d’un dispositif de sécurité interdisant la migration de la pollution« . Nous distribuons une note d’information : « Le point sur la pollution par l’amiante » et nous interpellons l’Inspection du Travail.

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Le 16 juin : le directeur général annonce au CHSCT et aux techniciens du conditionnement d’air que des travaux auront lieu durant la fermeture de l’été et qu’une procédure de consultation d’entreprises spécialisées est d’ores et déjà engagée. Seulement « engagée » ? Mais… ne nous avait-on pas dit que l’appel d’offres avait été lancé au début de l’année ? Il semble donc qu’en dépit des annonces précédentes cette procédure n’ait pas été menée à terme…

A l’occasion de la visite d’une entreprise, j’apprends que le Cahier des Charges ne prévoit qu’une décontamination partielle des locaux pollués. Le CHSCT et moi mettons en garde le directeur en lui démontrant la nécessité de l’opération. Nous le relançons quelques jours plus tard.

 

extraits d’un rapport d’activité sur l’année 1994

 

Un nouveau grand changement à la direction durant l’été 1994. Aussitôt, le nouveau directeur du bâtiment crée de graves difficultés : rupture avec la gestion en continu commencée en 1977, mauvaises décisions prises sans consultation ni information, études erronées, travaux mal exécutés, refus d’écouter les personnels maison et l’ingénieur conseil, etc.

Les techniciens sauvent de justesse une partie essentielle de l’installation de conditionnement d’air. Sa suppression avait été décidée unilatéralement – du fait d’une invraisemblable méprise sur la structure du plancher – par le nouveau directeur du bâtiment et l’architecte en chef des Monuments Historiques, sans consulter ni les personnels les plans.

Pour erreur de conception et malfaçons, les techniciens refusent la réception du nouveau système de régulation du conditionnement d’air (dont ils avaient demandé l’amélioration).

Mais le bureau d’études et l’entreprise seront payés sans être obligés de corriger le travail (il s’agit d’argent public).

 

Le 2 août, lors de la réunion d’ouverture du chantier de désamiantage, la direction, la tutelle et l’architecte des Monuments Historiques entretiennent la confusion entre le niveau de pollution toléré en milieu industriel (600 fibres/litres), où les travailleurs disposent d’équipements de protection, et la réglementation qui s’applique aux autres lieux (5 et 25 fibres/litres). La manip est grossière. J’interviens pour corriger mais je ne suis pas écouté.

Quelques jours plus tard, dans une lettre adressée à la direction, l’inspecteur de la CRAMIF précise que notre institution entre dans la catégorie « environnement » et non pas « poste de travail industriel » et que la valeur à retenir est donc 5 fibres/litre. Il appuie la demande de dépoussiérage des locaux voisins et la justifie, lui aussi, par la longue diffusion de la pollution depuis la réalisation des flocages.

 

Dans la foulée, le 18 août, le directeur du bâtiment transmet à l’architecte en chef des Monuments Historiques la demande de dépoussiérage de tous les locaux pollués. Il en revendique même la paternité !

 

L’arrachage des flocages permet de découvrir d’autres flocages mous ignorés de tous depuis 20 ans, juste au-dessus des escaliers du public, dans les conduits de désenfumage. 2 m3 en seront retirés.

Une partie du flocage initial laissé en place et seulement encapsulé (encore une insuffisance de la préparation) menace de tomber sous le poids de l’enduit de protection. Aucun effort supplémentaire ne sera décidé.

Au total, 3 tonnes de déchets amiantés sont retirées et enfouis en décharge contrôlée.

 

Dès le 7 octobre, une plaque de la partie de flocage laissé en place se décolle, laissant présager d’autres surprises à venir.

En réponse aux techniciens du conditionnement d’air, le directeur du bâtiment affiche une position exactement contraire à ce qu’il avait soutenu auprès de l’architecte en chef des Monuments Historiques, juste après la dernière intervention de la CRAMIF.

Ce même membre de la direction, qui supervise les chantiers, se plaint auprès de notre chef de service que mes collègues et moi l’informions et l’interpellions sur les problèmes techniques qui relèvent de sa responsabilité.

 

Le 15 décembre, le directeur du bâtiment présente au CHSCT les résultats de l’analyse d’air de fin de chantier et affirme que tout est satisfaisant. Or, l’analyse a été réalisée avant la remise en service des machines du conditionnement d’air (à l’arrêt depuis plus de 2 mois), avant une nouvelle période de vibrations et de surpressions. Et avant la chute d’une partie du flocage encapsulé.

 

Le 17 décembre, j’écris à l’Inspection du Travail et à la CRAMIF pour les informer de l’oubli du dépoussiérage fin des locaux techniques.

Désormais, le directeur du bâtiment prétend ne pas comprendre l’utilité d’un dépoussiérage des locaux ouverts attenants aux locaux floqués. Il affirme n’en avoir jamais parlé et nie avoir écrit quoi que ce soit dans ce sens. Le secrétaire du CHSCT et moi lui montrons sa propre lettre adressée à l’architecte en chef des Monuments Historiques le 18 août. Il se réfugie dans le mutisme.

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1995

C’est le début d’une série d’« études«  et d’interrogations écrites sur la nature des emplois du conditionnement d’air.

L’année commence avec une « étude des emplois » en tous points révélatrice. Curieusement, c’est notre service qui est tout d’abord mis sur la sellette. Est-ce pour nous impressionner (?), la direction nous présente cérémonieusement les deux analystes capables de rationaliser nos emplois. En quelques questions, nous découvrons qu’ils viennent du bâtiment (de la construction), et qu’ils n’ont pas la moindre connaissance de nos métiers et des conditions très particulières de leur exercice. Dès la première séance, ils prétendent désagréger notre travail en tranches et en statistiques, et quantifier l’imprévu et nos réactions. C’est le clash ! Tous les services exigent – et obtiennent – le départ immédiat des « analystes« .

 

Janvier – Le nouveau directeur général veut parler avec moi seul… Avant même de faire un tour d’horizon des questions techniques sur la base des rapports que nous lui adressons, il demande « Pourquoi écrivez-vous ?« . Je réponds en plaisantant sur l’ancienneté de la méthode et sa commodité pour mémoriser et développer les idées. Il sourit mais il est clair que c’est justement ce qui les gênent, lui et les autres responsables de la situation. 

 

En rentrant du travail, Jacques Llerena, un technicien de notre équipe est tué par un chauffard ivre. Disponible, curieux, très compétent et inventif, Jacques s’était naturellement impliqué dans la lutte contre les pollutions d’amiante. C’est un ami et un soutien très professionnel qui disparaît.

 

En dépit de plusieurs interventions des techniciens du conditionnement d’air et des délégués auprès de l’Inspection du Travail et de la direction, l’année 1995 s’écoule sans une seule avancée en matière d’amiante et de prévention.

Pourtant, cette année 1995 est remarquable : le gouvernement d’Alain Juppé dissout le CPA – Comité Permanent Amiante (le lobby), saisit l’INSERM, pour mener une expertise générale, et engage le processus qui aboutira à l’interdiction de l’amiante le 1er janvier 1997.

 

 

La mauvaise foi comme principe de « management« 

un nouvel épisode révélateur

 

03 et 04 10 1995 : Effondrement partiel d’une grosse gaine de ventilation dans un espace de travail particulièrement fréquenté et sensible côté Jardin de la scène.

26 10 1995 : Lors d’une réunion de gestion technique, le nouveau directeur général se livre à une brutale mise en accusation de tous les techniciens (mes collègues et moi, l’ingénieur conseil, l’entreprise de maintenance). Or, il vient tout juste d’arriver et ne connaît encore rien du travail réalisé.

Ayant déjà vu passer plusieurs équipes de direction (de plus en plus jeunes et inexpérimentées), nous constatons une nouvelle fois la dégradation continue des relations. A peine arrivés, les nouveaux « gestionnaires«  affichent une morgue méprisante à l’égard des personnels de l’établissement et des entreprises habituées des lieux, pour les compétences spécifiques, pour les expériences, etc. Tout est balayé dédaigneusement et aucun dialogue n’est possible.

A l’évidence, cette attaque ne vise pas à rechercher les vraies causes de l’incident pour, éventuellement, améliorer la prévention. Elle doit avoir un rapport avec notre action contre l’amiante, avec les critiques de tous sur l’exécution des chantiers réalisés par des sociétés qui – nous le savons par les media – sont mêlées à plusieurs affaires retentissantes. Et peut-être plus…

Nous répondons par lettre en rappelant le délaissement du conditionnement d’air par la direction, nos rapports sur les insuffisances de l’entretien et les revendications restées lettre morte. Nous pointons aussi la cause vraisemblable de l’effondrement de la gaine. L‘ingénieur conseil et l’entreprise qui effectue la maintenance protestent aussi contre les accusations fantaisistes.

20 11 1995 : Le CHSCT pond un rapport sur les causes de l’accident de la gaine de ventilation en reprenant mot pour mot les accusations portées par la nouvelle direction, et les étaye de fausses informations. Le véritable auteur du rapport est un petit nouveau qui multiplie les démonstrations d’incompétence, désormais adjoint du directeur du bâtiment et de la sécurité. Or, ce dernier est justement celui qui a abandonné les réunions de gestion technique à une secrétaire sans information. C’est aussi celui qui a supervisé les importants travaux réalisés 1 an auparavant dans le même endroit.

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1996

30 01 1996 : Nous réussissons à prélever les supports de la gaine accidentée et à les faire expertiser par le CEBTP (Centre d’expertise du bâtiment et des travaux publics). Celui-ci infirme les accusations formulées par la direction et confirme l’hypothèse que nous avions avancée : les supports des gaines ont été soumis à des tractions latérales qui ont cisaillé les caoutchoucs de liaison entre les parties métalliques. En l’occurrence, c’est l’entreprise du chantier de l’année 1994 qui les a malmenés en tirant latéralement les gaines de soufflage afin de travailler plus à l’aise sous les plafonds ponts de projection.

La mise en accusation des lampistes cesse. Aucune excuse n’est faite. Les responsables du chantier de 1994 ne sont pas inquiétés.

En janvier 1996, mes collègues du conditionnement d’air et moi distribuons à la direction un rapport sur les travaux en souffrance (entre autres : l’achèvement des travaux d’amiante commencés en août 94).

En avril : le LEPI effectue des prélèvements d’air dans les locaux techniques pendant une période d’activité. 1 échantillon dépasse les 5 fibres/litre (6,4 entre amosite et chrysotile). En d’autres endroits, les résultats dépassent largement les normes (amosite 42 fibres/litre et 223 fibres). Cependant, lors de la réunion CHSCT du 1er juillet, il ne sera décidé que de procéder à de nouveaux prélèvements en septembre pour vérification.

Une visite de suivi technique amiante est conduite par la direction sans que mes collègues et moi soyons prévenus. Résultat : les experts sont détournés des lieux sensibles. Pourtant, dans leur rapport, ils parlent d’un « décollement de la partie restant floquée« . Nous les ferons revenir et, en présence de la direction, leur montrerons les parties du vieux flocages oubliées durant le chantier de 94.

17 ans après, le 17 avril, le LHCF (Laboratoire de la Chambre Syndicale des Professionnels de l’Amiante) est de retour ! Ironiquement, son analyse confirme la présence d’amiante dans les locaux dont nous réclamons le dépoussièrage fin depuis 1 an 1/2.

Début juin, la direction se fend d’une note qui ignore les flocages toujours dégradés mais conteste la présence de chrysotile relevée par l’analyse du LHCF : « pas cohérent avec les mesures du LEPI à cet endroit« . La direction suggère que quelqu’un aurait pollué les prélèvements avec un amiante qui n’existe pas dans ce lieu (du chrysotile) et elle fait courir la rumeur. Or, la présence de chrysotile dans ce flocage est attestée depuis les premières analyses (LHCF 23 février 1979, Laboratoire de Chimie des Solides de l’Université Paris VI avril 1979, LEPI juillet 1993).

Dès lors, les constats gênants sont ignorés et l’omerta est renforcée. La direction et, c’est nouveau, même le CHSCT me maintiennent dans l’ignorance des analyses, des diagnostics techniques et des échanges sur le sujet. Pour parfaire le sabotage de la prévention, un nouveau contrôleur de la CRAMIF se range aux côtés de la direction. Je ne découvrirai vraiment cette politique du secret que 10 ans plus tard, durant l’été 2006 en cherchant dans les archives du CHSCT.

Cette politique du secret et du cloisonnement a autorisé l’erreur d’interprétation des résultats de l’analyse réalisée par le LHCF (avril 1996) ; une erreur fondée sur l’ignorance des membres du CHSCT, du représentant de la CRAMIF et de la direction quant à la présence d’amiante chrysotile, pourtant avérée depuis 1979. Personne n’a pensé à consulter les résultats des analyses antérieures ou n’a voulu demander mon avis. Cette erreur a conduit le CHSCT et la CRAMIF à ne tenir aucun compte de l’analyse alarmante réalisée par le LEPI. De ce fait, excepté le nettoyage d’un grenier effectivement pollué, les mesures de correction que les trois techniciens du conditionnement d’air demandaient ne seront pas réalisées.

Jusqu’à l’intervention conjointe de la CRAMIF et de l’Inspection du Travail le 5 avril 2006, 10 années seront perdues en entraves, en mensonges et en dissimulations.

 

En juillet et en août 1996, une entreprise spécialisée (CEP Systèmes) visite, prélève, analyse pour établir le diagnostic amiante qui vient de devenir obligatoire… Mais c’est la direction qui les conduit et les techniciens du conditionnement d’air sont soigneusement tenus dans l’ignorance de l’opération.

 

Ainsi, c’est alors que le lobby de l’amiante venait d’être défait, alors que la parole se libérait après une quinzaine d’années de censure, alors que l’évolution de la législation était lancée, alors que le Sénat allait bientôt publier un volumineux rapport sur le scandale de l’amiante (https://www.senat.fr/rap/r05-037-1/r05-037-1.html), que, dans l’administration d’État, l’omerta et le contrôle étaient renforcés afin d’isoler ceux qui avaient alerté.

 

En septembre 1996, de nouvelles analyses d’air réalisées par le LEPI* après les vacances et la fermeture de l’établissement ne détectent « Aucune pollution par les fibres d’amiante  » là où le LHCF en avait trouvé en avril (mais en pleine période d’activité). Personne ne s’en étonne et je ne suis pas consulté.

* curieusement, le laboratoire de la ville ne s’est pas assuré que les prélèvements étaient faits dans les bonnes conditions.

10 1996 : Tentative de classement – par le chef du service lui-même électricien (François Melin) – d’un remplaçant à l’Atelier en groupe 2, soit 4 groupes au-dessous du niveau du « groupe d’emploi« – le niveau minimum de notre emploi. Nous devons intervenir auprès de la DRH pour obtenir la correction du classement.

24 10 1996 : Un nouveau DRH produit un document qui dévalorise et rétrograde nos emplois. C’est une manie !

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1997

Dès le début de l’année, comme délégué du personnel, je dénonce dans des lettres et des circulaires la relation entre l’action contre les pollutions d’amiante et le blocage de carrière qui frappe les techniciens du conditionnement d’air.

31 01 1997 : Rencontre avec le nouveau directeur général : « Merci pour les services rendus, mais le passé c’est le passé ! On ne reviendra pas là-dessus. Pensons à l’avenir« . Hop, tout est gommé en une formule magique ! Parfait technocrate, croyant sans doute nous désarçonner, il enchaîne rapidement en demandant que nous valorisions notre emploi (dont, d’ailleurs, il n’a qu’une idée très floue) en y ajoutant une fonction. Nous entrons dans son jeu et proposons de participer à la conservation des œuvres d’art nombreuses dans l’institution, mais délaissées voire exposées dans de très mauvaises conditions. Notre compétence en conditionnement d’air nous permettait de l’apprécier depuis longtemps déjà. D’ailleurs, nous venions d’aider une stagiaire à mener une étude sur le sujet. C’est dans ce cadre que nous venions de découvrir la dégradation de la bibliothèque. Avant la stagiaire éberluée de ce qu’elle découvrait, personne ne nous avait parlé de l’humidité qui progressait et menaçait les collections depuis une malheureuse initiative prise également sans nous consulter (nous ou l’ingénieur conseil) ! Nous venions donc d’intervenir à la bibliothèque comme nous proposions de le faire dans les autres lieux sensibles. Mais, peu intéressé par les oeuvres d’art, en tout cas par celles de l’institution, le directeur ne relève pas. Il reste quelque temps les yeux dans le vague en se rappelant, comme pour lui-même, que nous avions initié le recyclage du verre et du papier, puis nous propose de superviser la « gestion » des poubelles. « Régisseurs poubelles » en quelque sorte. Cela nous fait rire (il paraît étonné) et nous déclinons.

 

Le 8 février, tous les techniciens du spectacle (sauf évidemment les cadres !) écrivent une lettre de soutien à leurs collègues du conditionnement d’air.

 

En mai 1997, à force de dénoncer le blocage de leur carrière et de réclamer les corrections plusieurs fois promises, les techniciens du conditionnement d’air réussisse enfin à capter l’attention d’un nouveau DRH. Dans son rapport, il reconnaît les inégalités de traitement et écrit : « C’est également dans le cadre de leur activité qu’ils abordent la question de l’amiante, soulevée par Monsieur Galtié qui en fait un engagement personnel avec toutes les difficultés et réticences que cela a dû supposer à l’époque, réticences tant de la Direction que de l’ensemble des instances représentatives du personnel« .

 

En août 1997, enfin, est réalisé le dépoussiérage fin du local technique oublié en 1994.

 

En décembre : alors que je suis délégué du personnel, le chef électricien me confie qu’en effet « l’action contre les pollutions d’amiante est, au moins en partie, à l’origine du blocage de la carrière des techniciens de la Climatisation« . Il tiendra des propos équivalents lors de la réunion de la DRH avec les délégués syndicaux, le 9 juin 1997 : « la sensibilisation au problème de l’amiante, née du travail de l’atelier électrique, a pu jouer en défaveur des salariés de cette équipe« .

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1998

Sous prétexte que sa proposition était moins intéressante qu’une offre concurrente (faux même au seul plan budgétaire), le cabinet d’ingénierie conseil qui supervisait les installations techniques depuis les années 1970, est éliminé. Le nouveau cabinet conseil est à 600 km. Impossible qu’il soit aussi disponible que le précédent qui venait en voisin. Non seulement il ne sera guère disponible mais, dès le premier contact, ce conseil se montre sous un jour des plus curieux. Celui qui semble être l’unique technicien de ce cabinet insiste pour faire la réunion de présentation dans le bureau exigu de notre atelier. Sitôt entré, il furète partout et, la réunion à peine commencée, il s’empare de mon porte-documents et le fouille devant l’assemblée stupéfaite ! Nous nous demanderons longuement ce qui lui avait été dit pour inspirer un tel comportement. Que cherchait-il ? Avait-il été choisi plus pour nous espionner que pour ses compétences techniques ? Voilà qui nous en disait plus sur l’esprit de la direction.

Cependant, comme mes collègues et moi, comme l’ingénieur conseil remercié, le nouveau conseil analysera de façon tout aussi critique un chantier aussi important que catastrophique conduit par un bureau d’études introduit par la direction et la tutelle. L’année suivante, le contrat du nouveau conseil ne sera pas renouvelé et il n’y aura plus jamais de conseil technique de l’établissement !

Fragilisation continue des techniciens de l’établissement, marginalisation et suppression de l’ingénieur conseil… Toutes les expertises dérangeantes pour la direction (et les entreprises que, maintenant, elle choisie seule) sont éliminées ou réduites à l’impuissance

Nous restons sans aucun soutien technique face à une direction qui n’a aucune compétence pour apprécier….

Les réunions de gestion technique sont supprimées.

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1999

En juin, je rencontre la nouvelle directrice du bâtiment pour lui présenter l’historique de la situation des pollutions d’amiante et les travaux qui restent à faire. Elle dit bien connaître le problème et elle me confie qu’elle avait participé à la vente des matériels amiantés qui ont pollué la scène et la salle dès les années 1970. L’entreprise responsable de l’état de ces matériels était celle de son père !

Ayant maintenant autorité sur les affaires du bâtiment, donc sur la gestion de l’amiante, elle se retrouve juge et partie, une parfaite situation de conflit d’intérêt.

En août, un nouvel inspecteur de la CRAMIF vient à la demande des électriciens du spectacle. Il visite les lieux où subsistent de l’amiante en compagnie de la nouvelle directrice du bâtiment, du délégué du personnel, de Fabrice D. et moi pour le conditionnement d’air. Il constate la dégradation du revêtement de protection et du flocage d’amiante au plafond (fissures du flocage et nombreux flocons grisâtres tombés*. Je rédige le compte-rendu avec le délégué et mon collègue, puis nous le distribuons à la direction et au service médical.

* Mystérieusement, tout disparaîtra ultérieurement.

L’inspecteur de la CRAMIF ne communiquera pas son compte-rendu de la visite des locaux pollués. Il ne répondra pas aux relances.

Depuis 1994, les différentes parties feignent d’ignorer plusieurs mètres carrés de l’ancien flocage d’amiante oubliés dans un recoin lors des travaux d’enlèvement partiel et de protection. Le flocage amianté au plafond du même local technique du conditionnement d’air général se décollait déjà en 1994. Lors du désamiantage partiel, le chef de chantier me l’avait fait constater in situ. Mais la direction ne veut rien entendre. Son principal souci semble être de remettre aux calendes grecques les travaux nécessaires et la prévention. Ces gens vivent dans l’immédiateté, le nez sur le prochain budget. « Gestionnaires« . La vie et la santé les laissent indifférents. La perspective de nouvelles contaminations leur est étrangère.

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2000

Depuis plus d’un an, les techniciens du conditionnement d’air tentent d’attirer l’attention du CHSCT, du service médical et de la direction sur les risques de légionellose en plusieurs points des installations. Sans l’ombre d’un résultat. L’entreprise de maintenance est aussi d’avis que la situation est risquée. Elle fait une analyse : « concentration élevée » de legionella pneumophila dans l’eau chaude sanitaire. Pendant plusieurs jours, l’information ne m’est pas communiquée.

Apprenant enfin les résultats de l’analyse, je contacte aussitôt le responsable de la Direction des Affaires Sanitaires et Sociales qui fait autorité en la matière (Benoît Van Gastel). Au vu du résultat d’analyse, il me confirme la gravité de la situation, le répète au directeur affolé, et m’envoie par fax toute la documentation nécessaire. Seul à bord pendant la permanence de soirée, j’affiche un avis sibyllin déconseillant d’utiliser les douches. Colère noire de la direction prise en défaut. La nouvelle directrice du bâtiment se distingue… Elle ignore tout de la légionellose et des responsabilités des techniciens.

Le 10 juillet 2000, dans l’impossibilité de négocier avec l’administration de l’établissement, j’intente un procès devant les Prud’hommes pour obtenir la reconstitution de ma carrière.

Pendant la fermeture d’août, le LEPI visite et effectue des prélèvements. Les installations de conditionnement d’air sont à l’arrêt depuis 3 semaines et aucun travail n’est réalisé dans ces locaux normalement soumis aux vibrations des ventilateurs et à une surpression d’air. En dépit de la dégradation marquée des flocages observée par l’inspecteur de la CRAMIF et ceux qui l’accompagnaient 1 an auparavant, le LEPI ne constate ne dégradation ni pollution notable.

Le 21 septembre, à la réunion de conciliation aux Prud’hommes, le représentant de l’établissement oppose un refus méprisant de négocier.

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2001

Transmission d’information, rapports techniques, initiative de réunions… Toutes les tentatives des techniciens du conditionnement d’air pour travailler de concert avec la direction du bâtiment (qui prétend vouloir nous diriger) restent vains. Les grands travaux prévus pour 2004 seront élaborés sans même tenir compte des informations et suggestions, pas même de celles de l’ingénieur conseil. Jusqu’à une rencontre fortuite très tardive, le vendredi 5 mars 2004, le bureau d’études chargé des travaux restera dans l’ignorance complète du travail et des compétences des techniciens, et de l’existence même de l’ingénieur conseil de l’entreprise.

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Vingt ans après… et quelques années

 

2003

27 avril : Christian Debus, ancien technicien retraité depuis 1995, meurt d’une fibrose pulmonaire après de longues et grandes souffrances. Il était reconnu malade depuis 1997. Il avait fait toute sa carrière dans l’établissement. Selon toute vraisemblance, sa maladie est liée à la forte pollution d’amiante à laquelle il avait été exposé journellement (surtout durant la décennie 1970). Sans compter les autres apports.

Très sympathique, Christian Debus était connu de tous. Cependant, nous n’apprendrons – par hasard – sa maladie et son décès qu’au début de l’année 2005. Jusqu’à ce moment, sa veuve était restée isolée et démunie. Le service médical de l’établissement ne l’avait pas aidée et aucun membre de la direction n’avait daigné la recevoir ou lui répondre (elle était pourtant une ancienne de la maison). Nous lancerons aussitôt une procédure de reconnaissance de maladie professionnelle (à 1 mois près, Madame Debus et sa fille ne pouvaient plus agir !).

Durant l’été 2003, sont découvertes les maladies de deux autres techniciens : Guy Herbet (cancer broncho-pulmonaire) et Gérard Monnet (mésothéliome).

 

Une nouvelle fois, en août, des prélèvements d’air sont effectués durant la période de fermeture :

  • pas de vibrations des machines,

  • absence de personnel et de passage dans les locaux,

  • aucune surpression, aucun mouvement d’air du fait de l’arrêt des centrales de climatisation,

cela depuis plusieurs semaines. La sédimentation des fibrilles doit être presque complète.

 

7 ans après l’évolution de la législation, les nouvelles obligations sont toujours détournées. Les conditions tout à fait exceptionnelles dans lesquelles les prélèvements sont effectués ont déjà été dénoncées à plusieurs reprises (par exemple, dans la lettre qu’en tant que délégué du personnel j’avais adressée au directeur général le 16 juillet 95). La direction ne change pas ses pratiques et le CHSCT ne s’en préoccupe pas.

Depuis le printemps, le plus jeune des techniciens du conditionnement d’air, Fabrice Delayre, paraissait de plus en plus fatigué, mais il ne voulait pas s’inquiéter. A la rentrée de septembre, il n’avait pas encore consulté un médecin. Bientôt, il ne peut plus assurer son service. Fabrice (35 ans) soufre d’un cancer broncho-pulmonaire déjà très avancé au moment du diagnostic.

Ouvert et curieux de tout, Fabrice Delayre a participé à l’action contre l’amiante avec conviction. Engagé en 1988, il été exposé à la pollution de plusieurs espaces pollués, à celle des plaquettes isolantes de 1992, puis à celle des locaux techniques.

La maladie de notre jeune collègue nous rappelle tous les manquements de la direction et la presque inexistence d’un soutien de la majeure partie du personnel accordé à l’action préventive. Ainsi, si la recommandation du « contrôle médical spécial (application du décret du 17 août 1977) » pour les personnels du conditionnement d’air, faite par monsieur Nouailhas, inspecteur de la CRAMIF, en réunion du CHSCT le 22 mai 1984, avait été respectée, ou, si les demandes répétées des techniciens du conditionnement d’air (par exemple, la lettre du 10 décembre 1993) avaient été écoutées, il est vraisemblable que la maladie de Fabrice D. aurait été détectée beaucoup plus tôt. Au minimum, son espérance de vie aurait été plus grande.

En novembre, sans nous consulter, la direction du bâtiment autorise les collègues d’un autre service à travailler dans nos locaux du conditionnement d’air – ceux qui sont encore pollués. Evidemment, aucune information ne leur est donnée sur les risques existant encore et les mesures de sécurité à observer. Apprenant cette initiative, nous les informons que le contrôleur de la CRAMIF a recommandé le port d’un masque respiratoire pour y séjourner. Ils n’en tiennent pas compte.

Christian D., un directeur technique meurt d’un cancer broncho-pulmonaire. Il était fumeur, mais il avait surtout été exposé quotidiennement à la pollution provenant des conduits de désenfumage des grands escaliers (découverte le 24 août 94). Aucune information ne filtrera sur les causes de sa maladie. Connaissait-il l’exposition à l’amiante à laquelle il avait été soumis ? L’a-t-il dit à ses médecins ?

Mêmes interrogations pour un directeur de production rapidement emporté par un cancer au début des années 1990. Il s’agissait des poumons, nous n’en saurons pas plus.

D’autres encore étaient morts auparavant de cancers de l’appareil respiratoire, d’autres encore après ; de ceux qui avaient été lourdement exposés à la pollution… Nous n’aurons jamais les réponses.

La révélation des décès et des maladies secoue un peu l’institution. Le 28 novembre, le médecin de l’établissement veut nous parler. Il fait profil bas et annonce que les techniciens de la Climatisation et plusieurs autres subiront un examen spécifique pour exposition à l’amiante. Enfin !

Nous lui présentons l’historique des dégradations et des pollutions, décrivons les travaux qui restent à faire et les carences de la prévention, lui rappelons une vieille revendication : la campagne d’information, de prévention et de dépistage pour tous les personnels en fonction et les retraités. D’emblée, le médecin déclare que c’est impossible : cela serait trop cher. Mon collègue et moi tentons de lui représenter que les maladies et les souffrances coûteront beaucoup plus cher.

De mieux en mieux, quand nous demandons à être invités à la prochaine réunion du CHSCT (c’est pour préparer celle-ci qu’il a voulu recueillir notre information), il prétend n’avoir pas le pouvoir d’inviter qui que ce soit à ces réunions. En fait, il ne veut assumer aucune responsabilité et a peur de déplaire à la direction.

Après le refus du médecin, mon collègue (ancien secrétaire du CHSCT) et moi demandons à l’actuel secrétaire CHSCT de nous inviter à la toute prochaine réunion CHSCT. Pas de réponse. Impuissance même de la CRAMIF : le contrôleur en poste vient d’être transféré. Le nouveau assistera à la réunion sans rien savoir des antécédents. La direction mentira par omission et le médecin se taira.

Juste après, la nouvelle directrice dénonce dans une « Note à tous » un avertissement qui figure depuis plus de quatre ans à l’entrée des locaux toujours pollués. Il s’agit de la consigne donnée par l’inspecteur de la CRAMIF lors de sa visite du 4 août 99 :

AMIANTE

En raison de sa présence à la Fausse-Coupole et à la Coupole, la Caisse Régionale d’Assurance Maladie de l’Ile de France recommande le port de masques respiratoires équipés de cartouches « particules P3 » pour pénétrer et séjourner dans ces locaux.

Désignant cette information successivement comme un mensonge, une fausse nouvelle, un acte incivique et illicite, la Directrice menace de « sanctions disciplinaires« . Le CHSCT reste coi. A défaut, nous informons le nouveau contrôleur CRAMIF. Celui-ci répondra évasivement et refusera de communiquer quoi que ce soit aux techniciens impliqués dans l’action contre les pollutions d’amiante. C’est une première en plus de vingt-cinq ans.

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2004

Au début de l’année, dans une note destinée au dossier de Fabrice Delayre, le médecin de l’établissement omet plusieurs sources de pollution auxquelles notre collègue a été exposé depuis son embauche. Il tente à nouveau de réduire l’exposition des techniciens à l’amiante. Comme déjà lors d’une réunion CHSCT d’octobre 1993, il minimise énormément le temps passé dans les locaux pollués. A mon propos, dans la recommandation auprès du pneumologue de l’hôpital Fernand Widal, il fera la même déclaration mensongère, tant pour le métier que pour le temps d’exposition au polluant : « Electricien en charge du fonctionnement de la climatisation (située dans les locaux floqués). Présence dans ces locaux (quelques minutes à quelques dizaines de minutes) 3 à 4 fois/semaine depuis 1977« . Comme si réduire la fonction des techniciens et leur exposition journalière pouvait réduire la responsabilité de l’établissement ! Enfantin.

Le 09 février, le tribunal des Prud’hommes condamne l’institution à reconstituer ma carrière en me reclassant à partir du 1er janvier 1991. L’administration fait « appel total » de la décision.

Le 3 mai, Fabrice Delayre meurt après des mois de diminution et de souffrance.

Après Jacques Llerena en 1995, c’est une nouvelle perte cruelle pour notre petite équipe, une perte de compétence et d’engagement, et une irréparable perte pour… le combat contre l’amiante !

 

Témoignage Chrétien n° 3242 du 1er mars 2007

extrait de l’article de Patrick Herman :

(…)

L’absence de réaction de nombreux salariés de l’établissement et du Comité d’entreprise*, alerté dès 1979, est plus difficile à expliquer. Rivalités syndicales ? Règne de l’ »esprit maison » lié à des conditions salariales avantageuses et au sentiment d’appartenir à un établissement prestigieux ?

* quelques-uns tomberont malades et mourront sans s’être un seul instant intéressés à la lutte contre leur bourreau.

Henri Pézerat, directeur de recherche du CNRS, livre son analyse : « C’est l’exemple parfait d’une quantité de situations où il y a une exposition masquée, complètement ignorée des gens qui la subissent. Et c’est l’exemple de cette invisibilité tout à coup révélée. Cela permet de remettre en question une affirmation qui traîne chez bon nombre de médecins selon laquelle, les cancers, on n’en connaît pas vraiment l’origine. On met en avant des dysfonctionnements de l’organisme. Quant à parler de l’exposition à un agent cancérogène… D’où cette idée que l’on retrouve ici ou là, dans des publications scientifiques, sur les mésothéliomes dits « spontanés » apparaissant dans la population. Cela évite de les attribuer à l’amiante, faute d’avoir mené une enquête suffisante pour en déterminer l’origine.« 

La mémoire ou l’oubli ? La responsabilité ou le « hasard » ? La santé ou l’argent ? Le courage ou l’inertie ? Comme on l’a compris depuis un certain temps, l’affaire de l’amiante nous en dit beaucoup sur la société française. Encore faut-il vouloir jeter un œil dans le miroir. (…)

 

 

Juin/juillet : Une dizaine de techniciens passent le premier véritable examen complet pour exposition à l’amiante à l’Hôpital Fernand Widal.

Guy Herbet (cancer broncho-pulmonaire) meurt à la rentrée 2004.

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2005

Henri Pézerat me demande si un journaliste de sa connaissance peut venir m’interroger. Il me dit que c’est un garçon engagé et qu’il est très intéressé et très motivé par notre action. Je demande de qui il s’agit… et suis assez étonné par la réponse car ce journaliste-là a fait faux bond sur une autre très importante affaire 4 ans auparavant. Intrigué, je dis à Henri Pézerat que c’est d’accord. Et le bonhomme arrive chez moi comme si de rien n’était. Il m’a complètement oublié ! Je lui signale que nous nous connaissons et lui rafraîchis la mémoire. Son allant tombe d’un coup. Il a tout à coup l’air très embarrassé. Il bredouille et s’embrouille, se présente en victime d’un grand complot, parle de lui et encore de lui. Enfin nous en venons au sujet principal : la vingtaine d’années de combat contre la pollution d’amiante, les victimes, la difficulté des procès, etc. Il dit que c’est incroyable, qu’il faut en parler, qu’il va publier, dénoncer, alerter… Il a déjà dit ça il y a 4 ans pour l’autre scandale. Il prend les documents et s’en va en promettant. Il ne fera rien du tout. Comme la première fois, il ne répondra pas aux relances, y compris à celles d’Henri Pézerat. Disparu aussi pour l’amiante, le « journaliste engagé« . En quatre ans, il a réussi l’exploit de faire perdre du temps à tous en trahissant deux fois sa parole dans le cadre de causes majeures. Mais il semblera ne pas s’en porter plus mal car il se répandra un peu partout en donnant des leçons aux innocents sur des sujets, il est vrai, moins sensibles.

 

En août meurt Gérard Monnet (mésothéliome). Gérard était menuisier. Il avait fait toute sa carrière dans l’institution. Durant la première moitié des années 1970, il avait participé à la réalisation de plusieurs constructions amiantées (l’une constituée avec des plaques d’amiante, l’autre floquée). Au début des années 1980, il lui avait encore été demandé de découper et d’installer des plaques d’amiante sous un plancher. Dans les ateliers, la découpe de plaques d’amiante à la scie circulaire a été une discipline très pratiquée.

 

En décembre est créée une commission de travail sur l’amiante ouverte à d’autres personnes que les membres du CHSCT. Mais, immédiatement, la majorité du CHSCT (en grande demande de promotion) et la direction s’opposent à la volonté des autres membres de la commission : établir l’historique de l’amiante pour déterminer les niveaux d’exposition auxquels ont été soumis les personnels et définir une politique de prévention (information et suivi des personnes ayant été exposées). Il est évident que ladite commission est une nouvelle manœuvre, juste un peu plus subtile, pour faire contre-feu.

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à suivre

2006

 

 

 

 

 

(1)

Un toxicologue de la marge à la centralité : entretien avec Henri Pézerat

http://mouvements.info/henri-pezerat-un-toxicologue-de-la-marge-a-la-centralite/

« Centralité » ? Curieux. Très curieux pour quelqu’un qui, peu avant sa disparition, me disait qu’il avait été poussé sur le côté, même dans l’associatif – un associatif défiguré par les luttes pour la domination, et combien il avait subi de pressions, combien on lui avait opposé d’entraves…

 

Henri Pézerat est mort en 2009

Henri m’avait spontanément aidé à diagnostiquer les pollutions par amiantes d’une institution bien de chez nous. C’était à la fin de l’année 1978. C’était le début d’une longue histoire au cours de laquelle il m’a souvent aidé.

Henri Pézerat était ouvert et sensible. Capable d’empathie et d’indignation, il n’avait pas suivi les chemins carriéristes de la facilité et de la soumission au système mortifère. Il s’était mis tout entier au service du bien commun. Il était un homme debout, dressé contre l’abomination des profits réalisés au détriment de la vie, dressé contre le laisser-faire et le j’m’enfoutisme. Il était de ceux qui élèvent le débat et la pratique. Disponible et sympathique, il offrait son temps et sa compétence pour féconder les consciences et mobiliser les volontés. Attentif, avec l’intelligence de la solidarité, Henri Pézerat allait au devant des victimes et de leurs familles pour les aider et recueillir l’information. Il travaillait en complémentarité et en réciprocité avec tous les acteurs de la lutte contre les polluants. Il tentait de les mettre en relation, entre eux et avec d’autres. Il a ainsi beaucoup contribué au développement d’un mouvement pour la prévention des atteintes à la santé par les conditions de travail, mouvement fait des volontés et des savoirs associés, qui avait réussi à changer les règles en bousculant les lobbies criminels.

Malheureusement, il a aussi assisté à l’étouffement des dynamiques holistiques constitutives du mouvement sous le poids de hiérarchies de pouvoir reconstituées jusque dans les associations de victimes (son propre constat). Une régression fréquente qui fait sombrer les mouvements les plus prometteurs – ce qui est arrivé au mouvement alternatif. Malgré son autorité (de compétence) et ses efforts, Henri Pézerat n’avait rien pu y changer, et cela avait assombri ses dernières années. Capitalisation des pouvoirs d’être et d’agir confisqués aux acteurs de la lutte, détournements d’informations et d’idées, rupture des interrelations, non-communication, perte d’expériences et de compétences, invention de cloisonnements hiérarchiques et de concurrences là-même où avaient foisonné les interrelations, etc. Cette dérive vers l’échec collectif est mal identifiée, donc peu dénoncée et encore moins combattue au pays des droits de… la hiérarchie, de l’élitisme et de la poudre aux yeux.

Après plus de trente-cinq ans de travail sur les pollutions de l’amiante et tant de victimes effacées dans l’indifférence et les compromissions, Henri Pézerat n’aura même pas eu la satisfaction de voir s’esquisser le procès collectif tant attendu pour établir les responsabilités d’hier et d’aujourd’hui, et prévenir de nouveaux malheurs.

ACG 2009

 

 

 

 

 

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