article paru dans Ecologie n°8, 1976

 

Au moment où la population mondiale vient de franchir allègrement le cap des quatre milliards, la propagande nataliste connaît un regain de vogue. Comme à la veille de la dernière guerre, à l’époque du « Code de la famille », ou au bon vieux temps de Paul Déroulède, les moyens d’information (?) donnent la parole aux populationnistes qui s’inquiètent de la baisse de la natalité en France. J’ai relevé, en l’espace d’une semaine à la fin juillet, une chronique matinale d’André Arnaud sur Europe 1, une enquête présentée lors du Journal de 13H sur RTL et une interview de Michel Debré par Jean Carlier dans Parents. Sauf cette dernière interview un peu tempérée par l’orientation de certaines questions de Jean Carlier, les autres distillaient sans nuance les arguments natalistes. Pour que la liste soit plus complète, il faut ajouter un article, sous la signature d’un ancien ministre, dans un canard majoritairement distribué aux habitants du XVème arrondissement de Paris et des déclarations de Pierre Chaunu (professeur d’histoire à la Sorbonne) (1), des articles dans l’hebdomadaire Valeurs Actuelles, le dernier ayant été publié dans le numéro du 9 août. Même François Mitterrand à la Chambre et Michel Jobert, qui dans Le Monde parle d’« auto-génocide », y sont allés de leurs quatrains ! Bien que l’on m’ait affirmé (à RTL) qu’il n’y avait aucune campagne à l’origine de tout ce bruit, il est rare qu’une série d’articles et de chroniques sur un sujet qui n’est pas d’une brûlante actualité soit le fruit du hasard.

Dans le fatras du discours populationniste, il n’y a guère d’arguments nouveaux, mais prêtons tout de même attention aux idées remarquables de Michel Debré notamment, car nous n’avons pas fini de les entendre.

En prenant garde de ne point trop isoler les phrases de leur contexte, je relève : « Nous pouvons être très sévères à l’égard des gouvernants du XIXème siècle qui ont laissé la France dans un état de dépopulation latente. Si la France avait eu des enfants au cours du XIXème siècle, la guerre de 1914 n’aurait pas eu lieu, et si vous voyez tant d’hommes de ma génération attachés à ce problème, c’est que nous avons vu les fautes des hommes politiques, des journalistes et des professeurs qui, sous la IIIème République, n’ont pas vu la gravité du phénomène de dénatalité au moment où Hitler poussait les Allemands à avoir beaucoup d’enfants. » Et plus loin : « Je suis le seul à le dire – et personne n’ose me contredire – que si les chrétiens libanais avaient fait autant d’enfants que les musulmans, le Liban serait encore debout aujourd’hui. En 1930, ils représentaient 52 % de la population. Aujourd’hui probablement 30 % au maximum. Il ne leur reste plus qu’à partir ».

Là, une petite mise au point s’impose. Tout d’abord, les XIXème siècle n’a pas du tout été pour la France une période de « dépopulation » puisque les Français sont passé de 27,5 millions en 1800 à 39 millions en 1900, soit une progression de 41 %. N’oublions pas que c’est l’époque de la plus grande expansion coloniale, l’époque de la conquête d’immenses régions de l’Afrique à l’Asie orientale. Il faut remonter au néolithique (en France, dans une période comprise entre 2500 et 1500 avant J.C.) qui vit l’introduction et le développement des techniques agricoles, d’élevage, de poterie, de tissage, etc. pour trouver une croissance démographique comparable ! Ce qui s’est déroulé au XIXème siècle et qui inspire d’amères réflexions à Michel Debré, c’est que les Français ont, avec 50 à 100 ans d’avance sur leurs voisins, commencé à adapter leur natalité à la chute de la mortalité (provoquée essentiellement par l’amélioration des conditions d’hygiène) alors que les autres peuples européens connaissaient un impressionnant « boum démographique ».

Ainsi, malgré une très importante émigration, l’Allemagne passait de 23 millions à 56,4 millions (l’Alsace et une partie de la Lorraine incluses), ce qui explique pour une bonne part les tentatives expansionnistes de ce pays. En effet, lorsque le nombre d’individus croît sur un même territoire, que les jeunes forment une proportion importante de la population et surtout que l’espace vital de chacun est progressivement rogné par celui des autres (surtout quand ces autres disposent de techniques qui multiplient leur impact sur l’environnement), la compétition pour la répartition des ressources devient plus âpre et l’agressivité grandit tandis que les structures sociales se détériorent. Mais, comme tous les natalistes, Michel Debré fait fi des apports des sciences naturelles aux sciences sociales, apport qui ont permis de dénoncer non la stabilisation démographique mais la croissance des populations comme cause de conflits. Ce n’est certainement pas en suivant l’Allemagne sur le terrain de la démesure que la France aurait évité les affrontements de 1914-18 et 1939-45.

Et maintenant, oyez, braves gens, la belle histoire du bon Petit Père des peuples qui faisait la charité à ses sous-développés favoris d’une miette des grandes richesses qu’il leur avait volées… Il était une fois un puissant seigneur qui, à la tête de ses soudards aux « attachés cases » rutilants, avait à force de massacres, de traites d’esclaves et de pillages, constitué le plus grand trésor que l’on puisse imaginer. Un jour, au crépuscule de sa vie, ce puissant seigneur réunit les riches de son royaume et leur dit :

« Le drame du monde actuel est que les habitants des pays pauvres pullulent tandis que la population des pays riches diminue et, en même temps, leur production, donc leur richesse, donc leur générosité. Récemment, les Suisses ont refusé massivement, par référendum, un léger effort fiscal supplémentaire en faveur des affamés du tiers monde. Si l’on veut éviter l’éclosion parallèle chez les pauvres de tendances de plus en plus subversives et révolutionnaires, les riches doivent se donner les moyens d’une générosité accrue par l’augmentation de leur richesse, donc de leur production, donc du nombre de producteurs, donc du taux de natalité. »

Mais oui, vous avez deviné, c’est encore Michel Debré ! L’histoire du pouvoir ne change guère : hier, Hitler, les dirigeants japonais à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, et bien d’autres conquérants de triste mémoire exigeaient de la chair à canon, les capitalistes dominants d’aujourd’hui, maîtres du « monde occidental censé représenter l’intelligence humaine » (sic) demandent des esclaves pour soutenir leur mégalomanie.

Alain-Claude Galtié

 

 

(1) Chaunu qui n’allait pas tarder à s’illustrer dans la Fondation Saint Simon

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *