Depuis le dix-huitième siècle, la pensée occidentale s’est trouvée confrontée à un choix contradictoire entre deux façons de raisonner, deux positions, deux écoles différentes. La première préconise de libérer l’esprit humain du carcan mental dans lequel il s’est lui-même emprisonné, dans l’espoir de parvenir aux valeurs intrinsèques de l’ordre, aux fins dernières, au but ultime de la vie. C’est le côté critique des Lumières : la raison consacrée à la libération, à la transcendance…

Theodor Adorno et Max Horkheimer avaient bien compris que la dichotomie Homme/Nature et la lutte contre le vivant symbolisé par « la Nature » fondent l’impérialisme et ses avatars (extrait de « La dialectique de la raison« , 1944)

La mémoire du plus important mouvement social et culturel contemporain semble avoir été effacée. C’est au point que ceux qui connaissent son nom le plus commun – la nouvelle gauche (new left) – sont devenus rares. Il n’est pas inutile de se demander combien il a fallu consacrer d’argent, de temps et d’ingéniosité pernicieuse pour réussir cet escamotage.

Le grand mouvement foisonnant des années 1960/70 est maintenant si peu connu que beaucoup y mêlent les gauchismes et croient que le mouvement s’est éteint naturellement. La nouvelle gauche, puisque c’est l’appellation que l’on utilisait à l’époque en englobant l’ensemble des courants, n’est pas morte d’épuisement. La nouvelle gauche ne s’est pas éteinte parce que sa culture, la « contre-culture« , était dépassée (elle avait malheureusement raison quant à la puissance destructrice du néo-capitalisme, raison aussi sur la nécessité vitale de changer de civilisation). Son effondrement n’a pas été l’aboutissement d’un processus naturel, comme une extinction faute de militants, d’inspiration, d’enthousiasmes, d’idées et de révoltes. Et rien, dans ce mouvement, comme d’autres affectent de le croire, ne prédisposait aux dégénérescences déplorées depuis. Bien au contraire. D’autant que tout va de mal en pis et que les pires cauchemars des écologistes ont été réalisés – plus un paquet d’autres horreurs que nous n’avions pas osé imaginer – par ceux qui les ont éliminés, et que rien n’annonce un sursaut salvateur.

L’extinction de la nouvelle gauche ne doit rien à la prétendue force du capitalisme qui aurait été capable, par son seul dynamisme adaptatif, de phagocyter les oppositions les plus radicales par « endogénéisation » (thèse de Boltanski-Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme) ! Tout dépend évidemment de ce que l’on entend par « oppositions radicales« … Pour penser ainsi, il faut s’être arrêté aux syndicats et aux gauchismes, qui relèvent en effet de la même culture impérialiste que le capitalisme. Car, quant à endogénéiser la culture écologiste et conviviale, ou culture du vivant, alternative au capitalisme par essence, qui inspirait la counter-culture et animait la nouvelle gauche alternative, impossible, elle est l’exact contraire de l’esprit du capitalisme… à moins de confondre avec les faux-semblants électoralistes verts* produits par l’oligarchie pour, justement, créer l’illusion d’une continuité et de cette fameuse endogénéisation afin de mystifier, capter et démotiver les nouvelles énergies.

  • En France, l’électoralisme réintroduit par un chantage initial de René Dumont a porté le coup de grâce à un mouvement déjà affaibli (en 1974) par d’incessantes manipulations.

S’agit-il d’une nouvelle démonstration d’ignorance de la nouvelle gauche écologiste, ou d’un nouvel effort pour mieux l’effacer ?

« (…) On attribue à Tacite cet aphorisme : « Ils créèrent un désert qu’ils baptisèrent la Paix. » Cette phrase convient bien aux architectes de la violence structurelle : en matière intellectuelle, leur tour de passe-passe préféré consiste à gommer l’histoire. Le refus de l’histoire ou sa distorsion participent au processus désocialisant indispensable pour générer une lecture hégémonique des événements et de leurs causes. Le révisionnisme rudimentaire, qui consiste à nier purement et simplement l’existence d’un événement, reste possible mais n’est ni très persuasif ni très efficace dans les allées du pouvoir. Gommer l’histoire est une opération subtile qui avance à petits pas : il s’agit d’effacer des liens de cause à effet à travers l’espace et le temps. Elle a dans son camp l’oubli, processus naturel, biologique (…)« .

Paul Farmer la violence structurelle.

Philadelphia, Earth Day 1970

« Depuis le dix-huitième siècle, la pensée occidentale s’est trouvée confrontée à un choix contradictoire entre deux façons de raisonner, deux positions, deux écoles différentes. La première préconise de libérer l’esprit humain du carcan mental dans lequel il s’est lui-même emprisonné, dans l’espoir de parvenir aux valeurs intrinsèques de l’ordre, aux fins dernières, au but ultime de la vie. C’est le côté critique des Lumières : la raison consacrée à la libération, à la transcendance. Sur le rivage opposé de cette dialectique, on trouve la deuxième école, qui propose une domination de la nature. Cette dernière position, devenue la branche la plus active de l’héritage des Lumières, présuppose une désacralisation du monde, une réduction quantitative et mécaniste de l’univers en une masse informe d’objets hétéroclites. La raison devient un simple instrument au service des moyens et non des fins. Cette façon de voir conduit à l’aliénation spirituelle de l’homme, à sa coupure d’avec la nature, puis à l’industrialisation et à la mercantilisation du monde vivant. Toute l’histoire de la science ainsi que toutes les autres dimensions de la vie intellectuelle depuis le dix-huitième siècle sont empreintes de cette dialectique« 

« Aujourd’hui, au moment où l’Utopie de Bacon, la « domination de la nature dans la pratique », est réalisée à une échelle tellurique, l’essence de la contrainte qu’il attribuait à la nature non dominée apparaît clairement. C’était la domination elle-même. Et le savoir, dans lequel Bacon voyait la « supériorité de l’homme », peut désormais entreprendre de la détruire. Mais en regard d’une telle possibilité, la Raison, au service du présent, devient une imposture totale pour les masses » car « Toute tentative ayant pour but de briser la contrainte exercée par la nature en brisant cette nature n’aboutit qu’à une soumission plus grande au joug de celle-ci »
« La dialectique de la raison » (page 54 de l’édition Gallimard 1974).

La culture que portait le mouvement écologiste – ou nouvelle gauche -, celle souvent désignée comme contre-culture qui a parcouru le monde dans les années soixante et soixante-dix, est celle esquissée par les philosophes de l’Ecole de Francfort : celle du « côté critique des Lumières : la raison consacrée à la libération, à la transcendance« . Elle est la culture (l’ensemble des références) exactement contraire à la culture dominante. Cette dernière, qui est plus précisément la culture spécifique de la domination, est mécaniste, productiviste et purement impérialiste. C’est une culture de conquête, une culture de guerre qui soumet les hommes à toutes les formes de domination, la culture du chaos et de la mise à mort de la biosphère. Elle se définit elle-même comme anti-nature, ce qui dit tout.

Sur l’autre rive, la culture écologiste est essentiellement holistique, comme le vivant, comme toute chose. Elle ouvre à la compréhension des complémentarités et des interdépendances. Elle est la culture du collectif – de l’intelligence collective -, parce que la culture des interrelations, du sens des interrelations, quand la culture dominante les minimise ou les instrumentalise pour réduire au maximum l’intelligence collective et la démocratie. Souvent nommée culture arcadienne, ou culture écologiste et conviviale, elle s’est épanouie avec la prise de conscience et l’alerte écologistes, et a été fondatrice de la plupart des courants de la nouvelle gauche (Provo, Beatnik, Hippie, féminisme, régionalisme, mouvements des Peuples Autochtones, pacifisme, écologisme bien sûr, etc.). La culture écologiste arcadienne a été baptisée contre-culture (Theodore Roszak 1969), mais, à la différence de la culture dominante, elle n’est pas une culture d’opposition, une culture anti, une culture fondée sur ce à quoi elle s’oppose. Elle est la culture première de l’humanité, celle qui est développée par le vivant (par la nature), sans rupture d’aucune sorte – comme Darwin lui-même le concevait. Elle est la culture de l’ouverture au monde, de la bonne intelligence et de la paix. C’est ce qui a le plus fortement déplu aux obscurantistes de tous bords.

Quand nous avons lancé le mouvement écologiste en France – bien après les courants de même sensibilité aux Pays-Bas et en Amérique du Nord -, nous n’avions pas lu Adorno et Horkheimer. Nous n’avions pas lu Marcuse non plus. Ni beaucoup d’autres auxquels les fantaisistes de l’exégèse attribuent la paternité de la nouvelle gauche écologiste. Soutenu par l’observation des écosystèmes et l’amour du vivant, notre engagement venait du plus profond. Il venait du choc et de la révolte devant les destructions perpétrées par le système capitaliste dont nous ne savions pas encore qu’il était lancé dans une nouvelle conquête mondiale (la mondialisation, ou globalisation). Tout juste comprenions-nous qu’une spirale infernale avait été amorcée et, d’ailleurs, qu’elle ne se limitait pas au capitalisme, tel qu’il est généralement compris. Ainsi, le peu d’information qui nous était venu de la Chine sous les maoïstes, en particulier la guerre contre les oiseaux, nous avait appris la folie et la nuisibilité de cet autre système. Comme de tout système totalitaire.

 

Quant à la voie philosophico-politique que nous proposions en même temps que nous la découvrions, elle n’était dictée par aucun gourou. Elle était simplement inspirée par notre être ouvert sur le monde, par notre sensibilité en interaction avec les autres vivants et l’ensemble qu’ils constituent. Elle était inspirée par la compréhension et le sens des interrelations. Ce que chacun peut ressentir et comprendre s’il n’est pas bouché à l’émeri par une idéologie totalitaire ou un appétit de puissance.

Depuis une quarantaine d’années, en réaction à l’émergence des années soixante, la propagande nous abreuve de culture impérialiste (croissance, compétition, performance, productivité, mépris des autres hommes et des autres êtres, ignorance des interrelations et des ensembles, des écosystèmes, instrumentalisations multiples, réification, etc.) avec encore plus de force qu’auparavant, au point que beaucoup en sont complètement désorientés. D’autant que l’étiquette « écologie » a été récupérée par le système dominant et est souvent utilisée dans un cadre impérialiste. Et, parallèlement, la censure – surtout en France – est complète sur la « contre-culture » arcadienne, le mouvement écologiste de la nouvelle gauche, et leur histoire.

sur l’écologisme et la culture acadienne :

« Les pionniers de l’écologie » (titre originel : Nature’s Economy),
Donald Worster, éditions Sang de la Terre 1992.

Diggers : un courant de la New Left américaine trente ans après

le « Hun » écolo de San Francisco

« Peter Berg, tête pensante du groupe, a évolué vers la défense de l’environnement. En 1966-67, à la différence des hippies de San Francisco, ils étaient des contestataires révolutionnaires. Ils ont disparu dans la nature quand plus rien n’y était possible, fondé des communautés, pris un nouveau départ dans l’écologie radicale. Trente ans plus tard, les Diggers n’ont pas abandonné leurs rêves américains… (…) »

http://www.liberation.fr/culture/2000/12/27/le-hun-ecolo-de-san-francisco_349166

… »à la différence des hippies« . Voilà bien un commentaire typique de l’ignorance crasse répandue en France – ignorance soigneusement entretenue – sur l’essence révolutionnaire du mouvement hippie (comme des Provos, des Kabouters, des Beatniks, des Ecologistes, même celui des Peuples Autochtones*, etc.), enfin de tous les courants qui ont constitué la nouvelle gauche des années 1960/70. Un caractère authentique, en rupture totale avec la culture impérialiste (domination sur les hommes comme sur « la nature« ), à la différence de la revendication « révolutionnaire » des gauchismes ancrés dans cette culture dominatrice. 

 * Pour avoir osé souligner le grand intérêt des cultures des peuples autochtones, cultures immémoriales inspirées par le vivant, un faux anarchiste (à l’évidence !) et faux écologiste (il en faisait la démonstration), mais vrai gauchiste de bonne tradition totalitaire m’a intimé l’ordre de retirer « ça » sous peine de censure et d’exclusion. Il ne blaguait pas, j’ai pu le vérifier sitôt après : la censure et l’exclusion sont, en effet, des pratiques habituelles des structures auxquelles il participe. Involontairement, il révélait son inculture : les mouvements des peuples autochtones enrichissaient la nouvelle gauche mondiale des années 1960/70. L’incident date des années 2000. Depuis, d’autres expériences tout aussi heureuses sont venues confirmer le constat. Aspect positif de ces aventures : elles ont démontré la permanence de la falsification culturelle commencée il y a quelques dizaines d’années.

 

Il est vrai que la réduction de l’écologisme à la « défense de l’environnement » est déjà révélatrice d’une certaine insuffisance !

Ce jugement à l’emporte-pièce sur le mouvement Hippie ressemble beaucoup à l’exclamation aussi méprisante que mensongère du réalisateur du film « Tous au Larzac » lors d’une interview sur France Inter :

« Les hippies, les chèvres, les communautés, tout ça, c’était des conneries. (…) On a fabriqué une image négative qui fonctionne encore aujourd’hui (…) Ya des gens qui croient encore aujourd’hui que c’était des histoires de hippies !« 

http://www.planetaryecology.com/index.php/93-a-propos-de-la-lutte-pour-la-sauvegarde-du-larzac

On se croirait encore au bon temps de l’agression de Pierre Vernant en 1973 : « La multiplication des revues écologiques – UN POINT DE VUE REACTIONNAIRE« . Ben oui, on y est toujours, et avec les mêmes qui, en plus, ont fait des petits !

On comprend parfaitement les mauvaises raisons de la falsification culturelle et historique, à savoir la censure continue et tous les procédés d’exclusion appliqués à la culture écologiste arcadienne et à ses représentants. D’ailleurs, les fondateurs du néo-conservatisme et beaucoup d’anti-écologistes (désormais reconnus comme néo-cons) l’ont expliqué et répété : cette façon de voir le monde est très dangereuse pour le système capitaliste. Cela venait contrarier la conquête de l’esprit des hommes pour les assujettir aux lois de l’ordre anti-nature en plein effort de globalisation. En effet ! Max Horkheimer et Theodor Adorno l’ont démontré, et les faits le prouvent chaque jour par l’absurde, c’est cette ouverture au monde – évidemment ! – qui, en restaurant la conscience de l’organisation (l’économie) du vivant dans chaque tête, peut nous sauver du désastre ultra-capitaliste auxquels tous les impérialistes – fussent-ils « de gauche » et tout petits petits – contribuent.

Le conglomérat des ennemis de l’ouverture culturelle permettant d’approcher les « valeurs intrinsèques de l’ordre, (les) fins dernières, (le) but ultime de la vie » joue depuis trop longtemps aux apprentis sorciers (1). D’innombrables extinctions de vies plus tard, directes ou indirectes, on ne compte plus les conséquences de leurs mauvaises actions. Elles sont si nombreuses et si graves qu’eux-mêmes en sont venus à les déplorer, mais toujours sans reconnaître qu’ils en sont à l’origine. 

(1) Parmi eux, les plus surprenants, les plus compliqués, les plus efficaces supplétifs du système parce que nous avons mis trop longtemps à comprendre qu’ils n’étaient que des Tartuffe, sont ceux que Guy Hocquenghem a épinglés dans Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary

CHRONOLOGIE  DIGGERS

http://www.google.fr/imgres?client=ubuntu&hs=rWv&sa=X&channel=fs&biw=1920&bih=821&tbm=isch&tbnid=7PgLZ0lnUov9cM:&imgrefurl=http://www.freakencesixties.yi.org/Diggers/chronologie.html&docid=xB9MyZoXKgg5yM&imgurl=http://www.freakencesixties.yi.org/Emmett%252520Grogan.bmp&w=280&h=361&ei=CCZUUrnMHoaU0AW5jIGYBQ&zoom=1&iact=hc&vpx=1607&vpy=150&dur=1231&hovh=255&hovw=198&tx=104&ty=161&page=1&tbnh=145&tbnw=112&start=0&ndsp=57&ved=1t:429,r:10,s:0,i:112

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *