C’est un épisode méconnu mais ô combien révélateur des grandes manoeuvres dont la nouvelle gauche écologiste et tout le mouvement social ont été victimes à partir des années soixante (au moins).

En 1971, dans le bagage du collectif de la Semaine de la Terre, il y avait le projet d’une campagne contre un délire industriel en pleine expansion…
« (…)
Des déchets, il y en a toujours eu, mais voilà : ils étaient bio-dégradables, pour parler instruit. Les bactéries ambiantes les attaquaient à peine produits, et les transformaient tranquillement en une chose noirâtre, spongieuse, qui sentait la cave et le champignon : l’humus, autrement dit la terre, la bonne terre grasse et nourrissante où toute plante germe, croît et donne son fruit. Toute plante, c’est à dire toute vie.
(…)
Le plastique, lui, on ne peut rien en faire. Non recyclable. Non brûlable. Dans dix mille ans, nos descendants charmés trouveront encore nos bouteilles aplaties et nos étuis tortillés dans les couches géologiques, et la mer inlassablement bavera sa bave de plastique sur les plages.
(…)
Le problème, pourtant, le vrai, il est à l’autre bout. Là où l’on produit ces saloperies. Pourquoi Pourquoi tant d’emballages ? Pourquoi cette débauche de plastique, d’aluminium, de papier cristal et d’encre multicolore autour de nos petits-beurre ? Pourquoi ces millions de bouteilles d’eau minérale, de caisses (en bon bois d’arbre qui ne sert qu’une fois) pour les transporter, d’étiquettes, de clous, de camions, de…, de… (…) »

Cavanna, « La belle fille sur le tas d’ordures« , Ecologie Infos en mai 1987.

Ne l’oublions pas, Cavanna avait permis à Pierre Fournier de s’exprimer. Il l’avait encouragé, puis l’avait aidé à créer La Gueule Ouverte. Cavanna était un de la nouvelle gauche écologiste. 

https://www.facebook.com/plasticchangeinternational/


16 ans auparavant, les écologistes de la Semaine de la Terre étaient bien de cet avis. C’est pourquoi nous préparions une campagne contre les emballages jetables alors en plein essor.
Nous y voyions une manifestation spectaculaire du mépris absolu de la civilisation impérialiste, et de son obsession du profit, pour le vivant. C’était donc l’occasion de faire une démonstration de l’absurdité de sa culture et une occasion, littéralement à portée de la main, de sensibiliser la plupart. C’était donc décidé, la prochaine action du groupe de la Semaine de la Terre serait dirigée contre l’industrie et le commerce du jetable, la surconsommation, le gaspillage et la pollution généralisée.



Illustrations pour un tract de la campagne contre les emballages en plastique (1971)

 

Un refus sans appel, passionné, véhément, sera opposé au projet et le fera capoter. Le refus n’était pas prononcé par un écologiste de la Semaine de la Terre mais par Alain Hervé en sa qualité de président des Amis de la Terre, l’association à laquelle nous venions de donner chair (avant notre arrivée, curieusement, il n’y avait pas de militants).

C’était stupéfiant. Nous ne comprenions rien et une foule d’interrogations et de soupçons commençait à se lever.

Pourquoi, au sein d’une association écologiste, une opposition à une action écologiste, et si forte, sur un sujet de cette importance ? Comment cela était-il possible ? Ce coup d’éclat inattendu révélait quelque chose de profondément anormal. Qu’avions-nous transgressé ? Nous aurions dû prendre le temps d’y réfléchir.

A peine chez ces Amis de la Terre confidentiels, nous fûmes sur le point de rompre. Nous aurions dû.



une plage du Pacifique aujourd’hui

 

L’histoire prend son temps. Il me faudra attendre 35 ans pour avoir la preuve d’une relation entre l’opposant à l’alerte contre les emballages jetables et un système qui était particulièrement intéressé au développement de ce que nous pressentions comme une nouvelle catastrophe : « la grande distribution« , c’est à dire le commerce métamorphosé par la finance pour supplanter la diversité des artisans et des commerçants, les exclure et les réduire au chômage et au salariat, contrôler tous les marchés et les productions, concentrer et extraire les plus grands profits au détriment du plus grand nombre… L’exact contraire de la voie écologiste, le modèle même de nos cauchemars ! Et nous étions encore très loin de savoir à quel point nous avions raison.

Dans le crime comme en politique, les coïncidences sont rares. Cela n’était pas un malencontreux hasard si nous nous retrouvions coiffés par des seconds couteaux du système que nous dénoncions.

Mais comment aurions-nous pu imaginer que cette « gauche socialiste » qui mimait l’alternative depuis 68* dissimulait dans ses cartons l’essor de « la grande distribution » (entre autres projets destructeurs) ?! D’ailleurs, nous ignorions même à quel point l’opposant à l’alerte contre les emballages jetables était en intimité avec ladite « gauche socialiste« . En effet, juste derrière cet opposant surprise se tenait, entre autres personnages remarquables, Michel Bosquet, alias André Gorz, l’autre patron du Nouvel Observateur. Oui, celui que les mêmes réseaux tentent maintenant de faire passer pour un grand inspirateur du mouvement écologiste… En réalité, Bosquet, alias Gorz, était un soutien militant du commerce financiarisé contre le commerce familial ou coopératif. Il suivait donc une ligne politique conforme à la « suppression des obstacles à l’expansion économique » (Pinay, Rueff…) et à la « libération radicale des échanges » (Alain Peyrefitte) planifiées depuis le tout début de la 5ème République.

* par exemple, avec la revue FAIRE : le « mensuel pour le socialisme et l’autogestion »… mais une des « revues intégrées au système partisan » (Les revues du PS de 1971 à 1981, Contribution | par Emeric Brehier le 23 avril 2013, http://www.mitterrand.org/Les-revues-du-PS-de-1971-a-1981.html)
Une revue qui prétendait s’inscrire dans la continuité de 68 !

Tout naturellement, Michel Bosquet était particulièrement proche du groupe Leclerc depuis plusieurs années : « (…) Il s’impliqua aussi aux côtés de mon père en signant avec d’autres grands journalistes (François Henri de Virieu, Alain Murcier et Alain Vergnholes du Monde) des tracts pour dénoncer les refus de vente des fournisseurs(…) André Gorz, alias Michel Bosquet reporter au Nouvel Observateur, alias Gérard Horst, de son vrai nom… m’a offert son affection toute paternelle lorsque, jeune étudiant, je vins à Paris. Chez eux, dans le XIIIème arrondissement d’abord, Gérard et Dorine me firent rencontrer les intellectuels avec lesquels il entretenait les relations les plus denses : Edgar Morin, Ivan Illich, bien sûr, son quasi frère, Virilio, Herbert Marcuse, David Cooper (l’anti-psychiatre), Alain Touraine. Et aussi des syndicalistes italiens, des économistes (Mattick, Brunhoff…), tous plus ou moins en phase avec la théorie critique de l’Ecole de Francfort. (…) » Michel Edouard Leclerc, « André Gorz, la mort d’un philosophe ».

Michel Edouard Leclerc qui sera introduit aux Amis de la Terre par Michel Bosquet/André Gorz, sitôt les écologistes de la nouvelle gauche éliminés.

Illich, Marcuse et, hop !, toute l’Ecole de Francfort… mélangés avec l’aronien Alain Touraine – et bientôt Saint Simonien (la Fondation, comme Furet et Ferry pour toutes ces qualités), et les apôtres de « la grande distribution« . Voilà qui fleure bon la grande manip.

Il faudra encore attendre 10 ans pour apprendre l’existence de Henry Hermand, Pape des supermarchés depuis le début des années soixante (donc depuis le tout début), tuteur financier du PSU, du Nouvel Observateur, du PS, une puissance encore plus influente que celle des Leclerc auprès de nos censeurs « de gauche ». Lui aussi devait donc être l’une de ces bonnes âmes qui, dans la coulisse, surveillaient les écologistes comme le lait sur le feu. C’est seulement son action déterminante dans la carrière d’Emmanuel Macron qui nous le révélera (aux côtés d’un autre fossoyeur de la nouvelle gauche : Michel Rocard), confirmant une fois de plus que les mêmes forces sont à l’oeuvre depuis plusieurs générations pour étouffer toute émergence alternative.

En voulant diriger nos traits contre l’essor du tout jetable, nous ne pouvions donc – s’il en était encore besoin – mieux nous signaler à l’attention des prédateurs en alerte maximale ! Car, quelques années plus tard, on retrouvera bon nombre de ces gens du PSU, du Nouvel Obs, de la Ligue et autres maos, dans les petits papiers des capitalistes ultra-libéraux (et, même, néo-cons).

« (…) La gauche (au pouvoir) va se rallier à la grande distribution et lui apporter un solide soutien qui se manifeste notamment dans les débats parlementaires jusqu’à une période récente. Les députés socialistes, en particulier Julien Dray (ancien de la Ligue Communiste), se sont faits les avocats des hypermarchés. Les chiffres reflètent cette lune de miel.

Entre 1981 et 1988, le nombre des hypermarchés va doubler. Les socialistes vont très vite comprendre que la grande distribution est leur meilleur allié pour enrayer l’inflation. Ils savaient, de surcroît, que les commerçants, les artisans, les petits producteurs, dans leur immense majorité, ne leur apportaient pas leurs suffrages (…) Il y avait, pour reprendre le vocabulaire marxiste, une « alliance objective » entre la gauche et la grande distribution.

Fort de ce constat, le pouvoir mitterrandien va mesurer ce qu’il peut tirer des enseignes pour remplir les caisses de ses formations partisanes, PS, PCF, Radicaux de gauche. Certes, la grande distribution n’a pas mis tous ses oeufs dans le même panier – Michel-Edouard Leclerc apportera son soutien à Idées-Actions du libéral Alain Madelin – mais le PS fit preuve d’un activisme débridé (…) » *.

Suivent des détails croustillants sur la grande corruption des années 1980…

* Bien plus que « libéral« , Madelin, l’ancien militant d’Occident (pour les jeunes : un groupuscule d’extrême-droite), était devenu le néoconservateur dont Lalonde, le protégé d’André Gorz, s’était rapproché. Vous suivez ? Parce que c’est important : les auteurs dévoilent les mêmes accointances que celles qui tissaient l’anti-nouvelle gauche écologiste dès le tout début des années 1970.

« (…) Aujourd’hui 20 000 communes n’ont plus aucun commerce de proximité, plus aucun pompiste. Les maires sont souvent obligés de subventionner avec l’argent des contribuables, les derniers commerçants qui résistent ou les candidats à l’installation. Ce que le consommateur perd d’une main, le contribuable le perd de l’autre. Certes, on ne peut pas rendre la grande distribution responsable de la grande migration des campagnes vers les villes, mais la brutalité de ses méthodes couplées au laxisme des Pouvoirs Publics, des maires, a grandement contribué à ce qu’on appelle la désertification de la France (…) ».

« La grande distribution. Enquête sur une corruption à la française« , Jean Bothorel et Philippe Sassier, Bourin éditeur 2005.



Ainsi, après l’organisation de la ruine des artisans et commerçants locaux, la déstructuration des villages, des centres bourgs, des rues commerçantes jusque dans les villes, la mise en coupe réglée des producteurs, la destruction de terres agricoles, de bois, de paysages, etc. « la grande distribution » affirmait sa volonté de poursuivre sa course aux profits, quelles qu’en soient les conséquences, en devenant un gaspilleur-pollueur global. Rien d’étonnant. Cette « grande distribution » a une fonction stratégique. Elle était déjà une machine de guerre de la déstructuration culturelle, économique, sociale et écologique indispensable à la domination capitaliste. Un outil de la mondialisation néo-libérale.

Quel dommage que nous n’ayons rien su de tout cela, en particulier de la filiation avec une « gauche » qui n’était plus qu’un leurre ! D’ailleurs, nous ne savions pas non plus l’existence – là, juste derrière notre épaule – d’un réseau mis en place par l’homme du Congrès pour la Culture Denis de Rougemont pour infiltrer, surveiller et contrôler les écologistes, ces anticapitalistes si gênants pour la globalisation en marche : Diogène. Notre premier censeur, Alain Hervé, y était également connecté.

L’omerta était parfaite. Pourtant, il y avait du monde dans la confidence, et du monde que nous connaissions ! Tous ont réussi à nous donner le change pendant plusieurs années de fréquentation – certains pendant des décennies. Si cela n’est pas du professionnalisme…

Cela n’est qu’à partir de la fin du siècle, peu après la diffusion d’informations sur l’étendue de la pollution des océans par les plastiques jetables, que des témoignages et des documents viendront étayer les soupçons et les hypothèses nés dans les années 1970.

L’opposition à l’alerte contre les emballages jetables, c’était 35 ans avant de commencer à découvrir le pot aux roses, et encore 3 ou 4 ans avant d’avoir confirmation de la manipulation en lisant « Intelligence de l’anti-communisme – Le Congrès pour la liberté de la culture à Paris 1950-1975 » de Pierre Grémion.

 

les Aron, Michael Josselson (CIA) et Denis de Rougemont

 

Pierre Grémion à propos de la contribution d’un syndicaliste CFDT à Contrepoint, la revue néoconservatrice créée en 1969 par Patrick Devedjan (ex du groupuscule d’extrême-droite Occident – comme Alain Madelin) sous le patronage de Raymond Aron :

« Cette résistance partagée à la nouvelle gauche resserre ainsi les réseaux universitaires aroniens et les réseaux mendésistes, qui ont divergé jusqu’alors. » (page 577).

On peut croire Pierre Grémion qui a été impliqué dans les réseaux du Congrès pour la Liberté de la Culture aux côtés de Michel Crozier. Il évoque encore cette collaboration « de libéraux de toujours, d’anciens intellectuels communistes attirés par Aron, d’hommes venus de l’Action française et de mendésistes atterrés par la démagogie sans limite de Mai 68 » (sic) à propos de la naissance de la revue Contrepoint (page 602). On le croit d’autant mieux que son témoignage éclaire la coalition apparemment improbable des ennemis de la nouvelle gauche écologiste qui rassemblait les néo-cons et les maoïstes, avec les « socialistes » au milieu. Toute la réaction « anti-nature » s’était réunie pour faire taire l’alerte contre les conséquences de sa folie. Elle l’est toujours. Entre-temps, ce beau monde s’est ouvertement réuni au sein de la Fondation Saint Simon et a activement contribué à installer la globalisation capitaliste.

Parlant de la fonction de la Division des organisations internationales (IOD) créée, au sein de la CIA, par Tom Braden en 1950, Frances Stonor Saunders décrira la stratégie appliquée contre la nouvelle gauche dans « Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle » (2003) :
« 
Le soutien des groupes de gauche n’avait pas pour but leur destruction ni même leur contrôle, mais plutôt le maintien d’une discrète proximité afin de contrôler la pensée de tels groupes, de leur fournir une soupape de sécurité et, in extremis, d’exercer un veto final sur leur publicité et peut-être leurs actions, si jamais ils devenaient trop radicaux » (page 109).

Exactement ce qui nous a été appliqué.

 

L’ampleur planétaire du saccage permet de se faire une idée des profits réalisés et de l’importance de l’enjeu il y a 40 ans.

 

83% des eaux
Plastic fibres found in tap water around the world, study reveals
83% of the samples were contaminated with plastic fibres.
https://www.theguardian.com/environment/2017/sep/06/plastic-fibres-found-tap-water-around-world-study-reveals

 

 

Depuis 1972…

https://vimeo.com/25563376

https://www.youtube.com/watch?v=-M9t2fm__K0

 

photo de Chris Jordan

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