proposition d’article pour le Courrier de La Baleine

C’était à l’approche du référendum sur le traité d’élargissement de la Communauté économique européenne (23 avril 1972)

 

 

À peine les hommes de savoir et de raison ont-ils porté quelques attaques contre les causes de la dégradation du milieu et des conditions de vie, à peine l’opinion commence-t-elle à prendre conscience, que des personnages jaillissent des milieux les plus divers pour défendre le dogme de l’expansion à tout prix… Nous connaissions le bienheureux Louis Pauwels, nous connaissions Raymond C artier – champion de la surconsommation, de la voiture individuelle et des autoroutes urbaines -, nous connaissions Michel Debré, Albin Chalandon, Joseph Fontanet et bien d’autres… Voici maintenant Georges Marchais, Secrétaire Général Adjoint du Parti Communiste français.

 

Un homme politique d’influence internationale – Sicco Mansholt – se fait l’interprète des inquiétudes des milieux scientifiques face à l’évolution de notre civilisation, et c’est presque l’émeute dans le camp des fils spirituels du XIXème siècle qui, plein d’admiration devant l’industrialisation et la croissance économique, refusent de voir les dangers qu’elles engendrent. Pourquoi ces réactions ? Parce que Sicco Mansholt, malgré la modération dont il fait preuve, a commis l’imprudence de ne pas s’en tenir à des considérations de bonne compagnie sur les nuisances. Il a même poussé l’audace jusqu’à se faire l’écho de ceux qui remettent en question, et même condamnent, la croissance démographique et l’expansion économique. Sacrilège !

Que Louis Pauwels ou Raymond Cartier s’efforcent de pourfendre les « broyeurs de noir » – c’est nous , quoi de plus logique ? Nous n’en attendions pas moins de ces gens-là. Mais qu’un défenseur des « masses populaires », un ennemi des « grands monopoles capitalistes » se déchaîne contre le contenu de la proposition de travail de Sicco Mansholt, voilà qui est surprenant… et inquiétant.

 

Dans l’Humanité du 5 avril et dans un tract distribué à l’occasion du référendum *, Georges Marchais parle « d’uniformisation du dénuement », de « programme monstrueux » pour « une Europe de la misère et de la régression économique », de « caractère catastrophique » d’un plan qui « vise à limiter la souveraineté nationale, à aliéner l’indépendance de notre pays » **… Il déclare que la qualité de la vie est « l’alibi de ceux qui s’en tiennent à la logique inhumaine du profit privé » ; en somme : un faux problème inventé de toutes pièces pour détourner les masses populaires des vrais problèmes, lesquels sont d’ordre quantitatif. Seuls ces derniers préoccupent les travailleurs.

* 23 avril 1972 : Un référendum est organisé afin de permettre la ratification du traité d’élargissement de la Communauté économique européenne.

** 49 ans plus tard, en septembre 2020, piétinant encore une recommandation de la Convention Citoyenne qu’il avait convoquée peu avant, un certain Macron parlera de « retour à la lampe à huile » et de « modèle amish« .

 

J’aimerais m’être trompé dans l’interprétation des paroles du Secrétaire Général Adjoint du Parti Communiste français (450 000 adhérents, 4 à 5 millions d’électeurs…). Hélas ! Il est trop évident que Georges Marchais n’y voit pas très clair. On peut même dire sans exagération que la seule chose qui se dégage de ce fatras est qu’il n’a rien compris… À moins qu’il soit de mauvaise foi pour des motifs de politique de bas étage ; de toute façon, cela reviendrait au même et c’est dommage ! C’est bien dommage en effet de mettre Sicco Mansholt et Georges Pompidou dans le même panier. C’est bien dommage de dire que les travailleurs demandent de meilleures conditions de travail et de logement, et de transport et de vie… quand on condamne la recherche de la qualité de la vie. C’est bien dommage de mettre la charrue avant les bœufs en encourageant une croissance quantitative dans l’espoir que ses effets positifs (hausse du « niveau de vie ») corrigeront ses conséquences négatives (gaspillages, dégradations et contraintes). C’est vraiment dommage de ne pas voir qu’une amélioration du bien-être ne peut être obtenue qu’en bouleversant l’ordre des priorités actuelles, en remplaçant la notion de Produit National Brut par celle d’Utilité Nationale Brute, par exemple… On ne pouvait mieux desservir l’intérêt des « masses populaires et laborieuses » et la crédibilité du Parti Communiste.

Ainsi, une partie de la gauche française se range aux côtés des apôtres du capitalisme pour prendre la défense de l’économie de gaspillage ! Les uns oublient que l’expansion démographique, mais aussi l’expansion économique, engendrent des formes de paupérisation qui frappent d’abord les classes sociales défavorisées. Les autres feignent ne pas savoir que la Terre n’est pas inépuisable et que la vie est une chose fragile. Tous révèlent leur ignorance et leur hypocrisie en éructant des insanités : « passéistes », « malthusianisme à outrance », « théories néo-malthusiennes », « malthusiens »… Ça y est, le mot est lâché : « malthusiens ». C’est l’opprobre suprême, le pilori n’est pas loin !

 

Mais, direz-vous, les idées exprimées par Sicco Mansholt, ces idées qui donnent des angoisses aux survivants du XIXème siècle, ces idées révolutionnaires sont les nôtres ! Eh oui, elles sont celles de tous les téméraires qui ont osé sortir de leurs alvéoles pour observer le monde. Voici des années que des gens agissent ainsi et s’expriment, voici des années que nos idées sont sorties de l’ombre, et pourtant elles n’avaient jamais provoqué de réactions sensibles. Personne ne semblait s’en soucier, aucun « homme avisé » ne paraissait les prendre au sérieux jusqu’à ces derniers temps. Que s’est-il donc passé ? Une chose très simple : Sicco Mansholt a passé une vitesse supérieure en donnant à sa lettre une dimension politique. C’est tout et c’est beaucoup. Par sa personnalité et ses fonctions, mais surtout parce qu’il a placé nos idées dans le contexte politique, il leur a conféré un attrait qu’elles n’avaient jamais eu… Il a suffi qu’une personnalité les découvre sous leur nouvelle présentation pour provoquer une réaction en chaîne commentée, au vu et au su de tous, par les moyens d’information. Ainsi, les idées développées dans la lettre, nos idées ont fait leur chemin – merci Georges Marchais -, et elles ont été diffusées par leurs détracteurs mêmes – merci Raymond Cartier. En une semaine, ces idées se sont insinuées dans les esprits et sont devenues dignes de considération. C’est la démonstration de la supériorité de l’action à caractère politique sur toutes les autres. Il faut continuer dans cette voie.

 

Mais attention… Nous sommes les hérétiques de l’ère de la croissance, les empêcheurs de dégrader en rond, ceux qui perturbent le rêve d’un âge d’or industriel, la lie de la société moderne ! Pire encore que les têtes de turc traditionnelles des pouvoirs et des gens bien pensants, nous ne puisons pas notre force dans une doctrine ou dans une vision superficielle de la société, mais dans la connaissance de la vie. Nous sommes révolutionnaires parmi les révolutionnaires. Vermine !

 

La violence des propos tenus contre nos idées ne laisse présager rien de bon. Prenons garde, l’anathème est sur nous. Nos adversaires rêvent déjà de chasse aux sorcières… Allons-nous rester les bras croisés devant les attaques ? Certainement pas. Le combat qui s’annonce se situera sur le plan politique. Il faut nous y préparer.

 

ACG

 

 

Depuis l’automne 71, nous découvrions avec étonnement ces Amis de la Terre à la mode Arlésienne : des noms circulaient parfois, mais nous ne voyions pas les personnes. Seul Alain Hervé était présent, qui jouait aux grands patrons. Puisqu’il y avait un journal de l’association – la Baleine, je lui proposais cet article (*). Il prétexta d’abord que le texte était trop long. Puis, après élagage, il le refusa encore. Cette fois, c’est parce qu’il serait « trop politique ». Tiens, déjà entendu avec Jeunes et Nature en rupture d’écologisme.

(*) « Notre tâche est de favoriser la prise de conscience de tous, de donner à chacun les moyens de lutter, de faire circuler l’information et de contribuer à la liaison des mouvements (…) Pour cela, les Amis de la Terre ont établi un programme d’édition (et) diffusent un journal : le Courrier de la Baleine. » (tract de présentation diffusé en 1972).

« Nous recherchons des volontaires pour la rédaction, la fabrication et l’expédition du n°2 du « Courrier de la Baleine ». S’adresser à Hélène Charliat » (Compte-rendu de la réunion du 6 septembre 1971 figurant au dos de la convocation du 7 septembre 1971 à l’Assemblée Générale du 16 septembre)

je ne connaissais pas Hélène Charliat, et je crois ne l’avoir jamais rencontrée.

 

En seulement quelques semaines de rapprochement entre la Semaine de la Terre et les Amis de la Terre, au nom d’un énigmatique comité, Alain Hervé avait déjà fait obstruction à l’action d’alerte contre les emballages jetables :

1971 : Tir de barrage contre la dénonciation du « tout-jetable », par ACG

 

. . .

« Sicco Mansholt se faisant l’écho de nos préoccupations »,

« les moyens d’information »,

« la supériorité de l’action à caractère politique »,

Il y avait beaucoup de naïveté vis-à-vis de Sicco Mansholt et de l’opération à laquelle il participait. Beaucoup de naïveté encore vis-à-vis du spectacle donné par le système – que Charbonneau appelait sans doute déjà « la caste dirigeante ».

 

Mais…

– « Ainsi, une partie de la gauche française se range aux côtés des apôtres du capitalisme »

– « Nous sommes révolutionnaires parmi les révolutionnaires. Vermine ! »

– « La violence des propos tenus contre nos idées ne laisse présager rien de bon »

– « Nos adversaires rêvent déjà de chasse aux sorcières »

 

je ne croyais pas si bien dire !

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