LA DYNAMIQUE DE L’ASSOCIATION

 

L’écologie et la plupart des connaissances acquises par les hommes d’ici et d’ailleurs révèlent que tout est fait d’interrelations: des parties qui sont elles-mêmes les fruits d’associations complexes se réunissent et se coordonnent pour former des ensembles, lesquels sont les parties d’autres ensembles plus grands et plus complexes encore. Ainsi, la vie est tissée de communautés associées.

 

Chaque communauté, chaque ensemble n’est pas une simple somme de parties; il est beaucoup plus. Ses qualités, ses capacités sont d’une autre nature. Il est un niveau supérieur d’organisation. Entre « soupe originelle« , particules plus ou moins virtuelles, atomes, molécules, bactéries, cellules et communautés, écosystèmes et biosphère, nous sommes au coeur d’une construction holistique et relativiste.

 

Dans tout système vivant, qu’il s’agisse d’une bactérie, d’un être humain ou de la biosphère en son entier, le tout dépend de l’action coordonnée de ses parties pour assurer son maintien – la « constance de son milieu intérieur« , son homéostasie. Réciproquement, l’existence et le bien-être de chaque partie dépend de l’homéostasie du tout. Tout comme chaque cellule a intérêt à ce que l’organisme dont elle est une composante soit en bonne santé, l’intérêt de chacun est étroitement associé à l’intérêt des autres êtres vivants et, surtout, au maintien des écosystèmes qu’ils constituent ensemble. Pour reprendre les termes d’Henri Laborit qui, au début de « La Nouvelle Grille » avait buté sur ce point, la finalité du plus grand ensemble est aussi la finalité de chacun et celle de tous les autres. C’est ce que Edouard Goldsmith a baptisé « homéotélie« .

 

La culture écologiste est donc profondément marquée par la compréhension des interrelations constitutives de toute chose. Au nombre des notions, principes et valeurs non encore évoqués qui la structurent, figurent la diversité, la complémentarité, l’interdépendance, la réciprocité, l’entr’aide, la responsabilité, l’amour du bien-vivre et la convivialité (celle de Brillat-Savarin comme celle d’Ivan Illich).

 

Pour mieux situer la culture écologiste et conviviale – mais tout en invitant à se défier de la fascination pour les étiquettes qui tend à scléroser les idées -, on peut dire que la pensée systémique en est une composante et qu’elle est apparentée à la philosophie organiciste. Tout en étant enrichie de toutes les connaissances modernes, la culture écologiste et conviviale est héritière des philosophies qui ne dissocient pas l’humain du reste du vivant.

 

 

UNE STRATÉGIE DE LA DÉSTRUCTURATION

 

La culture écologiste et conviviale n’a rien en commun avec la grille d’interprétation du monde qui sert d’alibi scientiste à ceux qui entendent vivre au détriment d’autrui. Cette grille est anthropocentrique, matérialiste, mécaniste, non-relativiste et, donc, réductionniste. Elle est complétée par une explication de l’évolution et du maintien de la vie par le moyen de l’opposition et de la compétition pour la domination: « La lutte de chacun contre tous » (1). C’est ainsi que l’accomplissement individuel n’est envisagé qu’au travers du conflit avec les autres, et l’existence de la société, voire son progrès, que grâce à la « guerre à la Nature ». Cette vision bornée et déformante, ce mode de pensée tautologique stimulent les tendances égocentriques, possessives et mégalomanes, s’ils ne les génèrent pas. Ignorante de la fragilité de la vie, cette culture est grosse de pratiques et de technologies destructrices. C’est là l’origine des différentes formes de l’impérialisme:

– impérialisme de « l’Homme » – abstraction façonnée à la convenance des dominants d’Occident – sur les hommes d’ici et d’ailleurs;

– impérialisme de « l’Homme » sur « la Nature« ;

– impérialisme de l’activité commerciale et spéculative sur toutes les autres activités, sur les sociétés et les écosystèmes.

 

De la gauche à la droite de l’organisation politique dominante, les lobbyistes rivalisent et s’affrontent. Tous veulent donner l’impression d’être meilleurs ou d’avoir des valeurs différentes. Mais il s’agit surtout de différences de styles dans la façon de circonvenir le naïf pour qu’il contribue à la construction de l’une ou l’autre version de l’ordre de la domination. De l’autoritarisme étatique à l’ultra-libéralisme, c’est à dire: des dictatures plus ou moins « socialistes » à la dictature des « marchés« , les orientations générales, les spoliations et les destructions écologiques et sociales se ressemblent étrangement. C’est que la culture fondamentale de ces structures et de ces régimes est la même, c’est la culture impérialiste.

 

Il y a beau temps que tout l’éventail politicien est fasciné par l’ordre de la domination et du matérialisme industriel. D’ailleurs, c’est bien du fait de l’incapacité structurelle de « la politique » à ouvrir des issues à la crise écologique et sociale planétaire qu’est né le mouvement écologiste: pour restaurer le politique à l’écart de l’affairisme et des fantasmes de pouvoir. L’éloignement des écologistes un tant soit peu cohérents par rapport à quelque boutique politicienne que ce soit, a été une nouvelle fois magnifiquement justifié par l’adhésion de la gauche « socialiste« , officiellement depuis 1983, à la pensée unique du capitalisme ultra-libéral (2).

Entre la culture impérialiste, son ordre marchand et financier, ses lobbies, ses partis, sa technocratie et la culture écologiste et conviviale, ses modes diversifiés d’intégration inventive aux écosystèmes, sa recherche du bien-vivre… il y a le choix politique le plus important qui se puisse concevoir car il s’agit de deux civilisations antagonistes. Le sens de l’une est inverse de celui de l’évolution; elle est hétérotélique par rapport à toute l’économie du vivant qu’elle réduit et détruit inéluctablement. Le sens de l’autre s’accorde au sens de la vie pour que l’aventure des hommes et de la biosphère se poursuive le mieux et le plus longtemps possible.

 

Une observation superficielle peut laisser penser que la critique écologiste de la civilisation impérialiste est excessive. Mais, si la planète n’est pas encore tout à fait un champ de ruines, c’est parce que spontanément, même au sein des structures dominatrices, des comportements naturellement inspirés par la logique écologiste et conviviale régulent un peu les pratiques destructrices. L’objectif de l’action écologiste est de faire en sorte que ces régulations en profondeur se développent jusqu’à devenir prépondérantes.

 

Pour sortir des logiques de la haine et du mépris, pour réguler les fonctionnements dangereux pour les individus, les sociétés, les écosystèmes, pour transformer les technologies destructrices, pour, en somme changer de civilisation, il serait stupide de compter sur les cartels d’intérêts que sont les conseils d’administration, les partis, les parlements, les gouvernements et les institutions internationales. Il serait tout aussi absurde de créer de nouvelles hiérarchies sélectionnées à force de luttes arrivistes pour viser « la conquête du pouvoir« . Parce que « la politique » est indissociable de la domination et, donc, de l’exaspération des conflits d’intérêts, elle est ennemie du politique qui est gestion de la cité en bonne intelligence, cité locale comme cité planétaire.

 

 

TISSER DES INTERRELATIONS POUR RÉSISTER ET ÉVOLUER

 

Outre qu’elle détourne des faux-semblants politiciens de gauche à droite, la culture écologiste et conviviale prémunit contre le goût pour les règles absolues imposées par un « haut » déconnecté de sa base. Pas d' »écologie globale » autoritaire, pas d' »éco-fascisme » donc. Ceux-ci sont des inventions des exploiteurs-destructeurs d’aujourd’hui désireux de prolonger leur règne.

 

Au contraire d’un nouvel abandon, la culture écologiste, qui reconnaît la faculté auto-organisatrice du vivant, invite à restaurer et renforcer la responsabilité, l’esprit citoyen et la démocratie en stimulant la conscience et le désir. Car c’est d’un éveil des capacités refoulées en chacun, c’est du coeur des populations seulement que peuvent pousser les solutions alternatives aux politiques imposées par les technocrates et les spéculateurs.

 

L’économie coopérative, diversifiée, holistique et homéotélique du vivant, l’intérêt de chaque individu comme le soucis de la bonne santé de la biosphère inspirent tout naturellement une civilisation communautariste, fédéraliste et libertaire.

 

C’est, en effet, seulement à partir des communautés (d’habitat, de travail, d’origine…) et de ce que l’on peut reconstituer de vie sociale et associative que l’on peut réguler ce qui menace sociétés et écosystèmes, en particulier:

– la volonté de puissance et la transformation des mandats de délégués accordés aux élus en simples blancs-seings,

– la volonté matérialiste de possession exclusive et la propriété privée,

– la volonté d’accumuler du capital en métamorphosant la vie d’autrui en « ressources« , en « matières premières » et en argent.

 

A propos de la propriété qui, depuis deux à trois siècles est devenue un sujet sensible, précisons que sa « régulation » n’implique pas la collectivisation des petites entreprises et l’éradication de la petite propriété. Là encore, tout est question de proportions. Seule la propriété qui devient monopole est en cause parce qu’elle se développe au détriment des dynamiques sociales et des biens communautaires (les communaux), des productions et des échanges locaux qui permettent aux populations de vivre en accord avec leurs écosystèmes. Car la liberté cesse quand, au lieu d’être une invitation à vivre bien avec tous les autres, elle se mue en autorisation à entreprendre n’importe quoi même si cela ruine autrui et détruit la vie.

 

Loin des dérives arrivistes et électoralistes qui, une fois encore, sous couvert d' »écologie politique » ont conduit trop de bonnes volontés abusées à intégrer misérablement « la politique » – tout en ruinant un mouvement social convivial -, l’action écologiste commence par la reconstruction de ce que domination et spéculation capitaliste détruisent. Comment? En tissant le plus possible d’interrelations. Sur le plan intellectuel, il s’agit d’ouvrir les consciences bridées par le réductionnisme dissociant de la culture dominante. Sur le plan social, il s’agit de rapprocher les gens, de régénérer les échanges non-spéculatifs et les dynamiques communautaires afin qu’ensemble nous puissions réguler les forces qui vivent de la guerre contre la vie, et recouvrer la maîtrise de nos environnements.

 

Choisir sa « consommation » avec la conscience que c’est de prédation qu’il s’agit, opter pour plus de frugalité vis à vis de ces « biens d’équipement » qui asservissent plus souvent qu’ils ne libèrent (comme la voiture), gérer en association ceux qui demeurent utiles, retirer son argent des circuits financiers pour l’avancer aux projets alternatifs, cultiver les relations de réciprocité, de solidarité et la démocratie directe, faire circuler l’information bloquée par les censures, échanger les savoirs, échanger sans plus-value, créer des monnaies locales non-thésaurisables, préserver et reconstituer des communaux et des outils conviviaux, sauver et restaurer les sociétés vernaculaires matériellement le plus autonomes possible mais ouvertes au monde sur le plan informationnel et sensible… sont des moyens de l’émergence d’une civilisation où les hommes pourront vivre en paix avec eux-mêmes et avec leurs écosystèmes.

Alain-Claude Galtié

9 novembre 1995

 

(1) C’est le message du néo-darwinisme dont la paternité revient à Alfred Russel Wallace, Thomas Huxley et à la bourgeoisie de l’élan industriel et colonial plutôt qu’à Charles Darwin lui-même.

 

(2) Si l’on peut, à la rigueur, parler de sympathie des écologistes avec une « gauche« , c’est seulement avec la gauche libertaire américaine et d’ici, celle de la « Nouvelle Gauche » des années soixante (voir là-dessus Murray Bookchin qui en fut l’un des animateurs).

 

BIBLIOGRAPHIE:

– « Dieu ne joue pas aux dés », Henri LABORIT, Ed. Grasset 1987.

– « Nature’s Economy » (titre français: « Les pionniers de l’écologie »), Donald WORSTER, Ed. Sang de la Terre 1992.

– « The Way, an Ecological World-View » (titre français: « Le défi du XXIème siècle »), Edouard GOLDSMITH, Ed. du Rocher 1994.

– « Small is beautiful. Une société à la mesure de l’homme », Ernst F. SCHUMACHER 1973, Ed. Le Seuil.

– « Dans le miroir du passé », Ivan ILLICH, Ed. Descartes & Cie 1994.

– « Une société à refaire. Pour une écologie de la liberté », Murray BOOKCHIN, Ed. Atelier de Création Libertaire 1992.

– « L’Entr’aide ». Un facteur de l’évolution », Pierre KROPOTKINE 1897, Ed. de l’Entr’aide 1979.

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