Les divers articles consacrés au nucléaire ces derniers temps et publiés dans plusieurs numéros d’ACC (notamment l’”Histoire des Luttes Antinucléaires”) nous ont valu quelques réactions dont celle d’un lecteur, Alain-Claude GALTIÉ, qui a vécu le début des oppositions à ce type d’énergie prétendument propre. Adhérent aux “Amis de la Terre” il a participé en janvier 1974 aux “6 heures pour l’Autogestion”, en présence de divers groupes écologistes ou politiques dont le PSU dirigé à l’époque par M. ROCARD (mis quelques mois plus tard en minorité au conseil national du PSU à Orléans, ce qui précipita son départ et son ralliement au PS nouveau), toutes formations rassemblées au sein d’un Comité de Liaison pour l’Autogestion Socialiste (CLAS).

 

http://www.acontrecourant.org/wp-content/uploads/2010/02/acc-208.pdf

 

Réveil du passé

GALTIÉ fut l’un des pionniers de l’écologie politique (cf. son mémoire “Naufrage écologique et social planétaire…” dont ACC a publié un extrait) dont l’importance n’était pas négligeable au début des années 70. Son immense rancœur à l’encontre de ROCARD – qui ne semble pas s’être atténuée si l’on en juge par les quelques textes qu’il a transmis récemment à ACC en complément à l’“Histoire du mouvement anti-nucléaire” – relève essentiellement de deux aspects : la trahison de l’idée autogestionnaire qui avait placé le secrétaire national du PSU sur l’orbite de la sphère politique (ou politicienne si l’on préfère) d’une part et, d‘autre part, du sabotage du mouvement écologique en plein essor à l’époque et fort représenté à l’époque par les “Amis de la Terre”, dont la lutte contre le nucléaire n’était pas le moindre des engagements.

Le fait que ROCARD vienne d’être nommé par Sarkozy ambassadeur de France en charge des discussions internationales sur les questions climatiques en Arctique et en Antarctique, et président de la commission sur la Contribution climat-énergie (CCE) – il est le père de la “taxe carbone” qui, par de vils artifices, ne touchera pas, ou si peu, les véritables responsables de l’effet de serre – a manifestement réveillé le passé chez GALTIE. Et probablement que d’anciens “combattants” de la cause autogestionnaire et/ou antinucléaire se sont trouvés dans la même situation.

 

Déjà favorable au nucléaire

Comment en effet concilier l’aspiration au pouvoir qui suppose contournement d’objectifs déclarés, manipulations (1), pratiques contraires aux discours… et autogestion, alternative réelle au capitalisme ? Quand ROCARD a tenté, en 74, d’entraîner le PSU vers le tout jeune PS né à Epinay en 71, son objectif fondamental n’était pas de concilier l’inconciliable, mais bel et bien de se projeter dans l’avenir. Si l’opération fut un échec, elle n’en a pas moins affaibli les idées d’autogestion, d’auto-organisation. Déjà se tramait le Programme Commun. Et si ROCARD, et avec lui la direction du PSU, n’avait pas remis en cause l’industrie du nucléaire, et avait même donné l’impression d’être plutôt favorable à ce type d’énergie, c’est qu’il était déjà “dans l’avenir”. Le nucléaire étant une “technologie de domination, lourde et centralisée”,qui “échappe totalement à la maîtrise de la population”, qui “sera toujours contrôlée par une élite technocratique au service d’un pouvoir centralisé”, c’est “l’outil de domination par excellence qui renforce le monopole absolu de la production et de la distribution énergétique…, incompatible avec la préservation de la nature et de la santé de la population…, incompatible avec un projet socialiste autogestionnaire” (citations extraites d’une lettre adressée à ROCARD par GALTIÉ en janvier 74, au lendemain des “6 heures pour l’Autogestion”) *. Aujourd’hui, plus qu’à l’époque peut-être, on ne peut qu’adhérer à ces paroles.

* Une mémoire du mouvement écologiste 3 : 1974, des « camarades » ouvertement réactionnaires

Une mémoire du mouvement écologiste 3 : 1974, des « camarades » pleinement réactionnaires

L’atmosphère du Grenelle

On s’étonnera peut-être du caractère prétendument écolo et environnemental des missions confiées à l’ancien 1er ministre de F. MITTERRAND et père de la fameuse CSG. Elles sont dans l’air du temps. Elles s’inscrivent dans l’atmosphère du Grenelle de l’Environnement, des divers sommets “climat” et, pour tout dire, de la prise en compte à reculons des questions climatiques, cruciales aujourd’hui, par les Etats des pays développés, principaux responsables de la situation et de la mise en péril à plus ou moins long terme des écosystèmes et de l’humanité. Il n’est que de rappeler l’hypocrite “droit de polluer”et le non moins hypocrite marché qui l’entoure: un vrai marché de dupes ! Car le capitalisme n’a qu’une raison d’être : le développement, la croissance, père et mère du profit. Ce n’est pas Tsarkozy qui me démentira, et je serais surpris que le futur Copenhague me démentisse lui aussi ! Une fois passée l’acné autogestionnaire juvénile, le poids de l’ambition eut tôt fait de révéler la personnalité du personnage. Déjà, dans l’introduction à son livre “Questions à l’Etat socialiste” (Stock 1972) ROCARD écrivait : ”Volonté de construire une société radicalement différente du capitalisme qui nous régit actuellement, le socialisme ne peut commencer à transformer réellement les rapports entre les hommes qu’à condition de disposer de cet instrument central qu’est un Etat”.Certes tout dépend de la nature de l’Etat, ajoute-t-il. Il n’empêche que, dans son esprit, c’est du haut qu’on transformera la société et c’est l’Etat qui est le plus à même de détruire le capitalisme. L’histoire du 20ème siècle a largement donné sa réponse: faut-il remettre en mémoire l’épisode de la gestion mitterrandienne ? L’autogestion, l’auto-organisation, la démocratie directe (la délégation, le mandat, la révocation…) ne sont-ils pas les formes et les pratiques aptes à servir la cause d’un mouvement social en lutte contre les hiérarchies, le tout-pouvoir patronal, des institutions mêmes, dans la perspective de l’émancipation sociale et politique, menant à la réappropriation par le prolétariat des moyens de production et d’échange et du pouvoir de décider ce qu’il est utile de produire dans le respect de la Nature ? La démarche anticapitaliste ne procède-t-elle pas de la base ? Les répressions sanglantes de la Commune de Paris (1871), de la Révolution espagnole et la guerre civile qui a suivi (1936-39) n’illustrent-elles pas dans le drame humain le danger que représente une telle démarche émancipatrice pour le Capital et son ordre établi ? C’est en gros ce que pense un autogestionnaire, non ?

Pro-croissance marchande et pro-nucléaire de longue date, et pro-gaz de schiste

Le grand homme et le particule

ROCARD ajoute un peu plus loin, p.16 :“malgré ses faiblesses déjà évidentes, son visage déjà corrompu, j’ai adhéré à la SFIO par refus des petites structures”. On devine déjà le grand homme et son futur itinéraire, un “particule” de 6 à 8000 adhérents ne pouvant prétendre à sa propulsion vers les responsabilités nationales, d’autant que de fortes oppositions à un tel scénario tenaient à l’originalité de l’outil. Il n’entraînera finalement avec lui que le tiers des adhérents ce qui suffira cependant à affaiblir le PSU. Revenons aux échanges entre la direction du PSU et les porte-parole des Amis de la Terre. La réponse faite par B. JAUMONT* (PSU) à GALTIÉ et SAMUEL (Amis de la Terre) est explicite : elle traduit à la fois l’option de la croissance (économie) et celle du nucléaire (énergie), options peu compatibles, on l’admettra, avec une prétention au socialisme autogestionnaire, de par leur lien avec des décisions centralisées, réponse faite par ailleurs sur fond de tonalité pour le moins caricatural avec cette accusation de “retour à l’âge de pierre”, parlant du rejet du nucléaire. ROCARD, dans son parcours politique et politicien, s’est progressivement accommodé, depuis ses velléités autogestionnaires, du modèle capitaliste – on dit aujourd’hui libéral (néo ou ultra selon les uns ou les autres) – de gestion économique. Le libéralisme globalisé n’a fait que mettre un peu plus en évidence une tendance qui s’est révélée une essence. Faut-il rappeler les traits marquants qui ont illustré, et illustrent, son parcours: CSG, participation à la réforme des retraites hier, taxe carbone qui touchera les foyers les plus modestes, nomination au poste d’ambassadeur chargé des négociations internationales pour les questions climatiques aujourd’hui ? Ces avatars n’ont jamais servi que, et continuent à ne servir que les intérêts capitalistes. Alors, de là à penser que le “grand homme” a quitté une “erreur de jeunesse” pour l’habit plus conforme à sa personnalité de la “moralisation du capitalisme”…

J.F. Le 17-9 -09

Jean Fortchantre, ancien de la Gauche Autogestionnaire du PSU 

 

(1) Quelque temps après le départ de Rocard du PSU, les militants apprenaient que le secrétaire national avait été en pourparlers avec des membres du PS, notamment Mauroy, depuis près de deux ans.

En se servant de Rocard et de multiples autres artifices, le pouvoir fait tout ce qu’il peut pour récupérer la sensibilité écologique. Mais il ne trompe finalement que ceux qui veulent bien se laisser tromper. Les militants fortement engagés dans l’action ne se laissent pas abuser.

* actualisation ACG

Bernard Jaumont, de son vrai nom Georges le Guelte, était un pro-nucléaire très actif dans le Bureau National du PSU.

Dans le civil, il était :

– Adjoint au Directeur des relations internationales du Commissariat à l’Energie Atomique (jusqu’en 1996),

et sera bientôt :

Secrétaire du Conseil des gouverneurs et de la Conférence générale de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (1978-1982),

Directeur de recherche à l’IRIS, responsable du « Club Nucléaire »

Cette seule information permet de relativiser la prétention des nostalgiques du PSU à avoir « porté la critique féministe et la critique écologiste » (Bernard Ravenel). Ravenel aurait-il, lui aussi, été abusé ?

En 2009, en dépit d’un long parcours au PSU, Jean Fortchantre ne savait pas encore que, Bernard Jaumont, membre très actif du Bureau National du PSU de la grande époque, était en fait Georges le Gueltre du CEA.

En 2009, moi non plus.  

Il est vraisemblable que Jean Fortchantre et ses amis ne savaient pas non plus les liens particulièrement étroits entre le PSU, Henry Hermand et, très généralement, le lobby de la « grande distribution« . D’où le credo de « la croissance marchande » entonné par Rocard et le Bureau National du PSU, sans doute.

à propos de Michel Rocard, de tous ceux qui l’ont entouré (la Deuxième Gauche mendésiste), et de l’écologie :
1974 – 2011 – Les surprenantes fortunes du verbe « écologiser »
1974 et la suite – PSU et Deuxième Gauche, pièges à Nouvelle Gauche
Rocard, « Jaumont« , tout l’aréopage du PSU, la CFDT tout autant « autogestionnaire« , le Nouvel Obs, le PS, etc. Tous ceux qui avaient exécuté le mouvement social des alertes et des alternatives, faisaient figure d’exemples capables pour beaucoup. L’illusionnisme avait parfaitement opéré. En 1975, c’est sûrement à ce genre de personnages que pensait Maryse Arditti, directrice de la formation à Paris VII Jussieu, probable maoïste et future Verte, mais qui avait fait du bon travail avec le Groupe Héliotechnique de Paris (avant de le saborder). A ma demande d’information sur la bonne orientation professionnelle débouchant sur les métiers de l’énergie solaire, elle répondit : « Les plombiers ne m’intéressent pas. Tu comprends, ce sont les élites que nous voulons former« .
Non, je ne comprenais pas. Il me manquait des éléments.
Après une litanie de gouvernements investis par ses chéris, nous en voyons les résultats !

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