Le Grand Saccage écologique et social
Le Grand Saccage écologique et social
De l’alerte et des alternatives aux effondrements
chapitre 8
sommaire
L’esprit d’aventure
Et vogua la péniche…
Sitôt informé de la mort de Georges Pompidou, j’imaginai que la campagne présidentielle et sa mobilisation médiatique pouvaient être l’occasion d’une intervention spectaculaire pour diffuser plus largement l’information et stimuler la prise de conscience. J’allai en faire le sujet de la réunion hebdomadaire des Amis de la Terre, le soir même.
Dans un papier de 1972 (et non publié : Vers l’action politique), je m’étais prononcé pour une intervention sur le terrain des partis, pour profiter de la même puissance médiatique, pour pouvoir lutter « à armes égales avec nos adversaires« . Naïveté et exaltation. Mais j’interrogeais : « une action d’un type traditionnel ou une forme plus originale, ou les deux ?« . J’imaginais « attirer l’attention des électeurs sur le comportement antérieur des candidats » et constituer des dossiers critiques sur chacun. Autre possibilité : tout en craignant que nous soyons « trop faibles pour jouer avec le feu« , je proposais de « présenter nous-mêmes des candidats comme n’importe quel parti » et « nous présenter comme un mouvement politique d’un genre nouveau à l’occasion des élections de 1973« . Heureusement que des compagnons plus critiques que moi surent m’ouvrir les yeux sur la dangerosité de l’électoralisme ! Calmé, je m’étais contenté de faire un questionnaire pour sonder les candidats des législatives de 73.
L’esprit d’aventure
Un compagnon du Comité Antinucléaire de Paris, Pierre Merejkowsky, avait eu la même idée : « (…) c’est vrai qu’à ce moment-là est apparu ce qui était extraordinaire, l’idée de présenter un candidat aux élections présidentielles (…) », Pierre Merejkowsky, film « Il était une fois l’écologie« , 2010. J’arrivai à point pour l’appuyer contre l’opposition de Brice Lalonde et de ses curieux amis qui ne cessaient de prendre plus de place. Ils étaient arrivés sur la pointe des pieds, se faisant petits, modestes comme des néophytes venus pour découvrir et aider. Des amis dont nous n’apprendrons que bien plus tard l’identité maoïste (!), et sans doute un peu plus du côté des rouages de la mégamachine (ils combinaient les deux). Ce soir de l’annonce du décès de Georges Pompidou, l’ambiance était étonnante. Ceux qui, comme Lalonde, venaient du milieu politicien étaient sortis de leur position attentiste. Ils étaient vent debout, furibards. Apparemment, l’incursion dans une élection, et, plus encore, son utilisation, n’était pas dans leurs plans. Car, pour Merejkowsky, moi et ceux que l’idée séduisait peu ou prou, il ne s’agissait que d’utilisation de la campagne électorale, d’intervenir, pas d’aller jusqu’au vote et au comptage des voix. Le vote étant le premier acte d’un processus capitaliste, ç’aurait été ridicule et contre-productif pour le mouvement – comme on l’a vu maintes fois depuis ! D’autres écologistes étaient totalement opposés à l’idée. Ceux-là percevaient combien il était dangereux de seulement approcher l’élection. Ils avaient raison. Certes, après des années passées à dénoncer la capitalisation du pouvoir par les brigueurs portés par les intérêts contraires au bien commun, aucun écologiste n’envisageait de se compromettre dans un processus électoral. Comme moi, les plus téméraires ne voulaient pas pleinement participer à l’élection, juste simuler la participation, mais nous sous-estimions la hauteur de l’obstacle.
Contrairement aux gauchismes qui n’ont jamais été défrisés par la capitalisation des pouvoirs confisqués aux peuples, nous pensions qu’il n’est pas possible de changer le système de l’intérieur, surtout en commençant par adhérer à ses semblants de désignation « démocratiques« . Ce que Henri Laborit n’allait pas tarder à confirmer théoriquement en soulignant qu’une structure a pour raison d’être sa reproduction à l’identique et qu’elle réussit généralement à éliminer tout message différent de sa norme – et les messagers. À moins qu’elle réussisse à corrompre ces derniers. Le fantasme de la « prise du pouvoir » n’avait jamais effleuré les écologistes. « Prendre le pouvoir » signifie accéder à une position dominante pour tout diriger depuis un lieu très éloigné, sinon déconnecté, des réalités écologiques et sociales. Rien de commun avec la diversité et la complémentarité des uns et des autres. Cette « prise du pouvoir » est une inversion complète du sens de la culture et des projets écologistes qui puisent dans le vécu des sociétés et des écosystèmes. Une hérésie. Pierre Fournier l’avait clairement exprimé : « Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais de le « laisser » » (Fournier précurseur de l’écologie, page 133). Depuis, avant d’être submergés par l’imposture verte, les écologistes ont ajouté : et de le vider de sa substance en lui tournant le dos. Même en croyant pouvoir prendre le pouvoir (!), l’erreur aurait été à la mesure de l’eschatologie marxiste faisant croire à la nécessité d’une transition étatique pour accéder au socialisme vrai – comme un Purgatoire…

les haleurs par Jacques Villon
Pratiquement, comme les autres courants alternatifs, nous voulions faire l’économie des luttes pour le pouvoir et leur espérance mensongère ; et plus encore faire l’économie de leur mobilisation d’énergie négative, monopolistique et génératrice de turpitudes en abondance. Le choix était simple : elles vont toujours à l’encontre du sens de l’intérêt général, parce qu’elles détruisent les dynamiques d’interdépendance et de complémentarité, et qu’elles se soldent par une réduction drastique de la diversité culturelle, sociale et biologique. Nous préférions la voie coopérative de la réalisation immédiate. C’est pourquoi il y avait déjà beau temps que, comme beaucoup d’autres à l’époque, nous ne confondions pas élections et démocratie.
Trente ans plus tard, Jacques Rancière publiera La haine de la démocratie * où il rappellera que, pour les pères de la démocratie, le pire des gouvernements est le gouvernement de ceux qui aiment le pouvoir et sont adroits à s’en emparer (page 80). Après avoir présenté le tirage au sort des Athéniens « qui est la procédure démocratique par laquelle un peuple d’égaux décide de la distribution des places« , il poursuivra : « s’il y a une catégorie à exclure de la liste de ceux qui sont aptes à gouverner, c’est en tout cas ceux qui briguent pour obtenir le pouvoir » (page 50). C’est ce que préconisait et réalisait la nouvelle gauche écologiste et c’est, en partie, pourquoi elle a été prise sous le feu de tous les spoliateurs de la démocratie.
* La haine de la démocratie, Jacques Rancière, éditions La Fabrique 2005.
Chez les brigueurs et les arrivés quelque part, un petit quelque chose intrigue : pourquoi dépensent-ils tant d’énergie pour spolier et dominer ? Pour atteindre un meilleur niveau de vie ? Pour profiter de la vie et du monde plus que les autres en le faisant à leur détriment ? Alors, la démarche est, à proprement parler, stupide. Quelle que soit l’échelle de l’action, plus l’on spolie pour dominer, plus l’on détruit d’interrelations et de vies, plus l’on se prive de la richesse du monde, et plus l’on récolte de rétroactions négatives (des retours de bâton). Une ample moisson de conséquences, désormais. Aussi, ce qui a pu passer inaperçu ou négligeable durant quelques siècles, quand, avec une population bien moindre et de petits moyens énergétiques, on croyait la nature inépuisable, ne l’est plus du tout depuis que la santé, les populations et les paysages sont bouleversés par ces fonctionnements. Quelle satisfaction à cavaler toujours plus vite dans la cage d’écureuil pour diminuer d’autant plus, sinon le niveau de vie cher aux économistes mécanistes, du moins le plaisir de vivre ? Quelle satisfaction à dominer des populations déstructurées, des personnes aliénées et diminuées, des cités ruinées et des écosystèmes appauvris ? Quelle satisfaction à subir soi-même de plus en plus les conséquences de sa propre folie (mais encore faudrait-il que les dominants soient capables de s’en apercevoir) ? Un acteur de l’alerte écologiste, fondateur de Maisons Paysannes de France avec Aline, sa compagne, Raymond Bayard y répondait : « Notre pays étant aussi celui des autres, le plaisir de regarder un paysage harmonieux et sans fausses notes est une chose qui récompense des efforts fait par chacun (…) ». Mais avec la domination, on aborde un domaine étrange où l’intelligence, et par conséquent le sens commun (commun à la personne et à la biosphère), sont complètement altérés. La déconnexion avec les paysages et avec les êtres qui les animent, la perte de la sensibilité, celle du sens de la relation aux autres et à l’ensemble, l’ignorance qui en découle, sont des handicaps d’importance ; sauf en matière de « pouvoir » où cela devient avantage. Avec tous les donneurs de leçons et manipulateurs croisés, avec les grands programmes destructeurs, jusque dans les alertes et les luttes de terrain, nous avons toujours buté sur une incapacité à comprendre les interrelations faiseuses de dynamiques complexes, d’ensembles, de sociétés, d’écosystèmes… La structure d’ensemble parait leur échapper, tant ils sont focalisés sur des parties, des détails, des éléments pris séparément. Au point que la plupart ne s’aperçoivent même pas des dégradations induites dans leur environnement !
Quelles que soient les motivations initiales, la compétition pour « le pouvoir« , inhérente au système capitaliste, ne sélectionne que des dispositions contradictoires avec l’intelligence sensible nécessaire pour glisser dans la vie sans la blesser. Et l’on peut ajouter : pour interagir avec les autres afin d’augmenter le niveau de compétence et de créativité. C’était une connaissance intuitive largement partagée dans la nouvelle gauche. À l’inverse de cette dynamique, la capitalisation des pouvoirs confisqués attire irrésistiblement les inaccomplis, les handicapés de l’intelligence sensible et de la sociabilité, les effrayés par la vie aspirant à se fondre dans une meute, ceux qui n’ont rien à donner mais une revanche à prendre, ou recherchent des émotions toujours plus fortes pour étancher leur soif inextinguible de jouissance narcissique. Si elle ne les engendre pas en surdopaminant les têtes fragiles, et sur-testostéronant le reste. Car la capitalisation n’encourage-t-elle pas ces dérangements là où ils seraient restés discrets, voire embryonnaires ? Elle les cultive même dans des écoles du mépris. Elle les multiplie comme un cheptel. La hiérarchie de pouvoir est leur milieu d’élection, là où ils se révèlent, s’agglomèrent, s’épanouissent et rivalisent pour éjecter et réduire tous ceux qui aspirent à vivre en bonne intelligence entre eux et avec l’environnement – en démocratie. Les fourberies dont nous étions victimes confirmaient que le système élitiste était surtout gros producteur de médiocrités. Nous allions avoir maintes occasions d’en voir les résultats catastrophiques. D’ailleurs, pourquoi confisquer et concentrer les pouvoirs quand il s’agit d’affaires publiques qui, donc, concernent chacun ? Chacun ne peut-il être compétent et apporter au commun, pourvu qu’il ne soit pas coupé des autres ? Et tous ensemble ? Tombée curieusement du sommet de l’État en 2019, la Convention Citoyenne pour le Climat en a fait une démonstration si probante que la plupart de ses propositions ont été prestement rangées au placard.
Lorsque la sélection d’handicapés sociaux dépêchés par le PSU, le Nouvel Observateur et le collège de la guerre secrète, nous a rendu la mémorable visite de juin 1972, nous étions déjà pleinement d’accord avec la future réflexion de Jacques Rancière* : prévenir la formation de groupes de prédateurs en guerre contre l’intérêt général impose de maîtriser tous les détraqués qui briguent le pouvoir. Or, ces anomalies pathologiques qui nécessiteraient un traitement médical de fond sont justement les qualités prioritairement sélectionnées et stimulées par les systèmes qui feignent la démocratie. Là-dessus, la pantomime du Pré-aux-Clercs ne laissait aucun doute. Par la magie de la compétition pour le pouvoir et de ses trucages, ce sont ceux qu’il faudrait écarter des affaires publiques qui s’en trouvent chargés. Contrairement aux illusions de Bernays qui, chez les « hommes de l’ombre » du « gouvernement invisible« , croyait pouvoir associer la rouerie la plus nuisible à la « sagesse politique« , c’est la sélection inverse que réalise l’ordre capitaliste. Par essence, le système dominant qui s’affirme en réaction au bien commun ne peut générer que des caractères contraires à l’exercice de la démocratie. Reproduire ces pathologies psycho-sociales à chaque génération, et si possible les multiplier, est une nécessité pour la domination. C’est ainsi qu’elle se reproduit et poursuit la spoliation jusqu’au dernier anéantissement. Exactement ce à quoi nous assistons depuis l’alerte et les alternatives étouffées dans les années 1970.
* Mais nul n’est parfait. À l’époque de la nouvelle gauche écologiste, Jacques Rancière était empêtré dans le maoïsme ! Il militait à la Gauche prolétarienne : un grouillement de petits-chefs déjà croisé, l’un des foyers de la brigue la plus exacerbée, un microcosme de l’inégalité et de la soumission, et une réserve d’anti-écologistes primaires. Bref, un condensé de ce qui tombe aujourd’hui sous le fer de sa critique. D’ailleurs, il n’est pas impossible qu’il ait fait partie des jobards embringués contre nous en juin 1972 et après… Pas impossible, donc, qu’il ait contribué à effacer ce qu’il vante depuis. Cela n’est que bien plus tard, enfin libéré des influences régressives, qu’il découvrira la dimension émancipatrice dans les mouvements sociaux.
Au printemps 1974, le projet des écologistes n’était donc pas de mener à son terme une candidature ordinaire. Évidemment pas. Nous ne voulions pas nous couler dans l’électoralisme reproducteur des hiérarchies prédatrices, mais utiliser la médiatisation de l’élection. C’était risqué, mais l’urgence écologique n’attendait pas ! Dans les campagnes, autour des villes et jusque dans leurs quartiers historiques, les destructions s’accéléraient de façon spectaculaire, et les projets catastrophiques pour l’avenir se multipliaient. Et partout ailleurs sur la planète, c’était le même tableau ; sinon pire. Pourtant, la plupart semblaient ne pas s’en apercevoir. Voyant s’étendre les ravages de la « croissance marchande« , nous voulions faire un pas de côté soulignant l’unité et la dangerosité du même projet « anti-nature » porté par tous les autres. Quel meilleur moyen de mettre en lumière la différence d’essence de l’alternative écologiste ?
Pressés de freiner l’engrenage suicidaire, nous ne mesurions pas à quel point s’aventurer, même sans vouloir y participer, dans le système politico-médiatique risquait de nous faire perdre la maîtrise de notre action. Avec le recul, cette idée de détourner le principal artifice du simulacre démocratique semble assez folle ! Pourtant, bien que plus méfiant encore que nous, Pierre Fournier aurait peut-être tenté l’aventure…
« (…) Que les trotskystes aient besoin de participer aux élections pour se rappeler qu’ils existent, c’est normal, ils sont un parti, et même quatre. Mais nous, précisément, on est le contraire d’un parti. À faire semblant d’en être un, le temps des élections, je vois vraiment pas ce qu’on gagnerait, ou plutôt si : la division parmi nous, la confusion aux yeux des autres.
Non, autant le coup des présidentielles me paraît un bon truc [comme Pignero l’avait envisagé en 1965], parce qu’il mobilise forcément la télé, et focalise l’attention du public sur ce que dit un bonhomme à un moment donné (et encore, dans l’hypothèse où le bonhomme est pas un con), autant le coup des législatives me paraît d’avance foireux.
(…) la subversion par le mode de vie, le refus de l’économie, le déconditionnement physique et moral, le désengagement, le boycott intégral, la grève totale, la non-participation. Il faut n’être ni parasite ni complice ni adversaire car être adversaire c’est participer, c’est entrer dans le jeu, s’y laisser prendre, c’est être encore complice (…) »
L’heure est grave, Charlie Hebdo n°100, 16 octobre 1972, Fournier précurseur de l’écologie, page 233.
Peut-être…
La décision prise – enfin, la décision d’essayer – je prévenais aussitôt mes contacts pour étendre la concertation et rassembler les forces. Georges Krassovsky (Combat pour l’Homme), Jean-Luc Burgunder (Pollution-Non, Écologie et APRE), Hervé le Nestour, Pierre Pellerin (Bêtes et Nature, LPO), Marc Ambroise-Rendu (Lectures pour Tous et Mieux Vivre, bientôt Le Monde), Claude-Marie Vadrot (L’Aurore), Pierre Clermont (Politique Hebdo) et Jean Carlier (RTL, Association des Journalistes pour la Protection de la Nature) en étaient. À eux de relayer l’information auprès de leurs propres contacts, etc. Carlier avait eu la même idée. En fait, Jean Carlier et les autres journalistes ne caressaient pas le même projet, pas vraiment, mais ils se gardèrent bien d’en dire plus – surtout pas leur connexion avec le collège invisible* ! L’importance de ces journalistes dans mes contacts prioritaires indique à quel point nous avions été circonvenus. Toujours est-il qu’après un court flottement, après un temps suspendu par la perspective d’une candidature « autogestionnaire » de Charles Piaget **, notre projet intéressa des réseaux politiques en mal de propositions innovantes et, plus encore, de dynamiques sociales à récupérer et détourner.
* Collège qui dut être aussitôt informé et réuni.
** Plus fin nez que nous, Piaget refusa la manœuvre du PSU.
Bientôt, de débats en consultations, nous dûmes abandonner l’idée d’une candidature collective représentative des différents courants alternatifs, avec tour de rôle des interventions. Excepté les entristes hostiles à toute affirmation politique, même paradoxale (surtout paradoxale !), de l’alternative écologiste, c’est le projet qui recueillait l’assentiment de tous. Mais cette formule était beaucoup trop dangereuse pour les institutions des pouvoirs monopolisés et capitalisés. Cela n’était pas « constitutionnel« . Évidemment. Le collectif et la diversité devaient être effacés derrière l’individu, l’ensemble derrière la partie, pour paralyser tout frémissement de l’intelligence collective. Pour réduire la démocratie à sa plus simple expression et protéger les intérêts particuliers d’un retour du bien commun, on ne devait voir qu’une tête sélectionnée en amont – on devine par qui. Un avocat nous le confirma. Mais peut-être était-il un peu trop intime avec ceux qui préparaient notre élimination pour nous conseiller utilement (Francis Caballero qui était apparu aux côtés de Jean Carlier et Alain Hervé)… Dommage. Il fallut chercher un porte-parole, un interprète, de préférence accoutumé aux media, qui sache donner la parole à des invités, et qui, immunisé contre le culte de la personnalité, ne cède ni aux séances photo, ni aux interviews complaisantes. Tout le monde était d’accord pour prévenir l’apparition d’un homme providentiel : il fallait absolument éviter de composer avec le système dénoncé par l’alerte écologiste ; éviter surtout de prêter le flanc aux manœuvres corruptrices. Mais, après les paroles, la détermination ne suivra pas, et les ennemis du mouvement pourront tranquillement dérouler leur plan. Et pour cause : ceux dont nous voulions nous protéger étaient à nos côtés !
La caste dirigeante n’attendait que cela pour déstructurer le mouvement en focalisant l’attention sur un leurre semblant naître de la propre dynamique de celui-ci. Contrairement aux engagements, même Henri Cartier-Bresson allait être mobilisé pour immortaliser l’image du nouveau héros. C’est à partir de ce moment que tout bascula.
Proposé par Jean Carlier, appelé depuis le téléphone du petit bistrot d‘en face du local de la Rue du Commerce, Théodore Monod refusa. Arrêtons-nous un instant pour bien réaliser que Carlier s’était gardé de nous dire qu’il était lié à cette famille Monod politiquement très influente, une famille de « la haute bourgeoisie protestante« . Nous avions donc à nos côtés au moins deux représentants de la caste dirigeante – et bien plus avec ceux du « collège invisible » ! Justement, proposé par Carlier, Philippe Saint-Marc, autre habitué des media mais aussi membre de ce collège invisible de l’écologisme qui nous restera caché encore très longtemps, refusa. François de Closets aussi (une autre de mes idées germées dans l’urgence). Et l’autoritarisme de Charles Loriant (de l’économie distributive), qui avait pourtant les faveurs de La Gueule Ouverte* et de l’équipe montargoise d’Écologie, ne souleva pas l’enthousiasme. Enfin, vint le moment Dumont… Malgré tout, j’avais voulu croire à la conversion de René Dumont et à sa « plate-forme d’action commune (…) qui s’allierait logiquement au mouvement écologique« . Le contact que j’avais eu avec lui quelques mois auparavant n’avait pas été fameux ; mais, sachant sa facilité de parole, son habitude des médias et l’impact de son image, je proposais que nous lui demandions aussi. Après que Charles Piaget ait refusé de s’engager dans la campagne, ma proposition fut ralliée par la majorité – ou par les plus déterminés (nous ne nous sommes pas comptés). Ce choix de Dumont scinda le mouvement. D’un côté, ceux qui n’oubliaient pas le passé du bonhomme (et qui en savaient plus que moi). De l’autre, ceux qui misaient sur la sincérité de sa nouvelle attitude.
* en particulier de Jean-Paul Lambert qui était si peu inspiré par l’écologie et si peu nouvelle gauche que l’on se demande ce qu’il faisait dans le journal de Fournier et Cavanna (cela n’était pas le seul).
Emporté, aveuglé par l’envie de réussir un coup médiatique utile au mouvement, je me retrouvai du mauvais côté, appuyant sans rien deviner les adversaires du mouvement qui cherchaient depuis plusieurs années le moyen de se débarrasser de nous. Cela n’est que très très longtemps après que j’apprendrai la tentative de candidature de Robert Lafont l’occitaniste, le régionaliste, l’auteur multiple, un homme de longue maturation dans les domaines du bien commun, et un réseau, avec lesquels les écologistes auraient pu apprendre encore et construire beaucoup… Il est évident que son initiative nous a été cachée – comme sa candidature empêchée. Si nous l’avions su, il aurait été, comme naturellement, le candidat de remplacement à la candidature collective. Exactement le profil que nous cherchions : https://occitanica.eu/items/show/21078 *… Mais, alors, la candidature aurait été tout autant empêchée.
* Pour comble, Robert Lafont aurait apporté sa caution à Dumont ! Robert Lafont lui-même abusé par l’imposture fomentée par le système de la marchandise via le réseau stay-behind consacré aux écologistes. Jolie démonstration !
Pour prendre la mesure de la manipulation qui allait s’épanouir, je dois rapporter quelques faits anecdotiques auxquels d’autres ont, depuis, accordé une importance toute particulière – pour les déformer. Car il est peu d’actions qui ont inspiré tant de fausses informations jusqu’à ce jour.
Par exemple, quand, contactée par Georges Krassovsky, la compagne de René Dumont nous apprit qu’il allait revenir d’Algérie le soir-même et qu’il devait prendre un taxi pour rentrer chez lui, j’ai proposé d’aller le chercher à l’aéroport pour avoir le temps de lui présenter toute l’affaire. Il fallait donc un véhicule et c’est le seul automobiliste d’entre nous, Georges Krassovsky, qui a proposé de jouer les chauffeurs avec sa 2CV.
Au fait, quel hasard que Dumont arrive justement quand nous pensions à lui !
Depuis de longues années, même ce petit épisode est changé de façon à me faire disparaître. C’est évidemment pour effacer bien plus que ma seule personne. D’ailleurs, Georges Krassovsky a disparu aussi de certains contes. Avec l’oubli systématisé du projet d’une candidature collective et limitée à la période préparatoire de l’élection, cet escamotage et bien d’autres semblables permettent d’affadir l’image du mouvement écologiste, et de mettre l’histoire au service d’un projet très différent de celui de l’époque. La seule évocation de ma présence* et de mon action, ou mon oubli, ou mon remplacement par un autre (il y en a eu plusieurs), sont des critères d’appréciation de la valeur des historiques « écolos« , des intentions de leurs auteurs ou, pour les plus jeunes et les plus crédules, de leur incapacité à trouver autre chose que de l’information falsifiée.
* à ma connaissance, trois fois seulement
Dans le récent livre évoqué plus haut, Une histoire de l’écologie politique – de René Dumont à Nicolas Hulot, la saynète jouée à Orly par Dumont et Lalonde a été conservée comme illustration cocasse de la légende. Pour faire « vrai » et mieux cacher les coulisses – celles révélées par Bernard Charbonneau lui-même, juste après, en juillet 74. Mais le malvenu, l’écologiste de la nouvelle gauche – moi – n’est mentionné que dans une note en bas de page, juste comme une décoration de fond de scène.

Donc, au soir du samedi 6 avril 1974, j’étais là, à Orly, avec Georges Krassovsky et Brice Lalonde qui venait de retourner sa veste pour garder le contrôle : « (…) c’est dans la nuit du 6 au 7 avril que Brice Lalonde, Alain-Claude Galtié et moi-même sommes allés à l’aérodrome d’Orly pour chercher notre cher Professeur« , C’était la carte à jouer, Georges Krassovsky, Combat pour l’Homme n°15, printemps 1974, page 3.


J’étais donc dans la voiture conduisant Dumont chez lui. Et c’est moi qui en chemin, appuyé par Georges Krassovsky, lui ai expliqué l’idée. Entre le premier contact et la présentation de l’idée, il ne manifesta pas une surprise excessive. Certains scribouillards de récits people prétendent que René Dumont s’était décidé « en quelques secondes« . Point du tout. Il se contenta de nous donner rendez-vous le lendemain après-midi, chez lui, pour la réponse (5 bis).
Mais le lendemain en début d‘après-midi, contre toute attente, je me retrouvai en terrain inconnu ; et, j’allai vite le constater, seul écologiste du mouvement (la distinction était devenue indispensable). Hors René Dumont et Madame, il y avait Georges Krassovsky, Jean Carlier, Claude-Marie Vadrot, un Brice Lalonde reconverti et sa future biographe Lison de Caunes, Francis Caballero, et Pierre Samuel qui s’était fait accompagné par son fils et semblait tout à fait changé. Il n’y eut pas de préambule, pas même de présentation digne de ce nom, pas de prise de contact détendue, pas une seule question sur le mouvement… René Dumont ne manifesta aucune curiosité, comme s’il connaissait déjà la plupart des autres et savait déjà tout. Il entrait en scène dans le rôle principal. Probable que cela avait été répété. C’était une nouvelle pantomime.
Froid, comme tendu par l’enjeu, René Dumont attaqua en faisant du maintien de la candidature jusqu’à l’élection une condition sine qua non de sa participation. C’était clair. Il ne négociait pas : il exigeait que l’intervention écologiste dans la campagne devienne une véritable candidature en étant maintenue jusqu’à l’élection. « Il n’y a pas de retrait. Nous nous maintenons jusqu’au vote ou vous cherchez un autre candidat« .
Au lieu de la « plate-forme d’action commune » qu’il nous proposait quelques mois auparavant – il entendait nous imposer sa vision. À moins qu’il s’agisse de la vision de ceux qui le supportaient depuis si longtemps. Regret immédiat d’avoir proposé ce bonhomme qui se révélait opposé à la volonté des écologistes. Opposés à toute capitalisation des pouvoirs de penser, de s’exprimer et d’agir, les écologistes refusaient naturellement l’électoralisme et ses partis. Partisans de l’intervention partielle, juste pour profiter du grand show, comme opposants à toute approche de l’électoralisme jugé incompatible avec le mouvement, tous les écologistes étaient d’avis de se retirer. Pas question de s’engager dans un système dévoyé par les intérêts particuliers et les constructions démagogiques prédatrices de la représentation. Alors, nous ne faisions que deviner l’énormité de l’imposture. Bien plus que d’autres, cependant. Mesurant la démocratie à l’aune de la destruction mondiale des biens communs, nous vérifiions chaque jour la sujétion des partis de la « démocratie représentative » aux financiers et aux industriels, investissant fébrilement dans le désastre social, culturel et écologique. Et, même si nous étions encore loin d’avoir compris les manœuvres dont nous étions l’objet, et appréhendé l’étendue de la tromperie, la récente expérience avec la direction du PSU avait confirmé toutes nos préventions. Or, dès l’abord, Dumont s’affichait en complet désaccord avec la philosophie politique des écologistes, et faisait déjà étalage d’un conformisme sclérosant. Enfin, plus précisément, d’un attachement au système qui détourne la « démocratie représentative » au profit des seuls prédateurs. Désarroi. Envie de tourner les talons et d’aller voir ailleurs. Mais c’était un peu tard !
Approbation unanime des autres, sans aucune nuance. Tout avait été bien réglé. Pourtant, les jours précédents, les mêmes n’avaient pas fait d’objection sur ce point. Malaise augmenté.
Il faudra du temps pour digérer cette nouvelle expérience. Elle allait au moins nous apprendre à quel point les manipulateurs de la démocratie tenaient à l’accomplissement de la liturgie électoraliste. La tentative d’incursion dans la grand-messe avait déclenché une alarme générale afin de stopper pareille menace pour le système prédateur, et en effacer la mémoire.
Des années plus tard, des personnages assez peu soucieux de véracité lanceront et entretiendront l’idée que René Dumont avait « créé l’écologie politique« . Pour en apprécier le sel, il faut au moins savoir que cette « écologie politique » est une trahison et un avilissement. Un pur produit de propagande relevant de « la fabrique du consentement« . L’expression est si curieuse qu’elle trahit elle-même la manipulation (en particulier l’emploi d’écologie dans ce contexte). Elle apparaît dans À vous de choisir, l’écologie ou la mort. La campagne de René Dumont et ses prolongements, objectifs de l’écologie politique (éditeur Jean-Jacques Pauvert, début mai 1974). Ce petit livre emprunte beaucoup au travail des écologistes, mais sans leur participation. Un authentique plagiat qui, comme le titre l’indique, a contribué à gommer le mouvement écologiste derrière le mirage Dumont, pour parfaire la dissimulation des marionnettistes. Nous n’avions pas proposé l’aventure à Dumont depuis un mois que le bouquin était déjà écrit, et l’implantation de souvenirs fabriqués sur mesure pour orienter la mémoire et déformer le futur commencée. Dès les premières pages, l’histoire toute chaude de l’action est édulcorée et déformée, et ses initiateurs effacés – invisibilisés. Mais, déjà, des « objectifs » étaient fixés pour mieux effacer l’écologisation commencée.
Avec mes compagnons, j’avais déjà été écarté de tout par la technique du fractionnement de l’action, des réseaux, du temps… entre initiés et militants bernés. Les seconds ignorant tout de ce que trament les autres dans leurs secrets collèges. Imparable. Nous verrons que la méthode était habituelle dans la « Deuxième Gauche » et que les abusés ont été nombreux – très nombreux. La rapidité et l’efficacité de la manipulation trahissent aussi la préparation et une large connivence. Mieux encore, page 27 du À vous de choisir, on voit débattu mon projet d’écologiser la politique, bien sûr sans en dire l’origine ni la portée. On retrouve également la trace de ma proposition dans Le Sauvage de l’époque. Alain Hervé, en personne, me cite, mais sans me nommer. Encore une démonstration de la stratégie d’effacement/substitution appliquée aux écologistes : on prélève les idées pour les faire interpréter par d’autres et les détourner, tout en effaçant les auteurs. Un véritable savoir-faire. Pour attirer le chaland, Hervé plagie généreusement en se demandant « s’il n’aurait pas été plus souhaitable d’écologiser la politique que de politiser l’écologie » ! Il avait pleinement participé à cette politisation et livrait en une phrase l’origine et la définition de l’écologie politique, et sa différence fondamentale avec l’écologisation portée par le mouvement social. Mais, dans la vraie vie, Alain Hervé venait juste de m’exécuter pour éliminer tout risque d’écologisation, et complaire à ses amis de la croissance marchande, du nucléaire et du pouvoir confisqué (remarquable titre du numéro : Écologie : Mitterrand et Dumont sont-ils d’accord ?). C’est ce numéro du Sauvage, paru en mai, où, en page 66/67, a quand même été publiée ma réaction aux propos de François de Closets sur le nucléaire.
Deux mois auparavant, mon interrogation sur l’écologisation de la politique* avait semblé connaître un succès surprenant ; le néologisme surtout. Pas le fond de l’idée. Un véritable épouvantail pour le système, cette idée de prise de conscience écologiste étendant la chose publique à la biosphère. Cela aurait provoqué un accroissement de l’engagement dans tout ce qui relève de l’intérêt général – le politique. Il ne fallait pas la laisser prospérer ! Un peu comme, l’année précédente, le sondage écologiste auprès des candidats aux législatives. Tout à coup, on me fit des compliments…
* Écologiser la politique ? Paru dans le Courrier de la Baleine de mars 1974.

Le premier fut Alain Hervé rapportant l’appréciation flatteuse des arbitres des élégances culturelles et politiciennes du Nouvel Observateur, dont Michel Bosquet, le futur André Gorz. Or, c’était peu avant notre élimination par les mêmes et leurs amis rassemblés dans l’occulte collège… Privilège réservé aux initiés, je fus même invité à une déambulation dans les locaux du Nouvel Observateur, alors rue d’Aboukir. Présentation aux maîtres des lieux, et tout d’abord à un Michel Bosquet-André Gorz sombre et glacial dans un petit bureau aussi avenant que lui. Un salut contraint, et ce fut tout. Grâce aux bons soins d’Hervé et Lalonde, Bosquet devait connaître mon curriculum vitae complet, y compris mes articles censurés – en plus du dernier publié de haute lutte. Son comportement cadrait mal avec la curiosité qu’il avait, paraît-il, manifestée devant Alain Hervé. Cela trahissait l’affection qu’il portait aux écologistes – à ceux du mouvement. À moins que…
Il est intéressant de rapprocher l’attitude de Bosquet de ce qu’il confiera plus tard. Par exemple, dans L’écologie politique entre expertocratie et autolimitation, Actuel Marx, 1992 : “En apparence du moins, le mouvement était purement « culturel ». (…) à partir de 1972, ces demandes d’apparence culturelle ont reçu un fondement objectif par (…)le rapport commandité par le Club de Rome, Limits to Growth (…). Les demandes culturelles du mouvement écologique se trouvaient objectivement fondées par l’urgente nécessité, scientifiquement démontrable, d’une rupture avec l’industrialisme dominant et sa religion de la croissance. L’écologisme pouvait donc devenir un mouvement politique * puisque la défense du monde vécu n’était pas simplement une aspiration sectorielle et locale sans portée générale, mais se révélait conforme à l’intérêt général de l’humanité et du monde vivant dans son ensemble.” Comment peut-on écrire cela ? Et, qui plus est, en 1992… Enfin, il reconnaît l’urgence ! Qu’était-il donc capable de comprendre dans les premières années 70 ? Son solipsisme sidère. Oser parler de ”demandes d’apparence culturelle” à propos de l’alerte écologiste démontrée partout par d’innombrables effondrements de populations et d’écosystèmes ! Oser : ”la défense du monde vécu n’était pas simplement une aspiration sectorielle et locale sans portée générale”, etc. ! Classer l’alerte planétaire et les propositions alternatives de la nouvelle gauche dans les ”refus de l’incompréhensible et menaçante complexité d’un monde changeant (tels)le chauvinisme, le racisme, la xénophobie, l’antisémitisme”, (note 3) ! Que venaient faire là ”le chauvinisme, le racisme, la xénophobie, l’antisémitisme” ? Comment avait-il pu défigurer ainsi la ”subversion écologiste” (Murray Bookchin), ”une véritable révolution en gestation” (Bernard Charbonneau), le mouvement qui invitait à un changement de civilisation ? En constatant que ”les demandes (…) se trouvaient objectivement fondées” par le seul rapport du Club de Rome, parce que celui-ci était sanctifié par l’onction scientifique, Bosquet avoue son ignorance des démonstrations ”scientifiques” précédentes et sa dépréciation de toutes les autres expériences ! En admettant la possibilité de tant d‘insuffisances et de préjugés avant la lecture de Limits to Growth, pourquoi n’a-t-il pas évolué ”à partir de 1972” ?
* qu’il était déjà.
Vingt ans pour en arriver là !
Et c’est sur cette base qu’il avait cru bon couver les agents du capitalisme et enfoncer les écologistes ? Quel aveu ! Les écologistes peuvent apprécier l’importance de l’alerte écologiste et l’influence d’un mouvement social dans la hiérarchie des valeurs du grand philosophe. On devine qu’il ait eu beaucoup de mal à appréhender le sujet. On est plus étonné encore par ce qu’il écrit plus haut, au début du chapitre Le sens originaire du mouvement : ”Le mouvement écologique est né bien avant que la détérioration du milieu et de la qualité de vie posent une question de survie à l’humanité (…)”. L’intelligence sensible n’était pas son fort. On le voit s’emberlificoter en essayant de faire rentrer la réalité dans des catégories abstraites, tout en spéculant sur un mouvement dont il s’était soigneusement tenu à l’écart et qu’il avait condamné sans le comprendre. Ce faisant, soutenant les saboteurs de celui-ci *, il n’avait pas peu contribué à l’épanouissement des formes technocratiques et prédatrices que, pourtant, il semblait ne pas apprécier.
* probablement ses informateurs favoris…
Puis, toujours déambulant dans les bureaux du Nouvel Observateur, Alain Hervé me montra au reste de la rédaction. Je garde l’image d’un groupe de mâles décontractés devisant plaisamment de vie privée et de bonnes affaires immobilières. Il n’y avait pas Jean Daniel, mais il pouvait y avoir Hector de Galard, Bernard Guetta, Guy Sitbon, Jean-Francis Held, Jacques Julliard, Franz-Olivier Gisbert… Tous informés des manoeuvres anti-écologistes, sinon contributeurs de celles-ci, voire initiateurs. Ce jour-là, l’écologiste se sentit vite de trop. Ni attention curieuse, ni verre d’eau, ni siège offert, la visite fut rapide.
Pourtant, peu de temps après, je fus invité à deux (peut-être trois) soirées un tantinet plus conviviales. Une dans une jolie maison au fond d’une impasse-jardin du quartier Montparnasse. Une autre dans un lieu tout aussi remarquable : chez Calliope et Michel Beaud. Le souvenir est ancien, mais je crois que c’était dans l’ex-atelier du sculpteur Albert-Ernest Carrier-Belleuse, rue Louise Émilie de la Tour d’Auvergne *… Ces fois-là, à la différence de tout ce qui avait précédé, plusieurs firent mine de s’intéresser à mon parcours. Curieux changement de ton et d’attitude. De l’intérêt, des compliments, des sourires, puis, peu après, la trappe… Tout était factice. Ces gens du « parler vrai » avaient une double langue et beaucoup de perfidies au feu **. Leurs compliments n’étaient qu’artifices pour désamorcer la méfiance de l’hurluberlu, mieux le jauger, mesurer son degré de récupérabilité, ou la distance entre son monde et celui de l’élite bourgeoise invitante. Des maquignons. Ont-ils eu peur en entendant confirmer toutes leurs craintes : la dénonciation de l’anthropocentrisme et, surtout, de l’occidentalocentrisme, l’ouverture sensible sur la biosphère (interdépendances, complémentarités, solidarités étendues…), l’élargissement de la notion d’intérêt général, le réquisitoire contre l’idéologie de la croissance, le refus de toute capitalisation de pouvoir, donc de la domination, donc de l’élitisme dont ils pensaient être, etc. ? Pourtant, ils devaient déjà tout savoir sur le bout des ongles, puisqu’ils nous espionnaient avec grande attention depuis des années. Alors, espéraient-ils une conversion intéressée ? Une chose est certaine : ils ont joué avec nous comme avec des pions, et leur action a été déterminante dans le sabotage de l’alternative au capitalisme : la nouvelle gauche. Sur le tard, après beaucoup de censures renforcées par la manipulation de la mémoire, l’un d’eux osera pérorer : Il faut écologiser la politique dans La Vie du 7 juillet 2011 ***. Celui qui reprit ma proposition des années 1970, c’est Michel Rocard, notre très vieille connaissance et l’un des plus perfides ennemis de l’alerte écologiste et de son projet politique ! Et, tout en défendant l’exploitation du gaz de schiste en novembre 2012, le même : « Sur ce sujet, étant très écolo…« .
* Exactement le type de bien immobilier dont parlaient les journalistes du Nouvel Observateur, sans se soucier de ma présence.
** Il faudra très longtemps pour qu’ils se dévoilent. Par exemple : « L’humanisme, c’est l’anti-nature !« , Jacques Julliard 2010.
*** https://www.lavie.fr/papier/2011/3436/michel-rocard-quotil-faut-eacutecologiser-la-politiquequot-41186.php
Si, comme plusieurs l’affirment, Michel Bosquet-André Gorz a créé l’expression « écologie politique« , plus Alain Hervé et quelques autres tout aussi impliqués dans notre contrôle, c’est après la lecture de mon Écologiser la politique ? et les échanges sur le sujet. Comme Félix Guattari qui, m’ont affirmé des témoins directs, pompait allégrement les idées exposées par les militants. Seul ennui : ni Gorz, ni Dumont, ni Guattari ne citait ses sources. Cela achève de renseigner sur ces personnages puisque écologiser et son substantif ont servi au détournement de la philosophie politique du mouvement. En s’attribuant le travail d’autrui, ils inventaient une hiérarchie intellectuelle et personnalisaient là où il y avait intelligence collective. L’intérêt ? Maintenir « en bas » les « gens d’en bas« , dans l’impuissance, et faire oublier le mouvement social premier – même si le message prétend le contraire. Car, comme l’avaient très bien conceptualisé les stratèges de la CIA dès les débuts de l’offensive néocapitaliste, le message formulé est moins important que l’action, qui fait l’action et comment ; l’action est le message.
L’expression « écologie politique » a été inventée pour accompagner l’éviction des écologistes de la nouvelle gauche – les alternatifs – et les remplacer sans bruit, en donnant l’impression d’une création. Il s’agissait de faire oublier le mouvement qui avait précédé, avec ses remises en cause allant au fond des choses, pour remettre en scène l’illusionnisme des joutes hiérarchiques et politiciennes. Faire croire que, décidément, briguer est l’unique façon d’agir pour le bien commun. L’invention de la formule « écologie politique » marque clairement le retour à la séparation des actes et des fonctions, à la spécialisation, à la hiérarchisation, c’est-à-dire : à la confiscation et à la capitalisation. Simultanément avec la référence à la politique, la substance de la culture écologiste est évacuée. On cherche en vain dans le petit bouquin propagandiste À vous de choisir la dénonciation du capitalisme (à commencer par la capitalisation électorale du pouvoir) et ses propositions alternatives pour revenir au bien commun. Inoculée par les Diafoirus du système qui grouillaient autour du mouvement, l' »écologie politique » effaçait l’alternative politique.
En ce dimanche 7 avril 1974, chez les Dumont, l’exigence de René constituait le premier détournement de la philosophie politique écologiste et de toute la nouvelle gauche, le premier acte de l’imposture « écologie politique« . C’est même, pour la France, l’acte fondateur de la dérive électoraliste qui a provoqué l’effondrement de l’alternative. Mais Dumont n’avait pas tout inventé. Charbonneau nous l’a dit – mais trop tard, Dumont était l’un des figurants formés et mis en scène depuis 1970. Et, là, dans le salon des Dumont, excepté Madame Dumont et Georges Krassovsky (mais qui calquait son attitude sur les autres), ceux qui voulaient une candidature maintenue jusqu’à l’absurde étaient des activistes des collèges invisibles travaillant au détournement de la démocratie et, particulièrement, à l’effacement de la nouvelle gauche. Tous soumis à la croissance marchande, comme leur partenaire Rocard.
Toujours dans le fameux livre sur l’histoire de l’écologie politique (de René Dumont à Nicolas Hulot par Jean Jacob), cette mémorable réunion du lendemain à Fontenay-sous-Bois chez les Dumont, est également survolée de façon à m’effacer. Exactement comme dans les albums staliniens – ou, plutôt, maoïstes. Pour comble, c’est à Dumont que la position que je défendais pour le mouvement est attribuée ! L’auteur écrit que c’est Dumont qui voulait se retirer avant l’élection. Or, bien obligé, c’est moi qui, seul, ai dû défendre le retrait contre un Dumont intransigeant voulant rompre avec la philosophie politique du mouvement ; et contre les autres présents, tous accordés ou suivistes.
René Dumont avait-il inventé tout seul cette manœuvre de basculement du politique vers la dégénérescence de la démocratie au moyen de la politique politicienne ? Il en était capable. Mais, vu son ancienneté dans le système productiviste et le soudain regroupement des adversaires de l’alternative écologiste autour de lui, probablement pas. Il est certain qu’il y avait eu quelques conciliabules préalables à la réunion. Le chantage de Dumont changeait l’intervention écologiste qui voulait utiliser l’amplificateur médiatique tout en dénonçant le système, en participation électoraliste à peu près ordinaire. C’était totalement contraire au projet alternatif, totalement contraire à la philosophie politique du mouvement écologiste qui refusait la capitalisation des pouvoirs et ses manipulations, donc l’électoralisme. Cela n’était certes pas par timidité mais, à l’inverse, la prise de conscience dépassant de très loin le cadre politicien, pour stimuler celle-ci et le foisonnement des initiatives, et, tous ensemble, réinventer la démocratie.
« Il était convenu effectivement que René Dumont n’irait pas jusqu’au terme de sa campagne, qu’il donnerait son temps de parole à toutes les personnes qui voudraient parler à sa place à la télévision, il était également convenu qu’il se retirerait de la campagne électorale, et naturellement, ce n’est pas ce qu’il a fait, il a appelé à voter François Mitterrand au second tour, (…) », extrait de Il était une fois l’écologie, court métrage de Pierre Merejkowsky (l’autre lanceur de l’initiative écologiste qui a participé aux étapes préparatoires).
Pour les écologistes, y compris les initiateurs de cette incursion dans une célébration de la politique politicienne, il ne s’agissait que d’une action plus audacieuse pour stimuler la prise de conscience écologiste. En aucune façon d’une tentative ridicule pour influer sur la conduite du système que nous dénoncions en son entier. Par-dessus tout, il était hors de question de réduire l’alerte écologiste et la sauvegarde de la biosphère au décompte des voix d’un processus capitaliste de construction d’un pouvoir échappant à tous. Il était très clair que les écologistes refusaient le jeu politique traditionnel inhibant la capacité d’initiative, de création, et bloquant toute évolution à la mesure des crises en cours.
Le tour d’horizon des interprètes plausibles avait laissé Dumont seul en lice. Il était notre dernier espoir d’intervention dans la campagne qui allait commencer. Le préalable posé par Dumont était un chantage en bonne et due forme. Entouré de manipulateurs et d’intrigants, seul écologiste, j’étais tout à coup confronté à la volte-face de celui auquel nous croyions pouvoir accorder notre confiance. Seul face à un choix cornélien : une campagne écologiste, mais électoralisée, ou pas de campagne du tout. J’exprimai ma stupéfaction, m’efforçai de débattre face à un Dumont cassant et refusant de justifier « une question de principe » – mais quel principe ? C’était un peu tard pour réfléchir là-dessus. Je proposai de reporter la décision à une réunion plénière avec les écologistes et pensai même à stopper là une aventure mal engagée. Mais, sous la pression d’une urgence habilement défendue par les autres présents, je finis par accepter à contre-coeur, sans pouvoir demander l’avis de mes compagnons et des autres courants du mouvement. Sans réaliser que j’étais, tout à coup, devenu l’ultime obstacle au détournement du mouvement écologiste. Si je n’avais pas cédé, il est probable qu’ils auraient continué. Ils avaient déjà toutes les cartes en main pour faire une campagne qui délivre le message subliminal d’une allégeance au système auquel nous ne reconnaissions d’autorité que dans l’engourdissement des consciences et dans l’aliénation générale, les causes mêmes de la crise écologique.
Et le piège se referma. Car c’en était un. Cette réunion intimiste faite dans la précipitation au domicile de Dumont, sur son territoire, à l’écart du mouvement, avec un seul écologiste, celui que l’on n’avait pas encore écarté tant qu’il pouvait servir… La manipulation était patente, mais je n’ai eu les moyens et la force de la reconnaître que plus tard. Trop tard, évidemment.
Ils étaient là, les agents de la bientôt « Deuxième Gauche« , le jeudi 11 avril 1974, quatre jours après la réunion précédente, lors de la conférence de presse censée présenter le projet écologiste. Celle-ci ouvrit une suite de péripéties étranges. Dans le feu de l’action et parce qu’à la différence de quelques autres je devais travailler pour vivre, l’organisation de la conférence m’avait échappée. Pas à moi seul, d’ailleurs. car mes compagnons et moi nous sommes retrouvés contenus au fond d’un amphithéâtre de l’INRA rempli de journalistes. Interdits de parole. À l’INRA, comme par hasard *. Curieux que la conférence soit déjà commencée à l’heure que l’on nous avait indiquée pour le début de sa préparation, d’autant plus curieux que j’étais censé être le « secrétaire de la commission presse« . Curieux qu’aucune place ne nous soit réservée à la tribune. C’est l’énigmatique Alain Hervé, plus patelin que jamais, et Brice Lalonde tout sourire qui faisaient barrage en nous abreuvant de paroles rassurantes. Ils n’étaient pas seuls. À la tribune où il n’y avait aucun écologiste, orchestrant un ballet d’intervenants que nous n’avions jamais rencontrés et que nous n’allions jamais revoir, Jean Carlier ne fit pas une seule fois référence à nous et faisait mine de ne pas s’apercevoir de notre présence ; là, juste en face de lui. Entre lui et le tandem Hervé-Lalonde, les rôles étaient parfaitement réglés.
* Institut National de la Recherche Agronomique créé en 1946 pour promouvoir et accompagner l’artificialisation de l’agriculture développée sur la destruction des campagnes (la « révolution verte« ). Au coeur du système productiviste !

Nous étions stupéfaits, entre satisfaction d’avoir lancé un nouvel événement et suspicion. Le show était bien réglé. Pas de temps mort entre les interventions de tous ces inconnus. Par exemple, Robert Jaulin et Serge Moscovici présentés comme des vedettes américaines devant valoriser le candidat René Dumont, et non point le mouvement écologiste (encore moins en tant que partie de la nouvelle gauche !), sa philosophie politique et son projet. Sans nous connaître, sans même s’être renseignés sur le contexte, ils se faisaient passer pour des initiateurs de l’action – en l’occurrence, nous – et faisaient semblant d’interpréter notre idée. Mépris pour le mouvement social, pour le peuple, pour la vie qui était le grand enjeu ? Impudence de la micro-société dominante qui ne peut s’empêcher d’écraser tout ce qu’elle approche ? Naïveté d’intellectuels déconnectés et aisément manipulables ? Jusqu’où étaient-ils responsables ? Étaient-ils manipulés, et depuis quand ? Pouvaient-ils ignorer ce à quoi ils prêtaient la main ? Carlier, Hervé et les autres journalistes que nous avions agglomérés au projet, et Pierre Samuel dans leur sillage, ceux qui devaient le servir en le laissant s’épanouir, et non pas en prendre le contrôle *, avaient-ils simplement oublié notre rôle ? Ils allaient aussi oublier de nous présenter à ces gens si heureux de prendre le train en marche et de plaquer leur discours sur notre action, récupérant déjà l’initiative pour leur seule gloire, ou autre chose. Leur attitude relevait d’un projet politique. Depuis qu’ils s’étaient rendu compte que la philosophie politique écologiste est tout naturellement alternative au système dominant – leur système chéri, ils avaient décidé (ou avaient reçu l’ordre) de nous écarter pour étouffer cette nouvelle menace qu’ils avaient presque serré contre leur sein. Étaient-ils tous complices ? Même Robert Jaulin ? Le critique de la civilisation occidentale et de la domination, était peu soupçonnable, ou c’est à désespérer de tout ! S’il était manipulé, cela dit l’habileté des saboteurs. Mais Serge Moscovici… Que faisait-il là ? J’avais lu un livre de lui et étais aussi surpris par sa présence que par sa parole qui coulait beaucoup plus facile que sa prose. Moscovici, qui allait accompagner longtemps Brice Lalonde, ne pouvait pas tout ignorer. Depuis ce mauvais coup, il allait avoir tout le temps de s’apercevoir de l’imposture, s’il ne la savait pas dès le départ comme le laisse supposer sa fréquentation des collèges invisibles. Pourtant, des années après sa contribution au jeu de dupes de l’Institut Agronomique, il se réjouira de la réunion des différents courants de la nouvelle gauche « dans le courant du socialisme » – un socialisme depuis longtemps évacué par la croissance marchande, mais cela avait dû lui échapper ! C’était bien après la désintégration de la nouvelle gauche sous les coups auxquels il avait contribué. Mais dans quelle bulle batifolait-il ? En 1978, aux côtés de deux maoïstes et d’un capitaliste néocon **, sa participation à ce qu’il croyait être un « manifeste des écologistes français » laisse pantois. Le contentement de la réussite sociale et médiatique rendrait-il insensible à la puanteur des prédateurs, aveugle aux malversations politiques, et sourd aux cris de leurs victimes ?
* plus exactement, le tuer en lui substituant autre-chose qui épuise les énergies trompées et les détournent vers des impasses.
** René Dumont, Jean-Paul Ribes et Brice Lalonde (plus Pierre Samuel), que de fossoyeurs de la nouvelle gauche écologiste.
Bien sûr, il nous faudra vivre beaucoup, beaucoup d’autres mésaventures avant d’apprendre que, entre bloqueurs de fond de salle, figurants de la tribune et claque au parterre, nous avions face à nous une forte représentation de ce « collège invisible de l’écologisme » dont les écologistes ignoraient tout.
René Dumont était très à l’aise. Pas le moins du monde gêné par l’absence des écologistes qui croyaient encore le présenter. Dumont, le porte-parole qui se présentait tout seul ! Tous ces gens qui semblaient si bien se connaître, donnant l’impression d’un entre-soi où les écologistes étaient devenus transparents… Une interview que nous allions découvrir dans Le Quotidien de Paris du 11 avril allait confirmer nos craintes. Sous le titre René Dumont, candidat de la gauche écologique, Dumont prenait quelques libertés avec son engagement à s’effacer devant le mouvement, à n’être qu’un « mandataire » de celui-ci. Il déclarait espérer être un « catalyseur » afin que le mouvement s’organise, « se structure« , « qu’il devienne une force réelle sur le plan politique« . L’homme de la « Révolution Verte » était de retour. Cinq jours après la promenade en 2CV, il se faisait l’interprète des amateurs de hiérarchies de pouvoir ne voulant voir dans la diversité du mouvement social rien d’autre qu’un désordre, une confusion où il fallait introduire un ordre vertical pour donner un sens à tout cela. Rompre la cohérence entre les objectifs et les moyens – la cohérence : une règle absolue pour les écologistes d’alors – était à l’ordre du jour. D‘ailleurs, ne reculant devant aucune invraisemblance, les amateurs de hiérarchies allaient se désigner comme « les organisateurs » et l’on allait entendre du « il faut structurer ! » chanté sur tous les tons. Et même « Le mouvement écologique a une fonction politique dont le domaine est le pouvoir politique » (Écologistes : parti pris, Écologie n°347, novembre 1982), ou scander « Conquérir le pouvoir par tous les moyens« , complété par un péremptoire « La structure est neutre » au terme d’une plaidoirie pour la hiérarchie de pouvoir (tout naturellement adaptable au mouvement social !), par un obligé de Brice Lalonde et de Michel Bosquet-Gorz, en 81 (Cédric Philibert) ! Bien sûr, leur « structure » favorite seule. Celle qui capitalise les pouvoirs confisqués en rompant les interrelations formant les dynamiques sociales – et plus. Celle qui fait le totalitarisme, les marchandises et les profits : la pyramide de strapontins gravés à leurs noms *. Comme un retour à la dictature du parti sur les masses où, pour dévitaliser la communauté, l’individu n’est plus qu’un atome. Surtout réduire le foisonnement incontrôlable des interrelations. Comme avec les forêts primaires changées en monocultures sous les prolongements de la colonisation révolutionnaire verte.
* « La structure est l’ensemble des relations existant entre les éléments d’un ensemble » (Henri Laborit, Biologie et structure).
La dérive avait été rapide. Et cela n’était que le début. Peu après, dans les colonnes du Sauvage, Alain Hervé invitait René Dumont et… François Mitterrand à « trouver ensemble la formule qui permette de conjuguer socialisme et écologie« . C’était sans doute en réponse à un passage de la profession de foi élaborée peu avant : « La politique n’appartient pas aux spécialistes. La politique vous appartient« . Ou, peut-être, pour faire suite à la dernière intervention télévisuelle, le vendredi 3 mai : « Nous condamnons résolument cette société, cette civilisation, le système« .
Bien sûr, la conférence de presse de l’INRA avait nécessité une préparation. Celle-ci avait fait l’objet d’une autre réunion, aussi à l’INRA, deux jours auparavant, le mardi 9 avril. Sans un seul écologiste à l’origine de l’initiative – ou un autre.
En dépit des manoeuvres, je m’accrochai et participai à la rédaction de la profession de foi, le vendredi 19 avril, de 9H à 15H30, chez Dumont, avec Pierre Samuel, Brice Lalonde et un Christian Garnier sans doute imposé par les sociétés de protection de la nature qui nous avaient exclus dès la Semaine de la Terre (beaucoup plus tard, on le retrouvera à la direction de France Nature Environnement).
Et vogua la péniche…
Prêté par Jean Bruel, cet ancien coche d’eau amarré au port de l’Alma était devenu le siège de la campagne écologiste. Enfin, pour les naïfs comme je l’étais encore. Bien avant la fin de la croisière, nous allions être sûrs d’avoir été promenés par d’habiles politiciens puissamment soutenus. Dès le début, les écologistes restèrent à quai tandis que la troupe des anti-nouvelle gauche sillonnaient la campagne et bernaient tous ceux qu’ils rencontraient. Des dizaines d‘années plus tard, cette seule manipulation bloque encore toute évolution, car les manoeuvriers de l’époque sont toujours à la barre tandis que la plupart de leurs dupes n’ont pas encore réalisé.
Déjà, Dumont était déjà un candidat presque ordinaire et plus tout à fait le porte-parole du mouvement. Et pour cause, les saccageurs de notre assemblée générale de juin 1972, et leurs commanditaires, se révélèrent être ses amis (ses manipulateurs aussi ?) ! Après, bien longtemps après, j’apprendrai que Dumont avait déjà participé au Parti Socialiste Unitaire (sorte de pré-PSU) dans les années cinquante.
« (…) ça a été la candidature de René Dumont, voilà.
Et ça a été à ce moment-là la fin.
(…) et ils se sont infiltrés dans le comité de soutien… le PSU, Michel Rocard… et toute une union de la gauche…« , Pierre Merejkowsky, film « Il était une fois l’écologie« , 2010. « Ils« , c’est-à-dire ceux qui venaient de nous révéler leur engagement pour la croissance marchande.

Même loin du bateau-mouche du Port de l’Alma et encore plus loin des épisodes précédents, cela n’est pas passé inaperçu. Dans le bulletin du Groupe écologique de la région rouennaise n°3, mars-avril 1976, Alain a écrit : « La récupération des problèmes écologiques par la gauche s’inscrit dans une stratégie électoraliste de la prise de pouvoir par ses bureaucrates. » Sous le titre Quelle politisation pour l’écologie ?, l’article a été repris dans Écologie n°8 de septembre 1976.
Pendant le mois de la campagne, des écologistes du mouvement participèrent encore aux réunions quotidiennes du comité de soutien à bord de « la péniche« , un ancien bateau-mouche de la fin du XIXème siècle amarré au Port de l’Alma.
René Dumont sembla profiter de ces réunions, de la profession de foi élaborée ensemble, du travail de fond condensé dans les nombreux mémos qui nous parvenaient *. Il assura bien le service minimum en informant des menaces sur la biosphère. Mais, entouré par un nuage d’entristes déguisés en écologistes d’opérette **, de personnages aussi énigmatiques qu’éphémères, de journalistes et de photographes en mal de récits simplifiés et enluminés (déjà le storytelling), il se laissa vite glisser. Et il contribua même au dérapage. Sitôt qu’il n’eut plus besoin des écologistes, il rompit brutalement le contrat pour mieux jouer perso et mettre en lumière les entristes. On vit même apparaître des affiches présentant Dumont en tant que « candidat à la présidence » ! Avec l’inversion des rôles, la réécriture de l’histoire du mouvement commençait.
* Ces mémos étaient comme un prolongement des fiches de Jeunes et Nature. Entre autres, je garde encore les contributions de : Michel Brosselin (SNPN), François Ramade (FFSPN), du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), de Gabriel Ferone de la Selva (Ecologie, énergie, survie), de Christian Garnier et François-Henri Bigard (Centre Interdisciplinaire de Socio-écologie), de Philippe Lebreton (celui-là même qui n’allait cesser de tirer dans le dos de la nouvelle gauche écologiste). J’y contribuai en insistant particulièrement sur le problème démographique et l’autogestion – l’héritière de la coopération -, pas celle du PSU !
** Le plus drôle, un habitué du costard-cravate s’était costumé en hippie californien des années soixante. Le travestissement allait lui réussir : depuis, il a fait carrière dans « la protection de la nature« .
Combien y eut-il de réunions sans les écologistes, mais avec les membres du comité dissimulé, ce « collège invisible » que nous découvrirons beaucoup, beaucoup plus tard ? Combien de visiteurs « importants » arrivant à grands pas et s’enfermant avec Dumont au nez et à la barbe des écologistes médusés ? Je revois Monique Cazaux, de la commission du PS sur l’environnement, disparaissant avec le nouveau Maître, juste devant moi, sans même que Dumont présente son équipe ! Pourquoi s’enfermer ? Pour quel conciliabule ? Pour quelle stratégie, comme interrogeait le Groupe écologique de la région rouennaise ? Ainsi, Dumont recevait seul les envoyés de telle ou telle formation du système, association ou parti. Seul ou avec Jean Carlier – tiens, Carlier. Pourquoi lui ? Combien d’autres conciliabules ? Cela avait dérapé dès le début. Tout nous échappait. Et beaucoup, beaucoup trop de monde, désormais, y contribuait.
Dumont n’était déjà plus un porte-parole. Il jouait de son âge et de sa réputation médiatique pour squeezer les écologistes et diriger la barque. Nous avons assez vite compris que l’exigence hypothétique de Fournier sur la qualité du bonhomme n’avait pas été réalisée (L’heure est grave, Charlie Hebdo n°100, 16 octobre 1972) !
Bien qu’ayant pris des congés pour être plus disponible qu’à l’ordinaire, je fus écarté de tout. Les tournées en province, les réunions « électorales« , les visites, les interviews, les séances photo et autres dégustations de steaks végétariens échappèrent totalement au « secrétaire de la commission presse« . Et pas à lui seul : mes compagnons du mouvement étaient écartés de même. Les écologistes étaient systématiquement mis hors jeu, évincés de tous les déplacements du porte-parole qu’ils avaient cru choisir, et de toutes les rencontres d’une quelconque importance. Aux yeux de la plupart, le porte-parole occasionnel devint l’incarnation du mouvement, et les entristes qui le serraient comme son ombre apparurent comme des acteurs premiers. Il n’en fallait pas plus. Ces manoeuvres pouvaient même prendre une tournure grotesque révélatrice de l’infantilisme des enfiévrés de la brigue.
Par un bel après-midi de permanence sur le bateau-mouche Q.G., je m’étonnai d’être tout à coup presque seul. Plusieurs étaient descendus sur le quai et semblaient s’être volatilisés. Justement, un nouveau familier du bateau venait de disparaître derrière un camion stationné sur le quai depuis quelque temps, non sans avoir vérifié s’il était observé. Quelle finesse ! Je me suis donc rapproché du véhicule, une sorte de camion de déménagement. J’ai regardé tout autour : le garçon n’était plus sur le quai ! Mais des voix trahissaient une surprenante activité à l’intérieur du camion. J’ouvris les portes arrières et découvris une petite assemblée serrée autour d’une table centrale. Une réunion de comploteurs en culottes courtes ! À l’autre extrémité trônait Brice Lalonde. Il y avait là la fine fleur des imposteurs chargés de remplacer les écologistes – un condensé de « la « bande » » qui allait être révélée par Lison de Caunes. Grosso modo ceux dont les noms sont encore aujourd’hui véhiculés par les historiens du Ministère de la Vérité, mais pour des actions moins ridicules et sans doute plus nuisibles, celles dont je n’ai pas eu connaissance.
Ah, l’ahurissement des conjurés au moment de l’ouverture des portes ! Je garde l’image de leurs yeux arrondis par la surprise. La société rancie par l’élitisme, stratifiée par une cascade de mépris et les partis pris d’un autre âge, celle qui nous était tombée dessus au soir du 23 juin 72, était là. Depuis, ces Pieds Nickelés ne m’ont jamais déçu, ne cessant de confirmer les compliments que je leur avais alors adressés.
Et puis il y eut l’épisode du dîner offert par ce bon René qui entendait remercier tous les contributeurs à « sa » campagne… C’est le lendemain de la fête, en quittant le bateau-mouche après une nouvelle journée de travail, que je l’appris par hasard de la bouche d’un moussaillon tout juste embarqué, mais nommément invité *. Il ne s’était même pas étonné de l’absence de plusieurs, dont moi à qui il disait combien la soirée avait été sympa. Aucun des écologistes qui avaient lancé l’initiative et qui, en dépit, de la dérive électoraliste, avaient aidé n’avait été invité. Ni Pierre Merejkowsky, ni Jean Detton, ni Hervé le Nestour**, etc. Bref, pas d’écologistes du mouvement à ce dîner de grande convivialité. Rien que leurs ennemis désormais démaquillés, pleinement assumés, serrés autour de Dumont, Carlier, Lalonde, Samuel and Co. Nous ne réagîmes pas, nous contentant d’observer les comportements de nos désormais ex-compagnons.
* Quinze ans plus tard il sera membre du cabinet ministériel de Brice Lalonde en s’extasiant sur l’épaisseur des tapis des palais de la République.
** Hervé le Nestour était lui-même auteur-compositeur et interprète. En dépit de son opposition à toute l’aventure, le Nestour avait organisé un concert de soutien (j’ai souvenir de Graeme Allwright et de Jacques Yvart que j’avais charge de protéger de quelques fâcheux très énervés). Encore une expérience édifiante ce concert… Il fut débordé par des hordes de resquilleurs – les mêmes, sans doute, qui pillaient allègrement la Librairie Maspero – et ne rapporta rien.
Graeme Allwright – La mer est immense
www.youtube.com/watch?v=G6dAc7nkg-M
Jacques Yvart – A la source
www.youtube.com/watch?v=u3d8CXjtfgU
Monsieur vas-tu ouvrir les yeux ?
www.youtube.com/watch?feature=endscreen&NR=1&v=UCRLi89aSNA
Tout était clarifié.
Après le Comité de soutien, paravent de magouilles sans nombre, apparut tout à coup un « Mouvement Écologique« . C’était encore un groupe qui prétendait représenter le mouvement pour mieux le phagocyter. En quelque sorte, le banc d’essai des comédies de substitution qui allaient suivre (MEP, Verts…). À l’origine de cette intéressante initiative : Lebreton, Fernex, Waechter, Lalonde (tous du « collège invisible » initial créé par Denis de Rougemont) et un parterre de gauchistes bourgeois (ou l’inverse). J’ai souvenir de folkloriques assemblées à la Cité Fleurie et au 58, rue Notre-Dame de Lorette, où Eugène Delacroix habita et travailla entre les années 1840 et 50. Là, les réunions se tenaient dans une grande salle qui avait peut-être été son atelier. Mais l’esprit de l’artiste n’inspirait pas la plupart des présents. L’ambiance rappelait plutôt le grand-amphi de la Sorbonne en Mai 68. Noyés sous le nombre et la jactance des aboyeurs professionnels, les écologistes n’y avaient pas la parole. Cela préfigurait les réunions de Versailles et de Lyon mitonnées par l’incredible MEP, 4 ans plus tard. Chez Delacroix aussi, certains semblaient fixés au micro comme berniques sur un rocher. C’étaient les mêmes qu’à la Sorbonne. Ainsi, Jacques Bleibtreu, un gars de « la « bande » » du général Lalonde depuis les groupuscules de l’UNEF, avant même 68. C’est ce « Mouvement Écologique » en complète rupture avec le mouvement qui avait aussitôt soulevé l’indignation des écologistes, comme nous l’avons vu avec Aline et Raymond Bayard de Maisons Paysannes de France, et quelques autres (note 17).
En parfait accord avec les ennemis des écologistes (mendésistes-rocardiens bientôt « Deuxième Gauche« , amis de la « grande distribution » et des autres coalitions de prédateurs de « marchés« , aroniens, maoïstes, commis de Denis de Rougemont et du capitalisme de conquête…), Dumont ne cessera de confirmer sa discordance avec la nouvelle gauche écologiste et d’aider à écarter ses acteurs.
Dumont qui avait répété à l’envi qu’il ne voulait pas influer, pas devenir un représentant, trahira souvent sa parole. On le voit dans un commentaire méprisant figurant dans Agronome de la faim, un livre paru après l’Odyssée de la péniche (éditions Robert Laffont, automne 1974). Évoquant les « Assises de Montargis » de juillet 1974, après avoir cité en référence le gauchiste germanopratin Roger Fischer et quelques autres belles figures hostiles à la nouvelle gauche écologiste, il caricaturait celle-ci en « les désorganisateurs » (reprise d’une intox dont l’origine n’est pas difficile à deviner). Toujours délicat ! Quelle belle démonstration de la vacuité de sa proposition de « plate-forme d’action commune« . Ceux auxquels il jetait l’opprobre, sont ceux qui avaient lancé le mouvement et auxquels il devait d’avoir pu jouer au candidat ! Bel aplomb, ou belle inconscience, chez celui qui adhérait au réseau des organisateurs de la désorganisation – le « collège invisible » Diogène-Ecoropa. Mais je l’ignorais et, comme pour en avoir le coeur net, je crus bon lui écrire :
« Peut-être n’est-ce qu’une omission, mais je crains plutôt qu’il s’agisse d’un « oubli volontaire » inspiré par quelqu’un n’appréciant pas les critiques que Pierre Merejkovsky comme moi formulons à l’encontre des tentatives de « structuration » du mouvement écologique (cf. Quand j’entends le mot structure…, un article publié par La Gueule Ouverte du 13 nov. 1974). Le fait que ni Pierre ni moi ni beaucoup d’autres n’acceptions les « délégations de pouvoir », les « conseils nationaux » et les « bureaux nationaux » permanents ne signifie pas que nous soyons des « désorganisateurs » (je suis tenté de dire : au contraire !). Nous n’avons pas envie que les structures de pouvoir de la société se reproduisent au sein du mouvement écologique, nous n’avons pas envie de singer les mauvais exemples du passé et du présent pour préparer l’avenir, voilà tout. D’ailleurs, voilà de bien curieux « désorganisateurs » : nombre d’entre eux étaient parmi les premiers artisans de la campagne électorale alors que certains « organisateurs » – et non des plus obscurs – hésitaient encore à se lancer dans l’aventure, tous sont engagés dans l’action !«
Avec élégance, Dumont répondit aussitôt sur un bout déchiré de ma propre lettre :
« Je n’ai pas repéré tous les camarades, donc pas signalé tous. J’ai demandé à Brice d’en ajouter 2 ou 3. Pour des gars qui refusent la structure, les voici chatouilleux sur leur rappel. Cordialt.«

Fermez le ban ! Heureusement qu’il était d’accord avec moi sur beaucoup de points.
Concis, télégraphique, mais éloquent. Par exemple ! Entre un soir à Orly, la promenade dans la deudeuche de Krassovsky où je lui présentais l’idée, les réunions chez lui et sur le bateau-mouche, il ne m’avait pas « repéré« … Le porte-parole temporaire qui nous avait assuré de son retrait en était à se moquer ouvertement de ceux qui lui avaient donné la parole ! Curieux cependant qu’il me réponde. Peut-être ne devait-il pas tout comprendre de la manœuvre à laquelle il se prêtait. Il semblait le confirmer en dévoilant ingénument le nom de l’un de ses principaux désinformateurs.
« Des gars qui refusent la structure » ! Comme s’il n’y avait qu’une sorte de structure, celle, verticale, qui est façonnée par la capitalisation des pouvoirs confisqués pour réduire la diversité ! Était-ce de la mauvaise foi, ou ne comprenait-il pas ? Son double jeu était évident, mais nous allons voir qu’il y a quelques raisons de penser que l’appréhension holistique du mouvement lui passait très au-dessus de la tête. Je n’ai pas réagi à son petit mot. Cela ne servait à rien. La situation était trop dégradée. La spirale amorcée avec la personnalisation obligée par l’électoralisme avait vedettarisé le porte-parole éphémère. Comme par hasard… Il aurait dû s’effacer ; il était devenu arbitre des élégances, distributeur de mauvaises leçons, accordant caresses, récompenses et labels écologistes. Mieux valait ne pas en ajouter ! J’aurais sans doute dit des bêtises, car nous avions encore beaucoup à découvrir sur celui qui nous avait fait miroiter « la société sans mépris« . Dumont avait même ajouté : « La démocratie telle que nous essayons de la dessiner, de l’esquisser, n’a jamais été réellement appliquée : elle pourrait encore faire ses preuves. À condition de la réaliser véritablement, en profondeur : d’abord en permettant à chacun de s’exprimer et d’être informé pleinement ; un peu dans la lignée « du socialisme libertaire, anarcho-syndicaliste autogestionnaire » qu’évoquait Edmond Maire le 17 octobre 1972« , etc. On croit rêver. Langue de bois et démagogie typiques de la « Deuxième Gauche« . Pour faire bonne mesure, Dumont persévérera en se réclamant d’une « Écologie socialiste« , d’une « démocratie sociale« , sinon libertaire… Après avoir lourdement contribué à tuer la nouvelle gauche écologiste ! René Dumont était-il complètement passé à côté, ou complètement égaré ? Ses louvoiements ultérieurs confirmeront la confusion des genres.
Entre autres propagandes, beaucoup de militants et de sympathisants allaient croire au discours sur la structuration, celle-ci étant réduite à la hiérarchisation de pouvoir, c’est-à-dire à une réduction drastique des interrelations qui font un mouvement social. Cela a révélé la faiblesse de l’appréhension, sinon de la compréhension, des dynamiques holistiques et de l’ordre spontané soufflé par la vie, en nous et dans tous nos environnements. Entre egos boursouflés, malfaisances et manipulations tordues, insuffisance de la recherche, de la réflexion et de l’échange, espoirs abusés et défaut de réaction collective, reconditionnements matérialistes et mécanistes, déconstruction relationnelle et effacement des acteurs du mouvement, tout bascula très vite. La fermeture partisane s’esquissait déjà. Une dégradation radicale était amorcée.
La plupart des sympathisants et des nouveaux militants furent captés par des simulations, des représentations expurgées de la philosophie politique écologiste. Privé du renouvellement de ses effectifs, le mouvement s’effondra tout à fait. Plutôt que de renforcer la prise de conscience et d’amorcer l’écologisation, la tentative d’utilisation de l’élection présidentielle avait précipité la fin. Plutôt qu’un acte fondateur, elle fut un coup de grâce.
Je ne reverrai René Dumont qu’une fois, à l’occasion d’une conférence-débat des années 1990 où, âge avancé oblige, il devait intervenir le premier. L’organisateur lui rappela notre aventure commune. Son visage changea. Il salua brièvement et se détourna. Même vingt ans après, il n’avait aucune envie d’évoquer le bon vieux temps avec moi.
Nous étions tombés dans un piège préparé de longue date et c’est Dumont qui servit à porter l’estocade. Nous avions perdu tout contrôle. Moins de quatre semaines après le lancement de l’initiative quasi situationniste qui, croyions-nous, devait stimuler le mouvement, rapprocher ses composantes et diffuser largement une critique de la domination et de ses œuvres mortifères, la mobilisation de toutes les forces hostiles au mouvement avait entraîné la plupart loin de « l’écologisation de la politique« . Le « collège invisible » de la réaction anti-nouvelle gauche tirait toutes les ficelles.
Comme avec ses amis maos et PSU (!), avec Dumont, le débat d’idées tournait court rapidement. Sa conception de la démocratie excluait les écologistes qui, justement, voulaient restaurer celle-ci. Avec autant de discernement, l’Histoire de l’écologie politique écrite en 1999 par Jean Jacob lui emboîtera le pas en parlant de « tendance anarcho-gauchiste (sic) minoritaire » pour évoquer la nouvelle gauche. Oui, c’est bien du mouvement planétaire que tous les autres singeaient pour mieux l’occulter et en tirer des bénéfices électoraux qu’il s’agit – le mouvement dont Murray Bookchin disait qu’il ouvrait sur « une critique dévastatrice de la société hiérarchique dans son ensemble tout en suggérant les lignes de force d’une utopie viable et harmonieuse« . La confusion est à son comble !
Au tout début des années 1970, Murray Bookchin était déjà en plein dans le sujet en dénonçant la stupidité de la gauche politicienne, celle en laquelle croyait René Dumont…
« L’incompréhension dont témoigne le mouvement (socialiste) à l’égard de la contre-culture, son interprétation misérable de la libération des femmes, son indifférence à l’écologie et son ignorance délibérée même des nouvelles tendances qui surgissent dans les usines (en particulier parmi les jeunes ouvriers) deviennent carrément caricaturales lorsqu’on met en parallèle le simplisme de son « analyse de classe », son goût pour l’organisation hiérarchisée et ses invocations rituelles à des « stratégies » et des « tactiques » qui s’étaient révélées inadaptées trente ans plus tôt.« , Spontanéité et organisation, texte paru en 1972 dans la revue Anarchos, repris dans : Pour une société écologique (Christian Bourgeois), page 43.
Exactement ce que nous constations en France. Quel dommage que nous ayons raté Murray Bookchin en 68, quand il avait tenté de venir à la rencontre de la nouvelle gauche française !
Bookchin a aussi écrit « La plus grande force du capitalisme aujourd’hui réside dans son aptitude à subvertir les objectifs révolutionnaires par l’idéologie de la domination » (introduction à Post-Scarcity Anarchism, Ramparts Press 1971, repris dans la publication de Christian Bourgeois, page 25). En effet ! Mais, tout comme nous, comme tous les sincères engagés dans la nouvelle gauche, il semblait ignorer le plein succès des menées des réseaux capitalistes dans le « mouvement socialiste« . Ce qui a donné la « Deuxième Gauche » qui nous assaillait. C’est pourquoi nous attendions tous une évolution qui n’est jamais venue. Quelques dizaines d‘années plus tard, on voit que les blocages n’ont pas faibli.
Dumont justifiait entièrement la critique de Bernard Charbonneau :
(…) Certes, le choix d’un notable comme symbole du mouvement comporte quelques avantages de propagande, mais aussi des inconvénients. L’on sent que M. Dumont est un converti de fraîche date ; il répète des slogans qu’il n’a pas inventés en les accommodant à la sauce gauchiste pour plaire à son public. Par ses déclarations, il réintègre auprès de l’opinion le mouvement écologique dans les catégories politiques traditionnelles, il le ramène à une écologie Mitterrand, – donc Giscard. Et puis, autre inconvénient dans un mouvement démocratique : le vedettariat. Le mouvement écologique doit revenir à ses sources. Pas d’idéologie, de slogans, de vedettes. MM. Dumont ou Mansholt peuvent adhérer, à la condition de faire leur autocritique et de rentrer dans le rang. Tant qu’à se choisir un porte-drapeau, une image de marque qui déjà devient celle du mouvement écologique, partout mieux vaut en choisir qui ne prêtent pas à la discussion. Mais le mieux, c’est qu’il n’y ait pas de porte-drapeau, même si la télé en exige un. Pas de culte de la personnalité, une direction collégiale. Pas de centralisme parisien, mais une libre fédération de comités locaux. Pour s’unir, le mouvement écologique n’a pas besoin de se chercher un prête-nom à l’Institut agronomique. (…), Inconvénients de la candidature Dumont, dans Le « mouvement écologiste« , mise en question ou raison sociale,La Gueule Ouverte n° 21, Juillet 1974.
Comme beaucoup d’autres compagnons, Bernard Charbonneau dénonçait l’engagement de René Dumont dans les réseaux du productivisme agricole destructeur des bocages et de l’humus, dont il avait été un employé zélé. Charbonneau avait raison. Dumont s’était beaucoup trop compromis avec les lobbies recyclant les industries de guerre états-uniennes pour être un honnête converti. Mais nous étions encore loin de connaître l’ampleur des désastres induits par cette nouvelle guerre de conquête menée contre la vie ; par exemple, la spoliation des sociétés paysannes, les déforestations massives et l’impact mondial des biocides * ! Et, surtout, comme pour Charbonneau lui-même, il nous restait encore beaucoup à découvrir sur l’identité de René Dumont.
* Marie-Monique Robin, La Faillite des paysans, film 1997.
Un quart de siècle plus tard, à 96 ans, il déclarera à Gérard Lefort : « J’ai travaillé à rapprocher les écologistes et les socialistes » puis cette fierté naïve révélatrice du détournement auquel il avait contribué : « Dominique Voynet est le premier ministre socialiste et écologiste » (France Inter, le mercredi 1er novembre 2000).
L’instrumentalisation de la tentative écologiste a dévoilé les rouages de la pollution et du détournement de l’aspiration démocratique par le processus électoral. Cela ne signifie pas qu’un courant d’inspiration écologiste ne puisse pas participer pleinement à des élections, surtout locales. Mais à la condition qu’il ne tombe pas dans ce qui est sans doute le principal facteur de la dégénérescence politique et sociale : la prépondérance du représentatif sur le mouvement et la société, ce que dès lors il ne représente plus. À la condition que ce courant se comprenne comme une dépendance du mouvement, et non le contraire. Car, quand la représentation se fait dominante en capitalisant les pouvoirs confisqués à ceux qu’elle dit représenter, elle vampirise le mouvement social en polluant et détournant son identité, effaçant les dynamiques de l’intelligence collective créatrices de régulations et d’évolutions – l’un des biens communs les plus précieux. Alors, la représentation n’est plus que le hochet de la caste dirigeante. Dernière condition pour qu’un courant écologiste ne se perde pas, mais première par l’importance : que tous aient connaissance des manipulations qui visent à étouffer le mouvement.
Pathétique, cette fierté tardive de Dumont d’avoir réussi à rapprocher les écologistes de ceux qui ont présidé aux calamiteuses années 80, sanctifié les gagneurs, permis une expansion record de la « grande distribution », des lotissements interminables et des « zones d’activité économique » sur les jardins et les campagnes, développé le système automobile et des destructions sans nombre, libéralisé la circulation des capitaux, ouvert grand les portes à l’ultra-capitalisme, accompagné les externalisations et les délocalisations, multiplié les exclus et les sans-logis, organisé même un attentat anti-écologiste dans un pays ami (le sabotage du Rainbow Warrior), etc. Dumont serait-il resté dans l’ignorance du divorce de la gauche politicienne avec le bien commun ? Lui si proche de la « Deuxième Gauche » après avoir si bien servi la « Révolution Verte » totalitaire promue par la Fondation Rockefeller, n’avait-il pas connaissance de la priorité à la croissance marchande choyée par ses amis ? Pourtant, en 1977, il aurait déclaré que « L’écologie socialiste se situe bien loin à gauche de la gauche, dans une optique toute nouvelle. Elle n’est donc pas apolitique, puisqu’elle est d’abord anticapitaliste. Elle exige beaucoup plus de nous, une révolution interne de nos conceptions, de nos mentalités, de nos relations (…) ». Cela figure dans un recueil dont le titre semble confirmer que Dumont n’avait pas encore compris grand-chose à la farce qu’on lui avait fait jouer : Comment je suis devenu écologiste !, édit. Les Petits Matins.Mais son indifférence aux écocides et ethnocides engendrés par sa chère « Révolution Verte » faisaient de lui un bien piètre écologiste. Que de contradictions dans ce personnage !
Il faudra qu’ils aient souffert les ravages de la « Révolution Verte » chère à Dumont pour que, des dizaines d’années plus tard, des paysans indiens renouent avec des pratiques qui avaient été balayées par l’agro-industrie. Ainsi au Rajasthan où, tout en tournant le dos à l’agrochimie, seront restaurés et développés les systèmes traditionnels de retenue des eaux de pluie pour réalimenter les nappes phréatiques : Restauration des écosystèmes, restauration des sociétés, https://planetaryecology.com/restauration-des-ecosystemes/.
Plus récemment, en Andhra Pradesh, ce sont des centaines de milliers de paysans qui ont rompu avec la « Révolution Verte » et se sont engagés dans the natural farming. Les uns et les autres démontrent que les méthodes sensibles qui restaurent les écosystèmes résolvent les problèmes sans fin créés par la brutalité de l’intensification industrielle, tout en alimentant les communautés en suffisance :
« Andhra Pradesh’s Community-Based Natural Farming (APCNF) defies the popular belief that chemical fertilisers guarantee better yields. According to a comparative study of prevalent farming practices in the state, conducted over two years in three districts of Andhra Pradesh, natural farming achieved remarkable results compared to other dominant farming systems in the region. On average, farmers practicing natural farming harvested four crops, with a 11% higher yield of prime crops such as paddy rice, maize, millet, finger millets and red gram. They saw a 49% net increase in their income.« , Community-based natural farming outshines other farming practices in Andhra Pradesh, https://india.mongabay.com/2023/07/community-based-natural-farming-outshines-other-farming-practices-in-andhra-pradesh-in-all-aspects/
Celui en qui des fumeurs de plantes aromatiques ont cru voir une sorte d’autogestionnaire, voire un libertaire inspiré par la nouvelle gauche, n’hésitait pas à vanter différentes formes de totalitarisme – à commencer par les totalitarismes agraires, d’où qu’ils viennent – et il en avait les manières. « Moi je suis chinois, comme la Chine en 1960 (…) » déclarait-il à un magazine du Maghreb (Contact) en mai 1974. « Comme la Chine en 1960 » !

En matière de cauchemar, Dumont ne pouvait mieux choisir : entre élimination de ceux qui ne s’assujettissaient pas, « campagne des quatre nuisibles » et famines produites par les planifications géniales de la dictature* ! Dumont répondait à une question sur l’importance de l’agriculture dans l’économie, et cette référence à la Chine de la collectivisation au forceps mérite attention. Il ne pouvait ignorer la furie des grandes campagnes écocidaires, en particulier celle visant l’extinction des Moineaux (!), qui avaient partout suscité stupéfaction et indignation. Il ne pouvait ignorer la catastrophe qui s’en est suivie. Ni, auparavant, l’invasion du Tibet qui annonçait tout le reste. Mais il est vrai que, toujours dans le domaine professionnel de Dumont, d’autres guerres d’extermination aux sinistres conséquences, occidentales celles-là, ne l’avaient pas davantage fait évolué par rapport à sa chère « Révolution Verte« . Ainsi, la catastrophique campagne d’éradication des fourmis rouges du sud des USA à la fin des années cinquante (rapportée par Rachel Carson dans Silent Spring). D’ailleurs, il est significatif que cette opération d’empoisonnement massif ait été précédée et accompagnée par une campagne propagandiste à la Edward Bernays (également rapporté par Rachel Carson) – comme avec la « Révolution Verte« . Un homme se réclamant de systèmes aussi stupidement nuisibles, un homme aussi indifférent aux conséquences pour les hommes, pour le vivant, ne pouvait avoir été gagné par la conscience écologiste, celle qui bouleversait toutes les références. Cela ne pouvait être que superficiel ; voire simulé. En effet, plus loin, ce bon René affirmait tout de go : « Moi je suis pro-chinois, donc je suis pour le parti unique en Chine, dans la situation actuelle. Et la photocopie du modèle chinois n’est pas possible dans les pays qui n’ont pas la tradition culturelle, l’historique, le stade de développement et la récente révolution politique de la Chine. 25 ans de guerre civile ont forgé, dans le sang et la souffrance, des cadres dirigeants d’une valeur exceptionnelle. Quand ces cadres dirigeants ont commencé à faiblir, on a repris le marteau et l’enclume et ont les a reforgé dans le cadre de la révolution culturelle (…) ».
* au Tibet aussi.

Pas étonnant qu’il ait imposé des rapports de domination aux écologistes !
Sans sourciller, Dumont fait référence aux Laogaï, les camps du travail forcé et du lavage de cerveau – des centaines de camps où transiteront des dizaines de millions de personnes. Pour vanter l’indéfendable, tout est mélangé, malaxé, inversé ; la longue évolution historique et sa destruction. « Stade de développement » ? Était-il, lui aussi, un adepte de la très réductrice théorie des stades ? Paradoxe : il faudrait donc avoir hérité d’une longue civilisation pour, enfin, tout casser ?! Et reforger des hommes ne le chiffonnait pas. Ni la jolie révolution culturelle ! La messe était dite. Il devait tout savoir de l’effacement de l’histoire, du lavage de cerveau développé à grande échelle par ses chers « cadres dirigeants« , tout savoir de la faim comme technique de contrôle social, du travail forcé dans les mouroirs du Désert de Gobi, etc. On remarque aussi qu’il en était à confondre chinois et maoïste.


L’utopie au pouvoir ? (sic), René Dumont, revue Contact mai 1974
Un maoïste ! Et un maoïste imperméable à la succession des révélations sur la véritable nature du régime de Mao, indifférent même aux horreurs les plus révélatrices. Dans la collectivisation forcée des campagnes et ses communes populaires où « Tout ce qui pouvait être détruit a été détruit » (Yang Jisheng *), René Dumont prétendait voir l’autogestion et, même, la Coopération ! Dumont était béat d’admiration devant le système qui avait déjà conduit à la mort des dizaines de millions de Chinois, ruiné le pays et était en train de reforger les survivants avec les meilleures techniques fascistes ! Aveuglement, entêtement et déni caractérisaient son attitude. À l’époque où nous croyions l’avoir choisi, trois années après la sortie du livre de Simon Leys, Les habits neufs du président Mao – chronique de la révolution culturelle (op. cit.), il était encore capable de déclarer : « En 64, on sortait des années noires et du Grand Bond en Avant, à la suite des réticences paysannes à cette transformation trop brutale. Et, dès la fin de 1958, une série de rectifications qui sont étalées de 58 à 62 ont permis de rétablir progressivement la situation« . Tant de contradictions en si peu de mots ! « Les réticences paysannes« … Pour ceux qui l’auraient oublié, la période de 58 à 62 est celle d’une hystérisation de la dictature, celle des « rectifications » dans la langue de René Dumont. C’est celle des camps du travail forcé jusqu’à la mort, et celle de la Grande Famine de Mao (probablement 45 millions de morts) **. Dumont ne pouvait l’ignorer. L’un des crimes majeur du siècle n’avait pas ébranlé ses certitudes. Ni la suite des délires maoïstes. Depuis son nuage, Dumont maquillait l’histoire. Alors, en comparaison, les incohérences de ses amis de la Deuxième Gauche… Broutilles auxquelles il ne prêtait même pas attention ***. Évidemment, la caste dirigeante qui avait choisi de le mettre en travers de notre chemin dès 1970 en savait plus que nous sur la capacité d’accommodement de Dumont et ses égarements. Cela dit beaucoup sur le niveau de perfidie de ceux qui tiraient les ficelles.
* Stèles. La Grande Famine en Chine, 1958-1961, Yang Jisheng, Le Seuil 2012
** Le fossé, film de Wang Bing sur les camps de la dictature dans le Désert de Gobi.
Fengming, chronique d’une femme chinoise, documentaire de Wang Bing sur l’une des innombrables vies saccagées par « la calamité gauchiste« .
***Révolutions dans les campagnes chinoises, Le Seuil, 1957
Les communes populaires rurales chinoises, Politique Étrangère n°4, 1964
Un maoïste fervent pour représenter les alertes et les alternatives écologistes ! On ne pouvait trouver pire. Que n’avons-nous eu connaissance de ce précieux document en temps utile ! Tout ce en quoi croyait Dumont allait à l’encontre de notre philosophie politique. Cela explique que, d’emblée, il ait piétiné les règles décidées par les écologistes, et se soit vite accommodé de leur mise à l’écart. Nous tous, écologistes comme l’ensemble des spectateurs de cette pantomime, avons été trompés sur toute la ligne ! Quatre mois après sa campagne électorale, en octobre 1974 dans la grande salle de la Mutualité, à l’initiative des « associations de l’amitié franco-chinoise » et du PCMLF, Dumont a même participé à la glorieuse célébration du 25ème anniversaire de la dictature. Mais il est vrai qu’en septembre et octobre 1955 il avait déjà fait le pèlerinage jusqu’à Pékin * ! Et c’est bien à ce visionnaire que des « historiens de l’écologie » attribuent la paternité d’un « courant émancipateur » qui aurait inspiré les écologistes, ces pauvrets si démunis avant l’intervention du grand homme !
* en compagnie de Michel Leiris, Chris Marker, Paul Ricoeur…
Ainsi court la désinformation.

Mieux encore, René Dumont fait un nouveau voyage en Chine en 1975 et publie l’année suivante Chine, la révolution culturale (au Seuil, évidemment !). Encore une bordée d’éloges où l’on remarque : « (…) une autre « leçon » chinoise essentielle : celle de la haute moralité de la très grande majorité des dirigeants chinois, de leur dévouement à l’intérêt général, celui de leur collectivité ou de leur nation » (page 173).
Tant d’aberrations, de mensonges, de métamorphoses… Et cela n’était qu’un début !