Grand Saccage – chap 10

Dans les coulisses du Grand Saccage écologique et social

chapitre 10

sommaire

Le temps des confidences

Matons, souteneurs de fils à papa, et politique politicienne

Le temps des confidences

Un parfait exemple de remplacement des uns par les autres et de manipulation de la chronologie a été donné par Pierre Samuel, avec son Histoire des Amis de la Terre, 1970 – 1989: vingt ans au coeur de l’écologie… Pauvre écologie si mal employée. Mais quelle surprise ! Toute la nouvelle gauche écologiste en est absente, ses acteurs effacés. Rien sur la Semaine de la Terre, rien sur son groupe qui avait donné chair aux Amis de la Terre, l’association trompe-l’œil créée par les invisibles pour piéger les écologistes. Tombés dans les « trous de mémoire » de 1984 ? Toutes ces absences expliquent la brièveté de cette fameuse histoire : 63 pages. Samuel va à l’essentiel : il met en vedette Brice Lalonde-Forbes. Les quelques actions rappelées lui sont toutes attribuées. Bien sûr, il avait tout fait tout seul le « libertarien » propulsé par l’appareil de la conquête néocapitaliste – maoïstes et mendésistes compris, et la main dans la main. N’économisant aucune fantaisie, le professeur Samuel monte en chaire pour en donner l’explication scientifique : Brice Lalonde était « le seul à savoir militer » ! Évidemment, c’est imparable. Sous la plume de Samuel (ex-sympathisant maoïste), militer prend une valeur très particulière. Pour avoir une idée précise de la compétence et des talents du bourreau de travail en question, il faut, là encore, lire les confessions de sa compagne de l’époque : Les jours d’après par Lison de Caunes. Ce livre regorge de détails sur la fausseté de la saynète que les deux compères et leurs amis – « la « bande » » encore augmentée depuis juin 72 – ont joué des années durant dans un mouvement où l’ouverture et la confiance étaient des valeurs premières – des dynamiques vitales. À elles seules, ces confessions permettent de deviner combien les tendres chérubins de la caste dirigeante ont détruit. Comme en jouant.

Finalement, alors qu’il n’avait jamais daigné répondre à mes invitations à témoigner, c’est Alain Hervé, de lui-même, qui a eu la bonté de dévoiler quelques-unes des manœuvres de coulisses mises en train par la caste dirigeante. Il suffira seulement de patienter quelques dizaines d’années… C’est en 2010 qu’Alain Hervé fera une nouvelle confidence sur sa responsabilité dans le guet-apens du 23 juin 1972, et la suite : « en 1972 (…) j’avais passé la main à Brice Lalonde« . Pas gêné le moins du monde ! Nous l’avions bien deviné : les écologistes ne comptaient pas. Après si longtemps, Hervé croyait pouvoir se lâcher sans que nul ne réalise l’énormité de la révélation et ses implications. Puis, il en dit encore plus en dévoilant le rôle dévolu à Pierre Samuel : « Je l’appréciais pour assurer avec discrétion et fermeté le pilotage des Amis au jour le jour : surveiller les comptes, désamorcer les dérapages gauchistes, développer le réseau national, assurer le lien avec ses amis scientifiques de Survivre et vivre ; soutenir Brice tout en tenant les Amis en dehors d’un engagement politique trop politicien (…) » (16 avril 2010 dans Le Sauvage : https://www.lesauvage.org/2010/04/pierre-samuel/).

Extraordinaire. Un florilège de conditionnements old school, de fanfaronnades confondantes et de manipulations politiciennes de bas étage ! Dans l’ordre :

les « discrétion et fermeté du pilotage des Amis au jour le jour » éclairent sur la liberté laissée aux acteurs de cette prétendue association, sur la nature de la démocratie vue par ces personnages – démocratie qui, rappelons-le encore, était une préoccupation première du mouvement écologiste de l’époque. Notons encore la correspondance avec la confession de Lison de Caunes : « (…) Lui le grand oeuvre, moi l’organisation souterraine. Lui le général, moi l’intendance« . L’organisation souterraine… Comme la fonction de Samuel.

la surveillance des comptes étonne celui qui a vécu l’époque au jour le jour. D‘abord, officiellement, c’est Lison de Caunes qui tenait le livre des comptes. Pourquoi une surveillance discrète ? À ma connaissance, les comptes se résumaient à peu de choses : la location d’un modeste logement rue du Commerce (alors, les prix étaient très différents) et un peu de matériel (vieille Ronéo et papier pour les tracts). J’ose à peine imaginer qu’Alain Hervé and Co faisait payer à « l’association » les frais du Courrier de la Baleine, ce petit bulletin léché où nous ne pouvions pas écrire un mot, outil de la stratégie d’effacement-remplacement des écologistes, mais c’est probable. De même pour l’indemnité du « Président« … En 1971, quand nous en étions encore aux présentations, pour justifier la cotisation et son montant, Alain Hervé m’avait confié s’octroyer un salaire double de ce que je touchais en travaillant, cela au titre de président de l’association ! Le flou était donc complet. Quelles dépenses, quels salaires, quelles transactions cela cachait-il ?

Quant à la mission de désamorcer les dérapages gauchistes… Une fois encore, on hésite entre duplicité et débilité. Ainsi, Alain Hervé devait avoir le pouvoir de distinguer entre gauchistes et gauchistes ! Pour Alain Hervé, si familier avec des gauchistes qu’il leur confiait ses basses besognes, les « gauchistes » qu’il dénigre dans son apologie n’étaient-ils pas plutôt les écologistes critiques du capitalisme et promoteurs d’une démocratie soucieuse du bien commun ? Sans doute pensait-il « actions écologistes menaçantes » pour son cher système, comme, dès 71, l’alerte contre le tout-jetable qu’il a empêchée en invoquant un comité jamais vu, invisible. Alain Hervé laisse enfin paraître son vrai profil – en 2010 ! Celui d’un bel et bon réactionnaire effaré par la « régression infantile » du 68 libertaire et de la nouvelle gauche. Aron et Rougemont étaient passés par là. « Les dérapages gauchistes » désamorcés par un Samuel maoïste entouré de maoïstes au service d’un faux gauchiste vrai capitaliste du gotha, tous dressés contre les écologistes ! Peut-on faire plus confus ? Ou pervers ? Pierre Samuel a même poussé la conscience professionnelle du chien de garde jusqu’à changer l’histoire des Amis de la Terre pour effacer les écologistes des mémoires, et les remplacer par… des « gauchistes » – ou prétendus tels : Histoire des Amis de la Terre, 1970 – 1989: vingt ans au coeur de l’écologie, Pierre Samuel, Amis de la Terre 2006.

Samuel faisait-il aussi manoeuvrer la garde maoïste (« la « bande » » dont témoigne Lison de Caunes) pour trier les bons « gauchistes«  de l’ivraie – en vrai, casser de l’écologiste et anéantir toute alternative à la prédation capitaliste ? Était-il déjà aux manettes en juin 1972 ? On aurait aimé avoir plus de détails.

Alain Hervé nous dévoile exactement la fonction des agents d’influence du système capitaliste, telle que nous allions la découvrir plus tard, à partir des révélations officielles sur l’existence du Gladio *.

* Operation Gladio, Allan Francovich 1992 : https://www.youtube.com/watch?v=trGfQREzScY

Tout à la célébration des mérites de Pierre Samuel, Alain Hervé lui attribue le développement d’un « réseau national« . Cela laisse également rêveur. Cette visée expansionniste n’était pas une initiative des acteurs du mouvement qui ne pensaient pas expansion et rivalité de boutiques, mais diversité et complémentarité. La suite allait renseigner sur la nature du « réseau » auxquels Samuel et ses amis travaillaient.

« Assurer le lien avec ses amis scientifiques de Survivre et vivre » est tout aussi énigmatique car Samuel avait quitté Survivre en 1973. Quels étaient donc ces amis scientifiques qui étaient restés ? Alexandre Grothendieck ? Il était déjà parti.

Pierre Samuel avait donc mission de « soutenir » (?) ce petit sans expérience aucune du mouvement écologiste et sans connaissance du vivant, mais « seul à savoir militer » : Brice Lalonde qui n’avait fait ses classes que chez les gauchistes de salon. Brice qui, un jour, prétendra que ce sont les gauchistes qui ont fait l’écologisme en s’associant avec des « hygiénistes de droite » (interview avec Roger Cans en 1992).

« Je », « je », « je »… traite les hommes comme des pions. Sans doute Alain Hervé se considérait-il comme un être supérieur descendu dans le pauvre monde pour y mettre de l’ordre. Comme une endémie, cet élitisme frappait tous les ennemis des alertes et des alternatives et semble avoir durablement altéré leur discernement. Mais encore, d’où Hervé tenait-il cette assurance ? On le sent fier d’avoir accompli ce grand œuvre. Or, il a écrit ces lignes près de 10 ans après que, par ambassadeurs interposés (dont Edward Goldsmith !), je l’ai invité à témoigner. Quarante années après, pas l’ombre d’un doute, pas le début d’une prise de conscience devant l’étendue des dégâts. Il s’était réfugié dans le déni, comme tous ceux qui l’ont accompagné ou suivi. La fierté puérile d’avoir été décoré d’une médaille pour ses brillants états de service ajoute au tableau.

Pierre Samuel, ce discret pilote d’Alain Hervé était un personnage secret avec lequel j’avais à peine plus que des relations de bureau. Pas d’épanchement. Pas de convivialité. La sympathie naturelle n’était pas de son monde, ou à doses homéopathiques. En fait, en parallèle, il était attaché à – détaché par ? – le très curieux réseau Diogène ; celui qui s’intéressait de très près à nous, mais dont nous ignorions jusqu’à l’existence. Comment aurions-nous pu apprendre l’existence de ce « collège invisible de l’écologisme » ?

La découverte de cette nébuleuse obscure fut aussi tardive qu’importante. Un « collège invisible » ! On ne peut mieux dire. L’invisibilité en était, en effet, une caractéristique essentielle : je n’ai eu les premières informations que 40 ans après (autour de 2010) et la plupart l’ignorent encore. Or, cette chose ne devait pas avoir pour fonction d’organiser des cérémonies bucoliques au clair de Lune, mais plutôt des sarabandes maléfiques. Rien que pour nous ? Les membres de cette société secrète observaient les écologistes comme entomologistes penchés sur le peuple de l’herbe, les infiltraient et les manipulaient depuis les premiers jours. Il faudra découvrir aussi la frayeur des dominants en 68 et les appels à réduire les mouvements alternatifs des années soixante pour distinguer les contours d’un système dédié à la répression de toute émergence critique et alternative. La découverte de l’action du « collège invisible« , ce Stratfor avant la lettre *, élucide les comportements et les faits restés énigmatiques qui ont conduit à l’effondrement de la nouvelle gauche.

* Strategic Forecasting, Inc., plus communément appelée la « CIA privée«  depuis la publication des Wikileaks.

L’invisibilité permettait tout. Elle garantissait la toute puissance et une totale impunité à ces gens déjà puissants par les connivences de caste et la fortune, et qui s’étaient érigés en nouvelle super-hiérarchie aux connexions insoupçonnables. Plus pernicieuse que celle de la lutte des classes classique, cette super-hiérarchie décidait et manipulait sans que ses victimes puissent deviner l’observation dont elles étaient l’objet (et même les tests auxquels elles étaient soumises), la stratégie développée, etc. N’ayant guère de raisons de se méfier, militant au contraire pour le développement des relations de confiance, les écologistes étaient auscultés en permanence, soupesés, leurs projets anticipés, les différentes façons de les réduire à l’impuissance soigneusement calculées.

C’est donc pour cela que, comme d’autres tristes figures, Pierre Samuel nous avait fait la grâce de nous « rejoindre » *. Pour ruiner les nouvelles mobilisations pour le bien commun.

* et son fils, et d’autres maoïstes, après avoir officié à Survivre et Vivre qui en avait déjà beaucoup souffert. Nul doute qu’ils y ont été remplacés.

http://www.lesauvage.org/2010/04/pierre-samuel/

Le seul fait de se réunir « avec discrétion » pour surveiller, infiltrer, contrôler (coiffer), etc. un mouvement social apparu en réaction aux destructions écologiques croissantes révèle beaucoup sur les origines et la culture des protagonistes, organisateurs et hommes de troupe. Dévitaliser le mouvement social pour le réduire en une petite chose malléable, manipulable, instrumentalisable, guide tous leurs efforts.

Pierre Samuel venant de mourir, Alain Hervé a cru bon de témoigner des faits d’armes qu’ils avaient réalisés ensemble ! En guise d’éloge funèbre, on fait mieux qu’un étalage de traîtrises et de turpitudes. Comment Hervé en est-il venu à découvrir et vanter les machinations fatales au mouvement écologiste ? On le croyait machiavélique, on le découvre benêt. Cela montre que ces gens ont depuis bien longtemps perdu le sens commun – du bien commun.

À la même source féconde, on peut encore puiser : « Jamais il ne se laissa intimider par les apparatchiks de l’extrême gauche qui considéraient l’écologie comme réactionnaire, avant de se peindre à leur tour en vert pour entreprendre la reconquête d’un électorat qui leur échappait. » (Le Sauvage, 16 avril 2010, Gloire à nos illustres pionniers, http://www.lesauvage.org/2010/04/michel-bosquet/).

Quels aveux ! Et quelle production de confusion ! Alain Hervé confirme les soupçons de longtemps, mais il se tait encore sur ce que cela implique… En effet, Alain Hervé livre en filigrane, comme par mégarde, une information d’importance qui, pourvu que l’on y prête attention, remplit l’espace – celle-là même que je divulgue dans le désert depuis longtemps. Il s’agit tout bonnement de l’étouffement du mouvement social le plus nécessaire (à proprement parler, vital) de l’époque, et de son effacement. Il reconnaît l’imposture, mais feint d‘ignorer la machinerie qui l’a construite. Et, bien sûr, bouche cousue sur son rôle dans l’opération ! Pourtant :

  • Comment les gauchistes qui, en effet, cultivaient une aversion viscérale pour la nouvelle gauche écologiste ont-ils fait pour « se peindre à leur tour en vert » et tromper tant de monde ?
  • Comment ont-ils pu substituer un électoralisme à un mouvement refusant l’électoralisme ?
  • Pour réussir ce tour digne d’un Fregoli, qui les a conseillés, dirigés ?
  • Pourquoi Alain Hervé oublie-t-il que l’un de ces apparatchiks de l’extrême gauche était Brice Lalonde, « un des leaders de 68, ancien président de l’UNEF, qui va prendre à ma demande et à ma suite la présidence des Amis de la Terre en 1972 » (Alain Hervé, deux ans auparavant, au printemps 2008) ?
  • Que sont devenus les écologistes ?
  • Quelles ont été les conséquences de l’imposture (conséquences que l’on devine considérables) ?

Tout en chargeant bien tardivement ces très curieux « gauchistes« , Alain Hervé dissimule et sème la confusion.

Quant au dernier brave vanté par Alain Hervé, celui qui « jamais ne se laissa intimider par les apparatchiks de l’extrême gauche« , il s’agit de son excellent ami Michel Bosquet (futur Gorz), le protecteur de Brice Lalonde, ce dernier étant l’un des « apparatchiks de l’extrême gauche » les plus en vue* ! En matière de résistant à l’occupant, on fait mieux : c’était l’un des meilleurs adversaires des écologistes, un agent infiltré. Faut-il rappeler que, dans le contexte de la guerre froide et surtout après 68, l’infiltration et la propagande étaient généralisées ? Qui peut douter que ces gens faisaient partie de l’« appareil d’intellectuels sélectionnés pour leurs positions correctes dans la guerre froide« , Jason Epstein, The C.I.A. and the Intellectuals cité plus haut (page 218).

* Que, par ailleurs, le même Alain Hervé présente comme tel dans L’écologie est-elle née en 1968 ?, l’Ecologiste n° 25, printemps 2008 : « (…) c’est un des leaders de 68, Brice Lalonde, ancien président de l’UNEF (…)« .

Nous l’avons vu, Brice Lalonde ne dédaignait pas l’identité gauchiste : « Les militants gauchistes ont apporté leurs techniques aux hygiénistes de droite qui prêchaient le bio« 
(Les Verts sortent du bois, interview de Roger Cans, Le Monde le 10 juin 1992).

Bosquet nous aurait-il, lui aussi, confondus avec les gauchistes ? Bosquet, c’est bien celui – devenu André Gorz – qu’une campagne de désinformation tente de faire passer pour un inspirateur du mouvement écologiste. Mais Bosquet/Gorz ne pouvait nous confondre. Il avait beaucoup plus d’affinités pour les gauchistes, ceux-là et tous ceux qui chosifiaient le vivant et s’inclinaient devant la marchandise.

Tout d’abord, on note la reconnaissance du complet changement de la stratégie gauchiste et de la colonisation du mouvement pour s’en servir comme faire-valoir et gagner des parts de marché, Juste après, on apprécie la réécriture de l’histoire… « Les apparatchiks de l’extrême gauche« , comme s’il ne les connaissait pas ! Or, c’est lui, lui Alain Hervé, qui les a mis en selle, et en scène ! Ainsi, parmi les signataires d’articles du Sauvage, le supplément vert du Nouvel Observateur, aux côtés de Michel-Edouard Leclerc, il y avait même Alain Finkielkraut, Bernard Guetta et ce cachottier de Guy Hocquenghem. Mais, bien sûr, pas un écologiste de la nouvelle gauche, canal Semaine de la Terre * ! C’est pourquoi on se doit de déguster à petites gorgées le dévoilement du rôle de Pierre Samuel et de son « pilotage des Amis au jour le jour« .

* L’histoire du Sauvage, Le Sauvage, 25 avril 2010.

Les quelques confessions d’Alain Hervé que j’ai réussi à glaner alourdissent singulièrement le soupçon soulevé par la primauté donnée au combat antinucléaire par Pierre Samuel et quelques autres. Déjà, alors que nous étions censés collaborer, Samuel avait viandé ma contribution à l’Introduction au débat sur le nucléaire, un hors-série du Courrier de la Baleine n°6 du début de l’année 1974 *. Que je dise que le nucléaire est d’abord un choix de société, et qu’il soulève la question de la perte de contrôle démocratique du fait de la complexité technique de l’industrie nucléaire, de sa dangerosité, et de la centralisation qui l’accompagne, etc., n’avait pas eu l’heur de plaire. Ou, peut-être, était-ce autre chose. C’était d’autant plus curieux que la critique politique du nucléaire était l’un des sujets abordés dans une lettre coécrite avec Pierre Samuel, et signée même par Brice Lalonde, au directeur du Nouvel Observateur :

« (…) Ce sont les servitudes techniques de l’énergie nucléaire qui engagent notre société dans une direction pour ainsi dire irréversible (volume des investissements, quantités formidables d’énergie à mettre en oeuvre, durée de vie géologique des déchets à surveiller, etc.). Autant avoir tout de suite une idée claire des conséquences de cet engagement : un pays dont les ressources d’énergie dépendent pour l’essentiel du nucléaire est un pays centralisé, aux mains d’une clique de technocrates (…) »

* https://planetaryecology.com/1974-02-centrales-nucleaires-introduction-au-debat/

https://planetaryecology.com/histoire-contemporaine-une-memoire-du-mouvement-ecologiste-4/

Avec l’éclairage ultérieurement donné par Alain Hervé, ma critique politique pouvait s’étendre (surtout à l’époque) à l’action antinucléaire elle-même. À part Jean Pignero qui avait créé l’APRI (Association de Protection contre les Rayonnements Ionisants) en 1964, la critique antinucléaire n’était-elle pas en train de dériver en se cantonnant à la critique technique, donc de privilégier l’aura scientifique officielle chez les militants, même s’il s’agissait d‘un autre domaine de compétence ? À la différence de la critique politique, la critique technique faisait déjà la part si belle aux spécialistes qu’elle permettait une prise de pouvoir à bas bruit sur le mouvement social. Cela mit en vedette Grothendieck, mais aussi Pierre Samuel et quelques autres nouvellement (et opportunément) apparus, cela au détriment des autres causes et de leurs militants.

Était-ce seulement un effet de la perversion inhérente à l’esprit de domination qui imprégnait encore trop de monde ? Que nenni. Nous allions bientôt savoir que le désintérêt vis-à-vis de la critique politique était feint. Mais encore… ma proposition d’une critique politique du nucléaire n’était-elle pas rejetée parce qu’elle provenait d’un acteur du mouvement, pas de l’establishment invisible (ni des serviteurs couchés à ses pieds) ? Ou était-ce encore autre chose ? Car la critique politique allait ressurgir peu après, tout près, dans De l’électro-nucléaire à l’électro-fascisme (Le Sauvage n°20, avril 1975), puis dans les colonnes du Nouvel Observateur, et dans Écologie et politique (édit. Galilée 1975), etc. Tous articles et bouquin signés par le patron d’Alain Hervé au Nouvel Observateur, membre éminent du mystérieux « comité » qui, jamais, n’aurait accepté l’alerte contre les emballages jetables, celui qui nous épiait depuis plusieurs années : Michel Bosquet (le futur Gorz). Quelle coïncidence ! Voilà que, tout à coup, Bosquet découvrait que, comme toute technologie dure, complexe, dangereuse, l’énergie nucléaire favorise le renforcement du contrôle social, qu’elle est anti-démocratique, qu’elle constitue « un choix de société »… Mais pas la « grande distribution » qu’il affectionnait tant ? Mes propres mots * ! Oubliant l’Introduction au débat et sa genèse, les mots empruntés à la critique écologiste par Bosquet allaient être portés aux nues, comme s’il s’agissait d’une grande découverte. Mieux encore, ce que j’avais réussi à glisser dans l’Introduction au débat était une partie d‘un article proposé l’année précédente, en 1973 : L’énergie nucléaire : un choix de société, ACG (pour Le Courrier de la Baleine, mais pas publié) :

…L’énormité du système nucléaire induit la concentration du capital, la centralisation et la monopolisation de l’énergie, et son uniformisation. Cela revient à concentrer et renforcer le pouvoir central, et à aggraver la dépendance des « usagers ». (…)

Pour ne pas faire mentir les chiffres et ne pas décevoir les planificateurs, nous nous découvrirons de nouveaux besoins, de nouveaux snobismes dispendieux, tels l’automobile individuelle électrique, et la climatisation des locaux de travail et d‘habitation. (…)

Gageons que pour les spécialistes de la surveillance et de la sécurité, la tentation sera grande d’outrepasser leur pouvoir pour pratiquer largement une politique de répression préventive. Qui peut assurer que la protection de la population contre les dangers du nucléaire ne se transformera pas, parallèlement à la multiplication des probabilités d’accidents et d’agressions, en une protection du nucléaire contre la population ? (…)

Les centrales nucléaires sont bien plus que des outils industriels, bien plus que des outils de profit. Ce sont des outils de pouvoir.

* John William Gofman avait dit quelque chose d’équivalent avant moi, mais je ne l’avais pas lu. Bernard Charbonneau y fera écho aussi : « C’est ainsi que pour le nucléaire on a intérêt à insister sur les conséquences qui ne relèvent pas uniquement des discussions entre biophysiciens. Et ce sont les plus importantes. C’est-à-dire la société policière, la concentration de la connaissance et des pouvoirs, le contrôle et la répression imposées par la pollution et les risques d’accident ou de terrorisme (…) », Le Feu Vert page 178.

Des outils de pouvoir. Point d’électro-fascisme, comme Bosquet l’exagérera pour surenchérir, mais une définition proche de ce que Ivan Illich allait appeler monopoles radicaux : des machines, des structures, des systèmes qui changent profondément le paysage culturel, économique (coûts faramineux pour le collectif), sanitaire, sécuritaire… les écosystèmes aussi, et toute la vie (1).

Le meilleur, le plus révélateur, est que mon article de 1973 (un choix de société) avait été refusé par Alain Hervé, Samuel et confrères, c’est-à-dire par le ban et l’arrière-ban de ces très curieux Amis de la Terre où les écologistes n’avaient pas voix au chapitre. Il avait, donc, été refusé par des gens couramment invités dans un très couru salon ignoré des écologistes, mais où l’on causait beaucoup d’eux : celui de Michel Bosquet/Gorz (salon dont nous n’apprendrons l’existence qu’après la mort du maître de maison, grâce à ME Leclerc). Michel Bosquet/Gorz : un que l’on peut ajouter aux « Morin, Domenach, Dumont, etc.« , les nouveaux convertis à l’écologie de la « mise en train par la caste dirigeante » (Charbonneau, La Gueule Ouverte de juillet 1974).

Entre critique politique du nucléaire et écologisation, Bosquet était de ceux qui empruntaient beaucoup. Tout le monde emprunte ou est influencé. Chacun se nourrit des autres pour progresser ensemble. D‘où la pertinence du rejet de toute capitalisation des pouvoirs confisqués aux autres, de toute domination, parce que c’est incompatible avec la libre expression et la libre circulation de l’information. Parce que cela stérilise. L’ennui, c’est que Bosquet taisait ses sources ; surtout quand elles appartenaient au grouillement sur lequel ses amis pesaient de tous leurs préjugés arriérés et intérêts de caste dirigeante – le mouvement social. Le problème n’est pas l’emprunt, qui peut contribuer à l’intelligence collective, c’est la censure et l’éviction qui l’accompagnent.

Remarquable ! Ceux qui reprenaient à leur compte la critique politique du nucléaire, Bosquet/Gorz en tête, étaient en grande sympathie avec le PSU pro-croissance marchande et pro-nucléaire au point de protéger les agents de ces lobbies. Comme ils étaient en grande sympathie avec tant d’autres de la « Deuxième Gauche » qui n’allaient pas tarder à tomber le masque, en se débarrassant des écologistes. Comment comprendre que le même Bosquet/Gorz semblera seulement soupçonner quelque chose quand arriveront aux affaires les ennemis – de gauche – des écologistes ? Encore faudra-t-il que lui-même soit frappé par la censure, pour – entre autres – la critique politique du nucléaire empruntée aux écologistes, et que la signature de Michel Bosquet disparaisse du Nouvel Observateur. Le censeur censuré. Intéressant : c’est l’époque où Michel Winock trouve Illich « has been » et que, suite à cet avis éclairé, les éditions du Seuil ne publient plus ce porte-parole de la nouvelle gauche. Que Bosquet ait contribué à capter et détourner la pensée du mouvement ne lui épargnera pas la disgrâce ! Il faut longuement savourer ce retournement de situation… Un retournement unilatéral, car la gauche première, deuxième, intellectuelle, gauchiste, etc., n’avait pas bougé. Elle se dissimulait moins. Effondrée dans les velours, elle se laissait plus aller, voilà tout.

Matons, souteneurs de fils à papa, et politique politicienne

Devant les reniements apparents et la débauche affichée des ex-soixante-huitards entrés en Rocardie puis en Mitterrandie, certains semblent avoir cru que la face du monde avait changé avec les années 80. Ainsi François Cusset qui a dénoncé la conversion d’une poignée de prétendus ex-contestataires aux valeurs libérales, dans cette période-là. Dans La décennie : le grand cauchemar des années 1980 (La Découverte octobre 2006), François Cusset en identifie une partie « liée aux technocrates atypiques des années 60 » et qui « est à l’origine de la création de la Fondation Saint-Simon« . Ce qu’il ignorait encore, c’est que ces individus ne s’étaient pas convertis. Ils avaient juste tombé le masque quand la grande imposture socialiste avait pris les commandes. Car, dès l’origine, ils ne s’étaient introduits dans le mouvement social que pour y semer la confusion et le vider de sa substance. Depuis le début des années soixante, au moins, les abusés de la fausse gauche convertie au capitalisme et toujours pro-nucléaire, pro-croissance marchande, anti-écologiste, ne cessaient de se multiplier.

Dans la vraie vie, mon approche critique du nucléaire, et plus généralement des technologies dures, n’était pas d’une grande originalité. C’était dans l’air du temps – du temps de la nouvelle gauche écologiste depuis les années soixante. Du temps, plus long encore, de la mobilisation anti-nucléaire. Les écrits de Murray Bookchin en témoignent. Technologie douce contre technologie dure, technologie libératrice contre technologie dominatrice (Illich identifiera dans celle-ci les caractéristiques du monopole radical), etc., ces questions nous occupaient bien avant que Bosquet et ses petits protégés empruntés à la réaction capitaliste ne s’en emparent. Avant même que lui, « Morin, Domenach, Dumont, etc. se convertissent à l’écologie » (Charbonneau). Il est donc très curieux que cette critique politique ait été refusée et refusée encore, et qu’elle ait resurgit dans des écrits de l’entourage d’Alain Hervé, mon censeur le plus apparent, mais sans en indiquer l’origine.

Quelle autre raison, à cette appropriation qui ne dit pas son nom, sinon faire oublier le mouvement (donc, sa pensée et sa parole) en lui substituant des vedettes fabriquées ? En taisant ses sources, en dissimulant la transmission dont il profitait largement, Bosquet ne prenait pas le relais. Il cassait les continuités. Il dépossédait les acteurs et le mouvement, s’y substituait et détournait le sens. À nouveau, on voit que le message exprimé, si intéressant soit-il, n’est pas le vrai message. Il ne sert qu’à faire passer un message subliminal qui, lui, va impressionner l’opinion. Elle croira que les publiés sont les seuls acteurs, les seuls écologistes, qu’il n’en est pas d’autres, qu’il faut donc suivre ceux qui se montrent sur la scène. En médiatisant une partie de la parole des écologistes, mais ceux-ci toujours évincés, toujours repoussés, on fait doucettement glisser l’attention vers de nouveaux hérauts – bientôt héros – tout en faisant oublier le mouvement. L’amputation est indolore. Elle éveille peu l’attention, mais prépare les falsifications ultérieures. D‘ailleurs, excepté Fournier et Charbonneau, une constante trahit l’intention : ceux qui allaient être offerts à l’admiration des foules comme s’ils avaient tout inventé n’ont pas fait référence au mouvement. Ils ont capitalisé sur ce qu’ils empruntaient au mouvement. Ainsi, le renversement se trouve confirmé à chaque fois, et devient vérité historique.

Sûrement une coïncidence de plus, la reprise de la critique du totalitarisme technocratique dans Quand vous voudrez (Jean J. Pauvert 1978), un bouquin signé par deux des gratterons qui s’étaient collés aux écologistes, aussi deux des protégés de Michel Bosquet : Brice Lalonde et Dominique Simonnet. Entre autres emprunts non reconnus (comme chez Bosquet), on y trouve : « le choix de l’énergie est un véritable choix de société« . Tiens donc ! C’est ce que je disais dans mon article censuré de 1973… Et censuré par qui ? Par les mêmes.

En 1978, j’ignorais tout des maoïstes qui, même après leurs différentes dissolutions, semblaient encore tenir groupés le haut du pavé à gauche de la gauche. Intrigué par le phénomène, je me rendis à l’un de leurs rassemblements et pus reconnaître plusieurs « écologistes » qui n’étaient pas venus comme moi, en curieux. L’un d’eux était ce Simonnet qui n’avait jamais raté une occasion de défendre les dérapages capitalistes contre ces « fous » d’écologistes accrochés au bien commun.

On l’a vu avec le livre d’Arthur Nazaret, la critique politique du nucléaire n’est pas le seul exemple de récupération et de détournement. En fait, tout a été mouliné ainsi pour effacer jusqu’au souvenir de la nouvelle gauche écologiste. Le processus de récupération pour affadir et rendormir réussira si bien que la critique politique des technologies dures finira par être effacée par « les Verts » avant même la nouvelle vague de la réaction anti-écologiste du début des années 1990. Comme la réflexion sur la démocratie et la confiance, et, bien sûr, la critique des luttes et des structures de la capitalisation des pouvoirs spoliés. Comme, aussi, l’alerte démographique. Effacées. Avec cette écologie-petites-fleurs-dans-les-bacs-en-ciment-sur-la-place-de-la-mairie (Cavanna 1988), les saccages de la croissance marchande allaient pouvoir se poursuivre.

L’une des missions de Pierre Samuel, « (…) tenir les Amis en dehors d’un engagement politique trop politicien » mérite aussi d’être rapproché de tout ce qui a suivi. Quelle pauvre justification de la réaction qui, en ruinant ici comme ailleurs les résistances et l’ensemble du mouvement social, a magnifiquement servi la mondialisation du capitalisme le plus avide – le plus destructeur ! Pierre Samuel avait bien mérité une place d’honneur dans la domesticité du « collège invisible de l’écologisme » vantée par Alain Hervé.

Un beau jour de l’an 1979, passant à côté du local des Amis de la Terre au 14bis rue de l’Arbalète (Paris Vème), je m’y aventurai pour consulter les livres et les documents exposés. Entra un Pierre Samuel détendu qui me découvrit face à lui. Le temps que j’esquisse un sourire de reconnaissance (j’ai été bien élevé), il se décomposa et entra dans une rage folle qu’il déversa sur un jeune militant éberlué. Les yeux rivés au sol, vociférant sur un hypothétique mauvais rangement de la librairie, il disparut en trombe dans l’arrière-boutique. De la frayeur que je lui avais bien involontairement causée, j’ai déduit que le bonhomme devait avoir beaucoup à se reprocher vis-à-vis des anciens du mouvement ; enfin, plus que ce que je devinais déjà.

Il est hautement improbable que Michel Bosquet (le futur André Gorz) n’ait rien su des fourberies de son ami Alain Hervé et de l’entourage de celui-ci. M’ayant montré qu’il n’avait guère d‘atomes crochus avec les écologistes, il devait suivre attentivement leur élimination par les « apparatchiks de l’extrême gauche« . Brice Lalonde qu’il aimait comme un fils (op. cit., Michel-Edouard Leclerc qui, comme Lalonde, fréquentait aussi le PSU) était là pour ne rien lui cacher.

Michel Bosquet était au centre du jeu. Et il y était au moins depuis la fin des années 1950 : « Il s’impliqua aussi aux côtés de mon père en signant avec d’autres grands journalistes (François-Henri de Virieu, Alain Murcier et Alain Vernholes du Monde) des tracts pour dénoncer les refus de vente des fournisseurs.« , Michel-Edouard Leclerc, le mardi 2 octobre 2007 (sur son blog). Encore des journalistes dans un rôle décisif : soutenir la mise en place de la circulaire Fontanet, une étape essentielle du programme de dérégulation du néocapitalisme ! Les mots peuvent abuser, même quand le contexte révèle leur mauvais emploi. Ainsi, en beaucoup de circonstances, « journalistes« … Ici, dans cette affaire de collusion avec un lobby, ne devrait-on pas plutôt dire « communicants » façon Bernays ?

Avec ses amis, Bosquet-Gorz a donc contribué – avec enthousiasme ! – à l’essor de la « grande distribution », l’un des monopoles radicaux majeurs de la mondialisation ; donc au développement de la consommation de masse, l’un des principaux objectifs du Plan Marshall. À l’heure où le futur « penseur de l’écologisme«  (!) gagné à la philosophie du « pouvoir d’achat«  s’employait à entraver les écologistes debout contre le « tout jetable« , contre les supermarchés, pour l’essor du bio, etc., il n’ignorait rien du développement des grandes surfaces à la périphérie des villes et en connaissait les conséquences depuis 1958, date à laquelle il avait observé l’installation d’un Leclerc à Grenoble* ! Le militantisme de Bosquet/Gorz en soutien de la « grande distribution » est un fait d’armes dissimulé par les thuriféraires de ce personnage. Cela n’est pas seulement parce que supporter le principal vecteur de la société de consommation et de la déstructuration nécessaire au développement de celle-ci, supporter donc la croissance marchande, comme Rocard n’allait pas tarder à nous l’apprendre – cadre mal avec la réputation flatteuse composée pour le désormais André Gorz. C’est pire encore puisque Bosquet-Gorz a milité pour ce qui a été, et demeure, le triomphe de la dégradation du citoyen, enfin d’un homme encore libre des « services bancaires« , en consommateur entravé. L’action des « grands journalistes » révélée par Michel-Edouard Leclerc s’inscrivait dans la guerre froide culturelle inspirée par la communication de guerre perfectionnée par la Commission Creel en 1917/18 ; celle où s’est illustrée le publiciste freudien Edward L. Bernays, le lanceur de la propagande capitaliste de la nouvelle guerre (économique) **. Bien sûr, tous les régimes totalitaires ont contrôlé, censuré et utilisé la presse. Le totalitarisme capitaliste aussi, et plus subtilement. Nous l’avons découvert à nos dépens.

* « Sur 700 fonds de commerce d’épicerie, 300 sont à vendre aujourd’hui, mais il n’y a pas d’acheteurs » dit M. Rosero, président du syndicat de l’épicerie de Grenoble.

Les petits épiciers de Grenoble s’organisent, France Soir, 24 octobre 1959

** Il y a 100 ans : premier exercice de propagande de masse avec la commission « Creel », https://www.acrimed.org/Il-y-a-100-ans-premier-exercice-de-propagande-de

À l’origine des fausses nouvelles, l’influence méconnue d’Edward Bernays

https://www.franceculture.fr/societe/a-l-origine-des-fausses-nouvelles-l-influence-meconnue-d-edward-bernays

Tardivement, mais ô combien utilement (!), Michel-Edouard Leclerc confirme nos observations sur l’implication des nombreuses relations journalistiques d’Alain Hervé dans l’offensive capitaliste. Loin, très loin de la déontologie du journalisme* ! On peut s’étonner qu’il y ait eu si peu de réactions. Enfin, réaction est un mot fort pour deux frémissements observés en plus de cinquante ans. L’un en 1973 (une mise en garde de Jean-Paul Fenosa-Chapuis), l’autre au début des années 2000…

* Qu’est-ce que la déontologie du journalisme ?, Institut supérieur de formation au journalisme (ISFJ), mai 2021, https://www.isfj.fr/actualites/202105-deontologie-du-journalisme/

Dix ans après une première salve d’historiques fantaisistes sur le mouvement écologiste, une nouvelle offensive révisionniste parut dans Le Monde en juin 2001. Mécaniquement, j’écrivis aux auteurs pour leur proposer de meilleures informations. Comme dix ans auparavant, nul ne daigna réagir. Dans la roue des fabulistes du Monde, Fabrice Nicolino relaya la même histoire dans Politis. Sans illusion, je lui adressai un nouveau courrier. Surprise, Nicolino sauta sur son téléphone pour me fixer un rendez-vous : « Il faut absolument que l’on se voit« . ! Puis il disparut, sans doute après avoir été recadré par toute la joyeuse équipe dont allait dépendre sa carrière (les courriers figurent dans Une mémoire du mouvement alternatif, sur le site planetaryecology). Précédemment, un quatrième journaliste, Roger Cans, responsable de la rubrique environnement au Monde, avait écrit des énormités sur les débuts de l’alternative en France (La France écolo : l’étrange alchimie des origines, Le Monde du mercredi 10 juin 1992). Je crois même qu’il avait pondu un bouquin dans la même veine. D’ailleurs, détail remarquable, Cans manipulait ses alambics à l’époque de la grande offensive anti-écologiste, celle du numéro d’Actuel, des débordements de Luc Ferry et de la préparation de l’Appel d’Heidelberg par un autre journaliste (que de « journalistes » dans ces affaires !), Michel Salomon, avec le cabinet noir de Marcel Valtat : « Communications économiques et sociales » (lobbying de l’amiante, du cadmium, du chlore, des pesticides, etc.)… Peut-être faut-il chercher là l’origine des légendes colportées ensuite. Déjà, cet étrange journaliste – Roger Cans – n’avait pas daigné réagir à mon courrier lui offrant de meilleures informations. Donc, son « étrange alchimie » n’était pas le fruit de l’erreur et de la maladresse, elle était intentionnelle.

Et, sans doute une nouvelle coïncidence, Christophe Nick, l’auteur des Ecolos fachos d’ACTUEL, se révélera être un proche de Roger Cans.

Arrêtons-nous un instant sur le parcours de Roger Cans. Quelque chose éclaire d’une façon très originale toute l’affaire… Roger Cans a travaillé pour Voice of America avant d’entrer au Monde en 1983 ; et il n’était pas employé n’importe où, il était à la maison mère, aux states (l’information figure sur la quatrième de couverture de Cousteau Captain Planet, par Roger Cans aux éditions Sang de la Terre, édition 1997). Si nécessaire, il faut se rappeler que, surtout à l’époque, le sabotage de la nouvelle gauche écologiste se poursuivait en France, avec toutes les vedettes de la réaction néo-capitaliste d’origine américaine. Comment ne pas voir dans tout cela – depuis la censure généralisée des résistants jusqu’à la production d’une histoire falsifiée et de campagnes calomnieuses, en commençant par la pénétration des media par les propagandistes du système – la continuité avec l’oeuvre du Congrès pour la Liberté de la Culture et des autres pseudopodes de la globalisation capitaliste ?

En 2001, Besset, Kempf et Nicolino ont adopté la même ligne de fuite que leur prédécesseur. Sans doute ne fallait-il pas indisposer l’oligarchie – leur employeur… Ce qui est particulièrement original en ce qui concerne Kempf puisqu’il a, depuis, publié un livre sur les stratégies anti-démocratiques de l’oligarchie ! Cela relève-t-il de l’une de ces manoeuvres classiques pour capter et détourner l’attention ? Car « Tel est le rôle de la feinte-dissidence : prévenir les conflits sociaux ou faire en sorte d’en dévier la pointe ; mettre le doigt sur les dysfonctionnements du système capitaliste, et leurs effets néfastes, sans remettre en cause son fonctionnement ; vitupérer la pensée unique en récitant les exorcismes qu’elle-même suggère d’utiliser (…) », Voyage en feinte-dissidence, Louis Janover, Paris Méditerranée 1998, page 12. Mais il se peut qu’il s’agisse encore de l’un des innombrables effets de la désinformation qui piège les plus sincères.

Un, deux, trois, quatre, cinq, peut-être six journalistes ! Ils s’ajoutent aux anciens que j’ai bien connus et dont j’ai pu contempler les exploits contorsionnistes et les mines de faux-culs. Cela fait beaucoup de gens en position d’influencer un large public et de publier à volonté, donc avec l’apparence de la crédibilité. Une telle concentration de forces au service de la même désinformation n’est pas le fruit du hasard. C’est la partie apparente d’un réseau, et d’un réseau particulièrement durable (depuis les premières années 70, au moins !). La manifestation d’une puissance veillant à rester ignorée de la plupart pour mieux manipuler. Tout un système. Le système capitaliste en recherche de toujours plus de pouvoirs et de biens à spolier.

À la différence d’un Bernard Charbonneau trop intime avec les ennemis du mouvement social, Pierre Fournier avait perçu le danger de la récupération (C’est la lutte finale, Charlie Hebdo n°12, 8 février 1971 – cité dans Fournier précurseur de l’écologie, page 166). Il avait bien vu, mais la récupération était déjà si efficace qu’il n’avait pu deviner que lui-même était tombé sous son influence ! Ainsi, à propos de la Semaine de la Terre (semble-t-il*), des enfumeurs s’étaient glissé jusqu’à lui pour lui conseiller de dire que nous faisions partie d’une certaine « Fédération internationale de la Jeunesse pour l’étude et la conservation de l’environnement« , et – surtout – que l’idée venait de là **, et de préciser que nous « bossions » avec Jeunes et Nature et avec les Amis de la Terre… Or, la Fédération Internationale de la Jeunesse n’était, pour nous, que quelque chose de très vague, un contact de François Lapoix, le créateur de Jeunes et NatureJeunes et Nature qui venait de nous exclure ! On remarque la répétition des signaux à l’attention des jeunes pour capter l’attention des nouveaux révoltés. Quant aux Amis de la Terre, nous ne connaissions que par ouï-dire. Et, plutôt que de nous parler de tout cela et de bien d’autres choses, Fournier avait cru les bobards et les avait répercutés comme une information intéressante, amplifiant une manoeuvre destinée à nous effacer (On me paye pour que je m’exprime, alors je m’exprime, Charlie n°26 du 17 mai 1971).

* car, alors, il dit « Fête de la Terre« 

** « Tu peux dire… » lui soufflaient ses mauvais conseilleurs.

Cette manipulation est très intéressante. Les étouffeurs du mouvement n’ont pas cherché à altérer l’alerte en modifiant le message exprimé. Ils ont plutôt utilisé celui-ci pour mieux capter les attentions. Pour détourner, ils se sont contentés de communiquer de fausses adresses à Fournier. Détourner ceux que le message séduisait, et détourner Fournier de nous, leur suffisait pour casser la dynamique amorcée. La même technique sera employée avec Dumont.

https://planetaryecology.com/fournier-precurseur-de-lecologie/

L’objectif ultime des manipulations commencées à la fin des années soixante est l’exact contraire de ce que proposaient les écologistes. Ceux-ci attiraient l’attention sur les différences complémentaires et tout ce qui relie chacun aux autres et à la biosphère. Ils voulaient réveiller la sensibilité, invitaient à l’empathie pour le vivant, proposaient de réintégrer ses cycles, ses dynamiques, et, donc, de restaurer la compréhension du bien commun. En plus, ils avaient de la suite dans les idées, ne se laissant pas influencer par les manoeuvres de séduction ou d’intimidation. Très mauvais, cela, pour la réification générale indispensable à la croissance marchande défendue de la fausse extrême gauche à l’extrême droite ! C’est bien pourquoi les agents du capitalisme se sont ingéniés à substituer à cette ambition du bien commun « l’ambition » racornie, dérégulée, déstructuratrice, de la capitalisation des pouvoirs et des avoirs.

L’élimination des écologistes et de tous les autres courants critiques et alternatifs, puis l’entrée dans l’électoralisme, n’ont pas seulement permis d’imposer des représentations (« démocratiques« ) falsifiées qui durent encore, elles ont aussi dégradé les représentations sensibles et intellectuelles. Elles les ont appauvries, créant une réduction de la perception du vivant telle que puisse être imposé le récit capitaliste, sans résistance, sans perspective de changement, comme une évidence à laquelle il faut se résigner. Réduire et focaliser pour que le personnel et le collectif ne soient plus régulés et gouvernés que par le projet de transformation de la biosphère en fabrique de profit. C’est ainsi qu’en 2015, dans l’Accord de Paris sur le Climat, l’injonction de la croissance marchande a été subrepticement glissée :

Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques

Article 3, 5. « (…) travailler de concert à un système économique international qui soit porteur et ouvert et qui mène à une croissance économique et à un développement durables de toutes les Parties. (…) éviter que les mesures prises (…) constituent un moyen d’imposer des discriminations (…) sur le plan du commerce international, ou des entraves déguisées à ce commerce.« , etc.

https://unfccc.int/fr/a-propos-des-ndcs/l-accord-de-paris

https://climat.be/politique-climatique/internationale/convention-cadre-des-nations-unies/principes

Cela n’est sans doute pas un hasard si « le changement climatique » occulte si souvent les autres dimensions de la crise écologique globale, en particulier l’effondrement de la biodiversité. Oublié, le vivant ! Comme si l’un n’était pas en rapport avec l’autre. Comme si la première crise n’était pas l’effondrement de la biodiversité. Cette omission permet d’oindre en vert les renouvelables, la décarbonation (par la technologie), la neutralité carbone… Présentées comme des solutions, ces nouveaux produits sont pensés quantitativement, pesamment, en pesant surtout les profits réalisables – sans relation au vivant. C’est encore de la croissance marchande. « Renouvelables » est particulièrement intéressant. En passant de l’adjectif au substantif, les marchands de la continuité du saccage ont gommé les technologies douces ; technologies utilisant des énergies renouvelables, mais avec une préoccupation première : s’insérer en souplesse dans les sociétés et les écosystèmes. Au contraire, ne disant rien de l’impact, le qualificatif « renouvelable » permet d’entretenir la confusion pour vendre des technologies dures solaires et éoliennes, voire nucléaire ! Ainsi, avec ses centaines de tonnes de béton et de ferraille, et ses composants arrachés à l’autre bout de la planète dans les pires conditions, une éolienne de cinquante mètres et plus est évidemment un dévoiement dur, très très dur, et non soutenable de l’énergie éolienne. En outre, ces « solutions » miracles permettent d’enterrer une nouvelle fois la critique politique des technologies dures qui avait été mise en avant par les écologistes. Car, également destructrices de la biosphère, et favorisant une concentration capitaliste et un contrôle toujours plus grands (comme le nucléaire), elles servent au maintien de la surconsommation et de la croissance marchande, donc à la concentration du capital, autant qu’à conforter la domination.

Depuis Rocard et son Bureau National du PSU en 1974, et sûrement bien avant, c’est toujours la même chanson. Toute solution touchant aux causes mêmes du désordre est écartée.

Fruit de l’épanouissement de l’empathie et de l’ouverture au monde, le principal message politique du mouvement écologiste – l’indispensable déconstruction de la culture et du système impérialistes pour retrouver la familiarité avec le vivant – fut la première victime de la manipulation. Adieu l’écologisation ! Cette compréhension simple du bien commun fut perdue avec les stratégies d’isolement appliquées aux acteurs du premier mouvement, puis leur élimination *. Ensevelie sous les arrivages gauchisants et technocratiques successifs, la critique écologiste de la représentation n’était plus : « Nous luttons contre le système économique qui consiste à capitaliser la plus-value née du travail des salariés, mais son frère jumeau, le système politique qui consiste à capitaliser les bulletins de vote et les délégations de pouvoir, n’est pas assez démasqué« , les Amis de la Terre de Caen en 1977, APRE/hebdo n° 229 (op. cit.).

* La domination totalitaire organise l’isolement de ses opposants pour réduire leur vie publique et les affaiblir plus encore en provoquant une « expérience de non-appartenance au monde » par la destruction de la vie privée (d’après Le système totalitaire, Hannah Arendt, Seuil 1972).

Vers la fin des années 2010, un artisan du MEP du début des années 1980 témoignera involontairement de la qualité des résistances tardives (inspirées par le Mouvement Coopératif) à la dégradation du mouvement social en parti de « conquête du pouvoir« . Ce faisant, il démontrera qu’il n’avait pas évolué d’un iota depuis son aide aux naufrageurs électoralistes. À propos des débats préalables à la création autoritaire du MEP par le « collège invisible« , il s’efforce de camper l’opposition :

« D‘une manière générale, dans toutes les contributions, on exclut toute structure de type « parti », on rassemble, à la base, coopératives de bouffe, non-violents, féministes, anarchistes, gauche humaniste, mouvements féministes, comme si tous ces gens étaient touchés par la grâce écologiste. Jamais n’est abordé le problème du pouvoir capable de faire rentrer dans les faits tous ces voeux pieux. (…) »

Quel destin pour l’homo sapiens ?, Jean Brière, Édilivre 2018.

40 ans après, et toujours l’incompréhension vis-à-vis de la nouvelle gauche !

Sûr que lui n’avait jamais connu la « grâce écologiste« , ou plus simplement la philosophie politique écologiste ! Ni lu Charles Gide, Kropotkine, Horkheimer et Adorno, Illich, voir Charbonneau, Fournier, Le Nestour, etc. Ni même approché des écologistes du mouvement, celui d’avant la réussite des entrismes. Sensibilisé aux menaces environnementales par des écrits du « « feu vert » donné cette année-là (1970) à la critique de la pollution et de la destruction de la nature » (Charbonneau), ayant gobé le message subliminal de « la campagne Dumont » (la voie du pouvoir), Brière n’avait pas fait les choses à moitié. Il était immédiatement tombé sous l’influence d’activistes du « collège invisible« . Il est donc un parfait exemple de victime du détournement de la pensée écologiste « par la caste dirigeante » – partie de la « bataille pour conquérir l’esprit des hommes« . Remarquable, 50 ans après les faits et quelques expériences révélatrices, à 85 ans, il ne s’est pas encore aperçu de l’instrumentalisation. Il ne semble pas non plus avoir appris l’existence du « collège invisible« , ou n’avoir pas découvert sa fonction ! Cela dit la force du formatage initial. Aussi l’efficacité du réensemencement du conditionnement et du contrôle intermédiaires. Cependant, ce témoignage d’incompréhension vient encore, en 2018 (!), confirmer l’existence d’une résistance à la réduction du mouvement social en parti, même chez ceux qui participaient aux prémices. Bien involontairement, Jean Brière achève de démontrer la force de la manipulation qui a mis fin au mouvement, et la faiblesse insigne de l’argumentaire.

ACG

note (1)

Les instruments de torture technologiques, politiques et financiers qui agressent le vivant sur l’ensemble de la planète constituent des monopoles radicaux, comme les appelait Ivan Illich. Produits technologiques ou administratifs des lobbies de l’industrie et de la banque, ou d’organisations coopératives dévoyées, les monopoles radicaux nous sont toujours présentés avec la promesse de faciliter et améliorer la vie (aujourd’hui, c’est le tour de l’IA générative). Mais, le confort et les commodités qu’ils semblent pouvoir procurer ne sont qu’apparences. Derrière l’illusion, les monopoles radicaux créent de nouveaux besoins – contraintes et obligations sont plus justes – de plus en plus difficiles à satisfaire. Ils colonisent et s’approprient les fonctions et les espaces auparavant appréciés, protégés, partagés et gérés en commun ; l’espace mental surtout. Ils s’affirment en opposition à la communauté des biens. Précisément, leur pesanteur bureaucratique, technologique, économique, écologique et sociale sert à réduire à l’impuissance et à la dépendance, à n’être qu’un individu consommateur, en cassant les relations communautaires, le ferment de la démocratie. Les monopoles radicaux désorganisent, supplantent, envahissent, imposent leur suprématie, éloignent et coupent de plus en plus de la société et du vivant. Ils déresponsabilisent et font perdre les compétences de l’autonomie, asservissent, spolient, excluent, écrasent tout ce qui ne se plie pas à leur loi, refoulant et supprimant les autres façons d’être et de faire, incorporant leurs utilisateurs au mécanisme en faisant d’eux les petits soldats de plus graves déstructurations. Même des technologies apparemment accessibles, mais qui dégradent tous les lieux où elles sont développées, dissocient les liens sociaux, dépossèdent de la maîtrise de l’environnement, de la maîtrise de la vie. Elles nourrissent un système tentaculaire qui prend le pouvoir sur la vie de tous, partout sur la planète. Les technologies dures qui substituent aux solutions simples des moyens compliqués, de plus en plus coûteux, fragiles et générateurs de rendements décroissants, sont au service de politiques dures, totalitaires. Ils permettent un contrôle et un assujettissement toujours renforcés.

L’automobile individuelle et la « grande distribution » sont des monopoles radicaux. L’un est complémentaire de l’autre : la raréfaction des paysans producteurs, des artisans et des commerçants sous la concurrence déloyale de la « grande distribution«  a été un cadeau sans pareil aux industriels de l’automobile et des travaux routiers.