Le grand saccage écologique et social

Le grand saccage écologique et social

chapitre 9 – La fabrique de l’imposture

sommaire

La fabrique de l’imposture


La stratégie de la substitution

Seuls de plus naïfs encore que les écologistes d’alors s’étonneront de la défense de la « Révolution Verte » capitaliste par un maoïste, et de l’instrumentalisation de celui-ci par le « collège invisible » du Congrès pour la Liberté de la Culture. Une instrumentalisation qui n’avait sans doute pas été improvisée au printemps 74. Son livre L’utopie ou la mort paru en 1973 devait, déjà, en être un résultat – comme l’insinue Bernard Charbonneau dans son très utile article de juillet 1974. Le collège pro-capitaliste devait cultiver Dumont depuis plusieurs années pour en faire un appât. Et cela avait marché ! Nous avions été intrigués par cet exposé qui pouvait devoir beaucoup à l’étude dont nous faisions l’objet.


La fabrique de l’imposture

À propos du regret de Bernard Charbonneau, les écologistes « parisiens » n’avaient certes pas consulté les « provinciaux« . Pas les bons contacts, trop bousculés… sans parler des écrans interposés par ceux qui nous manipulaient tous. Ainsi, et c’est très curieux, je n’avais encore jamais eu le moindre contact avec Bernard Charbonneau. Et cela n’est pas faute d’avoir eu des relations communes… Cela seul dit l’inconsistance de la culture écologiste – celle des diversités et des interrelations – chez nombre de ceux qui se mêlaient aux écologistes. Malheureusement, tous n’étaient pas comme Hervé le Nestour et Jean Detton qui faisaient profiter tout le monde ! Vraiment très intéressante, la réflexion de Charbonneau. Elle révèle que, au moins ceux que j’avais contactés, avaient failli à leurs engagements. Ils devaient relayer l’information et ne l’ont pas fait. C’est d’autant plus remarquable que plusieurs – les journalistes – avaient les moyens d’informer largement. Bien dommage car, sur le fond, nous étions entièrement d’accord avec Bernard. Comme Pierre Fournier aurait été d’accord s’il avait vécu encore un peu : « Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais de le « laisser »« . Mais c’est probablement pourquoi il n’a pas seulement été oublié d’avertir Charbonneau, mais on a veillé à ce qu’il ne le soit pas.

À la fin du livre Histoire de l’écologie politique – de René Dumont à Nicolas Hulot, la litanie des personnes remerciées pour leurs contributions confirme l’appréciation sur le sérieux de l’ensemble. Pour qui connaît le mouvement écologiste contemporain depuis ses débuts, elle fait irrésistiblement penser à un dessin de Scott Adams pour illustrer le Principe de Dilbert.

illustration dessin de Scott Adams

En effet, la liste établie par cette histoire de l’écologie politique fait gagner un temps fou à qui veut identifier les saboteurs et les falsificateurs du mouvement. Un livre récent a la même vertu : Le Prophète qui avait raison – La présidentielle de René Dumont par Arthur Nazaret, Seuil 2024.

Pour faire bonne mesure, dans son (Une) histoire de l’écologie politique – de René Dumont à Nicolas Hulot, Arthur Nazaret réussit à attribuer l’inspiration de la remise en cause du productivisme, des technologies dures et de bien d’autres dérives capitalistiques à Jacques Ellul (distingué membre du « collège invisible » qui espionnait la nouvelle gauche écologiste et s’employait à l’effacer). Castoriadis est aussi cité. Mieux encore, selonNazaret, le mouvement écologiste devrait quelque chose au mendésiste aronien, néocapitaliste rocardien, co-auteur du « Rapport Minc » inspirateur du Plan Juppé (Rapport pour la France de l’an 2000, sous la direction d’Alain Minc, Odile Jacob 1994), puis balladurien du crépuscule de la Fondation Saint-Simon : Alain Touraine !

On se souvient de l’avertissement de Charbonneau : « en accordant l’autorité aux récupérateurs le mouvement écologique risque de se laisser récupérer à son tour. Au lieu de se connaître lui-même, il s’adresse à la sociologie officielle, et en 1979 A. Touraine lui apprend ce qu’il est (…) On ne voit pas pourquoi un expert qui s’est trompé par deux fois sur la nature de la société ne le ferait pas une troisième. L’opportunisme n’enregistre jamais ce qui sera ni même ce qui est, mais ce qui fut. Le mouvement écologique n’a rien à apprendre d’une intelligentsia en place qui a donné maintes preuves de son peu d’autonomie intellectuelle (…) La connaissance de l’action écologique sera l’oeuvre des écologistes eux-mêmes *« , Le Feu Vert, page 132. Généreux en paradoxes, Arthur Nazaret pousse jusqu’à citer Roger Fischer comme un exemple, celui-là même que, dès 1974, Aline et Raymond Bayard, fondateurs de Maisons Paysannes de France, dénonçaient comme l’un des tueurs sociaux du mouvement (note 17).

* …à condition qu’ils puissent s’exprimer !

En parcourant cette histoire de l’écologie politique, je n’ai pas vu mention de Pierre Fournier, Émile Prémilieu, Cavanna, Jean Detton, Aline et Raymond Bayard, Grothendieck, Michel et Françoise Chanial, François et Madeleine Nutchey, et quelques autres auxquels on pense quand on évoque le mouvement écologiste *. Bien sûr, Maisons Paysannes de France (dès 1966), les débats de 68, la Semaine de la Terre 1970/71/72, sont ignorés. Les débuts de l’alerte écologiste sont gommés, ou changés au point d’être méconnaissables. Trop en décalage avec la suite. Même ce qui a juste précédé la rencontre avec Dumont est passé à la trappe. Comme la trahison immédiate de Dumont, évidemment. Étonnamment, Hervé le Nestour y figure, mais pour être bassement dénigré. Nazaret n’hésite pas à rapporter les calomnies déversées par… Yves Cochet ! Être la cible des commis en charge des censures et des diffamations vaut distinction. Yves Cochet rejoint là Pierre Samuel qui, dans sa renversante Histoire des Amis de la Terre (1998), a livré une caricature insultante de Hervé le Nestour ; sans doute pour mieux cacher l’importance de celui-ci dans le mouvement écologiste. Ajoutée aux omissions et aux fantaisies pesamment orientées du récit, cette mauvaise action a beaucoup alourdi les soupçons nourris à l’égard de Samuel, depuis sa curieuse arrivée aux AT,et l’évidente ambiguïté de ses actes. Mais il faudra attendre sa mort pour avoir confirmation de sa fonction d’agent d’infiltration et de répression.

* Ce qui, somme toute, est assez logique puisqu’il ne s’agit que d‘ »écologie politique » !

La réapparition d’Yves Cochet évoque le « MEP » (Mouvement d’Écologie Politique) et impose un rappel. Ce MEP était essentiellement composé de la plupart des naufrageurs de la nouvelle gauche écologiste, moitié gauchistes, moitié protecteurs de la nature (depuis un haut fantasmé). Et c‘est sous prétexte d' »organiser le mouvement écologique » (sic) que ce MEP a été constitué. « Organiser » une alerte vitale devenue mouvement social avec pour moyens des « statuts« , un « bureau » et des « règles d’exclusion » ! Cette seule prétention révélait l’imposture, celle qui faisait suite à l’entreprise commencée avec la constitution du collège invisible de l’écologisme en 1969/70 *, la création d’une association piège à écologistes (« Amis de la Terre » sous tutelle du précédent) et le guet-apens au Pré-aux-Clercs du 23 juin 1972.

* vraisemblablement avant.

Entravées et isolées par les entrismes et les censures, les oppositions au dévoiement du mouvement ne pourront pas se rassembler. Seules quelques-unes réussiront à s’exprimer. Ainsi les écologistes de Caen (dont Michel et Françoise Chanial) témoigneront des manoeuvres dont ils étaient l’objet et de leur incompréhension :

1976 – Notre opposition face au système électoral, par les Amis de la Terre de Caen, https://planetaryecology.com/1976-notre-opposition-face-au-systeme-electoral/, APRE-hebdo n° 229 du 28 janvier 1977

Et Alain, toujours dans le bulletin du Groupe écologique de la région rouennaise n°3, mars-avril 1976 (op. cit.), soulignait « Un mouvement écologique ne peut survivre en passant par-dessus ces expériences *. La coordination au niveau national des « luttes écologiques » ne doit pas impliquer une bureaucratie débouchant sur un quelconque vedettariat mais plutôt une fédération chargée de coordonner l’ensemble des luttes des divers groupes provinciaux.

Il ne s’agit donc pas de calquer l’organisation des différents groupes politiques existants, fussent-ils d’extrême-gauche. Un rassemblement écologique, s’il est un moyen d’action, doit être également lieu de discussion. Il ne s’agit donc pas d’avoir une ligne politique rigide. (…) La politisation de l’écologie** ne peut accepter le jeu politique traditionnel s’inscrivant à l’intérieur de valeurs usées ; mais elle doit également refuser une soi-disant neutralité qui viserait à nous faire croire que les problèmes de valeurs nouvelles (abolition du salariat) échappent au domaine politique et économique« . Alain identifiait bien les traits de l’imposture, mais, bien sûr, ignorait tout de la volonté qui l’imposait.

* « (…) l’écologie a d’abord été vécue au niveau de la révolte ; elle exprime le ras-le-bol face à une société industrielle et hiérarchisée. (…) un mouvement marginal de retour à la terre qui a eu le mérite d’être un creuset d’idées et d’expériences nouvelles. Cette tentative a également permis de redécouvrir des entités sociologiques à une échelle humaine, ainsi la commune et le village communautaire qui permettent à un maximum de gens d’exercer une véritable action critique dans l’organisation des instances collectives. En bref, les discussions et les décisions partent toujours de la base et ne sont pas « balancées » par une quelconque bureaucratie« .

** Bien qu’acteur d’un groupe « Amis de la Terre », Alain n’avait pas connaissance de ma proposition d’une écologisation, d’une action par diffusion de l’information et contagion de la conscience – comme avec la coopération de Charles Gide. Le groupe rouennais n’avait pas dû recevoir le numéro 6 du Courrier de la Baleine (mars 1974). D’ailleurs, vu les pratiques du sieur Alain Hervé et de ses amis, on peut se demander combien l’ont reçu, en plus du petit routage que nous avions réalisé (un service de presse et l’approvisionnement des librairies Maspero et Parallèles) ?

Cela, nous l’avons répété sur tous les tons sans que, bien sûr, les imposteurs en soient inquiétés. Il nous manquait un peu d’information sur les coulisses de la pantalonnade.

C’est ainsi qu’a été anéanti le premier mouvement planétaire alternatif à l’impérialisme capitaliste, le seul qui pouvait sauver la situation.

Par la suite, la réunion des Samuel/Cochet dans l’exercice de la calomnie et de la falsification historique viendra compléter le travail de sape de la censure. Démonstration de la capacité de nuisance d’un gauchiste en attente de nouvelles aventures (comme l’essentiel de la caste dirigeante du MEP), j’ai pu en voir un manipuler grossièrement une assemblée pour censurer les derniers lanceurs de l’alerte écologiste. C’est Yves Cochet qui officiait et c’était à Lyon au début du mois de mai 1980 *. Comme Pierre Fournier l’avait déjà expérimenté 10 ans auparavant, et avec les mêmes, ou leurs doubles, les écologistes ne pouvaient se faire entendre depuis la salle : l’accès à la tribune et, surtout, aux micros leur était interdit. Encouragé par un gros détachement du collège invisible Diogène devenu Ecoropa **, avec ses comparses, futurs « responsables » Verts, Cochet fit pousser la sono à fond pour couper la parole aux derniers représentants de la nouvelle gauche. C’est sans doute une des « pratiques alternatives » que l’histrion vantera quelques années plus tard avec Brière, Balibar, Guattari, Chesneaux (***)… Humoriste signalé, il allait constater : « J’ai l’impression que nous sommes dessaisis« , juste avant d’être copieusement hué par la salle (réunion de la Coordination pour le Contrôle Citoyen de l’OMC, mercredi 23 septembre 1999, grande salle de la Bourse du Travail, Paris). Un juste retour de flamme !

* « Assises nationales de l’écologie » qui ont créé le MEP (« Mouvement d’Ecologie Politique« ) dans la fange de dix années de manipulations incessantes.

** Brice Lalonde, Alain Hervé, Jean Carlier, Philippe Lebreton, Roland de Miller, Laurent Samuel, etc., tournaient dans les coulisses, préparant l’entourloupe suivante : l’élection présidentielle qui venait.

Quelques mois plus tard, les primaires « écologistes » aux présidentielles de 1981 n’allaient pas tarder à en faire une nouvelle démonstration.

***Feu sur les maolâtres ! René Viénet, Causeur août 2015, https://www.causeur.fr/rene-vienet-debord-chine-mao-34005

La Récidive. Révolution russe et révolution chinoise, Lucien Bianco, Paris, Gallimard, Bibliothèque des Histoires 2014.

Chesneaux était un maoïste pur jus, censeur des informateurs sur la dictature, tels Simon Leys et Lucien Bianco. C’est sans doute pourquoi il avait été classé « historien émérite » par l’université française. Chesneaux préconisera inlassablement de « Penser historiquement le passé pour penser historiquement le présent » !

À Lyon, la démonstration d’autoritarisme fut aussi spectaculaire que celle donnée par les gugusses de « la « bande » » à Lalonde en juin 1972 (« bande » qui était aussi représentée à Lyon). Pourtant, pour éhontée et scandaleuse qu’elle ait été, cette démonstration publique de manipulation n’a suscité aucune protestation chez les 4 à 500 militants présents. Certes, le spectacle avait de quoi surprendre le néophyte venu en toute confiance. Mais c’est surtout la capacité d’indignation et de réaction qui était émoussée. L’éveil critique était déjà rangé dans l’album des souvenirs lointains, et beaucoup avaient déjà dû voir ce genre de spectacle. Même les effets de sono à défriser les dreadlocks, et la démagogie lourde de l’escogriffe qui s’agitait à la tribune laissa amorphe le public. Un public. Cela n’était plus qu’un public, une troupe passive à l’échine courbée. Comme dans les meetings des partis politiques. Certains s’en amusaient. À croire qu’ils étaient sous haschich. Pas une indignation, pas de solidarité. Cela n’était déjà plus de mode. La tribune et les coulisses pouvaient dicter leur loi. Juste quelques étonnements en aparté, des Ah bon ?, des C’est pas croyable !, et puis plus rien. Les contacts pris ne donnèrent aucune suite. En 80, hors une pincée d’anciens rêveurs surnageant dans le flot des entristes et des suivistes, plus rien ne bougeait. En 80, l’empathie, le sens du bien commun et de ses dynamiques solidaires, la compréhension de la nuisibilité de la domination, la faculté de révolte, etc., étaient retombés, réduits par un nouvel ordre vertical. La nouvelle gauche et le mouvement écologiste étaient bel et bien morts. Six années de dissociation, de personnalisation et de re-hiérarchisation, complétées par une désinformation constante, avaient fait leur œuvre : le seuil de perception de la nuisibilité des actes anti-sociaux et anti-écologiques avait déjà singulièrement augmenté. La tolérance à l’intolérable battait tous les records, tandis que les lanceurs d’alerte étaient sommés de ne pas déranger ! Le remplacement des écologistes par des gauchistes – une opération qui battait son plein depuis plus de six ans à l’époque de la tartuferie de Lyon – y était pour beaucoup : une bonne part du « public » résultait de cette opération, d’où son inertie. Ils étaient venus pour contempler leurs vedettes, pas pour réfléchir et renverser la table ! Nous étions déjà passés sur le versant verglacé de la société froide dont je commençais à faire le constat (La France est devenue une société froide, article de 1988 paru dans Silence en 89). C’était plus de 10 ans avant les constats tout aussi alarmants d’un observatoire officiel de la société française : “les ressorts citoyens (ont été) usés par les comportements politiciens“, avec pour résultat « une société en souffrance, en tension qui n’a pas le temps de s’écouter« , rapport 2011 du Médiateur de la République,

http://www.liberation.fr/societe/01012327177-le-sombre-tableau-du-mediateur.

Bien entendu, après une analyse aussi clairvoyante de la situation, les services du Médiateur de la République ont été dissous. Depuis, c’est devenu glacial et d’autant moins démocratique encore à tous les étages : une société malade, désormais dissociée !

Peu après, je proposai Salut « beau meneur«  en réponse à Brice Lalonde qui venait de s’exprimer dans le bulletin de l’APRE (que je soutenais encore financièrement à l’époque). Mon billet ne fut pas publié. Ni celui de Hervé le Nestour : Ce n’est pas l’écologie qui a choisi Lalonde, c’est Lalonde qui a choisi l’écologie. Par contre, Lalonde, lui, pouvait étaler la prose propagandiste de ses parrains sur des dizaines de pages dans un numéro spécial de la revue (Le pouvoir de vivre, Écologie mensuel de mars 1981) ! Même la presse libre avait été achetée.

https://planetaryecology.com/1981-salut-beau-meneur-une-reponse-a-brice-lalonde-2

Pour enterrer définitivement l’alerte écologiste et sa culture dérangeante, les magouilles les plus poisseuses battaient leur plein. C’est Henry Chevallier, un ancien du Muséum national d’histoire naturelle (malacologie) toujours impliqué dans les réseaux de « la protection de la nature« , qui en a témoigné. 10 ans après la sauterie du Pré-aux-Clercs, lors des primaires devant désigner un candidat « écologiste » aux présidentielles de 1981, la fameuse « bande » à Lalonde ressortira le grand jeu :

« Les deux favoris furent Philippe Lebreton et Brice Lalonde. Lalonde, en vieux professionnel du magouillage étudiant parisien, avait rameuté ses troupes : de jeunes bobos de gauche du Quartier Latin *. Grâce aussi au miracle des pouvoirs de vote, il fut élu« , Histoire des luttes antinucléaires en France (2ème partie : 1976-1985), À Contre Courant n°203, avril 2009.

Comme au bon vieux temps de l’UNEF Sorbonne et des Amis de la Terre. À noter que Lebreton et Lalonde étaient des vieux complices du « collège invisible de l’écologisme » précipitamment créé à la fin des années 1960 pour coiffer le mouvement écologiste et l’éliminer. Où l’on voit encore l’efficacité de cette stratégie. Et où l’on savoure comme une délicatesse que ceux-là mêmes qui avaient aidé à éliminer les écologistes entre Campagne Dumont, censure déclarée, et réunions de Versailles et de Lyon (les « Mouvement Écologique« , MEP et futur Verts), et la foule de ceux qui sont restés inertes devant ce spectacle, aient été à leur tour bernés en beauté.

* Ne s’agirait-il pas des restes de la « sphère d‘extrême-gauche » évoquée par Philippe Descola (chapitre 4) ?

Depuis une petite cinquantaine d’années, toujours remarquable est l’inertie des manipulés… Même prévenus, même confrontés à l’évidence, ils ne se sont jamais rapprochés pour remettre en cause l’escroquerie et ont continué, génération de militants après génération, de se laisser abuser par les mêmes et leurs sicaires. Même informés, passée la stupeur, la plupart sont restés sans réaction, comme éteints. Confiance trahie, représentations bousculées, perspectives chamboulées, certitude d’être entraînés loin de leurs motivations initiales… contre la promesse d’un contrôle démocratique, d’une action enfin maîtrisée, d’une libération et d’une convivialité productrice d’autres développements… Booof ! La préoccupation existentielle du prochain p’tit joint effaçait tout le reste. Par la suite, les survivants de l’alerte écologiste auront souvent l’impression de s’agiter au milieu d’un brouillard de zombies. À Lyon, en mai 80, comme depuis, rien n’y a fait. Rien n’a changé. C’était trop tard. Tout avait été gâté. L’heure d’une désolidarisation radicale était venue. Rangers Gucci des gestionnaires ou rangers army des tortionnaires, les semelles des prédateurs n’aiment rien tant qu’un bon lit de ramollis.

Bien sûr, la censure, désormais complète, allait parfaire l’extinction. Au début des années 90, même après que la censure verte et rose se soit un peu relâchée et que quelques articles aient été publiés, Denis Clerc, alors rédacteur en chef d’Alternatives Économiques, a téléphoné à Michel Bernard du journal Silence pour lui demander instamment de ne plus me publier. Est-ce un hasard si, entre autres, Denis Clerc était intime de Michel Bosquet, alias Gorz – mon vieux censeur des années 1970 ?

Censure ? Ostracisme ? Manipulations ? « Invraisemblable. Pas en France ! » couinent les prompts à donner des leçons au monde entier, mais qui ne s’étonnent pas que les alertes et la pensée critique semblent ne plus exister ici. Pourtant, même des auteurs longtemps choyés en ont été victimes.

C’est – nous l’avons vu * – la « communauté scientifique française » s’interposant pour que le Jury Nobel n’attribue pas son prix à Henri Laborit. C’est Michel Winock (historien de la pensée !) qui, lors d’un comité éditorial des éditions du Seuil aurait lancé : « Illich, c’est has been » (au début des années 80). Et le dernier manuscrit présenté par celui qui était un auteur vedette de la maison a été refusé (Qui a tué IVAN ILLICH ?, Éric Aeschimann citant une confidence de Jean-Pierre Dupuy** et un livre de Jean-Michel Djian (Cahier de L’Obs du 17 au 28 septembre 2020) ***. Et Éric Aeschimann d’y voir « un indice affligeant du virage de la gauche intellectuelle dans les années 1980, qui n’hésita pas à faire taire l’une de ses plus grandes voix parce qu’elle n’était plus à la mode (…) ». Opinion intéressante qui nomme une coupable et laisse entrevoir l’étendue de la censure des moins « grandes voix« , mais se méprend sur le fond et sur la chronologie : le « virage » a eu lieu bien avant les années 1980, si longtemps auparavant que cette fameuse « gauche intellectuelle » a eu tout le temps de jouer un rôle de premier plan dans l’extinction de la nouvelle gauche écologiste.

* Chapitre 1 – De l’alerte et des alternatives aux effondrements

** Jean-Pierre Dupuy… celui du secret collège Ecoropa ?

*** Ivan Illich – L’homme qui a libéré l’avenir, Points mai 2024

Ivan Illich n’était pas proche de la gauche, pas même d’une « gauche intellectuelle » (?!). Il était de la nouvelle gauche, celle – non électoraliste – des hippies, des provos, des écologistes, des situationnistes, des féministes, des beatniks, des antiracistes, des pacifistes, des peuples autochtones en lutte, etc. Celle de l’autre culture. Celle des alertes et des alternatives au système mortifère développé par le néocapitalisme. Celle de l’enthousiasme d’une transformation de la civilisation et de l’espoir d’éviter les effondrements d’aujourd’hui. Quant à l’autre, « la gauche« , depuis les années 1960 elle n’avait fait que semblant de s’intéresser au mouvement et à Illich, juste assez pour les tromper et les étouffer. Ainsi ces Éditions du Seuil qui étaient si éloignées du grand mouvement de l’époque qu’elles ont ardemment soutenu l’exact contraire de la nouvelle gauche : le totalitarisme maoïste, au point de publier la propagandiste Maria Antonietta Macciocchi en juin 1971 (juste après la Semaine de la Terre) !

Illich a été abusé comme les autres. Cités par Éric Aeschimann, Rocard et ses amis du PSU, Gorz, Rosanvallon, Viveret et Attali dirigeaient cette « Deuxième Gauche » dont même Aeschimann reconnaît le ralliement « au « réalisme », aux lois du marché, aux gagnants« . Un ralliement à la « croissance marchande » bien plus ancien et plus dissimulé que ne le croit Éric Aeschimann. Et pour cause puisqu’elle avançait sur un confortable matelas de lobbies – en particulier ceux de la « grande distribution » et du nucléaire, tout en fricotant avec les agents de la mondialisation en marche. Après d’autres cénacles plus obscurs les uns que les autres, c’est dans ce creuset que sera accouchée la Fondation Saint-Simon. Accordé à son oracle éclairé, Le Seuil a cédé les droits de publication des ouvrages d’Illich à Fayard. Éric Aeschimann constate : « Comme si cette gauche passée de l’autogestion à la gestion avait voulu justifier son changement de pied par l’occultation de son passé« . Nouvelle naïveté probablement due au révisionnisme historique diffusé continûment par l’industrie des relations publiques de « cette gauche » pour laquelle l’autogestion n’était qu’un maquillage. Le cri du coeur attribué à Michel Winock traduit bien le sentiment de ces gens qui n’avaient été « de gauche » que pour mieux embobeliner, étouffer le développement d’une sensibilité politique embrassant le vivant (la nouvelle gauche), éteindre toutes les alertes, refouler les alternatives. Même le spectacle de la destruction du vivant par leur croissance marchande chérie n’éveillaient rien en eux – eux qui n’avaient excellé que dans les trahisons, les détournements et la démagogie. Rocard, encore lui, Rocard vieillissant et toujours agrippé à la croissance marchande même au prix de l’exploitation du gaz de schiste, ira jusqu’à prétendre être « très écolo » et vouloir Écologiser la politique (La Vie du 7 juillet 2011, n°3436, Le Monde, 10 novembre 2012). « Écologiser la politique« , tiens donc !

Comme le guet-apens du 23 juin 1972 et quantité d’autres crapuleries exécutées par les vedettes fabriquées en 68, et leurs nombreux commanditaires. Comme le déversement d’ordures dans le numéro spécial d’ACTUEL d’octobre 1991 (Les écolos fachos) *, et quelques autres… Ces exploits illustrent fidèlement la conception du respect de l’autre et de la démocratie chez les élitistes qui étaient aux petits soins pour nous depuis les années soixante. L’art et la manière de tout conchier, en tuant le mouvement initial et pourrissant les mobilisations à venir pour longtemps, très longtemps. Sans la moindre anticipation des conséquences. Faible, très faible pour des « têtes pensantes de l’écologie » !

* Le numéro d’ACTUEL d’octobre 1991, l’une des manipulations qui ont affaibli et décrédibilisé l’alerte écologiste, https://planetaryecology.com/le-numero-dactuel-doctobre-1991/


Sans le relais empressé des journalistes déjà cités et de beaucoup d’autres, les manipulations dirigées contre les écologistes seraient restées sans conséquence ; ou il aurait été facile de corriger la dérive. Mais cela n’était pas une simple dérive. Tout avait été bien ourdi. Bien sûr, les services de la conquête capitaliste n’étaient pas loin. Bien sûr, nous ignorions que les media avaient été ciblés en priorité pour contrôler « l’information« , pouvoir exercer une censure insoupçonnable, et, mieux, diffuser la propagande subliminale nécessaire pour museler les critiques et détourner les nouvelles indignations et vocations critiques.

Pascal Durand publiera une analyse sur le sujet en 2006 : « La censure, aujourd’hui, n’est plus que rarement l’interdiction d’un texte ou d’un message ; elle est bien davantage imposition non sentie d’écrire et de parler en un certain sens. Les médias, l’édition, la phraséologie politique ou économique, tels sont quelques-uns des lieux d’exercice de cette « censure invisible », qui échappe aux vigilances les mieux armées. (…) La première avance sans masque ; la seconde, masquée. L’une impose, édicte, exige, galvanise ; l’autre inculque, dicte silencieusement, suggère. L’une affirme sans nécessairement convaincre ; l’autre convainc sans avoir besoin d’affirmer. L’une se passe du consentement de celui auquel elle fait violence ; l’autre produit, sans violence, le consentement dont elle a besoin pour agir. » (Pascal Durand, La censure invisible, Actes Sud 2006).

Cependant, sur le terrain, la bonne vieille censure primaire prospère toujours pour faire taire les esprits trop critiques et les témoins gênants. On l’a vu avec Le Courrier de la Baleine (Amis de la Terre), avec Le Sauvage (l’excroissance verte du Nouvel Observateur), avec Que Choisir ? (également colonisé par les Leclerc, toujours grâce à Bosquet-Gorz), avec la revue Écologie et le Bulletin de l’APRE refermés sur ordre des futurs Verts, etc. On l’a vu avec la maison d’édition créative et libertaire m’excluant pour avoir fait une place à la sensibilité et aux savoirs des peuples autochtones (page 19). Et tant d’autres exemples. Car la bonne vieille censure sait se faire invisible, à peine soupçonnable, indécelable par ceux qui n’en sont pas directement victimes. C’est une censure de basse intensité qui opère quasi chirurgicalement quand les censeurs contrôlent presque tout l’environnement des censurés, en particulier les media où ils ont introduit leurs propagandistes – comme l’ont vécu les écologistes, même à petite échelle. Ainsi, au journal Silence, les vœux du patron d’Alternatives Économiques finiront par être exaucés à l’occasion d’un noyautage du journal. Infiltré et secoué par des luttes de pouvoir fomentées depuis l’extérieur, celui-ci abordera les années 2000 en développant des publications, et d’autres initiatives, à l’insu de ses collaborateurs restés dans l’esprit de l’alternative au capitalisme. Comme c’était arrivé à Écologie à la fin des années 70, avant que celui-ci se reprenne et soit coulé, pour être sorti du rang.

La censure invisible analysée par Pascal Durand prend le relais quand les censurés premiers sont enfin effacés et que le récit fabriqué a été massivement imposé – la propagande invisible est le complément de la censure invisible. Alors, le consentement au récit dominant paraît très naturel à la plupart, comme un conditionnement, tandis que le refus de s’y soumettre déconcerte et est rejeté avec gène.

Il faut encore remonter le temps pour découvrir les antécédents de ces opérations de censure et de propagande ; en l’occurrence, les moyens mobilisés pour conquérir l’esprit des hommes (l’objectif de la jeune CIA).

Dès 1966, Conor Cruise O’Brien, auteur et militant pacifiste et anti-apartheid, révélait que la majeure partie des intellectuels occidentaux étaient au service de « la structure de pouvoir« . Sans doute parlait-il de ceux qui avaient la possibilité de s’exprimer. Car… 1966, c’est un an après qu’une agence, l’US Information Service (U.S.I.S.), ait dépensé sans compter pour distribuer 14 453 000 livres dans les pays sous influence étasunienne. « Un tel marché a naturellement séduit les éditeurs américains qui ont accepté de publier des livres dont l’auteur était payé par l’U.S.I.S. et le texte revu et corrigé par la même agence sans que son nom soit bien entendu mentionné. D’autres éditeurs se sont efforcés de publier des ouvrages dont le contenu leur permettait de penser que l’U.S.I.S. pourrait en commander plusieurs milliers d’exemplaires à des fins de propagande.« , Claude Julien, L’Empire américain, édit. Bernard Grasset 1968, page 388.

Où l’on voit déjà la multiplication des traîtres à la cause commune – les agents d’influence et autres tueurs sociaux.

Et encore n’était-ce que la production d’une des multiples agences de la conquête capitaliste ! Nul doute que la France avait son quota, elle dont le peuple remuant préoccupait tant les stratèges du capitalisme bien avant 68 et la nouvelle gauche écologiste !

Claude Julien rapporte ensuite les propos d’un acteur d’une autre agence de propagande, la United States Information Agency (U.S.I.A., 1953 – 1999) : « Nous faisons écrire des livres d’après nos propres stipulations, des livres qui sans cela ne sortiraient pas (…) Nous contrôlons le livre depuis sa conception jusqu’aux dernières corrections du manuscrit. » (Reed Harris, le directeur adjoint de l’agence). Et d’ajouter la déclaration d’un collaborateur de celui-ci : « Nous essayons d’obtenir le concours d’écrivains réputés dans le monde littéraire, nous leur demandons d’écrire des livres pour nous. Leur stature donne au livre plus de crédibilité » (page 391 de L’Empire américain). Un autre a témoigné aussi : « La CIA et la Fondation Ford, parmi d’autres organismes, ont établi et financé un appareil d’intellectuels sélectionnés pour leurs positions correctes dans la guerre froide« , Jason Epstein, The C.I.A. and the Intellectuals, The New York revue of books, avril 1967. Voilà qui rappelle l’aveu d’Edward Bernays sur l’effort immense exercé en permanence pour capter les esprits en faveur d’une politique, d’un produit ou d’une idée (Propaganda, page 32). Peut-être faut-il chercher là l’origine de quelques bouquins aussi opportuns que surprenants…

Pour avoir une petite idée de l’impact de cette production propagandiste, il faut encore y intégrer les opérations promotionnelles, les dédicaces chez les libraires, les salons du livre, les conférences, les résidences, les interviews, les articles de presse, les thèses universitaires déformées par les écrits de propagande, les enseignements basés sur le storytelling officiel, etc. Ces opérations sont un complément indispensable de la censure basique, l’étouffoir de toute production critique, et une fabrique de « notoriété et de places » ne reposant que sur une production de masse falsifiée dès l’origine. Après les appels de Norman Podhoretz, Irving Kristol, puis Raymond Aron à rediriger l’effort de la guerre froide contre la nouvelle gauche, on le vérifiera avec une floraison de livres reprenant en partie l’alerte écologiste tandis que les écologistes étaient censurés. N’est-ce pas là l’origine des soudaines conversions à l’écologie qui ont tant étonné Bernard Charbonneau ?

« Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible » ne se sont évidemment pas contentés de coloniser l’édition et très généralement la « culture« . Rien ne leur a échappé. L’influence de leur action s’est étendue bien au-delà de leurs objectifs premiers. C’est un maelström de corruptions et de falsifications qui a balayé la planète. Et il la parcourt encore !

En regard, il n’est pas difficile d’imaginer dans quel gouffre ont été précipités tous ceux – les forces vives – qui gênaient la structure de pouvoir, et quelles en ont été les conséquences pour la démocratie et la biosphère.

En facilitant les déstructurations sociales, économiques et écologiques, la mégamachine propagandiste a évidemment tout faussé, à commencer par les représentations et les mentalités. Mais les prédateurs sont-ils seuls responsables ? Il est remarquable que je n’ai pas vu une seule fois un témoin s’indigner et s’associer aux écologistes pour résister. Comme si, manquant de références pour comprendre la démocratie, plus simplement le sens de la vie, donc pour avoir pleine conscience des relations qui les unissent aux autres et à l’ensemble vivant, la plupart acceptaient l’escroquerie – une partie naturelle de leur univers, en quelque sorte… Comme un certain directeur d’études amoureux de la magouille, et les éditeurs publiant d’eux-mêmes des ouvrages susceptibles de combler d’aise les maîtres de la propagande. La dernière résistance, contre la destruction des ruisseaux d’une cité médiévale et de sa campagne du Pays de Cluny, l’a démontré une fois de plus. Même parmi les décideurs détruisant l’art vernaculaire d’habiter, nous avons surtout vu des victimes devenues incapables de réaliser qu’elles le sont ! Et comment le pourraient-elles avec une transmission falsifiée par les storytellings ?

Storytellings ? L’un des meilleurs est l’Histoire de l’écologie politique, par Jean Jacob, parue chez Albin-Michel en 1999. Aucun écologiste ayant participé à l’essor du mouvement ne peut se reconnaître dans cette « histoire » qui tente d’incorporer la « véritable révolution » écologiste (Charbonneau) dans la gauche ! Cela correspond étrangement au mirage poursuivi par un autre historien professionnel : Philippe Buton (chapitre 4 – Dans la nasse). Entre autres curiosités, Jean Jacob gomme une vingtaine d’années d’histoire, les opérations de la guerre froide et le parcours sinueux de plusieurs de ses vedettes favorites, dont Rougemont, pour inventer une paternité personnaliste au mouvement écologiste ! La plupart des pages pourraient inspirer plusieurs corrections ponctuées d’éclats de rire, tant sont fameuses les énormités énoncées. En particulier la confusion entre la nouvelle gauche et la pâle copie laborieusement élaborée par les socialistes alléchés par la croissance marchande : la Deuxième Gauche ! De René Dumont à Michel Rocard, de François Mitterrand à François Hollande, de Roger Fischer à Daniel Cohn-Bendit, tout y est mêlé, surtout le pire de la falsification politicienne substituée au mouvement des alertes et des alternatives. En tous cas, sous la plume de Jacob, tous ceux qui ont souillé et effacé la philosophie et la pratique politiques de l’alerte écologiste prospèrent à la faveur de l’omission méthodique de leurs exploits les plus révélateurs. Omission complétée par l’effacement des acteurs du mouvement et, bien sûr, de la philosophie politique de celui-ci. Avec l’hostilité viscérale de la gauche vis-à-vis des écologistes passée sous silence, le décor est prêt pour expliquer doctement « comment la gauche a redécouvert la nature » (titre du bandeau de présentation)… Plus originale encore est la quatrième de couverture : « Par quelle alchimie le thème de la nature, autrefois si cher à la droite, est-il devenu, dans sa version écologiste, l’apanage de la gauche ?« . Hum… Il faut prendre le temps de la dégustation. À croire que le livre est lui aussi une commande de la mégamachine propagandiste.

Vingt ans après, c’est à peu près le même récit qui a été reproduit par Arthur Nazaret (avec à peu près le même titre). Comme avec les autres révisions historiques, l’auteur s’efforce de faire oublier les mauvaises actions de la gauche, en inventant une légitimité aux saboteurs de la nouvelle gauche. La manoeuvre est d’autant plus grosse qu’il m’avait sollicité pendant qu’il y travaillait, et que je lui avais donné les éléments essentiels pour démêler le vrai du faux (1). Mais sa curiosité avait décru au fur et à mesure que je l’informais. Que son intérêt s’éteigne si vite et qu’il n’ait guère tenu compte des informations mises à sa disposition semblent indiquer que Nazaret était initialement dans une démarche sincère, et qu’il en a été détourné. Belle démonstration de l’efficacité du contrôle toujours exercé sur les journalistes et les publications. La reproduction du récit falsifié qui sert à contrôler et refouler l’écologisation, et toujours repousser la mutation, est assurée.

Toujours en écrivant ces lignes m’arrive une information sur un autre travail d’historien influencé par la légende Dumont, le mirage de « l’écologie politique« , etc. L’auteure (Sylvie Ollitrault *) semble s’être ouvert de nombreuses portes dans l’université en confondant complètement la nouvelle gauche écologiste avec le mélange d’environnementalistes, de protecteurs de la nature, de gauchistes, de « militants chrétiens » et autres entristes en mission de sabotage des alertes et des alternatives : l’étonnante macédoine que nous avons déjà passée en revue. Là encore, le sésame est la conformité au récit révisionniste. Le sujet semblant inépuisable et devant, apparemment, être inlassablement représenté aux nouvelles générations, la Campagne Dumont, donc le détournement de l’action écologiste vers le capitalisme du pouvoir et de la croissance, devient une fois encore un acte fondateur du mouvement. Pardi ! Même étonnement qu’avec les autres… Comment Sylvie Ollitrault peut-elle être à ce point désinformée** et manipulée, et par qui ? Une indication est révélée par un autre écrit de Sylvie Ollitrault (partagé avec Denis Chartier***). Entre autres, elle y affirme que David Brower, le fondateur de Friends of the Earth a, en 1970, rencontré « Brice Lalonde (à l’époque militant du PSU) avec lequel il évoque la fondation d’une antenne de FoE ». Tiens donc ! D’abord, l’exportation de Friends of the Earth en France et en Grande-Bretagne a été une seule et même opération. Ensuite, on s’étonne que le PSU, ce faux-nez des lobbies de la « grande distribution » et du nucléaire, soit devenu une référence valorisante. On remarque également la date : 1970, « l’année de la protection de la nature (où) tout a été brusquement mis en train par la caste dirigeante » (Bernard Charbonneau) ; c’est-à-dire récupéré et détourné. Coïncidence encore, c’est également la date de la constitution du « collège invisible » Diogène dont faisait partie Lalonde avant de se glisser chez les écologistes. David Brower et le PSU, David Brower et l’instance obscure destinée à manipuler le mouvement… Comme dans la version attribuant le premier rôle à Alain Hervé, il s’agit d’ornementations du récit destiné à effacer la nouvelle gauche écologiste derrière une galerie de potiches. À ce propos, il faut se souvenir que Lalonde n’est apparu aux écologistes éblouis qu’à la fin de l’année 1971 ; vierge de toute connaissance écologique, comme en a témoigné Hervé le Nestour et Lison de Caunes : « Nous militions dans une petite association qui venait de se créer, découvrions les maîtres à penser de cette toute nouvelle science (…) », Les jours d’après. L’écologie, une toute nouvelle science ! Tout cela serait drôle si ce modèle de désinformation n’était redoutablement efficace à long terme pour déconcerter les nouveaux lanceurs d’alertes et d’alternatives, et entraver la réémergence du mouvement en effaçant jusqu’à son souvenir. La manoeuvre est cousue de fil blanc, mais encore faut-il avoir pu la deviner !

* L’invention de l’écologie politique : la candidature de René Dumont. Sylvie Ollitrault (dans Les partis à l’épreuve de 68 : l’émergence de nouveaux clivages, 1971-1974), Presses universitaires de Rennes 2012.

** ignorant même la dénonciation faite par Bernard Charbonneau dès la mésaventure Dumont, également les différentes forfanteries d’Alain Hervé à propos de ses prouesses comme grand expurgateur de la menace écologiste.

*** Les ONG d’environnement dans un système international en mutation : des objets non identifiés ? (https://books.openedition.org/irdeditions/5641?lang=fr), 2005.

« Si tous les autres acceptaient le mensonge imposé par le Parti – si tous les rapports racontaient la même chose -, le mensonge passait dans l’histoire et devenait vérité« , Georges Orwell 1984.

La révision de fond en comble de l’histoire du mouvement vise à piéger nouveaux militants et sympathisants dans le réseau des leurres qui participe à sa ruine depuis la fin des années soixante. Oui, le « collège invisible » est toujours bien vivant. Les spectres de la guerre froide culturelle nous encombrent toujours.

Dumont, Rocard et son PSU, Bosquet/Gorz, les écolos fabriqués, etc., toutes ces légendes sont essentielles pour l’édification des nouvelles générations – encore aujourd’hui. Le personnage de Françoise d’Eaubonne aussi. Depuis le nouvel essor du féminisme dans les années 2000/2010, lavée de ses alliances paradoxales et de ses actions coupables, l’image pieuse de la féministe écolo est à nouveau brandie. Pour faire pièce à cette nouvelle bouffée propagandiste, j’ai tenté d’éclairer plusieurs combattantes féministes sur la spectaculaire contribution de Françoise d’Eaubonne au « système mâle » et à la démolition de la nouvelle gaucheécologiste (holiste, communautaire, démocratique), donc à l’extinction des alertes et des alternatives au capitalisme. Après la surprise, plusieurs semblaient intéressées. Ainsi Émilie Hache rencontrée le 29 octobre 2015 à la Maison des Métallos, à Paris *. Présente ce soir-là, Isabelle Stengers aurait dû me recontacter. Ni l’une ni l’autre ne l’a fait (avec Stengers, on verra que cela n’a rien d’étonnant). Comme ces deux-là, la plupart ont vite rompu le contact et n’ont pas répondu aux rappels. Je n’ai pu trouver que deux interlocutrices ouvertes à l’information – mais bonnes connaisseuses du sujet, celles-ci. Peintre talentueuse, anarchiste et créatrice de l’émission Femmes Libres sur Radio Libertaire, Nelly Trumel (12 août 1938, 3 décembre 2018) n’était pas étonnée par la volte-face d’Eaubonne et son soutien, mode bulldozer du grand remembrement, à la réaction anti-nouvelle gauche. Elle s’est exclamée : « Françoise d’Eaubonne n’était pas à ça près ! Elle se disait libertaire, ce n’est pas pour autant qu’elle l’était !!! » (en mai 2009) **. Tout en m’affirmant n’avoir pas été proche d’Eaubonne et n’avoir pas su l’agression contre les écologistes, une autre ancienne du mouvement féministe, Marie-Jo Bonnet était sensiblement du même avis ***.

* lors d’une soirée consacrée à l’écoféminisme

** Femmes Libres, 1986-1999 : une émission féministe de Radio Libertaire

http://dune.univ-angers.fr/documents/dune5580

http://odysseo.generiques.org/ark:/naan/a011483699806op3sxn

*** (MLF, FHAR, Gouines Rouges, à l’époque des faits) https://mariejobon.net/

(deux rencontres en novembre 2013)

La légende des faux écolos ne cesse d’être entretenue dans les media pour sceller le détournement de la philosophie politique écologiste. Ainsi, sur France Inter, Histoire de la pensée écologique (sic) :

« (…) La pensée écologique est une des traditions nées de la modernité, au même titre que le libéralisme, le socialisme, le féminisme« . Hors l’erreur sur le choix de l’adjectif (écologique pour écologiste), on pourrait presque se laisser entraîner, mais il ne s’agit que d’un détour habile pour, passant de l’écologie des interrelations (holistique) à une écologie gestionnaire sans chair (quantitative et mécaniste à la Théodore Roosevelt, partisan du massacre en masse des « nuisibles« ), dénaturer la philosophie inspirée par le vivant et la réduire sous le joug du capitalisme (du pouvoir et de l’avoir).

https://www.franceinter.fr/emissions/la-marche-de-l-histoire/la-marche-de-l-histoire-29-janvier-2014

Toujours sur France Inter :

La campagne de René Dumont ou comment l’écologie entre en politique

https://www.franceinter.fr/emissions/affaires-sensibles/la-campagne-de-rene-dumont-ou-comment-l-ecologie-entre-en-politique

Remarquable émission qui, plus de 45 ans après les faits, témoigne de la totale falsification de l’histoire et du sujet, de la permanence de l’escroquerie qui nous a amenés si bas, et, donc, de la volonté de prolonger la prédation capitaliste. Le sujet – et c’est tout l’objet de la manipulation – étant inversé au point de faire croire que « l’écologie » pouvait « entrer en politique » (la politique au féminin, avec ses luttes pour un pouvoir capitalisé), et que cela a constitué un progrès. Pour mieux dissimuler le collectif – le mouvement social – et pour mieux taire sa totale opposition, d’emblée, le titre annonce « La campagne de René Dumont« . La personnalisation prévient toute curiosité dérangeante en entérinant le détournement.

Pour parfaire le dispositif, c’est Antoine Waechter, un membre du « collège invisible » dès 1970, sinon avant, qui est « l’invité témoin« . L’imposture continue. Cette continuité me rassure : même s’ils se sont déroulés il y a cinquante ans et plus, les faits que je rapporte sont toujours d’actualité. Non seulement parce que, malheureusement, leurs conséquences s’affichent à la une des media, mais aussi parce que, imperturbables, les vieux saltimbanques sont toujours en représentation.

Ces « travaux d’historiens«  ont le grand mérite de prouver la permanence de l’escroquerie qui nous a amenés si bas. Le message est limpide : la seule volonté manifestée est celle de se maintenir pour poursuivre la prédation et les destructions qui la facilitent, à commencer par celle des conditions premières de la démocratie – ainsi, la vérité historique.

Profiter encore !

À l’occasion de la Campagne Dumont – et non plus de l’intervention des écologistes dans une campagne électoraliste, de substitution en substitution, fut réalisé le complet renversement indispensable à la poursuite de l’exploitation. Couvrant les alertes reproduites par le candidat Dumont, le message subliminal qui s’imprima dans la plupart des esprits fut : le mouvement de l’intelligence collective est soluble dans l’électoralisme et les luttes de pouvoir. Le contraire exact de ce que nous nous efforcions de démontrer !

René Dumont a donc servi à amorcer une régression philosophique, critique et pratique, en un mot : politique, dont nous ne sommes pas encore sortis. Contre les écologistes du mouvement qui l’avaient invité à être leur porte-parole, il allait servir de faire-valoir aux illusionnistes du changement dans l’acceptation et la reproduction de la domination. Nous allions passer de l’émancipation déjà amorcée dans le mouvement, et le projet d’une transformation progressive de la civilisation, à une nouvelle aliénation au système mortifère – celle qui allait s’épanouir avec les années 1980 sous la houlette de ceux qui travaillaient à nous éliminer. L’assujettissement aux hiérarchies bernaysiennes « des hommes dont nous n’avons jamais entendu parler. (ceux)qui tirent les fils qui contrôlent l’esprit public » – le « gouvernement invisible » – avait de beaux jours devant lui.

La stratégie de la substitution

Le vent d’enthousiasme irrévérencieux qui menaçait les hiérarchies du capital ne mit pas longtemps à retomber. L’élan de la nouvelle gauche écologiste était brisé. En beaucoup moins de temps qu’il m’en fallut pour comprendre le stratagème, le mouvement allait être gommé à la vue de tous, remplacé par des structures étranges et, bientôt, des partis réformistes se réclamant de « l’écologie politique« . La stratégie de la substitution battait son plein en multipliant les comédies remplaçant les acteurs du mouvement par des agents d’influence.

À son tour, Dumont sera trahi par ces fameux amis dont, malgré tout, lui-même paraissait attendre une évolution. En fait, on peut retirer de tout cela l’impression qu’il a été abusé dès le départ ! Peut-être avait-il commencé à en prendre conscience quand, en 1990, il refusera de cautionner la fondation de Génération Écologie.

Ah, la révélation de l’artificialité de la conversion de ceux qui allaient prendre la place des écologistes, et les petits secrets de leur notoriété ! Cette information et d’autres tout aussi remarquables font de Le « mouvement écologiste« , mise en question ou raison sociale (La Gueule Ouverte n°21, Juillet 1974) l’un des rares témoignages sur ce qui a provoqué l’effondrement de la dynamique du mouvement. Serait-ce la raison du silence des « historiens de l’écologie politique » sur l’existence de ce document ? La définition qu’ils se donnent répond à la question.

Bernard Charbonneau ne vivait pas hors du temps. Pourtant, il semblait quelquefois n’avoir jamais rencontré la nouvelle gauche écologiste. Parfois, oui, mais superficiellement, ou disait qu’elle était déjà éteinte. Parfois, il s’adressait à elle en écrivant dans l’un de ses journaux et, toujours dans le fameux article de juillet 1974, il montre qu’il l’appréciait comme une évolution culturelle majeure :

« Nouveauté des thèmes, marginalité, spontanéité du mouvement, ce sont là les signes d’une véritable révolution (rupture dans l’évolution) en gestation« .

Et, pourtant, il semble l’oublier quand il généralise sur ces « Français (…) aveugles au ravage qui s’étendait depuis au moins dix ans devant leurs yeux« . Comment est-ce possible ? Mieux, il commence par accuser d’ambiguïté les écologistes de la nouvelle gauche, disant qu’ils sont capables de régénérer « le gouvernement, l’économie, la morale, l’armée et la police« … Travers contradictoires avec les qualités reconnues juste après; comme si, tout à coup, il confondait avec d’autres « mouvements d’opposition et même des révolutions« . Cependant, il prétend aussi que : « l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée« … Mais alors, la « véritable révolution » ne serait plus la manifestation d’un éveil, et, qui plus est, d’un éveil plus ancien ? Ce mouvement qu’il évoque au paragraphe précédent, celui qui « a été le fait de personnes marginales, comme Fournier, de groupes de jeunes et de quelques sociétés (Maisons Paysannes de France, Nature et Progrès, etc.), réagissant spontanément à la pression grandissante de la croissance industrielle« , comment peut-il lui retirer l’éveil qui lui est consubstantiel, qu’il venait de lui reconnaître, pour en attribuer le mérite à la caste dirigeante ?! Bien sûr, il y a le « à quel point » qui peut suggérer que tout l’éveil ne peut être attribué aux dominants. Mais cela n’est qu’un souffle. Et parler d’éveil quand il ne s’agit que d’un simulacre pour, précisément, désamorcer l’éveil en cours, n’est-ce pas révéler que l’on est désinformé et embobeliné ? On aurait également été curieux de savoir ce que Bernard Charbonneau entendait par « personnes marginales« . Même curiosité pour sa « rupture dans l’évolution« , car les écologistes s’étaient soulevés contre les ruptures avec le corps, avec le vivant, avec les sociétés, avec notre nature façonnée par l’évolution. Face aux bouleversements programmés pour ouvrir la route à la croissance marchande, le mouvement garantissait la transmission et la continuité du bien commun, à commencer par la reconnaissance des interrelations constitutives du vivant. Exactement ce que le système devait détruire pour satisfaire sa boulimie. C’est bien pourquoi ses stratèges nous avaient envoyé les maos et leurs amis de la fausse gauche.


Tantôt le mouvement écologiste enthousiasme Charbonneau, tantôt il s’en inquiète, semblant confondre la « véritable révolution en gestation » et la réaction. Pas moins. Il hésite et se contredit. Sans doute l’effet de ses relations d’amitié avec plusieurs des activistes de cette « caste dirigeante » (en particulier Edouard Kressmann et Jacques Ellul, mais probablement aussi Rougemont de longue date). Mais où place-t-il donc l’action des écologistes dans « l’éveil de l’opinion » ? Il fluctue d’un paragraphe à l’autre, semblant ne pas voir la manipulation, ni les carences du discours, ni les simulations, ni les actions malveillantes à l’égard de la « véritable révolution« . Charbonneau montre ainsi qu’il ne fait pas clairement la différence entre le mouvement social et l’opération de la « caste dirigeante » : « la société industrielle a récupéré le mouvement écologique« . Cela semble révélateur des contradictions qui le déchiraient en raison de son éloignement du mouvement social. Cependant, un indice permet de mieux comprendre pourquoi la perception de Charbonneau apparaît contradictoire. Au début, quand il décrit le mouvement sous les traits de la nouvelle gauche, il précise : « À ses débuts, surtout après Mai 68 (…) », puis enchaîne : « Mais très vite, ce mouvement est devenu l’expression de cette même société qu’il critiquait et entend changer.« . Là encore, il paraît ne plus distinguer entre le mouvement de la « véritable révolution » et ce qu’il n’allait pas tarder à rejoindre : les leurres agités par « la société industrielle » !

Décidément, en plus de la révélation des manoeuvres de la « caste dirigeante« , cet article est très important pour l’histoire ! Charbonneau y dit quels sont, à ses yeux, les caractéristiques du mouvement écologiste et donne quelques noms oubliés. Chacun peut constater que sa description ne correspond guère aux formations qui, depuis, arborent l’étiquette « écologiste« . Il dit aussi quelle a été, pour les observateurs extérieurs – même attentifs, l’évolution de l’image du mouvement écologiste. Bernard Charbonneau témoigne, là, du bouleversement de celle-ci opéré par les équipes du « collège invisible » et de ses nombreux partenaires spécialistes en censure et propagande invisibles. Et il le date précisément… Après 68, et à fortiori avant, le mouvement écologiste apparaissait bien comme une composante de la nouvelle gauche. Puis cette image a été détériorée tandis que nous subissions de plus en plus d’agressions et de manipulations. La dégradation observée par Charbonneau coïncide. Au moment de l’écriture de son article, il était déjà dans le regret de la bonne époque du mouvement !

La falsification de l’image est une énième manipulation dont, en interne, nous n’avions pas conscience. Un effet de la stratégie d’effacement/substitution qui nous censurait et nous effaçait toujours plus, et de la désinformation si soigneusement entretenue à l’extérieur que même Charbonneau en a été abusé. Ce témoignage permet de se faire une petite idée du niveau de la propagande déjà atteint en 74 – pardon, de l’importance des relations publiques (en attendant le marketing, l’économie comportementale, la communication et le nudge enseignés à l’université et dans des « écoles prestigieuses« ) ! Il en aurait été différemment si Charbonneau, avait saisi la main tendue. Mais, probablement perturbé par notre image manipulée, détourné par plusieurs de ses chers amis, il n’a pas dû saisir les bonnes, et il a de plus en plus subi l’influence des forces hostiles au mouvement.

Les lecteurs de Bernard Charbonneau doivent être prévenus contre ses fluctuations entre des pôles opposés ; fluctuations généralement passées sous silence par ses thuriféraires. À défaut, comment comprendre des formules telles que « l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée » ?

Bernard Charbonneau était partagé entre la nouvelle gauche écologiste de la « véritable révolution en gestation » et le « collège invisible de l’écologisme« , cette authentique société secrète vers laquelle l’entraînaient ses amis Kressmann et Ellul. Ce « collège » avait été très discrètement – très – réuni pour coiffer et prendre le contrôle du mouvement social. Plus intéressant encore est ce que l’on peut maintenant – seulement maintenant ! – découvrir dans les coulisses profondes de ce « collège ». Ainsi, pourquoi « probablement dès 68 » ? Parce que 68 avait été un grand traumatisme pour la caste dirigeante, et qu’elle avait immédiatement renforcé ses défenses et déployé d’autres moyens capables d’endiguer la marée des alarmes et des remises en cause. Précisément, c’est l’organisation que Pierre Grémion, le collaborateur des réseaux d’influence du capitalisme, appelle « la résistance partagée à la nouvelle gauche« . Dans le sillage de Michel Crozier, grand promoteur de la déstructuration générale, Pierre Grémion a pleinement participé au Congrès pour la Liberté de la Culture dirigé par un certain Denis de Rougemont, sans nul doute le principal organisateur du « collège invisible« . Grémion fait, d’ailleurs, partie des fidèles de Rougemont (il lui a rendu hommage en 1988, à l’occasion d’un colloque organisé par une « Fondation Denis de Rougemont« ). Parmi les ennemis les plus résolus de la nouvelle gauche, Pierre Grémion mentionne particulièrement les « mendésistes atterrés par la démagogie sans limite de Mai 68 » (sic), Intelligence de l’anticommunisme. Le Congrès pour la liberté de la culture à Paris 1950-1975, page 602 *. Mendésistes dont, en effet, nous n’allions pas tarder à faire la connaissance…

* On croirait du Alain Hervé : « 68 pouvait être analysé comme une régression infantile« , L’Écologiste n°25, printemps 2008.

Diogène est devenu Ecoropa quelques années plus tard. Pour la galerie, son manifeste (ultra-confidentiel) proclamait vouloir « promouvoir une démocratie écologique dans une Europe régionale et fédérale« . En bon prolongement du « collège invisible » consacré au contrôle et à l’effacement des écologistes, Ecoropa se distinguera dans la politisation politicienne du mouvement – son ancrage dans le système prédateur de toute chose. Logique, le réseau comptait surtout de bons capitalistes réunis dans le rejet des alertes et des alternatives. Comme Diogène, son prédécesseur, Ecoropa était étroitement connecté aux autres réseaux d’influence installés par Denis de Rougemont et les services de la conquête capitaliste. Ainsi, un « Centre Européen de la Culture » (CEC), projection du Congrès pour la Liberté de la Culture créé parallèlement en 1950, qui offrait toutes facilités à ceux qui s’illustraient dans le noyautage et l’élimination de la nouvelle gauche *.

* Régionalisme, fédéralisme, écologisme : l’union de l’Europe sur de nouvelles bases économiques et culturelles. Un hommage à Denis de Rougemont

Presses Inter-universitaires européennes 1997.

Charbonneau s’est à peine approché de la nouvelle gauche. Il n’a pas vraiment communiqué avec ses acteurs. Il semble que la connivence avec ses amis réactionnaires l’ait emporté sur l’idéal et le sentiment de l’urgence. Il n’a transmis aucune information utile au mouvement et est resté condescendant et distant vis-à-vis des militants et des groupes. Son attention, il l’a surtout accordée au grouillement des dominants (« la caste dirigeante » disait-il avant de les rejoindre) alertés par le mouvement mondial de contestation, et organisant fébrilement des contre-feux. Né en 1910 et proche de plusieurs acteurs de l’opération, Charbonneau était beaucoup mieux placé que nous pour voir la mise en place du dispositif de manipulation de l’opinion. Il en était tellement familier qu’il semblait croire que tout le monde était informé comme lui :

« Tout intellectuel ou militant français engagé dans cette lutte (…) ne devrait jamais oublier à quel point…« , etc.

Oublier… Nous ne savions rien ! Il ignorait donc le désarroi de ceux auxquels il s’adressait et lui-même ne devinait pas les manipulations qui étaient en train d’étouffer « l’opposition à la société industrielle » en lui substituant des ersatz compatibles avec le système destructeur du vivant. Sinon, comment expliquer qu’il attribuait « l’éveil de l’opinion » à cet éteignoir (!) et informait (en regrettant de n’y être pas associé) plus qu’il ne dénonçait ? Il aura pris les manoeuvres de récupération et de substitution (une technique du contre-feu) pour des tentatives de stimulation par le haut ! Charbonneau témoigne involontairement de l’efficacité de la stratégie de l’effacement. Après l’occultation des lanceurs d’alerte et la récupération de leurs actions (réalisée auprès de Fournier dès 1971, à l’occasion de la Semaine de la Terre), il prenait les substituts pour des acteurs du mouvement. Mieux encore : cajolé par ses faux amis passés au néocapitalisme, il n’allait pas tarder à rejoindre l’imposture plutôt que d’aider les écologistes à lui résister *. C’était raté pour la « véritable révolution en gestation » ! Il s’était pourtant montré plus clairvoyant en critiquant « une intelligentsia en place qui a donné maintes preuves de son peu d’autonomie intellectuelle« .

Il semble que Bernard Charbonneau n’ait jamais compris à quel point il avait été manipulé par la caste dirigeante. On peut se poser la même question à l’endroit de son ami Jacques Ellul. En effet, quel rapport entre les prises de position écologistes de celui-ci, ses prétentions anarchistes, par exemple : « Quel dieu veut-on servir ? Celui de la Technique, de l’Économie et de l’État, le Dieu Efficacité qui réduit l’homme au rang des objets qu’il consomme ?« , ou : « Plus que jamais, chacun doit choisir entre la puissance et la liberté » (Vivre et penser la liberté), et sa participation au même « collège invisible de l’écologisme » ? Lui, qui prétendait encore sur le tard récuser les doctrines et les partis, se peut-il qu’il n’ait pas su, pas même deviné, qu’il avait rejoint le parti de « la croissance marchande » et de « la puissance » réificatrice de toute chose contre celui de l’éveil et de l’émancipation ? On peut se demander si Ellul n’avait pas emprunté aux écologistes pour mieux les effacer derrière la personnalisation, comme le faisaient ses amis de l’invisible « club des têtes pensantes de l’écologie » ? La continuation de cette imposture par tous ceux qui citent Ellul, sans dire sa compromission et sans se référer au mouvement, sans même évoquer celui-ci, tend à alourdir le soupçon.

Le cas de Bernard Charbonneau renseigne sur la fonction de l’agression du 23 juin 1972. Voilà un homme engagé depuis longtemps sur le même terrain que nous, mais avec lequel nous n’avons jamais pu échanger de façon constructive. Un mur de connivences et de désinformation l’a empêché. En effet, depuis les gauchistes (mais bientôt nantis épanouis, comme July) jusqu’aux seigneurs de guerre du capitalisme, en passant par la bourgeoisie petit doigt en l’air, on ne peut qu’être sidéré par le nombre des cercles anti-écologistes primaires, et leur bonne entente dans la défense commune de leurs prédations et de la moindre prérogative auto-décernée. Casser les écologistes et les effacer derrière des leurres, tel le « général » président adoubé par « la « bande » » gauchiste, faisait partie des méthodes appliquées pour séparer les complémentarités, très exactement empêcher qu’elles se reconnaissent, échangent les informations qui leur manquaient, et s’assemblent. D’ailleurs, il est fort possible que l’imposteur bombardé par les adversaires des écologistes ait été avantageusement présenté à Charbonneau pour mieux lui cacher les militants français engagés dans cette lutte. C’est plus que probable puisque plusieurs des protecteurs de Brice Lalonde étaient des relations de Bernard Charbonneau (Ellul, Kressmann, Rougemont, Carlier…). Carlier, justement… Celui-ci s’est bien gardé de nous parler de Charbonneau, et de l’avertir pour que nous unissions nos forces. Pourtant, Carlier et quelques autres étaient chargés de cette mission depuis la première réunion en vue d’une candidature :

« En présentant un candidat à la présidence (d’ailleurs sans que les parisiens aient consulté les provinciaux, cueillis à froid) » (Inconvénients de la candidature Dumont, dans Le mouvement écologiste, mise en question ou raison sociale

https://planetaryecology.com/1974-07-le-mouvement-ecologiste-mise-en-question-ou-raison-sociale/

L’humeur de Bernard Charbonneau renseigne sur l’efficacité du cloisonnement réalisé par Jean Carlier et ses complices invisibles – « hommes de l’ombre » disait Edward Bernays. Ils n’isolent pas seulement les plus proches… Ils réussissent à les opposer : Bernard Charbonneau a attribué aux militants parisiens la responsabilité de ce nouveau coup bas, ruminant des idées fausses sur ceux avec lesquels il aurait pu s’entendre, car ils en étaient tout aussi victimes *. En réaction, cela l’a si bien rapproché des manipulateurs qu’il a pleinement adhéré à leur collège invisible Ecoropa (lui aussi à double fond) ! Même un Paul Duvigneaud a été abusé. Lui qui préconisait : « Aujourd’hui, il devient nécessaire de créer chez l’homme une conscience écologique (…) qui l’amène à voir les choses non seulement en fonction de lui-même, mais aussi en fonction des autres hommes, et dans le respect des ressources naturelles qui l’entourent et qui sont sa principale et vraie richesse.« , La synthèse écologique, Doin édit. 1980, page 385. Avec des mots anciens, Duvigneaud parlait d’écologisation, sans avoir su sa proximité avec les écologistes qui avaient été écartés par les masques dont il vantait les mérites (Lebreton, Lalonde, Dumont, et même Attali, Garaudy, Le Corbusier et Leprince-Ringuet !). Les comédies de substitution ont aussi été jouées à l’attention des écologistes belges, d’Henri Laborit, d’Alexandre Grothendieck et de tous ceux qui partageaient l’alerte écologiste.

* Pourtant, une technique classique de manipulation. Les peuples opprimés la connaissent depuis longtemps : « trying to isolate us in a dimension called loneliness« , Look at us, John Trudell de l’American Indian Movement A.I.M. Leonard Peltier song.

Donner l’illusion d’en faire plus que les militants, escamoter les acteurs derrière des doublures, dissimuler une alerte derrière un message lénifiant, reprendre l’idée pour mieux la désamorcer, contrefaire et remplacer une association, un parti, un syndicat (comme la CGT déstabilisée par Irving Brown, autre agent du capitalisme pour constituer FO), contrefaire et remplacer un mouvement (comme l’a été la Marche pour l’égalité et contre le racisme par « SOS Racisme » *), contrefaire et remplacer une identité politique (la gauche des luttes sociales, voire la nouvelle gauche par la « Deuxième Gauche » de la conversion au capitalisme libéral), etc., est une technique de manipulation classique. Si commune même qu’il semble qu’aucun mouvement critique et alternatif n’y ait échappé. Suprême perfidie, pour éviter que la plupart en aient conscience et apprennent à s’en défendre, elle n’a pas de nom aidant à l’identifier, donc à en parler et à la documenter. On pourrait l’appeler : le détournement, l’escamotage, le remplacement… C’est une sorte de lutte biologique où les éléments dangereux pour la monoculture politicienne propice à l’exploitation sont discrètement poussés sur le côté, et remplacés par des leurres. Le remplacement parachève l’entrisme, la censure et l’effacement pour détourner l’attention afin que les prosélytes soient attirés par le simulacre et qu’aucune nouvelle émergence ne vienne combler un vide dont la plupart ne s’aperçoivent même pas. En effet, avec les moyens de désinformation mobilisés dès 1970 et même avant, la manipulation est imperceptible pour qui n’a pas, à proprement parler, le nez dessus.

* https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-la-marche-de-83-histoire-d-une-egalite-manquee

https://seinesaintdenis.fr/actualite/culture-patrimoine/A-La-Courneuve-une-fresque-pour-ne-pas-oublier-la-Marche-pour-legalite-et-contre-le-racisme-de-1983/

Alain-Claude Galtié

(1) 18 juin 2018 :

Arthur Nazaret, je suis journaliste, 

je fais un livre sur l’histoire de l’écologie politique

je cherche à vérifier une information : est-ce vous avec Lalonde et Georges Krassovsky qui êtes allé chercher Dumont à son arrivée à l’aéroport pour la campagne de 1974 pour lui proposer d’être candidat ? 

Selon les versions, on me dit que c’est vous ou J.F Trape

Tiens, me suis-je dit, quelque-chose bougerait ?

Ma réponse :

C’est moi. Le soir même de l’annonce du décès de Pompidou, comme Pierre Merejkowsky du Comité Anti-nucléaire de Paris qui avait eu la même idée, à la réunion hebdomadaire des Amis de la Terre*, j’ai proposé de profiter de l’élection présidentielle pour diffuser largement l’information et les projets écologistes. Il y a eu des débats, des efforts pour rassembler large, la découverte de l’impossibilité de réaliser une candidature collective, des tentatives malheureuses… Alors, j’ai proposé de demander à René Dumont.
* rue du Commerce

JF Trape ? Je n’ai connu personne de ce nom.

Pour aller à Orly, Georges Krassovsky s’était proposé. A ma connaissance, c’était le seul proche à avoir une voiture – une 2CV qui, d’ailleurs, paraissait en accord avec l’esprit de la démarche. Enfin, avec l’esprit initial. Et Lalonde qui s’était fortement opposé à la tentative s’était joint à nous (mais surtout à Dumont, nous le découvrirons ensuite).

Krassovsky était très fier d’avoir fait cela. Il l’a rapporté dans un article de son journal (Combat POUR l’Homme, printemps 1974, photo jointe).

Pour plus d’informations sur cette période et les coulisses de ce qui est devenu la Campagne de René Dumont, je vous encourage à lire l’article de Bernard Charbonneau paru dans La Gueule Ouverte de juillet 1974 (en plus de mon témoignage !). Il figure dans l’un de mes dossiers sur l’histoire de la nouvelle gauche écologiste :
https://planetaryecology.com/

Encore un détail… René Dumont n’a pas eu l’air surpris de nous voir et de nous entendre. Pour moi, il avait été informé.

Je reste à votre disposition.

Le 20 juin, Arthur Nazaret réagit :

Merci pour toutes ces précisions.

Cdlt. AN

Je lui donnais accès à des informations utiles à son enquête, et… pas même une question. Le journaliste et l’historien s’effaçaient.

Je répondis le 21 juin :

Bonjour,

Je n’ai pas connu de pseudo chez les écologistes. La dissimulation ne correspond pas à la culture du mouvement. C’était une spécialité des gauchistes qui, déjà, nous submergeaient et, en effet, se substituaient à nous suivant une méthode éprouvée.

Il est très curieux que cette personne (qui plus est, inconnue) apparaisse dans cet acte à trois personnages et qu’elle soit justement substituée au représentant de la nouvelle gauche écologiste.

Cordiales salutations

AC

Pas de réponse. Fin de l’échange. La curiosité était épuisée. Arthur Nazaret disparut comme il était venu. Comme tant d’autres. Il ne me fit pas envoyer son livre.