La Grande Casse écologiste et sociale
La Grande Casse écologiste et sociale
chapitre 7, annexe :
Sous les dorures des « Trente Glorieuses« , la colonisation capitaliste
Avec l’invention du développement, donc du sous-développement, celle des « obstacles à la croissance »
Une razzia planétaire
Déraciner la vie
Désorienter pour exploiter jusqu’à l’os
Corrompre la Coopération !
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En 2025, pour expliquer le malaise de la société française, un Premier Ministre éphémère a déclaré que, du fait des apports étrangers, ne reconnaissant plus leur pays, les modes de vie ou la culture, des Français éprouvent un sentiment de submersion. Et de préciser qu’un « certain nombre de villes ou de régions sont dans ce sentiment-là ». Or, s’il y a bien « sentiment de submersion« et de malaise par rapport à ce qu’est devenu le pays, cela n’est pas l’immigration qui est en cause, mais bien plutôt la dépossession et le saccage organisés depuis plus de 60 ans par le système marchand auquel le discoureur participe.
Là où le désarroi est le plus grand, c’est dans les campagnes, ou ce qu’il en reste après l’industrialisation extrême imposée depuis l’occupation allemande, puis les Plans d’après guerre. Après des décennies de déstructurations écologiques, économiques et sociales, la plupart des paysans du monde entier sont passés sous la coupe du système agroalimentaire, des marchés dérégulés, et toujours maintenus en position de sujétion. Même les agriculteurs industriels, ceux qui ont obéi aux ordres du système tout en accaparant les communaux et récupérant les terres de leurs voisins ruinés, perçoivent qu’ils ont été entraînés dans une impasse. Savoir comment nous en sommes arrivés là permet d’identifier les conditionnements qui ont façonné le personnel politique et technocratique. Une connaissance indispensable pour faciliter le développement des solutions.

Avec l’invention du développement, donc du sous-développement, celle des « obstacles » à la croissance
Dans Voyages en France d’un agronome paru au début des années 1950, un « expert« écouté expose en détail la vision productiviste qui, après les USA et l’Allemagne du IIIe Reich, s’affirmait en France depuis le régime pétainiste. L’expert René Dumont y fait une description clinique des agricultures locales, mais il y manque la chair. La chair et la diversité – diversité des cultures, diversité biologique. Les personnes, leurs représentations, les savoir-faire, la vie des sociétés, la place des enfants, celle des vieux, leur santé, leurs relations avec la campagne… Les voyages de Dumont, c’est l’inverse de la promenade de Maurice Genevoix au pays de son enfance dans Au cadran de mon clocher.
Avec l’agronome Dumont, on réalise vite que la bataille de la production* occulte presque tout le reste ; en particulier, la cohésion des familles et des villages. Les biens et les pratiques communautaires qui ont réussi à survivre aux siècles de spoliation par les colonisateurs du Sud et de l’Est, par la noblesse, le clergé, les bandes noires bourgeoises, l’État capitaliste, sont à peine évoquées. Excepté un passage sur les fruitières jurassiennes et quelques exemples de moulins à grains communautaires, un « groupement d‘utilisation en commun », une « coopérative de battage », « une forme élégante d’assistance mutuelle », « deux troupeaux de moutons coopératifs »… il mentionne rarement les formes d’appui mutuel entre voisins. Il ne néglige pas la formule coopérative pour améliorer une organisation trop individualiste ou un « suréquipement individuel » ruineux ; mais, parmi tant d’exemples, on est étonné qu’il y ait si peu de communaux, si peu de structures coopératives. Sur l’ensemble, moins de 50 ans après Pierre Kropotkine, mais deux guerres mondiales propices au capitalisme, et de nouvelles déculturations et dépossessions, plus tard, il décrit des sociétés paysannes passablement affaiblies par l’exploitation imposée par les propriétaires et le chacun pour soi **. Mais, passant rapidement sur les spoliations innombrables et l’exploitation par une chape de spéculateurs éloignés de la campagne, ne semblant pas imaginer que le travail paysan puisse être mieux rémunéré, Dumont préconise essentiellement des « solutions » techniques extérieures aggravant la dépendance, donc la condition de la plupart, jusqu’à l’exclusion. En l’occurrence, il montre beaucoup d’intérêt pour les « solutions » de la colonisation (nationale-socialiste, stalinienne, maoïste et façon Corn Belt de la conquête de l’Ouest nord-américain). Jamais de remise en cause de la propriété issue des spoliations et du détournement des communaux. Jamais un projet de récupération de ceux-ci. La reconquête de l’autonomie et un développement général de la coopération ne sont même pas envisagés. La dépossession des peuples autochtones et des paysans pauvres sont acquises.
* Appellation du IIIe Reich : Les origines allemandes et vichystes de la modernisation agricole française d’après 1945, Margot Lyautey et Christophe Bonneuil, Revue d’histoire moderne & contemporaine 2022/2.
** « (…) Quoique la destruction des institutions d’entr’aide ait été poursuivie, en pratique et en théorie depuis plus de trois ou quatre cents ans, des centaines de millions d’hommes continuent à vivre avec de telles institutions ; ils les conservent pieusement et s’efforcent de les reconstituer là où elles ont cessé d’exister.« , L’entr’aide, un facteur de l’évolution, Pierre Kropotkine 1902, chapitre L’entr’aide chez nous.
« L’histoire des communautés paysannes ne finit pas à l’aube de l’âge industriel« , Les paysans – Les républiques villageoises 10è-19è siècles, Hervé Luxardo, Aubier 1981.
Quand René Dumont s’enthousiasme vraiment pour la coopération, il s’agit de ses tristes caricatures : kholkhoz, kiboutz, et autres exemples glanés dans les colonialismes et les régimes totalitaires *. On trouve beaucoup plus souvent les manifestations de son admiration pour les exploitations industrielles : « un homme pour 55ha de labour » aux USA, dans le Corn Belt. Exit les autochtones (Iowas, Sauks, Mesquakies…), la société et la biosphère ! En fait, Dumont semble le plus souvent confondre coopération et collectivisation forcée. En bonne logique productiviste, il préconise l’agrandissement des fermes qu’il voit comme des outils d’exploitation, des « entreprises« . C’est inéluctable ! Seul compte le rendement, le chiffre d’affaires. Ainsi, toujours limité à la logique comptable, s’il lui arrive d’évoquer le commerce, c’est encore pour dénigrer l’adaptation au local : « avec un fort pourcentage le trop petit boutiquier devient parasite mais ne s’enrichit pas » (page 174). « Les trop petits commerçants ayant une activité économique ridiculement réduite » (page 222)… Vivre, même modestement, en remplissant une fonction utile aux autres n’a rien de « ridicule« . Sauf pour les technocrates du nouvel ordre colonial : peu leur importe les services correspondants aux besoins de la communauté, les avantages de la proximité, etc. Ils ne pensent que tonnages et compétitivité ; et, comme « les poinçonneurs du métro » et « les vendeurs de billets de loterie« , ils classent les petits commerçants dans les « sous-producteurs« . Remarquable classification : poinçonneurs et vendeurs de billetsétaient généralement des infirmes de guerre. Mais, dans le monde des technocrates, il n’y a pas de place pour ceux qui ne peuvent pas suivre la fanfare, même s‘ils ont d’autres qualités. On sent passer le vent du couperet totalitaire.
* Pourtant, il arrive qu’il sanctionne un détournement de la coopération : « N’oublions pas que la coopérative ne doit pas être gérée seulement pour l’agriculteur, mais aussi par lui. » page 286. Sans doute un instant d’égarement, car il n’a pas un mot pour les peuples dépossédés.
Dans la pensée technocratique, l’intensification de l’exploitation et la concentration de la propriété ne sont pas relativisées au délitement des interrelations sociales et à l’accroissement des inégalités qui en résultent. Que la « modernisation« se fasse au détriment des parents et des voisins importe peu à Dumont : qu’ils aillent dans les usines, dans les sympathiques emplois offerts par l’industrialisation à marche forcée ! Dumont ne voyait que du bon dans cette dégradation. Dans Les leçons de l’agriculture américaine, (Flammarion 1949) et dans Voyages en France d’un agronome, (édit. Génin 1956), il s’apitoie sur les fermes familiales et diversifiées, selon lui,frappées de “nanisme persistant“. La mission au pays de la Fondation Rockefeller l’ayant conforté, il pourfend, les « haies discutables« , le bocage qui gêne les tracteurs, et s’ébaudit devant les grandes exploitations. « (…) l’exode rural, constituant la loi même de la civilisation, est nécessaire en quantité » (Voyages en France d’un agronome, page 335). Dès le début des années cinquante, il expliquait que la « décongestion » des campagnes accompagnait harmonieusement la croissance industrielle (Voyages en France d’un agronome, page 15). Il pouvait même justifier un bouleversement civilisationnel et écologique complet par la seule rentabilisation d’un tracteur en propriété privée (page 216). Pour lui, les campagnes devaient être transformées en fonction des caractéristiques des produits de l’industrie lourde héritière de la guerre (l’américaine), et non l’inverse : l’industrie adaptant ses produits au terrain et aux besoins ! « L’ancienne économie sylvicole (est) désormais incompatible avec le tracteur« , assène-t-il (page 271) *. Sur la lancée de ses contributions à la planification pétainiste, il le précisait déjà une dizaine d’années auparavant, dans le cadre de sa participation à l’élaboration du très industrialiste Plan Monnet. « Dès 1947, le Plan Monnet a fait clairement le choix de ne plus défendre l’équilibre entre l’agriculture et l’industrie, mais bien au contraire de sacrifier la première à la seconde et de briser l’autarcie des agriculteurs pour les transformer en consommateurs actifs sur le marché national« , La fracture agricole, par Vincent Gallon et Sylvie Flatrès. Parfaitement logique puisque Jean Monnet était un relais zélé de la stratégie colonisatrice des capitalistes US.
Par exemple : « le champ doit être à la taille de l’outil« , Le Problème agricole français, les Éditions nouvelles 1945. On est loin de la subtilité d’un Gaston Roupnel :
« Les champs furent disposés de manière à exploiter les avantages d’un relief choisi et comme façonné pour eux.
Les reliefs les plus favorables furent en effet ces heureuses pentes qui ne dépassaient pas le mouvement suffisant pour assurer l’écoulement des eaux. Ces légères déclivités, le champ les chercha et les adopta. Il s’aligna dans leur sens ; et ses sillons furent les lignes naturelles où s’écoulèrent lentement des eaux qui avaient le temps d’abreuver la terre sans la saturer. (…) », Histoire de la campagne française, Bernard Grasset 1932, quatrième partie, Les Champs, Les caractères du morcellement parcellaire.
Très éloigné aussi du souci de la santé des sols vivants : Le Sol, la terre et les champs : pour retrouver une agriculture saine, Claude et Lydia Bourguignon, Sang de la Terre 1989.
* Intéressante cette expression : « économie sylvicole« … Proche d’agroforestrerie, comme l’on dit depuis.
La censure et la fabrique du consentement ont vite inversé l’ordre des priorités, en faisant oublier le vivant : présentées comme un inéluctable progrès technique, les machines du néo-capitalisme « réclamaient des grandes exploitations« . Leur possession et leur action destructrice devenaient une mesure de l’appréciation de la qualité des fermes. La brumeuse notion de « gaspillage de main-d’œuvre » en était une autre. Celle-ci avait été inventée en comparant le « travail utile » (juste le labourage, les semis et la récolte) dans un openfield en monoculture, par rapport au jardinage d’un bocage, sans prise en compte de la perte d’autonomie et des autres conséquences de la réduction drastique du vivant ! Ces critères soufflés par les marchands de machines et de chimies n’allaient pas donner de bons résultats !
Quant au vivant… On cherche en vain les animaux, quand il ne s’agit pas de force de travail ou de facteurs de production. Des chiffres, des pourcentages, des quantités, mais pas d’oiseaux, de mammifères, d’amphibiens, d’insectes… Nulle trace des animaux et des plantes sauvages, sauf en tant que « nuisibles« . Les lieux humides ? Dumont n’y voit aucun intérêt et veut les assécher. L’eau ? Il faut accélérer son écoulement – au point de recommander l’approfondissement d‘une rivière (donc l’abaissement d’une nappe phréatique et l’accélération de l’écoulement) « pour arriver à un assainissement satisfaisant » (page 416) ! Les haies et les talus ? Des clôtures improductives qui n’ont plus lieu d’être, des « abris archaïques » contre le vent qui mangent la place des labours. Ignorant leur importance écologique, méconnaissant leurs fonctions régulatrices, il estimait qu’ils étaient juste bons à être remplacés par du fil de fer électrifié (plusieurs fois). La biosphère était comme transparente pour René Dumont et les autres contributeurs aux plans des colonisations productivistes (spoliation des amérindiens par les fermiers européens, W.O.L. du IIIe Reich étendue au Nord-Est de la France occupée, loi sur le remembrement de mars 1941, Plan Monnet et la suite). Tous étaient sourds aux cris d’alarme des paysans et des écologistes :
« Le maintien de haies, de rangées d’arbres disposés en brise-vent et de talus fait également partie de la défense des sols. Les expériences de remembrement (…) poussé à l’extrême et sans études agronomiques et écologique approfondies se sont souvent soldées par des échecs. La destruction des haies a abandonné les terres à l’érosion éolienne et à un dessèchement excessif. La suppression des talus entraîne une érosion hydraulique accélérée et une perturbation générale du régime des eaux. Haies et boqueteaux sont par ailleurs favorables à la conservation des animaux, insectes et oiseaux, entre autres, parmi lesquels beaucoup sont « utiles » à l’agriculture ». Dans le bocage, les pullulations de rongeurs déprédateurs sont inconnues, alors qu’elles sont fréquentes dans les zones transformées (…) », Jean Dorst, Avant que nature meure, page 250 de l’édition Delachaux et Niestlé 1965.
Parfois, on croit à une prise de conscience… « Autrefois le bassin de Paris comportait une hiérarchie sociale très diversifiée, du journalier au manœuvre, salarié et petit propriétaire, aux exploitants (fermiers et propriétaires) petits, moyens et gros. Tous les barreaux de l’échelle d‘une éventuelle ascension sociale ont sauté ; il ne reste ici, comme dans la grande industrie, face à face, qu’ouvriers totalement prolétaires, n’ayant plus le même goût au travail que s’ils étaient à leur compte, et patrons capitalistes. Techniquement favorable, la concentration ne paraît pas socialement heureuse ; ni économiquement (…)« , page 217. Mais sitôt après revient l’obsession d’une rentabilité réglée sur la compétition capitalistique internationale qui correspond à son idée de l’évolution. « On ne remédiera pas aux maux du libéralisme économique par le maintien artificiel des structures artisanales, précapitalistes, sous-productives. » (page 219). On cherche en vain la moindre nuance. Comme avec la recommandation répétitive d’une « mécanisation accélérée » et d’un « rapide remembrement » (La structure optima de l’agriculture française motorisée, Revue de l’économie contemporaine 1943). On reconnaît la tactique du fait accompli, habituelle des spoliateurs coloniaux. Le géographe Pierre George l’a identifiée en étudiant le chantier du barrage de Donzère-Mondragon* dévorer des fermes par centaines : « La précipitation était nécessaire pour créer un climat et mettre les sceptiques ou les timorés en présence d’un grand fait accompli et d’une mise en route irréversible.« , rapporté par Nelo Magalhães, Accumuler du béton, tracer des routes. Une histoire environnementale des grandes infrastructures, La Fabrique, 2024.
* un « cataclysme technique » de la fin des années 40.
La dureté de Dumont vis-à-vis des paysans est telle que le géographe André Gibert présentant Voyages en France éprouve le besoin de corriger : « le long labeur de cette paysannerie routinière a tout de même conservé intacte une terre qui a servi durant tant de siècles » (Revue de Géographie de Lyon, 1952).
Dès avant les années cinquante, Dumont et ses collègues étaient déjà bien identifiés par les défenseurs du vivant :
« (…) l’américanisation du pays » avec les nouvelles machines qui détruisent les terres : « (…) dans des pays où l’agriculture est intensive, la propriété morcelée, les fermes serrées l’une près de l’autre sur un faible espace, comme il en est chez nous, vouloir appliquer les méthodes à large échelle (…)relève d’une aberration magistrale. (…) C’est pourtant ce que persistent à recommander des esprits entêtés qui jouissent malheureusement parfois d’une position administrativement responsable. (…) l’incompréhension de trop nombreux agriculteurs et la surdité de quelques hauts fonctionnaires ont conduit à tolérer et même à encourager de dangereuses pratiques« , Roger Heim au tout début des années 1950 : Destruction et protection de la nature, page 98, 1952. Et encore, à propos de la Camargue menacée par la « Révolution Verte » : « Quelques hommes d’argent, quelques journalistes incompétents, quelques ingénieurs impatients, quelques fonctionnaires entêtés auront à tout jamais détruit un capital sacré de la vie terrestre« , page 161. Alors, Heim était directeur du Muséum national d’histoire naturelle. La suite a démontré qu’un simple entêtement ne pouvait expliquer un tel aveuglement et une si massive agression.
Un regroupement des prairies et des champs trop dispersés était sans aucun doute souvent utile, mais cela ne justifiait en rien les saccages commis dans un total mépris des populations humaines et non-humaines – bref, de la communauté biologique et de ses « services » irremplaçables. Il y avait autre chose.
Le spectacle de la destruction des bocages, des populations animales et des terres sous les machines américaines laissait indifférents Dumont et ses semblables. Au contraire, en mettant continuellement l’accent sur l’intensification et la productivité à n’importe quel prix, et quelle que soit la qualité des résultats (en tous domaines), Dumont disait la messe de l’idéologie industrialiste anti-écologiste et anti-sociale. En dépit de ses positions tiers-mondistes, il servait la conquête capitaliste qui, toujours, avance dissimulée sous le prétexte de l‘efficacité. Était-ce de la duplicité, ou était-il de ceux qui croyaient devoir passer par l’exploitation capitaliste pour atteindre un degré supérieur de civilisation (« communiste intégral« ) ? Sa réflexion sur un « exode rural constituant la loi même de la civilisation » tend à le prouver.
En novembre 1973, René Dumont m’écrivait qu’il était « d’accord avec beaucoup de points« , sauf sur l’agriculture biologique. Pourtant, dans L’utopie ou la mort (Seuil 1973), il déplorait la perte de l’humus *. Mais, toujours dans ce livre, il attaquait déjà « les tenants de l’agriculture biologique« , de façon aussi péremptoire que caricaturale (page 37). Auprès de moi, il admettait tout au plus que l’on puisse condamner les « excès des engrais et surtout certains pesticides« . Service minimum pour son interlocuteur écologiste. L’année suivante, après que j’ai malencontreusement contribué à le changer en héros vert (!), les manœuvres d’évitement, puis la brutale rupture de celui qui avait proposé une « action commune » ne démontreront pas une grande volonté d’évolution.
* Une position acrobatique pour un tenant des remembrements dévastateurs des forêts linéaires (les centaines de milliers de kilomètres de talus plantés de haies) et de l’écrasement-retournement-nivellement des sols vivants sous les bulldozers et les scrapers !


Avec les nombreuses missions de René Dumont, on voit que la marchandisation des campagnes avait été longuement préparée. Au moins depuis les années de la collaboration,
les logiques réductrices de toutes les diversités ont été méthodiquement diffusées. La remarquable plaquette
Remembrement rural et conservation de la nature du Comité français d’organisation de l’Année européenne de la Nature 1970 en est un exemple déjà tardif. Comme les physiocrates d’autrefois, pour contrôler l’information, les propagandistes de l’offensive avaient très tôt infiltré la majeure partie des institutions. Le Congrès pour la Liberté de la Culture et ses filiales avaient bien travaillé.

Très bien implanté et engagé dans l’amélioration des techniques de travail et des conditions de vie à la campagne, le « catholicisme social« * a très tôt intéressé les prédateurs. Dans la plupart des cas, les améliorations projetées et tentées par les jacistes n’impliquaient pas une rupture avec le modèle familial de la polyculture-élevage. Mais les promoteurs du totalitarisme agraire surent exploiter l’inexpérience et la malléabilité des jeunes et acheter des complicités pour inoculer le venin de l’illusion d’un contrôle total sur la campagne, voire d‘un affranchissement (avec l’élevage hors-sol), et glisser leurs produits dans le catalogue des changements souhaités.
* de la JAC, Jeunesse Agricole Chrétienne, qui pouvait réunir plus de 50 000 personnes à Paris en 1950.
Comme dans toute bonne colonisation, comme toujours en matière de contrôle politique, les jeunes paysans furent infiltrés par les agents de la religion anti-nature. Ne comprenant rien aux paysages, ne voulant y voir que fouillis et encombrements inutiles, ces missionnaires devenus experts et « conseillers » n’avaient que mépris pour le vivant et les savoirs éprouvés des anciens…
« L’aisance avec laquelle des paysans formés dans le monde traditionnel peuvent se mouvoir dans un monde moderne est un objet de surprise constante pour l’observateur. Pourvu qu’elles s’inscrivent dans un jeu économique cohérent et significatif, les « motivations économiques » viennent aux jeunes agriculteurs avec une rapidité déconcertante. Bien plus, sortant de leurs fermes, ces rustres mal instruits créent, avec une sûreté d’intuition étonnante, des institutions entièrement neuves (…) et parfaitement adaptées aux conditions modernes.« . Cet observateur condescendant était Henri Mendras : La fin des paysans, Armand Colin 1967. C’est révélateur : Mendras ne peut se départir de la supériorité affectée des prédateurs vis-à-vis de leurs victimes.
Une razzia planétaire
L’une des plus grandes et longues opérations de déculturation et d’aliénation était lancée. Plus encore qu’une colonisation, c’était une domestication. Sous l’activisme des agronomes dédaigneux du savoir des « rustres« , avec la force de la JAC détournée, entraînés par le CNJA (les Jeunes Agriculteurs membres de la FNSEA), beaucoup de jeunes en vinrent à suivre, voire à soutenir aveuglément le développement et l’application des « lois d’orientation« . L’aspiration à l’amélioration fut changée en « modernisation » à la mode biblique prise au pied de la lettre : « remplissez la terre et soumettez-la, dominez les animaux (…) »*. Les accapareurs locaux alléchés par la perspective de grasses subventions et envieux des champs de leurs voisins s’engouffrèrent dans la brèche.
* Lynn White (Les racines historiques de notre crise écologique, 1966).
Et, sur la stratégie hégémonique financière, commerciale, politique et culturelle :
Annie Lacroix-Riz (Les Origines du plan Marshall)

Cette « mise en valeur moderne » sans biomasse végétale, sans animaux, sans humus et presque sans hommes, sans durabilité puisque le capital accumulé a été systématiquement détruit, n’était pas seulement née du mépris pour les « rustres » et pour le vivant. Si des agronomes ont pu croire avoir découvert le Saint Graal de la production alimentaire avec des machines ressemblant aux chars de combat, le labour profond pour épuiser, l’abandon de la paille pour faire de l’élevage hors-sol producteur de souffrances sans nom, de mauvaises viandes et de lisiers, les drainages créateurs d’inondations, l’irrigation pour compenser l’asséchement, la chimie de guerre destructrice de la biosphère et génératrice des cancers et des maladies neuro-dégénératives, et le saucissonnage des productions qui réduit les agriculteurs en opérateurs d’une chaîne industrielle*, les maîtres de l’agrobusiness ne pensaient que contrôle et profits. Derrière le mirage, ils dissimulaient un système de captation et de détournement des biens et de la valeur fondé sur l’appauvrissement génétique, écologique, économique, culturel et social. Ils ont organisé la rareté en décourageant le maintien des biens communs, en tuant les sols vivants, remplaçant les variétés végétales et animales sélectionnées et contrôlées par les paysans, et en imposant la mono-activité dirigée par les industriels. C’est la destruction des autonomies alimentaires tissées de coopérations qui a facilité l’intensification de l’exploitation (des hommes) et le développement d’un système agricole totalitaire (obligations de rendement à outrance, nouvelles semences, engrais et biocides, machinisme démesuré, carburant à gros bouillons, endettement profond, stress, faillites, suicides…).
* Où l’on peut voir des « éleveurs« recevoir des animaux réduits en « minerais« , venus parfois de très loin pour être engraissés, avant d’être emportés ailleurs pour être abattus, découpés, etc., distribuant au passage des maladies nouvelles.

Au nom de pseudos « lois du commerce » (mais à l’envers), les Plans de la fin des années cinquante et la Circulaire Fontanet (mars 1960) renversant l’ordre des priorités écologiques, économiques et sociales entre producteurs et distributeurs, ont inauguré la politique des « prix bas« , les plus bas *. Ils l’ont même vendue à ses victimes ! Et, sans penser aux conséquences, tant et tant ont suivi l’illusion du « niveau de vie » et du « pouvoir d‘achat« , réglés par le prix des marchandises et non par le degré d‘autonomie, d’agrément à vivre dans un environnement sain, et le montant des revenus (bons prix et bons salaires). Ainsi ont été étranglés la plupart des producteurs par les grossistes de « la Grande Distribution« ; jusqu’à ce qu’ils ne puissent couvrir leurs frais (céréales, lait, viande, fleurs…), en dépit des « aides » payées par les contribuables-clients du grand commerce. Suivra une surexploitation mondiale des travailleurs soumis à la recherche frénétique des « prix bas« , donc des salaires les plus insignifiants. Et, parallèlement, suivra la ruine des producteurs d’ici concurrencés par la grande braderie des dictatures sacrifiant leurs esclaves et leurs tissus biologiques** ; plus un nouvel accroissement de la pollution générée par des produits de plus en plus médiocres acheminés depuis l’autre bout du monde.
* Au « meilleur marché« entend-on aujourd’hui !
** Y compris les industriels contraints de délocaliser ou de mettre la clé sous la porte.
Après le Plan Monnet de l’après-guerre, la grande offensive prédatrice sera lancée avec le Plan de stabilisation Pinay-Rueff élaboré dès le début de la cinquième République, entre septembre et décembre 1958. Il sera vite complété par un Plan de suppression des obstacles à l’expansion économique * concocté par le Comité Rueff-Armand présidé par le Premier ministre Michel Debré, en 1959. Cette littérature était explicite :
« Dans le secteur agricole, le mécanisme des prix devra presque en permanence repousser vers les activités industrielles les éléments de main-d’œuvre agricole en excédent. Son action à sens unique tendra constamment à définir les revenus agricoles pour les maintenir au-dessous des revenus industriels (…) Ainsi le mécanisme des prix ne remplira son office dans le secteur agricole qu’en infligeant aux agriculteurs, presque en permanence, un niveau de vie sensiblement inférieur à celui des autres catégories de travailleurs.«
Rapporté par Philippe Desbrosses : Le Krach alimentaire – Nous redeviendrons paysans, éditions du Rocher 1988. Également dans le Rapport Général de la Commission des Finances, du Contrôle budgétaire et des Comptes économiques de la Nation sur le projet de loi de finances pour 1970, adopté par l’Assemblée nationale, page 40 (déjà cité : chapitre 6).
* Une expression et un objectif qui reviendront comme une antienne. Par exemple, la commission sur les freins à la croissance, en 2007.

« Mécanisme des prix« , « éléments de main-d’œuvre agricole« , « à sens unique« , « maintenir au-dessous« , « en infligeant aux agriculteurs« … En des termes à peine différents, une source de l’époque confirme la volonté de spolier la paysannerie et toutes les populations des campagnes :
« Le mécanisme des prix, dans le domaine agricole, comme dans tous les autres, tend à adapter constamment l’offre à la demande. Mais, puisque, dans le secteur agricole, il devra, presque en permanence, repousser vers des activités industrielles les éléments de main-d’œuvre agricole en excédent, son action à sens unique tendra constamment à déprimer les revenus agricoles pour les maintenir au-dessous des revenus industriels. »
Intervention de Georges Bonnet citant Jacques Rueff à la tribune de l’Assemblée Nationale, séance du 23 octobre 1959 (Journal Officiel, samedi 24 octobre 1959, page 1945 du compte-rendu).
Les éléments de main-d’œuvre et « les obstacles », voire les « difficultés structurelles« , étant des personnes, des travailleurs, des métiers, des populations, des façons d’être, une civilisation ! Il fallait supprimer « les obstacles » anciens et les nouvelles résistances, donc saper tous les ensembles écologiques, économiques et sociaux structurellement incompatibles avec la croissance marchande inscrite dans une compétition commerciale mondiale *. Faisaient « obstacles » la paysannerie et la majeure partie du peuple des campagnes, le « petit commerce » et les coopératives de consommation, une large partie des artisans. « Obstacles », toutes les entraides familiales et communautaires, et la culture coopérative développée depuis le XIXème siècle ; bref, tout ce qui connectait à la communauté des hommes et de l’ensemble vivant. « Obstacles » aussi les plantes et les animaux, les cours d’eau, les espaces marécageux, la biosphère.
* « croissance marchande » est une expression sanctifiée par l’usage depuis les années 1970, jusque dans une certaine extrême-gauche (?) mêlée à la deuxième gauche socialiste, et qui croyait au progrès pour lui-même, sans plus de discernement.
Extrême-gauche et capitalistes étaient également hérissés par la culture politique écologiste qui voulait orienter et réguler technologies et productions en fonction d’une fantaisie aussi originale que la santé de la biosphère.
Bientôt, l’objectif de la croissance marchande rassemblera les croissancistes français au sein de la Fondation Saint-Simon (1981-1999) ; croissancistes totalement ignorants des décroissances induites par leur cher système, ou s’en foutant totalement.
Presque simultanément (1983), sera créé l’ERT (Table ronde européenne de l’industrie), une coordination des grands patrons européens, pour « stimuler la compétitivité mondiale de l’industrie européenne » en sacrifiant les sociétés et les écosystèmes, ici et partout ailleurs.
Les planistes avaient bien profité des leçons de Dumont !
La volonté de domination est totale. Indifférence pour les hommes, leurs cultures diversifiées, leurs modes de vie, leurs compétences. Mépris pour les campagnes et le vivant. Exclusion et réification. L’absence complète d’intérêt pour les autres – d‘empathie – et l’utopie totalitaire révèlent un univers solipsiste empruntant aux violences coloniales. L’exact contraire de la sensibilité écologiste.

Le temps des paysans, documentaire ARTE
https://www.arte.tv/fr/videos/RC-024861/le-temps-des-paysans
Les civilisations paysannes résistaient depuis très longtemps au déferlement des prédateurs de tous poils ; au moins depuis les Romains. Leur histoire était marquée par une succession de soulèvements contre les usurpateurs ; parfois de véritables guerres *. Mais, là, avec les planificateurs de la pseudo « Révolution Verte » **, pour n’être pas sanglante comme l’écrasement des campagnes sous les colonnes infernales de la Convention, l’offensive dépassait en puissance et en dissimulation tout ce qui avait précédé. Comme les deux guerres qui lui avaient ouvert le chemin, l’offensive était mondiale. Sournoise, elle avançait à la faveur de l’attrait trompeur d’une mutation technologique héritée des deux conflits mondiaux – l’énergie concentrée du pétrole et la mécanisation : tout allait être plus facile et les bénéfices allaient profiter à chacun (le mirage du ruissellement)… Mais tout le monde ne tombait pas dans le panneau, car c’était le type même de mutation qui, du fait des risques de déstabilisation culturelle, économique, sociale, écologique, avait toujours été accueillie avec circonspection. Ainsi, en réaction à la loi du 28 septembre 1791*** qui dépossédait les démunis pour favoriser les grands propriétaires, les sans-culottes de Parly (Yonne) exprimaient leur colère : « Cette loi ne peut avoir été faite que par les riches et pour les riches, dans un temps où la liberté n’était encore qu’un vain mot et l’égalité une chimère (…) La classe des indigents ne peut pas croire que la Révolution ait voulu la priver des moyens d’existence (…) », Hervé Luxardo : Les paysans. Les républiques villageoises 10è-19è siècles, Aubier-Montaigne 1981, page 208. « La Révolution » bourgeoise répondit par une explosion de violence prédatrice à travers tout le pays. Cette fois, les campagnes ayant été considérablement affaiblies par les guerres, l’uniformisation culturelle, la propagande ****, la violence fut mesurée. Il n’y eut pas de « populicide » (Gracchus Babeuf : Du système de dépopulation ou La vie et les crimes de Carrier). Avec le développement des media et la prétention à la liberté et au progrès qui devraient être obtenus par la croissance marchande, un nouveau moyen de contrôle des populations avait déjà pris ses aises : la fabrique du consentement. Inégalable dans la manipulation des foules et l’anéantissement de la démocratie, nous l’avons déjà rencontrée. En faisant miroiter des illusions de pochette surprise, elle allait entraîner la plupart des jeunes paysans dans l’engrenage du productivisme pour l’exportation.
* En France, les communes villageoises ont commencé à être privées de leur indépendance et à être dépouillées de leurs terres dès le XVIème siècle. Cependant, ce fut seulement au siècle suivant, lorsque la masse des paysans fut réduite par les exactions et les guerres à cet état d’asservissement et de misère, décrit par tous les historiens, que le pillage des terres communales devint aisé et atteignit des proportions scandaleuses. « Chacun s’en est accommodé selon sa bienséance… on les a partagées… pour dépouiller les communes, on s’est servi de dettes simulées. » (édit de Louis XIV en 1667 (…) Huit ans avant cette date, les communes avaient été mises sous la gestion de l’État. (…) deux années plus tard, tout le revenu en argent des communes était confisqué par le roi.
L’entr’aide, un facteur de l’évolution, Pierre Kropotkine 1902, chapitre L’entr’aide chez nous.
Les Paysans – Les républiques villageoises, 10e-19e siècles, chapitre IV : Les grandes révoltes agraires, Hervé Luxardo, édit. Aubier-Montaigne 1981.
** L’expression, qui associe l’idée d’un bouleversement positif et la couleur dominante de la nature, semble sortir tout droit des ruminations d’Edward Bernays.
*** Juste avant sa dissolution, le 30 septembre 1791, c’est un nouveau cadeau de l’Assemblée Nationale Constituante qui, en décembre 1989, s’était déjà protégée de « la plèbe » en supprimant les assemblées populaires pour les remplacer par l’administration des nantis sous autorité du pouvoir central ! Une Assemblée Nationale Constituante dont le « tiers état » était truffé d’embourgeoisés urbains, de riches laboureurs et de grands propriétaires, plus des négriers des grands ports de l’Ouest et des colonisateurs esclavagistes. Rien d’étonnant, donc, à ce que « les décrets qu’elle fit du 28 février au 5 mars, et le 17 juin 1790, eurent pour effet de rétablir le régime féodal dans ce qu’il avait d’essentiel. » (…) « On voit, en effet, cette question du maintien des propriétés passer comme un fil noir à travers toute la Révolution, jusqu’à la chute des Girondins (…) », Pierre Kropotkine, La grande révolution 1789 – 1793. En réponse aux réclamations de la loi agraire, les assemblées bourgeoises dépêchèrent des colonnes de violeurs-massacreurs contre les paysans et tous autres de cette « plèbe » qui ne cessait de protester contre le détournement de la révolution par les propriétaires et les affairistes : « Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social, celui où les non-propriétaires gouvernent est dans l’état de nature. L’égalité absolue est une chimère. L’homme sans propriété a besoin d’un effort constant de vertu pour s’intéresser à l’ordre qui ne lui conserve rien (…) », Boissy d’Anglas 1795, alors rapporteur de la commission des Onze. Évidemment, avec de tels « révolutionnaires« , la loi agraire est restée un mirage.
**** Tel le film « distribué par les services américains d’information (…) projeté çà et là en Suisse, comme pièce à conviction destinée à servir la propagande en faveur de la « productivité »« , Roger Heim dans Destruction et protection de la nature, page 161. Roger Heim qui donne d’autres exemples de la propagande entraînant « vers un consentement à « l’invasion pacifique des continents par le machinisme moderne »« , page 162. Cette désinformation du début des années 1950 accompagnait le Plan Marshall et était relayée par « bien des personnalités éminentes« .
Déraciner la vie
C’était une guerre culturelle, comme celle qui s’abattait déjà sur les écologistes et toute la nouvelle gauche. Pour les nouveaux usurpateurs brandissant les faux drapeaux du « progrès » par la croissance marchande, le peuple des campagnes était sous-évolué. Un gibier à plumer. Quant aux biens communs soigneusement entretenus de génération en génération, ceux qui avaient résisté aux précédentes offensives, cela ne comptait pas. Mêmes les prairies permanentes ne trouvaient pas grâce aux yeux de leurs technocrates ! Surtout pas avec Dumont qui était un promoteur de l’artificialisation des prairies : « la nécessaire intensification fourragère » disait-il en préconisant leur retournement et leur culture avec des engrais chimiques – comme le révèle son admiration pour la Corn Belt qui a détruit la Grande Prairie amérindienne *. Nul souci de la diversité biologique** et de la matière organique générée par les biocénoses et les anciennes pratiques. Pas un mot sur le Dust Bowl dû à la destruction de la Grande Prairie sous les engins industriels.
* Cornelia Mutel :The Emerald Horizon – The History of Nature in Iowa, University of Iowa Press 2008.
** donc de la qualité des produits de l’élevage (lait, viande, œufs, etc.) : L’alimentation des vaches est susceptible de modifier les caractéristiques sensorielles du lait, https://journees3r.fr/textes3r/20021303-lalimentation-des-vaches-est-susceptible-de-modifier-les-caracteristiques-sensorielles-du-lait/.
La réalisation des fantasmes doctrinaires et la prospérité de quelques-uns allaient être construites sur un charnier.
On décèle sans peine l’onde persistante de l’offensive mondiale du capitalisme dirigée par les industriels américains de l’armement en quête de nouveaux marchés pour l’après guerre *. Le Plan Marshall et le Plan Monnet « de modernisation » (1949)** faisaient déjà partie du même front. En 1958, la composition de la première commission planificatrice du régime gaulliste le confirme. Aux postes de commande :
– Antoine Pinay – Bilderberg Group et Cercle Pinay en lien étroit avec le précédent, au top de l’ultra-capitalisme,
– Jacques Rueff – dérégulateur « libéral« , participant au Colloque Walter Lippmann initiateur du néolibéralisme en 1938 (Lippmann était l’alter-ego d’Edward Bernays, co-auteur de la « fabrique du consentement« ), membre dès 1947 de la Société du Mont Pèlerin créée par Friedrich Hayek,
– Roger Goetze – ex-inspecteur des finances, sous-directeur du Crédit Foncier,
– Georges Pompidou – alors directeur général de la Banque Rothschild.
* Engrais et produits phytosanitaires (sic) pour poursuivre la chimie de guerre. Tracteurs, bulldozers et autres machines destructrices (de technologie dure) pour continuer à faire tourner les chaînes de production des chars et autres armements lourds.
** Un plan largement inspiré par la politique de Vichy, elle-même prenant modèle sur l’agro-chimie allemande tout en appliquant la stratégie de conquête développée par l’oligarchie US, il a été élaboré avec la contribution de René Dumont.
Suivre ces gens qui semblent vouloir copier les féodaux, c’est découvrir la voracité de la prédation capitaliste, leur crainte grandissante des alertes et des protestations, et l’intensification planifiée de la mobilisation réactionnaire. Ils se rencontrent, s’allient, se coordonnent, débattent stratégie et organisent la résistance aux résistances. À partir de la Seconde Guerre Mondiale, ils élaborent des « Plans » pour déstructurer tout ce qui contrarie leur boulimie et renforcer la spoliation et la capitalisation à long terme par effets de cliquet successifs (l’action à sens unique du mécanisme des prix) *. À chaque « Plan« , à chaque « réforme » son engagement plus avant dans l’engrenage au moyen d’une déconstruction sociale, d’une restructuration verticale et d’une technologie sélectionnées en fonction de leurs capacités à s’imposer comme monopoles radicaux**, etc. Tous changements réduisant les possibilités d’inverser le cours des effondrements qu’ils provoquent – ainsi pour le réchauffement climatique dans lequel la destruction des bocages, des prairies permanentes et des zones humides tient une place de choix.
* Soixante ans de saccage des campagnes plus tard, la Confédération Paysanne réclamera encore :
« (…) l’interdiction formelle de l’achat des produits agricoles en dessous de leur prix de revient (coût de production + revenu agricole). Il s’agit enfin de mettre en place une vraie protection du revenu des agriculteurs (…) ».
** tel le « cataclysme technique » du TGV. Nous l’avons vu (annexe du chapitre 6).
Ministre de Charles de Gaulle, c’est Edgard Pisani qui s’était attelé à la mise en œuvre des Plans néolibéraux sur le terrain. Dès lors, l’ignorance méprisante du vivant et les préjugés technocratiques sur les peuples des campagnes ont guidé les politiques agricoles. L’agriculture pérenne, saine, familiale, diversifiée, nourrissant les communautés villageoises, soucieuse de la vie des communautés biologiques, de la fertilité des sols et de la protection des eaux, garantissant une autonomie pour beaucoup et, au moins, les conditions d’une survie, etc., cette économie n’a plus droit de cité. Elle est l’ennemi à abattre pour faire place au modèle tourné vers l’exportation – précisément le modèle qui permet la concentration du capital spolié aux familles et aux communautés. Un modèle importé des États-Unis où les écocides et la destruction de l’agriculture pérenne allaient bon train depuis longtemps.

Technocrate sans expérience de la campagne, Pisani regardait celle-ci au travers d’une grille idéologique déformante : « Le premier obstacle à la solution du problème agricole est le conservatisme de la profession elle-même qui offre à toute réforme, à toute entreprise de rénovation, une résistance extrêmement lourde… Nous n’avons pas le droit, au nom du respect monstrueux que nous vouons à tout ce qui est petit, de maintenir en esclavage des familles dans des exploitations qui ne pourront jamais les nourrir » (discours au Sénat en juillet 1961) ! Comme c’est ressemblant à cette philosophie :
« Il ne s’agit pas d’attaquer la boulangerie, mais l’ensemble des fabrications artisanales et qui veulent le rester à tout prix… Quant aux 40 000 boulangers, pourquoi voulez-vous les retenir dans un travail qui peut être mieux fait à l’échelle industrielle, mieux vaut libérer les énergies humaines pour d’autres conquêtes… Le bâtiment et la route manquent d’hommes. Je crois qu’on sortirait les boulangers de leur pétrin en leur apprenant, par exemple, à conduire un bulldozer » (Édouard Leclerc dans Le Nouvel Observateur en 1966). « Un bulldozer » du remembrement, sans doute. Comme c’est ressemblant à René Dumont chantant les louanges de l’inéluctable « décongestion » des campagnes « en quantité » !
Pisani pensait-il vraiment ce qu’il disait ? Qu’importe, il faisait écho au Plan livré deux ans plus tôt par la technocratie néolibérale incarnée par Rueff et Armand : « La situation actuelle est imputable à l’archaïsme des structures parcellaires, à la faiblesse des surfaces cultivées par bon nombre d’agriculteurs, à l’inadaptation de certaines méthodes de production aux possibilités et aux exigences des progrès techniques, enfin, à l’insuffisance des stimulants, imputable, jusqu’à un passé récent, à un excès de protectionnisme« . À entendre ces gens, l’agriculture française abordait une ère de rationalisation et de progrès – d’un « progrès » aussi inéluctable que bénéfique, s’entend (surtout pour les prédateurs étatsuniens). Mais quel « progrès » ? Celui des productions appauvries en diversité et en qualité, chargées de poisons*, et soutenues par les généreuses subventions étatiques et des prêts générateurs d’endettements ?
* Combien de maladies de longue durée, combien de vies gâchées, combien de morts ? Rachel Carson et beaucoup d’autres avaient prévenu : « Des ouvriers qui travaillaient dans des vergers de Californie sur des feuillages traités au parathion un mois plus tôt, se sont trouvés mal, et n’ont échappé à la mort que grâce à l’habileté de leurs médecins. (…)Qui va surveiller la campagne pour prévenir le promeneur innocent que dans certains champs la végétation est recouverte d’un film mortel ? (…)Dans tous les cas, la même question monte aux lèvres : qui a pris la responsabilité de déclencher ces empoisonnements en chaîne, de lancer cette onde mortelle qui progresse en s’élargissant comme les rides créées à la surface d’un étang par la chute d’une pierre ?« , Le Printemps silencieux, le Livre de Poche 1968, page 148.
Vertige : des dizaines d’années plus tard, les vergers de Californie sont toujours inondés de biocides : Des abeilles et des hommes, film de Markus Imhoof, http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=209900.html
Avec Pisani et ses conseilleurs très spéciaux, on était déjà très éloigné des propositions d’un Gaston Roupnel !
Ils avaient sous les yeux des « unités de production » sans doute perfectibles, mais qui conciliaient la satisfaction des besoins d’une forte population avec le maintien de la biodiversité et la régulation du climat. Ils n’en avaient cure. Ou, plutôt, ils n’étaient pas là pour apprendre et comprendre. Ignorants et insensibles, ils étaient – et sont encore – comme les seigneurs d’autrefois qui ne s’intéressaient qu’à la monoculture des céréales faisant leur fortune, avant d’être cause de famine au premier aléa climatique. Pour ces accapareurs, les landes, les bosquets, les haies, les talus, les chemins, les cours d’eau et leurs ripisylves, les zones humides, etc., n’étaient qu’espaces inutiles, perdus pour les choses sérieuses, encombrements improductifs, vides « à valoriser« . Dans leur monde réduit, la biosphère n’était que matière à modeler Enfin, c’est ce qu’ils prétendaient. Pourtant, ces ouvrages n’avaient pas été faits au hasard. Comme auparavant avec les précurseurs des agronomes : les Physiocrates, pour les technocrates et les nouveaux accapareurs, la connaissance ne pouvait venir du peuple, et la réalité n’était pas sur le terrain. Celle-ci ne prenait consistance que sur le Plan. Ils voulaient tout ignorer de l’agroforesterie pratiquée par des paysans qui, même si les mots n’étaient pas encore inventés ou utilisés, et à la différence de Monsieur Jourdain, savaient parfaitement ce qu’ils faisaient. Les témoignages d’époque, et d’avant, sont assez édifiants : les gens des campagnes parlaient :
– de la masse végétale,
– de la diversité des animaux hébergés par les talus et les haies,
– de la protection des cultures contre la prolifération d’éventuels « ravageurs« ,
– de la protection des cultures, des élevages et des habitats vis-à-vis du soleil, des vents, de l’assèchement comme du ruissellement,
– des bonnes nourritures, de la pharmacopée et du confort offerts par les haies aux animaux d’élevage,
– des pollinisateurs, des légumes sauvages, des champignons, des fruits, des gibiers…
– des fruitiers, des feuillages fourragers, du bois de chauffage renouvelé chaque année (aussi du paillage et de la litière),
– de la fertilisation des prairies et des champs, du renouvellement de l’humus,
– de la dynamique de l’eau retenue en période pluvieuse et relâchée par temps sec,
– de la régulation de l’humidité de l’air et du climat (généreuse évapotranspiration et pluies régulières de proche en proche), etc.

Dans le mépris pour les populations et les ensembles vivants qu’elles observaient et jardinaient depuis des siècles, on retrouve le discours menteur du colonialisme. Le pays est « vide« , la forêt est « vierge« , elle est un « désert vert » improductif… C’est, encore dans les années 70 (!), Michel Foucher rêvant que l’Amazonie puisse devenir « un espace complémentaire de la croissance économique nationale« , et ses sols un « facteur de production très bon marché« . C’est Charles Vanhecke voyant le Brésil « encombré par une masse végétale dévoreuse d’énergies ». On n’est pas loin des calculs des féodaux responsables des grands défrichements. Les cupides bégaient ! Nous sommes encore dans le temps des colonisateurs :
La mise en valeur de l’Amazonie brésilienne – Les routes transamazoniennes, Michel Foucher, 25 pages, La Documentation Française N°4 110 – 4 111, 15 septembre 1974.
L’Amazonie en train de naître, Charles Vanhecke, le Monde du 12 mars 1976 (https://www.lemonde.fr/archives/article/1976/03/09/i-le-paradis-perdu_2962055_1819218.html).
Sur les résultats de « la mise en valeur » à la mode des technocrates :
La terre des hommes rouges (BirdWatchers), film de Marco Becchis.
L’action se déroule au Brésil, ce même Brésil vanté par moult économistes et politiques éclairés qui le décrivent comme région « émergente« . En fait d’émergence, le succès du Brésil auprès de ces experts est proportionnel à la destruction de ses vraies richesses, c’est-à-dire à la régression sociale, culturelle et écologique.
Les programmes technocratiques se développaient dans une totale ignorance du terrain. Pas l’ombre d’une étude d’impact. Ni pédologues, ni hydrologues, ni écoute des « violentes protestations élevées par la plupart des amis de la nature, des services officiels (…), des écologistes, et même par certains entomologistes » (Rachel Carson, page 186) *. Il faudra attendre la fin des années 70 pour que des compétences soient invitées à donner leur avis !
* Rachel Carson, qui, elle aussi, dénonçait les méthodes totalitaires et les saccages de la Green Revolution.
Si les voix des paysans et des écologistes étaient inaudibles, un boulevard était ouvert devant les agronomes et les techniciens missionnés par l’agrobusiness. Ils multipliaient les conférences pour imposer la destruction la plus massive depuis les grands défrichements (Langon, qui termine son remembrement, entend poursuivre ses infrastructures rurales), http://www.langon35660.fr/ouest-france/1967/1967_10_27_remembrement.pdf
Souvent puisés dans les discours de la colonisation agraire du IIIe Reich et chez ses suivistes de Vichy*, les prétextes les plus faux furent diffusés pour justifier la destruction des campagnes – à commencer par ce qui restait des communaux – et la création d’openfields stérilisés, exposés à toutes les agressions, érodés massivement au point d’encrasser les canaux, les rivières et les estuaires**, et générateurs de besoins infinis faisant la fortune des spéculateurs. Premier des prétextes : le fameux remembrement des parcelles dispersées. Encore une manipulation du langage pour détourner l’attention, ce remembrement, puisqu’il n’explique en rien les grandes destructions. « Impératifs de production » nous dit-on encore maintenant. Mais quels impératifs, quelle production, de quelle qualité, et pour qui ? Déjà, les saigneurs, les nouvelles cités et les monastères tenaient ce langage il y a dix siècles…
* La Loi sur la réorganisation de la propriété foncière et le remembrement date du 9 mars 1941.
** Comme dans le Pas-de-Calais durant l’hiver 2023/2024.
Comme en Amérique et en Grande-Bretagne, les services de l’État et la plupart des élus étaient tombés entre les mains des experts en relations publiques de l’industrie. Seuls sur les chantiers : des géomètres et des techniciens « intéressés au volume des travaux et études faits pour le compte des collectivités locales« , tels les ingénieurs du génie rural. « Des collectivités locales« , et des intérêts étrangers au local, surtout. Les résultats sont à la mesure de l’incompétence et de l’intéressement aux saccages. En 1971, dans un paysage promis à la dévastation, un paysan dit son écoeurement : « Ils prennent la terre labourable pour faire la route et les pierres pour faire de la terre labourable« , et d’ajouter : « Ça n’sert à rien d’parler« , Adieu Terroir, un reportage d’octobre 1971, https://www.facebook.com/watch/?v=156848389799469
Tout est dit en une formule !
Sur le saccage de la Bretagne et la propagande étatique dictée par les lobbies industriels étatsuniens : 1971 : les Bretons alertent sur les dangers de la disparition des haies
Sous les dénigrements et les odes au progrès, le programme était digne des totalitarismes qui l’avaient inspiré. Il fallait détruire l’autonomie alimentaire et économique. Il fallait défaire la régulation climatique et la régénération biologique à l’œuvre dans les bocages, les clos, les terrasses, toutes les parcelles protégées, les pâturages, les jachères, les zones humides, les mares (pour cela, ils disent encore « assainissement »)… Détruire sans frein pour vider les campagnes.
Pour mieux « repousser les éléments de main-d’œuvre agricole en excédent » et araser les « obstacles à l’expansion économique« , le remembrement était une arme décisive (le développement de « la Grande Distribution » aussi.). Il fut lancé avec une brutalité inouïe par la seconde loi d’orientation agricole de Pisani en 1962 :
« Les bases des grandes opérations d’aménagement foncier que sont le remembrement, le drainage des terres et zones humides et l’irrigation, ont été posées au cours de la période précédente. Leur mise en œuvre va connaître un développement spectaculaire dans un cadre volontariste de modernisation de l’agriculture, désormais porté conjointement par l’État et les organisations professionnelles agricoles. L’un des objectifs de la loi d’orientation agricole de 1962 est en effet formulé en ces termes : Pour diminuer les coûts de production : conduire plus avant l’aménagement foncier et mieux organiser les surfaces agricoles (…) ». La fabrique de l’agronomie. De 1945 à nos jours, Éditions Quae, 2022.
Moderniser (bien sûr, sans préciser de quoi il s’agit), diminuer les coûts de production, aménager (en déménageant), organiser (en déstructurant)… Comme un prolongement du mouvement de contrôle des masses, d’organisation du travail, de « rationalisation de l’économie » et des unités de production industrielles pour augmenter les rendements, etc., développé sur l’élan des dirigismes perfectionnés pendant la Première guerre mondiale. Avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, les expériences totalitaires menées dans les campagnes par le Troisième Reich*, puis le gouvernement du Maréchal ont préfiguré les bouleversements imposés dans les années soixante.
* Surtout à partir de 1936, dans le cadre du Plan de Quatre Ans destiné à supporter l’effort de guerre déjà planifié. Le saccage des campagnes qui suivit préfigurait les ravages de la « Révolution Verte« .
La WOL dans les Ardennes et les rapports géographie – nazisme au sein du IIIeReich
https://journals.openedition.org/mappemonde/6624
Les nazis et la « nature » Protection ou prédation ?, par Joham Chapoutot
https://shs.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2012-1-page-29?lang=fr
La « modernisation » avant la lettre : le patronat français et la rationalisation (1925-1940) François Denord, Odile Henry
Arrêtons-nous un instant pour constater que l’éviction des fermes familiales a produit des exploitations dont les engins surdimensionnés n’économisent pas les kilomètres parcourus à pleine vitesse sur les petites routes et jusque dans les rues des villages. Un prétendu « rationalisme scientifique » complétait le récit propagandiste en promettant une « diminution des coûts de production » et une spectaculaire augmentation de productivité (en ignorant la contribution jusqu’à épuisement des riches sols légués par le bocage ; mais aussi les travaux d’infrastructure, les ruptures écologiques, la nouvelle lutte contre l’érosion et la sécheresse, et l’investissement dans les intrants compensateurs). La substitution de l’application des directives des fabricants de poudres de perlimpinpin aux savoir-faire mûris par des siècles d’expérience était vantée comme une amélioration du « niveau technique » des paysans ! « À tous points de vue, meilleure utilisation du capital terre. » claironnait un petit film propagandiste de l’époque, tout en montrant un paysage saccagé où s’avance un tracteur chenillé comme un char de combat. Un ouragan de vandalismes s’abattait sur le pays.
Dans le Rétro : la folie du remembrement, https://www.facebook.com/watch/?v=422254339050789

Aucune violence ne fut économisée pour faciliter la pénétration des prédateurs qui allaient épuiser le capital biologique accumulé de générations en générations – bien commun entre les biens communs. Même la force militaire était mobilisée : les bulldozers ravageaient les campagnes sous la protection des gendarmes. Comme le sabreur Gallieni obligeant les Malgaches « à sortir de leur économie de pure subsistance pour s’employer comme salariés ou développer les produits d’exportation » (un précurseur !), tous les moyens furent employés pour changer les paysans et les artisans enracinés dans le pays et fiers de leur travail en arracheurs de haies, en distributeurs des intrants les plus nuisibles et en clients des comptoirs de l’illusion des « prix bas« … Précisément, du fameux « mécanisme des prix » des planifications technocratiques.
Les chauffeurs de bulldozers avaient des consignes : ni haie, ni végétation, ni mur » : l’histoire de la réorganisation foncière de nos campagnes

Démonstration d’une abyssale stupidité, agronomes planificateurs comme exécutants ont traité la campagne et ses habitants en substrat inerte, modelable à volonté. Depuis les profondeurs minérales, la terre meuble riche en matière organique, l’humus grouillant de vies, etc., toutes les strates de la biosphère ont été anéanties.
Désorienter pour exploiter jusqu’à l’os
Après les préparations de terrain, vint l’offensive massive de la « Politique Agricole Commune » (PAC) qui, bien sûr, ne relaya que les injonctions du colonialisme industriel et financier. En distribuant l’argent public à ceux qui rompaient avec la civilisation paysanne en s’engageant à fond dans l’élimination des modes d’agriculture durable, contribuant ainsi à la destruction des campagnes, cette PAC allait achever de tout bouleverser. La PAC « garantit des prix en hausse chaque année ! (…) il n’y a plus de freins à la production, mais au contraire un encouragement explicite à augmenter les volumes« , donc à détruire toujours plus (La fracture agricole, par Vincent Gallon et Sylvie Flatrès, Delachaux et Niestlé 2008).
« Une collaboration étroite entre État et syndicalisme se met alors en place, fondée sur la convergence des revendications du CNJA avec les objectifs de modernisation de l’agriculture visés par les responsables politiques de la Vème république : une agriculture française compétitive en vue de la création du marché commun européen«
Le syndicalisme agricole et sa place dans la mise en place de la politique agricole (Lisa Gauvrit 2012, agter.org).
Ta ta ta ta ! Comme c’est bien tourné, retourné ! Pour décrire une si remarquable proximité au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le mot collaboration est bien choisi. Mais, au moins, il est dit que tout cela est fait pour l’exportation et les fortunes que cela nourrit. Pas pour le local. Pas pour le pays. Évidemment. Cela aurait été étonnant pour une « République » née d’un coup de force : l’Opération Résurrection !

Entre les élus professionnels, les technocrates rigidifiés par l’idéologie néo-libérale et conseilleurs du gouvernement*, les stakhanovistes de la production de marchandises, les profiteurs locaux et les entreprises de travaux publics, la « collaboration » fut parfaite. Elle le fut aussi pour éliminer les défenseurs de la paysannerie et les naturalistes déjà engagés dans l’alerte écologiste. La « collaboration » fut si étroite que le ministre Pisani recevait les bons élèves de la « modernisation » chez lui. Cette « collaboration » encourageait déjà les appétits les plus féroces. Les uns ciselaient des règlements et des formules juridiques hors-sol, tandis que les autres s’armaient pour la razzia. D’autres encore, tapis dans la coulisse, tiraient les ficelles depuis longtemps. C’était de plus grands prédateurs encore dont les précédents quémandaient l’approbation et l’appui : les très puissants industriels américains en manque d’une nouvelle guerre mondiale – guerre économique cette fois – pour écouler leurs machines, leur chimie mortifère, leurs semences, leur carburant. Entre autres bonnes fées à la tête du consortium – dont le gouvernement US qui aspergeait de DDT tout ce qui bougeait – les fondations Rockefeller et Ford poussaient ici leur « Révolution Verte » ultra-mécanisée et droguée aux biocides. Celle-ci ravageait déjà l’agriculture familiale américaine et changeaient les campagnes en zones de mort**. Cela n’était pas assez. Il fallait en faire profiter les autres, exporter tous azimuts pour accroître les profits ! Déjà, comme au bon temps de la Commission Creel, de la campagne publicitaire du bacon au petit-déjeuner, des cigarettes « flambeaux de la Liberté« , etc., les « experts » infiltraient tout et multipliaient les formations agricoles pour conditionner les jeunes à la déstructuration des communautés et de l’économie des campagnes (« optimisation des facteurs de production« , qu’ils disaient). Et les pires aberrations devinrent paroles d’évangile :
« Dans ma formation de BTS agricole, on nous emmenait, au début, dans une ferme qui tournait pas rond ». Fallait penser un plan pour la redresser. On avait six heures. Tout le monde a eu une note entre 2 et 3 sur vingt, la première fois. On s’est fait engueuler par le professeur de gestion : vous avez rien compris, on vous forme pour pousser les paysans à produire ! Après, on a compris. On avait 18 sur 20. Première chose : appeler l’abattoir. Toutes les vaches de races rustiques locales, dehors, remplacées par des Holstein. Deuxième coup de téléphone : bulldozer. On rase toutes les haies. Troisième coup de téléphone : pelleteuse-draineuse. On assèche le zones humides. Quatrième coup de téléphone : on commande 25 tonnes d’ammonitrate. Cinquième : 25 tonnes de soja. C’était en 1975-1976. Je vous passe les doses d’herbicide« . Silence dans les champs, Nicolas Legendre, Arthaud 2023.
La recette de la « Révolution Verte » est résumée : détruire le travail des anciens et réduire la diversité des vies et des modes de vies associés, afin de détruire la résistance aux aléas, l’adaptabilité, l’autonomie et la liberté de choix***. Objectif : compromettre la survie et rendre dépendant de l’industrie et de la finance. C’était à l’époque où les écologistes réalisaient qu’ils s’étaient fait avoir en demandant à René Dumont d’être leur porte-parole le temps d’une élection !
* Dans la ligne du Colloque Walter Lippmann (1938) et de la Société du Mont-Pèlerin (1947).
** La couleur verte a beaucoup de succès chez les empoisonneurs. 60 ans après le premier verdissement révolutionnaire, une nouvelle « Révolution Verte » se profile ; avec un vert écologisé par les technocrates au service de la poursuite de la croissance marchande, bien sûr.
*** « La seule vie libre, c’est la vie de paysan« , Henri Nanot, un amour fou de liberté (1921-1962), par René Rougerie, Édit. Lucien Souny 1988.

Le regroupement des parcelles et l’argumentaire de la productivité ont surtout servi de cache-sexes aux prédations locales, de prétextes à la création des grandes « exploitations » sous le joug des banques et des lobbies – bref, d’écrans de fumée masquant les spoliations sans nombre, la concentration du capital partagé, et son transfert vers les financiers et les industriels.
Côté carotte, les achats d’engins agricoles furent souvent détaxés, et le Crédit agricole (une banque coopérative !) distribua des subventions aux Coopératives d’Utilisation de Matériel Agricole (CUMA) créées après-guerre, juste à temps pour aider au déploiement du Plan Marshall et de ses tracteurs – déploiement supervisé par Irving Brown, l’agent de la colonisation US.
Irving Brown, The Most Dangerous Man
https://time.com/archive/6618433/labor-the-most-dangerous-man
Quand la CIA reconstruit l’économie française par Frédéric Charpier, dans Histoire secrète du patronat français de 1945 à nos jours, éditions de la Découverte 2009.
Côté bâton, dans la suite d’une loi sur le remembrement de mars 1941 sous influence allemande, la première loi Pisani, celle de 1960, avait créé des « commissions » souveraines, telles les Sociétés d’Aménagement Foncier et d’Établissement Rural (SAFER), dans le but d’accroître la taille des « exploitations« , donc d’exclure la majorité des paysans *. SAFER, Commissions Communales d’Aménagement Foncier (CCAF), Association Foncière de Remembrement (AFR)… les officines imposées par la planification de la réification du vivant furent saupoudrées partout. Toutes puissantes, disposant de la prérogative du droit de préemption sur l’achat des terres, et de celui d’expropriation, elles n’étaient peuplées que de sectateurs de l’agriculture productiviste à outrance. Surtout intéressés à la ruine des autres (avec des fonctionnaires payés au pourcentage !), ces bonnes personnes n’hésitèrent pas à soumettre les opposants par la force, à les jeter en prison, voire à les faire interner. Tout était paré pour placer devant le fait accompli les populations à trier. Une tactique totalitaire classique des colonisateurs faiseurs de ruines écologiques et de famines.
* Depuis la seconde guerre mondiale, la population active des campagnes a été divisée par 14. Cela n’est pas involontaire, comme un dégât par inadvertance. Déjà au temps du Maréchal, sans aucun souci des interrelations sociales, les agronomes parlaient de « surpopulation rurale » et préconisaient la disparition des petites fermes familiales jugées improductives (sans la moindre compréhension de leur rôle dans les dynamiques d’ensemble).
Totalitaire n’est pas excessif. Les saccages et les exactions des colonisations, de l’Amazonie à la Chine, en passant par l’Afrique, nous avaient alarmés. Mais un processus équivalent était à l’œuvre ici même ! D’ailleurs, colonisation est bien employé à l’époque pour décrire la conquête des campagnes françaises : « Cette Camargue est en voie de colonisation. Grâce à des méthodes nouvelles, à un matériel puissant et à un effort gigantesque, d’énergiques défricheurs édifient des domaines exemplaires.« , Rapports France-États-Unis n°51, de juin 1951, rapporté par Roger Heim qui poursuit en dénonçant la propagande en faveur de la « productivité ». Les communautés biologiques d‘ici et d’ailleurs étaient saccagées pour détruire leurs intolérables capacités de régénération, pour créer la pénurie, pour déstructurer, désemparer, fragiliser en dissociant les familles et les sociétés, et ruiner les civilisations enracinées dans la biosphère. C’était une « guerre économique systémique » : La guerre économique systémique, par Christian Harbulot, https://cr451.fr/champ-de-recherche/la-guerre-economique-systemique/.
De leur conception à leur exécution menées par des prédateurs protégés par l’État, l’extrême brutalité des remembrements avait été pensée pour gagner de vitesse l’éveil des consciences – comme l’avait recommandé René Dumont qui, après avoir encensé la loi de remembrement de mars 1941 promulguée par le régime de Vichy, avait préconisé « une mécanisation accélérée » et « un très rapide remembrement » dès 1946 : Le Problème agricole français, Les Éditions nouvelles.
Détruire. Détruire vite. Une tactique commune dont le mouvement écologiste fera aussi l’expérience ; parmi d’autres (et où, à la manœuvre, nous retrouverons un Dumont toujours aussi épris de démocratie). Détruire vite et totalement pour déborder les résistances et interdire tout retour en arrière.
Les paysans soulevés contre ce remembrement tombé d’en haut parlaient de « dictature« . Dictature, en effet ! Pas d’information, pas de consultation, une dissimulation telle que la plupart ne pouvaient apprécier le bouleversement civilisationnel en cours. Empruntée aux colonialismes, la politique du fait accompli employait tous les moyens pour surpasser les oppositions et prévenir un plus grand réveil. Encore à la fin des années 1980, à Geffosses (Manche), dès le lundi suivant la victoire des opposants aux élections municipales, le préfet envoie les gendarmes mobiles et des entreprises de travaux publics pour saccager la campagne avant l’élection du maire par le nouveau conseil municipal quelques jours après.

La mégamachine capitaliste anéantit le travail des générations précédentes et des communautés biologiques. Elle défonça rapidement les sols enrichis en matière organique par des siècles de bonnes pratiques, sols de prairies jamais labourées, grouillants de vie*, sols traités en substrat inerte confié aux laborantins et aux conducteurs de chars, sols mis sens dessus dessous, l’humus enterré sous le sol profond, malaxés, violentés, compactés sous des machines disproportionnées, leurs vies écrabouillées. Sols détruits, épuisés en quelques récoltes. Les animaux d’élevage furent condamnés aux camps de la mort, etc. Tout cela avec l’argent public dans une « démocratie représentative« … Maintenant, alors qu’il faudrait mobiliser encore plus d’argent public pour reconstruire ici, c’est au tour des paysans des pays de l’Est de l’Europe et à leurs campagnes d’être ruinés, dépossédés par les spéculateurs avec l’aide des prétendus règlements sanitaires et des subventions de Bruxelles. Ces paysans sont encore nombreux à pratiquer une agriculture traditionnelle respectueuse du vivant et de la santé des consommateurs. Une chance exceptionnelle pour tous. Mais les technocrates européens au service des industriels et des financiers ne l’entendent pas de cette oreille et préparent la ruine écologique et sociale de ces régions. Comme partout ailleurs dans le monde.
* et de carbone “séquestré“ (comme les talus).
De la sorte sera développé tout ce qu’Edgard Pisani dénoncera plus tard (!?), et bien plus :
– l’exclusion massive correspondant à la concentration et à l’agrandissement des propriétés subventionnées par les aides publiques.
– la destruction d’emplois,
– la disparition d’une grande partie des fermes en France, aux États-Unis, partout, et la désertification des campagnes autrefois nourricières,
– même les subventions à l’exportation, ce système destructeur de l’agriculture vivrière en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud,
« Il est incontestable que j’ai été fasciné par les exigences techniques des tracteurs » confessera Edgard Pisani (France 2 en février 2010). Comme Dumont. Ces fameux tracteurs perfectionnés avec l’expérience des chars de combat de 14/18 et de la suivante… Taillés pour la guerre, sans limite de masse et de puissance, sans soucis de leur adaptation aux campagnes et aux sols vivants, les nouvelles machines étaient imposées dans le seul but de remplir les caisses des industriels et des financiers. Suivant « les méthodes marchandes modernes » prêchées par la National Cash Register Compagny (NCRC), « premier fabricant mondial de caisses enregistreuses » pour former des partisans de « la Grande Distribution » (Eugène Thil), on peut se demander combien de « séminaires » ont organisé les fabricants de tracteurs et de biocides.
Les « exigences techniques » des tracteurs n’expliquent rien. On pouvait adapter les tracteurs aux exigences techniques des campagnes vivantes. Pas le contraire ! « Dans une certaine limite, le remembrement qui consistait en l’abattage des haies et le comblement des rivières était légitime et sans inconvénients. Mais leur suppression a bouleversé le paysage dans certaines régions et j’en suis responsable et me sens un peu coupable« , Edgard Pisani se sentait « un peu coupable du remembrement » agricole, Le Figaro du 21 06 2016.
« Légitime et sans inconvénients » « l’abattage des haies et le comblement des rivières » ?! Même contrit d’avoir contribué à ça, Edgard Pisani semblait s’absoudre de la majeure partie de la destruction. Ou ne rien y comprendre. Rien ne pouvait légitimer ce saccage. Rien, sauf un projet ressemblant beaucoup à celui de la colonisation agraire nationale-socialiste et aux prescriptions d’un Dumont passé à l’agrobusiness américain. Car les conséquences ne se limitaient pas à un bouleversement esthétique du paysage dans certaines régions !
Tout fut passé à la moulinette de la rationalisation productiviste, cette rationalisation d’autant plus prétentieuse et autoritaire qu’elle ne voyait dans le vivant qu’un gisement à épuiser. Ce fut un massacre ;
– dévalorisation des savoirs, des ouvrages, des patrimoines
– rabaissement des hommes
– dissociation des familles et des communautés
– désorganisation des fermes forcées de devenir « exploitations«
– massacre des campagnes devenues « bassins de production » gérés par l’industrie…
Tout était calculé. Les cultures communautaires et leurs échanges, leurs partages, leurs entraides devaient être fragilisées, déstructurées, cassées, pour faire perdre tout repère aux paysans, artisans, commerçants. Tout devait être renversé, inversé, décomposé. « Révolution Verte » de l’illusion chimique, coopératives du bien commun métamorphosées en relais de la croissance marchande, Grande Distribution boostée par la finance et imposant ses prix et ses prises de profit aux producteurs, remembrement prétexte à la destruction de l’autonomie des campagnes… le grand œuvre de désorientation était lancé avec la participation de la majeure partie des représentants politiques et syndicaux :
« La propagande la plus efficace est celle où le sujet va dans la direction que vous désirez pour des raisons qu’il croit être siennes » (directives du National Security Council américain* sur « la guerre psychologique« , 10 juillet 1950). Encore du Bernays !
* NSC, un acteur majeur de la stratégie des USA.
Il ne devait plus subsister qu’un total désarroi et le néant individualiste pour créer des dépendances toujours plus exigeantes.
Alors que le désir d’une civilisation conviviale gonflait les coeurs tout autour du monde et soulevait la multitude de la nouvelle gauche, les brutes exaltées par la croissance marchande multipliaient les perfidies.

La terre morte de l’agriculture industrielle, et l’autre


Toute forme de régulation abolie, le peuple des campagnes – aussi les artisans et les commerçants – a donc été livré sans défense aux lobbies du productivisme et à leurs obligés. Propagande intense et corruption, tripotages, harcèlement, exactions… les prédateurs s’abattirent sur les campagnes comme une troupe de lansquenets, et le programme totalitaire se déploya en écrasant tout sur son passage – comme dans toute bonne colonisation (avec l’expérience des saccages et des pillages commis ailleurs). Ce fut pire encore. Les fables du « progrès » et les promesses de subventions et de butins déclenchèrent des ruptures en chaîne ; ruptures avec les cultures immémoriales, avec la compréhension du vivant et les savoir-faire, avec le sens de l’entraide et du bien commun, avec les voisins dépossédés (les humains et les autres), etc. L’objectif principal était atteint : rompre la cohésion culturelle et sociale, désocialiser et désécologiser pour “conquérir l’esprit des hommes“, stimuler comme jamais l’individualisme nombriliste, afin d’ouvrir la voie au parasitisme de la croissance marchande.
Tandis que les résistances et la culture écologique tentaient de s’affirmer, la dépendance au système destructeur, ses conditionnements, l’insensibilisation correspondante et le mépris pour l’œuvre des anciens étaient en plein développement. Une fois dépréciée, brocardée et refoulée la connaissance du vivant, La peur de la nature*, et même une haine hallucinée, allait se répandre et faciliter le développement de l’intensification de toutes les exploitations. Volonté d’éliminer, d’anéantir, d’extirper toute vie, chez les uns, apathie complète chez les autres. Avec la banalisation de la violence, la dégénérescence sera spectaculaire. L’exact contraire de l’écologisation que j’allai bientôt proposer ! Et l’on verra se multiplier les saccages aussi gratuits qu’absurdes, jusque dans les cités, comme l’on en avait jamais connus **.
* François Terrasson 1988, Edit. Sang de la Terre.
** Assimilé au “sale“, le vivant y a été interdit de séjour. Sous prétexte de ravalement en toutes saisons et d’isolation, les sites de nichage ont été supprimés, sans les remplacer par d’autres. Mépris et nuisance sans limite pour ce que les anciens préservaient.

Rien d’étonnant à ce que les institutions cultivant la connaissance du vivant (tel le Muséum d’Histoire Naturelle) et le moindre groupe critique aient été mis sous étroite surveillance.
Avec le soutien de tous les partis politiques et un détournement massif de l’argent public, cette fureur destructrice sera encore maintenue quelques dizaines d’années. Le temps de générer une énormité toute puissante : le complexe agro-industriel. Il faudra attendre les années 2020 pour remarquer l’amorce d’un début de retour à la raison ; par exemple avec Marc Dufumier, un ancien de l’INRA (de l’INRA !) :
L’avenir ne sera assuré qu’avec une agriculture paysanne relevant de l’agroécologie
La collaboration entre l’État en mutation néolibérale et les jeunes subvertis par les lobbies était si forte que la FNSEA et le CNJA resteront les seuls interlocuteurs du pouvoir politique jusqu’en 1981. Quelle surprise !
Une soixantaine d’années plus tard, l’étroite collaboration maintient toujours ce système destructeur du bien commun. Cela, même au détriment de beaucoup d’exploitants « productivistes« , à leur tour exploités, voire conduits au suicide.
« Des Chambres d’Agriculture au Crédit Agricole, en passant par la Mutualité sociale agricole (MSA), l’accompagnement de toute la vie professionnelle d’un agriculteur français a ainsi été délégué à des organisations plus ou moins contrôlées par la FNSEA« , La fracture agricole.
Tant de destructions et de déstructurations ! La censure et les récits falsifiés complétaient le dispositif. Ils ont été si efficaces que la connaissance des résistances et des drames n’a pas dépassé le canton. Autant de mémoires disparues. Les consciences en ont été réduites ; et, sans doute, plus encore : l’intelligence sensible, entre autres. Sans même remonter plus loin, le monde dense, encore plein de vies, que les anciens d’aujourd’hui ont connu est ignoré des dernières générations. C’est probablement pourquoi certains, nés après le déchaînement des remembrements et des « aménagements » dévastateurs voient la France comme « un des plus beaux pays du monde« , voire « un paradis » (Sylvain Tesson). Ils n’ont pas une mémoire suffisamment longue pour en juger, ou ne se sont même pas rendu compte des bouleversements réalisés à leur échelle *. C’est l’effet d’une déculturation : ils ne voient pas l’effondrement écologique et culturel parce qu’ils n’ont pas connu les campagnes et les villes et villages d’avant ! En entravant la transmission des connaissances et des alertes, l’étouffement du mouvement écologiste des années 1960/70 et son remplacement par des simulacres accommodants avec le système destructeur ont aggravé le phénomène. Cette perte d’expérience, cette déculturation a produit l’incapacité actuelle à voir et comprendre la réduction du bien commun et ses conséquences, tant sur les dynamiques locales que sur celles des ensembles plus grands, 1960 2018 – Eau, têtes de bassin versant, biodiversité, patrimoine, etc., plus de 50 ans d’une destruction exemplaire du bien commun
* À la grande différence de Pasolini qui n’avait pas oublié la densité des populations de lucioles, d’abeilles, de papillons d’avant les pollutions contemporaines ; ce qui lui avait permis de faire le parallèle avec la montée en puissance du nouveau totalitarisme.
Mais, de quoi peuvent bien parler les appauvris de n’avoir pas connu des campagnes vivantes, ceux qui sont indisposés quand un insecte croise leur chemin, ceux qui ne savent pas identifier les derniers oiseaux qui dérangent leurs fins de nuit ?
Un film a bien montré le paradoxe entre ceux qui ont résisté à ce système et ceux qui ont cru bon s’y engager : HERBE de Matthieu Levain et Olivier Porte.

Entièrement dépendante des approvisionnements livrés par des norias de bateaux et de camions, coupée de son environnement, dans l’engrenage des investissements et des crédits à vie, assoiffée d’énergie, coupée même des animaux qui la font vivre et qui ne sont plus que des numéros, des performances de production, cette exploitation est suspendue aux crédits et aux subventions extorquées à des contribuables qui sont loin d’imaginer quel mal va faire le produit de leur travail, ici et jusqu’au-delà des océans.
Présentation du film de Matthieu Levain et Olivier Porte dans :
Fiche Allô Ciné : https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=138954.html
Également Le temps des grâces, film de Dominique Marchais

Tout ce que les anciens avaient construit depuis des dizaines de générations, su préserver et améliorer sur la base d’une fine connaissance de leurs campagnes vivantes fut dévasté au nom d’une rationalité hors sol. Les photos des saccages perpétrés à l’époque montrent généralement des arbres couverts de feuilles devant la lame des bulldozers. On peut en déduire que les chantiers ont été menés sans le moindre souci de la période de reproduction des animaux, justement “parce qu’il fait beau“ ! D’ailleurs un reportage de 1965 sur l’invraisemblable chantier de Mirepoix-sur-Tarn observe : “On profite du beau temps pour hâter les travaux“ ! Nids, terriers, gîtes, talus, systèmes racinaires séculaires, chemins, cours d’eau, mares, murs de pierre sèche… Tout est mis à bas, arraché, défoncé, arasé. Les cours d’eau remplacés par des fossés anti-chars et les chemins creux par davantage (en longueur et en surface) de routes goudronnées et de “voies d’exploitation“ qui ouvrent les moindres recoins à la destruction. Même les constructions traditionnelles tombent. Les fermes transmises de génération en génération sont abandonnées ; quand elles ne sont pas détruites et remplacées par des tas de ciment parce que “les bâtiments « corsets de pierre » entravent l’adaptation de notre agriculture aux nouvelles méthodes“ (Dumont page 222) * ! Cette guerre est subventionnée à 90 % par l’argent public détourné du service de l’intérêt général (80 % par l’État et 10 % par les départements) ! Ces chiffres montrent à quel point la “représentation démocratique“ et l’État étaient tombés entre les mains des prédateurs du bien commun.
* d’où la constitution des réseaux de sauvegarde du bâti ancien et de ses savoirs, comme Maisons Paysannes de France en 1966.
On n’avait jamais connu une telle malfaisance.
Sur la seule commune de Langon, ou Landegon, en Ille-et-Vilaine, “(…) 101 kilomètres de chemins d’exploitation ont été créés ; 25.600 km de chemins ruraux ont vu le jour, 376 km de talus ont été arasés et 16.160 km de vieux chemins ont été mis en exploitation. Le coût total de l’opération est de l’ordre de 545 millions d’anciens francs, subventionnés à 80% par l’Etat ; 10% par le département (…)“, Langon qui termine son remembrement, entend poursuivre ses infrastructures rurales, http://www.langon35660.fr/ouest-france/1967/1967_10_27_remembrement.pdf
« Le massacre qu’on a fait… On jetait les arbres dans des trous et on les laissait pourrir. C’était honteux ! (…) On a fait des conneries. », Le village qui voulait replanter des arbres, https://www.publicsenat.fr/emission/documentaire/le-village-qui-voulait-replanter-des-arbres-e0?fbclid=IwY2xjawP0bA1leHRuA2FlbQIxMQBzcnRjBmFwcF9pZBAyMjIwMzkxNzg4MjAwODkyAAEev_0jxmD6neSD5Ac-2waRtXvE9_nukvuDgGHTTXw7mtRxgdhoXNm1bbuOfrs_aem_iQbL9V_vrUjhB0iEjIuNuw

“La nature est difficile à refaire. Mais les travaux de l’Homme sont aidés par un machinisme bien dirigé par les techniciens“
Document INA : Remembrement agricole, JT Toulouse – 21.07.1965 – 05:21 – vidéo (1min12)
“La nature est difficile à refaire“ ! Pas plus que l’occupant nazi, les vichystes et les collaborateurs de Monnet et de Pisani ne prêtaient attention à leurs victimes. Ceux qui colportent encore le récit de la « cogestion » avec les populations des campagnes et la mythologie des Trente Glorieuses taisent l’écocide, les spoliations, les résistances, la répression, les désespoirs, les suicides, les traumatismes. La « cogestion » se limitait aux agronomes inspirés par les régimes totalitaires, aux géomètres intéressés à l’étendue des destructions, aux syndicats agricoles passés à la collaboration et aux élus dupés, ou simplement corrompus, qui écrasaient tout sur leur passage pour servir le système de la croissance marchande.
Dans Le Krach alimentaire – Nous redeviendrons paysans, Philippe Desbrosses souligne « la responsabilité des grands syndicats agricoles dans la politique de liquidation des paysans : 1 500 000 » (pages 95, 96, 97). Le programme du plan de « suppression des obstacles à l’expansion économique » Rueff-Armand de 1959 a été très largement dépassé. C’est ce qui a produit « l’exode rural » le plus massif. La population des paysans* passa de 8 millions, au début des années 1950, à 1,6 millions en 1982, 671 000 en 1999, puis 400 000 aujourd’hui. À cette dépopulation, il faut ajouter les familles de commerçants et d’artisans. Tous ces gens ont été jetés dans le salariat au service de ceux qui les ont spoliés, dans la déqualification, dans le chômage, dans les grands ensembles, dans les casernes, dans la dépendance et l’isolement. Déqualification, dépendance et isolement étant des inventions de la « modernisation » planifiée.
Quand les syndicats verts font la loi dans les campagnes françaises par Erwan Seznec.
Rapport Général du Sénat de novembre 1969, première partie, page 45. BILAN ÉCONOMIQUE ET FINANCIER D’UNE DÉCENNIE, IV. Les revenus : agriculteurs, salariés, artisans et commerçants.
* y compris les forestiers et les pêcheurs. Source INSEE : https://www.vie-publique.fr/en-bref/276916-quatre-fois-moins-dexploitants-agricoles-en-40-ans
« La modernisation à marche forcée de l’agriculture a entraîné, en Bretagne comme ailleurs, une véritable saignée : dans la région, le nombre de paysans est passé de trois cent soixante-dix mille en 1970 à cinquante-cinq mille deux cents en 2020, selon l’INSEE. Ce plan social silencieux a été compensé par la création d’emplois dans les secteurs agroalimentaires et para-agricoles (…) Le complexe agro-industriel représente, de nos jours, quelque trois cent mille postes dans la région, en incluant l’activité induite, soit environ 20% des actifs bretons« , Silence dans les champs (Le bal des vampires page 212). Et quels postes ! Ceux du lumpenproletariat perdant sa vie dans la logistique des usines à malbouffe et de la torture animale. L’engrenage de la mécanisation entraînant une réduction drastique de la population paysanne, elle-même stimulant plus de mécanisation, n’a cessé d’augmenter le niveau de la violence vis-à-vis des animaux, des bocages, des eaux, des sols… de l’ensemble des biens communs.
En 2021, Daniel Rondeau publiera Arrière pays, un roman se déroulant sur fond de ruine d’une campagne ayant eu un riche et influent passé, celle de Clairvaux où Saint Bernard et ses compagnons cisterciens se sont installés en 1115. Ruinée par les planificateurs au bulldozer, puis ruinée par les néolibéraux et la suite, cette campagne a perdu sa mémoire, sa culture, sa dignité, sa force : « on les a privés de la continuité historique, privés de leur socle« . Nous le verrons aussi avec la campagne d’un autre ancien haut lieu de la culture *, campagne désormais écrasée sous les lobbies ; comme presque partout désormais. Étrangeté révélatrice, Daniel Rondeau est passé du militantisme maoïste au giron douillet de la « Deuxième Gauche » **, comme beaucoup. Deux familles accouplées qui, pour avoir imposé la rupture de la continuité historique des mouvements de résistance et d’alerte, sont lourdement responsables des différents effondrements que Daniel Rondeau déplore. Plus étonnant, il est devenu un biographe de Johnny, et, lors d’un passage à France inter, il a choisi la diffusion de Poème sur la 7ème, une chanson écologiste de 1970 (https://www.youtube.com/watch?), lui l’ancien de la Gauche Prolétarienne, la faction hallucinée qui n’a épargné aucune fourberie pour noyer le mouvement écologiste sous ses entristes hérissés de faux drapeaux !
* Cluny dont l’immense église abbatiale a, sous Napoléon, été changée en carrière de pierres par une bande noire de spéculateurs Mâconnais ayant profité de la vente des biens nationalisés par la Constituante (dès 1790).
** ambassadeur à Malte (2008-2013), puis ambassadeur auprès de l’Unesco, etc. jusqu’à l’entrée à l’Académie française en 2021.
Comme le chantait Johnny en 70, la beauté, la joie et la liberté sont morts sous les chenilles des monstres industriels. C’est la longue communion avec les plantes, les animaux, le vivant qui a été anéantie d’un coup ! Tout un univers de perceptions, d’émotions, de réciprocités et de compréhensions spontanées.
“C’était un labyrinthe de petits chemins. On allait chercher des mûres, des châtaignes. C’était un terrain de jeu magnifique. Il y avait des bois, il y avait des clairières, des champs entourés de talus avec des arbres. Les talus, ce sont des constructions humaines qui partagent les terrains, faites pour protéger les champs de l’érosion et aussi pour permettre à la faune et à la flore de se développer. Sur ces monticules de terre, il y avait des arbres.”
“Un jour, j’ai assisté… Je le revois encore… Je revois l’apparition des bulldozers sur la colline en face de chez moi… qui saccagent… qui détruisent tout, les arbres, les talus… Ils empilent ça, comme si tout ça cela n’avait plus d’importance…
J’assistais à cela, impuissante… C’était un remembrement, un démembrement. C’était le chaos. C’était un saccage qui m’a beaucoup marqué, qui m’a… J’en ai encore l’émotion de voir tout cela… Y’avait plus rien. Je le vois encore… Ces tas d’arbres qui s’empilaient, qui s’empilaient… Et j’ai cette image des vaches folles qu’on empile, là aussi. Cela m’a fait exactement le même effet. J’ai encore une vue de…
Après toutes ces années, quand j’en parle… Et, donc, c’était des choses que les hommes avant nous avaient fait patiemment, qu’on a détruit avec tellement de facilité, tellement vite !
Sur moi, cela a eu énormément d’impact. Ça a mis de la rage en moi. Une révolte terrible.“
Témoignage de Jacqueline Le Goff
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-pieds-sur-terre/le-grand-remembrement-7583513
Nous avons tous été dépossédés et l’addition ne cesse de s’alourdir !
Des dizaines d’années après les faits, quelque chose semble bouger…
Inès Léraud qui, en compagnie de Pierre Jolivet, a réalisé le film Les algues vertes (2023), a également contribué à Champs de bataille: L’Histoire enfouie du remembrement, une enquête dessinée publiée en 2024 (avec Pierre Van Hove, dessinateur, et Léandre Mandard) sur le saccage des campagnes et la spoliation de la majeure partie de la population (pas seulement la paysannerie).

Tous ces malheurs pour la croissance, pour le rendement ! Rendements ? Où passent les rendements mirifiques et « l’indépendance alimentaire » quand on décompte les intrants de toutes provenances pour les sols épuisés et les animaux encagés, et que l’on n’oublie pas la débauche énergétique et les coûts des pollutions ?
Mais comme les bilans ignorent habilement tout passif…
Effacés les gaspillages, les effluents de l’élevage hors-sol, l’énormité des pollutions chimiques, les effondrements induits (biodiversité, climat, sécheresses, incendies, inondations, désertification…), etc.
Ignorée, la grande diversité des productions locales effacées – diversité culturelle et diversité biologique.
Gommés, les actes (ou « services« ) gratuits supprimés par la déstructuration écologique et sociale.
Tue, la dégradation de la relation aux autres consécutive à l’appauvrissement de l‘environnement social et écologique, donc à la réduction drastique des expériences et des références positives… Comme par hasard, le terreau le plus favorable à la multiplication des arrivistes, spéculateurs et tous exploiteurs consubstantiels au système * ! La gangrène ne prospère que sur des tissus déjà corrompus.
Effacées du bilan, les compensations très approximatives (services publics) qu’il a fallu développer après atomisation des familles et des communautés. Sans résoudre la solitude grandissante et les handicaps qui l’accompagnent.
Encore plus effacé, le coût inestimable des naufrages personnels et collectifs créés par la financiarisation et la marchandisation qui se sont ensuite emparés des services publics sabordés par les politiques libérales.
* Ainsi, des individus qui auraient pu être utiles à leurs communautés se muent en prédateurs de terres, de postes de pouvoir, de subventions et de prébendes.
Bien que ruineux pour les familles et les communautés, le scandale permanent de la prise en charge des handicapés par la maladie ou l’âge donne la mesure de l’illusionnisme du « progrès » inlassablement rejoué par les colonisateurs des campagnes d’ici et d’ailleurs :
Les Fossoyeurs, par Victor Castanet, Fayard 2022 (https://www.radiofrance.fr/franceinter/les-fossoyeurs-un-livre-enquete-revele-les-graves-derives-dans-les-ehpad-du-groupe-orpea-1217539)
1982-1983 : VIVRE ! Les « vieux », les anciens et les autres,
par Annie Allard, Alain-Claude Galtié, Hervé le Nestour, André Robellet, paru dans L’idée libre n°144 (revue de la Libre Pensée),
Hold-up sur les vieux, ARTE https://www.arte.tv/fr/videos/111765-000-A/hold-up-sur-les-vieux/
« (…) The loss of the family farm and the increase in industrial farms has created a plethora of environmental concerns. The current agricultural industry relies on the use of large amounts of water, fertilizers, pesticides, and fossil fuels. The use of these resources has severe environmental impacts on water, land, wildlife, and air. The shift to larger farms has also induced a transition to larger livestock operations (…) », Goodbye Family Farms and Hello Agribusiness : The Story of How Agricultural Policy is Destroying the Family Farm and theAgricultural Policy is Destroying the Family Farm and the Environment
https://digitalcommons.law.villanova.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1016&context=elj
Malgré cette apocalypse et les inondations de biocides “agricoles“ qui ont suivi, la plupart des campagnes font encore bonne mine pour les promeneurs non-avertis *. Cela illustre la puissante capacité de régénération du vivant.
* Mais les eaux sont toutes polluées et des dizaines de tonnes de biocides voyagent au-dessus de nos têtes : Occurrence, Fate, and Transport of Contaminants in Indoor Air and Atmosphere, https://pubs.acs.org/doi/10.1021/acs.est.5c03787
Il ne devrait plus être utile de le préciser : avec les racines du bocage étaient arrachées celles de l’intelligence sensible *. Aussi celles de la démocratie à laquelle nous aspirions. Privés de la complexité des interrelations écologiques et sociales, les cerveaux allaient être moins ouverts, moins connectés au vivant, moins réceptifs aux interrelations subtiles, plus manipulables par les hiérarchies du pouvoir capitalisé, de la marchandise et des autres drogues.
- « Il n’y a pas que les haies ou les talus qui ont disparu. Cette période a été un bouleversement brutal des structures agricoles et du rapport entre les gens, soutient Léandre Mandard. Le remembrement a participé à mettre les uns en concurrence, à nourrir l’individualisme et à dissoudre les liens d’entraide villageoise. » Autant de conséquences observables dans la vie paysanne et rurale d’aujourd’hui.
Le remembrement de Trébrivan ou le souvenir d’une « guerre civile » en Bretagne
À l’époque, la mairie de Trébrivan, dont le premier édile est Jean-François Le Goff, est « rouge ». « C’est la gauche qui a voulu ce remembrement inégalitaire. (…) Dans la commission, il y avait des membres du conseil municipal, leur famille et leurs amis… Des agriculteurs déjà bien lotis, qui se sont servis aux dépens des autres. » (…) « Le plan d’aménagement avait été monté pour les arranger, pour qu’ils aient les meilleures parts et qu’ils refourguent aux pauvres les moins bonnes. Ils avaient les pleins pouvoirs et ne s’en cachaient pas. »
Corrompre la Coopération !
Les coopératives faisaient également partie des « obstacles » à éliminer. Nées des anciennes entraides communautaires, le Mouvement Coopératif fut retourné comme les sols. Sa philosophie était trop dangereuse pour le capitalisme ! D’autant que la nouvelle gauche s’intéressait de très près à la Coopération. Alors, d’autres coopératives – mais de sens inverse à celui du bien commun – furent spécialement créées pour servir le démembrement des campagnes. Des coopératives de prédateurs ! Nous avons déjà croisé la stratégie de la substitution qui sème la confusion dans le mouvement social et le débilite. Le Mouvement Coopératif fut l’une de ses victimes. Dans les années soixante, des philosophes de la Coopération crurent constater un « affaiblissement idéologique« . Et pour cause ! Par exemple, la création d’une Société pour le financement du développement de la coopération agricole, par le gouvernement où siégeait Pisani, dit clairement la volonté d’inverser la culture initiale pour servir le productivisme industriel et le culte du profit. L’interventionnisme de l’État n’était pas nouveau, mais, avec cette S.O.F.I.D.E.C.A., le pouvoir néolibéral voulait contraindre les coopératives à « s’aligner sur l’efficacité des firmes privées« . Donc : à s’acculturer en se hiérarchisant sous la conduite de technocrates formatés dans les écoles de l’administration dominatrice, des « sciences politiques » orientées, du commerce financiarisé… pour mieux éliminer le bien commun, ce souci constant de la coopération.
Quelques-uns tentèrent de résister. Trop peu. Beaucoup trop s’alignèrent, tendirent la main et chantèrent les louanges de l’exploitation, de sa rationalisation et de la compétitivité. Et les objectifs du mouvement coopératif – la défense du bien commun et la transformation de l’ordre social – fut complètement perverti, inversé par une floraison de gestionnaires et de prédateurs encouragés par les technocrates d’un État passé tout entier au service du capitalisme néolibéral. La boîte de Pandore avait été ouverte !
Déjà avant le raz-de-marée technocratique, Denis Bergmann et Claude Mouton évoquaient les « nombreux auteurs » qui prévenaient contre le « gigantisme coopératif » : « La grande coopérative deviendrait inévitablement fonctionnarisée, impersonnelle ; gérée non pour rendre à ses membres la plus grande quantité de services possibles, mais pour se perpétuer elle-même en tant qu’entité autonome« , Les Coopératives et leurs problèmes, revue Esprit de juin 1955. En effet, dénaturées par la démesure et par l’entrée en compétition commerciale (même « à l’international » !), la plupart des coopératives dérivèrent loin des coopérateurs et du terrain pour se soumettre au marché imposé (avec « vision entrepreneuriale » !). Elles devinrent des entreprises soumises au profit et faisant l’article pour la « Révolution Verte« . Sur la tête des paysans, les intermédiaires se multiplièrent – ou furent multipliés, conditionnant, transformant, « valorisant« , commercialisant les produits désormais dépréciés de producteurs de plus en plus soumis aux oukazes des « conseils d’administration » prospères – avec bureaucratie et « présidents » tout-puissants. Exit l’esprit coopératif et ses principes qui, dans le même temps, inspiraient les écologistes *. La démocratie du « Un homme, une voix » n’était plus que du domaine de l’utopie. La solidarité et le faire ensemble, aussi. Initialement créées pour protéger, pour conjuguer les forces et les idées en une dynamique plus grande (holistique), en proportion de leur réussite financière, ces nouvelles coopératives ont réussi à ruiner des coopérateurs et à réduire les survivants en serfs. Exit la bonne rémunération des coopérateurs – la raison d’être la plus terre à terre de la Coopération ! C’est ainsi que ces simili-coopératives gagnées aux lois d’un marché déséquilibré, alourdies de charges structurelles croissantes (mais allégées par les prises de bénéfices et les enrichissements personnels), sont devenues des relais de « la politique agricole » de la finance et des lobbies industriels. Les prédateurs avaient bien vu : les campagnes étaient généreuses. Les différents perfectionnements de l’exploitation des paysans n’ont cessé de se ramifier et d’enfler, jusqu’à devenir des sociétés financières (toujours à prétention coopérative) aux dividendes rebondis. Sans oublier de joindre leurs efforts à ceux de « la Grande Distribution » pour imposer aux producteurs des tarifs de misère : « Les coopératives payent moins que les groupes privés« , a-t-on entendu de tous côtés. Magie du fatidique « mécanisme des prix » Rueff-Armand !
* Au début des années 1970, en proposant aux dirigeants des coopératives agricoles et à ceux des coopératives de consommation de se convertir au bio, j’avais peu de chances de rencontrer encore l’idéal coopératif. J’arrivais un peu tard ! Autour des derniers résistants et de l’Institut des Études Coopératives, les prédateurs étaient prêts à actionner la trappe. Après mon éviction, l’Institut des Études Coopératives qui maintenait l’esprit coopératif a été liquidé avec, à la manœuvre, un profiteur de l’agrobusiness.
1971 – Les COOP et le Mouvement Coopératif refusent le bio
Il faudra attendre la fin des années 2010, et, pour les producteurs, un pourrissement complet de la situation pour que se tiennent des États généraux de l’alimentation et que des lois (EGalim 1, 2 et 3) tentent de revenir sur l’inversion de la priorité entre producteur et distributeur qui avait été opérée par la Circulaire Fontanet. Mais EGalim 1, 2 et 3 seront encore contournées par « la grande distribution » et l’agro-industrie. Avancée dans l’urgence d’un mouvement d’agriculteurs, l’idée de prix planchers sera immédiatement combattue par des coopératives passées depuis longtemps de l’autre côté du miroir.
Alain-Claude Galtié
Pour communiquer : <restaurplanet@gmail.com>
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La razzia s’étend et s’intensifie
Main basse sur les terres
Pillage alimentaire
https://www.arte.tv/fr/videos/122227-000-A/main-basse-sur-les-terres
