par Patrick Gominet et Danielle Fournier, édit. Les Cahiers dessinés 2011livre bellement illustré par des dessins de Pierre et des photos d’une époque remarquableCette publication, qui comprend des articles et des lettres écrits à l’époque de la floraison de la nouvelle gauche en France, est une contribution majeure au rétablissement de la vérité sur l’esprit et la culture du mouvement alternatif des années soixante et soixante-dix.
 

Les campagnes de l’hystérie anti-nature totalitaire de la Chine de Mao (sans doute le premier choc, pour moi, au tout début des années soixante), les meurtres de masse d’animaux en Afrique et en Asie, les désertifications résultant de « mises en valeur des terres agricoles » idiotes du temps de « la révolution verte » (je connaissais particulièrement l’exemple de Madagascar), le génocide des indiens de l’Amazonie et d’ailleurs, tant d’autres atrocités destructrices de la bulle de vie terrestre, qui venaient s’ajouter au massacre historique des Amérindiens, des populations animales et des écosystèmes du Nord au Sud du continent… Assez ! C’était assez de cauchemars que nous ressentions comme autant d’atteintes personnelles. Comme Pierre Fournier l’a exprimé, nous avons commencé à ne vivre que pour hurler « arrêtez la merde » !

Pierre Fournier était un pote. Il l’avait dit lui-même : « mes potes de la Semaine de la Terre » (« On me paye pour que je m’exprime, alors je m’exprime », Charlie Hebdo n°26, 17 mai 1971). En effet, nous étions très proches. Il avait perçu la menace prodigieuse de la montée en puissance d’une force destructrice qu’il fallait stopper sans délai, car c’est toute la vie qui était en péril, en détail et à l’échelle de la biosphère. Il était devenu un lanceur de l’alerte écologiste. Le plus en vue de tous.

D’autres hypersensibles nous avaient précédés. Des chercheurs et des révoltés comme Piotr Kropotkine et Rachel Carson, des mouvements aussi, comme Provo, le courant Situationniste, les mouvements Beatnik, Hippie, Kabouter, la libération du corps, le féminisme et la libération homosexuelle, le Mai 68 libertaire auquel nous avions contribué en informant sur la crise écologique en cours, le régionalisme, les révoltes autochtones, le mouvement communautaire, le courant des technologies douces, Maisons Paysannes de France… toute la Nouvelle Gauche.

Bien sûr, nous ignorions que la libéralisation de la spéculation à l’échelle mondiale était préparée, planifiée pour très bientôt (grand lancement avec l’abandon de la parité des monnaies par les USA – « dollar flottant » – en 1971 !). Nous n’avions aucune idée de la financiarisation prochaine et de la dictature des banques sur les peuples, par conséquent de l’explosion des destructions boostées par l’argent des bulles financières. Nous ne pouvions pas savoir que la conquête capitaliste ultime était lancée :
– acculturation et reconditionnement par la culture impérialiste avec le Congrès pour la Liberté de la Culture,
– refoulement de l’empathie et dissociation des solidarités,
– destruction de l’autonomie des personnes et des communautés,
– captation des sources de revenus non salariées (et pression internationale sur les salaires),
– anéantissement de la maîtrise du présent et du devenir,
– appropriation et pillage de tous les biens communs de la biosphère,
– donc déconstruction des cultures humaines et de l’ensemble vivant, en faisant courir les peuples derrière la carotte de l’American Way of Life.
Mécanisation à outrance, luxe et confort mou, paresse et laisser aller général, vitesse et temps perdu alternés, tout électrique-tout nucléaire-tout dépendant, télévision et gadgets jusque dans les chambres à coucher, obsolescence et gaspillage énergétique plein pot, crédit, crédit, vie à crédit et endettement grand écran… Mais les frémissements de ce cataclysme nous avaient alertés. Nous le sentions venir. Pierre Fournier dénonçait la technostructure qu’il « soupçonne d’oeuvrer sournoisement à la mise en place d’un « totalitarisme », d’un nouveau « fascisme »« , Fournier précurseur de l’écologie, page 92. Les horreurs déjà commises nous suffisaient à comprendre l’urgence d’un changement de civilisation. Il s’agissait de révolution.

« Contre l’instinct de destruction, de possession, de domination et de mort« , Pierre Fournier reconnaissait la « révolte de l’instinct vital (…) un soulèvement, encore confus mais universel, du vivant contre ce qui le nie et le détruit« , Fournier précurseur de l’écologie, page 165. On ne pouvait mieux dire !

« Ce n’est pas tellement la société oppressive que je conteste, mais d’abord ce au nom de quoi elle opprime, ce qui la fonde, la conforte et la justifie, la civilisation mécanique, et les bases théologiques de cette civilisation », dans « Un voyage à Paris », Hebdo Hara-Kiri n°72, 15 juin 1970, Fournier précurseur de l’écologie, page 48.

« A droite comme à gauche, la Machine est taboue, parce que la Machine procure le Fric qui procure le Pouvoir et que le pouvoir ou on l’a ou on veut l’avoir (…) J’emmerde toutes les formes de Pouvoir et de prise de Pouvoir », « Beau et chaud avec risques de précipitation. Mea culpa pour finir », Hebdo Hara-Kiri n°78, 27 juillet 1970 – Fournier précurseur de l’écologie, page 118.

Comme nous, Pierre Fournier avait compris l’insuffisance des expressions de défense et de protection de la vie existantes : « Et puisque la catastrophe sera générale, la solution devra être proportionnée. Voilà pourquoi il rejette la « protection de la nature » et la « défense de l’environnement » dont il pressent qu’ils vont devenir des thèmes à la mode, sans pour autant parvenir à transformer le rapport de l’homme à son milieu », Fournier précurseur de l’écologie, page 92.

Nous appartenions à une même évolution qui, sous la pression de la menace globale, faisait naître les mêmes réflexions, les mêmes orientations, chez tous les éveillés. « La révolution écologique doit-elle se désintéresser du pouvoir ? Trois fois oui, répond Fournier. Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais de le « laisser ». Fournier prône le « désengagement » : participer, c’est encore être complice. La révolution écologique, communautaire, ruraliste, non-violente, doit se faire hors de la politique, qui vise par essence à l’accommodement », Fournier précurseur de l’écologie, page 134. Nous étions d’accord sur l’essentiel sans nous connaître. Et, à l’époque, nous étions nombreux sur cette ligne politique – du politique. Chez les écologistes et leurs commensaux du mouvement alternatif, le souci de la démocratie, d’une vraie démocratie, était constant. C’était comme une pulsion. Cela répondait au besoin naturel d’épanouissement de chacun et de tous, et cet élan était stimulé par la reconnaissance de l’organisation coopérative, associative, symbiotique du vivant. Une organisation résultant des interrelations entre tous les êtres à tous les niveaux, toutes régulées, orientées par la complémentarité et l’interdépendance. Une organisation holistique où la capitalisation de pouvoir n’a aucune place – mieux : où elle est nuisible.

Combien de cauchemars fiévreux l’expression de la révolte du vivant a-t-elle fait vivre aux addicts du capitalisme de pouvoir ? De Pierre Vernant dans Lutte Ouvrière à Jacques Julliard du Nouvel Observateur, à Pierre Mauroy du PS, et tant d’autres, cela n’était que délires et cris de guerre.

Pierre Fournier souhaitait l’émergence d’une « « nouvelle gauche écologique » – en référence à la New Left américaine », Fournier précurseur de l’écologie, page 135. Et de rappeler que « En Amérique maintenant, le slogan (…) c’est « arrêtez la merde », et pour arrêter la merde, ils en sont déjà à découvrir que la seule solution possible consiste à bloquer la croissance industrielle et démographique », Fournier précurseur de l’écologie, page 167. Or, quand il écrivait cela, la croissance industrielle et démographique était une grande préoccupation, ici même et depuis longtemps. Et nous étions déjà nombreux à tisser les réseaux d’une nouvelle gauche. Mai 68 ne l’avait-il pas manifesté ? Pour l’ignorer ou le sous-estimer, il faut que son attention ait été détournée et que certains lui aient donné de mauvaises informations. Comme à nous. Comme à tous.

Ecologistes en rupture d’une Protection de la Nature coiffée par la jet-set du capitalisme mondial (Bernhard des Pays Bas et sa Cour d’ultra-libéraux), nous voulions échanger avec les autres courants complémentaires de la révolte : féministes qui ne voulaient pas conquérir un pouvoir mais s’en débarrasser, régionalistes de la diversité culturelle, amoureux du patrimoine populaire sans cesse maltraité par l’Etat et l’industrie, homosexuels en plein effort de libération (le FHAR), libertaires de tous poils voulant restaurer la démocratie vraie, résistants aux excès encore récents d’une psychiatrie autoritaire, etc. Et, dans ce temps où la technocratisation n’avait pas encore produit trop de déstructuration, d’assujettissement et de connerie, c’était possible. C’était même facile. Incroyable, non ? A partir de la Semaine de la Terre que j’organisais au début de l’année 71, cela s’est réalisé. Tant de différences qui se sentaient proches, s’enrichissaient et s’appuyaient mutuellement pour produire un même effort de libération, un même foisonnement, un mouvement de l’amour du vivant contre l’instinct de mort du pouvoir et du profit.

Pierre Fournier avait été invité à participer à la Semaine de la Terre. Il était venu, puis avait parlé de l’événement dans Hebdo Hara Kiri. Malheureusement, nous n’avons plus eu de contact, malgré la multiplication des occasions de rencontre. Ainsi, quand le groupe de la Semaine de la Terre , désormais sous l’étiquette « Amis de la Terre », a organisé la première manif à vélo contre le développement du système automobile et tout ce qu’il représente, il a fait la fine bouche et n’est pas revenu nous voir. Il faut croire qu’entre nous les intermédiaires n’étaient pas les bons. Peut-être, même, n’étaient-ce pas des intermédiaires, mais le contraire ?

Au moment de la Semaine de la Terre, Pierre citait Marcuse en soulignant que Mai 68, c’était Marcuse, pas Lénine : « Le mouvement écologique ne doit pas chercher à envahir l’ordre établi existant, mais plutôt à transformer radicalement les institutions et les entreprises qui gaspillent nos ressources et polluent la Terre », dans « Concierges de tous les pays, unissez-vous », Charlie Hebdo n°28, 31 mai 1971.

On était pleinement d’accord. Il était encore temps. Nous étions dans le tempo.

Pierre Fournier et les écologistes, qui n’allaient pas tarder à préférer se dire alternatifs pour se démarquer des « écologistes«  revus, corrigés et installés par le capitalisme, étaient d’accord même par avance. Rebondissant (en 1972) sur la tentative de candidature de Jean Pignero qui, pour l’élection présidentielle de 1965, présentait un programme « réellement révolutionnaire », Pierre Fournier « se rallie à une candidature écologique de témoignage, pourrait-on dire, qui lui semble un bon moyen pour briser le silence médiatique. Si « le bonhomme est pas un con », naturellement », Fournier précurseur de l’écologie, page 134. C’était bien notre avis en 1974, quand Pierre Merejkowsky, du Comité Antinucléaire de Paris, et moi avons poussé à une exploitation de la campagne des présidentielles sitôt appris le décès de Georges Pompidou. Malheureusement, « le bonhomme » n’était pas le bon. Si peu le bon qu’il a servi à nous exécuter.

Pierre nous a beaucoup manqué, surtout à ce moment-là ! Fort d’une expérience plus longue, il nous aurait aidé à déjouer les pièges qui nous étaient tendus et que nous avons vus trop tard, bien trop tard.

Comme ses « petits potes de la Semaine de la Terre », Pierre voulait vivre. VIVRE ! Mais il a juste eu le temps d’accoucher de La Gueule Ouverte, le journal écologiste dont il rêvait. L’amour le portait à tout vouloir tout de suite. Son coeur n’a pas suivi. Il n’a pas vécu assez pour que l’on ait le temps de se retrouver pour résister ensemble aux salopards qui semaient à dessein la confusion dans le mouvement pour, enfin, l’assassiner derrière le décor de la « Campagne Dumont ». Cependant, Pierre avait eu le temps de pressentir le danger : « Il était grand temps de créer un service officiel de récupération pour canaliser la prise de conscience » a-t-il écrit en constatant la mobilisation des dominants autour de l’environnement (« C’est la lutte finale », Charlie Hebdo n°12, 8 février 1971 – cité dans Fournier précurseur de l’écologie, page 166). Il a même eu le temps de s’exaspérer contre ceux dont on ne savait pas encore pourquoi ils semaient partout la confusion.

Dès 1971 (et, probablement, avant), Pierre Fournier avait déjà assez d’éléments pour annoncer l’imposture que Guy Hocquenghem allait exposer au grand jour : « Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary« , Albin Michel 1985 (1). Il avait prévenu contre ces « connards de gauchistes » qui rassemblaient déjà leurs forces pour saccager la nouvelle gauche écologiste et les autres courants alternatifs à la globalisation capitaliste, laquelle se renforçait en les manipulant comme pantins.

A un lecteur qui écrivait : « Je veux vivre et que ça leur fasse envie », il répondait : « C’est dangereux, tu sais. Ta joie de vivre ils te la feront rentrer dans la gueule. Ya peut-être plus de contagion possible. On a coupé toutes leurs racines, la volonté de vivre ne passe plus. Ya plus que la destruction, l’auto-destruction qui les fascinent. On perd son temps à leur expliquer qu’ils vont crever, s’en foutent pas mal de crever, au contraire, ils rêvent que de ça, ils veulent que ça (…) Tuer, être tué, ya plus que ça qui peut les faire jouir. Sadisme et masochisme. Tas d’impuissants » (« Concierges de tous les pays, unissez-vous« , Charlie Hebdo n° 28, 31 mai 1971). Il avait bien vu. Notre défaite fut totale. Dans une parfaite symbiose, gauchistes et capitalistes ultras (futurs néo-conservateurs, mais probablement l’étaient-ils déjà), tous avides de pouvoir, préparaient les tours de passe passe qui allaient leur permettre de faire disparaître les alternatifs et la culture du bien commun pour leur substituer les pièges à gogos qui fonctionnent encore aujourd’hui.

Trois ans plus tard, Bernard Charbonneau confirmera les craintes de Pierre Fournier et révélera l’identité de l’auteur des manoeuvres anti-écologistes qui mobilisaient tous les partisans de la capitalisation du pouvoir : « la caste dirigeante« , une caste paniquée par les mouvements des années 1960, par the New Left, par Mai 68, par l’écologisme, etc. Et de préciser que « C’est en 1970, année de la protection de la nature que tout a été brusquement mis en train par la caste dirigeante » pour récupérer et détourner le mouvement en remplaçant ses acteurs par des « notables (qui) ne sont pas par hasard à ce rang« .
L’article de Bernard Charbonneau : Le « mouvement écologiste« , mise en question ou raison sociale est paru dans La Gueule Ouverte n° 21, Juillet 1974.

La manœuvre aurait été plus lisible et nous aurions été moins décontenancés si la « gauche » et les « gauchismes » prétendus n’y avaient pas été étroitement associés. Une union moins étonnante qu’il n’y paraît, à condition d’en découvrir les coulisses. La préparation avait été longue : la mystification avait commencé dans les années cinquante. Les écologistes et les autres courants de la nouvelle gauche n’étaient que les derniers dindons de la farce. Comment aurions-nous pu réaliser que tout avait été préalablement falsifié en amont, alors qu’aujourd’hui encore la plupart semblent l’ignorer ?!

Après tant d’autres, comme Charbonneau l’a révélé en puisant l’information à la source (dans les réseaux de Denis de Rougemont), les organisateurs de la globalisation capitaliste allaient nous effacer et nous substituer leurs hommes de paille. Mais avant, dès la Semaine de la Terre qui avait déclenché une alarme dans les réseaux de la veille capitaliste, une rafale de fausses informations répercutées par Pierre Fournier révèle que ses agents étaient déjà mobilisés (2).

Guy Hocquenghem dénoncera à son tour la supercherie mais il restera dans l’ignorance de ses coulisses : « Vous vous êtes assis sur le seuil de l’avenir, et (…) cet aliment de l’esprit qu’est l’utopie, vous empêchez du moins les autres d’y toucher. Aux pauvres jeunes gens d’aujourd’hui, vous ne laissez même pas l’espérance, ayant discrédité tout idéal, au point de rendre presque vomitive toute évocation de mai 68. (…) votre réseau contrôle toutes les voies d’accès et refoule les nouveaux, le style que vous imprimez au pouvoir intellectuel que vous exercez enterre tout possible et tout futur. (…) ».

Parce que Cavanna lui avait ouvert les portes de Hara Kiri, puis de Charlie Hebdo, et qu’il a créé La Gueule Ouverte, Pierre Fournier n’a pu être censuré et effacé par les falsificateurs de l’histoire sociale. Oh, ils ont bien tenté de le gommer un peu. Surtout de faire oublier qu’il avait dénoncé, par avance, leur pseudo « écologie politique« . Ceux de la nouvelle gauche écologiste qui lui ont survécu sont tombés dans les pièges tendus par les promoteurs du système totalitaire en construction. Entrismes et entraves se sont succédés pour handicaper et masquer les alternatifs à la vue de tous, pour casser les interrelations ou empêcher qu’elles se développent, pour enfin ne faire apparaître que les imposteurs professionnels (les « notables (qui) ne sont pas par hasard à ce rang« ). Comme cela avait été fait avec le Mai 68 écologiste, libertaire et autogestionnaire piraté par des totalitaires. Ainsi, quand les écologistes (alternatifs, évidemment) qui avaient lancé le mouvement ont été jetés aux oubliettes, le bon peuple n’a rien vu et n’a pas compris pourquoi la contestation radicale et les projets révolutionnaires se dégonflaient tout à coup en un réformisme avachi.

La nouvelle gauche chère à Pierre Fournier a presque disparu à la connaissance de la plupart et le système dominant s’est employé à engrammer dans les têtes des nouvelles générations les conditionnements qui venaient d’être bousculés, en les aggravant comme jamais. La nouvelle gauche – ou mouvement alternatif – est, en effet, depuis trop longtemps défigurée, polluée par un rapprochement incongru avec le gauchisme, vidée de ses acteurs et de sa substance, réduite à quelques expressions et slogans équivoques hors de leur contexte, caricaturée en élan jouisseur et insouciant, etc. A tel point qu’elle est encore accusée de tous les maux par les ignorants et les manipulateurs retors, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite. Le summum étant l’attribution de la paternité du capitalisme dérégulé aux révolutionnaires qui s’étaient levés, justement, contre les premières manifestations du renforcement sans précédent de la domination et l’intensification de ses destructions, à la fois les effets de la mondialisation du capitalisme et ceux du productivisme totalitaire en URSS et en Chine ! Et, pour cimenter les nouvelles fissurations dans le consensus de la consommation à gogo(s), la démonstration d’un prétendu échec des alternatives, suivi de la métamorphose du désir révolutionnaire en bluettes politiciennes, ont permis de développer le sentiment de l’impuissance, la dépression collective et l’abandon individualiste entre les mains expertes des prédateurs transnationaux du Bilderberg Group (David Rockefeller, Bernhard des Pays Bas…), de Davos, etc.

Sauf que… le mouvement social, le « soulèvement, encore confus mais universel, du vivant » n’a pas échoué. Il a été saboté par la réaction, mieux encore : par la contre-révolution néo-libérale et néo-conservatrice auxquelles nous devons l’essentiel de la situation catastrophique actuelle. Avec, entre autres (dont le PS au premier rang), le concours empressé des « maoïstes », authentiques bourgeois effarés par la critique du capitalisme développée par les écologistes !

Le livre de Patrick Gominet et Danielle Fournier (qui fut la compagne de Pierre) offre l’occasion rare de réaliser combien nous avons été trompés et cassés, et de mesurer le recul radical du mouvement social, de la pensée critique et des projets. Comme la lecture de Fournier le démontre, la culture alternative (counter-culture) s’affirmait contre les propagandes des conquêtes du capitalisme et du communisme autoritaire – sous couvert de Guerre Froide – et démontrait leur dangerosité. Elle ouvrait la voie théorique et pratique à un changement radical de civilisation en réveillant la conscience des interrelations constitutives du vivant.

Si, quarante ans plus tard, le monde est en souffrance extrême, c’est en grande partie parce que ce mouvement révolutionnaire pacifique – car avant tout culturel, portant sur les fondements de la culture et de la civilisation – a été étouffé et détourné en réformismes assoupis, par les réactions classiques et les forces de la mondialisation capitaliste et du néo-conservatisme.
 
Une illustration toute chaude du grand oeuvre d’effacement toujours en cours nous a été donnée par Christian Rouaud, réalisateur du film Tous au Larzac (voir sur ce site ou sur le blog)
 
Alain-Claude Galtié novembre 2011
 
 

(1) « Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary » a été réédité par Agone avec une préface de Serge Halimi :
Avant de mourir, à 41 ans, Guy Hocquenghem a tiré un coup de pistolet dans la messe des reniements. Il fut un des premiers à nous signifier que, derrière la reptation des « repentis » socialistes et gauchistes vers le sommet de la pyramide, il n’y avait pas méprise, mais accomplissement, qu’un exercice prolongé du pouvoir les avait révélés davantage qu’il les avait trahis. On sait désormais de quel prix – chômage, restructurations sauvages, argent fou, dithyrambe des patrons – fut payé un parcours que Serge July résuma un jour en trois mots : « Tout m’a profité. »

Cet ouvrage qui a plus de quinze ans ne porte guère de ride. L’auteur nous parle déjà de Finkielkraut, de BHL, de Cohn-Bendit, de Bruckner. Et déjà , il nous en dit l’essentiel.

On ignore ce qu’Hocquenghem aurait écrit d’eux aujourd’hui, on sait cependant que nul ne l’écrira comme lui. Lui qui appartenait à leur très encombrante « génération » – celle des Glucksmann, des Goupil, des Plenel et des Kouchner – se hâtait toutefois de préciser : « Ce mot me répugne d’instinct, bloc coagulé de déceptions et de copinages. » Il aurait souhaité qu’elle fût moins compromise, en bloc, par les cabotinages réactionnaires et moralistes de la petite cohorte qui parasita journaux et « débats ». Il aurait essayé d’empêcher qu’on associât cette « génération »-là aux seuls contestataires qui ouvrirent un plan d’épargne contestation avec l’espoir d’empocher plus tard les dividendes de la récupération.

Renonçant aux apparences de la bienséance, de la suavité bourgeoise propres à ceux qui monopolisent les instruments de la violence sociale, Guy Hocquenghem a usé de la truculence, de la démesure. Il a opposé sa clameur à la torpeur des temps de défaite. Son livre éclaire le volet intellectuel de l’ère des restaurations. Les forces sociales qui la pilotaient il y a vingt ans tiennent encore fermement la barre ; les résistances, bien qu’ascendantes, demeurent éparses et confuses. Nous ne sommes donc pas au bout de nos peines. Les repentis ont pris de l’âge et la société a vieilli avec eux. L’hédonisme a cédé la place à la peur, le culte de l’« entreprise » à celui de la police. Favorisés par l’appât du gain et par l’exhibitionnisme médiatique, de nouveaux retournements vont survenir.

Lire Guy Hocquenghem nous arme pour y répondre avec ceux qui savent désormais où ils mènent.

Serge Halimi

(2) Par exemple ce qu’il rapporte dans « On me paye pour que je m’exprime, alors je m’exprime », Charlie Hebdo n°26, 17 mai 1971 : 

« Tu peux dire qu’on est un groupe informel de jeunes en liaison avec cette Fédération (la Fédération Internationale de la Jeunesse pour l’Etude et la Conservation de l’Environnement). On a voulu profiter de la Quinzaine de l’Environnement pour gueuler, avec un mois d’avance contre la technocratie, la connerie, le profit. Essayer surtout de faire comprendre que, sans remise en cause des structures, toute protection de l’environnement est condamnée à l’échec à long terme. Tu peux dire qu’on bosse avec Jeunes et Nature et les Amis de la terre.«  

« Un groupe informel de jeunes« … Pierre Fournier aurait pu se renseigner auprès des organisateurs avant de publier ! Nous n’avions aucune relation avec cette prétendue fédération internationale de la jeunesse. Et pour cause, nous n’en avions jamais entendu parler (pas davantage depuis, d’ailleurs). Après plusieurs années de contribution suivie à l’association, Jeunes et Nature nous avait claqué la porte au nez à cause de notre démarche « trop politique« . Quant aux Amis de la Terre, nous ne connaissions cette structure que par ouï dire. Fournier avait donc été manipulé pour diffuser de fausses informations minimisant notre action au profit de structures réformistes. A peine étions-nous en scène que la coulisse organisait notre effacement. 


Léo Ferré
Préface
http://www.youtube.com/watch?v=fpctccGpyqE

 

 

Au début de l’année 1971, en pleine préparation de la Semaine de la Terre, je tente d’ouvrir le dialogue avec les dirigeants du mouvement coopératif (mes employeurs *) pour stimuler la production et la distribution de produits bio.

* je travaillais à l’Institut des Etudes Coopératives qui s’efforçait de maintenir en vie l’idéal coopératif

Je leur adresse donc une lettre…

 

Proposition faite aux délégués du Mouvement Coopératif ; principalement les Coopératives de Consommation, le Laboratoire Coopératif d’Analyses et de Recherches, les Coopératives Agricoles et le Comité National des Loisirs :

 

Un impératif : la qualité

En France, la situation démographique et économique a atteint un développement très favorable à la maturation d’une prise de conscience des problèmes liés de près ou de loin à la qualité de la Vie. Il s’agit sans doute d’un phénomène né de l’opposition entre la conséquence normale de la course à l’abondance : la hausse quantitative du niveau de vie, et la conséquence négative amplifiée par l’augmentation de la densité de population : la nouvelle forme de paupérisation qu’est la détérioration de l’environnement. L’une permet l’accession du plus grand nombre à la connaissance et au confort, l’autre gâte la satisfaction des besoins suscités par l’amélioration primitive et compromet l’avenir. De cette prise de conscience d’un état paradoxal surgira un climat de mécontentement croissant. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les pays qui, comme les Etats Unis, nous précèdent dans la voie de l’expansion économique. Il semble qu’il apparaisse chez eux un autre facteur de sensibilisation : l’abondance des biens de consommation qui conduit à une réaction de saturation.

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A l’initiative d’une poignée d’écologistes de Jeunes et Nature et au terme d’une longue préparation facilitée par l’association Etudes et Chantiers, qui nous avait prêté ses locaux et ses matériels de reproduction, des manifestations, performances dans les lieux publics (comme le nettoyage symbolique de la Fontaine Saint Michel à Paris), distributions de tracts, réunions, conférences et débats, la Semaine de la Terre a abordé les principaux aspects de la crise écologique planétaire.
 
Curieusement dédaignés par les historiens labellisés – comme toute la nouvelle gauche écologiste de France et d’ailleurs qui lança l’alerte dès le début des années 1960, les écologistes de la Semaine de la Terre ont laissé plus de souvenirs comme animateurs des Amis de la Terre jusqu’en 1974.
Après, c’est une autre histoire…
 
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